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Les aventures d'Edouard Bomston pour servir de suite à la Nouvelle Héloise

216 pages
A Lausanne, chez Jean Mourer. 1789. 1789. 240 p. : ill. ; in-8.
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LES AVENTURES
D'EDOUARD BOMSTON.
POUR SERVIR DE SUITE
A L A
NOUVELLE H É LOI S E.
La voix du fentiment ne peut nous égarer,
Et ton n'eft point coupable enfuioant la nature.
PU.NI, Opufcul
A LA.USANNE,
Chez JEAN MOURER, Libraire.
1789-
A 3
A
M O N AMI
MON C H E R
CE n'est pas moi qui ose marcher sur les traces
de l'inimitable Rousseau; ce n'est pas moi qui
ai la témérité de former un tableau d'une esquisse
où l'on reconnoit si bien la main d'un grand maître.
Non votre ami connoit trop son incapacité, pour
espérer jamais de pouvoir imiter le génie de J.
6 Dédicace;
Jaques. C est un Allemand, c'est Monsieur de
W* que f ai suivi.
Pendant le séjour que j ai fait dczns sa patrie
m'occupant de la littérature de cette nation il
me tomba sous la main un petit ouvrage dont le
titre seul piqua vivement ma curiosité'. Les aven-
tures d'Edouard Bomston en Italie ce nom
sn'étoit bien connu pouvois je ignorer celui d'un
des héros de fimmortelle Héloise ? Brulant d'im-
patience d'apprendre comment l'auteur avoit dé-
veloppé ce caractere sublime comment il avoit
peint la passionnée marquise et tintéressante
Laure je dévorai cette brochure et je formai
peut être inconsidérément le projet de traduire
ces lettres mais après avoir achevé ma tâche,
je m'apperçus que j avois plutôt imité que traduit.
En effet j'ai retranché plusieurs lettres, j'en ai
ajouté d'autres j'ai créé de nouvelles scenes de
nouvelles situations, j'ai même changé le dénoue-
ment enfin mon imagination s'est tellement en-
.flammée, que je suis sorti sans le vouloir des
bornes qu'un traducteur devroit se prcscrire.
Je n'ose pas esperer d'être généralement ap-
prouvé, mais au moins que je le sois de mon
ami que je le sois de quelques ames sensibles
Dédicace. *?
A4
;je m'estimerai trop heureux si la lecture de ce
petit ouvrage premier fruit de mes veilles peut
les intéresser, et les occuper agréablement pendant
quelques instants.
Ai je besoin de vous détailler les raisons qui m'ont
engagé à vous le dédier ? Vous les trouverez bien
aisément dans votre amitiépour moi, et dans Cindul-
gence qu'on aplus lieu d'esperer d'un ami que de toute
autre personne. Et puis, vous êtes Anglois ce sont
les aventures d'un de vos compatriotes qui par
là même doivent avoir un attrait de plus pour
vous. Recherchant tout ce qui peut nourrir ridée
de mon arai et la rendre plus présente faimois
ci trouver dans le caractere d'Edouard Bomston,
un certain rapport avec le vôtre; souvent en le
peignant je reconnoissois mon ami vous avez
toute sa candeur, toute sa franclûse toute sa
sensibilité vous n'êtes pas il est vrai enthousiaste
eomme lui mais vous êtesprudent et sage. Adieu
mon dier C Souvenez-vous en lisant
les témoignages d'amitié de St. Preux à Edouard,
que vous ne m'en avez pas inspiré de moins dura-
bles. Pensez que vous avez aussi en Suisse près
de Clarens un St. Preux qui vous aime malgré
S D É D I C A C E.
le tenu malgré Péloignement et malgré tout ce
que le destin pourra opposer d son attachement
pour vous.
Votre ami.
Lausanne le i Juillet 1789.
LES AVENTURES
D'EDOUARD BOMSTON.
LETTRE PREMIERE.
Lord Bomston, à St. Preux.
Turin.
V OUS attendez de mes nouvelles de France
vous en recevez d'Italie. Je vais à Rome
où j'ayois fait vœu de ne plus retourner.
Je me rapproche de cette Circé Napolitaine,
( car c'est ainsi que vous la nommez ) qui a
fixé son dangereux séjour dans cette ville
j'avois juré de ne la plus revoir non, que
je craignisse comme vous, que ses charmes
et sa voix séduisante parvinssent à m'enlacer
dans ses filets mais j'àvois entièrement per-
10 L E A V E N T U R E S
du l'espoir de diriger vers la vertu, le coeur
de cette femme toute adonnée à la
volupté.
Tous les ressorts qu'elle a vainement mis
en jeu, pour parvenir à satisfaire ses désirs,
et les prétextes dont elle s'est servie pour
éluder mes propositions de mariage malgré
la vivacité de sa passion, la rendoient trop
suspecte à mes yeux, pour soutenir plus
longtems des liaisons avec elle l'approba-
tion que vous donnâtes au vœu que j'a vois
fait de ne la plus revoir, y mit le sceau.
J'étois résolu d'aller mettre fin à mes aven-
tures dans le sein de ma patrie je voulois
vous y préparer un azile où la sagesse et
la vertu que j'avois inutilement essaié de
réunir à l'amour, pût s'allier avec l'amitié:
mais comme nos penchans les plus chers
doivent toujours céder au plus petit devoir,
à plus forte raison devons-nous tout sacri-
fier, lorsque ce devoir est lui même un
plaisir.
À mon passage à Genève, je reçus une
lettre de la marquise, en réponse à celle
où je lui avois annoncé ma résolution elle
D'E D 0 U A IL D B 0 M S T ON. t
me marquoit qu'elle renonceroit plutôt il
tout qu'à l'idée de ne plus me revoir que
l'amour qui rend tout possible avoit tran-
quillisé sa conscience sur ses scrupules de
réligion et que le désir de son cœur d'unir
pour toujours son sort au mien avoit vain-
cu toutes les difpcultés qui s'étoient présen-
tées elle ajoutoit qu'en mettant obstacle
à son bonheur, je serois responsable de tous
les écarts où son désespoir pourroit la porter,
mais qu'en réalisant ses vues, je pourrois
envisager tout le bien qu'elle feroit dans la
suite, comme mon propre ouvrage.
S'il y a du mérite à rendre à un être de
notre espece sa forme naturelle il y en a
bien davantage à ramener à la vertu une
beauté qui d'un seul coup d'oeil, peut cor-
rompre les cœurs. Voilà St. Preux voilà
la voix du ciel! heureux le mortel qui l'en-
tend, et qui est digne de l'entendre!
Adieu, mon tendre ami! me proposant
de continuer ma route jusqu'à Rome sans
m'arrêter je ne vous écrirai qu'après mon
arrivée dans cette ville.
12 LES AvENT v r e si
LETTRE II.
Rome.
E L L E est à moi La raison aidée de l'a-
mour a enfin triomphé de ses préjugés.
Ainsi gagnée ne puis-je pas tout espérer
de ses efforts et de mon zèle ?
Un feu bien plus pur que celui de la vo-
lupté, brillera désormais dans ses beaux
yeux! Elle deviendra digne de Julie, elle
se moulera sur ses perfections et mon
bonheur s'accroitra à raison de ses progrès
dans la vertu. Les noces sont renvoyées
jusqu'à l'arrivée .de quelques parens, qu'on
attend journellement de Naples. Chaque
retard tourmente la marquise; et je souffre
doublement, car je tremble encore que son
impatience né provienne des sens tandis
que la mienne vôle avec ardeur au devant
d'une grande entreprise.
d'E douardBomston. 13
LETTRE III.
ON ne devient vraiment libre et grand,
qu'en brisant et sécouant cette chaîne de
préjugés que d'autres hommes par foi-
blesse, se sont forgé à leur fantaisie ne dé-
pendant d'aucune circonstance, se ployant
à toutes ne craignant pas le jugement des
autres mais seulement le sien propre on
ne doit placer la source de sa tranquillité
que dans la conscience de ses bonnes in-
tentions. Ce sentiment sublime nous éleve
au-dessus de la foule et quelquefois au-
dessus de nous-mêmes les divers jugemens
d'un monde souvent injuste et partial ne
nous affectent plus. Notre coeur devient
notre seul guide, la nature notre unique
modèle. En suivant les mouvemens de l'un,
et les inspirations de l'autre nous obéis-
sons à la plus belle des loix la seule digne
de l'homme ce n'ert donc qu'en nous en
écartant et la dénaturant, que nous deve-
nons méchans.
14 LES A V' E N T U R E S
Ce sentiment interne, indéfinissable
doit être le mobile de nos actions. Obéis-
sons à ses divines inspirations, et nous par-
viendrons surement au grand but de notre
destinée. Ainsi, en suivant ses directions,
je m'affranchis de mille usages ridicules qui
attentent à notre liberté; je me dispense de
mille formalités qui ne sont faites que pour
le vulgaire- Quand je me sens ballotté par
une pénible indécision, et que la raison se
taît alors je vais chercher le flambeau de
la vérité au fond de mon coeur, et non
dans un code de loix.
Oui, mon cher St. Preux oubliant un
instant toutes ces chimères, pour devenir
homme je vais suivre à la fois le senti-
ment du coeur et la raison.
À la faveur des voiles épais de la nuit
prochaine Dieu la nature on prêtre et
des témoins m'uniront pour jamais à la
marquise.
D'EDOUARD B o m s t o n. 15
LETTRE IV.
LE nœud est serré! Je sors de ses bras!
La première beauté de l'Italie est à moi!
Ce n'estni à.la vanité, ni à l'intérêt, mais
à l'amour le plus pue, le plus parfait, que
j'en dois la possession. Cependant oserois-
je l'avouer ? Jamais, non jamais je ne fus
si fort trompé dans mon attente Que i?
bonheur dont j'ai joui étoit au-dessous de
celui que j'avois espéré
Il me sembloit toujours voir au milieu
de nos embrassemens un spectre pâle et
menaçant. Un inceste m'auroit causé moins
d'effroi. Ces caresses m'entraînoient, il est
vrai mais j'éprouvois une volupté rem-
plie d'angoisses. La marquise croyoit que
mon cœur palpitoit de plaisir, tandis que
ses battements étoient pour moi autant de
coups de poignard de quelque mauvais
génie. Telle est cependant la force de
l'opinion qu'elle fait trembler même le
i6 LES Aventures
cœur du philosophe qui ose la braver. Il
semble, St. Preux, que l'humanité ait fait
un pacte avec la nature en formant des
loix, dont l'observation satisfait la cons-
cience, et dont la violation tourmente de
remords. Et quoique ces mêmes loix aient
souvent enfreint leur alliance avec la nature
cependant celle-ci est toujours restée fidele
à son engagement. La passion de la mar-
quise doit être à son plus haut degré,
puis qu'elle a su malgré sa superstition
et ses préjugés braver le cri de la toi of-
fensée. Pour moi sans attendre plus long-
tems ses parens de Naples, je vais réparer
ce que j'ai négligé; quand ce ne seroit que
pour satisfaire à un reste de préjugé, <
ne se laisse jamais entierement détruis.
Une folie même n'est point indigne du sage,1
quand elle peut tranquilliser son coeur.
LETTRE
d'E douakd Bohston. 17
B
LETTRE V.
E L L E m'a trompé de la manière la plus
indigne Elle n'est point veuve son époux
est en garnison à Vienne. Un de mes com-
patriotes qui a fait sa connoissance en a
reçu une lettre pour elle. L'infame Elle
m'a fait commettre un crime que j'abhorre:
et le malfaiteur le plus méprisable me paroît
moins coupable que moi. Non seulement
j'ai souillé enlevé et ravi le bien d'un au-
tre, mais en même tems je lui ai porté
̃«îttpcoup de traître, auquel la nature entie-
rtiyne sauroit offrir de remède. Infortuné,
ie-souvenir de ton épouse étoit peut-être
ta seule consolation dans l'éloignement tu
espérois de trouver dans ses premiers em-
brassemens, le dédommagement d'une lon-
gue absence Sans doute, que les trompeu-
se assurances de fidélité, qu'elle te don-
noit, en portant le calme dans ton coeur
te rendoient fier de la posséder Comment
LES S
pourrai-je guérir la plaie que je t'ai faites
Et à quoi te servira que mon coeur en soit
plus affligé que le tien ? C'étoit donc là ce
qui te faisoit hésiter femme perfide C'étoit
là ce retardement par lequel tu as su si bien
me leurrer et me tromper Comme tu joui-
ras de ta victoire Tu as su me rendre le
vil esclave de ta passion et effectuer, sans
peine ce que je croyois impossible.
O femmes, femmes écueil dangereux
de la sagesse et de la vertu, qui flétrissez
les fleurs du bel âge, qui empoisonnez le
breuvage de l'immortalité que l'honneur
et la gloire nous présentent, qui couvrez de
chaînes le malheureux esclave de vos char-
mes, qui lui enlevez son repos sa liberté,
son bonheur qui semez de fleurs les em-
buches que vous lui tendez qui l'atta-
quez par ruse et le soumettez par surprise
Etre ou chimere inconcevable de douleurs
et de voluptés qui, sous l'image du bon-
heur, savez vous servie- de nos meilleurs
sentimens pour nous subjuguer; vous ga-
gnez le voluptueux par la volupté, le
sage par fa sagesse le vertueux même par
sa propre vertu
d'E douar dBomston. 19
B z
Mais il est tems de rompre ces liens hon-
teux, et de me tirer de cet état de foiblesse
dans lequel je suis tombé.
Un grand mal exige un grand remède.
Je vais partir pour Vienne^ Je veux Ouvrir
moi même les yeux de son malheureux
époux lui donner toutes les satisfaction
qu'il exigera et lui faire connoître la fem-
me qui le captive.
Ainsi j'aurai appris par ma triste expé-,
rience, que, pour rester dans le chemin du
bonheur et de la vertu, il faut être insen-
sible et savoir résister à la touchante voix
de ces séduisantes Sirènes et je le ferai,
sans avoir besoin comme Ulysse qu'on me
lie pieds et mains au mât du vaisseau.
io LES Aventures
avant de
LETTRE VL
Venise,
f\ peine fait-il jour à peine ai-je entendu
la voix du premier gondolier que je me
levé pour vous faire part de la singulière
rencontre que je fis hier, en arrivant ici.
d'E d o u a r d B o M S T O N. ai
B3 3
Je voulois goûter encore une fois le plai-
sir, dont j'avois souvent joui en navi-
guant autour de cette ville étonnante. Le
soleil alloit quitter le ciel le plus serein.
Une vapeur brùlante voiloit toutes ses
tours et doroit ses clochers innombrables.
Venise, sortant du sein des flots, sem-
bloit être la reine des mers.
Insensiblement je me perdis dans ce beau
spectacle. La splendeur de cette ville im-
mense, le miracle étonnant de sa liberté,
la sagesse de son gouvernement enflam-
merent mon imagination et présenterent à
mes idées les objets les plus grands les plus
sublime, les plus intéressans à l'humanité.
Tout-à-coup une musique délicieuse vint
mêler ses sons mélodieux à ces diverses
sensations, et me tirer de ma rêverie. J'ou-
vris les jalousies; je vis des cors de chasse
et des bassons dans une gondole qui sui-
voit immédiatement la mienne.
Leurs tendres accords se mêloient à la
douce harmonie qui régnoit dans la nature.
Leurs sons étoient si touchans ils sem-
bloient diriger plus mollement le mouve-
sa LES Aventures
ment cadencé de la gondole. Ils rappelle-
rent à mon ame attendrie l'idée de Rome;
mon. départ pour Vienne me parut préci-
pité, inconsideré et même dangereux. Je
crus entendre, au fond de mon coeur, la
voix de la marquise qui me disoit, avec
l'expression la plus tendre. Où vas-tu
mon bien aimé ? tu fuis celle qui t'adore,
pour la précipiter dans un abîme de maux!
Ah si c'est un crime d'avoir succombé à
l'empire dé l'amour, ne me punis pas 'du
mal que tu as fait!
Pendant que mon mauvais génie se plai-
soit ainsi à ébranler ma sensibilité, mon
domestique ouvrit le rideau, et me dit,
qu'un étranger dans la gondole voisine dé-
siroit me parler qu'ayant de la musique
dans la sienne, il croyoit qu'il me seroit
plus agréable d'y passer.
Je m'y rendis. J'y trouvai une personne
en uniforme dont je ne pus pas bien saisir
les traits, parce qu'il commencent à. faire
obscur. Vous ne me connoissez pas, me
dit-elle, mais approchez un peu, et vous
trouverez de la ressemblance avec la mar-
d'Edouard Bomstok. aj
B4
quise Malatesta de Rome Je suis son frère
et je viens vous demander satisfaction.
Vous en avez le droit. J'ai offensé votre
famille, sans le vouloir; je suis prêt à vous
la donner, pussé-je seulement vous rendre,
ainsi qu'à moi, ce que nous avons perdu
tous les deux par ma malheureuse liaison
avec votre soeur!
La lune nous fournit une clarté suffisante.
Nous avons devant nous l'ile de St. Gio-
vanni, où j'ai consacré bien des heures au
souvenir de la marquise je ne crois pas
que nous puissions choisir un endroit plus
favorable.
On ne me répondit point on dirigea la
gondole du côté de l'île la musique re-
commença, et un vent frais favorisa nos
désirs. L'officier fit un signe à ses gens.
Nous descendîmes seuls dans l'île. Jamais
je n'ai vu une nuit' si belle un ciel si
pur si serein ah il n'en étoit pas de
même de mon coeur Nous entrâmes tous
deux dans la même allée d'orangers. Arri-
vés à une assez grande place je portai la
main sur la garde de mon épée. Arrête,
24 Les Aventures
s'écrie mon advefsaire, reconnoîs ta vic-
time avant de l'immoler. Elle tombe à
mes pieds Oui, St. Preux, c'étoit elle,
c'étoit la marquise -Arrache-moi la vie,
barbare, me dit elle en ouvrant sa veste
Voilà mon coeur, ce coeur qui n'a commis
d'autre faute que de trop t'aimer qui ne
fut coupable que d'un excès d'amour dont
tu es l'objet J'ai voulu expirer de ta main,
pour que ma mort me devînt -chére. Ne
pouvant jouir d'un instant de bonheur loin
de toi, n'est-ce pas mourir mille fois que
d'en vivre séparée ? Ne me livre pas à l'hor-
reur de mon sort, et termine un avenir dont
la seule idée me fait frémir Des sanglots
étouffèrent sa voix. J'étois resté comme
frappé de la foudre. Mon coeur plaidoit en
sa faveur, le devoir m'ordonnoit d'être sourd
à ses sollicitations mon silence ne fut que
trop éloquent. Oui milord continua-t-
elle avec l'expression la plus douce et la
plus tendre; je suis coupable & perfide je
vous ai trompé, il est vrai; mais quel autre
moyen me restoit-il pour vous posséder, mal-
gré vos principes bizarres ? Ma passion^,
D'EDOUARD B o m s t o n. 25
devenue frénésie, connoissoit-clle encore
des bornes ? Je voulois être heureuse ou
mourir J'ai serré dans mes bras le plus
aimable des hommes et je renoncerai plu-
tôt à la vie, qu'à l'espoir d'en être aimée
Edouard ajouta-t-elle, en me saisissant la
main avec passion, mon sort dépend d'un
seul de tes regards. Souviens-toi des doux
transports que l'amour nous a fait goûter
sois juste et partage aussi ses peines Je
jettai sur elle un regard et ce regard fut
l'interprête de mon cœur. Hélas! conti-
nua-t-elle d'un ton plus calme et plus ras*
suré je n'ai fait le voyage de Venise, que
dans l'espoir de vous détourner de celui de
Vienne. Je comptois sur votre sensibilité:
funeste illusion! eh bien cruel je veux cé-
der tous les droits que j'ai sur ton coeur!
Je veux me soumettre à cet arrêt terrible!
Mais ne m'abandonne pas fais de moi
ton écoliere ton éléve, ton amie! Je puis
tout devenir, puisque je cesse d'être ton
amante. En me livrant aux tourments de
l'amour, épargne-moi du moins, ceux du
désespoir
26 LES Aventures
Ses yeux se remplirent de larmes, et je
ne pus les arrêter, qu'en lui promettant de
l'accompagner à Rome. J'y mis cependant
une condition c'est qu'elle renonceroit
pour toujours à un commerce aussi intime
qu'il avoit été. Je lui dis qu'elle pourroit
devenir mon amie mais qu'elle ne rede»
viendroit jamais mon amante.
Aprà avoir pris avec elle la résolution
de partir le lendemain pour Rome, nous
retournâmes ensemble à Venise. Je la con-
duisis dans son appartement, pour qu'elle y
prît du repos, et j'ai attendu qu'il fit jour
pour vous mander avant mon départ, cette
étrange aventure.
D'E D O ïï A R D B O M S T O N. Vf
LETTRE VIL
De la Pilla.
1XUSSITÔT que nous fûmes de retour 1
Rome la marquise me supplia de la ma-
nière la plus pressante de ne pas la quit-
ter- et de passer avec elle un mois dans
une villa (*) appartenant au cardinal de
J'appris avec peine qû elle étoit sa paren-
te car je sais qu'il est méprisé des mem-
bres de son collége qui, la plupart, sont
des hommes respectables, avec lesquels il a
peu de rapport.
C'est à la campagne, me dit-elle, que je pré-
tens faire avec vous un cours d'amitié; senti-
ment, dans lequel vous êtes devenu un maître
si consommé. Pour moi, étant encore si re-
culée, les premiers commencemens m'ayant
paru si difficiles, j'ai besoin pour réussir, d'u-
ne double activité et vous le savez mieux
que moi, l'étude ne sympathise pas avec les
O) On nofnme ainsi en Italie, tes maisons de campagne.
a8 Lis A V E N T C K E 9
distractions de la ville. Avec le don parti-
culier que vous avez d'instruire vous
pouvez, malgré mon peu de talent, vous
promettre beaucoup de succès de votre
écoliere. Peut-être ferai-je plus de progrès
avec vous dans un mois, que je n'en aurois
fait, pendant des années, avec un autre.
Plus on se rapproche d'une personne
qu'on aime, me disois-je à moi-même,
plus on la voit journellement, et plus elle
perd de ses charmes par la jouissance.
Ce que la marquise trouve en moi de
séduisant, lui paroîtra bientôt très-ordi-
naire qui sait si elle ne sera pas même, à
la fin si fatiguée de me voir que je lui
deviendrai à charge, ou tout au moins in-
différent ?
Et ne seroit ce pas là le plus grand bon-
heur qui pût lui arriver ? La privation à
laquelle elle se voit condamnée, lui coûte
plus qu'elle ne laisse appercevoir. La pâleur
de ses joues, la langueur de son regard,
tout son extérieur trahit ce qu'elle cherche
à dissimuler.
Pour moi, j'espère recouvrer pendant
d"E douard B o m s t o n.. 29
cet intervalle, tout ce qui manque encore
à mon repos et à ma tranquillité car plus
nous apprenons, par notre expérience et à
nos dépens, à connoître ce sexe trop sé-
duisant, et plus l'estime que nous avions
pour lui, s'affoiblit. La marquise a pu m'en
imposer, pendant quelque tems, mais je viens
de la voir sous son vrai jour; le voile de
l'illusion est tombé et il ne sera plus en
son pouvoir de troubler ma tranquillité,
ou de déranger mes projets.
L'aspect des Dieux et des Héros, dont
les images m'entourent ici, ne feroit-il
pas sur moi une impression plus favorable ?
Seroit-ce li ce que doit m'inspirer le souve-
nir de ces grands hommes, dont les esprits
errent ici autour de leurs tombes respecta-
bles ? Cherchant à les imiter, me laisserois-je
détourner par les regards d'une femme ? Ma
patrie, l'amitié, n'auroient-elles plus d'em-
pire sur mon cœur? Souffrirai je que mon
esprit s'avilisse et se dégrade, tandis que
mes sens me maîtrisent et s'abandonnent au
plaisir ? Non, je veux rompre ces indignes
liens que l'habitude a fortifiés la vertu est
d'E d o u à r d B o m s t o n. 3I
LETTRE VIII.
Rome.
Jë suis bien fâché que mon long silence
ait inquiété votre tendre amitié mais je
frémis en songeant combien peu il s'en est
fallu que notre correspondance n'ait été
anéantie pour toujours..
Le séjour à la villa étoit un nouveau pie-
ge de la marquise. N'étant détournée
par aucun objet, elle espéroit d'atteindre
son but d'autant plus aisément que
pour me faire sentir le besoin de ses char-
mes, elle affectoit de ne pas me quitter.
La liberté de la campagne l'autorisoit à
mettre, dans sa parure une négligence
qui devenoit de jour en jour plus dange-
reuse elle me faisoit parcourir les lieux
les pluso attrayans nous pénétrions ensem-
ble dans des bosquets obscurs, où la na-
ture et l'art sembloient agir de concert
et sous prétexte de métamorphoser son
amour en amitié, elle se permettoit avec
32 LES Aventures S
moi toutes sortes de familiarités: Quel
délice, s'écrioit-elle quelquefois, de pres-
ser un ami contre son sein Mais tandis
que sa bouche prononçoit le nom d'ami
ses regards voluptueux exprimoient celui
d'amant.
En vivant ainsi avec une femme sédui-
sante, il est des instants où la nature rap-
pelle même le sage à l'humanité. Ce senti-
ment commençoit à se faire jour chez moi.
Je cherchois en vain à l'étouffer je le com-
battis, mais je m'apperçus avec effroi que
mes forces étoient comme affaiblies par une
puissance invisible.
Heureusement que la marquise changea
de ton par impatience croyant avoir per-
du son tems en employant la tendresse
elle voulut essayer de me piquer par l'in-
différence. Des procédés froids, des polites-
ses glacées vinrent remplacer ses attentions
affectueuses et tendres. Je pris le change;
et croyant vraiment qu'elle commençoit à
se refroidir à mon égard-, je voulus lui en
témoigner ma joie, et je lui dis en l'em-
brassant partagez mon bonhenr votre
passioa
1)'E D O l » R 0 H O M S I' •) N, |1
c
passion commence à s'assoupir, gardons*
nous bien de lu réveiller dût même
tié en souffrir lie travaillons qu'à
tit entièrement.
Elle s'arracha de mes bras mm rne
dre elle me fixa d'un air courroucé et fe.
tomba insensiblement, d.uin mn
état. Ce piège ne lui ayant pap réussi je
vis paroitre un abbé Romain auquel elle
feignit d'accorder toute les faveurs» qu'elle
m'avoit si souvent ©fiertés. J'en frémis d'*»
bord, et j'eua honte ensuite dit trouver
dans mon cœur les premier» vestiges du
fantôme de la jalousie car quoique jc
fusse très déterminé à ne jamais faire u?>dg$
de mes droits sur la marquée je ne pouvoir
cependant me les céder *oi*
légitime posjje**epr. Je fu* h rem*
d'éloigner le danger, car je ut
découvrir qu'elle
mettre en jeu 14 jalou*»e pour
que «on indifférence lui
procurer Alors je nm
gaieté, je cherchai a (a.vorbttr
pmâbte, de ^4
34 LES Aventures
et ma complaisance envers l'abbé fut de
nature, à ne laisser entrevoir aucun regrets
Mais au moment où je m'y attendois le
moins l'abbé disparut et la marquise
m'avoua ce que j'avois déja deviné.
Ce fut alors que je me trouvai de nou-
veau dans une dangereuse crise. Sa passion
n'étant distraite par rien, se trouvant favo-
risée par la solitude soutenue par le be-
soin, elle put librement faire jouer ses res-
sorts tes plus cachés. Une vie active nour-
rit la vertu, le repos l'énerve Je sentois la
perte de mes forces, sans pouvoir l'arrêter.
Je ne pouvois pas fuire; je lui avois pro-
mis de passer tout un mois avec elle. En
restant, je voyois devant moi le tombeau
de ma vertu. Je n'imaginois plus qu'un seul
moyen qu'est-ce que cette vie, me dis-
je en moi-même? L'hochet du moment.
Mais la vertu nous survit, elle est immor-
telle S'il faut mourir pour la sauver, je
saurai mourir ce n'est point, parce que
nous sommes foibles, mais parce que nous
sommes làches que nos sens nous subju-
guent toujours. Quiconque craint moins la
D'EDOUARD BOMSTON. 3g
C 3
mort que le crime, n'est jamais forcé d'être
criminel.
Ce moyen extrême que je pressentois
inévitable répandit, sur ma physionomie,
un caractere de tristesse dont la marquise
s'aperçut. Elle l'interprêta à son avantage
et en rejetta la cause sur la gêne récipro-
que où nous vivions tous les deux.
Nous nous promenions hier dans le vaste
jardin de la villa au moment où le crépus-
cule alloit succèder aux derniers feux du
soleil. La chaleur du jour et la fraîcheur*
du soir en se réunissant, formoient une
température d'air qui paroissoit être l'élé-
ment de la volupté. La marquise me con-r
duisitdans un endroit écarté où je n'ayois
jamais pénétré. Nous entrâmes dans une
espèce dé grotte nous descendimes une
rampe .de marbre qui va aboutir à trois
différentes terrasses ornées de fontaines et
de chutes d'eau. Cette grotte est tapissée
plus fine mousse, et l'on foule aux
pieds, le plus verd gazojv Des fleurs des
arbustes rares des myrthes des lauriers,
36 LES Aventures
des orangers chargés de fleurs y forment
une masse superbe impénétrable aux
rayons du soleil. On aperçoit dans le
fond une grande pièce d'eau au milieu de
laquelle est placée la statue de la Déesse
de l'Amour sortant du bain; cet asile est
entouré de sièges et de reposoirs qui parois-
sent autant d'autels dressés et consacrés
par les Amours à la Divinité de ces lieux.
Puisque l'amitié est un sentiment si par-
fait, dis-je à la marquise, en nous appro-
chant de la statue j'ai de la peine à croire
que les anciens qui savoient si bien l'ap-
précier ayent plutôt cherché à rendre par
ce modèle accompli, l'image de l'amour que
celle de l'amitié et je suis persuadé qu'on
se trompe souvent en attribuant à l'un
une gloire qui n'appartient qu'à l'autre.
Vous vous trompez, milord. L'enthou-
siasme seul éléve des monumens et l'ami-
tié est un sentiment'trop réfléchi pour ins-,
pirer un tel chef d'oeuvre. Regardez -Jjt
bien. ce n'est pas l'amitié c'est l'amour
_Chacun lui répondis-je, juge d'après sa
d'H douardBomston. j?
C3
façon de sentir. Moi, pour qui l'amitié
est une douce flamme, une flamme divine
qui brûle sans consumer je la vois dans
cette statue.
Elle se jetta à mon cou, sans me répon-
dre. Ses larmes couloient sur ses joues brû-
lantes, sans en éteindre le feu. Il sembloit
que la marquise étoit la victime de la.ven-
geance, que la Divinité que nous avions
devant nous devoit tirer de moi seul. Ses
transports portoient de violentes atteintes
à mes résolutions. Ses baisers étoient autant
de dards enflammés que la Déesse irritée
me lançait pour étourdir et surprendre ma
philosophie et ma vertu. La nature-même
protégeoit l'amour et me combattait..
Ayez pitié de moi s'écria la marquise
ou otez moi la vie. Je ne vous aban-
donne pas que je ne sois délivrée du feu
qui me dévore. Ce fut un bon génie qui
me rappella le vœu que j'avois fait, et que
réveilla dans mon cœur l'idée de la mort,
la seule ressource qui me restoit pour me
soustraire à jamais à ces pénibles combats,
j8 Les s Aventures
sans compromettre mon honneur. Je crps
entendre l'organe de la Providence. Je
m'arrachai des bras de la marquise, en lui'
distant Oui, je veux vous délivrer de ce
martyre
Je la quitte subitement. Je cours chez
moi. Je charge un de mes pistolets. Je
pense encore une fois à ma patrie, à mes
amis; et craignant que ce souvenir mêlé
de regrets ne m'attendrît trop, je saisis
l'arme. Au même instant la- marquise
se précipite dans ma chambre Elle
m'arrache le pistolet, le décharge par la'
fenêtre tombe à mes pieds. -Ciel est-
ce ainsi que vous vouliez soulager mes
peines? Moi, votre meurtrière ? Ah mal-
heuréuse plutôt renoncer à tout ce que
j'ai de plus cher au monde Je vous l'avoue,
miïord j'avois voulu faire la dernieré ten-
tative sur votre coeur. Ma passion m'aveu-
gloit, mais je jure à vos pieds que vous
Saurez plus rien à redouter de ma part.
Je concentrerai au-dedans de moi le feu
qui me dévore. Pardonnez mes égaremens,
et vivez pour faire des heureux.
D'EDOUARD B o m s t o n. j9
C4
Je la- relevai nous retournâmes au jar-
din, et le lendemain nous rentrâmes en
ville, quoiqu'il n'y eût encore que la moi.
tié du mois d'écoulé.
40 Les Aventurés
LETTRE IX.
ne l'aurois jamais cru elle aime véri.
tablement. Ayant perdu tout espoir de
satisfaire ses désirs, on diroit qu'elle veut
à force de générosité et de bons procé.
dés se distraire de sa passion et me don-
ner un exemple de l'amour le plus désinté.
ressé. Elle s'oublie pour moi; sa parure
devient plus décente son langage plus
réHéchi tout son. maintien plus noble.
Elle ne laisse plus paroitre ce désir de
plaire, désir si puissant chez les femmes.
Il semble que je sois devenu l'unique mo.
bile de ses actions si je jette sur elle un
regard serein, tous les traits de son visage
s'ëclaircissent, lorsque j'approuve ce qu'elle
dit elle est transportée de joie, si j'es-
saye de l'intéresser quelquefois par l'idée
du vrai'beau en lui récitant de ces traits
d'héroïsme qui font chérir la vertu et ab-
to'Ë couard Bomstôn. 4t
horrer le vice, d'abord ces apparitions in-
connues l'étoanent, mais bientôt le senti-
ment de justice et d'honneur porte dans
son ame un charme étranger, et enfin elle
les admire avec enthousiasme.
Quand on veut ramener à la vertu un
coeur impérieux il faut avancer d'un pas
sûr, mais insensible, de peur de blesser
son amour-propre, et son orgueil, en le
détournant avec trop de violence de ses
habitudes et de ses principes chéris. C'est
précisément la marche que je dois suivre.
Cependant j'envisage encore de sang froid
cette scène incertaine si elle se développe
à son avantage toute ma phylosophie
aura de la peine à me consoler de ce que
le destin a donné à un autre qu'à moi
cette femme incompréhensible.
42- Les Aventures
LETTRE X.
Rome.
X OUTce que la sagesse et l'amour ont
de commun, c'est de savoir tirer parti des
circonstances les plus fâcheuses. Persécu-
tion, gêne malheurs de toute espèce,
voilà l'huile qui fait brûler leur lampe sa-
crée. Quand tous les biens inconstans de
cette vie les abandonnent, ils bravent avec
plus de courage la cruelle destinée qui les
persécute, et ils en acquierent une nou-
velle énergie.
La situation gênante, où l'amour de la
marquise s'est trouvé jusqu'à présent, lui
a été d'une grande utilité. Les difficultés,
loin de la rebuter, ont au contraire don-
né à son amour une tournure plus douce
plus tendre et plus spirituelle. Elle me
conduisit hier au soir dans une petite oran-
gerie d'où l'on découvre la plus grande par-
tie de Rome. À l'aide de mon imagination
d'E d o tj a r d Bohstok. 43
bouillante, j'enlevois ces tours ces chapel-
les, tous ces bâtiments modernes, et je me
créois à leur place ces antiques édifices
dief-d'œuvres de l'art que le tems et les
hommes se sont plus à renverser et à dé-
truire. En un mot, je rétablissois l'ancienne
Rome. Ici je voyois le capitole décoré de
toute sa gloire, là ce superbe palais des
Empereurs ces temples ces amphithéa-
tres, ces acqueducs, ces arcs de triomphe,
ces mausolées ces forum des Romains ce
peuple superbe. Dans mon enthousiasme,
je crus voir un triomphe dans toute sa pom-
pe un empereur couronné de lauriers,
entouré de nuées d'encens, alloit au capi-
tole présenter aux Dieux l'hommage de ses
succès. Des esclaves traînoient le char. Un
peuple heureux contemploit le majestueux
conquérant. Des cris de victoire retentis-
soient de tous côtés. J'entendois aussi le
bruit soûrd des chaînes trainées par des
Rois. Au même instant la marquise me
prit la main l'illusion cessa', toutes. ces
images ravissantes disparurent, et fâché de
ne voir devantmoi que la nouvelle Rome;
44 Les Aventures
je m'écriai ah pourquoi n'es-tu pi* ce
que tu étois autrefois'N'en accuse que
toi, répondit la marquise; ce triste chan-
gement n'est-il pas ton ouvrage ? Cette
réponse inattendue acheva de me retirer
de ma délicieuse rêverie. La ville de Rome,
répliquai-je en souriant, peut bien être glo-
rieuse de la personne qui daigne parler
pour elle; mais je crois que vous m'accusez
injustement d'avoir contribué à la décaden-
ce de son empire. Elle garda le silence, et
prit la chose mieux que je ne devois m'y
attendre. Elle parcourut toute l'étendue
de l'horizon d'un regard incertain, et le
calme pénible qu'elle feignoit extérieure-
ment, déceloit l'agitation de son arae
Quoique ce ne soit pas à moi, mais à la
ville de Rome que vous avez adressé
cette auguste sentence, je veux cependant
me l'approprier. Oui, milord, je veux re-
devenir celle que j'étois autrefois !Ce que
vous dites, marquise, est pour moi une éni-
gme inexplicable. Oui je veux redevenir
ce que j'étois et vous rendre la félicité que
vous-goûtiez autrefois dans mes bras.
d'E douardBomston. 4î
Ah Edouard, vous allez voir que souvent
une femme sait accorder ce qui a, de tout
tems, désespéré votre philosophie. Laure.
À peine avoit- elle prononcé ce nom, que
Ie cabinet, qu'elle nommoit le sanctuaire de
t amour s'ouvrit subitement. Une jeune fille
pleine de graces et de beauté en sortit:
son costume 'étoit aussi simple que sédui-
sant. La marquise alla au devant d'elle et
me l'amena. Le destin ordonne, dit-elle
d'une voix tremblante que nous ne par-
tagions plus ensemble les douceurs de l'a-
mour, recevez les au moins de ma main.
Que Laure me remplace! qu'elle jouisse du
prix de ma constance; mais qu'elle soit la
seule. C'est assez pour moi si quelquefois
auprès d'elle vous songez à la main dont
vous la tenez!
A peine étois je -revenu de mon étonne-
ment, qu'elle se plaça entre nous deux. Elle
nous prit la main et me dit. Venez
Edouard je ne vous conduisis jamais si inno-
cente dans le sanctuaire de l'amour. -Fem-
me incompréhensible m'écriai-je en m'op-
posant au dessein qu'elle avoit de nous
46 Les Aventures S
faire entrer dans ce cabinet j'admire la
grandeur d'ame qui vous a inspiré une telle
démarche; mais qu'ai-je fait, chere mar-
quise, pour paroitre à vos yeux si lâch-e,
si digne de mépris, et semblable à la brute,
qui dirigée par l'instinct et le désir sensuel
ne consulte ni tems ni lieux ? Ah si vous
me croyez peu délicat pour profiter de
votre offre dans votre propre maison, le
sacrifice n'est pas d'un grand prix et je
ne vaux pas la peine d'être beaucoup re-
greté. D'ailleurs cet asile doit vous être
trop cher pour voir avec indifférence, pro-
faner jusqu'aux vestiges des plaisirs que
nous y avons goûtes. Ils n'existent plus
ces vestiges, répondit-elle d'une voix àlté-
rée mes larmes les ont effacés Cepan-
dant mes représentations fireijt un bo.n ef-
fet. La marquise abandonna nos mains et se.
jetta sur un banc voisin accablée du désor-
dre de ses sens: Puisque vous ne devez
pas être à moi, continua-t-elle, je,souhaite
que vous ne soyez à personne mais si
l'amour doit perdre ses droits ,souffrez au
moins qu'il en dispose. Pourquoi mon
d'E douard Bomston. jff
bienfait vous est il à charge ? Avez-vous
peur d'être un ingrat ? Tenez. prenez,
(c'étoit l'adresse de Laure) mais jurez moi
de renoncer à toute autre. femme. Je pris
l'adresse et le même mouvement me porta
à ses pieds. Quel prodige de générosité
m'écriai je ah si vous êtes l'honneur de
votre sexe par vos graces et votre beauté
vous lui êtes bien supérieure encore par
la noblesse de vos sentimens. Non, chere
marquise, le destin ennemi qui nous inter-
dit l'amour, n'enlevé rien à votre mérite,
il lùi donne au contraire, un plus beau
relief. Vous êtes faite pour inspirer de l'ad-
miration, de l'adoration. Tous mes senti-
mens les plus chers, continuai-je (en serrant
sa main avec tendresse contre mon coeur,
que je n'avois voué qu'à des êtres plus éle-
vés) seront pour vous jusqu'à mon dernier
soupir et s'ils m'entraînent un jour trop
loin, votre image et le souvenir de votre
générosité me justifieront.
Elle me releva avec un regard, où étin-
celloit le plaisir qu'elle goùtoit de voir
l'impression qu'avoit fait sur moi ce pro-
48 LES Aventures
cédé inconcevable. Laure nous servit pen-
dant le souper. Je remarquai dans les yeux
de la marquise, dans tous ses traits un air
de grandeur et de noblesse que j'avois tou-
jours souhaité pouvoir ajouter à ses autres
charmes. Pour la premiere fois nous parû-
mes nous comprendre tout-à-fait. Je ne
voyois plus dans ses regards que le carac-
tere de la vertu, et si elle avoit su lire dans
mes yeux, elle se seroit aperçue que ses
nouveaux sentimens sympathisoient beau-
coup avec les miens. Notre satisfaction an-
nonçoit le triomphe de l'amitié la plus par-
faite. Chaque parole chaque mot respiroit
la tendresse la plus sincere. Ainsi que deux
amis, qui se sont sauvés mutuellement d'un
danger éminent, nous avions l'air de rede-
voir l'un à l'autre le prix de notre déli-
vrance.
Laure étoit jeune et belle; mais perdu
dans la foule des sentimens que venoit de
m'inspirer la marquise, je n'avois jetté sur
elle que quelques regards incertains. Ses
yeux qui rencontroient toujours les miens,
laissoient entrevoir une agitation que je
n'eus
d'E douardBomston. 49
D
n'eus pas l'idée d'approfondir. Vers la fin
du souper, soit que la marquise lui eût
fait un signe soit qu'elle agît de son pro-
pre mouvement elle sortit. J'appris que
ses indignes parerfs l'avoit vendue au car-
dinal de oncle de la marquise
que cette fille s'étoit vue entraînée dans
ce malheureux genre de vie, malgré le-
quel, elle a encore su conserver un reste
de modestie et d'ingénuité qui la distingue
des autres filles de cet ordre. Voilà pour-
quoi, ajouta la marquise, j'ai voulu réu-
nir le moral au physique puisque désor-
mais nos ames seulement doivent commer-
cer ensemble. Le sacrifice qti'elle faisoit,
le combat qu'il avoit dû lui coûter; son
extérieur noble et serein provenant dirsen-
timent qui l'animoit et que je redoutois le
plus; tout cela me pénétra vivement, et
ébranla jusqu'aux fondemens de ma philoso-
phie. Les obstacles, qui jusqu'alors s'étoient
opposés à notre liaison, avoient tout-à-coup
disp.iru de devant mes yeux. La raison
avoit cédé à la nature. Je né voyois d'au-
tres lois que l'amour, que la reconnoissance
d'Edouard Bomstûn. 51
Ds
LETTRE Xt
Rome.
LA nature et la vertu ont des droits qui
leur sont propres mais le zélé avec le-
quel elles veillent à les maintenir est infini.
ment plus actif chez l'une que chez l'au-
f 2 L E s A V E N T V R E S
trc. Tant que la nature n'a pas satisfait ses
est difficile quelquefois même
impossible à la vertu de rester fidelle ases
La marquise encouragée par mon com-
ferca soutenu ainsi que par le souvenir
nos plaisirs passes, me rendpit joumel-
lement le jouet de ses charmes; il s'en est
peu fallu dans mon
feu de la vertu. Le danger ëtoitpres-
nsânt, j'allais céder à la force de la nature.
délicatesse imaginaire
;s ct|z Laure. En entrant dans sa chambre
propreté qui y
régnoit, ce qu'on rencontre rarement en
surtout dans de pareilles maisons.
Elle étoiti assise.: devant son métier elle
tressaillit à ma vue. Je la saluai poliment,
mais avec un air de familiarité auquel les
circonstances sembloient m'autoriser. Elle
me rendit le salut avec modestie et timidité
sans bouger de sa place ce qui me fit
croire qu'elle étoit de cette classe de filles
plus aimables et plus rusées auxquelles
D3
l'expérience a appris que la volupté même,
pour acquérir un plus grand prix, doit
souvent se couvrir du voile de la prude-
rie et de la pudeur. En l'examinant avec
plus d'attention, je trouvai sur sa phisio-
nomie un air de tristesse que je n'avois pas
d'abord remarqué. Vous êtes triste, Laure ?
lui dis-je. Hélas j'en suis d'autant plus
à plaindre. J'espérois que ma visite vous
auroit réjouie. Et vous voyez qu'elle
m'afflige. J'ai cependant un remède con-
tre la tristesse qui ne manque guères son
effet. Cette bague, lui dis-je, (en tirant de
mon doigt un solitaire assez précieux) a
une grande vertu sympathique. Vous
me croyez plus .supersticieusc que je ne
suis, me répondit-elle en retirant sa main
avec vivacité, je n'ajoute point foi a ces
qualités sympathiques et je vous prie de
garder le remède pour des personnes plus
crédules que moi.
Je pose la bague sur la table; elle me la
rend. Impatienté de ce procédé que je pris
pour une ridicule affectation, je l'embrasse
malgré sa résistance. Elle supplie, elle se
54 L B A T t R T Q 11
défend elle pleure, elle pousse des cris
fait un effort et s'élance à l'extrémité de
la chambre– -Tuez-moi, si vous le vou-
lez, me dit-elle d'une voix altérée, ma
mort peut seule vous donner la victoire.
Ses regards, son geste, son agitation n'é-
toient plus équivoques. Pouvant à peine
croire ce que je venois de voir et d'en-
tendre, et voulant pénétrer ce que cette
résistance avoit pour moi d'étonnant: Eh
bied Laure, lui dis-je d'un ton plus cal-
me, tranquillisez -vous. Je ne veux plus
vous inquiéter. Approchez, ne craignez
rien. Je m'avançai vers cette fille incon-
cevable. Je la plaçai sur le sôpha, je m'assis
vis â vis d'eUe et j'attendis en silence le
dénouement de cette étrange scène.
Elle ne disoit rien, elle avoit les veux
baissés sa respiration étoit inégale son
sein palpitoit tout annonçoit que son ame
étoit violemment agitée. Je rompis enfin le
%il«ace me serois-je trompé ? n'êtes-v ous
pas Laure Disanna ? Plût à Dieu dit-
elle d'une voix tremblante. Quoi donc?
repliquai-je avec un sourire moqueur. Au-
DÏDOOARDBOMStON. 5f
D4
riez-vous» par hazard, renoncé à votre train
de vie ?«– Hélas non, je suis toujours la
même on ne se retire pas aisément du pré.
cipice où l'on est tombé. "Ses lèvres trem.
blèrent en prononçant ces paroles, son re.
gard s'enflamma mais le son de sa voix
devint si tendre, si touchant. je ne
savois plus que penser. Il me vint enfin
dans l'esprit que cette fille étoit devenue
folle. Pourquoi donc, charmante Laure,
pourquoi suis-je le seul à qui vous refusez
vos faveurs ? dites-moi ce qui m'attire votre,
haine ? Ma haine ? s'écria t- elle avec
vivacité. Ah je n'ai jamais aimé ceux que
j'ai reçus. Je puis souffrir tout le monde,
vous seul excepté. Mais pourquoi cela?
Laure; expliquez-vous mieux, je ne vous
entens point.- Eh m'entens-je moi-même?
Tout ce que je sais, c'est que vous ne me
toucherez jamais. Non s'écria t elle
encore avec emportement, jamais vous ne
me toucherez. La seule idée que vous me
recevrez dans vos bras comme une fille
publique, me feroit mourir de douleur.
âon teint s'animoit. Je démêlais dans ses