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Les Calicots, scènes de la vie réelle, par Paul Avenel

De
332 pages
E. Dentu (Paris). 1866. In-18.
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i
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IMPRIMERIE !.. TOINON ET C, A SA INT-GERM Al.>.
G A XIC 0 T S
''^CiSNES DE LA VIE RÉELLE j"
-f/j '~\ PAR .
PhïôL ÀVEN'EL
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Palais-Royal, 17 et 19, Galerie- d'Orléans.
1866
Tous droits réservés.
LES
CALICOTS
SCÈNES DE LA VIE RÉELLE
I
CHAPITRE Ier
Départ de la maison paternelle.
Paris est la terre promise vers laquelle tendent
toutes les intelligences de la province.
C'est le rendez-vous de tous ceux qui veulent être
ou paraître.
Ceux qui ont une idée dans la tête, ou un grain
d'ambition dans le coeur, aspirent au séjour de la
grande ville.
Combien de gens qui ont passé une existence paK
sible, mais obscure, dans quelque coin ignoré de
■l
2 LES CALICOTS
nos départements, se disent vers la cinquantaine :
« J'ai eu tort de rester dans le village qui m'a,vu
» naître. J'ai vécu sans secousses, c'est vrai; mais
» je n'ai point goûté de ces vives jouissances qui
» laissent dans l'esprit un indélébile souvenir. A
» Paris, j'aurais fait fortune, etj'aurais acquis une
» haute considération. »
0 rêves de la seconde jeunesse!
Ils ignorent, ces rêveurs gris-pommelés, que la
grande ville est le Maelstrom de la civilisation.. La
plupart d'entre eux auraient été entraînés par le cou-
rant du gouffre ; ils ne se seraient réveillés que lors- •
qu'ils auraient été emportés par le mouvement "
giratoire du tourbillon immense.
En six mois, Paris use plus de cerveaux que :
toute la province en dix années. Cette ville entasse
dans ses murs tous les jeunes hommes avides de plai- r
sirs, de richesses ou de gloire. !
L'art, l'industrie et le commerce y ont chacun '.
leurs martyrs. i
A distance, la capitale promet tout. Mais quel est j
le nombre de ceux qui arrivent au but de leurs dé- •
sirs, avant d'avoir été dévores par la débauche, le
découragement ou la misère? Il n'est pas grand; on
les compte !
Dans la petite ville de Rébaix, située sur un riant
LES CALICOTS 3
coteau d'où l'oeil embrasse un vaste horizon, vivait,
il y a quelques années, une heureuse famille com-
posée de quatre personnes : le père, la mère et deux
enfants.
M. et madame Morillon avaient dirigé une ferme
pendant vingt années. A force d'activité et d'écono-
mie, ils s'étaient amassé une petite fortune qui leur
permettait de vivre en gros bonnets de leur endroit.
Emile et Ernest, leurs fils, avaient été mis à un
des collèges du département.
Emile s'était fait recevoir bachelier es lettres, et
Ernest, de deux ans plus jeune que son frère, ne
tenait nullement à subir les épreuves du baccalau-
réat. Il se trouvait assez instruit pour embrasser la
carrière commerciale, à laquelle son père le desti-
nait ou plutôt pour laquelle il se destinait, car le
papa Morillon ne voulait exercer aucune influence
sur l'avenir de ses enfants.
Ernest, qui avait toujours été un des derniers de
sa classe, avait choisi la carrière commerciale, dans
le but de sortir à seize ans du collège et d'aller à
Paris.
La grande ville était pour lui la vie idéale. Ce
qu'il en avait entendu dire par quelques-uns de ses
camarades, l'avait enivré. Il voulait jouir au plus
tôt des merveilles de cette poétique cité.
4 LES CALICOTS
Emile, lui, tournait ses vues vers l'art militaire.
L'uniforme de nos soldats avait plus de prix à ses
yeux que la modeste blouse bleue de fermier.
— Que votre volonté soit faite, mes enfants, leur
dit un jour le père Morillon. Suivez chacun votre
vocation. Qui travaille avec goût est sûr d'arriver à
son affaire.
Les deux jeunes gens embrassèrent leur vieux
père avecjoie.
Emile s'engagea bientôt comme volontaire. Il ne
voulait pas imposer à son excellent père de nouveaux
sacrifices pour lui ouvrir les portes de Saint-Cyr ou
de l'École polytechnique. Il savait que tout caporal
a dans sa giberne un bâton de maréchal.
Ernest ne mit pas tant de simplicité pour quitter
le toit paternel.
Lorsque le jour de son départ pour Paris fut ar-
rivé , il s'enquit si maman Morillon avait préparé
ses petites affaires; si son trousseau de jeune homme
était convenable et complet. La brave femme lui
avait fait faire une douzaine de chemises de fine toile,
et le reste de ses objets de toilette était à l'avenant.
Elle était heureuse de penser que son fils pourrait
rivaliser, pour la toilette, avec les plus fringants
commis de nouveautés des magasins de la capitale.
Le rêve d'Ernest était d'entrer au pair dans un
LES CALICOTS 5
de ces beaux établissements commerciaux qui ont
pour enseigne : Le Louvre, La Ville de Paris, Le
Petit Saint-Thomas, Le Bon Marché, Le Pauvre
Diable, Les Deux Magots, Les Villes de France, A
Pygmalion, A Malvina ou Au Printemps.
Avant de fermer la malle de son fils, maman
Morillon glissa, entre une pile de mouchoirs,et une
pile de serviettes, quelques louis pris dans sa bourse
particulière. Elle se disait : mon pauvre enfant sera
bien content de trouver tôt ou tard cette petite somme
pour ses menus plaisirs et sur laquelle il ne compte
pas. Les jeunes gens ont toujours besoin d'argent,
et c'est leur faire une agréable surprise que de leur
mettre sous la main quelques oeufs de la poule aux
oeufs d'or.
Un soir M. Morillon annonça à Ernest que, le
lendemain, ils partiraient tous deux pour Paris.
Ernest à cette nouvelle sentit un tressaillement
dans tout son être ; il passa une partie de la nuit sans
dormir. Dans son insomnie, il voyait tous ses voeux
réalisés : aimé de ses patrons, chéri de ses camarades
•et enivré des [plaisirs parisiens. Ce qu'il avait enten-
du dire des bals, des concerts et des spectacles exal-
tait son impressionnable nature. Son imagination
lui montrait, sous les formes les plus attrayantes, ces
innombrables distractions, qui font de Paris une
6 LES CALICOTS
ville merveilleuse. Il était on ne peut plus heu-
reux, en pensant que dans quelques jours il pren-
drait sa part de ces divertissements, dont la pro-
vince se fait une idée si dangereuse et si immorale.
Il se croyait déjà un homme fort, et voulait user
de la vie, dans tout ce qu'elle avait de plus accentué
et de caractéristique.
A huit heures du matin, M. Morillon et son fils,
montés dans un cabriolet qui, depuis quinze ans,
servait à la famille, se rendirent à la station du che-
min de fer.'
Le brave homme prit deux places de secondes
pour Paris et entra dans la salle d'attente.
— Bonjour, père Morillon, lui dit un voyageur ,
en le voyant entrer.
— Salut à M. Berthier, répondit le fermier en
donnant une poignée de main toute cordiale à la
personne qui venait de lui adresser la parole.
M. Berthier était un homme de soixante ans, à la
mise simple et sévère. Sa physionomie n'avait rien
de remarquable. Mais un regard vif et intelligent
rehaussait sa figure vulgaire en lui donnant quel-:
que .chose de bon et de sympathique. A première
vue, on pouvait dire : cet homme est honnête, mais
il n'a pas inventé la poudre. Nous pouvons causer
sans arrière-pensée avec lui, car il ne supposera pas
LES CALICOTS 7
qu'on peut rire à ses dépens ; et au besoin nous en
ferons notre ami pour lui emprunter dé l'argent, si
jamais nous sommes dans la gêne.
Ceux qui de prime abord auraient fait ce rai-
sonnement, se seraient grandement trompés. —
M. Berthier était un ancien négociant possesseur de
plusieurs millions de fortune. Sous son enveloppe
humble et bourgeoise, il cachait de précieuses qua-
lités, qui avaient contribué à sa réussite dans les
affaires.
Depuis plusieurs années, il avait quitté la capitale
et le grand magasin de nouveautés où il s'était en-
richi. Il se reposait des fatigues de sa vie laborieuse,
en vivant tranquillement dans une de ses propriétés
voisine de la ville de Rébaix.
— Eh bien ! dit M. Berthier, vous allez à Paris ?
— Oui, monsieur, répondit l'ancien fermier
Morillon. Je vais mettre un de mes fils dans le
commerce.
— Il est bien grandi votre fils ; je ne l'aurais pas
reconnu.
— Il entre dans sa dix-septième année.
— Quelle branche.de commerce choisissez-vous
pour lui ?
— Les nouveautés.
.— Bonne partie, répondit M. Berthier en pion-
8 LES CALICOTS
géant ses doigts dans une tabatière qu'il venait
d'ouvrir ; je suis resté trente ans au magasin, moi,
et si votre fils le veut bien, il fera facilement son
chemin.
— Oh ! Ernest a de bons principes ; il ne demande
qu'à travailler.
—: Tant mieux, tant mieux!
Et M. Berthier porta à son nez la prise que de-
puis quelques instants il pétrissait entre l'index et
le pouce.
Les barrières de la salle d'attente s'ouvrirent, et
nos voyageurs se dirigèrent vers le train qui s'arrê-
tait.
Ils montèrent dans le même wagon.
M. Berthier se plaça dans un coin, tira du fond
de son chapeau une casquette de voyage en gros
tricot, l'enfonça jusque sur ses deux oreilles et res-
pira bruyamment.
Morillon père et fils s'étaient placés en face de
lui.
Un silence de cinq minutes succéda au sifflet de
la locomotive qui annonçait le départ.
Pendant ce temps, M. Berthier avait examiné,
en homme d'expérience, ses deux compagnons de
voyage. Le résultat de son examen avait été que le
papa Morillon était un excellent homme, et que son
LES CALICOTS 9
fils devait être un bon sujet. Dès ce moment, il ar-
rêta en lui de leur être utile à son arrivée à Paris,
si, toutefois, il n'avait pas d'ici là changé d'avis à
leur égard.
— Alors c'est bien décidé, monsieur Morillon,
dit-il, vous destinez monsieur votre fils à la carrière
commerciale ?
'— Oui ; le petit aime mieux ça que de cultiver
la terre. Je ne veux pas le contrarier.
— Vous avez raison ; il ne faut pas contrarier
les enfants dans leur vocation. Ce qu'ils font avec
plaisir, est toujours mieux fait que ce qu'on leur
impose.
—• Il n'a tenu qu'à lui, reprit l'ex-fermier, d'être
avocat, médecin ou notaire, mais tout ça ne lui va
pas ; il aime mieux entrer dans le commerce, et
pour arriver il faut commencer jeune.
— Certes. Ne vous y trompez "pas, monsieur
Morillon, dans le temps où nous vivons, un maga-
sin bien achalandé vaut mieux qu'une étude de
province, qu'un cabinet d'avocat sans causes, ou
qu'une position de médecin sans clientèle.
— Assurément.
— Le commerce aujourd'hui, continua M. Ber-
thier en se donnant une pose d'orateur, est l'âme
de la civilisation. Les peuples les plus commerçants
l.
10 • LES CALICOTS
sont les plus riches. Voyez l'Angleterre! Ses nom-
breuses fabriques couvrent son sol, et ses navires
sillonnent les mers.
— Le fait est, dit à son tour M. Morillon, que
les Anglais montrent leur nez un peu partout.
— La richesse leur donne la puissance; et voilà
comment ils exercent une certaine prépondérance
sur les affaires européennes. Je sais bien que quel-
ques cerveaux brûlés l à idées exagérées ou impossi-
bles, me répondront : le commerce est comme la
vertu, pas trop n'en faut! Le commerce tue l'art!
L'Angleterre, que vous me citez, en est un exem-
ple. — Qu'importe ! selon moi, il faut vivre avant
tout. Le commerçant vit bien ou mal, mais il vit,
tandis que l'artiste meurt souvent de faim, tout
en faisant des chefs-d'oeuvre, qui ne seront appré-
ciés que cent ans après sa mort. Une nation peut
se passer de l'art, mais ne peut pas se passer du
commerce. Le commerce*, c'est le pain quotidien,
et l'art est les confitures qu'on met dessus; en un
mot, le positif vaut mieux que les vaines fumées
de la gloire. On vit de pain, et fort souvent la gloire
n'en donne pas. Aussi dit-on de certaines gens : ils
sont bien malheureux! Ce n'est pas étonnant, ils
travaillent pour la gloire ! La gloire ne paye donc
pas ses fournisseurs !
LES CALICOTS 11
M. Berthier s'arrêta, tira son mouchoir, se mou-
cha lentement, comme pour jouir plus longtemps de
l'effet que son discours produisait sur ses auditeurs ;
puis il reprit :
— Eh bien ! que dites-vous de mon petit raison-
nement?
— Je suis heureux, répondit M. Morillon, que
mon fils entende parier un homme comme vous. Il
peut faire profit de vos paroles.
•—Voyez-vous, reprit M. Berthier; s'enrichir doit
être la seule et unique ambition de l'homme ici-
bas ! — Si la destinée ne seconde pas vos efforts
dans votre carrière commerciale, on se met en fail-
lite. Vous vous arrangez avec vos créanciers et vous
vous remettez à l'oeuvre de plus belle ! En quelques
années, vous pouvez vous réhabiliter; et, pour les
commerçants, la réhabilitation d'un confrère estune
double preuve de capacité et de probité. — On peut
faillir et rester honnête homme. — Mais l'artiste,
s'il n'a que son génie pour vivre, il travaille, lutte
et végète. Et quand la misère entre dans son ate-
lier, son génie quitte souvent sa'cervelle. Alors, que
lui reste-t-il de sa nature prédestinée? — rien. Il
va, tôt ou tard, s'éteindre à l'hôpital, quand il n'a
pas eu avant l'heureuse idée de se faire sauter le
plafond ou de se jeter à la rivière une pierre au
12 LES CALICOTS
cou. — Oh ! ne me parlez pas, des artistes, ils con-
tribuent à la gloire d'une nation, mais ils sont la
plaie des familles.
— Mon fils, monsieur Berthier, objecta le paysan,
n'a nullement l'intention de se faire artiste.
— Je le pense bien ; sans cela je ne me serais
pas donné la peine de faire le parallèle du com-
merçant et de l'artiste. Je sais, depuis longtemps,
qu'on prêche inutilement ceux qui aiment les arts.
Les malheureux ne font toujours qu'à leur tête, et
Dieu sait combien ils payent cher leur place sur le
char de la Renommée qui- mène à la postérité.
Après cette phrase digne de M. Prudhomme,
l'ancien commerçant prit une nouvelle prise, et se
donna sur sa banquette la pose empesée d'un dé-
puté du centre.
M. Morillon père était ébaubi, content, radieux;
Morillon fils souriait niaisement, en contemplant.
M. Berthier.
Ce dernier avait produit son effet, il jubilait in-
térieurement.
— Retenez bien ceci, jeune homme, reprit gra-
vement le millionnaire : ici-bas, il n'y pas de sots
métiers, il n'y a que de sottes- gens. Vous voulez
entrer dans les nouveautés : acceptez carrément le
nom de calicot. Tandis que si vous rougissez de
LES CALICOTS 13
votre position, vous travaillerez à contre-coeur et
vous n'arriverez jamais à rien. Ah! si je vous fais
cette observation, c'est que parmi vos camarades
vous trouverez beaucoup de petits esprits, qui rou-
gissent de servir derrière un comptoir et qui en de-
hors de leur magasin se font passer, aux yeux des
niais, pour ce qu'ils ne sont pas.
— Il n'y a pas de quoi rougir à vendre du cali-
cot, dit alors le père Morillon, et il est tout naturel
qu'on leur donne le nom de leur marchandise.
— On ne les appelle pas Calicots à cause du ca-
licot qu'ils vendent.
— Bah ? je croyais...
— Vous croyiez ce que beaucoup de gens
croient... Les commis de Paris doivent leur surnom
à une cabale qu'ils avaient montée contre une pièce
de^VIM. Eugène Scribe et Dupin, quelle théâtre des
Variétés représenta le 12 juillet 1817. Je puis vous
en parler savamment, moi, car j'étais un des caba-
leurs.
— Vraiment ?
— Écoutez.
M. Morillon se pencha en avant, les deux mains
appuyées sur sa canne, et Ernest tendit le cou, en
ouvrant l'oreille.
— A la barrière des Ternes, en 1816, un spécu-
14 LES CALICOTS
lateur avait construit des montagnes russes. Ce
genre d'amusement consistait à descendre sur un
plan incliné dans un char à roulettes. Cette,inven-
tion nous avait été rapportée de Saint-Pétersbourg
où elle avait un grand succès. Tout Paris voulut
jouir de ce divertissement, et l'établissement des
Ternes fit de riches affaires. Cette vogue détermina
plusieurs gros capitalistes à construire clans divers
quartiers de la capitale des montagnes suisses, illy-
riennes, égyptiennes, etc., etc., et entre autres les
montagnes françaises dans les anciens jardins du fi-
nancier Beaujon. Des millions furent dépensés
pour la construction de ces dernières, où l'élégance
et le luxe étaient prodigués ; elles faisaient l'admi-
ration du public.
— Et vous avez vu lout cela de vos yeux ? fit
M. Morillon.
— Parbleu ! Je m'en souviens si bien que je
crois y être encore ! J'avais alors de seize à dix-sept . |
ans... J'étais timide, sans expérience... Ah! que de |
ce bon temps je garde de doux souvenirs ! ';
M. Berthier tira son foulard et se moucha
bruyamment pour dissimuler la larme d'attendris-
sement qui miroitait dans ses yeux.
Il continua :
— MM. Dupin et Scribe, à l'occasion de cette
t.
LES CALICOTS 13
rivalité de montagnes, composèrent un vaude-
ville ayant pour titre : Le Combat des Montagnes ou
La Folie-Beaujon. — A l'époque de la représen-
tation de cette pièce, nous sortions à peine des
guerres de l'Empire dont les victoires avaient étonné
le monde. On avait la plus grande considération
pour ceux qui en étaient revenus ; aussi beaucoup
déjeunes gens qui avaient à peine quitté le toit pa-
ternel affectaient-ils, sur les boulevards ou dans les
promenades, d'avoir les manières et la tournure
militaires. Ils espéraient usurper, par ce moyen,
ou plutôt partager les hommages et le respect dé-
volus aux débris de nos glorieuses armées. Les
commis-marchands, par exemple, servaient la pra-
tique (on dit aujourd'hui les clients) en moustaches
et en éperons. Ce fut ce ridicule qui donna l'idée
aux auteurs de la pièce des Variétés de mettre en
scène M. Calicot, qui, de prime abord, à cause de
son costume et de ses manières, est pris pour un
militaire. Un des personnages, disait : Monsieur
n'est point militaire, et ne l'a jamais été. C'est
M. Calicot. — Marchand de nouveautés au Mont-
Ida, ajoutait ce dernier. —Et le personnage La Folie
reprenait,: C'est que cette cravate noire, ces épe-
rons et surtout ces moustaches... Excusez, mon-
sieur, je vous prenais pour un brave. — Et il ré-
16 LES CALICOTS'
pondait très-humblement : Il riy a pas de quoi,
madame. Puis, il. chantait ce couplet, devenu cé-
lèbre :
Oui, de tous ceux que je gouverne
C'est l'uniforme, et l'on pourrait enfin
Se croire dans une caserne
En entrant dans mon magasin ;
Mais ces fiers enfants de Bellone,
Dont les moustaches vous font peur,
Ont un comptoir pour champ d'honneur
Et pour arme une demi-aune.
— Fameux ! fameux ! dit M. Morillon en riant ;
que ces gens d'esprit sont drôles !
— Cette scène, reprit M. Berthier, miten fureur
tous les commis de nouveautés de la capitale. Us
déclarèrent la guerre au théâtre des Variétés et,
plusieurs fois, cette salle de spectacle fut assiégée
dans les règles, et des combats sanglants furent
livrés. La police fut obligée de s'en mêler. L'auto-
rité maintint la pièce sur l'affiche. Elle plaça sur
la scène de chaque côté, près du manteau d'Arle-
quin, un grenadier le fusil chargé.
— Vraiment?
— Je vous le garantis. Dans le parterre, la po-
lice introduisit de faux commis de magasin qui,
avec un morceau de blanc d'Espagne, marquaient
dans le clos les perturbateurs. De sorte qu'à la sortie
' LES-CALICOTS 17
de l'entr'acte-, tous les siffieurs, ainsi désignés aux
agents par une croix blanche, passaient du théâtre
au poste, et du poste à la police correctionnelle.
— Diable ! fit le fermier.
— Ce vaudeville, le Combat des Montagnes, eut
un grand nombre de représentations, grâce à l'irri-
tation des esprits et à l'obstination de ceux qui s'y
croyaient injustement attaqués.
— Et c'est de ce personnage, Monsieur Calicot,
que les commis de nouveautés furent appelés des
calicots?
•— Oui, monsieur Morillon.
Dans la pièce qui motiva cette petite guerre des
calicots, Potier, qui jouait le personnage de Lanti-
mèche, dit cette plaisanterie, qui depuis est restée
clans la mémoire du public : si le calicot monte, ça
fera baisser la toile.
Le rôle de M. Calicot était interprété par Brunet.
Et un soir que les agents de police faisaient sortir
les cabaleurs, quelqu'un lui demanda, des cou-
lisses, ce qu'il y avait.
•— Rien, répondit-il, ce sont le" calicots qu'on em-
balle.
Notre charmant comédien Arnal, qui créa avec
tant de perfection ses rôles dans : Riche d'amour,
l'Humoriste, les Erreurs du bel âge, etc., etc., et qui,
18 LES CALICOTS
à l'âge de soixante-douze ans, vient encore de créer
avec infiniment d'esprit le personnage de l'avocat
Avertin dans Héloïse Paranquet, au Gymnase, jouait -
à cette époque les accessoires. —Dans le Combat des
Montagnes, il faisait UN SUISSE, représentant les
montagnes suisses.
Le costume que les Calicots affectaient de porter
en 1817, et que Brunet avait reproduit sur la
scène, était ainsi composé : bottes ornées d'éperons,
pantalon blanc tombant sur la botte, gilet de piqué
jaune, habit chicorée à la crème (expression des
tailleurs d'alors), c'est vert mélangé de blanc.
Bientôt le convoi du chemin de fer ralentit sa
marche.. Il entrait clans la gare de Paris.
— Si vous n'avez pas de logement retenu d'a-
vance, dit M. Berthier, venez à mon hôtel, vous" y
serez confortablement.
— J'accepte avec plaisir, répondit M. Morillon,
qui, alors, comme beaucoup de personnes au mo-
ment de descendre, cherchait clans toutes ses poches
son billet de chemin de fer sans pouvoir le trouver.
CHAPITRE II
Arrivée à Paris.
M. Berthier conduisit ses compagnons de voyage
dans un hôtel confortable et des mieux achalandés
de la rue Montmartre.
L'hôtesse, grosse dame de quarante-cinq ans, à
l'oeil vif, au teint fleuri, dont la gorge-proéminente,
bridée dans un corsage de soie puce, donnait un
ample spécimen de sa bonne santé, reçut nos pro-
vinciaux av.ec cette politesse avenante, qui est la
monnaie courante de la civilisation parisienne.
, — Madame Babin, dit le millionnaire, je vous
amène deux nouveaux clients.
— Qu'ils soient les bienvenus, monsieur Ber-
thier.
— Je vous les recommande.
20 LES CALICOTS
— C'est inutile, répondit la dame, présentés par
vous, ces messieurs ont droit à tous nos égards.
Les deux Morillon répondirent au sourire gra-
cieux de madame Babin, par un mouvement
incliné qui pouvait passer pour rm salut puéril et
honnête.
— Vous avez des-chambres à nous donner?
reprit M. Berthier, en prenant de la main droite
l'anse de son sac de nuit qu'il avait déposé sur une
chaise.
— Certainement. Nous avions depuis - quelques
jours une famille marseillaise qui occupait nos
chambres du premier ; elle nous a quittés ce matin
pour se remettre en route. Vous serez donc à mer-
veille, car vous aurez peu à monter.
En disant cela, madame Babin tira vigoureuse-
ment un cordon de sonnette qui pendait à la portée
de sa main.
Un garçon parut.
— Jean, dit-elle, donnez à ces messieurs les
n0s2, 3 et 4. '
Ernest Morillon sentit son coeur battre en entrant
dans cette chambre, dont la décoration disparate et
fanée lui semblait du luxe de bon aloi à côté de son
dortoir de collège. Il jeta avec étonnement ses re-
gards autour de lui. Sur la cheminée, il aperçut
LES CALICOTS .21
une pendule sous globe, représentant Cérès, vêtue
comme une moissonneuse des temps mythologiques,
tenant à la main une faucille en or et assise sur une
blonde gerbe de blé. Deux vases escortaient cette
oeuvre d'art. Ils contenaient un bouquet de fleurs
artificielles, sur lesquelles se promenaient, depuis
trente ans, des scarabées et des coccinelles. Cela lui
rappela qu'il avait,, l'an passé, suivi un cours élé-
mentaire d'histoire naturelle.
Quatre gravures enluminées, sortant sans doute
des fabriques d'Épinal, étaient pendues à la mu-
raille dans des cadres de bois noir. La première re-
présentait Poniatowski au passage de l'Essler. Le
général faisait triste figure sur son cheval à demi
disparu dans le lit de la rivière. La deuxième était
les Adieux de Fontainebleau. L'empereur Napoléon,
entouré des braves qui lui étaient restés fidèles,
embrassait le général Petit. La troisième représen-
tait Bélisaire, aveugle, errant et mendiant. La qua-
trième était Endijmion endormi mollement dans
un bosquet, et semblant faire de doux rêves sous les
caresses amoureuses de la lune. — Ernest contem-
plait encore ces tableaux de tous ses yeux, quand la
voix de son père le tira subitement de son extase. Il
s'avança vers la porte où il rencontra M. Berthier
qui, suivi de M. Morillon, se dirigeait vers l'escalier J
22 LES CALICOTS
— Ah çà! si vous le voulez bien, dit l'ex-négo-
ciant, nous allons déjeuner.
— Volontiers, répondit le fermier.
—, Ce garçon-là doit avoir faim.
— As-tu faim, Ernest? reprit M. Morillon.
— Oui, murmura le jeune homme.
— Allons, tant mieux, dit M. Berthier, c'est une
bonne maladie que l'appétit; à seize ans je man-
geais comme un petit.ogre, et c'est vous dire que je
n'étais pas difficile sur le choix des mets. Mon ami,
il est préférable d'avoir affaire au boulanger qu'au
médecin.
Le négociant se mit à rire en frappant fami-
lièrement sur l'épaule du fils Morillon, et il sem-
blait lui dire du regard : Hein'! est-ce .que je n'ai
pas raison? Mais cette plate observation, qui passe
pour une fine plaisanterie dans la classe bourgeoise,
ne fit pas sourciller le jeune homme, son esprit
était trop à Paris pour être à la conversation de
M. Berthier.
Une fois dans la rue, Ernest Morillon reçut de
nouvelles impressions. L'idée qu'il s'était faite de la
grande ville était bien au-dessous de ce qu'il voyait.
Cette rue Montmartre, où grouille une immense
fourmilière de gens affairés, lui faisait prendre
pour une mesquine fête de famille la fête patro-
LES CALICOTS 23
nale du pays qui l'avait vu naître. Ces maisons à
six étages renversaient par leur majesté tous les
rêves de son imagination. Ces enseignes de toutes
formes et de toutes couleurs, le bruit des voitures,
les cris des marchands sur la voie publique, ce va-
et-vient des passants, ce sans-gêne avec lequel ces
Parisiens se coudoyaient, se poussaient, mirent le
comble à son étonnement. —■ C'est drôle, se dit-il
tout bas, tous ces gens-là ne se connaissent donc pas?
ils passent à côté les uns des autres sans s'arrêter et
sans se saluer ; à Rébaix, quand je sors avec mon
père, je ne puis pas faire vingt pas sans ôter deux
ou trois fois mon chapeau. — Il ne se doutait pas
encore, le pauvre garçon, que le temps bien employé
est un capital qui rapporte de gros bénéfices. The
times is money, disent les Américains et les Anglais.
M. Berthier, tout en causant avec M. Morillon,
_ arriva au Palais-Royal.
— Voyez-vous, pour des gens comme nous, dit-
il, il n'est encore que les restaurants du Palais-
Royal. On y mange a tous prix, et c'est meilleur
que sur les boulevards. Je vais vous mener chez
Richard, c'est une maison bien tenue et, pour nos
deux francs par tête, nous déjeunerons comme des
rois.
— Soit! monsieur Berthier, je suis à vos ordres.
24 LES CALICOTS
— Depuis quelques années, il s'est fait une véri-
table révolution clans la cuisine parisienne, conti-
nua l'ex-négociant, mais il n'est encore que les res-
taurants à prix fixe ; en se mettant à table on sait
au moins ce qu'on va dépenser... Suivez-moi et
vous m'en direz des nouvelles.
M. Berthier était arrivé au n° 137 de la galerie
de Valois, en face de la luxueuse et brillante en-
seigne du restaurant Richard.
— C'est ici, montons.
Nos trois personnages s'installèrent à une des
tables qui meublaient une longue et vaste salle ri-
chement décorée.
Nous ferons remarquer à nos lecteurs que la ré-
putation du Palais-Royal est grande dans les pro-
vinces. Elle a perdu de son lustre et de son prestige
aux yeux des Parisiens, mais les provinciaux ont
consacré, pour cet endroit, un culte qui ne s'affai-
blira de longtemps. En effet, ce monument est à lui
seul une petite ville. On s'y loge, on s'y nourrit,
on s'y habille, dans un espace de cent mètres. Le
luxe, la science, les plaisirs habitent sous le même
toit. Vous y trouvez le Théâtre-Français, le théâtre
du Palais-Royal, un café chantant, le café des
Aveugles, des joailliers, des changeurs, des libraires,
et bien d'autres riches magasins. L'affection des
LES CALICOTS 2S
gens des départements pour ce quartier de la capi-
tale est facile à comprendre ; on s'y donne rendez-
vous dans la galerie d'Orléans, parce que, là, on est
toujours sûr de se rencontrer.
— Lorsque je suis venu à Paris, dit M. Berthier,
en versant un limpide vin blanc dans les verres de
ses convives, il y avait plus de boutiques que de ma-
gasins, et aujourd'hui les magasins sont dépassés
par de beaux établissements, qui pourraient porter
le nom de cités ou de bazars. La spécialité a donc
presque disparu, dans le commerce des nouveautés.
Cette transformation nous vient de l'Angleterre. On
vend dans les mêmes galeries des étoffes, des con-
fections, du fil, des'aiguilles, des jarretières et des
parapluies.
— C'est merveilleux ! fit M. Morillon.
— Une maison a, aujourd'hui, cent commis,
comme'elle en avait vingt jadis.
— C'est le progrès !
— Mais que de frais! reprit M. Berthier; pour
monter, à présent, une maison, de commerce, on
parle de millions; autrefois, avec des commandi-
taires , on réunissait quatre ou cinq cent mille
francs, et l'on prenait le premier rang dans l'aristo-
cratie commerciale de la place (de Paris. Et je vous
parle de vingt-cinq ans au plus.
2
26 LES CALICOTS • |
— Il y a quarante ans, on faisait encore moins |
de grandes entreprises, objecta M. Morillon, heu-
reux de placer une observation.
— Assurément. Et moi, je puis vous en parler
par expérience. Quand je quittai le toit paternel,
j'avais quinze ans, c'était vers le commencement
de 1816. J'arrivai à Paris, ayant pour toute for-
tune dix-huit francs dans ma poche et beaucoup
de bonne volonté. A l'école de mon village, j'avais ,
appris à écrire passablement, et à compter. Mon >
arithmétique n'allait pas plus loin que les quatre
règles; c'était de l'instruction, en ce temps-là. Sur
ma bonne mine, un boutiquier de la rue Saint- -
Denis me prit pour faire les gros ouvrages. J'ou-
vrais la boutique, je lavais la devanture et je portais
les paquets en ville. Mais je me disais : Avec de l'ordre \
etde l'économie, j'arriverai, tôt ou tard, à échanger '.
mon emploi de garçon de boutique contre le titre ;
de commis. Pour arriver là, j'avoue que j'ai bien j
mangé de la vache enragée ! Tous les ans, mon pa- [
i
tron faisait un voyage en fabrique, c'est-à-dire qu'il
allait acheter de nouvelles marchandises à Lyon,
Rouen, Sedan ou Saint-Quentin. Aujourd'hui on
ne se doute plus de cela ! — Bref, je fis si bien,
qu'en deux ans, je gagnai la confiance de mon pa-
tron et, en son absence, soûs la surveillance de la
LES CALICOTS 27
patronne qui tenait la caisse, je servais les prati-
ques. A partir de ce moment, mon avenir était
assuré. Ma bonne conduite m'avait donné une
certaine réputation dans le quartier, et je fus admis
dans un magasin, qui venait de s'ouvrir sur le bou-
levard, aux appointements de douze cents francs. Et,
après quinze années de labeur, j'étais accepté comme
associé de la maison, et j'épousais la nièce de mon
ancien patron.
— C'est magnifique cela! s'écria le père Morillon.
Tu entends, Ernest, ajouta le bonhomme, en se
tournant vers son fils ; retiens bien tout ce que vient
de dire l'honorable M. Berthier. Avec de l'ordre et
de l'économie, on devient millionnaire et on épouse
la nièce de son patron.
— Les temps sont bien changés, reprit l'ex-négo-
ciant, mais c'est.égal, avec du courage et de l'abné-
gation, on arrive encore à la fortune. La boutique a
fait place au magasin et le magasin a été supplanté
par l'établissement. Le capital d'une maison de com-
merce est de plusieurs millions et l'administration
n'est plus aussi simple qu'autrefois. Ainsi, le patron
est remplacé par un comité d'administration. Il y a
un gérant, des directeurs, un caissier principal,
des sous-caissiers et des inspecteurs. Les commis
s'appellent des employés. L'accroissement des af-
28 LES CALICOTS
faires a complètement transformé la vie commer-
ciale. Le grand nombre d'individus agglomérés
sous une même raison sociale a occasionné un re-
lâchement dans les moeurs des jeunes gens. On
gagne peut-être plus d'argent quand on a des capa-
cités. Mais la vertu entre pour un solde insigni-
fiant en ligne-de compte. Il faut donc une volonté
ferme et un travail incessant, pour surnager au-
dessus de cette multitude de cerveaux de vingt ans
qui encombre le commerce parisien.
—- Oh! j'espère bien que mon fils 'aura toutes
les qualités voulues pour réussir, dit le vieux fer- '
m'ier. Il se piquera d'honneur et il surnagera, comme
vous dites fort éloquemmenf, monsieur Berthier,' ■
au-dessus^de la multitude qui encombre le commerce,
parisien. N'est-ce pas, Ernest, que tu as en toi tout [
ce qu'il faut pour surnager ?...
— Oui, papa, répondit timidement le jeune Mo-,
rillon. • ]
— S'il est bon sujet,reprit le millionnaire, je lui;
accorderai ma protection et il fera vite son chemin.'}
Tout à l'heure, quand nous aurons pris la demi- 1
tasse au café de la Rotonde, je vous présenterai au
gérant du grand établissement de la Vénus de Milo;
c'est un de mes anciens collègues et mon ami.
— En vérité, monsieur Berthier, vous êtes trop
LES CALICOTS 29
bon, dit le fermier, je suis vivement flatté et tout
confus de tant de bienveillance.
— La physionomie de votre enfant me plaît ; s'il
veut suivre mes conseils, j'en ferai quelque chose.
— Allons, Ernest, remercie donc toi-même mon-
sieur de l'intérêt qu'il te porte.
Ernest balbutia quelques mots inintelligibles,
rougit jusqu'aux oreilles et baissa les yeux.
Le garçon du restaurateur servit le dessert.
—Eh bien, monsieur Morillon, commen t trouvez-
vous ce déjeuner? dit le millionnaire, en croquant
une noisette des quatre-mendiants qu'on venait de
placer devant lui.
— Excellent.
— N'est-ce pas?
—■ Je suis vraiment surpris que, pour une somme
aussi modique, on donne tant de bonnes choses aux
consommateurs?
— Dame ! nous irions chez Véfour ou au café
Anglais, nous ne trouverions pas la cuisine meil-
leure.
— Je vous crois, monsieur Berthier.
— Oh! j'en ai fait l'expérience, et je vous as-
sure que je ne trouve pas de différence entre les
plats d'ici et ceux de là-bas.
En disant cela, le vieux millionnaire rassembla
30 LES CALICOTS
les amandes et les raisins secs qui restaient sur son
assiette, et les fourra dans sa poche.
— Ne. faites pas attention, dit-il à ses convives
qui semblaient étonnés de son action, c'est une
vieille habitude. Quand j'étais commis à douze
■ cents francs, je prenais toujours des mendiants
pour dessert, et je les gardais pour mon déjeuner
dû lendemain. Ça me rappelle ma jeunesse !
M. Berthier jeta une pièce de dix francs sur la
table et, malgré l'insistance du père Morillon, il
paya les trois déjeuners.
Dix minutes après, nos voyageurs étaient attablés
au café de la Rotonde, dont un des garçons, à la
voix de basse-taille, faisait les délices des provin-
ciaux en disant : Bouum t Pas de crème !
CHAPITRE III
Le magasin de la Vénus de Milo.
Le vaste établissement de nouveautés ayant pour
enseigne : A la Vénus de Milo, était une, des mer-
veilles commerciales du quartier Montmartre.
Situé dans une des grandes artères qui aboutissent
au Boulevard, il jouissait d'une bonne renommée
et d'une innombrable clientèle. Il occupait le rez-
de-chaussée, le sous-sol, le premier et le second
étages d'un immeuble valant plusieurs millions, et
appartenant à une compagnie d'assurances contre
l'incendie.' Inutile de dire que le personnel était
fort nombreux, et que tout y était établi dans le
goût le plus attrayant, fantaisiste et moderne.
Enfin, c'était un bazar qui avait du chic, comme
32 LES CALICOTS
disait un des membres influents du comité d'admi-
nistration.
M. Berthier, en arrivant devant cette maison,
s'arrêta et dit :
— Mon cher monsieur Morillon, faités-moi donc
l'amitié d'admirer cette façade ! Quelle simplicité
grandiose et quel luxe calculé ! Comme tout est
bien prévu pour tirer l'oeil du passant, et lui don-
ner l'idée d'entrer ! [
— C'est magnifique, c'est magnifique ! répondit {
le vieux provincial. |
Ernest Morillon regardait, lui, mais il ne voyait ï
pas ; il tremblait de tous ses membres. Il redoutait ;-
d'entrer dans ce magasin ; il avait peur de se trou- "■
ver au milieu de tous ces commis, dont la cheve- j
lure gaillardement frisée, le regard vif, le sourire .
mordant lui taisaient déjà sentir qu'il avait beau- i
coup à se perfectionner pour être à la hauteur de ce ;
monde inconnu, dans lequel il allait prendre rang. -
L'enfant que l'on met au collège éprouve de ces \.
terreurs subites. Le jeune homme éprouve aussi de [
ces émotions, la première fois qu'il met le pied
dans un salon aristocratique. Il faut passer par là.
Et tout cela disparaît avec l'âge, à mesure qu'on,
acquiert de l'expérience.
— Contemplez donc, reprit M. Berthier, avec
LES CALICOTS 33
quelle intelligence cet étalage est combiné. Le
commis que cela regarde, est un bon coloriste. Les
nuances sont bien assorties, les reflets des étoffes ne
se heurtent pas et clans la partie haute les opposi-
tions de couleurs sont heureusement disposées. Ah!
le progrès a du bon ! cette montre est un vrai mi-
roir à alouettes, ça brille, ça scintille, l'oeil des
femmes ne doit pas pouvoir s'y arrêter sans être
ébloui, fasciné. Toute la vente est là.
— Que dis-tu de cela, fiston? dit le père Morillon
en se tournant vers Ernest. Quand tu seras assez
habile pour en faire autant, tu seras un savant.
— Oui, papa, murmura Ernest.
— Ah ! vois-tu, c'est que ces Parisiens sont des
malins !
— Entrons, dit M. Berthier. Si le gérant est
dans son cabinet, votre fils sera casé aujourd'hui
même.
Ernest éprouva un nouveau frisson dans le dos et
suivit son père en chancelant.
Un des inspecteurs qui se trouvait près de la
porte de l'établissement reconnut M. Berthier, lui
fit un gracieux salut et un petit compliment banal.
Puis il lui dit :
— Vous voudriez voir ces messieurs ?
— M. Bontin.
34 LES CALICOTS
— Le gérant ou son frère ?
— Claude Bontin, mon vieil ami.
— Il est rentré justement depuis une heure. Il
est dans son cabinet. Je vais vous y conduire.
— C'est inutile. Je connais les êtres de la
maison.
— Ces messieurs sont avec vous ? demanda l'ins-
pecteur, en désignant les deux Morillon.
T- Oui, oui.
— C'est bien.
Le gérant de la Vénus de Milo reçut à bras ou-
verts M. Berthier. Il y avait deux ans que son
ex-confrère n'était venu à Paris. Et puis, nous
croyons qu'il figurait parmi les commanditaires de
la maison, pour une somme assez respectable.
— Ces messieurs sont avec toi, dit M. Bontin.
— Oui, je te parlerai d'eux tout à l'heure. .
— Messieurs, veuillez prendre un siège.
Le papa Morillon et Ernest s'assirent sur des
fauteuils de velours vert qui se trouvaient derrière
le bureau.
— A quelle heureuse circonstance dois-je le
plaisir de te voir]?
— J'ai reçu une lettre d'Algérie, répondit
M. Berthier.
— De Durand?
LES CALICOTS 35
— Oui.
— Et va-t-il bientôt revenir ?
— C'est justement à ce sujet qu'il m'écrit. Il a
organisé des plantations de coton, et comme tout
cela marche, à présent, comme sur des roulettes, il
revient. Il me dit que l'Amérique n'a qu'à bien se
tenir ! Avant dix ans, les filatures françaises ne se-
ront plus les tributaires des États-Unis pour le
coton. De notre colonie africaine, nous tirerons,
pour des cotonnades, toutes les matières premières
nécessaires à la fabrication.
— Tant mieux !
— Ce diable de Durand va devenir arcbimil-
lionnaire.
— Et sans compter que les fonds qu'il a engagés
ici lui rapportent de gros intérêts.
— Tiens, voici sa lettre. Tu la liras plus tard,
et, pour le moment, occupons-nous de ce jeune
homme.
Et M. Berthier montra du doigt Ernest.
— Quel âge a-t-il ?
— Seize ans.
— On ne les lui donnerait pas. Il est un peu petit
pour son âge. Tu voudrais le placer chez nous?
— Oui. ;
— Les cadres sont pleins, mais enfin, si mon-
36 LES CALICOTS
sieur est ton ami, répondit Bontin en regardant
M. Morillon, nous ferons une exception en sa fa-
veur.
—Je n'en attendais pas moins de ta bonne.amitié,
répondit M. Berthier.
— Vous êtes le père du jeune homme? reprit le
gérant, en s'adressant alors directement au vieux
fermier.
— Oui, monsieur, répondit M. Morillon en se
levant.
— Vous n'habitez pas Paris?
— Non, monsieur. •
— Alors votre fils restera tout à fait chez nous.
— Et cela vaut mieux, dit à son tour M. Berthier.
Il couchera au magasin ; il se mettra ainsi plus vite
au courant de ce qu'il a à faire.
— Mon vieil ami a dû vous dire, reprit le gérant,
que le jeune homme ne gagnera rien la première
année. Nous lui donnerons la table et le logement,
et s'il se conduit bien, si nous sommes contents de
lui, la seconde année nous lui promettrons une
gratification. — Remarquez bien, monsieur, que
si nous admettons votre fils chez nous, ce n'est
que grâce à la recommandation de M. Berthier,
car nous ne nous soucions pas de prendre des
sujets entièrement étrangers au commerce. Nous
LES CALICOTS 37
avons ici un nombreux personnel, et il n'est pas un
de nos commis qui ne se soit dégrossi dans une
boutique de mince importance.
— Oh! Ernest est intelligent, répondit M. Moril-
lon, et il ne demande qu'à bien faire.
— Il sort de pension ?
— Oui, monsieur; il a été jusqu'en quatrième ,
et comme il préfère le commerce au titre de savant,
je n'ai pas hésité à l'amener à Paris.
— Vous avez bien fait.
— Vous disiez tout à l'heure qu'il vous semblait
petit, mais ne craignez rien, c'est tout nerfs, il tient
de moi. Bon pied, bon oeil, regardez-le bien, bon
appétit, jamais malade et toujours gai. Je crois
qu'il vous contentera. — Allons, mon fils, tiens-toi
droit, ajouta le père Morillon, et'dis à monsieur
que tu seras docile, sage, prévenant, parce que je
t'ai inculqué de bons principes et que tu as la ferme
résolution de parvenir. N'est-ce pas que tu feras un
bon sujet?
— Oui, papa, répondit Ernest à demi-voix.
— C'est timide, mais quand il sera habitué à
vous, je suis sûr que vous m'en ferez des éloges.
— C'est entendu, monsieur, reprit M. Bontin, je
vais causer de tout cela avec ces messieurs de l'ad-
ministration, et demain à l'ouverture de l'établisse-
3
38 LES CALICOTS
ment, ramenez-moi votre fils, on le mettra immé-
diatement au travail.
M. Morillon salua et se dirigea vers la porte du
cabinet.
— Mon cher Berthier, tu dîneras avec moi, dit
M. Bontin.
— Oui, et''tu me donneras quelques renseigne-
ments sur la marche des affaires... pour lesquelles
je t'ai écrit... tu sais?
— Tout à toi.
Les deux amis se serrèrent la main et rejoignirent
MM. Morillon père et- fils, qui attendaient à la
porte.
— Qu'est-ce que je vous avais dit, voilà Ernest
casé, dit le millionnaire quand il fut dans la rue.
— Je vous serai éternellement reconnaissant,
monsieur Berthier, du service que vous venez de
me rendre, répondit avec émotion le vieux fermier...
sans vous... je ne sais...
— C'est bien, c'est bien ; ne parlons pas de ça,
je serai assez récompensé si Ernest fait plus tard
un bon employé... Ils sont rares, les bons em-
ployés !
Il tira sa montre et ajouta :
— Je vais vous quitter... Il est une heure et demie
et-j'ai quelques personnes à voir dans le quartier
LES CALICOTS 39
Saint-Martin. Adieu, nous nous reverrons ce soir à
l'hôtel.
M. Berthier se dirigea vers les boulevards et
bientôt M. Morillon, resté immobile, sur le trottoir,
le perdit de vue.
— Ah bien ! qu'est-ce que tu dis de cela? s'écria-
t-il tout a coup, ça a été vite bâclé ton affaire I Vois,
Ernest, ce que c'est que d'avoir dans sa manche des
personnages influents. Ton avenir ne dépend plus
que de toi... mais tu ne me réponds pas ?
— Je me meurs de soif, papa.
— C'est l'émotion, je connais ça; il n'y a rien
comme l'émotion pour vous dessécher le gosier !
Nous allons entrer dans un café, et nous prendrons
un verre de bière. Suis-moi, fiston. Je vois là-bas, sur
le boulevard, des tables de marbre etdes chaises,nous
serons à notre aise et nous verrons passer le monde.
.— Ah 1 ça va mieux maintenant, dit Ernest tout
en marchant.
— Qu'avais-tu ?
— Je n'ai plus rien, l'air me fait du bien...
mais en entrant dans ce beau magasin, j'ai été im-
pressionné comme si j'entrais dans une cathédrale.
— Ici, ce n'est plus le sans-gêne de notre village.
Tu t'y feras comme les autres.
— Oh ! je l'espère bien, papa.
40 LES CALICOTS
Quelques minutes plus tard, M. Morillon et
Ernest s'asseyaient à une table, sous l'auvent en
coutil rayé du café de Madrid.
Le lendemain, à huit heures du matin, le jeune
Ernest entrait dans le temple du blanc de coton et
de la confection, avec le grade de dernier venu dans-
le personnel.
Tour à tour il passa sous les yeux du chdlier, de
l'indien, du soyeux, du drapier, du commis au deuil,
du bonnetier et du mercier; tous les employés, sous
le prétexte le plus futile, se le renvoyaient de l'un à
l'autre, dans le but unique de voir la trompette du
petit dernier. — Enfin, il ne fut pas jusqu'à ces
demoiselles, qui ne voulurent juger de la binette et
des abatis du naïf et innocent nouveau.
La lingère, mademoiselle Adolphine, vive et gra-
cieuse calicote de dix-neuf ans, le trouvait lourd et
empoté, — mais timidelM^
Mademoiselle Euph'èffiiè, préposée aux confec-
tions, critiquait l'expression de sa physionomie;
Ernest, selon sa manière de voir, avait le nez trop
gros, trop court et la bouche trop>grande. Quanta
ses yeux, elle leur accordait un regard vif, brillant,
qui acquerrait de l'expression à l'école de l'expé-
rience. Du reste, elle se défendait de vouloir le juger
définitivement à première vue.
LES CALICOTS 41
Les employés ne s'abstinrent pas de faire des
plaisanteries au jeune Morillon, mais lui, de son
côté, quand il s'en apercevait, feignait de ne pas
s'en apercevoir. Il était si ému qu'il ne parlait pas,
et il aimait mieux être tourné en ridicule que de ha-
sarder une observation.
Vers la fin de la journée, Vavant-dernier des
commis, qui depuis l'arrivée d'Ernest se regardait
comme son supérieur, lui qui jusque-là avait
toujours obéi à tout le monde, vint lui apprendre
à fauder. Ce travail consiste à plier à bout
de bras- quatre-vingts ou cent mètres d'étoffe. —
L'enfant se mit à la besogne, et au bout d'une
demi-heure il était brisé de fatigue ; mais il lutta
intérieurement pour ne pas laisser voir ce qu'il res-
sentait. Les employés, qui devinaient ce qui se pas-
sait en lui, souriaient en admirant son courage.
A la fermeture du magasin, on lui dit :
— Vous allez faire votre lit sur le comptoir et
quand viendra l'heure de se lever, vous prendrez
votre matelas, vos draps et couvertures, vous les ré-
duirez au plus petit volume possible et vous les ser-
rerez sous le comptoir.
— Chez vous, mon petit, lui dit un employé au
rayon de la toile, on faisait votre chambre, ici, les
domestiques ne sont pas admis. Tous les calicots
42 LES CALICOTS
sont égaux devant le mètre et le centimètre. Ici,
comme on fait son lit, on se couche.
— Je ne me plains pas, monsieur, dit Ernest
d'une voix mal assurée; je suis assez grand pour
faire comme tout le monde.
Aussitôt couché, il s'endormit à poings fermés; la
fatigue ne lui avait pas même laissé le temps de
réfléchir un instant sur sa nouvelle position. Le
lendemain, il faisait grand jour qu'il dormait en-
core. Quelques commis étaient déjà levés et faisaient
leur ménage. Un d'entre eux, Isidore Faufilet, le
jeune toilier qui lui avait déjà parlé la veille, vint
tirer sa couverture.
— Levez-vous, lui dit-il, voici l'inspecteur.
Ernest sauta en bas de son comptoir et s'habilla.
Pendant qu'il passait son pantalon, les commis le
regardaient en riant. Ernest comprit bien qu'on s'a-
musait à ses dépens, mais il ne s'en expliquait pas
la raison. Ce ne fut que lorsqu'il se regarda dans
une petite glace pendue à la tablette d'un rayon,
qu'il s'expliqua les rires de ses camarades. Il fit une
piteuse mine et l'hilarité des pensionnaires de la
Vénus de Milo devint générale. — Ernest avait la
lèvre supérieure ornée d'une splendide paire de
moustaches, relevées crânement à la mousquetaire,
jusqu'aux pommettes de ses joues. — C'était une
LES CALICOTS 43
farce que l'avant-dernier lui avait jouée, pendant la ,
nuit. Il avait profité de son profond sommeil pour
lui embellir ainsi la figure avec un bouchon
brûlé.-
Ernest se débarbouilla à grande eau pour se
débarrasser de son air martial et ne souffla mot.
— Ah ! dit l'auteur de la plaisanterie, il faut
qu'il ait un bon caractère ou qu'il soit bête à manger
du foin.
— Il est dépaysé, répondit un autre à voix basse,
nous ne pouvons pas encore le juger.
— En tout cas, s'il ne trouve pas cela trop fort de
café, c'est peut-être qu'il a sa langue dans sa poche
et in jus de navet dans les veines.
— Ou, ajouta l'autre, que c'est un garçon
d'esprit.
— Patience 1, nous verrons.
A l'ouverture du magasin, un premier rayon dit à
Faufilet :
— Vous vous' occuperez un peu du petit nou-
veau.
— Oui, monsieur Beaupignon, répondit le
commis.
M. Arthur Beaupignon était une des hautes in-
telligences de l'établissement. Il était voué au blanc.
Il avait une telle originalité de bagou qu'il ne coulait
44 LES CALICOTS
jamais l'article, et s'il entendait un chaland dire à
un de ses collègues : Vous n'avez pas ce qu'il me
faut; j'irai voir ailleurs, — Arthur Beaupignon
paraissait, reprenait l'article et, grâce à son habileté,
forçait la vente.
Isidore Faufilet fit immédiatement venir Ernest
près de lui, pour lui donner une première leçon.
— Voyez-vous, lui dit-il, nous vendons à prix
fixe la plus grande partie de nos marchandises,
celles-là sont cotées en chiffres connus.
Ernest fit un signe de tête qui voulait dire : je
comprends ; et il examina avec attention les petits
morceaux de carton fin que lui montrait le
commis.
— Nous avons deux prix, continua Faufilet,
pour chaque ' article : le prix de vente et le prix
coûtant. Le prix de vente se marque comme je
viens de vous le dire, mais le prix coûtant doit
rester un mystère pour le client. Nous ne nous
servons plus de chiffres pour l'indiquer, nous em-
ployons des lettres. Ainsi, notre numération du
prix coûtant se résume dans le mot : HEMIASOMÏ.
Il faut remarquer que ce mot se compose de dix
lettres, représentant, pour la maison, les dix
chiffres du système décimal. — Afin que la chose
soit plus claire à vos yeux, je vais vous l'écrire
LES CALICOTS 45
avec la traduction en chiffres arabes au-dessous.
Le professeur Isidore Faufilet prit une mince
feuille de carton blanc qui avait servi d'étiquette,
et écrivit, avec la sûreté de main d'un peintre en
lettres, le mot symbolique du magasin de la Vénus
de Milo :
H-E-R-M-A-S-O-N-I-X
1-2-3-4-5-6-7-8-9-0
Ernest Morillon avait écouté, avec une grande
attention, tout ce qu'on lui avait dit, et regardait
avec intérêt chaque lettre, qui semblait sortir toute
moulée de la pointe du crayon de l'employé.
— Vous allez apprendre ce mot-là par coeur, re-
prit Isidore, et quand vous le saurez bien, avec la
valeur numérique de chaque lettre, vous déchi-
rerez cette carte et je vous interrogerai.
Ernest remercia le commis, prit la charte et se re-
tira dans un coin du magasin.
3.
CHAPITRE IV
Éducation du Calicot.
Les commis de magasin sont généralement de
familles honnêtes et peu fortunées. Il y a peu de
jeunes gens qui passent par la filière de l'éducation
du calicot, en ayant à leur disposition quinze ou
vingt mille livres de rentes ; à moins, pourtant,
qu'ils n'appartiennent^, ces races de négociants qui
se succèdent, depuis nombre d'années, de père en
fils. Le père alors place ainsi son fils, pour le for-
mer, pour qu'il apprenne par lui-même les ennuis
et les difficultés du. métier.
Les meilleurs chefs d'établissement sont ceux
qui ont conquis leur position, en passant successi-
vement par tous les grades de la partie. La hiérar-
chie commerciale a donc bien son importance,
LES CALICOTS 47
Les calicots se recrutent parmi les fruits secs du
collège. Les enfants dont les parents sont faibles,
prennent de préférence le commerce, afin de se dé-
barrasser plus tôt du grec et du latin. Voilà pour-
quoi il n'y en a pas dix sur cent qui expliqueraient
Virgile à livre ouvert. Il faut avouer que le clin-
quant de là vie des Parisiens a un attrait excep-
tionnel pour celui qui n'a jamais eu un simple
accessit clans ses classes. Travaillant peu, ou mal,
ou pas, dégoûté de ses professeurs, il aspire à un
milieu meilleur. Il jette les racines grecques aux
orties, et croit conquérir la liberté en se mettant
dans le commerce.
Les commis de nouveautés, en effet, nagent à
pleines eaux dans tout ce qui touche au brio de
la vie parisienne. Aussi à première vue sont-ils
brillants, séduisants, charmants. Par état,, ils sui-
vent les modes, ils se taillent les ongles en amande,
et se font friser, comme un jeune membre du
Jockey-Club. Il n'y a rien qui ressemble à un fils
de famille désoeuvré, qui après avoir mangé son,
père mange son oncle, comme un calicot élégant,
si ce n'est un calicot. Au fond, ce sont d'honnêtes
natures,,qui, à part quelques petits travers, jouent
un rôle important sur la place de Paris. Il y en a
bien qui sont fats, prétentieux, vaniteux, mais,
48 LES CALICOTS
hélas ! qui donc ici-bas peut se vanter de n'avoir
pas de ridicules !
Les magasins ont un argot particulier, dont il
faut, avant tout, que le nouveau-venu s'imbibe; cette
langue, qui s'arrête aux vitrines de l'étalage, fait
partie de l'éducation du calicot. Nous allons en
donner un aperçu à nos lecteurs, en en citant quel-
ques mots.
Lorsque l'heure du repas arrive, on vient pré-
venir les commis que la table les attend, en leur
criant : A gauche, messieurs ! —Ceci veut dire : ces
messieurs sont servis !
La moitié des commis de chaque rayon quitte
alors le magasin et se dirige vers la salle à manger,
où le patron les préside.
Au lycée, quand on fait du boucan en l'absence
du pion, les élèves ont un mot pour se prévenir
entre eux du retour du maître d'études, ce mot est :
Vèce ! — Eh bien, les commis avaient encore, il y
a quelques années, l'équivalent de cette expression,
c'est : sur seize !
Exemple : M. Arthur Beaupignon a fait une
conquête au bal Mabille, ou il croit avoir tapé dam
l'oeil d'une jeune héritière qu'il a rencontrée aux
courses ou au Pré Catelan. Il est'si heureux, qu'il
ne peut pas garder son bonheur pour lui seul. Il

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