Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Les animaux utiles : fantaisie en vers sur l'histoire naturelle, en deux livres / par Marius Chavant

De
304 pages
Goin (Paris). 1863. 1 vol. (306 p.) ; in-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

LES
ANIMAUX UTILES
FARTS. — TYPOGRAPHIE MORRIS ET COMPAGNIE, HUE AMELOT, 64
QUADRUPÈDES
A SON ALTESSE IMPÉRIALE
MADAME LA PRINCESSE
MARIÉ -CLOTILDE NAPOLÉON
L'heureux jour où la digne fille du héros de Palestro devint
mère, je commençai ce poëme, et ma première pensée fut
de le dédier à l'auguste,Princesse, si je réussissais à le
rendre assez intéressant pour lui être offert.
Bien que j'aie moins tenu que je ne m'étais promis, j'ose
prier Son Altesse Impériale d'en accepter la dédicace et
d'agréer cette fantaisie de mon insuffisance, en faisant grâce
à tant de hardiesse et si peu de mérite.
Je suis, '
de l'Auguste Princesse,
le très-humble et très-respectueux serviteur,
MARIUS GHAVANT.
ACROSTICHE
►H
W
o
O
i—i
u
w
is*
•x)
O
W
ô

arie est le doux nom où le chrétien s'inspire ;
u coeur de tout Français exerçant son empire,
ien ne peut égaler l'amour qu'on a pour lui ;
1 est du malheureux le soutien et l'appui
n élevant son âme au trône de la Vierge. •—
lovis avec ferveur lui brûla plus d'un cierge
orsque après la victoire, en son coeur généreux,
ubliant des combats les effets désastreux,
out triomphant encor d'une horde jalouse,
1 jura d'adorer le Dieu de son épouse,
'exemple qu'il donna fut suivi de nos rois,
éfendant tour à tour et Marie et la Croix,
t ne faiblissant point dans cette noble tâche. —
os aïeux à la foi s'attachaient sans relâche,
ujourd'hui, tous les coeurs plus que jamais épris,
our une autre Marie et son auguste fils,
nt encor même ardeur ; on les aime, on les loue ;
'attachement profond qu'un grand peuple leur voue,
st le sublime élan des esprits satisfaits !!!...
n éprouve à leurs noms d'angéliques effets,
'offrant que souvenir de grâce et bien suprême!
AVANT-PROPOS
En écrivant l'histoire des animaux utiles, nous avons
été loin de prétendre au titre de naturaliste, encore
moins à celui de poëte, bien que l'oeuvre soit en vers.
Ce fruit de nos délassements, qui, sans doute, laisse
beaucoup à désirer par la forme et les détails, deman-
dait des connaissances plus approfondies que les
nôtres.
Pour traiter un sujet déjà si connu, il ne suffisait
pas seulement d'avoir lu, mais d'avoir vu, afin de
mieux apprécier. Bien que notre attention ne se soit
portée que sur les animaux que nous avons essayé de
mettre en relief, un grand nombre était encore à join-
dre à la courte biographie que nous avons faite.
Mais nous avons pensé traiter des plus connus seu-
lement pour être plus vite et mieux compris du public
qui nous fera l'honneur de nous lire.
QUADRUPEDES
LE CHEVAL
Six chevaux attelés à ce fardeau pesant
Oat peine à l'émouvoir sur ce pavé glissant.
(UESBOULrifRES.)
Parmi les animaux, le gracieux cheval
Comme proportion, est encor sans rival ;
Son oeil majestueux et son allure digne
Lui donnent sur tout autre une grandeur insigne !
Qu'il soit dessous le joug ou bien en liberté,
Il fait plaisir à voir par sa noble fierté ;
Sous sa brillante robe il est d'une élégance
Que le zèbre admirable avec peine balance;
Sa superbe crinière épaississant son col
Flotte des deux côtés sans gêner le licol ;
Et ce mâle ornement, qui si bien le décore,
À son air belliqueux semble ajouter encore.
Sa tête bien portée est pleine de vigueur ;
La grosseur de son corps répond à sa longueur ;
Et l'on peut dire enfin que la vaillante bête
Est un être parfait des pieds jusqu'à la tête.
Intrépide et fougueux, il est doux sous le frein
Et se laisse conduire où résonne l'airain,
Sans broncher d'un seul pas ni tourner en arrière ;
Hardiment il avance à travers la carrière
Où tombent devant lui les mourants et les morts ;
Toujours prêt à céder au mouvement du mors,
L'oreille au cavalier et les yeux sur la voie,
L'intelligent coursier jamais ne se fourvoie.
D'une bouillante ardeur dans l'évolution,
11 décide souvent la sanglante action,
Et montre son adresse à cet affreux spectacle,
En franchissant les morts qui font partout obstacle,
Sans toucher un cheveu de ces nobles héros,
Qui passent de la vie à l'éternel repos,
Quand le résonnement du foudre de la guerre
Eclate dans les airs et fait frémir la terre !
_ 9 -
Le valeureux coursier se tient ferme à son rang,
Bien qu'il soit tout couvert et de poudre et de sang ;
Plus les bouches d'airain tonnent à ses oreilles,
Plus il se sent dispos à faire des merveilles !
Criblé de toutes parts, il franchit les sillons
Et porte la terreur au sein des bataillons.
En vain on l'attendait au bout de l'arme blanche,
Dès son premier élan, semblable à l'avalanche,
11 renverse et détruit les ennemis nombreux
Qui de leurs corps sanglants couvrent le sol poudreux,
Et foulent à ses pieds comme ces feuilles vives
Que la tempête arrache aux frais végétatives
Avant l'heure marquée à leur destruction.
L'ennemi rallié, bien qu'en défection,
Est à demi vaincu ; — s'il ne bat en retraite,
Il s'expose dès lors à l'entière défaite.
La crainte est dans ses rangs, et l'on a vu cent fois,
Après un tel échec, une armée aux abois.
Sur ses flancs appuyée, une cavalerie
Porte un désordre affreux à toute infanterie.
1.
— iO —
L'intrépide Murât et mille autres guerriers (1)
En agissant ainsi cueillirent des lauriers
Qu'ils durent au savoir de leurs sages tactiques
Autant qu'à la valeur de leurs charges hippiques.
Guidés par des héros, à leurs premiers élans,
Nos vaillants escadrons dépassent les uhlans,
Ces corps si renommés des légions germaines,
Battus et rebattus par nos grands capitaines.
Pourtant de Foutre-Rhin, le coursier vigoureux
L'emporte sur le nôtre et semble encor fameux
Lorsqu'il brûle une voie et s'élance à la charge ;
Mais que le sort l'oblige à regagner le large,
On lui voit ralentir l'impétuosité
Que le nôtre a toujours dans sa légèreté.
L'on ne saurait nier du bouillant quadrupède
Les services rendus à la race bipède,
Depuis que par Hippius l'intéressant coursier (2)
Soumis à notre joug ronge son frein d'acier.
Sans parler des hauts faits du fougueux Bucéphale (3),
Ni du roi Darius rappeler la cavale (4)
— a —
Qui valut à son maître un pouvoir absolu
Sur un peuple courbé sous le premier élu,
Je veux iïlncitatus redire ici l'histoire (5) :
Ce favori d'un monstre, aussi blanc que l'ivoire,
Dont le frein était or, les rênes diamant,
Brillait comme l'étoile au sein du firmament ;
Un collier de vermeil entourait sa crinière ;
Appendait à son flanc, une riche aumônière
Enfermant l'orge d'or, mis de la propre main
De celui qui faisait l'horreur du genre humain!...
Son étable en paros et son auge d'ivoire,
Où de douces liqueurs se mêlaient à son boire,
De' l'humaine faiblesse annonçaient les abus.
Du souverain pouvoir tout couvert d'attributs,
On le faisait consul, et dans le sénat même
Chacun devait hommage à sa grandeur suprême !
Et les pères conscrits, en butte à tant d'affronts,
Dévoraient dans leurs coeurs la rougeur de leurs fronts,
Sans oser mettre un terme à cette parodie
Qui devait aboutir par une tragédie,
Lorsque Caligula, tombé sous le mépris,
— 12 —
De ses indignités aurait reçu le prix.
De monstrueux forfaits amoncelant la somme,
Il créa des vengeurs qui délivrèrent Rome;
Et les siens avec lui scellèrent de leur sang
Les crimes avérés de son pouvoir lassant.
A peine eut-on puni la rage et l'insolence,
Que le fameux coursier perdit son opulence ;
Et s'il fut étonné de changer un tel sort,
11 n'en servit pas moins sans peine et sans effort
Le courageux tribun qui fut son nouveau maître,
Après avoir occis le tyran et le traître.
La race chevaline en sa mâle vigueur,
De la fatigue humaine adoucit la rigueur ;
Prête à se conformer à l'ordre qu'on lui donne,
Jamais sa vive ardeur, jamais ne l'abandonne;
De doubler la carrière elle se fait un jeu.
Si, parfois accablée,, on la gourmande un peu,
Elle reprend soudain sa force et son courage,
Et, fait vite oublier que son corps tout en nage
Semblait lui donner droit de ralentir le pas.
— 13 —
Dût-elle, en s'efforçant, y trouver le trépas,
Elle ne marche plus... elle court, elle vole!...
La vapeur de son corps lui fait une auréole ;
Son abondante écume, inonde le chemin ;
L'on dirait que la neige est mêlée au carmin,
En voyant ses naseaux d'une teinte rougeâtre
Refléter.à travers celte blancheur d'albâtre,
Aux effets nuageux, serpentant dans les airs
Comme ces blancs flocons formés par les hivers ;
L'instinct qui la domine, en sa fougue l'emporte,
Et, pour qu'elle s'arrête, il faut qu'elle soit morte.
L'obéissant coursier nous prouve en son ardeur
Combien il est utile au faste, à la grandeur!...
Si, par enchantement Paris change de face,
Le plus rude labeur incombe à cette race
Condamnée aux transports de ces lourds chargements:
D'où naissent tout à coup palais et monuments
Qui charment nos regards comme autant de merveilles !...
Les Amphions nouveaux, par le fruit de leurs veilles (6),
Du soir au lendemain nous montrent désormais
Des chefs-d'oeuvre achevés comme on n'en vit jamais !
— 14 —
Où gisait la masure, en tout défectueuse,
L'élégance apparaît forte et majestueuse!...
L'on dirait qu'une fée est venue à dessein
Pour rendre tout Paris plus superbe et plus sain ;
Les cloaques affreux sont rendus poétiques ;
L'on ne respire plus les odeurs méphitiques ;
Les squares où les fleurs embaument l'alentoup
Font de notre cité le plus riant séjour.
Jadis nos maraîchers étouffaient sous les halles ;
Le toit qu'ils effleuraient au transfert de leurs balles,
S'est élevé si haut sur sa voûte de fer
Que des milliers de voix, d'où sort un bruit d'enfer,
Font retentir l'écho de cette vaste enceinte,
Où chalands et vendeurs agissent sans contrainte
\ l'abri des saisons, d'entraves à tous pas,
Oui jadis retardaient les heures des repas.
Enfin, grâce au coursier traînant des monolithes,
Tout marche au pas de charge, et si les chrysolilhes (7)
N'ont point encor paré le front de nos palais,
Oh les verra, peut-être... et sans de longs délais;
— ib —
)ût leur prix élevé causer notre ruine f
Pourvu que notre orgueil tout l'univers domine,
Et que nous puissions dire en élevant les yeux :
« La superbe maison !... F aspect délicieux !...
» Quel heureux confortable on offre à Phygiène !!!...»
Admire Parisien, ta cité parisienne ;
Babylone jadis était plus belle encor !...
Du haut de ses créneaux on la voyait tout or
Quandie soleil ardent venait planer sur elle ;
On la nommait aussi, Babylone la belle !
Son épaisse muraille et ses portes d'airain
Devaient l'éterniser sous son beau ciel serein ;
Une intrépide reine avait grandi ce faste
En rendant chaque jour son empire plus vaste.
Où sont ces monuments?... Ces superbes remparts
Qui semblaient éternels en frappant les regards ?...
Leurs débris en poussière, épandusdans l'espace,
De la fière cité n'ont laissé nulle trace ;
Et la ronce rampante est la seule splendeur
Qui décore aujourd'hui son antique grandeur.
— 16 —
Pour satisfaire, alors, les vanités humaines,
Les peuples ont donné tout le sang de leurs veines ;
Et ce généreux sang se serait épuisé
Avant d'atteindre au but qu'on s'était proposé,
Si Dieu les eût privés de l'intrépide bête,
Des trop faibles humains la plus belle conquête !
Si ce ferme soutien, ce fidèle coursier,
Ne leur eût mis en mains le ciment et l'acier,
Le marbre et le granit, tous ces monceaux de pierre
Qu'exigea les travaux de la cité si fière.
Jardins monumentaux suspendus dans les airs,
St vous, superbes tours, voisines des éclairs,
^ui, de simple matière apparûtes merveille I...
Qui vous lira du sol où vous dormiez la veille ?
Attachés à leurs chars, des coursiers vigoureux,
Amenaient tour à tour des rochers tout poudreux ;
Et de ces mêmes blocs que la puissance humaine
Sous l'effort des engins faisait mouvoir à peine,
Vous prîtes cette forme et cette extension
Qui portaient l'univers à l'admiration,
Et vous donnaient sur tous celte élégance allière!!!
— 17 —
Désormais, oubliés de la nature entière,
Tours, jardins merveilleux et remparts de géant..
0 triples vanités, vous n'êtes que néant.
La frivole Lutèce, aujourd'hui suit la voie
De cette Babylone aux ronces tout en proie !
Défiant l'avenir d'un sort si périlleux,
Elle veut, à son tour, faire du merveilleux
Sans tourner son regard vers la ville d'Asie,
Et redouble d'ardeur dans cette frénésie !...
Chaque jour le marteau nous montre l'abatis
Où du père et l'aïeul ont grandi les petits ;
Et l'antique demeure au travailleur est close
Lorsqu'en lambris dorés on la métamorphose ; '
L'opulente cité, par son faste inouï,
Étale ses trésors à l'oeil épanoui !...
Babylone moderne est déjà sans pareille !
Et, pour surenchérir sur l'antique merveille,
Trois cent mille ouvriers et cent mille chevaux
Sans cesse sur la voie activent ses travaux ;
Les uns, de la carrière allant jusqu'aux entrailles ;
Les autres, renversant les anciennes murailles
- 18 —
Pour frayer une artère ou faire des palais
Que l'homme du labeur n'habitera jamais !
Mais, parmi tant d'efforts, le plus rude manoeuvre,
Celui qui fait toujours la forte part de l'oeuvre,
Et qui meurt à la peine, ou des mains d'un grossier,
C'est encore et toujours l'impayable coursier. '
Ses maîtres inhumains l'accablent sans mesure ;
Le produit qu'il leur donne, et dont ils font usure,
Leur semble trop petit pour l'avoine et le foin
Qu'ils savent retrancher en dépit du besoin.
L'excellent serviteur à la pitance mince
Doit rapporter au gîte un revenu de prince;
Et, qu'il soit faible ou .fort, il faut le même gain,
Bien qu'il ne soit nourri que de paille et regain.
De son guide brutal il doit subir l'injure
Et redoubler d'efforts sous la faim qu'il endure.
Aux services qu'il rend, il n'obtient, en retour,
Que des privations jusqu'à son dernier jour ;
Et termine son sort si peu digne d'envie
Dans l'étiolement, au printemps de sa vie.
— 19 —
Si Paris, de tout temps, fut l'enfer des chevaux,
L'animal est fourbu depuis ces grands travaux,
Lorsqu'il a chaque jour, de l'aurore à la brune,
Des avides Crésus agrandi la fortune
Sans quitter le harnois, ni perdre un seul moment
Pour les érections de chaque monument.
Dans les champs, au labour, ce compagnon fidèle,
Comme bête de somme est encore un modèle ;
Le grand air qu'il respire ajoute à son ardeur,
Et ses hennissements annoncent sa verdeur ;
Son râtelier garni d'un succulent fourrage
Lui promet l'abondance après le labourage ;
Près de lui, la fontaine ou le frais réservoir
L'évite de courir au lointain abreuvoir ;
Pour reposer la nuit, une épaisse litière
Qui recouvre du sol toute humide matière,
Le rend frais et dispos à la pointe du jour,
Dont le coq matineux annonce le retour.
Avec un tel bien-être il brave toute peine;
Pâtures et repos le font doubler d'haleine ;
— 20 —
Jl peut recommencer, en sortant du bercail,
Les courses de la veille et l'utile travail ;
Que ce soit la moisson, que ce soit la vendange,
La récolte des champs va rentrer dans la grange ;
De Cérès ou Noé les généreux produits
En leurs places et lieu sont vivement conduits.
Et, quand le noir hiver a déployé ses voiles
En dérobant au ciel ses brillantes étoiles;
Quand la longue veillée assemble les voisins
Pour savourer le jus de leurs nouveaux raisins,
Tandis que le fuseau dans les mains de la femme
S'arrondit prestement aux ardeurs de la flamme
Qui pétille dans l'âtre en sortant du sarment...
jL'on ne redoute plus l'aquilon alarmant:
L'enserre est au cellier et le grenier regorge
De seigle et de froment, de légumes et d'orge ;
Dans la plaine et les monts il ne reste plus rien.
A l'abri des autans l'on peut jouir du bien
Qu'ont donné les saisons, — et, déjà, les fumures
Préparent du printemps les fertiles germures ;
Le bois qui desséchait dans le mont et le val
Vient emplir le hangar, grâce à l'ami cheval.
— 21
La cognée à son tour égalise la haie
Obstruant le sentier de sa large futaie;
Avec le seul secours du sommier courageux,
Tout rentre dans le gîte avant les temps neigeux.
Après tant de travaux, quand l'année est bien close,
Les champs restent déserts et l'ami se repose.
Pourvu de tous besoins, il vit trente printemps,
Et ne courbe jamais que sous le poids des ans.
Lorsqu'il a terminé sa pénible carrière,
Sa robe donne encor cette utile matière
Qui vient nous garantir, dès qu'une habile main
Lui donne le contour de notre pied humain ;
Que le sol soit humide ou qu'il devienne ferme,
Avec ce palladium il sauve l'épiderme
Des cuisantes douleurs et des déchirements
Qui de l'humanité doubleraient les tourments !
Enfin, cet animal est pour l'espèce humaine
Le plus riche fleuron de son vaste domaine.
22
NOTES. SUR LE CHEVAL
(1) L'intrépide Murât et mille autres guerriers.
Murât (Joachim), général français et roi de Naples, fusillé au Pizzo
(Calabre), le 13 octobre 181S. Il suivit Bonaparte en Egypte, où il.se
distingua; il fut un des vainqueurs d'Austerlitz et d'Iéna; il s'acquit
une réputation célèbre dans la cavalerie. Sa tactique aux moments
les plus décisifs était de se faire appuyer par l'infanterie, et ce
moyen lui réussissait toujours pour culbuter l'ennemi. Il eut enfin les
plus grands succès dans les premières guerres de l'Empire. Il n'avait
qu'une faiblesse, celle de se vêtir en héros de théâtre.
(2) Depuis que par Hippius l'intéressant coursier.
Hippius, personnage mythologique ( certains le confondent avec
Neptune et même Damëus), fut l'inventeur de dompter les chevaux
et de s'en servir même comme bêtes de somme.
(3) Sans parler des hauts faits du fougueux Bucéphale.
Le roi Philippe de Macédoine avait un cheval nommé Bucéphale.
Personne n'avait pu dompter l'animal rétif, lorsqu'il fut présenté au
jeune Alexandre, fils du roi. Celui qui devait être le vainqueur de
l'Asie fit placer le cheval en face du soleil, s'élança en croupe dans
cette direction ; les rayons de l'astre ardent firent ce que nul homme
n'avait pu faire. Après une course à perdre haleine, Bucéphale revint
plus doux, plus soumis que jamais animal ne le fut. Au passage du
Granique, Bucéphale, portant en croupe celui qui devait changer la
face de l'univers connu alors, passa le premier. L'histoire nous ap-
prend que l'intrépide bête mourut de vieillesse à Babylone; elle avait
passé la trentaine.
— 23 —
(4) Ni du roi Darius rappeler la cavale.
A la mort de Smerdis, le trône de Perse resta vacant. Les grands
du royaume qui pouvaient avoir des prétentions à la couronne, con-
vinrent entre eux de monter à cheval avant l'aurore, et que le pre-
mier dont le cheval hennirait serait reconnu roi par les autres.
L'écuyer de Darius, pour que son maître l'emportât sur ses concur-
rents, imagina d'envoyer pendant la nuit une cavale de son écurie
dans l'endroit où devait passer toute la troupe. Le cheval sur lequel
était monté Darius, sentant sa compagne d'écurie à une grande dis-
tance, hennit tout d'abord, et Darius fut salué roi par tous les grands,
qui n'avaient point prévu le subterfuge. Ils étaient au nombre de
sept, et c'est pour cette raison que depuis, les rois de Perse s'atta-
chent sept conseillers qui jouissent des plus grands honneurs et de
beaucoup de privilèges.
(5) Je veux d'Incitatus redire ici l'histoire.
Le cheval de Caligula se nommait Incitatus. Ce favori du maître
fut traité comme lés plus grands hommes du temps de la république.
Caligula le nomma pontife, puis consul> et jurait sur sa vie et par
sa fortune; il lui fit faire une écurie en marbre de Paros, une auge
d'ivoire et le revêtit de pourpre, d'un collier de brillants, de rênes
étincelantes de diamants et des perles les plus fines. En outre, il lui
fit faire un appartement splendide pour recevoir les visiteurs. La
nuit, il mit des gardes près de son écurie, afin qu'on ne troublât
point son sommeil; le jour, il le faisait accompagner au sénat par
des licteurs. Ce cheval, digne compagnon de Caligula, mangeait à
sa table; l'empereur lui-même lui servait l'orge dorée et lui présen-
tait le vin de Syracuse dans une coupe d'or, où bête et souverain
buvaient tour à tour. Le nom de Caligula présente à l'idée le plus
abominable des hommes. Je ne puis terminer ces remarques sans
citer d'autres monstrueux faits de cet empereur féroce : «Deux con-
suls entre lesquels il était assis, le voyant éclater de rire, lui en de-
mandèrent la cause : « Je ris, leur répondit Caligula, parce que je
songe qu'à l'instant même je puis vous faire égorger tous deux. »
« C'était, dit Montesquieu, un vrai sophiste dans sa cruauté. Comme
il descendait également d'Antoine et d'Auguste, il disait qu'il puni-
rait les consuls s'ils célébraient les jours des réjouissances établis en
— 24 —
l'honneur de la victoire d'Actium, et qu'il les punirait s'ils ne les
célébraient pas. — Drusille, sa soeur, à qui il accorda les honneurs
divins, étant morte, c'était un crime de la pleurer, parce qu'elle
était déesse, et un crime de ne pas la pleurer, parce qu'elle était sa
soeur. — Sa démence allait jusqu'à souhaiter que le peuple romain
n'eût qu'une tête pour pouvoir la couper d'un seulcoup.» 11 régna
trois ans et neuf mois, qui parurent un siècle. Ce fut le tribun Ché-
réas qui débarrassa le genre humain d'un pareil monstre. La femme
du tyran fut massacrée à ses côtés, et sa fille fut écrasée contre un
mur. Son cheval était d'une blancheur argentée.
(6) Les Amphions nouveaux, par le fruit de leurs veilles.
Amphion, fils de Jupiter et d'Antiope, reine de Thèbes; il bâtit
les murs de cette ville aux accords de sa lyre. Les pierres, sensibles
à cette mélodie, se rangèrent d'elles-mêmes. Ce fut lui qui inventa
la musique, avec Zéthus, son frère. (Mythologie.)
(7) Tout marche au pas de charge, et si les chrysolithes.
Chrysolitb.es, pierre d'or (minéralogie); chez les anciens, toute
pierre précieuse. Chez les lapidaires modernes, pierres de différente
nature, mais toutes de couleur jaune verdâtre, et qui se distinguent
dans la nomenclature par une épithète particulière ajoutée au nom
principal. (Dictionnaire universel.)
LE MULET
La soeur revient quelques moments ensuite,
Lasso de garder le mulet.
(GBÉCOORT.)
Des animaux privés, le plus infatigable,
C'est l'entêté mulet, d'un prix inestimable!...
Propre à tous les travaux, il n'a pas son pareil.
La grêle et.le beau temps, le froid et le soleil
Le trouvent toujours prêt à faire son chemin,
Pourvu qu'à le conduire on ait un peu la main.
Il affronte sans peur montagne et précipice ;
Avec de la douceur on se le rend propice,
Et l'on arrive au but qu'on se peut proposer
Sans qu'il soit nul besoin de le tyranniser.
L'on pourrait avec lui franchir la Cordillère
Sans tourmenter le frein dessus sa mâchelière ;
2
— 26 —
11 ne broncherait pas, et saurait garantir
De tout événement qu'on pourrait pressentir.
Son oeil est défiant, et près du sol qui tremble,
Comprenant le danger, il se met vite à l'amble ;
Qu'il ait dessus sa croupe ou cavalier ou bât,
Dans le sentier abrupt jamais il ne s'abat ;
Confiant sur sa force, il va d'un pas tranquille,
Aussi bien sur le roc, que sur la tendre argile.
Traînant le véhicule ou portant le fardeau,
Il ne dément jamais sa race de bardeau ;
Résistant à la peine en toute circonstance,
Il montre cette ardeur et cette persistance
Qu'on ne rencontre point dans tout autre animal,
Tant sa nature est faite à supporter le mal.
Précieux au labour et de dépense mince,
Il produit cent pour cent dans plus d'une province ;
L'Auvergne et le Poitou, dont il est le soutien,
Lui doivent sans conteste une part de leur bien.
11 n'est pas de combat, il n'est pas de bataille,
— 27 —
Où le sobre mulet ne traîne la mitraille ;
Et le bruit de l'airain le trou\&e indifférent
Au milieu des fourgons comme au bruit du torrent.
Si, par son caractère il se montre bizarre,
Pour le cultivateur il est un trésor rare ;
Et, l'on doit lui passer certain entêtement
Alors qu'on en reçoit tant de contentement.
Nos ancêtres jadis s'en servaient pour monture
Dès qu'ils appréhendaient quelque malaventure,
Assurés qu'avec lui, l'obstacle du chemin
Ne pouvait faire craindre un fatal lendemain !
Et souvent on les vit, au retour d'une fête,
Après libation, s'endormir sur leur bête,
Se réveiller chez eux en recherchant comment,
Ils étaient revenus sans nul événement.
Cet animal bâtard s'attache, en sa jeunesse,
Plutôt à la jument qu'à sa mère l'ânesse ;
Mais lorsqu'à la jument l'âne est appareillé,
Le fruit qu'elle met bas, semble moins réveillé,
— 28 —
Et ne témoigne point cette reconnaissance
Que sortant de Pânesse il n dès sa naissance ;
Aussi nos éleveurs, des premiers plus épris,
Ne les cèdent jamais sans l'appât d'un bon prix,
Prétextant que toujours ils font plus de besogne.
Mais les plus beaux de tous vivent en Catalogne ;
C'est là que, de tout temps, l'on tira les meilleurs,
Soit comme force, adresse, et comme travailleurs.
Sous son pied sûr et ferme, on voit la mule blanche
Sentir la fondrière et tourner l'avalanche ;
Son ouïe attentive et son oeil ombrageux
Ne sauraient la tromper sur le sommet neigeux ;
Voyageur ou touriste, aux flancs de la montagne,
Hardiment avec elle, ont tenté la campagne ;
De même que jadis, les Papes à leur char
Mettaient huit mulets blancs, sans craindre nul écart.
Ennemis éternels des races chevalines,
Ils cèdent lentement à toute discipline,
— 29 —
Et l'oreille en avant ils se buttent parfois,
Mais finissent toujours par courber sous nos lois.
Cette race bâtarde en tous pays abonde,
Bien que, par elle-même, elle soit inféconde; .
Chacun s'étonne encor que, de son propre bien,
Celui qu'elle met bas ne valut jamais rien.
Cette bizarrerie est assez remarquable
Dans ce rude animal, pour être inexplicable,
Et mettre la science à bout de son savoir
Sur l'impuissant motif qu'on ne peut concevoir.
Quel que soit le secret de cette anomalie,
Le mulet vaut de l'or, dès qu'à l'aomme il se plie.
L'ANE
. Moins vif, moins valeureux, moins beau que le cheval,
L'âne est son suppléant, et non pas son rival.
(DELILLE.)
Le robuste soutien du foyer de famille,
Que l'on frappe toujours, que jamais on n'étrille (1) ;
Qu'on outrage sans cesse en termes durs et bas ;
Que l'on écrase encore en surchargeant ses bâts ;
C'est l'âne patient, c'est l'être le plus sobre,
Victime des humains, et des humains l'opprobre.
En tous lieux bafoué comme un être maudit !
Jouet de la sottise et mis en discrédit :
Le dernier des badauds, pour mieux lui faire injure,
Jusqu'en son propre nom découvre une souillure,
Et lui jette à la face (en critiquant ce nom)
Son mépris souverain, son sourir de démon !
Mais l'âne souffre tout et se montre docile,
— 3i —
Et l'insulteur, souvent, est le seul imbécile.
Enfin, cet animal qu'on accable de coups,
Répond par sa douceur aux injustes courroux,
Et ne recherche point les plus grasses verdures
En se pliant au joug des peines les plus dures !
Tout semble succulent à sa sobriété ;
Il suffit d'un chardon pour sa félicilé !
Et les traîtres piquants de ce mets coriace,
De son palais bronzé chatouillant la surface,
Lui donnent un plaisir que nul autre animal
Ne saurait éprouver dans son repas frugal.
Si les plus tristes mets ne peuvent lui déplaire,
Il exige, en boisson, que l'eau soit vive et claire.
Son ombre, reflétée au limpide abreuvoir,
Lui produit un effet qu'on ne peut concevoir :
De sa lèvre tremblante effleurant le liquide,
Il recule aussitôt ; et la soif qui le guide
Ne peut être apaisée alors qu'il aperçoit
Le fantôme effrayant que sa terreur accroît !
Au cristal transparent, son oreille mouvante
'Vient redoubler encor sa panique épouvante !
— sa-
li s'enfuit éperdu, pour éviter l'horreur
De l'ombre qui se meut et cause son erreur.
Mais au ruisseau paisible, ombragé par l'arbuste,
Sa lèvre est rassurée et sa tête robuste,
Se courbe hardiment sur les flots argentés
Que les reflets trompeurs n'ont jamais tourmentés ;
11 savoure à longs traits le filet qui serpente
. En formant un dessin jusqu'au bout de sa pente,
Où quelque autre ruisseau, plus large et plus profond,
Recevant son tribut, avec lui se confond,
Et poursuit sa carrière, en s'épanchant au fleuve
Dont la mer, à son tour, par ses bouches s'abreuve ;
Tandis que le baudet, sur les bords du ruisseau,
A défaut de chardon attaque l'arbrisseau,
Dépèce à belles dents la feuille printanière,
Qu'il ne quitterait point pour une luzernière,
Tant sa sobriété lui fait paraître doux, t
Et la pousse du chêne et la pousse du houx.
Dans son attachement pour sa progéniture,
II servirait d'exemple à mainte créature
— 33 —
Qui,- dédaignant le fruit échappé de son sein,
Le repousse aussitôt, l'abandonne à dessein,
Ou devenant pour lui pire qu'une étrangère,
Se transforme en marâtre, en affreuse mégère !
L'ânon en sa jeunesse autrement partagé,
Des auteurs de ses jours est bien mieux protégé :
Attentifs à l'instinct du petit qui folâtre,
De ses premiers ébats l'un l'autre est idolâtre !
Pour lui complaire en tout, cédant à ses désirs,
On les voit prendre part aux innocents plaisirs
Du tendre rejeton qui se roule et sautille,
Montrant à chaque tour cette allure gentille
Qui le rend gracieux sur tous les animaux,
Avant qu'on l'ait comblé de dédains et de maux.
Son oeil, son odorat, le servent à merveille!
En lui, tout est parfait, hormis ses deux oreilles ;
Irréprochable enfin dans sa conformité,
11 est exempt aussi de toute infirmité.
Évitant avec soin de marcher dans la fange,
— 34 —
Sans qu'on lui dise mot, de lui-même il se range,
Et cherche le chemin où son pied dégagé
De toute humidité puisse être protégé.
Sa douce patience est sans cesse à l'épreuve ;
De peines on l'accable, et de coups on l'abreuve
Sans que, charge ou bâton le rendent moins soumis,
Après tant de rigueurs de ses durs ennemis !
Sous le poids qui l'écrase il va, baissant l'oreille,
Et chaque lendemain est semblable à la veille.
Approvisionneur de nos grandes cités,
Il devance l'aurore et vient de tous côtés,
Fléchissant sous le poids des produits de Cybèle,
Qui nous rendent la vie et plus douce et plus belle !
Mais augmentent les maux de ce pauvre martyr,
Dont la longue durée, alors qu'il 4oit partir,
Finit à vingt-cinq ans le terme du voyage
D'où l'on ne revient plus dès qu'on plia bagage.
La femelle, pourtant, peut dépasser ce point
Et vivre jusqu'à trente, où l'âne n'atteint point ;
Et sa mamelle encore est une providence,
Où la débilité trouve avec abondance
— 33 —
Ce généreux breuvage (espoir d'un corps usé)
Par les sucs bienfaisants dont il est composé.
Si des êtres créés, le dernier fut l'ânesse (2),
C'est que le Tout-Puissant jugea dans sa sagesse
Que son utilité serait d'un prompt secours .
A l'être défaillant au printemps de ses jours ;
Et, ce don qu'il nous fit, dans sa munificence,
Sert à prouver encor toute sa prescience,
Et combien sa bonté, pour les pauvres humains,
Prodigua des trésors versés à pleines mains.
Plus d'une souveraine, aux campagnes de Rome,
Attachait un grand prix à la bête de somme,
En se lénifiant à l'onde d'un lait pur
Qui, de son sein d'albâtre, adoucissait l'azur
Et lui rendait l'éclat de sa belle jeunesse
Que moissonnait le temps au milieu de l'ivresse 1...
, A chaque ablution, à chaque bain nouveau,
Son teint lui paraissait plus suave et plus beau !..
a L'univers m'appartient, disait la belle Irène (3) !
» Et je le donnerais pour une cuve pleine
— 36 —
» De la blanche liqueur sortie à gros bouillons
v De la fertile ânesse employée aux sillons. »
Bien que cet animal soit d'une courte haleine,
Nul autre autant que lui, ne résiste à la peine ;
Marcheur infatigable, on le trouve toujours
Par voie et par chemin faisant de longs parcours ;
Lorsqu'il rentre au bercail où l'attend maigre chère
Après le dur labour de l'aride jachère,
Il témoigne sa joie et son contentement
Par ses affreux hi-han, poussés si fortement !
Mais, ,1e faire courir pour arriver plus vite,
Il vous laisse en chemin, ou ne revient au gîte
Qu'après avoir subi coups, menaces, juron,
Sans redoubler le pas pour rentrer au giron.
Vainement on le bat, vainement on enrage ;
L'on en est pour ses frais de dépit et d'outrage !
Il vaudrait mieux, cent fois, le prendre avec douceur
Que lui faire souffrir la plus faible noirceur ;
L'on obtiendrait toujours une longue carrière
En ne contraignant point sa marche régulière.
— 37 —
La criante injustice en le rendant rétif,
Déploie en son cerveau l'entêtement captif
Qui sort de sa prison et soudain se déchaîne
Sans pouvoir mettre un frein au penchantqui l'entraîne.
Mais qu'on veuille être bon envers cet animal,
Il se soumet au joug et n'a rien d'anormal ;
On le trouve attentif et docile à son maître,
Et rendant bien pour bien, dès qu'on le fait paraître.
Sa bonté se devine en lisant dans ses yeux.
Il nous semblerait beau si de son poil soyeux
L'on prenait tous les soins qu'il est en droit d'attendre,
Après ce que de lui chacun ose prétendre ;
Mais étriller un âne et lui lisser le dos,
Après que le bâton vient de rompre ses os,
Serait un baume doux sur une plaie ouverte
Qu'on a soin de tenir sans cesse découverte.
Tout délaissé qu'il est, en butte à la rigueur,
Il conserve longtemps sa force et sa vigueur!
Sans être tourmenté de la moindre vermine (4),
Jusqu'à son dernier jour le pauvre âne chemine ;
3
— 38 —
Et du bon serviteur, l'on fait, après sa fin :
Souliers, cribles, tambours et superbe chagrin.
Son histoire se perd dans la mythologie ;
Mais, l'on sait qu'il vécut au sein de la Phrygie,
Dans ces temps fabuleux aussi vieux que Phoebus ;
Qu'il était le coursier du célèbre Bacchus,
Que, pour un fils des dieux, il produisit merveilles
Alors qu'au roi Midas il prêta ses oreilles,
Afin que l'harmonie en pénétrant au long,
L'apprît à mieux juger les doux chants d'Apollon.
39
NOTES SUR L'ANE
(1) Que l'on frappe toujours, que jamais on n'étrille,
L'âne n'est jamais étrillé; il se roule dans la prairie, mais ne se
vautre jamais dans la fange, comme font presque tous les autres
animaux.
(2j Si des êtres créés le dernier fut l'ânesse.
L'ânesse fut une des dix créatures privilégiées qu'il plut à Dieu de
créer à la fin du dixième jour. C'est elle qui porta le bois destiné au
sacrifice d'Isaac, et c'est elle aussi, selon les Juifs, qui doit revenir à
l'avènement du Messie pour lui servir de monture triomphale.
(Anesse de Balaamj Mythologie.)
(3) Disait la belle Irène.
Les impératrices de Rome, entre autres Poppée, épouse de Néron,
prenaient un bain de lait d'ânesse chaque jour; et lorsqu'elle allaitse
promener aux campagnes environnant la grande cité, elle était pré-
cédée par cinq cents ânesses, que l'on trayait à son arrivée, afin
que son bain ne lui manquât point. Quelques riches matrones sui-
virent cet exemple. Ce fut cette même Poppée que Néron tua d'un
coup de pied dans le ventre, dans le septième mois de sa grossesse.
L'Impératrice Irène se faisait également précéder par une troupe d'â-
nesses, lorsqu'elle devait quitter la capitale.
(4) Sans être tourmenté de la moindre vermine.
L'âne n'est point sujet, comme tous les animaux, à la rongeuse
vermine.
LE LAMA
Pu détroit Magellan au nord de l'Esquimaux,
Il l'emporte eu beauté sur tous les animaux.
Avant qu'on eût conquis le sol d'Amérique,
Ce peuple d'Occident n'avait pour domestique
Que l'élégant Lama secondé du Paco.
De la Terre de Feu jusqu'au sein de Cusco (1),
Pour le service humain, la bête familière
Franchissait constamment toute la Cordillère ;
Et la ville sacrée, où vivaient les Incas,
Dans toute occasion en savait faire cas.
De son pied assuré sur la neige et la glace
L'intéressant lama se frayait une trace ;
Soumis et dévoué, dans les plus longs trajets
Il se montrait toujours le meilleur des sujets ;
Bien qu'il n'eût point reçu grande force en partage (2),
Il était précieux par son noble courage ;
— 4i —
Sur un mot, sur un signe, il prenait son essor,
Traversait la cité pavée en lingots d'or (3),
Pour suivre quelque voie où nul homme n'aborde
Sans se recommander à la miséricorde.
L'entrave des rochers ne l'intimidait pas ;
Son guide, bien souvent, n'osait suivre ses pas,
Et du mont escarpé, pour atteindre la crête
11 faisait cent contours, quand son agile bête
Avait gravi tout droit sans peine et sans effort
Où son esprit craintif ne voyait que la mort !...
Arrivés au sommet, l'animal et le maître,
Pour franchir le versant, cherchaient à reconnaître
Quelque sentier battu du pied du voyageur
Où l'on put abréger cette immense largeur
Qui s'étend dans la nue et se perd dans l'espace.
Pour sortir sains et saufs de ce cruel impasse,
Il fallait l'un et l'autre éviter le danger
Dont leurs pas affermis devaient les protéger.
Le lama, tout d'abord, affrontait sans contrainte
L'abîme périlleux, et sa légère empreinte
Donnait au Péruvien un courage assez grand
Pour le rendre, a son tour, hardi, persévérant,
— 42 —
Et dissiper en lui des frayeurs souveraines
Qui glaçaient, au départ, tout le sang de ses veinés 1!!
Il arrivait au bas du versant dangereux !
Rendait grâce au lama prudent et valeureux
Qui l'avait su guider dans la rude traverse,
En sauvant les produits de son heureux commerce.
Sous lesquels eût péri tout autre serviteur,
Entraînant le butin et le spéculateur ?
Encore tout brisé, l'on reprenait haleine ;
Sous le zéphyr suave arrivant de la plaine,
Après quelques instants d'un bienfaisant repos, .
De même qu'au départ on se sentait dispos,
Et l'on abandonnait la rude cordillère
Pour gagner la savane à l'ombre hospitalière.
Dans la riche prairie une fois engagés,
Ils suivaient tous les deux les ruisseaux ombragés,
Oubliant leur fatigue en admirant les ondes
Qui venaient embellir ces retraites profondes
Et caresser leurs pieds de ces douces fraîcheurs
— 43 —
Qui redonnent la force aux plus faibles marcheurs.
Le voyage était long sous l'ardeur tropicale,
Mais, l'on n'y sentait point les douleurs de Tantale.
Au pays désiré l'on arrivait toujours
Sans qu'un événement eût troublé le parcours ;
Parfois le Péruvien, appuyé sur sa bête,
Remerciait le ciel d'avoir fait la conquête
De ce rare animal, si doux, si diligent,
Qui valait mieux pour lui que tout l'or et l'argent
Qu'il venait échanger dans la cité lointaine
Contre un fruit sans valeur,qu'on donnait par centaine (4)
Pour quelques bons lingots, dont le prix inconnu ,
N'offrait au Péruvien qu'un mince revenu.
La saveur de ce fruit, lui semblait préférable
Au plus riche trésor !... De ce mets délectable
11 chargeait le lama sans compter avec lui ;
Mais souvent en chemin il perdait cet appui
Pour l'avoir accablé par delà son courage.
Cet ami dévoué, sans prendre nul ombrage
Obéissait d'abord au maître ambitieux
Qui de tous ses tourments était peu soucieux ;
— 4i —
Mais, fléchissant bientôt sous un poids aussi rude.
Il tombait à genoux de peine et lassitude ;
Implorait la pitié pour ses membres brisés !
Lorsque prière et pleurs paraissaient méprisés,
Et qu'on voulait forcer son courage inutile,
11 se battait les flancs sur la roche et l'argile,
Et mourait sous l'effort des coups réitérés
Que son maître inhumain seul avait attirés.
Tel on voit, parmi nous, l'être faible et timide
Succomber à l'affront ou se rendre intrépide !
De même, le lama, de patient et doux,
Sur sa propre nature appelait son courroux,
Quand l'injustice humaine augmentait sa souffrance.
Pour prix de ses travaux et de sa tempérance.
Ce superbe animal ne coûte jamais rien ;
Seul il sait se pourvoir; aussi le Péruvien
Profite du secours de cette créature
Sans avoir nul souci de chercher sa pâture.
La gracieuse bête, en sortant du bercail,
Pour se remettre au joug d'un pénible travail,
— 45 —
Broute sur son chemin toute herbe qu'elle trouve
Sans ralentir le pas; — l'appétit qu'elle éprouve
La rend vive à saisir les brins délicieux
Des végétaux puissants qui s'offrent à ses yeux.
Le riche Potosi, qu'en tous lieux on renomme,
Est doublement heureux par sa bête de somme ;
Avec elle, en tout temps, il épargne des bras.
Sans avoir la vigueur des coursiers de haras,
L'obéissant lama, tout doucement chemine ;
Il suffit aux transports des produits de la mine,
Qui semble inépuisable en cette région,
Bien qu'on mette en son sein toute une légion
D'esclaves travailleurs, dont la figure sombre
Dans cet enfer doré ne reflète aucune ombre;
Où la nuit éternelle, en ce vaste tombeau,
Les prive des bienfaits de l'astre le plus beau !...
Où les pâles rayons de leurs torches funèbres
Rappellent à l'esprit l'empire de3 ténèbres.
Lucifer avec eux, est là qui les conduit;
Son regard attaché sur le riche produit
Active incessamment la force qui chancelle;
Car, de ce gouffre d'or une seule parcelle
3.
— 46 —
Renferme une valeur pour le maître opulent,
Dont il est devenu le ministre insolent.
Dans l'affreuse pénombre où chacun a sa tâche,
Le lama, nuit et jour travaille sans relâche ;
Du chemin tortueux bravant l'obscurité,
Il marche près l'abîme avec sécurité,
Et ne s'égare point dans cet horrible centre,.
D'où bientôt il revient, par la bouche de l'antre,
Tout chargé du métal qui perdit les humains
Dès qu'il fut au pouvoir de leurs avides mains.
A peine a-t-il deux ans lorsqu'il est mis à l'oeuvre ;
Sa vie en dure auinze en l'état de manoeuvre ;
Mais il va jusqu'à vingt en pleine liberté.
Son regard est empreint d'une douce fierté,
Qui ne s'effraye en rien de l'approche de l'homme.
Sans paraître surpris, il considère en somme
La nature animée avec attention!
Mais que l'homme ait sur lui quelque prétention,,
Le lama le devine, et soudain se résume;
Il lui lance au visage une blanchâtre écume,
Et quitte la partie en fuyant le danger,
— 47 —
Heureux de eette offense à qui veut l'outrager.
Pour témoigner encor toute cette allégresse
Qu'il paraît ressentir de sa belle prouesse,
Sa voix retentissante éveille les échos
Qui, des monts d'alentour, sortent de leur repos,
Et redisent en choeur à toute la nature
Comment il sait punir l'humaine créature.
On les voit rassemblés par centaine et milliers ;
Les rigoureux frimas leur semblent familiers ;
Préférant les rochers aux plus vertes campagnes,
Ils quittent les vallons pour les hautes montagnes ;
Les voyant s'élancer d'un bond fallacieux,
L'on croirait qu'ils vont tous escalader les cieux,
Et qu'ils prennent d'abord la région connue
Pour ne faire qu'un saut de la glace à la nue ;
Franchissant tour à tour maint abîme profond,
Que l'on voit se combler quand l'avalanche fond ;
Mais qui reste béant devant l'âpre froidure,
Lorsque la terre en deuil de sa riche verdure
Découvre à tout regard cet effrayant tableau
Où le dernier humain trouverait son tombeau ,
— 48 —
Tandis que le lama sur cet abîme passe
Comme un léger oiseau qui vole dans l'espace
Sans redouter la mort attachée à ses pas.
a Tels on voit les héros dans le fort des combats
» Défier hardiment le foudre de la guerre,
» Qui ne résonne point sans dépeupler la terre,
» De même le lama ne recule jamais
» Dès qu'il a résolu d'atteindre les sommets. »
Jusqu'au Chimboraço, ce roi du nouveau monde (5),
Où se rend chaque jour la troupe vagabonde,
Atteste le courage et l'intrépidité
Que ce doux animal doit à sa liberté.
Sans cesse dominant les crêtes les plus hautes,
Il ne quitte la neige et ne descend les côtes
Qu'attiré par la faim qu'il ne peut assouvir
Sur l'aride glacier qu'il se plaît à gravir.
A travers mille écueils il revient dans la plaine ;
Sur ses flancs amaigris flotte l'immense laine
Qui semble lui peser sous le soleil ardent,
Pour mieux le garantir contre le froid mordant,
— 49 —
Sa marche gracieuse et sa douceur extrême
En font un serviteur qui plaît et que l'on aime.
Alors qu'il ne croît plus, qu'il est dans sa vigueur,
A peine a-t-il six pieds dans toute sa longueur.
La couleur de sa robe est blanche, noire ou grise.
La moindre attention le familiarise.
Du détroit Magellan au nord de l'Esquimaux
Il l'emporte en beauté sur tous les animaux.
Sa succulente chair, après ses longs services,
Des gourmets péruviens fait toujours les délices
Dans la pompeuse agape où le baiser de paix
Resserre encor les noeuds unissant à jamais
Les castes de ce peuple à l'abri de l'envie,
Adorant le soleil, ce flambeau de la vie !...
Enfin, pour terminer mon imparfait tableau,
Le lama vit et meurt sans jamais goûter l'eau.
«0
NOTES SUR LE LAMA
(1) De la Terre de Feu jusqu'au sein de Cusco.
Cusco, ancienne capitale des Incas, ville sacrée, qui faisait jadis
un grand commerce au delà des Cordillères, et transportait son or
et son argent jusqu'à Caracas.
(2) Bien qu'il n'eût point reçu grande force en partage.
Le lama porte à peine cent kilos lorsqu'il est dans toute sa force.
(3) Traversait la cité pavée en lingots d'or.
Lorsque Pizarre pénétra dans Cusco, il trouva des rues toutes pa-
vées en argent; l'avenue du palais était pavée en or, à son entrée.
(4) Contre un fruit sans valeur qu'on donnait par centaine.
Le fruit du cocotier paraît encore si savoureux aux Péruviens
qu'ils le préfèrent aux mets les plus estimés. Les environs de Çusco
n'en produisaient point alors, et les habitants étaient obligés de faire
de grands voyages pour s'en procurer. C'était toujours ce pauvre
lama que l'on surchargeait pour l'approvisionnement de la grande
cité.
(5) Jusqu'au Chimboraço, ce roi du nouveau monde.
Le Chimboraço est la plus haute montagne do la terre après l'Hi-
malaya.