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Les Bonhommes de cire, par l'auteur des "Salons de Vienne et de Berlin" (H. Blaze de Bury)

De
305 pages
Michel Lévy (Paris). 1864. In-18, 312 p..
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BIBLIOTHEQUE CONTEMPORAINE
LES
BONSHOMMES
DE CIRE
PAR L'AUTEUR
DES SALONS DE VIENNE ET DE BERLIN
PARIS
MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS , ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
LES
BONSHOMMES
DE CIRE
DU MÊME AUTEUR :
HOMMES DU JOUR, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.
LES SALONS DE VIENNE ET DE BERLIN, 1 vol. gr. in-18.
SOUS PRESSE :
CHRONIQUE D'UN CHATEAU D'ALLEMAGNE.
PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.
LES
BONSHOMMES
DE CIRE
PAR L'AUTEUR
DES SALONS DE VIENNE ET DE BERLIN
PARIS
MICHEL LÉVY FRERES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE , 2 BIS , ET BOULEVARD DES ITALIENS , 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1864
Tous droits réservés
A EMILE MONTÉGUT.
DÉDICACE.
L'imagination, vous l'avez dit souvent,
Vous, esprit curieux, délicat et fervent,
Qui savez en tous lieux si bien flairer la vie;
L'imagination, chose digne d'envie
Et dont il faut pourtant faire un immense cas,
On en peut convenir, n'est point tout ici-bas.
S'il est beau de créer, comprendre devient rare,
Et cet entendement qui d'une oeuvre s'empare,
En son immensité la pénètre, — l'auteur
Fût-il Dante ou Shakspear, — ce sens révélateur
Qui nous fait sur un mot, que l'entretien éveille,
D'un Goethe ou d'un Mozart revivre la merveille,
N'est point un de ces dons, sans vertu ni parfum,
Par la mère nature octroyés à chacun.
Que de mondes cachés dans l'oeuvre du génie!
Dans cette profondeur, solennelle, infinie,
Que de secrets sentiers pleins de riches joyaux!
Combien de mines d'or, d'appartements royaux,
Où ne saurait, tout seul, pénétrer le vulgaire,
Et dont on tient la clef comme d'un sanctuaire !
Là se sont abordés, sur le même escalier,
Bien d'excellents esprits qui devaient se lier.
Et, si vous demandiez par quelle destinée
Entre ces deux amis la confiance est née,
Il vous serait souvent répondu, je le crois :
« Nous nous rencontrions dans les mêmes endroits! »
Paris, septembre 1862.
LES
BONSHOMMES DE CIRE
LES
BONSHOMMES DE CIRE
PREMIERE PARTIE.
— Ainsi, vous ne croyez pas au surnaturel?
— Comme vous l'entendez, non certes, répondit
la personne à laquelle s'adressait cette interpellation.
Je ne crois ni à la statue du commandeur, ni aux
nonnes de Robert le Diable. Le surnaturel, en dehors
de nous, n'existe pas.
— Mais quand je vous affirme avoir vu de mes
yeux, touché de ma main...
— Je vous crois de très-bonne foi; mais qu'est-ce
que cela signifie, sinon que vous étiez dans une
disposition physiologique toute particulière, et qui
3 LES BONSHOMMES DE CIRE.
vous faisait prendre pour des réalités les fantasma-
goriques évocations de votre cerveau plus ou moins
fiévreux, de votre conscience plus ou moins trou-
blée? Macbeth, lui aussi, voit le spectre de Banquo
se dresser morne et sanglant à l'autre bout de la
table du festin ; mais cette ombre terrible, comment
l'aperçoit-il, sinon avec les yeux de l'âme et parce
que son remords la lui montre? La preuve, c'est
qu'autour de lui personne n'assiste à l'apparition.
Maintenant, au lieu de Shakspeare, prenez Voltaire,
le grand Voltaire, et vous avez la scène de Sémiramis,
où l'ombre de Ninus gesticule et pérore devant toute
une multitude assemblée, scène d'une banalité toute
mélodramatique et dont l'immense ridicule perce
encore aujourd'hui à travers les magnificences de la
musique de Rossini. Dans ce vieux monde de la
tragédie classique, où les bouffonneries pourtant ne
manquent pas, je ne connais rien de plus amusant
que ce fantôme du père Ninus ; on dirait qu'il vient
là se montrer aux gens en plein soleil, pour égayer
un peu la pièce, et, de révoltante qu'elle était, rendre
comique cette situation d'une mère célébrant ses
LES BONSHOMMES DE CIRE. 7
fiançailles avec son propre fils. Il faudrait à cette
incomparable apparition, pour que l'effet en fût
complet une bonne fois, non pas de la musique de
Rossini, mais l'assistance d'un maître de cérémonies,
d'une manière de grand chambellan en grand uni-
forme, venant, la clef au dos et couvert de tous ses
ordres, annoncer à l'illustre galerie l'entrée, dans les
salons, de Sa Majesté le Spectre de la Cour. — Chose
curieuse, le ricaneur imperturbable ici donne dans
le panneau. Voltaire, lorsqu'il philosophe, se gar-
derait bien de croire au miracle de la résurrection
de Lazare ; mais, quand il rime une tragédie, il croit
à l'ombre de Ninus « comme si c'était arrivé!»
Philosophi gens credula ! Et ne prétendez pas que je
sophistique. Il y a dans ce désaccord entre le philo-
sophe et le poëte beaucoup de légèreté, sinon beau-
coup de mauvaise foi. Les grands artistes sont plus
conséquents avec eux-mêmes. Qui dit génie dit con-
séquence ; mais Voltaire n'a que de l'esprit, et c'est
avec de l'esprit qu'on commet les plus grosses
bévues. Assez sur l'ombre de Ninus, voyons la sta-
tue du commandeur.
S LES BONSHOMMES DE CIRE.
« Tout au contraire, dans Don Juan, l'apparition du
commandeur, en qui le spectateur bénévole s'ima-
gine voir un fantôme, n'est qu'un fait purement et
simplement psychologique, et, si j'avais à discuter
ici la question d'art, je ferais valoir cet argument à
la gloire du génie de Mozart et de son instinct si
profondément révélateur. Les personnages de Gluck,
comme en grande partie ceux de la tragédie anti-
que, sont des types ; la vie individuelle leur manque,
et, dans ce monde fabuleux, les ombres, spectres et
revenants peuvent, comme dans les pièces de Vol-
taire et de Crébillon, se mouvoir sans que leurs allées
et venues produisent sur nous d'autre effet que l'im-
pression toute matérielle que nous cause un détail
de mise en scène. Mais, avec Mozart, un immense
abîme est franchi ; nous avons passé du mythe au
drame, à la réalité vivante : le spectre du comman-
deur, c'est la conscience du libertin traduite à la lu-
mière et dramatiquement analysée, la reproduction
du conflit qui se passe au fond de tout individu en
révolte contre l'ordre social. J'en dirai autant des sor-
cières de Macbeth, de l'ombre du roi de Danemark
LES BONSHOMMES DE CIRE. 9
dans Harnlet. Il ne s'agit plus ici de tailler de la be-
sogne au machiniste d'un théâtre, mais d'évoquer à la
lumière les secrets les plus cachés de la conscience,
et de mettre l'homme vis-à-vis des troubles de son
âme et de ses remords habillés en Furies. Le spectre
de Banquo s'attachant aux pas du meurtrier Macbeth,
Harnlet aux prises avec le fantôme de son père qui
vient lui demander vengeance, voilà, selon moi, le
vrai surnaturel, le surnaturel humain, celui qui ne
nous montre au dehors que la réflexion pure et
simple de ce qui se passe en nous, et auquel on peut
croire sans avoir besoin de recourir à un ordre de
phénomènes en parfait désaccord avec toutes les lois
organiques qui régissent l'univers.
— Shakspeare ! s'écria le poëte, à la bonne heure !
Citer Shakspeare, cela prouve au moins que vous
savez à qui vous adresser. Immense et souverain
génie, il féconde tout, il anime tout! Si inven-
tive et si ingénieuse que la science historique et
philosophique se soit montrée en France et en Alle-
magne en fait de notions nouvelles, je vous défie de
le prendre jamais au dépourvu : posez-lui des ques-
1.
10 LES BONSHOMMES DE CIRE.
tions, il les résout; des énigmes, il les devine.
Exemple : « Les Capulet n'ont jamais appartenu à
la noblesse véronaise, me disait un jour le marquis
de Luchesini, gentilhomme fort versé dans l'astro-
nomie héraldique du firmament natal; parlez-moi
des Montecchi, mais ces Capulet n'étaient autre
chose que des marchands enrichis! » Si peu impor-
tante que fût l'observation, l'idée m'a pris de la véri-
fier texte en main. Le croirez-vous ! même là-dessus,
Shakspeare est irréprochable. « Le riche Capulet ! »
est-il dit à chaque fois. « Celui qui épousera la jeune
fille aura les écus, » s'écrie la nourrice; mais nulle
part le plus petit mot qui touche à la distinction du
sang. Si quelque membre de la famille intervient,
c'est tout simplement « un vieillard, parent des Ca-
pulet. « Aux Montaigu, au contraire, toutes les mar-
ques de la plus haute considération : ils sont « les
nobles Montaigu, les fiers, les superbes patriciens, »
et, chaque fois qu'ils se montrent, on a grand soin
de les traiter en gentilshommes. Il ne s'agit là que
d'un détail, mais j'y insiste, car ces sortes de dé-
tails, sur lesquels d'ordinaire notre surveillance ne
LES BONSHOMMES DE CIRE. 11
s'étend pas, sont pour l'esprit, lorsqu'ils se rencon-
trent en tout point conformes avec la vérité et l'his-
toire, ce qu'est pour l'oeil du maître la vigilance d'un
gardien toujours en observation, même alors qu'il
ne vous attend pas.
— Bon ! grommela le bohème de la compagnie,
voilà maître Novalis lancé sur son dada. Je de-
mande qu'on m'apporte un grog et des cigarettes.
— Quant à moi, poursuivit sans s'interrompre celui
qu'on venait d'appeler Novalis, Shakspeare me fait
l'effet de ces étiages dont on se sert pour mesurer les
cours d'eau. Je sais par lui si les eaux des grands cou-
rants humains sont plus ou moins hautes ou basses.
J'applique ma mesure à une époque, et je sais aussi-
tôt qu'en penser. Là où Shakspeare n'a rien trouvé à
dire, c'est qu'il n'y'avait rien, ni peuple, ni caractères,
ni histoire. Mais qui connaît Shakspeare en France ?
Lamartine, Michelet, Delacroix, George Sand, Vi-
gny, Berlioz, Gautier, Saint-Victor, Banville, Boyer,
vous, Montégut, moi et quinze ou vingt autres dont,
nous tous qui sommes ici, nous savons les noms. Nous
passons notre vie à le relire, à nous promener dans
12 LES BONSHOMMES DE CIRE.
les mille provinces de son royaume, plus vaste que
l'empire du Milieu; à en étudier l'histoire, les lan-
gues, la philosophie, la jurisprudence, que sais-je
encore? Lord Campbell, un chancelier d'Angleterre,
s'il vous plaît, a trouvé bon d'écrire un livre sur
« l'esprit des lois de Shakspeare. » On dit « la flore
de Shakspeare, la faune de Shakspeare : » c'est donc
un monde ! Bien connaître Shakspeare, mais cela vaut
mieux, j'imagine, qu'avoir produit vingt tragédies!
Seulement, en fait de systèmes, tenez pour certain
que plus on comprend, plus volontiers on s'abstien-
dra. Des boutades parfois sublimes, des cris d'en-
thousiasme comme un lever de soleil vous en
inspire, des rêveries comme deux amants enivrés
en promènent au clair de lune; les deux ou trois
admirables feuilletons des Débats sur Roméo et Ju-
liette, toute une littérature à côté, flammes du Ben-
gale, fusées et feux pyrrhiques dont nos imagina-
tions aiment à se payer la fête, à la bonne heure!
Mais des discussions ex cathedra, des théories ex
professa, des résumés définitifs, quelle naïve plai-
santerie ! Résumer Shakspeare, c'est vouloir faire
LES BONSHOMMES DE CIRE. 13
oeuvre de Philistin. Trouvez-moi donc un Humboldt
pour écrire ce Cosmos. Goethe eût pu l'être, il a écrit
sur Shakspeare trente lignes ! — J'étais un jour chez
Rossini, nous causions. Le grand maître, en robe de
chambre, allait et venait, épuisant tout ce qu'il a
d'esprit et de malice à me démontrer cet incroyable
paradoxe, à savoir : que, de son oeuvre à lui, il res-
terait à peine trois partitions, le Barbier, Otello (le
troisième acte d'Otello, ajoutait-il en se reprenant)
et Guillaume Tell ; puis, s'arrêtant devant son piano
toujours ouvert, il posait ses mains sur le cla-
vier, et je l'entends encore me dire, en plaquant
les premiers accords du septuor de Don Juan :
« — A quoi bon d'ailleurs faire de la musique
quand il y a ça?
« — A quoi bon, cher maître? répondis-je. Mais
tout simplement à produire le Barbier, le troisième
acte d'Otello, Guillaume Tell et tant d'autres chefs-
d'oeuvre qu'il serait de mon devoir de vous rappeler,
puisque votre prodigalité trop magnifique en fait
litière. Donc, point de confusion ; que l'homme qui a
inventé ÇA (et, par ça, j'entends les Noces de Figaro,
14 LES BONSHOMMES DE CIRE.
Don Juan, la Flûte enchantée, tout Mozart), que le mor-
tel, évidemment doué de Dieu, qui a inventé ÇA, se
soit placé en dehors du droit commun, concedo : qu'il
habite un Elysée à part, une sphère où vous-même,
si modeste parce que vous vous sentez si grand,
n'oseriez prétendre, je le veux bien encore. Mais,
sans prendre à la lettre ce mot échappé au décou-
ragement d'un génie tel que vous, je suis d'avis
qu'en effet Mozart, par cela même qu'il a inventé
ÇA, échappe aux lois de la discussion ordinaire et que
c'est une véritable moquerie et une inconvenance
grotesque d'user avec un esprit de cette volée des
comparaisons, classifications et méthodes ayant
cours dans le terre à terre de la critique journalière.
« A bien plus forte raison, ce que j'avance là doit-
il se dire de Shakspeare. Car, si Mozart est grand,
Shakspeare est plus grand encore, par cela seul que
Mozart est un musicien et Shakspeare un poëte. Ce
qui fait que, dans cet Olympe à part où les autres
ne pénètrent pas, si Mozart a rang de demi-dieu,
Shakspeare, lui, est un dieu. Dieu ou démon, peu
importe! puissance élémentaire, esprit, démon des
LES BONSHOMMES DE CIRE. 15
mers du Nord, ton vrai nom est Shakspeare ! Le
voyez-vous avec sa cape rouge sur les oreilles se
rouler en plein Océan, culbutant les dauphins d'une
passade, lutinant les nymphes effrayées et leur souf-
flant au nez, à bouche que veux-tu, l'éclat de rire
et l'écume des vagues? Enfant lascif, farouche et go-
guenard ! Le tableau change : place au rêveur, au mé-
lancolique, à l'hypocondriaque. Ses longs cheveux
blonds traînent sur ses épaules, son front s'incline,
et de ses lèvres s'échappent, entrecoupées, je ne sais
quelles paroles douloureuses, quelles sombres conju-
rations, qui s'en vont aussitôt remuer l'abîme dans
ses profondeurs. Les flots écument, les vents sifflent,
la tempête gronde ; malheur aux navires aventurés de
ce côté ! équipage et bâtiment, I'écueil brisera tout :
pas un homme, pas même une souris n'échappera.
Colères et furies de géant, qui tantôt regrettera ses
méfaits et, l'âme ouverte aux grandes compassions
humaines, poussera vers une île enchantée le jeune
fils d'un pauvre pêcheur pour l'y marier avec une
belle princesse! — L'avez-vous jamais vu dans ses
habits de gala: élégant, superbe, raffiné, grand sei-
16 LES BONSHOMMES DE CIRE.
gneur au possible, avec ses cheveux bouclés, sa fine
moustache et sa barbe en pointe, un Buckingham
en manteau de velours tout flamboyant de pierreries?
A sa voix, les vieilles néréides se pâment d'ivresse,
et les sirènes fascinatrices sont à leur tour ensorce-
lées. Par une claire nuit de juillet, lorsque la lune
est doucement endormie sur le gazon :
How sweet the moon-light sleep upon this bank !
il chante en s'accompagnant de sa harpe d'or. Quels
accents passionnés ! quelle mélodie de l'amour et de
la volupté! Écoutons ; il rêve à l'Italie, et le firma-
ment, attiré par le charme, dépouille ses derniers
voiles, et, tout phosphorescent d'irradiations sidé-
rales, étend à ses pieds son tapis d'azur dans les
profondeurs de l'abîme :
Ainsi, dans cette nuit profonde,
Alternaient, en un doux appel,
Les coquillages, fleurs de l'onde,
Et les étoiles, fleurs du ciel !
« Mais pstt ! le cristal se trouble, le ciel épouvanté
remonte, la harpe d'or a roulé dans le gouffre, avec
LES BONSHOMMES DE CIRE. 17
elle, le riche pourpoint enrubanné de noeuds de dia-
mants, le chapeau à plumes ; adieu le gentilhomme !
salut, hourra au matelot du port de Londres, au
buveur de grog qui sacre et jure, et dont les gri-
voises joyeusetés, les lazzi et les sauts de carpe
font la terreur et le désespoir des honnêtes gens
élevés dans l'imperturbable tradition du grand siècle!
— Shakspeare und hein Ende, disait Goethe, que
tu viens de nommer, reprit celui que nous appelions
Diderot ; Shakspeare for ever ! il est l'alpha et l'oméga,
il est la pensée du genre humain, il en est la poésie
et par conséquent la science ; « la poésie est la source
de la science 1 ! » Que n'a-t-on pas écrit sur l'émanci-
pation de la femme, une des grandes découvertes
de la civilisation moderne, s'il fallait en croire
les débitants et revendeurs de théories humani-
taires ? La femme ! elle n'existait pas dans l'antiquité,
1. Goethe, Correspondance. « Personne ne voulait com-
prendre l'union intime de la poésie et de la science; on ou-
bliait que LA POÉSIE EST LA SOURCE DE LA SCIENCE, et l'on ne son-
geait pas que, dans la suite des temps, elles peuvent former une
alliance étroite et féconde dans les plus hautes régions de l'es-
prit humain. »
18 LES BONSHOMMES DE CIRE.
je suppose? Sans aucun doute, ni la Grèce ni Rome
ne l'ont connue à l'état de personnalité! et c'est
pourquoi nous voyons Lucrèce être la cause du ren-
versement de la monarchie des Tarquins, et la mère
de Coriolan en faire plus à elle seule que tous les
diplomates de la République. Sans parler de Por-
cia, l'épouse de Caton, ni de Baucis, à qui Jupiter
et Mercure rendaient visite, j'aborde Antigone et je
m'y arrête. — Antigone, allez-vous dire, une créa-
tion sortie du cerveau d'un poëte ! — Justement !
Le poëte procède du tout, il appartient au tout, il
est la conscience, la voix de son époque, et jamais
existence ne fut plus réelle que celle qui vient de lui.
— Antigone est l'idéal de la fille et de la soeur, l'idéal
aussi de la fiancée, et elle eût également réalisé le
type de l'épouse et de la mère si elle n'avait pris
sur elle d'affirmer l'émancipation de la femme, et
cela quatre cents ans, s'il vous plaît, avant notre ère.
Oui, messieurs, l'Antigone de Sophocle n'est autre
chose que le problème de cette délivrance, autre
chose que la solennelle et glorieuse revendication de
ces droits de la conscience et du coeur, supprimés
LES BONSHOMMES DE CTRE. 19
dans l'antiquité par la théorie abstraite de l'État.
— Antigone etCordélia, interrompit Novalis, deux
soeurs qui se donnent la main à deux mille ans de
distance; la première née quatre cents ans avant
Jésus-Christ, la seconde seize cents ans plus tard.
— C'est ce que j'allais dire, poursuivit le neveu
de Rameau. Pour trouver quelque chose de plus
profond, de plus haut, de plus grand qu'Antigone,
il ne faut rien de moins que faire une enjambée de
vingt siècles et tomber au Roi Lear de Shakspeare.
Et, comme s'il tenait à nous bien démontrer qu'il en-
tend relier à Sophocle le fil de sa pensée, le poëte
contemporain de Bacon place l'action de son drame
en dehors du christianisme, sur un sol mythologique
où il n'est question que « des dieux » et de leurs rap-
ports avec l'humanité. Ainsi, à l'extérieur, cette non-
solution de continuité qui se retrouve au plus pro-
fond de l'idée! Cordélia a, comme Antigone, pour
mission de restaurer l'esprit de la famille. Elles sont,
l'une et l'autre, l'idéal de la fille, le soutien et le
bon ange de pères courbés sous le poids d'une tra-
gique infortune. Dans la fable d'OEdipe, tout est
20 LES BONSHOMMES DE CIRE.
encore fatalité, loi d'en haut inexorablement appli-
quée et subie; le crime d'OEdipe est en quelque
sorte en dehors de lui, et de ce combat avec des
forces invisibles procèdent les conflits ultérieurs.
Antigone est la première à s'affranchir de cette loi
de servitude. Quel que soit l'héritage, elle l'accepte
librement et rompt ainsi avec l'orthodoxie grecque.
Dans le Roi Lear, au contraire, tout est choix et libre
arbitre; rien d'inexpliqué, rien de fatal! « Dans ta
conscience brillent les étoiles de ta destinée. » Et, pour
que le mystère de la réconciliation s'accomplisse,
il n'est besoin ni du buisson de Colone ni d'aucun
appareil merveilleux : la grandeur humaine, le dé-
vouement suffit !
Forces de la nature, herbes secrètes, charmes,
Croissez subitement par l'effet de mes larmes,
Et de ce bon vieillard apaisez le tourment.
« Cordélia, prise dans la bataille avec son père,
tombe victime du féroce Edouard. Un instrument de
la force brutale écrase l'ange de pitié. Lear à son tour
tue le bâtard de Gloster; puis il meurt, doucement,
LES BONSHOMMES DE CIRE. 21
promptement, réconcilié avec cet esprit moral de la
famille qu'il avait offensé de gaieté de coeur. Toutes
ces morts violentes du cinquième acte du Roi Lear
donnent au drame un caractère incroyable de gran-
deur et de majesté prophétique. Le poëte ici se pose
en véritable créateur, il règle, il ordonne le cours des
choses, et, prononçant d'une manière irrévocable sur
une race finie, il passe le sceptre à d'autres généra-
tions désormais plus dignes, comme il a fait déjà
dans Harnlet. Edouard, comme Fortinbras, sera le
roi de l'avenir, celui auquel va échoir la tâche de
relever le trône et l'ordre social. C'est l'idée de
Moïse fermant l'entrée de la terre promise à toute
une génération, frappée d'avance d'incapacité pour
avoir connu l'esclavage. Non, on ne le dira jamais
assez, Shakspeare est le plus grand philosophe de
l'histoire !
— Vertudieu ! la belle divagation, et que nous voilà
bien à mille lieues de notre sujet, remarqua judi-
cieusement un homme de goût égaré dans ce
monde bizarre et qui aurait volontiers donné quel-
qu'une de ses breloques pour être reconduit aux
22 LES BONSHOMMES DE CIRE.
sages entretiens, poëmes et tragédies de l'école dite
du bon sens.
— A mille lieues? continua le romantique. Comme
vous y allez! Ne parlions-nous point du surnaturel,
et n'a-t-on pas évoqué les figures de Macbeth et
d'Hamlet ? A propros d'Harnlet, savez-vous une chose,
mon ami Boileau? c'est que Shakspeare n'est jamais
fantastique dans le sens qu'il vous plaît, à vous et
aux vôtres, de donner à ce mot. Son génie est, au
contraire, ce qu'il y a au monde de plus sain, de
plus positif, de plus organique. Mais, comme il a été
dans sa destinée de nous apparaître en France au
milieu d'une crise héroïque et d'être aux mains des
superbes combattants une sorte de bélier révolu-
tionnaire pour battre en brèche le temple du faux
goût, il en est résulté contre lui des partis pris et
des oppositions systématiques. — Il met en fuite
la platitude, et la platitude crie à la barbarie. —
Il foule aux pieds le conventionnel et la routine,
et la routine aux abois l'accuse de manquer de
forme. — Il rend impossible l'absence d'imagination,
le mauvais style et la mauvaise prose, qui jusque-là
LES BONSHOMMES DE CIRE. 23
se donnaient insolemment pour de la poésie, et les
écloppés lui reprochent son FANTASTIQUE ! ! ! Fantas-
tique! lui qui, en plein moyen âge, lorsqu'il avait
le droit d'abuser du surnaturel, ne touche au mer-
veilleux que pour en faire une des formes de la con-
science humaine! — Nous parlons de Macbeth : une
fable y sert de point de départ ; mais, à peine engagé,
le drame tourne au réel, et l'infernale ambition
du héros encore avivée par le souffle damné de sa
femme, cette passion qui désormais ne reculera de-
vant rien, suffit à l'intérêt. — Qui n'a saisi dans les
trois sorcières la soudaine incarnation du remords,
le dernier terme de la connaissance que l'homme
puisse avoir de soi, l'effrayant symbole de la pensée
mauvaise dont l'origine reste cachée dans les pro-
fondeurs de l'être, ce qui fait qu'elle a l'air de nous
venir du dehors? Macbeth prend son crime sur lui ;
l'idée ne lui vient pas une seule fois d'essayer d'en
éloigner la responsabilité, et l'action, en cela, se
développe HUMAINEMENT. Vous y suivez l'étude im-
pitoyable des grandes lois morales de la conscience.
Les fantômes et les spectres ont beau s'y pro-
24 LES BONSHOMMES DE CIRE.
mener de long en large, le poëte, en les évoquan
a beau avoir l'air de croire à leur réalité, il n'y
là que de pures visions de la conscience. — J'e
dirai autant de « Harnlet, prince de Danemark.
Harnlet ne croit pas au fantôme. Et la preuve qu'
n'y croit pas, c'est qu'il ne se laisse point guide
par lui sans réfléchir. Au lieu d'obéir aveuglément
comme on obéit au surnaturel, quia absurdum, i
se ravise, il doute, il se tâte. Il se dit que la paroi
d'un spectre ne suffit pas pour qu'on aille condam
ner un homme à mort, cet homme eût-il d'ailleur
contre lui toutes les charges qui pèsent sur le ro
Claudius ; et il invente l'admirable scène de la co
médie, aussi réelle que pourrait l'être une enquête
judiciaire et combinée de manière à provoquer en
public, chez le grand coupable, une émotion, un
trouble, une perte de contenance qui équivaudront
à un aveu. — Le spectre n'est donc ici qu'une in-
carnation de l'idée de doute qui tourmente le héros
de Shakspeare. — Un esprit aussi philosophe que
Harnlet ne saurait prendre au sérieux cette appa-
rition; et, s'il s'en préoccupe, s'il discute à part lui
LES BONSHOMMES DE CIRE. 25
les motifs de croire à l'existence « surnaturelle de
ce démon déguisé en fantôme » et venu pour tenter
sa mélancolie, s'il s'évertue à se prouver à lui-même
sa superstition, je n'y vois qu'un répit de plus donné
complaisamment à cette horreur d'agir qui fait le
fond de sa nature. — I'll have grounds more relative
than this : the Play's the thing wherein I'll catch the
conscience of the King ! — Pendant qu'il réfléchit et
qu'il raisonne ou déraisonne, Harnlet n'agit pas;
c'est donc pour lui autant de pris sur l'ennemi, qui
est l'action ! — Conscience, action, deux mots qui
vont s'excluant l'un l'autre ! Il n'y a que le penseur
qui sache ce que c'est que la conscience. — Celui
qui agit, presque toujours passe outre ; et vouloir
ne faire que des actes irréprochables à tous les
points de vue, c'est se condamner d'avance à ne
jamais agir.
" Dixi !
« Et maintenant, termina le romantique après
avoir repris haleine un instant, trouve-t-on que je
sois à mille lieues du sujet?
— Non pas, certes, s'écria le personnage qui avait
2
26 LES BONSHOMMES DE CIRE.
posé la question au début de l'entretien. De la créa-
ture au Créateur, il n'y a que la main. — Ainsi, je
le répète, vous ne croyez pas au surnaturel?
— Non ! répondit le critique ; en dehors des limites
que j'ai arrêtées, je n'y crois point.
— Telle est à peu près mon opinion, dit alors froi-
dement, en abattant du bout de son doigt la cendre
de son cigare, un individu qui jusque-là s'était
tenu à l'écart de la discussion ; je pense comme
vous, monsieur, et comme la plupart des bons
esprits, qu'à proprement parler le surnaturel n'existe
pas, ne saurait exister ; et cependant, tout positif que
vous êtes, si jamais il vous arrive de le rencontrer
sur votre chemin, croyez-moi, n'engagez pas la
lutte.
— Ce qui veut dire, colonel, répliquai-je à mon
tour, que vous avez sur ce sujet une histoire bien
fantastique à nous conter.
— Conte fantastique ou nouvelle, poursuivit mon
interlocuteur, auriez-vous par hasard de l'éloigne-
ment pour ce genre de littérature?
— Pas le moins du monde, répondis-je; j'estime
LES BONSHOMMES DE CIRE. 27
et goûte fort, au contraire, cette amusante variété
d'amphibie que la nature a créée pour se mouvoir à
la fois dans le lac paisible de la réflexion et sur le
sol ferme et accidenté de l'aventure. J'aime ce double
élément, j'aime la nouvelle, et, Dieu me pardonne,
il me semble même que j'aperçois le bout de son
nez chevauché de bésicles vénérables.
— Il se peut que ce que je vais vous raconter ne
soit ni très-neuf ni très-original, reprit le colonel
légèrement agacé par ce ton un peu pédantesque-
ment exclusif que finit toujours par prendre une
conversation où l'artiste et le lettré dominent. — Je
ne me pique point d'être un conteur de nouvelles.
— Et vous avez diantrement raison, dit le critique
en éclatant comme un serpenteau ; c'est là une litté-
rature dont la floraison dénote chez les peuples une
période d'asservissement. Car il va de soi que toutes
ces grandes passions que, dans un pays libre, la vie
politique dévore ou rend inoffensives, doivent, chez
une nation réduite à l'inertie par le despotisme,
produire dans l'existence privée toute sorte d'acci-
dents plus ou moins dramatiques et tragiquement
58 LES BONSHOMMES DE CIRE
romanesques. — Décapitez un arbre des rameaux
qui forment sa couronne, vous verrez soudain
s'élancer brusquement du tronc toute une famille
de branches gourmandes et parasites. Opprimez un
peuple intelligent, et vous favoriserez la littérature
anecdotique. — L'Italie, à ce compte, a donné au
monde les chefs-d'oeuvre du genre, et, tous les jours,
il s'en ébauche là de romanesques, de pittoresques,
de grotesques, qu'on pourrait suivre et raconter
pour la plus grande joie du lecteur désoeuvré. Nous
sommes encore au lendemain de Magenta et de Sol-
ferino. J'ignore donc ce que l'émancipation poli-
tique, dont la période semble s'ouvrir, produira chez
ce peuple en fait de développement intellectuel;
mais ce qu'il y a de certain, c'est que cette terre des
morts en politique a été la terre par excellence des
conteurs de nouvelles et des chanteurs de cavatines;
des Boccace, des Cimarosa, des Rubini et des Bellini.
« La civilisation moderne reposant sur l'élément bar-
bare, un despotisme bien entendu et même I'ESCLA-
VAGE sont les seuls moyens qu'il y ait de gouverner
une nation et de la rendre active et redoutable ! »
LES BONSHOMMES DE CIRE. 29
Qui a dit cela? Un politique? A coup sûr, non;
un bel esprit allemand, un écrivain homme du
monde, un dandy, le prince Puckler-Müskau. Ce
despotisme bien entendu et les orangers qui fleuris-
sent sous son ciel d'azur ont produit en Italie des
générations de nouvellistes et de bouffons. On se
dédommage en chantant de ne pouvoir parler : —
voilà la cavatine ! — On raconte au public béné-
vole, sous des noms héroïques, le scandale arrivé
au prince un tel; on met sur le compte de Pandolfe
ou de Scaramouche les malheurs domestiques qui,
dans le désoeuvrement des moeurs publiques, fon-
dent chaque jour sur le toit du voisin : — voilà la
nouvelle ! — Voulez-vous un exemple de cette vé-
rité? Depuis que la liberté règne en Italie, on n'y
fait plus ni nouvelles ni musique.
— Au diable la discussion! interrompit le critique;
on m'a promis une anecdote, je demande qu'on
s'exécute.
— Va pour l'anecdote, répliqua le colonel, à la
condition qu'on n'exigera de moi ni talent de ro-
mancier, ni poésie. — Naturels ou surnaturels, je
2.
30 LES BONSHOMMES DE CIRE.
raconte les faits tels qu'ils se sont passés, et je pour-
rais nommer tel de mes amis qui n'a dû qu'à cette
fâcheuse manie d'affronter l'inconnu, la bonne ou
mauvaise fortune d'être marié à cette heure.
Le personnage qui venait de parler n'était autre
que le comte de L..., colonel d'état-major dans l'ar-
mée autrichienne et l'un des hommes les plus
répandus de cette société cosmopolite qu'on ren-
contre à Paris, à Londres, à Pétersbourg et à toutes
les eaux de l'Allemagne. S'il y avait un défaut
qu'on pût reprocher à ce mondain, ce n'était pas
l'excès de sa verve communicative; le comte n'aime
point à parler, encore moins à se mettre en scène.
Aussi, regrettant d'abord d'en avoir trop dit, essaya-
t-il d'échapper à la narration. Cependant nous insis-
tâmes tant, qu'il lui fallut céder et se résigner ; ce
qu'il fit, d'ailleurs, de la meilleure grâce en prenant
la parole en ces termes :
DEUXIEME PARTIE.
I.
— Un de mes plus intimes amis dont vous me per-
mettrez de taire le nom véritable, et que j'appellerai
tout simplement le capitaine Max Wrangel, avait fait
avec moi la campagne d'Italie. Blessé grièvement à
Solferino, il fut dirigé sur Vérone. — Ah ! messieurs,
c'est une épouvantable chose que la guerre! et le
fekl-maréchal Yorck avait raison quand il émettait
cette maxime peu consolante, un soir qu'il visitait
un champ de bataille, son cheval piétinant parmi
les blessés, les mourants et les morts, et qu'il voyait
ses soldais pourchasser comme maraudeuse une
pauvre femme, venue là pour ensevelir son mari. —
Mis à mal par un coup de sabre qui lui avait trans-
32 LES BONSHOMMES DE CIRE.
percé la poitrine, l'ami dont je parle fut relevé vers
minuit et attaché, plus mort que vif, sur le marche-
pied d'un waggon de la gare de Villafranca, pour
gagner ainsi la porta Vescovo. Sa blessure, quoique
fort grave, ne lui donnait droit qu'à une place d'ex-
térieur , l'intérieur du coupé appartenant à des mal-
heureux plus à plaindre que lui, et dont tous ne
devaient pas arriver vivants à l'hôpital des Fate bene
Fratelli.
— Un véritable train de plaisir, à ce que je vois,
interrompit le neveu de Rameau.
— Oui, monsieur, vous avez dit le mot, un véri-
table train de plaisir: de pauvres diables hurlant,
geignant, se désespérant ; celui-ci avec deux balles :
dans le ventre, celui-là la cuisse emportée par un ;
boulet de canon, et se tordant comme un ver de
terre, en implorant des gens de l'escorte un coup
de carabine pour mettre fin à ses tortures ; et pas une
botte de paille pour étancher tout ce sang qui suin-
tait à travers les boiseries du waggon, et dont les
chiens léchaient les larges gouttes sur le chemin.
— Horrible ! horrible ! murmura le romantique.
LES BONSHOMMES DE CIRE. 33
— Le traitement fut long et difficile, les circon-
stances n'étant point précisément des plus favorables.
Un air pestilentiel, d'affreux miasmes rendus plus
mortels encore par une chaleur suffocante, sem-
blaient mettre au défi l'habileté des chirurgiens et
l'admirable dévouement des bonnes soeurs de la
Miséricorde.
— En effet, m'écriai-je, j'ai souvent ouï dire à des
officiers de notre armée que jamais, même en Afrique,
ils n'avaient autant souffert de la chaleur.
— C'était tuant! reprit le colonel; il faut avoir
passé, sous ce ciel de bitume embrasé, les cent jours
de cette campagne, pour comprendre à quel point
l'armistice était devenu indispensable. De votre côté
comme du nôtre, on y aspirait avec la même ardeur,
avec la même soif.
— Quasi cervus sitiens ad fontes aquarum, mur-
mura l'homme de goût dans sa cravate blanche.
— Et, pour vous en citer une preuve, lorsque le
capitaine Urban, fils du lieutenant feld-maréchal de
ce nom, fut envoyé à Valeggio pour réclamer le
corps du brave colonel prince Windischgraëtz, du
34 LES BONSHOMMES DE CIRE.
régiment Khevenhuller, il trouva vos avant-postes
endormis ; et vos officiers, lorsqu'il leur en exprima
son étonnement, lui répondirent :
« — C'est chez nous comme chez vous, nous n'y
tenons plus.
« Mais revenons à mon histoire.
« Trois mois s'étaient écoulés, et le capitaine Max
quittait Vérone, ne conservant d'une si rude crise
qu'un peu de cette susceptibilité nerveuse que les
grandes pertes de sang ne manquent jamais d'a-
mener.
— Vous avez raison, colonel, interrompit le mé-
decin : sanguis moderator nervorum.
— Eh quoi! deux citations latines en moins d'un
quart d'heure, s'écria le neveu de Rameau ; hé! mes-
sieurs, mais vous n'y pensez pas !
Et, tendant les mains vers le ciel, comme Joanny
dans Hernani, il s'écria d'un air bouffonnement tra-
gique :
Nous sommes trois chez vous : c'est trop de deux, madame !
— Notre ami se rendait donc à Vienne en voiturin.
LES BONSHOMMES DE CIRE. 35
Après quelques jours d'un voyage assez désagréable,
pendant lequel certains accidents avaient reparu,
comme pour l'avertir que sa convalescence n'était
point encore si avancée qu'il le croyait, il arrivait à
G... dans l'intention d'y passer la nuit.
« M. de Wrangel connaissait beaucoup le général
qui commandait la place, et il lui eût suffi de se
présenter à son hôtel pour être reçu à bras ouverts.
Mais le général possédait une fille dont les beaux
yeux avaient naguère, avant la campagne, produit
sur le coeur du jeune officier d'état-major une im-
pression assez vive pour que celui-ci, qui, en ce
moment du moins, se souciait très-peu du mariage,
évitât soigneusement de les rencontrer.
« Peut-être aussi son visage altéré par de longues
souffrances et sa maussade humeur lui disaient-ils
que ce n'était point l'occasion d'aller courir les
aventures, et que mieux valait jusqu'à nouvel ordre
se tenir à l'écart dans sa robe de chambre et ses
pantoufles. — Bref, il prit le parti d'aller s'installer
à l'auberge, et c'est ici que le diable l'attendait.
« Il sonne, l'hôte arrive : point de chambre ! C'était
36 LES BONSHOMMES DE CIRE.
l'époque de la foire : impossible de loger âme qui
vive. Quant aux autres hôtelleries, il n'y fallait point
compter davantage, toutes regorgeaient de monde.
« — Que faire? se dit alors M. de Wrangel, à qui
son état de malaise rendait insupportable la perspec-
tive de se remettre en route par une pluie battante.
« L'aubergiste, auprès duquel le jeune capitaine I
jouissait à bon droit d'un certain crédit, ne pou-
vait, lui non plus, se consoler de la mésaventure. ;
« Quel dommage, répétait-il d'un ton piteux, que ;
Votre Seigneurie ne soit pas venue un jour plus tôt!
J'aurais pu, à défaut d'un appartement plus conve-
nable, l'installer dans une de mes grandes salles de
bal; mais, depuis ce matin, je n'en dispose plus, et
c'est maintenant cet Italien qui les occupe, avec ses
figures de cire. Il me reste bien à la rigueur-ce petit
cabinet attenant à l'une de ces salles et dont un grand
rideau blanc masque l'entrée. On pourrait peut-être
vous y dresser un lit ; mais qui voudrait dormir en
compagnie d'un pareil monde? El encore faudrait-il
que l'Italien y consentît.
« — S'il ne s'agit que de cela, répondit M. de
LES BONSHOMMES DE CIRE. 37
Wrangel, on peut toujours négocier. Comment se
nomme votre personnage ?
« — Le signor Camuccini, de Naples; vous le trou-
verez au premier étage, dans la grande galerie déjà
toute remplie de ses mannequins, dont l'exhibition
ne doit commencer que demain. Probablement qu'il
est en train de rédiger ses programmes et ses affiches ;
allez toujours; en attendant qu'il ait fini, vous pas-
serez sa boutique en revue.
« M. de Wrangel se mit donc en mesure d'aller
s'entendre avec le signor Camuccini, et jugea conve-
nable de faire d'abord une visite aux illustres hôtes
parmi lesquels il se proposait de s'installer pour
la nuit. Bien que la galerie ne fût point encore
ouverte ce jour-là, son admission ne souffrit aucune
difficulté; il jeta un florin au contrôle et se trouva
dans une vaste salle, éclairée à giorno, où se tenaient
le long des murs, et au milieu, des figures de cire,
de grandeur naturelle, les unes debout, les autres
assises et formant divers groupes.
« L'ami dont je vous raconte ici l'histoire avait vu
dans sa vie plusieurs collections de ce genre ; mais
3
38 LES BONSHOMMES DE CIRE.
celle-ci lui parut avoir un caractère tout particulier.
Vous connaissez l'étrange et mystérieuse impression
qui vous saisit, en compagnie de ces bizarres figures,
d'une réalité si vivante et auxquelles un certain sen-
timent d'effroi vous empêche d'adresser la parole,
car vous n'êtes pas bien sûr que ces lèvres ne vous
répondraient pas. Allez voir au château de Potsdam
la figure du grand Frédéric, avec son uniforme de
drap bleu râpé jusqu'à la corde, sa perruque d'é-
toupe, ses grands yeux cernés de bistre et dont le
vermillon des joues parcheminées vous rend insup-
portable la translucide fixité. Ces bottes vraies que
souille encore la vraie poussière des champs de
bataille, cette épée, ce chapeau, cette flûte, toute
cette réalité qu'à défaut du souffle animent les cou-
leurs de la vie, c'est effrayant ! On recule et on se
rapproche ; c'est comme une curiosité malsaine ,
hystérique, une sorte d'attrait répulsif. Que don
Juan passe un beau soir avec Leporello sur la place
des Tilleuls, à Berlin, la fantaisie pourra lui prendre
d'inviter à souper la statue équestre du héros prus-
sien , mais il reculera en plein midi devant le réalisme
LES BONSHOMMES DE CIRE. 39
stupéfiant de cette poupée de cire. « L'horrible est
« le beau, le beau est l'horrible, » a dit Shakspeare.
En présence de ces spectres immobiles qui vous
regardent sans vous voir, vous écoutent sans vous
entendre, toute l'horreur du fantastique vous pénètre
et vous vous dites : « La vie c'est la mort, la mort
« c'est la vie. »
« Je ne m'étendrai donc pas davantage sur le ca-
ractère de l'émotion qui s'empara de M. de Wran-
gel, sitôt qu'il eut franchi le seuil de ce bizarre
monde. L'odeur d'abord, je ne sais quelle odeur
résineuse doucement balsamique, revenant comme
d'une autre sphère, puis la lumière qui, variant ses
jeux, allumait sur tels visages les pourpres de la vie,
reléguant les autres dans le mystère d'un demi-jour
crépusculaire, — cette sorte d'assemblée, de conclave
d'illustres mortels qui, par le génie de la guerre, de
la politique, de la science, des beaux-arts, exer-
cèrent sur leur âge une autorité dont l'histoire a
tenu registre, — le bruit discret et sourd des allants
et venants, leur parlage à voix basse, comme s'ils
avaient à respecter jusque dans leur néant la majesté
40 LES BONSHOMMES DE CIRE.
de ces êtres dont la présence imposait jadis le si-
lence ; tout cela, je le répète, produisait chez notre
visiteur une émotion de sanctuaire, assez pareille à
ce qu'on éprouverait en se promenant au clair de
lune à travers des sépulcres blanchis.
« Autour d'un guéridon de laque, où s'étalait un
cabaret de porcelaine de Sèvres, étaient assis
Louis XVI et la reine Marie-Antoinette, ayant à leur
droite Madame Royale et la princesse de Lamballe.
Leur visage était pâle et impassible; mais, s'il ne sou-
riait plus à toutes les joies de la vie, à l'acclamation
d'un million d'âmes saluant l'avénement d'un règne,
du moins toute trace avait également disparu de tant
de douleurs et de misères. Leur sang avait coulé,
ce sang qui, si pur qu'il fût, « ne l'était point trop
« pour ne pouvoir être versé, » s'il faut en croire
l'avocat Barnave, lequel, bien qu'un peu en arrière,
figurait dans leur cercle, et se trouvait là comme il
s'était jadis trouvé dans la voiture du roi lors du
retour à Paris.
« A quelques pas de ce groupe d'une indicible mé-
lancolie, on voyait à la file, côte à côte, et provoquant
LES BONSHOMMES DE CIRE. 41
un intérêt fiévreux par leur juxtaposition antithéti-
que, Elisabeth et Marie Stuart, Henri IV et Ravaillac,
Gustave III et Ankarstroëm, le duc de Berry et Louvel,
Cromwell et Charles Ier, l'impudique Iady Hamilton
et la belle marquise Éléonore Fonseca de Piementel,
— les meurtriers auprès de leurs victimes : crimes
refroidis, volcans éteints! — Dans une embrasure
de fenêtre, à l'écart, se montraient Galba, Othon,
Vitellius, les pourceaux de la Rome impériale.
« En habit de taffetas gorge de pigeon, perruque
poudrée à l'oiseau, épée au côté, — quelque chose
entre le nain de cour et l'enfant de génie, — le petit
Mozart, assis au clavecin, exécutait silencieusement
une ombre de sonale.
Tel qu'un blond cardinal au temps de Raphaël,
Je vis aussi passer Bellini sur sa mule.
« Que vous semblerait d'une conversation à la-
quelle prendraient part Louis le Grand et le grand
Frédéric, Catherine la Grande et Napoléon le Grand,
ce singe de Voltaire et ce rêvasseur de Rousseau,
Potemkine et Charles XII, Abdul-Hamed et Ganga-
42 LES BONSHOMMES DE CIRE.
nelli ? Témoin d'une si prodigieuse conférence, vous
aimeriez fort, je suppose, à savoir ce qu'on y dit.
C'eût été aussi la bonne envie de notre ami le capi-
taine Wrangel ; mais il avait beau tendre l'oreille, il
n'y parvenait pas. Le vide de l'éternité dans lequel
se mouvaient les divers interlocuteurs absorbant
toute espèce de son, il n'y avait guère à chercher
que sur leur physionomie le sujet de la conversation
qui pouvait les occuper ; et l'examen scrupuleux,
d'après Spurzheim et Lavater, de ces physionomies
respectives, animées chacune au suprême degré du
sentiment personnel, laissait entrevoir au specta-
teur que, s'il eût été admis à entendre, il eût bien
plutôt assisté à dix monologues qu'à un entretien
quelconque. Il se fût convaincu, selon toute appa-
rence, que Voltaire était en train de raconter sa tra-
gédie de Mahomet à Potemkine, qui, de son côté, se
faisait un vrai plaisir de lui narrer son fameux
voyage en Tauride; et que si Catherine, parlant à
Frédéric, ne tarissait pas sur la victoire de Tschesme,
en revanche Frédéric, parlant à Catherine, s'éver-
tuait à lui démontrer que l'homme qui avait tenu
LES BONSHOMMES DE CIRE. 48
tête à l'Europe coalisée pendant sept ans était sans
contredit le plus grand homme de guerre qui, depuis
Annibal, eût existé; ce à quoi Napoléon, riant dans
sa barbe, répondait : « C'est possible, car, de ce
« lemps-là, moi qui vous parle, je n'étais pas né.»
« Dans un coin, Héloïse et Abélard se tenaient en
face l'un de l'autre. A leur tristesse morne, aux
larmes figées sur leurs joues amaigries, on sentait
que le désespoir des séparations éternelles avait brisé
leurs coeurs, et que ce voisinage-là n'y pouvait rien.
Non loin des romanesques cénobites du Paraclet, so
groupaient sept ou huit héros de cour d'assises :
ceux-ci portant médailles ou rubans à leur cha-
peau, vêtus de la veste de velours classique à gre-
lots d'argent ; ceux-là en habit noir râpé, en gants
paille. Fra Diavolo et Castaing, Galafredo et Lace-
naire ! Escopette en joue, poignard à la main, sur
leur face vulgaire ou livide l'instinct de la bête fé-
roce ou le sinistre ricanement du sceptique dé-
classé , ils posent là dans l'attitude où le destin les
a surpris, pétrifiés en quelque sorte comme ces
bandits d'Herculanum et de Pompéi, leurs ancê-
44 LES BONSHOMMES DE CIRE.
tres, qu'une autre Némésis également vint atteindre.
" J'allais oublier Marat expirant, hideux dans sa
baignoire, et près de lui Charlotte Corday, l'ange de
l'assassinat, brandissant le couteau vengeur.
« A cette extrémité de la galerie semblaient s'être
donné rendez-vous les principaux acteurs de la tra-
gédie révolutionnaire, ménagerie terrible où figu-
raient le chat-tigre Robespierre, le lion Danton, le
crocodile Fouquier-Tinville, l'hyène Carrier. —
Robespierre portait le fameux costume qu'il avait
le jour de la fête de l'Être suprême, habit bleu bar-
beau, gilet de piqué blanc à transparent de taffetas
couleur de rose, culotte de nankin, bas de soie et
souliers à boucles; la simple fleur des champs, cela
va sans dire, étoilait sa boutonnière. Chose étrange !
un moine à longue barbe, tenant un flambeau de
cire à la main, avait l'air d'accompagner le sinistre
membre du Comité de salut public. Vous eussiez dit
l'ombre de Banquo escortant Macbeth, ou le Re-
mords faisant conduite au Crime.
" Étonné de voir ainsi rapprochés l'un de l'autre
deux jacobins d'espèces si différentes, M. de Wran-
LES BONSHOMMES DE CIRE. 45
gel s'informa auprès d'un amateur quel pouvait être
ce moine fantasmatique, et il lui fut répondu que
c'était le gardien des tombeaux de Saint-Denis.
« — Ah ! murmura le capitaine, et ce jeune
homme et cette jeune fille liés à une planche à
force de courroies, et qui semblent s'embrasser
dans la mort, comment les nommez-vous ?
« — Ce groupe, poursuivit l'amateur en question,
lequel était muni d'une copie du catalogue qu'il pa-
raissait savoir par coeur, ce groupe vous représente
deux fiancés de Nantes, à qui ce bon M. Carrier,
dont vous avez là devant les yeux l'image au na-
turel, vient de donner la bénédiction nuptiale, et
qui, pour que la cérémonie du mariage républicain
soit consommée, n'attendent plus que d'être lancés
dans la Loire par le bourreau!...
— Horrible ! horrible !
— Cependant, à quelque distance et en redescen-
dant la salle par l'autre côté, le spectacle changeait.
Après la tragédie et le mélodrame venait l'intermezzo,
le ballet. — Figurez-vous une longue rangée de der-
viches tenant chacun entre ses bras sa bayadère, et
3.
40 LES BONSHOMMES DE CIRE.
s'apprêtant à l'emporter dans un mouvement de ro-
tation insensée. Je n'insisterai pas sur la réalité vrai-
ment prodigieuse du tableau; poussée à ce point de
perfection, l'imitation de la nature devient la nature
elle-même. Ces illuminés du désert suaient le fana-
tisme par tous les pores de leur carcasse immonde
et tannée ; l'écume verdâtre qui souillait la bouche,
l'hébétement furieux du regard trahissaient les man-
geurs de hatschisch. Et ces bayadères, quelles han-
ches! quels bras! Respirent-elles ? parlent-elles ? Je ne
sais! Elles vivent! — M. de Wrangel n'avait jamais vu
chose pareille, et, se rappelant à ce sujet certaines
injonctions formelles de la loi musulmane à propos
de la représentation du corps humain, il marmottait
à part lui cet anathème que le Coran adresse aux
fabricateurs d'images : « Malheur à toi, qui voulus
« t'égaler à Dieu et créer, mais sans pouvoir y réus-
« sir qu'à demi; t'exposant ainsi à ce qu'au jour du
« jugement dernier ces ébauches viennent te récla-
« mer leurs âmes, et te poursuivre de leur colère
« en toute éternité ! »
« Quoi qu'il en fût, aux yeux de notre ami le jeune
LES BONSHOMMES DE CIRE. 41
capitaine, le signor Camuccini passait déjà pour un
artiste incomparable, et son admiration, lorsqu'il
aborda le Shakspeare-Curtius, ne manqua point de
se donner libre carrière. Les éloges, on le sait, ne
gâtent jamais rien, et M. de Wrangel pensait que les
siens rendraient d'autant plus facile la petite négo-
ciation qu'il venait entamer, à l'effet de s'assurer un
gîte pour la nuit. Du reste, le Camuccini l'accueillit
de la meilleure grâce.
" C'était un petit vieillard très-pétulant, ayant dans
les mouvements une sorte de roideur automatique,
de sorte que vous l'eussiez pris lui-même pour une
figure de cire ; son teint, d'un jaune de bougie rance,
ressemblait exactement à celui de l'empereur Galba
qui se voyait dans la galerie. Et pourtant cette phy-
sionomie ne prêtait point au rire le moins du monde.
Le nez, recourbé à la manière du bec d'un oiseau de
proie, commandait plutôt le respect, et, dans la pro-
fondeur des cavités orbitaires, reluisaient deux petits
charbons noirs dont les éclairs perçaient comme des
vrilles.
« Le signor Camuccini reçut fort galamment les

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