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Les amours d'un idiot / Gustave Chadeuil ; préface par Alexandre Dumas

De
300 pages
Librairie centrale (Paris). 1870. 1 vol. (VI-302 p.) ; in-16.
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GUIONIE 1982
GUSTAVE CHADEUIL
LES AMOURS
D'UN IDIOT
PREFACE
PAR
ALEXANDRE DUMAS
PARIS
LIBRAIRIE CENTRALE
9. RUE CHRISTINE, 9
1870
Tous droits réservés
LES AMOURS
D'UN IDIOT
LILLE. IMP. VAN DE WALLE, RUE IMPERIALE, 210.
GUSTAVE CHADEUIL
LES AMOURS
D'UN IDIOT
PRÉFACE
PAR
ALEXANDRE DUMAS
PARIS
LIBRAIRIE CENTRALE
9, RUE CHRISTINE, 9
1870
Tous droits réservés
PREFACE
« Mon cher Chadeuil,
» Dans le courant de 1868, je vous adressais
la lettre suivante, que je reproduis :
» Cher ami, je vous envoie pour le Siècle,
un roman en quatre volumes. Il est intitulé :
Création et Rédemption vous le soumettrez,
je vous prie, à ces Messieurs du Conseil.
» Il y a vingt ans que l'idée m'en est
venue.
» J'ai été deux ans à peu près à le
composer, sans en parler jamais à personne.
» Le milieu dans lequel on écrit un roman,
II PREFACE
influe beaucoup sur son caractère. Les romans
que j'ai fait en Belgique ne ressemblent en
rien à ceux que j'ai datés de Naples ou de
Pétersbourg.
» Tout d'abord celui-ci ne me parut pas
plus difficile à traiter qu'un autre. Je me mis
donc au travail ; mais à la quinzième ou
vingtième page, je fus arrêté par l'exécution :
il s'agissait de décrire Argenton, une petite ville
du Berri. Je ne la connaissais pas. En tout
autre temps , j'eusse pris le chemin de fer;
» J'eusse été à Argenton ;
» J'eusse vu la ville ;
» Et tant bien que mal, je l'eusse décrite.
» Mais deux mois après le coup d'État,
il ne s'agissait pas de faire de ces sortes d'es-
capades.
» Je m'en allai parmi nos réfugiés, en
demandant de l'un à l'autre :
» — Qui connait Argenton ?
» Esquiros me repondit :
PRÉFACE III
» — Moi!
» Je lui expliquai pourquoi je lui avais
fait cette question ; il ne me dit rien, écouta
attentivement, revint me voir quelques jours
après, apportant une trentaine de pages et
me disant:
» — Voilà, cher ami, ce que vous m'avez
demandé.
» Inutile d'ajouter que la description était
pittoresque, pleine d'ombre et de lumière,
et avait l'air d'une ancienne eau-forte.
Je recopiai le tout, je le refondis avec les
quinze ou vingt pages que j'avais déjà écrites,
et j'essayai d'entrer en matière.
» Ce fut là où la véritable difficulté m'arrêta.
» Le sujet demandait à la fois une science
de la vieille alchimie et de la médecine que je
n'avais pas.
» Tout en travaillant à autre chose, je
fouillai ces deux sciences à peu près un an.
» Au bout d'un an, je repris le roman,
IV PREFACE
me croyant bien sûr d'en être maître; je
le récrivis jusqu'à la soixante-quinzième ou
soixante-seizième page ; mais je m'arrêtai de
nouveau. J'étais arrivé aux choses de coeur,
et les choses de coeur étaient, comme on le
verra, sans antécédent et par conséquent sans
exemples.
» Je croyais tout savoir en amour, et je.
n'étais qu'un écolier. Je reconnus que je
n'étais pas assez fort pour le sujet que j'avais
à traiter, et, avec un sentiment qui tenait du
désespoir, j'abandonnai l'oeuvre, en me disant :
» — Quand tu seras assez fort, tu la re-
prendras.
» J'avais cinquante ans ; à cet âge, il est
rare de devenir plus fort en amour ; mais, à
cet âge, on peut toujours souffrir, et toutes.
les fois qu'on souffre, la souffrance n'est pas
mortelle, elle vous rend plus fort au courage.
» L'idée de Création et Rédemption était
au reste demeurée dans ma mémoire et me
PREFACE
tourmentait toujours. Je résolus de la reprendre.
Qui sait? peut-être était-je devenu plus
fort.
» Le malheur m'avait fait cette grâce.
» Cette fois, quelques obstacles facilement
surmontés, m'arrêtèrent seulement. Je repris
cette oeuvre où je l'avais quittée. Je l'achevai.
» Et c'est elle que je vous envoie.
» Puisse-t-elle avoir dans le Siècle tout le
succès de ses aînées ! »
Voilà, mon cher Chadeuil, ce que je vous
écrivais, vers le milieu de l'année dernière, en
vous remettant mon manuscrit.
Mais j'ignorais, cher ami, que vous aviez
écrit un roman modelé sur un sujet à peu près
pareil. L'eussè-je su que je ne m'en serais pas
inquiété, certain d'avance que vous eussiez fait
ce que vous avez fait, c'est-à-dire que vous ne
penseriez plus à votre roman, pour penser
seulement au mien.
Vous m'écrivites à cette époque en me disant
VI PREFACE
mille choses bonnes ; et de votre livre pas un
mot.
Or, aujourd'hui, par hasard, des numéros du
Musée des Familles me tombent sous la main,
et j'y lis votre roman intitulé : Marguerite
Landry. (Les Amours d'un Idiot). Il est daté
du commencement de 1866, et par conséquent
de beaucoup antérieur au mien. Même sujet
sur bien des points.
Vous pouviez écarter mon roman du Siècle.
Vous ne l'avez pas fait. C'est une délicatesse
dont tous nos confrères n'eussent pas été
capables, et que j'apprécie.
Recevez donc cette lettre, mon cher Cha-
deuil, à la fois comme un témoignage de votre
bonne camaraderie et de mes bons sentiments
pour vous.
Tout à vous de coeur,
ALEXANDRE DUMAS.
Paris, 30 Octobre 1869.
Si nous publions cette lettre en tête de
notre modeste petit volume, c'est que le
nom du maître qui l'a signée doit nécessai-
rement nous porter bonheur. Elle établit
d'ailleurs nos droits de priorité. Notre
seul mérite sera d'être arrivé premier,
Dumas pourravenir après nous ; nous n'au-
rions pas osé venir après lui.
(Note de l'auteur.)
LES AMOURS
D'UN IDIOT
PREMIÈRE PARTIE
SIMPLICE
I
Au mois de juin 1850, un homme allait
de Nontron à Saint-Pardoux, au petit trot
de sa monture. Il avait un chapeau plat et gris,
à larges bords. Le reste du costume était bleu.
Son pantalon, stimulé par les taquineries de
l'étrier, s'était relevé comme pour découvrir
des bas chinés, le plus grand luxe du pays.
Aux talons plats de ses souliers on remarquait
des éperons, solidement assujettis par des
courroies. Il avait du ventre, une figure ronde
10 LES AMOURS
et sans barbe, des mains qui ressemblaient à
des battoirs et des pieds plats.
Cet homme était plein de curiosités.
Quand il se sentait d'humeur joviale, entre
amis après le dessert, il ouvrait le boîtier de sa
montre, où figurait une allégorie qui ne man-
quait jamais son effet. Sa tabatière possédait un
double fond, avec dessins pareils, dessus et
dessous. Il offrait une prise ici, il s'en servait
une là, pour éviter de mettre ses doigts où
tout le monde fourrait les siens. Cette boîte
contenait encore un compartiment isolé qui
jouait des airs.
Sa bourse longue, à coulants dorés, avec
des franges par les bouts, renfermait des
pièces d'argent et des médailles de bronze.
Sans qu'on souçonnât la manière adroite de
s'en servir, selon qu'il le voulait, en la pen-
chant, il emplissait sa main des monnaies
qu'on désirait voir, grâce aux cloisons en filet qui
séparaient les cases compliquées de l'intérieur.
A la rigueur, si l'on y tenait, il ne détestait
pas de dire une chanson grivoise, lorsque les
femmes n'étaient plus là.
Aussi quand on l'apercevait, c'était une joie
pour les grands et pour les petits.
D'UN IDIOT 11
Les petits s'assemblaient en rond, devant
la porte des métairies, autour de son cheval
au repos ; ils demandaient la boite à musique ;
et ils dansaient, en riant, des rondes ou des
bourrées hors de mesure et de propos.
Les grands prenaient du tabac sans se douter
qu'on leur ouvrait la fosse commune ; et,
flattés des priviléges dont ils croyaient être
l'objet, ils disaient :
— Au revoir, monsieur Landry !
M. Landry repartait en cadence et l'air
réjoui.
Maintenant si le lecteur nous questionne
au sujet de la profession de M. Landry, nous
le prierons d'inspecter ses fontes ; il y verra
des papiers qui sortent par leurs interstices,
avec de petites ficelles sang de boeuf.
M. Landry était receveur à cheval.
Il allait, dans toutes les communes de son
ressort, pour faire rentrer les sommes dues, à
certaines époques, quand les échéances étaient
passées.
Le reste du temps il laissait son cheval à
l'écurie, dans sa petite maison' de Saint-Par-
doux, et il travaillait à ses écritures, faisait
sa' caisse, correspondait avec le receveur gé-
12 LES AMOURS
néral du département, sans commis, debout le
matin avant le jour, couché le soir après la nuit,
exact au repas, à la promenade, à la besogne.
A telle heure, il s'asseyait dans son fauteuil ; à
telle autre, il se levait, et toujours, sans con-
sulter son cadran, d'instinct, il refaisait ce qu'il
avait fait la veille, et ce qu'il recommencerait
le lendemain, sans se tromper d'une minute.
Aussi les voisins prétendaient-ils que M. Landry
leur était une économie : ils se passaient de
pendule.
Le seul horloger de Saint-Pardoux en
était réduit à manger son fonds ; s'il ne chan-
geait pas de résidence ou de métier, c'est qu'il
se disait que M. Landry ne vivrait pas éternel-
lement. Et il attendait la mort de son ennemi
pour achalander sa boutique, que les toiles
d'araignée se disputaient.
M. Landry, malgré ses cinquante-sept ans,
portait sa vie très-allègrement, et il était à
craindre que l'horloger, s'il ne voulait attendre
l'époque fatale de sa ruine, ne fut obligé de
l'assassiner.
M. Landry, n'avait qu'une émotion par jour :
En se couchant, il plaçait sa tabatière près
de son ht, sur la tablette du guéridon. A quatre
D'UN IDIOT 13
heures l'été, à sept l'hiver, à six dans les saisons
intermédiaires, il se levait sur son séant, ses
yeux encore à peine ouverts.
Son nez remuait.
Il prenait sa tabatière d'une main, frappait
dessus avec l'autre main et maniait la boîte
un moment.
Le nez entrait en danse.
Il ouvrait le couvercle, pétrissait la poudre
à grande volée entre le pouce et l'index, puis
la laissait retomber au fond du récipient, qu'il
refermait et qu'il caressait sur toutes ses
faces.
Le nez trahissait son désappointement par
des contractions nerveuses, de gauche à droite.
Nouvelle expérience, nouvelle dilatation
des narines, comme au début, de droite à
gauche, pour varier.
Enfin, après des excitations rajeunies et
des déceptions renouvelées, il donnait une
tardive satisfaction au pauvre nez qui n'en
pouvait plus. Il fallait voir alors les débauches
de cette première prise ! c'était une orgie.
On devine que M. Landry n'était pas par-
tisan enragé des réformes. Quand on aviat
parlé des chemins de fer, il avait dit que son
14 LES AMOURS
cheval allait bien mieux, prompt ou lent, à sa
volonté.
Il dressait ses comptes par sous et deniers,
malgré l'adoption du système décimal.
Les timbres-poste lui semblaient une énor-
mité ; il les faisait coller par le facteur.
Quant au télégraphe électrique, il le niait
effrontément.
Que voulez-vous ? cet homme détestait le
progrès. Il aurait continué volontiers, s'il l'eut
osé, les traditions de la culotte courte et de la
queue façon salsifis, frétillant sur le collet d'un
habit vert-pomme, avec des boutons de la lar-
geur d'un petit écu.
— Nos pères ne connaissaient pas tout cela,
disait-il, et ils ne s'en portaient pas plus mal ;
au contraire, ils vivaient cent ans.
Parfois ses amis lui disaient :
— Eh! Landry, vous pourriez être décoré.
Vous êtes le plus ancien fonctionnaire du dé-
partement.
— Je me trouve heureux comme je suis,
répondait-il. Un ruban n'ajouterait rien à mon
bonheur et me donnerait peut-être une vanité.
Nos pères, d'ailleurs, s'en passaient bien.
Au fond, il n'eût pas été fâché que son préfet
D'UN IDIOT 15
signalât son zèle au ministre des finances et
fit figurer son nom sur une liste de présen-
tation ; mais, comme il ne voulait pas en faire
l'objet d'une démarche personnelle, il préférait
affecter un dédain qui le dispensait d'une de-
mande contre laquelle protestait son purita-
nisme.
D'ailleurs, ainsi qu'il l'avait dit, il n'avait
pas besoin de ce ruban pour être heureux.
Auprès de lui, dans son ombre, vivait une
fille de dix-huit ans, qui s'appelait Mar-
guerite, comme l'héroïne de Goethe.
Dans son égoïsme de père, M.Landry s'était
dit qu'il ne lui trouverait pas de mari digne d'elle.
L'horloger s'était bien proposé traîtreu-
sement, persuadé que cette séparation porterait
un coup mortel au receveur.
Mais le receveur avait répondu qu'il ne suf-
fisait pas d'être presque établi pour afficher ces
prétentions, qu'il fallait encore être jeune, et
surtout plaire à son enfant.
Or, l'horloger avait quarante ans, d'après son
affirmation, et quarante-huit d'après son extrait
de baptême, d'où l'on serait tenté de conclure
que les horlogers, comme les femmes sur le
retour, dissimulent leur âge par coquetterie.
16 LES AMOURS
Nous avons laissé M. Landry, trottant sur
sa bête, entre Notron et Saint-Pardoux. Il
revenait de sa tournée, le mardi, jour de foire,
doublement satisfait, d'abord parce qu'il n'avait
pas de raisons pour se plaindre de sa destinée,
ensuite parce qu'il n'aurait pas besoin de tour-
menter ses contribuables par le ministère de
son huissier.
Il fit ainsi son entrée chez lui.
Sa fille l'attendait sur le perron.
Sans lui donner le temps de quitter sa selle,
elle monta sur la borne, lui passa les bras au
cou, l'appela mon petit père, et l'embrassa.
— Folle ! dit-il, tu vas tomber.
Elle ne tomba pas, mais elle pâlit. Elle ve-
nait d'apercevoir une figure jaune, dont les
yeux, démesurément ouverts, la regardaient
avec une inexorable fixité, de l'autre côté de la
rue. Elle rentra, suivie du père, qui conduisait
s'a monture par la bride.
La figure jaune quitta sa croisée.
C'était celle de l'horloger.
D'UN IDIOT 17
II
Autrefois, l'horloger était comme vous et
moi, mangeant avec appétit et digérant bien. Il
dormait d'un sommeil profond ; il riait et cau-
sait, fréquentait les fêtes et donnait des dîners,
le dimanche, à ses amis ; il s'habillait avec
soin, et mettait de la pommade à ses cheveux,
type de bourgeois heureux qui n'a pas encore
expérimenté les revers de fortune.
C'est qu'à cette époque Mme Landry vivait
encore.
Or, du vivant de sa femme, M. Landry ne
pratiquait pas ces habitudes de ponctualité dont
nous avons vu les tristes effets sur la profes-
sion de l'horloger.
Mais, Mme Landry, morte d'une pleurésie,
le receveur s'était mis à régler sa vie comme
un papier de musique.
L'horloger perdit ses pratiques.
Ceux dont les chronomètres étaient bons ne
consultaient plus son cadran pour relever
l'heure d'après le soleil ; les autres, ceux dont
18 LES AMOURS
les montres étaient mauvaises, se gardaient
bien de payer des frais inutiles de réparation.
Saint-Pardoux n'a qu'une rue : on savait
la marche du temps, selon les faits et gestes de
M. Landry.
Peu à peu l'horloger vit se ternir les cou-
leurs naturelles de ses joues. Il devint plus
difficile pour ses repas, se plaignit d'aigreur
sur l'estomac, supprima les fêtes, les voyages
superflus, et laissa pousser sa barbe et ses
cheveux.
Un moment, il avait espéré refaire par un
mariage sa position compromise : Audaces
fortuna juvat !
Le résultat l'avait trompé.
Depuis ce jour, son teint affectait la couleur
du citron mur ; son sang charriait de la bile.
Nous verrons plus tard ce qu'un horloger
peut faire, quand il a de la bile dans le sang.
Lorsque Marguerite eut disparu sous la
porte, précédant son père, l'horloger abandonna
son poste d'observation pour se rendre chez
M. Dumont, le médecin.
D'UN IDIOT 19
III
M. Dumont, gros, brun et court, ne parlait
jamais sans un juron. Malgré la rudesse de
ses formes, il tuait ses malades le plus rarement
possible. Quoiqu'il ne fut pas riche, il ne ré-
clamait jamais d'honoraires aux malheureux, et
il oubliait de gonfler la note de ceux qui pou-
vaient payer.
Il avait un fils de vingt-cinq ans, à peu
près idiot.
Pour ne pas le laisser improductif, et rat-
traper la dépense qu'il lui causait, il en avait
fait son domestique.
C'était son fils qui cirait ses bottes.
Il ne le tutoyait pas, lui faisait porter les
paquets, laver la vaisselle, piler les drogues,
aux gages convenus de 60 francs par an, — la
nourriture, l'entretien et le logement par
dessus le marché.
C'était triste !
Depuis 1836 qu'il était veuf, le docteur
n'avait jamais parlé de sa femme morte. Ce
20 LES AMOURS
n'était pas indifférence au malheur qui l'avait
frappé, car on l'avait vu, dans les premiers
temps de son veuvage, se concentrer dans son
chagrin. L'excès de sa peine l'avait peut-être
rendu brutal, ce qui ne l'empêchait pas de faire
du bien quand il en trouvait l'occasion ; seu-
lement on était tenté de mal accueillir ses témoi-
gnages de sympathie, tant il les enveloppait
d'apparentes rudesses.
IV
L'horloger de Saint-Pardoux entra donc
chez M. Dumont pour le consulter.
Il trouva le fils du docteur dans la cour, en
train de passer de la graisse sur des harnais.
— Ton père est-il là ? lui demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Peut-il me recevoir ?
Le fils ôta son bonnet pour aborder le père
dans le cabinet de consultation. Il répéta la
question presque mot pour mot.
D'UN IDIOT 21
— Animal! dit le père, vous savez bien que
je ne fabrique pas de fausse monnaie. Ma mai-
son est à tout le monde. Ce n'était pas la peine
de me déranger.
Le fils alla redire la chose comme il put.
L'horloger gravit les marches usées de l'es-
calier, traversa les vieux corridors, et se pré-
senta chez M. Dumont qui ficelait une fiole de
laudanum.
— C'est encore moi! dit-il sans s'asseoir.
— Je le vois bien, mille scalpels !
— Je ne vais pas mieux.
— Crois-tu point, répliqua le docteur, qui
tutoyait les gens, hormis son fils, que l'on peut
guérir ta bile en vingt-quatre heures ? Qu'est-
ce que tu me chantes-là? Parbleu! je le sais bien
que tu te portes mal. On le voit sur ta figure,
sans tâter ton pouls. Que veux-tu quej'y fasse!
Tu crèveras de ça. C'est une affaire de temps ;
voilà tout.
L'horloger fit une grimace. Il y avait de quoi.
— Marie-toi, reprit M. Dumont.
— Je ne demanderais pas mieux; mais il
n'est pas facile de trouver une femme dans ce
pays où presque toutes les filles ont des goitres.
— Est-ce que je suis chargé de placer les
22 LES AMOURS
vieux garçons? Tiens, prends ces pilules, en
attendant. Nous verrons l'effet.
L'horloger avala les pilules.
Puis il reprit à voix basse, comme s'il avait
peur de s'entendre parler :
— Monsieur Dumont, si vous le vouliez, vous-
pourriez me sauver la vie.
— Que veux-tu que ça me fasse, à moi, ta
vie? Voyons, pourtant, que faudrait-il faire?
— Il faudrait aller chez M. Landry.
— Ah! oui, recommencer cette démarche
qui m'a valu les justes réprimandes du rece-
veur! Tiens, veux-tu que je te dise? à la place
de Landry, je ferais exactement comme lui. Sa
fille est une perle, et tu veux qu'il te la donne ?
mais ce serait tout simplement monstrueux!
autant vaudrait lui mettre une corde au cou,
avec un moellon, et la pousser dans la rivière,
en plein courant. Elle est belle, tu me sembles
laid ; elle est gaie, je te trouve triste ; elle a un
coeur, je ne sais où loge le tien. Elle rêve sans
doute des affections, tu penses certainement à
sa dot. Tu vois que vos deux existences ne peu-
vent pas s'atteler comme les boeufs de nos char-
rues. Maintenant, laisse-moi tranquille.
— Et quel régime faut-il suivre ?
D'UN IDIOT 23
— Sois ponctuel en tout.
— Comme M. Landry?
— Fais ton modèle de M. Landry, et tu ne
t'en trouveras pas plus mal.
— Il est vrai qu'il jouit d'une santé floris-
sante.
— Eh bien, agis comme lui, tu verras que
tu te passeras de mes drogues, et que je me
passerai très-bien de ta visite. Si M. Landry,
dont tu me parlais, s'en allait comme toi, le
soir, flâner sur le bord de l'eau, dans le brouil-
lard, il y laisserait bientôt sa santé.
— C'est donc bien dangereux, le brouillard?
— Cela peut provoquer le rhume et la
fluxion de poitrine.
— Ah!
Et l'horloger se recueillit.
— Tiens, laisse-moi! dit M. Dumont, tu me
fais de la peine, parole d'honneur! pour ne
pas employer un autre mot.
L'horloger essaya d'un salut embarrassé ; il
n'est pas nécessaire d'ajouter qu'il détestait
M. Dumont de toutes ses forces.
Cette franchise le désarçonnait.
24 LES AMOURS
V
Il était tard. M. Landry sortit pour aller,
avant la nuit, faire sa promenade habituelle
sur le bord de l'Isle, une charmante rivière
qui coule, à fleur des prés, sur son ht de cail-
loux et de sable fin, avec des plantes aqua-
tiques pour encadrement, et des saules qui se
baignent les pieds dans des fonds purs.
Il avait une canne à pomme d'argent, et sa
redingote bleue, et son chapeau gris. Il s'ar-
rêtait à causer le long du chemin, avec sa
tabatière qu'il ouvrait, sa montre qu'il faisait
sonner et sa bourse d'où sortaient, à dis-
crétion, les effigies de tous les rois.
Sa complaisance ne s'épuisait pas.
Quelqu'un lui dit :
— J'espère, M. Landry, que vous avez une-
belle canne neuve !
— Oh! le dehors ne signifie rien. Voyez
dedans !
Il fit jouer un ressort secret, à côté du trou
d'où s'échappait un cordon de cuir tressé; et la
pomme s'ouvrit pour mettre à découvert une.
D'UN IDIOT
25
boule de verre, remplie d'eau, dans laquelle
un petit poisson semblait nager.
En une seconde, tous les voisins furent réu-
nis, décrivant un cercle, dont le receveur était
le centre. On s'extasiait de la merveille.
L'admiration satisfaite, M. Landry reprit sa
marche et se rendit, près de l'Isle, à l'endroit
sec, dans le sentier macadamisé, pour com-
mencer sa promenade.
Il y avait à p eine cinq minutes qu'il passait et re-
passait ainsi, lorsqu'il fut abordé par l'horloger :
— Bonjour, M. Landry !
— Bonsoir, M. Lagarde! réponditle receveur
avec plus de politesse que d'empressement.
— M. Landry, je venais pour vous parler
d'une affaire importante.
— Je pense bien que vous n'allez pas renou-
veler une demande pour laquelle vous avez
déjà mon dernier mot?
— Oh ! non, répondit Lagarde avec un soupir
hypocrite. Il s'agit tout simplement de ce
pauvre Grégoire, que vous allez exproprier
pour ses contributions qu'il ne solde pas.
— C'est chose à voir.
— Le terme de rigueur expire demain.
— Demain n'est pas aujourd'hui.
26 LES AMOURS
— Savez-vous s'il a l'argent ?
— L'avez-vous pour lui?
Tout en causant, l'horloger remplissait le
sentier étroit, en repoussant son interlocuteur
vers la berge. Pour occuper son esprit il
racontait la vie de Grégoire et ses longs
malheurs.
Le brouillard commençait à tomber.
— Je rentre, dit M. Landry.
— Je vous en prie, monsieur, fit l'horloger,
un mot encore ; car il me reste un conseil à
vous demander.
— Il ne s'agit pas de votre ancienne démarche?
— Non, M. Landry.
— Je vous écoute alors.
— Ne trouvez-vous pas, monsieur Landry,
que les choses de la politique conservent une
tournure inquiétante ? Où allons-nous?
— Comment voulez-vous que je le sache?
— Voyez-vous, monsieur Landry ; moi, je
ne suis qu'un pauvre diable, incapable de lire
dans le grand livre de l'avenir ; mais il me
semble qu'il y a des lueurs sinistres dans l'air.
Qu'est-ce qui sortira de ces lueurs ?
— Quelles lueurs ?
— Les lueurs sinistres qui flottent dans l'air.
D'UN IDIOT 27
L'horloger tenait beaucoup à sa métaphore.
— Après tout, fit le receveur ; je ne suis pas
plus prophète que vous. Que voulez-vous que
je réponde à vos lueurs? Vos lueurs, vos
lueurs... Où voyez-vous donc des lueurs?
— Dans l'air.
— Tenez, monsieur, coupons court à cet
entretien. Vous m'avez dit d'abord que vous
cherchiez un simple conseil...
— Nous y voici : j'ai quelques bons du
Trésor ; dois-je les vendre ou les garder ?
— Un pays comme le nôtre n'est pas sujet
aux banqueroutes, malgré les pronostics de
quelques alarmistes intéressés.
L'horloger avait-il vraiment des bons du
Trésor ? Cela me paraît douteux ; alors
pourquoi ce mensonge ?
La nuit était noire.
On était là-bas sous les grands saules, à
l'endroit où la rivière fait un ressaut au-dessus
du mur qui la barre, pour retomber en cascade
dans un ht creux, près du moulin, avec un
courant beaucoup plus fort.
Personne ne passait, et l'horloger ne
concluait pas.
Il essayait d'enrhumer M. Landry.
28 LES AMOURS
VI
Et maintenant, allons voir Grégoire dont
l'horloger avait parlé.
Grégoire était un paysan de cinq pieds huit
pouces, d'une largeur proportionnée, tout fait
de muscles et de nerfs. On l'eût pris aisément
pour un homme de couleur, tant le soleil l'avait
hâlé. Sa force était prodigieuse. Un jour qu'il
revenait d'une foire, il vit la foule qui fuyait
en poussant des cris. Un taureau furieux pro-
voquait toutes ces frayeurs, après avoir ren-
versé quelques traînards. Grégoire se campa
sur la chaussée, lui barrant la route. Quand
l'animal fut à sa portée, il le saisit au passage,
par les cornes, en le forçant à s'arrêter ; et il
l'assomma d'un coup de poing.
Des hourras répondirent à sa prouesse.
Au heu de se montrer fier d'un pareil
triomphe, il se tourna vers ceux qui l'admiraient,
et il leur dit :
— Achevez-le, s'il n'est pas mort.
D'UN IDIOT 29
Mais Grégoire, si courageux qu'il fût, ne
trouvait pas toujours un emploi fructueux
pour ses bras. Et cependant, personne ne
poussait plus loin que lui l'horreur du chômage.
Sa famille se composait d'une femme, d'un vieux
père et de cinq enfants, en tout huit bouches
à nourrir. Quand l'ouvrage donnait, il ne s'en
privait pas, depuis le lever jusqu'au coucher du
soleil. Il avait charge de corps et il s'inquiétait
largement des responsabilités matérielles qui
pesaient sur lui. Aussi, lorsque les repos forcés
étaient venus, on le voyait s'offrir à tout
venant et s'atteler aux charrues, accepter les
plus rudes travaux pour le plus modeste salaire.
Sa vie était un incessant labeur qu'il subissait
sans murmures. Depuis quinze ans, il attendait
une bonne récolte qui lui permit d'économiser
pour les années mauvaises; mais chaque
fois que les moissons maigres étaient rentrées,
il s'apercevait qu'il était impossible d'avoir
les prévoyances qu'en lui conseillait.
Alors il disait :
— Espérons pour une autre fois.
Il se trouvait débordé par les accidents. La
misère était entrée chez lui par une porte qui
fermait mal. Sa femme alitée ne pouvait
30 LES AMOURS
nourrir son dernier-né. Son père, grognon,
répétait souvent :
— Je ne sais pas pourquoi Dieu m'oublie.
Je ne sers à rien ; je voudrais mourir !
Il lui répondait :
— Taisez-vous donc, vous ne manquerez
jamais du nécessaire.
Il lui cachait les détresses pour lui éviter
les désespoirs.
Or, une après-midi que Grégoire était à la
maison (une cahute, composée d'une seule
chambre, sur un sol raboteux et nu), on en-
tendit dehors une voix d'enfant qui disait :
— C'est ici, mes bons messieurs !
L'enfant prit les devants pour annoncer une
visite.
— Papa, dit-il, il y a trois beaux messieurs
qui m'ont demandé si c'était chez toi. Je les
amène. C'est des beaux messieurs !
Des beaux messieurs ! il y tenait.
Il y en avait un qui marchait en tête du
triumvirat, tout maigrelet, avec une figure
verte, des yeux enfoncés, des rides partout. Il
était habillé d'étoffes sombres qui luisaient
principalement aux coudes et aux genoux. Il
avait une cravate d'origine blanche, mais
D UN IDIOT
31
devenue rousse par un usage trop prolongé.
La poche gauche de son habit s'arrondissait vers
le parement, et laissait passer des papiers que
des petites ficelles roses liaient par les bouts.
Il avait l'air, dans toute sa personne sale,
d'un homme qui ménage les coups de brosse
et ne se ruine pas en savon.
Quant à ceux qui suivaient au pas militaire,
leur costume et leur personne ne sauraient
être esquissés sans les hardis crayons de Callot.
C'était un amas de choses fanées.
L'homme à la cravate rousse entra le pre-
mier, en ayant soin de rester couvert, impoli-
tesse calculée à laquelle les autres s'empres-
sèrent de se conformer. Il se munit de ses papiers,
et il dit en les dépliant :
— Vous devez trente-huit francs dix cen-
times, non compris les frais. Pouvez-vous payer?
Le vieux père écoutait avidement ce triste
début.
Grégoire voulut attirer ces gens dehors pour
l'explication.
— Du tout, du tout, fit l'homme à la cravate
rousse. Il n'y a pas de mystères là-dedans.
Et il répéta :
— Vous devez trente-huit francs dix cen-
32 LES AMOURS
mes, non compris les frais, pour vos arriérés
de contributions. La loi ne permettait pas d'at-
tendre davantage. En conséquence, on m'a
requis pour vous saisir.
— S'il vous faut quelqu'un, dit le père qui
se méprit sur le sens de ces derniers mots, em-
menez-moi, messieurs; je ne suis utile à rien,
et c'est lui qui les nourrit tous.
— Pour saisir les meubles, ajouta l'huis-
sier.
— Quels meubles ? demanda le père. Ce
fauteuil sur lequel je suis assis ? ce ht où dort
sa femme malade ? cette table de bois, ces
bancs, cette cruche d'eau ?
— Tout ce que la loi nous laisse.
— Et que vous laisse-t-elle, la loi ?
L'huissier se tourna vers ses témoins.
—En place ! messieurs, leur dit-il, nous allons
instrumenter, puisqu'on ne nous donne pas
satisfaction.
Il rédigea méthodiquement son préambule.
Puis, les plumes des scribes ajoutèrent, en écri-
vant sous sa dictée :
— Idem, une cruche sans anse, un pot de
grès, une marmite, une poële à frire; idem, un
bahut avec un dressoir et sept assiettes ébré-
D'UN IDIOT 33
chées ; une chaise de paille qui n'a que trois
pieds ; des sabots en mauvais état.
L'huissier s'interrompit pour aller visiter le
fauteuil sur lequel le vieillard était assis. Il
reprit :
— Un fauteuil...
Jusque-là Grégoire n'avait rien dit, il se
plaça tout-à-coup entre les instrumenteurs et
le meuble qu'ils essayaient d'inventorier :
— Les sabots, dit-il, ça m'est égal ; les
ronces nous connaissent; on peut s'en passer.
Mais ce fauteuil, messieurs, oh! ma foi, non;
il est dans notre famille depuis longtemps. Ils y
sont tous morts de père en fils. Vous n'y tou-
cherez pas.
L'huissier poursuivit imperturbablement :
— Un fauteuil à montants tors, recouvert
de cuir, dossier renversé.
— Effacez ça, je vous dis ! s'écria Grégoire.
— Mon ami, fit l'homme à la cravate rousse
avec une dignité feinte, n'aggravez pas,
par des prétentions exagérées, le côté pénible
de notre mission.
— Est-ce effacé ? demanda Grégoire.
Pour toute réponse, l'huissier reprit :
— Vous avez mis : dossier renversé ?
34 LES AMOURS
— Oui, monsieur.
— Ajoutez : dont les bras arrondis se ter-
minent par une tête de griffon.
— Je vous ai dit d'effacer ! répéta Grégoire.
— Vous savez bien que c'est impossible.
Grégoire prit les feuilles de papier et les
déchira, sans apparence de colère.
— Recommencez si vous voulez, dit-il ; mais
vous ne mettrez pas cet objet-là.
Le vieux père voulut intervenir. Il dit à son
fils d'un ton maussade :
— Je serai tout aussi bien sur le banc de
bois, le dos appuyé contre le mur. Laisse-les
faire, Grégoire. La justice doit avoir son cours.
Et, pour prouver que son sacrifice était
volontaire, il essaya de se lever ; mais ses pau-
vres jambes refusèrent de le servir. Il tomba
tout de son long, la face contre terre, sans avoir
un cri.
Il se releva difficilement.
Les enfants se mirent à pleurer. La femme
de Grégoire se réveilla. Elle écarta les rideaux
de serge verte en avançant sa tête hors du ht :
— Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-elle.
— Rien ! fit Grégoire en couvrant de son
corps les opérateurs.
D'UN IDIOT 35
— Je croyais entendre des voix que nous ne
connaissons pas.
Elle aperçut l'huissier et ses aides.
— Je savais bien qu'il y avait du monde ici.
Que nous veut-on ?
— C'est pour de l'ouvrage, répondit Gré-
goire.
— Merci ! messieurs, fit la malade en se
tournant de l'autre côté.
— Vous voyez, vous voyez ! dit bien bas
Grégoire. Cette affaire peut nous attirer de
grands malheurs. Allez-vous-en, messieurs, je
vous en prie. Donnez-moi votre adresse; j'irai
chez vous, demain ou après-demain ; je ne sais
quand ; ça sera bientôt. Je vendrai ce qui nous
reste pour vous payer.
Pendant ce temps, l'huissier se consultait
avec ses clercs. Il ne se préoccupait ni de ces
scènes affligeantes, ni de la prière qu'on leur
adressait; il ne voyait que la loi violée. Le
résultat de leur consultation fut qu'on allait
refaire l'acte, avec un procès-verbal explicatif.
Par délicatesse ou par commisération, le maître
en dicta les termes à demi-voix. Puis il reprit
sa phrase à l'endroit si brusquement inter-
rompu :
36 LES AMOURS
— Un fauteuil à montants tors, recouvert
de cuir, dossier renversé, dont les bras arron-
dis se terminent par une tête de griffon.
— Ah ça, fit Grégoire, voulez-vous bien,
oui ou non, laisser ce fauteuil tranquille ?
— Je vous prierai d'observer, dit l'huissier,
que nous n'enlevons rien. Entre le moment ac-
tuel et celui de la vente, vous aurez huit jours,
c'est-à-dire tout le temps nécessaire pour vous
libérer. Laissez-nous donc accomplir notre
mandat, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
— Le reste, ça m'est égal. Pas ce fauteuil !
C'est la relique de notre famille.
— Il est inventorié déjà. Nous n'y pouvons
rien.
Comme la première fois, Grégoire s'empara
des feuilles timbrées qu'il mit en mille morceaux.
— C'est bien ! dit l'huissier en se levant. Je
sais ce qui me reste à faire, en présence de cette
résistance opiniâtre. Vous l'aurez voulu. Sor-
tons, messieurs !
A peine furent-ils partis, que Grégoire com-
prit sa faute. Il courut après eux pour essayer
de la réparer.
Quand il fut sur le chemin, à leur poursuite,
le vieux père dit aux enfants d'aller rejoindre
D'UN IDIOT 37
Grégoire. Il resta seul avec la femme endormie
et le nouveau-né.
— Je leur suis à charge, se dit-il. II y a là-
bas la corde et le clou, qui ne servent plus de-
puis que les provisions sont épuisées. Finis-
sons-en.
Il mit ses mains à la muraille pour se soutenir,
et il se rendit au fond de la chambre, vers l'ou-
verture sans porte qui donnait accès à la sou-
pente abandonnée. Il pouvait bien se passer la
corde au cou; rien n'était plus facile. Le noeud
coulant était tout prêt; mais la corde descendait
à deux pieds à peine du sol, et, lui debout, sa
tête atteignait la hauteur du clou. Il lui restait
à se laisser choir en pesant dessus. C'est ce qu'il
fit, d'autant plus naturellement d'ailleurs, qu'il
avait de la peine à se soutenir sur ses pauvres
jambes paralysées.
38
LES AMOURS
VII
Cependant, M. Landry, perché sur sa selle,
s'en allait au trot de sa monture, à travers
monts, vers le village du C***, où demeurait
Grégoire. Il traversa Milhac, prit à gauche,
montant et descendant sur un terrain toujours
pierreux, et se trouva bientôt au bout de la
montagne, du haut de laquelle on découvre un
creux.
Au fond est le village, composé d'un amas de
huttes ; et, tout autour, sur les versants des
coteaux, verdoient les vignes, — trois lieues de
raisin pour la vendange.
Une fille passe dans le paysage, les pieds
nus. Son corsage flotte, car il fait chaud dans
les ravins ; ses jupons sont courts, car il faut
traverser des ruisseaux partout. Elle s'arrête
au carrefour devant le calvaire, s'agenouille, et
prie Dieu de lui pardonner ses coquetteries. En-
quittant la croix, elle se regarde dans la fontaine,
pour ajuster des bluets dans ses cheveux.
Et, comme elle sait des chansons, où il y a des
D'UN IDIOT 39
filles courtisées, avec des refrains qui mettent
le coeur sans dessus dessous, elle les prodigue à
tous les échos.
Une voix, au loin, lui répond.
Elle s'arrête pour l'écouter, et du rouge subi-
tement lui monte aux joues, tandis que ses mains
désoeuvrées cherchent à ramener devant elle
les bouts égarés de sa gorgerette.
M. Landry sourit au tableau, raccourcit la
bride de son cheval, et descend la côte tout
doucement.
Cette enfant est la fille de Grégoire.
Elle songe aux bonheurs de vivre, pendant
que, chez elle, on est en train de se lamenter.
Il ne faudrait pourtant pas qu'on la jugeât
d'après cet indice accusateur. Elle ne sait rien
des fléaux abattus sur leur maison, ni la récolte
compromise, ni la dette échue, ni les incidents
déjà rapportés.
Grégoire ne veut pas que les siens apprennent
tous les malheurs qu'il éprouve, et il met ses
soins à les leur cacher, en se disant comme un
brave coeur :
— Ils apprendront bien assez tôt à souffrir,
adoucissons leurs commencements.
Et M. Landry pensait encore à Bergerette
40 LES AMOURS
(elle s'appelait Bergerette), lorsqu'il aperçut
Grégoire suivant trois hommes auxquels il
parlait.
Ces derniers affectaient de ne pas répondre
à ses questions.
— Tiens! fit le receveur, c'est vous,
M. Grimaux?
— Ah! M. Landry, tout n'est pas rose dans
mon état.
Le receveur se fit raconter les moindres
phases de la saisie. Il regarda Grégoire qui
tressaillit.
— La récolte se présentait bien, dit Gré-
goire. La grêle est venue. Tout est ravagé.
Nous sommes huit à la maison.
— Je sais cela, mon ami.
— Je ne peux pas m'acquitter, M. Landry.
— C'est pour cela que tu me vois.
Grégoire eut une terreur.
— A combien s'élève le tout, M. Grimaux?
demanda le receveur avec bonhomie.
— Le principal est de trente-huit francs dix
centimes. Les frais s'élèvent à vingt-trois francs.
M. Landry tira sa bourse et paya.
— A présent, M. Grimaux, rendez-moi le
dossier. C'est chose réglée.
D'UN IDIOT 41
— Oui, pour ce qui est de l'argent ; mais
pas encore pour ce qui est de la résistance à
l'autorité.
— Allons, allons, taisons cela. On peut bien
passer quelque chose au désespoir de ce mal-
heureux.
— S'il ne s'agissait que de moi, je ne don-
nerais pas suite au procès-verbal ; mais la loi
est violée dans ma personne, M. Landry. C'est
pour elle que je dois agir.
— La loi ! la loi ! qu'en saura-t-elle, si vous
ne lui dites rien? Grégoire ignorait les consé-
quences de son action. N'est-ce pas, Grégoire?
— Oui, M. Landry.
— Alors, c'est entendu. Ces messieurs con-
sentent à tout oublier. Bonjour, M. Grimaux,
et vous, messieurs!
L'huissier salua profondément son receveur
qu'il n'aimait guère, le trouvant trop faible ou
trop bon, ce qui lui ôtait, à lui Grimaux, le
meilleur de son revenu.
Quand il fut au bout de la route, Grégoire
dit avec un soupir :
— Il était temps qu'ils s'en allâssent. J'avais
envie de les mettre en miettes. Ça n'a pas de
coeur. Quant à vous, M. Landry, je vous dois
42 LES AMOURS
à présent une grosse somme. M'accorderez-vous
du temps pour la payer?
— Prends cela, dit le receveur en offrant
une pièce d'or à Grégoire.
Grégoire était fier.'
Une aumône, même déguisée, lui répugnait.
— Oh ! fit M. Landry, moi je ne donne rien
pour rien. Tu sais, mon ami, que je possède ici
quelque bout de champ. Il s'agit de le dé-
fricher.
Ajoutons, entre parenthèse, que ce champ
était remué de fond en comble plusieurs fois par
an, sous le vain prétexte de plantations; mais
jamais les plantations ne venaient. Les herbes
folles reparaissaient bientôt. Alors M. Landry
les allait voir, s'en montrant fort importuné.
Et il faisait recommencer le travail en disant
à ceux auxquels il le confiait.
— Cette fois, je vais y mettre du colza. Le
colza manque dans ce pays.
Il y avait dix ans que cela durait.
Les gens de la contrée n'y comprenaient
rien.
Il ne faudrait pas croire que M. Landry em-
ployait toujours le champ en friche pour
venir en aide aux infortunes imméritées.
D'UN IDIOT 43
C'était un homme d'imagination. Quel-
quefois, il oubliait volontairement sa tabatière
quelque part, et il recommandait au tambour de
la crier, avec promesse de récompense.
On était dupe de la supercherie, et l'on disait
d'un individu sans mémoire :
— Il est distrait comme un receveur.
Lorsque M. Landry eut expliqué le travail
rémunérateur qu'il attendait de Grégoire en
échange de son sacrifice anticipé, ce dernier lui
saisit les mains, et comme il avait la recon-
naissance du coeur à défaut de l'éloquence du
verbe, il les embrassa.
— Maintenant, dit le receveur, tu me per-
mettras bien d'accomplir la mission que je
m'étais tracée en venant te voir; car j'allais
chez toi. Ta femme est malade?
— Depuis trois mois, M. Landry.
On se dirigea vers l'habitation.
La première chose qui frappa la vue de Gré-
goire en rentrant chez lui, ce fut le fauteuil vide
qui semblait pleurer l'absence de son locataire
habituel.
Grégoire chercha son père des yeux; il
l'aperçut couché, au fond de la pièce, dans le
demi-jour. Alors seulement, il comprit tout.
44 LES AMOURS
Le vieillard ne bougeait pas, attendant la
mort, lente à venir dans la position que la corde
trop longue lui faisait.
Le noeud défait, le père dit :
— J'appuyais pourtant bien dessus; ça sera
pour une autre fois.
On le replaça dans son fauteuil.
Et il promit d'être courageux.
— N'en parlez pas à ma femme ! fit Gré-
goire en s'adressant à M. Landry; cette
secousse me la tuerait.
— Oh! sois tranquille, mon ami.
On écarta les rideaux du lit.
— Eh bien ! ma pauvre femme, dit le
receveur, vous souffrez beaucoup ?
Elle se souleva difficilement. Sur ses traits
décomposés, la mort étendait déjà ses pâleurs.
Elle avait nourri le dernier enfant jusqu'à la
fin de son lait usé. Maintenant qu'elle n'avait
plus rien à lui donner, elle attendait la mort
sur le grabat, sans draps et sans oreiller.
— Qu'avez-vous donc? demanda M. Landry,
péniblement affecté de cette misère.
— J'ai... je ne sais pas; mais je me meurs.
— Avez-vous fait prévenir M. Dumont?
— Il ne viendrait peut-être pas. Nous lui
D'UN IDIOT 45
devons déjà quelque chose pour la naissance
de mon petit.
— Vous savez bien qu'il n'a pas l'habitude
de se nourrir de cet argent-là.
— Oui, je le sais, M. Landry; mais pour
nous autres, voyez-vous, c'est un crève-coeur.
Nous aimons mieux laisser faire Dieu, qui sait
ce qu'il fait, et qui nous sauve ou nous tue pour
rien, à sa volonté.
— Ecoutez, ma brave femme : la commune
paye une redevance annuelle au médecin qui
vous doit ses soins gratuitement. Je vais vous
envoyer M. Dumont. Que voulez-vous que
devienne votre famille, quand vous ne serez
plus là?
— Ça, c'est vrai qu'ils ont tous besoin de moi.
— Alors, vivez donc !
Deux marmots arrivèrent crottés jusqu'au dos.
Ils avaient des figures rondes, encadrées de che-
veux jaunes qui s'échappaient de leurs bonnets.
— Y a-t-il du pain? demandèrent-ils en
faisant claquer leurs longues dents.
On leur donna ce qui en restait.
— Si j'étais sûr qu'ils aimassent les viandes
salées, dit M. Landry, je leur en enverrais une
provision.
46 LES AMOURS
— Oh! merci, monsieur Landry, dit Gré-
goire. Ils n'y sont pas accoutumés.
— Du salé ! dit le plus grand en écarquillant
ses yeux ; moi, j'en veux bien.
Le plus petit répéta la phrase de son aîné.
— C'est entendu, mes amis. Vous allez rece-
voir cela. J'y joindrai quelques bouteilles de
vieux bordeaux pour les malades et les impo-
tents. Mais vous avez un autre garçon, mon
ami Grégoire?
— Oui, M. Landry, il est aux champs. Notre
fille aussi.
— Oh! celle-là je l'ai rencontrée. Elle est
superbe et vous fait honneur.
Ces consolations données, en attendant
mieux, le receveur enfourcha sa bête, et re-
partit au petit trot.
M. Landry s'en allait allègrement, la cons-
cience pleine de bonheurs secrets. Il ne suivit
pas le chemin qu'il avait pris pour venir; il se
fit un voyage de fantaisie, chose facile dans un
pays qui ne connaît ni murs ni haies.
Il traversa des bruyères où l'on apercevait
des tumuli que les archéologues ignorent malgré
les richesses qui s'y trouvent enfouies ; il vit des
forges avec leurs foyers en feu; des poteries