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Les Chrétiens, ou la Chute de Rome, poëme en douze chants, par Cénac-Moncaut

De
185 pages
Amyot (Paris). 1865. In-18, 187 p..
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OD
LA CHUTE DE JH3ME
POEME EN DOUZE CHANTS
PAU
CÉNAG MONCÀ-UT
PARIS
AMYOT, ÉDITEUR, 8, RU.EDE LA PAEX
H n ccc LX: v
:p^HRETIENS
OU LA CHUTE DE ROME
LES CHRÉTIENS
ou
LA CHUTE DE ROME
JPOEW EN DOUZE CHANTS
l'Ai:
CÉNAC MONCAUT
PARIS
AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
M lï CCC LX V
18G4:
LES CHRÉTIENS
OU LA- CHUTE DE ROME
! C& n'est pas d'Apollon qu'en ma nouvelle audace
Je réclame aujourd'hui les regards protecteurs ;
Je laisse les neuf soeurs, des sommets du Parnasse,
Diriger les vaisseaux de ces navigateurs
;Qui, de l'antiquité, remontant le rivage,
: A la suite d'Homère explorent d'âge ..en âge
;plun monde submergé les vastes profondeurs.
|C'est toi seul que j'implore, ô messager céleste !
e Ange, pilote ailé, voguant de l'homme aux cieux,
;. Saisis mon gouvernail, désigne-moi du geste
Les phares dont l'éclat doit arrêter mes yeux ;
' Et guidant ma pensée au milieu de l'orage,
Dans les flots du passé montre-moi le sillage
Que la voile du Christ traça chez nos aïeux.
•Ange, raconte-moi les incessantes luttes •
'■Où'le chrétien,.toujours vainqueur, même en ses chutes,
i
— 2 —
Sans armes, un sur mille, attaquait à la fois
Tous les hommes d'alors, tous les dieux d'autrefois ;
Où le martyr brisait de sa mâle parole
L'alliance des dieux de Rome et de la Gaule,
Domptant de jour en jour, à force de vertu,
Les ennemis haineux qui l'avaient combattu.
Lorsque des jours maudits s'abaissent sur le monde
Comme une coupole d'airain ;
Quand le soleil, tombant du haut des cieux dans l'onde,
Nous cache son rayon serein ;
Quand le globe ébranlé sur son axe s'arrête,
Quand l'homme ému, tremblant,*des vieux âges s'apprête
A voir crouler les fondements ;
** Il vient un moment de tourmente,
Où la nature haletante •
Dérive au gré des éléments ;
Vaisseau démâté, sans boussole,
Il court de l'équateur au pôle.
Plus d'étoiles aux firmaments.
Durant ce naufrage mystique,
Jéhovah, de l'âge biblique, ' .
A dégagé l'humanité,
Et, passant les siècles au crible,
Il jette, mystère terrible !
Un souffle d'immortalité,^
Sur l'avenir qui vient d'éclore, •
Dans la crèche que le ciel dore
Du nimbe de l'éternité.
Debout, à la cime des âges,
Le prophète voit les orages
Présider à l'enfantement ;
Bruits d'ouragan, coups de tonnerre ;
— 3 —
Dieu de la paix, '. ïiet de la guerre,
C'est là ton juste châtiment :
Tu comptes des trônes qui tombent
Les craquements inattendus,
Et des peuples vieux qui succombent
Les ruisseaux de sang répandus.
Ce cataclysme politique
A brisé le monde romain,
Creusons, enfants pieux, sa tombe au dogme antique,
Car du Christ, au Thabor, le discours prophétique
Prépare un nouveau cycle humain.
CHANT PREMIER
LE DRUIDE
Cocher de l'univers, du haut du Capitole,
Rome tient en ses mains les rênes de la Gaule;
Des coursiers mal domptés, prévenant les écarts,
Sur leur crinière au vent attachant ses regards,
Elle retient du mors ou de son fouet stimule, .
Le quadrige quinteux qui s'emporte ou recule.
Au fer des légions rien n'avait échappé.
D'un bras profanateur le temple était frappé!
Le palais, le menhir, le dolmen, la statue,
Sous le niveau fatal ploient leur tête abattue ;
L'aigle passe, et réduit les cités en débris ;
Près des combattants morts sont les enfants meurtris;
Et la terre attristée abrite sous le lierre
Des cadavres de murs allongés dans leur bière.
— 6 —
La ronce aux noeuds crochus saisit l'idole, auxol,.
Enchaîne la colonne et les attache au sol.
On dirait, à compter ces tristes monticules,
Que la mort a*U cahos dresse mille édicules ;
Et quand la ronce meurt, le gazon resté seul,
Sur la plante et le mur jette un dernier linceul.
Une ville surtout a conservé les traces
De ces égorgements qui détruisent les races ;
Sous lés mares de sangle sol est ramolli; .
Rien n'est debout : la terre a tout enseveli !
Le dolmen de Hésus, le chêne des druides,
Où- chaque siècle inscrit ses ans dans quelques rides,
Sont les derniers témoins que le vaincu pieux
Puisse encor saluer, en leur parlant des dieux.
Des Gaulois attristés la troupe en deuil s'avance.
Elle porte un cercueil ; dans les rangs, quel silence ! ,
Cette femme qui suit, e'est une reine en deuil.....
(De la douleur les rois passent aussi le seuil)
Elle tombe, et d'un bras convulsif elle presse
Ce cadavre raidi Barde, guerrier, prêtresse,,
Harpes vibrant encore au souffle du passé,
Traduisent en soupirs un chant de mort glacé.
Qu'ils sont amers, les cris des souffrances humaines,
Quand aux chants du tombeau répond un bruit de chaînes !f
Ce prince, hier encor, parlait de liberté,
La mort souffle, et du corps la vie a déserté.
Fier de son chef, le Celte invoquait les batailles,
L'implacable destin lui sert des funérailles;
Aux gloires d'autrefois il impose l'oubli ;
C'en est fait ! ô Gaulois, le temps est accompli !
Que laisse l'avenir au peuple qui succombe?
Pour Forum un désert, pour tribune une tombe.
Ce symbole fatal accable tous les coeurs,
Le guerrier sait enfin comment tombent les pleurs,
Et l'un d'eux, s'inspirant de ce triste présage,
Aux douleurs sans espoir emprunte ce langage :
GUERRIER.
« Le dernier des Brennus rejoignant ses aïeux,.
« A travers le cercueil remonte dans les cieux »
« Le sort qui dans nos mains place ou brise les armes,
« Aux peuples condamnés ne laisse, que les larmes ;
« Pleurons, Arbal, pleurons sur tes restes glacés
« Du Uyre des héros tes jours stmt effacés!...
Tous les fronts inclinés ont gardé le silence,
Un seul n'a pas fléchi sous le poids qui l'offense.
Le druide Marrie invoquant la fureur
Jette son regard fier sur leur morne terreur.
MARRIC.
o Vous pleurez, quand la Gaule appelle la vengeance !
(( Naguère de ce.Bren, la rapide éloquence,
« Du temple d'Hirmensul, proclamant les arrêts
« Réveilla les échos belliqueux des forêts.
« Sur les ailes des vents cette voix se transporte,
« La Gaule s'arme,' accourt, et se forme en cohorte; '
« Vous fûtes les premiers à chercher les combats !
« Au lieu du bruit des camps, vous voyez les débats
« Que la vie et la mort se livrent sur sa couche ;
« Les suprêmes adieux s'exhaler de sa bouche,
<( Et vos chants préparés pour l'hymne triomphal,
« Deviennent chants de mort pour pleurer sur Arbal!,.,
« Tarran et Teutatès, dieux autrefois propices,
« A vos pieds dédaignant d'immoler des génisses,
« J'y verse sans pitié des flots de sang humain;
« Naguère, vingt guerriers, égorgés de ma main,
— 8 —
« Pour la Gaule et pour lui vous ont demandé grâce.
« Sacrifice impuissant ! à la mort tout fait place ;
« Le soleil s'obscurcit, l'arrêt est prononcé ;
« Gaule, c'est ton déclin par l'oracle annoncé.
o Les dieux forts sont cruels, homme faible sois juste !
« Creuse une tombeau mort, dresse un temple à son buste;
« Et quant à ces débris d'une antique cité
« Qu'écrase en sa fureur le destin irrité,
« Donne-leur dans les flancs d'un tumulus immense,
<c Le calme du tombeau, le respect du silence ;
« La terre protectrice assure dans son sein
a Le repos éternel à tout ce qui fut saint.
GUERRIER.
« A notre cqeur brisé vous enlevez les charmes,
« D'embrasser ces débris, de les baigner de larmes?
, MARRIC
« Point de vanie douleur, songez à vos aïeuxi
« On ne voyait jamais de larmes dans leurs yeux ;
« Car l'eau qui sous vos cils ose perler encore,
« C'est du sang corrompu que l'effroi décolore.
« Quelque abattu qu'il soit, l'homme fier ne peut pas
« Voir les vainqueurs fouler son pays sous leurs pas.
« Vaincu, cache ta honte au centre de la terre, .
<( .Ou demande vengeance au maître du tonnerre !
GUERRIER.
« Si la chute est honteuse, hélas ! pourquoi les dieux
« Ont-ils abandonné le seuil de nos aïeux
« Au pouvoir du Romain qui, par son arrogance,
« Semble de nos autels établir l'impuissance ?
— 9 —
MARRIC.
(( Le courage est le Dieu qu'il faudrait implorer ;
« Il donne le triomphe à qui sait l'honorer.
GUERRIER.
« Que Tarran soit propice, et je saisis ma lance!
« Mais d'où vient ce discours : un éclair d'espérance
« Jaillit de vos regards?...
MARRIC.
« L'espérance ! et qui donc
« Pourrait remplir mon âme, illuminer mon front,
« Lorsque j'entends autour d'une tombe sacrée
« Retentir la vengeance en votre coeur entrée.
G0ERRIER.
« Pour sauver son pays,- qui n'est fier de mourir?...
MARRIC.
« La victoire attendait ce cri pour accourir !
« Puissent tous les Gaulois, grandis à votre taille,
« Opposer aux Romains leur vivante muraille.
« Si ce dernier rempart cède au poids des revers,
« Puisse-t-il, en tombant, écraser l'univers,
« P,pur que l'aigle, perdant et sa proie et son aire,
« Meure dans les efforts de sa vaine colère.
« Mais ne supposez pas que cet appel aux forts
« De mon coeur oppressé s'échappe avec efforts ;
« Ma parole est l'écho des âmes héroïques,
« Qui de la délivrance entonnent les cantiques !...
« Au mot d'ordre d'Arbal, deux cent mille Gaulois,
« Comme des flots s'étaient soulevés dans nos bois.
1.
— 10 —
'« Le cliquetis du fer est leur chant de vengeance ; .
« Des Romains orgueilleux méprisant la jactance,
« Sur l'autel ils ont bu la coupe du serment,
« La coupe que Marrie vous offre en ce moment.
GUERRIER.
« Les dieux sont-ils pour nous?
. MARRIC.
« C'était mon espérance.
« Votre courage, amis, la change en assurance!...
« Jamais le gui sacré, depuis que le Romain *
« Profana nos autels, ne parut sous ma main.
« Teutatès, maintenant, à ma voix plus docile,
<( Trois fois m'en a'rendu la conquête facile;
« L'oracle de Hesus qui ne s'entendait plus,
« Trois fois a prononcé ses décrets absolus.
« Gaulois ! le dieu du sang trouve en votre courage,
« De combats de géants l'ineffable présage.
« Il voit vos bataillons, ouragan ravageur,
« Bâtir avec des morts un temple au Dieu vengeur.
« Les cadavres romains entassés sur la plage,
« Font à la liberté des socles de carnage, u
Aux solennels débats de ce peuple agité,
Le ciel qui s'en émeut perd sa limpidité.
. Le nuage aux flancs gris, tour à tour rouge et sombre,
Remplit l'homme de crainte et la nature d'ombre;
Dans le nimbus l'éclair trace de blancs sillons,
Dans les chênes ployés sifflent les tourbillons.
Le guerrier s'inquiète et'sent trembler la terre,
Sur les murs ébranlés éclate le tonnerre;
On-regarde, on écoute, on consulte les airs.
Où va fondre la trombe, où tombent les éclairs?
_ 11 —
Chacun voyant la mort tournoyer sur sa tête,
Court dans les souterrains éviter la tempête.
MARRIC
« Vous fuyez ! quand les dieux vont retremper nos coeurs
« Dans les gerbes de feu-de leurs foudres vainqueurs?
« Personne autour de moi... Que ces cris de détresse
« De leur courage éteint décèle la faiblesse!...
« Race flottant au gré d'un caprice incertain,
« Crois-tu par la terreur apaiser le destin?
« Gaulois des temps passés, aux ardeurs téméraires,
« Vous que l'on vit, des flots défiant les colères,
« Repousser de vos dards l'Océan furieux,
« Vous n'avez pas tourné vos crânes vers ces lieux I
« Du fond de vos tombeaux et d'un bras athlétique
« Arrêtez ces fuyards cédant-à la panique !
« Puisque tous, jusqu'aux morts, sont froids à ta douleur,
<( 0 mon pays ! sois prêt à subir ton malhe ur... '
« Le prêtre de Hésus au désespoir succombe
« Et n'a plus, comme toi, qu'à dormir dans la tombe. »
Le druide était seul ; mais du haut d'un rempart,
Une femme se montre et lance, son regard,
Et ce regard, limpide et fier malgré l'orage,
De ce grand désespoir dissipe le nuage.
De ses beaux yeux d'azur on voit se dégager
Des éclairs, comme aux cieux les étoiles nager ;
Ses longs cheveux épars dérobent au vulgaire
Le sein où la pensée a fait son sanctuaire.
Ce torse ferme et droit, ces bras souples et forts,
Ce front haut, ce pas sûr, rapide sans efforts,
Rappellent au mortel qui l'aiment la révère,
Des héros primitifs la majesté sévère.
Belle, pensive, ardente ainsi que Velléda,
Telle nous apparaît la fière Médella,
— 12 —
Médella qui ne sait ni s'incliner ni feindre,
Et que nul n'aperçut sans l'aimer ou la craindre.
MÉDELLA.
« Mon père, quand les dieux tonnent la foudre en main,
« Ne les provoquez pas, fuyez loin du dolmen.
MARRIC
« 0 ma fille ! ô mon sang ! druidesse rêveuse,
<i Des cieux viens écouter la voix majestueuse;
« A travers le ciel noir fendu par les éclairs,.
« Entends l'éternité parler du haut des airs ;
« Ton esprit sondera de sublimes problèmes,
« Dans la sphère où jamais n'atteignent nos blasphèmes !
« Je t'appelle, Hesus ! je t'implore, Tarran !
« Venez fixer la foi de mon esprit errant ;
« Délivrez Médella de tout penser funeste,
« Embrasez son esprit de la flamme céleste,
, « Et consacrez l'hymen de ma fille et des cieux.
MÉDELLA.
o J'approche à votre voix ; mais le nom de vos dieux
« M'inspire, au lieu d'amour, une triste pensée ;
« Ces dieux aiment à voir la prêtresse insensée
« Verser le sang humain sur vos sombres autels,
«*Et moi je n'ai qu'horreur pour vos faux immortels,
. MARRIC
« Qu'entends-je, Teutatès ! ma fille voudrait-elle
« Abandonner mon temple, et, prêtresse infidèle,
« Des traîtres augmenter le nombre grandissant?...
MÉDELLA.
« Tu me donnas le jour, prêtre, reprends mon sang}
— 13 —
c Mais tu ne peux forcer mon âme qui s'estime
« A prendre un menhir brut pour un Dieu légitime.
« Cette âme cherche en vain d'harmonieux accords, -
« Elle ne trouve en vous que sauvages efforts :
« Le délire des sens dans les cieux vous transporte,
« Mystères imposteurs d'une croyance morte !
« Pour délivrer mes sens de ces illusions,
« J'admire du ciel bleu les vastes régions,
« Domaine du soleil qu'explore la pensée,
« Où l'âme touche à Dieu, vers l'infini lancée.
« C'est là que, libre enfin de vos scènes d'horreur,
« Je trouve un culte pur- qui n'est pas une erreur-
' MARRIC
« Dans mon coeur torturé, ta froide indifférence
« Rompt le dernier lien qui soutient l'espérance !
« Quel mortel éteignit de son souffle malsain,
« La ferveur que j'avais allumée en ton sein?..,
MÉDELLA.
« De l'homme il ne faut pas «accuser la parole..
« Si la jeune prêtresse abandonne l'idole,
« C'est qu'un rayon d'azur, fils de l'éternité,
« Révèle à mon esprit une autre vérité.
« .En vain sur moi la nuit étend son voile sombre,
« D'un monde inexploré mon regard perce l'ombre ;
« Me condamnerez-vous, quand l'invisibla main
« De ce monde nouveau m'indique le chemin?...
MARRIC
c Blasphème ! je comprends la cause criminelle,
« Qui fait que ton regard et se trouble et chancelle
(( Quand la victime s'offre au sacrificateur,
ii Et que ton bras saisit le fer conjurateur.
- lit -
.MÉDELLA.
« Je suivis autrefois vos danses augurales,
« D'un rythme convulsif je frappai mes cymbales;
« Mais sitôt que le doute en riion coeur est entré,
« J'ai ralenti la marche, et, d'effroi pénétré, .
« Ce coeur, en repoussant un culte fanatique,
« A dit : « D'un Dieu clément tu n'es point le cantique,
(i Ce chemin est mauvais, je n'irai pas plus loin...
MARRIC
« Ah! de ton sacrilège épargne le témoin!
« Ta folle impiété forcerait ton vieux père
« A maudire l'amour qu'il conçut pour ta mère!
MÉDELH.
« Prêtre ! si vous devez me haïr pour cela,
« Je subirai l'arrêt... A son tour, Médella
« Mettra tout son courage k sortir de la route,
« Où son âme longtemps se traîna dans le doute.
« Irait-elle mentir à ses convictions,
« Se courber sous le joug des superstitions,
« Adorer mille dieux et de bois et de pierre,
« Fétiches que le temps fait tomber en poussière?...
« Prêtresse des autels, je sais trop m'estimer;
« Dieu më paraît trop grand, et je sais trop l'aimer
« Pour croire que le ciel et la terre ont pour maître
« Un loup buveur de sang, qui ne se fait connaître
«■ Que par le mal, la haine, et ne soulève en moi
« Que l'effroi de son nom et l'horreur de sa loi.
« Regardez maintenant si mon âme abattue
« A le droit d'abhorrer vos dieux et leur statue.
— 15^
MARRIC
« Tiendra-t-on sans pâlir ces discours criminels
« Jusque sur ces débris des temples, des autels?..,
« 0 jour maudit ! devrai-je exciter nos prêtresses
« A diriger sur toi leurs torches vengeresses?
« Si les dieux l'exigeaient, malgré mon désespoir,
« Ma foi, de te punir, me ferait un devoir.
MÉDELLA.
« Est-ce donc un devoir de tuer ce qu'on aime ?
MARRIC
<i Je n'aime plus l'impie, et maudis qui blasphème.
MÉDELLA.
«• Moi je vous aime encor, vous qui me maudissez !
« De respect les enfants ne sont jamais lassés.
« Mais en vain mon amour vous plaint et vous pardonne,
« Quand je cherche le vrai que la terre abandonne,
« Un Dieu parle à mon coeur et je dois l'adorer!
« Astres, ciel radieux, je viens vous implorer :
« Oui, quelque soit le dieu caché qui vous conduise,
a C'est à vous d'éclairer ma raison indécise,
a D'offrir à mes regards cette limpidité
« Qu'exhale en sa splendeur l'auguste vérité.
MARRIC
« Et moi, c'est Teutatès, c'est Hésus que j'appelle !
« Vieilles divinités, je vous serai fidèle.
« Si je demeure seul, abandonné de tous,
« Je serai plus ardent à combattre pour vous.
« Qu'aux regards de Marrie vofire ardeur se révèle,
« Dans le sang étouffez le dernier infidèle.
-- 16 —
« Si vous restiez muets, à l'outrage soumis,
« L'homme vous croirait morts, vous voyant endormis !
« Il douterait d'un dieu qui ne sait se défendre.
« Le prêtre veut frapper, il se lasse d'attendre ;
« Pour rendre son éclat au pouvoir souverain,
« Sur ce trône d'éclairs montrez vos front d'airain. »
CHANT SECOND
L'APPARITION
L'écho répète au loin cet appel plein d'audace,
La foudre aux dards rougis a déchiré l'espace.
Marrie et Médella sentent sur leur cerveau,
Peser le dénoûment d'un prodige nouveau.
Ce n'est pas une erreur, car, d'un monceau de pierres,
Sort un être hideux aux livides paupières.
Monstre à la face humaine, il prétend étaler-
La majesté d'un dieu qu'on ne peut égaler ;
Mélange inexpliqué de singe et de Méduse,
Tout est mal, rien n'est bon dans sa forme confuse,
.De ce prétendu dieu, nul rayon ne jaillit,
Le prêtre avec effroi'se recule et pâlit.
MARRIC
« Hésus porte le glaive et Teutatès la foudre,
« Leur bras prompt à punir sait rarement absoudre,
— 18 —
« Mais leur regard, du moins, miroir d'immensité,
« Reflète le cachet de la divinité.
« Le tien pâle et meurtri cache un oeil terne et sombre,
« Oh ! tu n'est ni Hésus, ni Tarran, ni leur ombre !...
L'OMBRE.
« Je suis celui qui vient à la voix des mortels,
« Lorsque la soif du sang alimente leur haine ;
« Et qu'à leurs passions n'imposant plus de chaîne,
« Au délire des sens ils dressent des autels.
MARRIC.
« Ce langage, aux cris sourds, durant nos sacrifices,
« Jamais ne répondit au chant des aruspices.
L'OMBRE.
« Il te connaît, celui que tu ne connais'pas...
« Il voit l'ambition inspirer ton courage,
« Et sur la pitié répandant un nuage,.
« De milliers de captifs t'ordonner le trépas.
« Que t'importe, après tout, d'où provienne mon être,
« Si je veux seconder les efforts du grand prêtre,
« Et d'un passé meilleur rallumer le flambeau...
. « Diviniser l'orgueil, la colère, l'envie,
« Élever jusqu'aux cieux. la luxure assouvie,
« N'est ce pas -des humains te livrer le troupeau? .
« Va ! nous fûmes pétris d'une commune lave;
« Je sais aux passions, eulevant toute entrave,
« Dominer par les sens si ce n'est par. le coeur.
« J'enrichis le mortel de fureur et de haine ;
« Des maux de sa nature il croit briser la chaîne,
« Il devient mon captif quand il se croit vainqueur.
« Tu défends tes autels, je raffermis mon temple,
« Je veux que le Gaulois avec respect contemple
— 19 —
« Un pouvoir tout puissant, celui des voluptés !
« De la déesse Isis établissons le culte,
'« Faisons un dieu nouveau de la licence occulte ;
« A tes pieds ramperont tous les hommes domptés. »
Il n'est pas d'oeil farouche ou de voix glapissante.
Qui» des faibles humains ne capte la faveur,
Quand à l'ambitieux, que la fièvre tourmente,
Du festin envié l'on vante la saveur.
Dans ce repas glouton que l'intérêt prépare,
Le loup a des discours lumineux de raison;
On croit-à la douceur du léopard avare,
L'aspic à nous sourire a perdu son poison.
MARRIC
« S'il est vrai qu'en ton coeur l'esprit divin ruisselle,
« Si chez les Gais par toi ma grandeur se révèle,
« Sans amour, sans orgueil je ne pourrai te voir.
L'OMBRE.
« L'orgueil est un levier qui soulève le monde.
« Je me sens triompher sitôt qu'il me seconde,
« Sur la terre par lui j'établis mon pouvoir.
« A ton ambition je viens joindre la mienne,
« Afin que mon empire agrandi se maintienne,
« Et raffermisse en toi ce qu'on veut terrasser...
« Aux armes ! contre nous un ennemi se dresse,
« Du druide il voudrait compléter la détresse,
« Ma puissance le gêne, il prétend l'effacer !....
MARRIC.
« Quel est cet ennemi?
— 20 —
L'OMBRE.
« Vers la céleste voûte
« Que ton regard jamais ne dirige sa route ;
« Il m'en chassa jadis : sa gloire y resplendit !
« Ici-bas, chaque jour, sa puissance grandit ;
«. Le Christ de ses soldats couvre déjà la terre;
MARRIC.
« Teutatès est trop grand pour redouter la guerre,
« Sur le vieux sol gaulois ce Dieu reste inconnu.
L'OMBRE.
<I Quelle erreur! en ces lieux un apôtre est venu !
(( De son front dans nos bois on a vu l'auréole,
« Et j'ai tremblé moi-même au bruit de sa parole.
MARRIC.
« De l'effroi?... Pour les dieux est-il donc un danger?
« N'as-tu pas un moyen de chasser l'étranger?
L'OMBRE.
« Le voici! que la femme et le prêtre en délire,
« Mêlant dans leurs coucerts l'hymne à l'éclat de rire,
a Dansent en tourbillon souillés de sang humain.
« La terre s'enivrant de crimes et d'orgie,
« Présente au Christ vaincu sa surface rougie,
« Et ce Dieu, déjà mort sur un gibet romain,
« Remontant vers le ciel accablé d'épouvante,
« Abandonne ce monde à ma loi triomphante,
« Et l'homme sans appui tremblera sous sa main.
— 21 —
MARRIC.
« Le Druide jamais ne montra d'avarice
« A prodiguer aux dieux le sanglant sacrifice.
« Combien de condamnés faut-il du coup mortel ?...
L'OMBRE.
« Un seul ! c'est une femme à la forte parole,
« En elle est résumé le destin de la Gaule.
« Par un prêtre engendrée à l'ombre de l'autel,
« C'est du sang surhumain qu'elle tient dans ses veines,
« Aussi voit-on la croix et les aigles romaines
« Nous disputer, Marrie, ce coeur sacramentel.
« Prévenons leur désir ! à mon ardeur jalouse,
« Abandonne le corps de cette jeune épouse,
« Je terrasse le Christ et la Gaule est à nous !
MARRIC.
« Messager de l'Esprit, ai-je su te comprendre?
« Près de ma fille est-tu saisi d'un amour tendre ;
« Pour te mieux écouter Marrie est à genoux!
« Si Médella pouvait raffermir ta couronne...
« Elle appartient aux dieux et je te l'abandonne.
L'OMBRE.
« Je triomphe ! l'orgueil domine dans ce coeur.
« Licence, cruauté, voilà mes cris de guerre.
<( Au nom des dieux l'orgie envahissant la terre,
(( Frappe le Christ d'effroi, l'apôtre de terreur !
« L'homme, d'un mur d'airain subira la cuirasse,
« Et de mes volontés sur lui gravant la trace,
« A la croix, pour toujours, je ferme le sentier,
« Et place sous mon joug le monde tout entier. »
— 22 —
L'ombre fuit. L'arc-en-ciel, écharpe de lumière,
Étend sur l'horizon sa multiple lisière.
De livides vapeurs le soleil épuré
Projette ses couleurs dans l'espace azuré,
Mais le prêtre, ébloui du pouvoir qu'il espère,
A la douce pitié ferme son coeur de père;
11 regarde sa fille, et vient de ces vautours
Qu'on appelle les dieux, lui vanter les discours.
MARRIC.
« L'Éternel t'a choisie, oserais-je le croire?
« La fille de Marrie comprend-elle sa gloire...
« Sublime enseignement que donne le malheur !
« Quand un peuple succombe au poids de sa douleur,
« Quand son bras sans espoir laisse tomber les armes,
« La femme bien souvent vient essuyer ses larmes,
« Et relevant son coeur au-dessus du danger,
« Elle indique au vaincu l'heure de se venger !
« En ces jours décisifs, elle est, tout nous l'atteste,
« Des arrêts éternels le messager céleste :
« L'homme trouve en son sein à double puberté,
« Le berceau de la vie et de la liberté.
« Si tu veux des tyrans briser le joug infâme,
« Peuple, dans tes foyers dresse un temple à la femme !.
« Un dieu t'épouse, as-tu mesuré ta grandeur,
« 0 ma fille ?
MÉDELLA.
« Je n'ai que dégoût et froideur,
« Pour celui qui ne peut être l'esprit que j'aime.
« Loin de porter au front l'éclatant diadème,
« Dans l'orage et la nuit il nous est apparu.
MARRIC.
« ïeutatès à mes cris lui-même est accouru.
— 23 —

« Quand l'oracle a parlé, laisseras-tu le. doute
« A tes nobles penchants indiquer- fausse route ?...
« Le ciel s'ouvre ! Obéis. Plus splendide en son cours, -
« Le'soleil pour nos champs n'aura que d'heureux jours,
« Et les dieux aux héros se mêlant sur la terre,
« D'un nouvel âge d'or résoudront le mystère.
« Pour ton céleste hymen le lit est préparé,
« Sous le fer viens offrir ton sein de fleurs paré.
MÉDELLA.
« Qu'entend-je! sur l'autel, immoler Votre fille !
MARRIC.
« La mort est pour les dieux un banquet de famille,
« Et chaque homme à son tour, marqué par le destin,
« Joyeuxde cet honneur vient s'asseoir au festin.
MÉDELLA.
« Ah ! voile-toi, soleil qu'invoque son audace !
« La couche des époux où l'on marque ma place,
« C'est le tombeau !... Saisi d'un vertige de sang,
« Un père ose porter la main sur son enfant !
MARRIC.
« N'as-tu pas entendu? C'est Hésus qui l'ordonne!.. '
MEDELLA.
« Haine à celui qui vient quand l'orage noir tonne,'
« A celui qui répond à la voix des mortels,
« Lorsque la soif du sang alimentent leur haine,
« Et qu'à leurs passions n'imposant plus de chaîne,
« Au délire des sens ils.dressent des autels !
« Celui-là, je le fuis, ô mon père! et j'implore
« Le divin protecteur dont j'entrevois l'aurore. »
— 24 -
Les sentiments humains allaient rester vainqueurs.
Le.père, à Médella, répondait par des pleurs ; >
Mais un Gaulois accourt, et ses cris d'épouvante
D'un coeur mal apaisé réveillent la tourmente.
LE GAULOIS.
« Prêtre, sur nos autels plane un danger nouveau !
o L'on voit de légions se couvrir le coteau,
« L'ennemi nous attend ; la lutte est imminente...
MARRIC.
« Aux armes !... de Marrie ne trompez pas l'attente.
LE GAULOIS.
« A cet appel le glaive a déjà répondu ;
« Mais un sang précieux doit être répandu.
MARRIC.
« Comme on fait un bourreau, les dieux font-ils un père ?
LE GAULOIS.
« Eh quoi! vous hésitez, pontife téméraire!
« L'ennemi nous entoure, un énergique effort
« Pourra seul arracher nos soldats à la mort.
« Quand le guerrier combat, rendez les dieux propices,
« En livrant la victime au fer. des sacrifices !
MARRIC.
« O tendresse! ô devoir! c'en est fait, prenez-là!...
« Le prêtre n'est plus père, il livre Médella...
MÉDELLA.
« C'est trop d'iniquité ! dans mon coeur se déclare
« Un sentiment d'horreur contre ton dieu barbare!
— 25 —
« Père plus fanatique, hélas ! que criminel,
« Penses-tu par le meurtre apaiser l'Éternel?
« Puisse.le roi du jour écarter les ténèbres
« Qui voilent ta raison de nuages funèbres.
« Quelque soit le moyen dont Dieu veut se servir
« Pour suspendre tes coups, je saurai le bénir! -
« Je suis jeune, je veux aimer, combattre, vivre, 3(j!
« J'ai soif d'un avenir dont le parfum m'enivre, ,)V
« Non pour cueillir l'ivresse offerte à mon ardeur ;
« Mais pour sonder mon âme, en voir la profondeur,
« Et, dissipant la nuit, découvrir la lumière.
LE GAULOIS.
« Quel tourbillon lointain soulève la pôusière ?
« Le cliquetis du fer se mêle au bruit des. pas";
« Conjurons le péril en hâtant son trépas. »
Prêtres, bardes, soldats saisissent l'héroïne,
On l'emporte : un couteau brille sur sa poitrine,
Mais un cri de terreur succède à ce transport. ,
Les Romains, des Gaulois paralysant l'effort,
Du camp qui les sépare ont franchi la limite,
Et l'aigle prend son vol sur la ville maudite.
A leur tête s'élance un fier centurion :
C'est Probus, du devoir ardente expression.
Le tumulte est au comble.
LE GAULOIS.
« Arrête ! téméraire !
« Laisse aux dieux redoutés leur dernier sanctuaire ;
« Un père offre sa fille à la rigueur du sort...
PROBUS.
« Et moi, son ennemi, je l'arrache à la mort !...
— 26 —
« Toujours du sang humain pour nourrir votre idole !
« Un prêtre d'un bourreau peut-il jouer le rôle?...
« Peuple insensé qui veut, pour calmer le destin,
« A ses faux dieux servant un horrible festin,
« Dans le sang de ses fils, incroyable délire,
ci Cherchez l'esprit vital que le ciel lui retire !
« Détachez la victime et brisez ces autels.
« Vous, Druides, tremblez ! ces rites criminels
«Vous seront interdits... Relève-toi! victime,
« Ne crains plus le courroux du prêtre qui t'opprime,
« Le Romain te protège...
. MÉDELLA.
« Ah! je suivrai tes pas, •
« Dieu, pour me délivrer, daigne employer ton bras. »
Le robuste Romain enlève la prêtresse !
Sous ce double fardeau son coursier se redresse ;
1 s'élance, il franchit Vatès (1), dolmen, Gaulois,
Libre dans ses élans, hennit au fond des bois,
Et, prompt comme l'éclair, dans la ville romaine,
Transporte la Gauloise à l'abri de leur haine.
(1) Prêtres gaulois de second ordro.
CHANT TROISIÈME
LE PALAIS ROMAIN
Loin de nous les forêts, les dolmen, les Druides,
Et la mort s'installant sur des débris arides.
La cité des vainqueurs étale à nos regards
Le luxe éblouissant d'un palais des;.Cé6ars.
Le Romain a dressé sa demeure superbe,
Non loin des murs gaulois couverts de lierre et d'herbe.
Oublions ces tombeaux, disons-nous, lé Romain
Ne porte que des fleurs et de l'or dans sa main.
L'aqueduc colossal, traversant les campagnes,
Sur ses pieds de granit joint Ja ville aux montagnes;
Les jardins odorants ont remplacé les bois,
Du torrent vagabond l'homme a changé les lois ;
Il verse lentement aux champs que le blé dore,
L'eau limpide des lacs que la terre dévore ;
— 28 —
Les arbres épineux fuient devant les moissons,
Le loup est sans abri, le blaireau sans buissons,
Le luxe a tout changé ; la naïade folâtre
N'a plus, pour se baigner, que des vasques d'albâtre ;
Le soldat laboureur au désert défriché,
Prolonge ses sillons sur le coutre penché.
La fortune sourit à ses travaux rustiques...
L'édile couvre d'or les temples, les portiques,
Et des lambris de cèdre au sommet des frontons,
Fait courir les métaux précieux en festons.
Sur les pavés où luit la riche mosaïque,
Le patron fastueux déroule sa tunique ;
Et le monde à ce point se transforme en tout lieu,
Que l'homme habité un temple et qu'il se croit un dieu.
Dans un de ces palais, Médella fugitive
S'abandonne aux transports de son âme' naïve.
Ce Forum, ces remparts, cette vaste cité
Dont chaque bloc géant vise à l'éternité ;
Ces théâtres, ces bains, ces arènes sublimes.
Où le dieu des plaisirs a creusé ses abîmes;
Colonnades de sphinx, parlez, n'est-ce point là
Le monde tout nouveau que rêvait Médella?...
Son esprit enivré de ses magnificences,
Du fanatisme obscur ne sent plus les. offenses.
Elle croit respirer l'air pur qu'elle espérait...
Illusion d'un jour qui brille et disparaît !
Près d'elle un courtisan à la voix caressante,
Fils d'un monde qui sombre et rit dans la tourmente,
Le regard sur son front célèbre avec amour,
L'aveugle orgueil nourri des pompes de la cour !
Vert rameau de Lucrèce anté sur Épicure,
Du cynisme des sens effrayant la nature,
Il prête les dehors de la froide raison
— 29 —
Aux vices dont il verse à longs traits le poison.
Pour lui tout est calcul, l'amour comme la haine;
Il s'est fait un troupeau de la famille humaine.
Valet d'un gouverneur, secrétaire, histrion,
Mais portant un volcan en lui, l'ambition,
Il a vu Médella, et la trouve si belle,
Que tout son avenir il le fonde sur elle !
Avenir d'amour ? Non !... avenir de pouvoir.
Pour tomber à ses pieds, que faut-il donc? la voir !
Probus l'avait ravie, Amitus la lui vole,
Et chez le proconsul lui réserve un grand rôle.
Il l'installe au palais... Au feu de son regard
Le gouverneur blasé se ranime... un peu tard;
En cette ardeur forcée, usant son existence,
Du lâche proxénète il comble l'espérance ;
Maître de lui par elle, Amitus de son or
Saisira le levier, et, prenant son essor,
L'ancien valet, montant le char de la fortune,
De faveur en faveur atteindra... dieu Neptune !
Dominateur des flots, des vents, des mers sans bord»
Écarte l'ouragan, pousse-le vers le port !...
■AMITUS.
« La beauté, jeune fille, est un noble apanage,
« D'un sourire elle tient le monde en esclavage,
« Et fait trôner la femme au-dessus des Césars.
MÉDELLA.
« Pourrais-je à ces hauteurs élever mes regards?
<i Ce serait transformer ma défaite en victoire.
AMITUS.
« Oui, car la volupté doit remplacer la gloire.
« Qui pourrait de Vénus, arrêtant les succès,
— 30 —
« Du trône universel lui disputer l'accès.
« Pour l'empire des sens la terre est trop petite,
« Le Styx même, pour lui n'est pas une limite ;
« Et s'il était un monde au-delà du, cercueil,
« Quel autre que Vénus en ouvrirait le seuil.
MÉDELLA.
« Que me fait ta Vénus ! l'ancienne Druidesse
« Peut aimer Agathon sans être sa maîtresse ,
« Mon ascendant moral a su le dominer.
« C'est à lui d'obéir quand je veux ordonner.
AMITUS
« Toi commander chez nous ! quand Jupiter lui-même,
« Abdiquant son pouvoir, quitte le diadème ?
MÉDELLA.
« Qu'entends-je ! le Romain méprisant ses autels,
« Se dresse insolemment contre les immortels \-
« Où régnent donc les dieux qui dirigent le monde?
« En vain ma voix appelle, en vain mon regard sonde.
« Possédant les secrets de la Divinité
« Rome, au cieux, disait-on, ravit l'éternité ;
« Sur un axe immuable asseyant son empire,
« Elle enlève au destin le pouvoir de détruire ;
« Elle a brisé la faulx du temps par un décret ;
« Voilà ce que mon coeur me disait en secret.
« Nouvelle illusion !... Faut-il, terre maudite,
« Loin de ton faux soleil, hélas ! prendre la fuite,
« Et chercher la grandeur et le vrai dans ce port,
« Où le dernier réveil nous mène après la mort.
AMITUS.
« J'admire ce rêveur, dont la folle espérance
. - 31 -
« D'un séjonr immortel évoque l'existence,
« Qui pense du trépas déchirer les réseaux,
« Et d'Atropos gaîment provoque les ciseaux ! .
. MÉDELLA.
« Quoi! non content d'avoir détruit dans celte vie
« La valeur, la vertu, votre haineuse envie -
« A l'homme malheureux veut enlever l'espoir
« D'un meilleur avenir?... S'il meurt pour son devoir,
« Les dieux ne pourront-ils honorer son courage?
AMITUS.
« L'homme aura du néant l'éternel apanage l
« Que cherche-le soldat fatigué?... Le repos.
MÉDELLA.
« Le néant!... Un mortel, de ce fatal propos, •
« Ose, quand Dieu l'entend,'prononcer le blasphème?
AMITUS.
o Si de tes arguments la dignité suprême
« Réveillait nos penseurs de leurs vastes travaux,
« Ils riraient à tel point de tes codes nouveaux
« Que l'Olympe ébranlé croulerait en poussière...
« Tu t'égares, enfant, comme si la lumière
« N'avait chassé l'erreur, éclairé les esprits,
« Comme si nos rhéteurs n'avaient, dans leurs écrits,
« Hercules de l'idée, employé leur massue
« A frapper l'hydre un jour du fanatismê'issùe;
« A saisir dans leurs bras l'Antée injurieux, •
« Né de la folle erreur qu'il existe des dieux !
« Vieux Saturne étouffé dans ta propre impudence
« Que dis-tu, quand César, de sa mâle éloquence,
« Déclara que la mort dévorait le passé?...
- 32 -
MÉDELLA.
H De l'ath'ée à mes yeux l'empire est effacé !
« Quand les dieux, quelque faux que soient ceux delà Gaule,
« Près d'eux ont convié notre âme qui s'envole,
« Il montre en son erreur un tel aveuglement,
« Qu'on n'en sait pas gémir, mais rire seulement. »
La Gauloise mêlant le dédain au sourire,
Foudroya d'un regard la sotte vanité
De ce fou, repoussant dans son triste délire,
L'indispensable appui de la Divinité.
Flotille du désert, quand une caravane,
Au sein des flots de sable a longtemps louvoyé ;
Quand le chasseur de buffle, à courir la savane,
Dans les sentiers obscurs s'est au loin fourvoyé ;
Quand l'un et l'autre, hélas! tombant de lassitude,
Ont épuisé leur force à sonder l'horizon ;
Quand l'homme seul, perdu dans cette solitude,
A combattre la faim épuise sa raison;
Lorsque, dans le désert, les mornes équipages
De l'étoile polaire ont perdu le fanal,
Lorsque le Sahara, à leurs yeux, sans rivages
S'étend, vaste et. brûlant, sans palmier, sans signal,
Le chamelier mourant que la soif décolore,
Fatigue en vain son oeil à trouver l'oasis ;
Il se courrouce alors contre Allah qu'il implore,
Et regrette d'avoir quitté le puits d'Isis.
Miracle ! tout à coup sur les cactus rayonne,
Le cristal argenté d'un lac moiré d'azur,
, Le nénuphar fleurit, d'aimée un chant résonne.
Le voyageur sauvé redouble d'un pas sûr.
Quel Moïse a remis Israël,sur la route ?
— 33 —
De sa baguette il fait jaillir l'eau du torrent,
Au puits d'Ébron, Agar peut boire goutte à.goutte,
Dans Stohar. (1) épargné s'abrite Loth errant.
Telle aussi, Médella, dans sa brûlante extase
Du désert de son coeur a cru franchir les bords.
Se délivrant enfin du doute qui l'écrase,
Elle croit du bonheur avoir atteint les ports ;
Mais cette eau du rocher, ce lac au vert rivage,
Ne sont pour elle, ainsi que pour les chameliers, '
Qu'un mensonge des sens, un vaporeux mirage,
Cachant un précipice au sein des noirs halliers.
Tout à coup, sur le seuil fixant un oeil avide,
Médella d'un Gaulois voit le pied vigoureux
Froisser la mosaïque, et, circulant sans guide,
Souiller les meubles d'or de son sagum poudreux.
Le loup noir dorît la peau recouvre ses épaules,
Eût, vivant, le regard moins ardent que le sien ;
Pour trouver 1m meuegme à cet enfant des Gaules,
Il faudrait évoquer Pyrrhus l'Épirien.
Le jeune Jouveteau compte seize ans à peine,
Mais en lui la nature a mis tant de valeur,
Qu'on croit sentir de loin sa juvénile haleine,
Du foyer de son sein exhaler la chaleur.
MÉDELLA.
« Qu'ai-je vu! !.. Ménorix, mon Soldule (2), mon barde,
« Comment de ce palais as-tu franchi la garde?
MÉNORIX.
' « Est-il rien d'impossible à qui fait son devoir.
« Les périls sont-ils rien quand on veut te revoir...
(1) Ville où Loth se réfugia après la destruction de Sodôme.
(2) Soldule, page, écuyer, dévoué jusqu'à la mort.
— 3û —
MÉDELLA.
« Pourquoi fuir nos forêts ?
MÉNORIX.
« Demande à ton absence.
MÉDELLA.
« Je cherche un sort meilleur.
MÉNORIX.
« Je cherche ta présence.
MÉDELLA.
« La Gaule est en péril!... Ton devoir n'est-il pas
« Le fer vengeur en main de courir aux combats ?
MÉNORIX. .
« Ah ! ne réveille pas l'amour de la patrie !
« N'impose pas la honte à mon âme meurtrie.
MÉDELLA. ■ '
« Va, la Gaule t'attend.
MÉNORIX.
« Ma Gaule est toute en toi!
« Je ne vis, tu le sais, que pour suivre ta loi.
e J'appris de mes parents à mourir pour te plaire.
« L'un périt bien heureux : il défendait ton père!
« Un autre, ne pouvant survivre à ton aïeul,
« Voulut, encor vivant, partager son linceul;
«. Mes aïeux pour les tiens prodiguèrent leur vie ;
« Mourir en te voyant, telle est ma seule envie.
— 35 —
« Mais le sort "à ce point se montre injurieux,
« Que pour te poignarder il me pousse en ces lieux. »
La Gauloise frémit, et, contre le barbare
Implore en s'éloignant le secours d'un dieu lare ;
Mais du Soldule ému, les regards attendris,
Mieux que les dieux romains ont calmé ses esprits.
Étrange passion ! l'enfant dans son délire,
De poignard et de mort parle avec un sourire. '
MÉNORIX.
« Nos guerriers dispersés, nos prêtres furieux,
« Attribuant leur chut,e à la rigueur' des dieux, '
« Et la rigueur divine au rapt de la prêtresse,
« Contre elle ont déchaîné leur haine vengeresse.
« L'assassin désigné vers toi portait la mort...
« —: Arrêtez! ai-je dit, appaisez ce transport.
« Pour veiller sur ses jours je fus placé près d'elle,
« G!est encor la sauver que frapper l'infidèle. ■
et De ce poignard sacré, puissé-je prévenir
« L'es crimes qu'en son sein prépare l'avenir !... »
« J'agite dans ma main le fer qu'on te destine,.
« Mon coeur, comme un lion, bondit dans ma poitrine,
« Je pars... mais je te vois, et loin de te punir,
« Je ne sais que trembler, t'admirer, te bénir !
AMITUS.
te Dans ces vagues projets, que prétend ton audace?
MÉNORIX,
« Arrêter de mon bras quiconque la menace,
AMITUS,
« La captive au palais est eu sécurité* » ,
— 36 —
Captive!... de ce mot l'outrage immérité,"
Dans le coeur,des Gaulois allume la colère.
Amitus a pâli sous leur regard sévère.
Ménorix, furieux, reprenant son poignard,
Demande en gémissant s'il est venu trop tard !
De son sourire ami Médella le rassure :
Les chaînes, à ses bras, n'ont pas fait de blessure.
MÉNORIX.
« Que les dieux bienveillants daignent te protéger,
« Je reste pour te voir, te plaindre ou te venger !
AMITUS. •
« Calme les vains transports d'un amour qui s'égare.
« Le proconsul arrive, et, de plaisirs avare,
« 11 n'admet au palais que les fronts empressés
« A se couvrir de fleurs et de pampres tressés.
« Le pas faible, traînant le mal qui le dévore,
« Il veut que la folie, aux doux reflets, colore
« Ses tristes jours d'ennui que la parque a comptés. •
MÉNORIX.
« Et c'est là votre chef, ô Romains indomptés!... »
Reprend le jeune Gai, voyant au lieu d'un homme,
Se traîner à pas lents un livide tanlôme
Dont le pâle incarnat, sous la peau laisse voir
Les rouages usés qui le font se mouvoir?
Agathon apparaît, et son bras qui vacille,
Emprunte le soutien .d'un courtisan docile.
Ses trente-cinq printemps flétris par les plaisirs,
Sous l'oeil de Médella renaissent aux désirs. ,
Fleur brillante autrefois, par le vent arrachée, .
Elle perd ses-couleurs sur le roc desséchée.
— 37 —
' Cette lige sans vie, espère vainement
Se rattachant au sol, retrouver l'aliment.
Le rayon de soleil qui d'abord la ranime,
La brûlera bientôt de la tige à la cîme.
L'athéisme glacé, précipice d'oubli,
Dans le vide sans fond a tout enseveli;
Sur le sol renversé, le vieux rameau sans sève,
De ses illusions perdra même le rêve...
Du sceptique Amitus poursuivant le discours,
Agathon pour son compte en achève le cours.
AGATHON. '
u Oui, je sais obliger le bonheur à me suivre.
« Que des vieilles erreurs l'esprit fort nous, délivre !
« Si le monde conquis existe pour nous seuls,
« Sur les dieux supprimés jetons d'épais linceuls;
« Et que nos yeux, doués d'un mépris salutaire,
« Ne daignent regarder le ciel qu'avec colère.
« Mais ce regard peut-il n'être pas tendre et doux,
« Alors que Médella s'incline à mes genoux?
« Dans le dernier combat, par nos soldats ravie,
« Probus à son pouvoir la croyait asservie ;
. « De. trôner à ma cour lui réservant l'honneur,
« J'ai su revendiquer mes droits de gouverneur.
« Je la tiens! Jupiter, admire ma puissance,
« Les astres, à ma voix, rendent obéissance :
« Vainqueur, au ciel'gaulois-je ravis le plus beau!
' MÉDELLA.
« Toi vainqueur ! ce discours me semble assez nouveau.
?i N'est-ce pas Médella qui retient la victoire
« En révélant l'amour, la valeur et la gloire,
« A qui'ne connaissait que débauche et repos?
3
— 38 —
.AGATHON.
« On dirait des bergers grondés par leurs troupeaux !
« Il est temps d'abdiquer cette fierté vulgaire;
« Ta charge, parmi nous, se borne à savoir plaire,
, « A verser le nectar, à partager nos jeux,
« A réchauffer mon sang de ta prunelle en feux.
« Trop longtemps on te vit adresser la parole;
« Au chêne de Hésus, sourde et muette idole
« Qui prenait, pour répondre à tes embrassements,
« Aux chouettes leurs cris, aux loups leurs hurlements,
« Et recevait, dit-on, les baisers des prêtresses
« Dans ses rameaux touffus, brûlés par leurs caresses.
« A priser la beauté je m'entends un peu mieux;
« Je vais sur leur autel remplacer les faux dieux ;
« Et courbant à nos pieds la jeune druidesse,
« Donner une autre Hébée à ma céleste ivresse!..,
De ce cynisme impur, Ménorix irrité
Venge par ce discours sa flère dignité.
MÉNORIX.
« Romains, j'avais chez vous porté mon pas sauvage,
ce Pour voir le despotisme anté sur l'esclavage.
<i Médella dans nos bois courait quelque danger,
« Le nom de son péril n'a-t-il fait que changer ?
« Nos dieux la veulent morte,.et les vôtres, impure!
« Dois-je, en la poignardant, prévenir sa souillure?...
AGATHON.
« Quel est ce Gai, qui montre au palais du vainqueur
« Cette fierté sans borne et ce regard moqueur?
MÉDELLA, ,
« Le Gaulois ne connaît qu'un pouvoir, son courage ;
« Aux lauriers qu'il cueillit, YOS dédains font outrage,
— 39 -
« Si vous êtes Romains, employez vos loisirs
« A célébrer la gloire, et non pas les plaisirs;
« A faire dire à tous : la valeur et l'audace
« Devant l'aigle et la louve ont déblayé l'espace ;
« Les Romains d'autrefois, dans leurs ambitions,
« Mettaient au rang des dieux le fer des légions (1),
AGATHON.
« Du fer! qu'en ferions-nous ? le monde est tout à Rome.
« Sous le ciel éton'né, voit-on un peuple, un homme,
« Qui ne courbe le front?
MÉDELLA. "
« Mensonge ! Sous vos pas
« J'en connais par milliers qui ne s'inclinent pas.
« Je croyais voir chez vous le calme et la puissance,
« Ne doisje y rencontrer que l'aveugle jactance?.',.
AGATHON.
ci Chacun a ses exploits... J'ai conquis les plaisirs,
« A déguster l'amour employé mes loisirs.
« Ordre aux méchants d'aimer, aux rhéteurs de se taire,
o A tout être animé de suivre l'art de plaire.
« Médella, de nos jeux apprenant le pouvoir,
« Aux sujets de Vénus dictera leur devoir.
SIÉDELLA.
ce Crois-tu par l'athéisme, anté sur la paresse,
« Réveiller des Catons les vertus en détresse,
« Et de vos siècles d'or renouveler l'ardeur? .
AMITUS.
« De ces jours_arriérés regrettable splendeur!
(1) Une des plus anciennes divinités du Latium était représentée
par un fer dé lance.
— ÛO — . .
« Les consuls, préparant une dot à leurs filles, • ,
« S'abreuvaient d'onde pure et mangeaient des lentilles;
ci Lucrèce, du troupeau dévidait la toison ;
« Dentatus labourait, et faisait la moisson;
ci Le chaste Collatin; couché sur la pelouse,
« Balançait les enfants de sa fidèle épouse ;
« Temps digne de regrets pour les sots d'aujourd'hui,
ci Dont l'antique vertu dresse un temple à l'ennui.

MÉDELLA.
« Comment pour, le passé n'aurais-je pas de larme,
« Quand de mes rêves, d'or tout dissipe le charme,
« Quand l'orgueil sans motif, le vice dépravé
« Trônent dans les palais, ro.ulent sur le pavé ! '
. « Quand sous tes lambris d'or tu m'offris un asile] ■
« Tu ne savais donc pas, qu'à mon appel docile
« Le ciel, voyant le joug qui sur moi s'étendrait,
« De mes yeux obscurcis enfin l'écarterait ?
AGATHON.
« J'éprouve à»ton aspect quelque chose d'étrange !
« Je devrais mépriser ce stupide mélange
« De superstition et de mâle fierté ;
« Troublé par ton regard, je sens la liberté
« De ma raison, rester interdite et confuse.
- AMITUS.
« A reprendre son rôle, Agathon se refuse ?...
« Quand.une femme vient, le trouble dans la voix
« Lui parler non d'amour, mais de songe et d'effrois,
ci II devrait la'punir !
' AGATHON.
« Ah! tu vois ma colère! ,
- m —
AMITUS.
« -Mais.un pouvoir secret suspend ton'bras sévère.
« Te souvient-il d'Antoine?...
. ■ ' % ■ AGATHON.'
* ci Ah ! loin de moi l'erreur
« Qui le fit se tuer, victime de son coeur !
« Ne t'exagère pas le trouble qui m'agite ;
ci Contre une femme altière, ami, l'orgueil s'irrite :
« Mais puis-je, froidement, imposer mon courroux
« A celle que le sort incliné à mes genoux.
AMITUS.'
« La superstition revêt plus' d'une forme !
« L'homme esclave, au désert, d'un fétiche difforme,
« Pour l'humaine beauté brûle ailleurs son encens.
AGATHON.
« Je ne subirai plus l'aveugle joug des sens.
« Des plaisir de l'amour, .si j'aime à me repaître^
« Loin de leur obéir je leur commande en maître ;
« Et quand la volupté répond à mon espoir
« La femme est un jouet, et non pas un pouvoir. »
La captive écoutant ces phrases insensées,
Allait du proconsul flageller les pensées,
Quand le centurion, son fier libérateur,
Le pas précipité, le regard scrutateur
Entra dans l'atrium, où Médella surprise, .
Avec honte, pleurant sa nouvelle méprise,
Sentait se réveiller les jours de désespoir.
PROBUS
« Je dois au proconsul rappeler son devoir.
« Cette jeune gauloise à mon foyer ravie,
— -42 —
a Appartient à moi seul, en dépit de l'envie :
« Et je viens, fort du droit par ma valeur acquis,
« T'arracher un butin que mon glaive a conquis. »
Un butin !... à ce mot la Gauloise outragée,
Se demande en quels lieux elle s'est engagée !
Le monde n'offre-t-il, à ces vingt ans flétris,
Qu'un joug déshonorant, la honte, le mépris ?
Doit-elle regretter, dans ce dédale infâme,
Le trépas qui du moins n'eût pas souillé son âme ?..
Les Romains jusqu'alors restés sourds à ses cris,
Au bruit dé ces débats sentent leurs coeurs aigris.
Agathon, d'un, regard veut foudroyer l'audace
"De- Probus, qui le cite à sa barre et menace.
AGATHON.
« Qui peut du proconsul braver l'autorité ?
PR0BUS.
;< Moi! car j'invoquerai l'honneur, la probité.
« Ces vertus te l'ont dit : respecte cette femme;
« Son courage l'absout et ma voix la réclame ;
« C'était pour la sauver, que mon bras l'enleva,
« Pour la déshonorer le tien la réserva !
« Le ciel n'obéit pas encor à ton. caprice,
« Et du prêteur je cours invoquer la justice. »
.Par ce noble discours, Ménorix inspiré,
Se sent vers qui le tient vivement attiré.
MÉNORIX.
« Généreux ennemi, qui comprends ma souffrance,
«Accepte cette main, et rends moi l'espérance !
« Pour sauver Médella, réunis tous les deux,
« Nous saurons l'arracher à leur coupables feux.
— 43 —
« Les" dieux sont avec nous, soyons leur interprête,
« Les projets des méchants glisseront sur sa tête!... »
Probus ému répond à l'appel du Gaulois,
PllOBUS.
« De la noble pudeur, il reconnaît les lois, "
« Agathon, ce vaincu, dont la main vengeresse
« Vient, jusqu'en ton palais, réclamer la prêtresse.
« Et quel dessein l'arma de ce fer meurtrier?
« Celui d'un .coeur jaloux, à l'amour tout entier;
ci Pour sauver son amante, il brave l'esclavage,
« Juge de la hauteur qu'atteindra son courage ?'
AGATHON.
« ,C'est donc un grand pouvoir, ô Probus, que l'amour 1
PROBUS.
« Oui, mais dans vos palais il ne voit plus le jour.
AGATHON,
« Qu'en sais-tu? Cet enfant que célébra Catule,
. « Qui soumit Jupiter et régna sur Hercule,
« A la cour d'Agathon serait-il déplacé? ■ •
PROBUS.
« Par un dieu plus brutal il s'y voit remplacé,
« Ce nouveau dieu des corps^ne laisse rien à l'âme. »
Contre un semblable arrêt le proconsul réclame,
Et pendant qu'Agathon, inquiet, agité, '
Sur Probus abaissait un regard irrité,
Seule la druidesse obtenait son sourire, .
Sa voix, pour elle, avait la douceur dé la lyre, .
— hh —
AGATH0N. '
« Il est trop tard, la femme appartient à Vénus,
« Et de subir ses lois lés moments sont venus ;
« Le temple est disposé pour la fête erotique,
« La danseuse de Tyr parfume sa tunique ;
« Le soleil dans les airs répand la volupté !
« De la gauloise, amis, fêtons la royauté,
« Mieux que Probus, je sais estimer l'inhumaine,
« Il veut la rendre libre, et moi, je la fais reine!
PROBUS.
« Que ne l'ai-je plutôt, libertin envieux,
« Quand tu la réclamas, égorgée à tes yeux.
AMITUS.
« Amis, loin des rhéteurs fêtons les lupercales,
« Que du temple au palais courent les saturnales.
« Rendons l'Olympe entier jaloux de nos festins.
PROBUS.
« Des fêtes !... quand le prêtre évoquant les destins
« Dans le coeur des taureaux lit un fatal présage?
« Quand l'idole sacrée a voilé son visage,
« Quand son oracle, â peine, ose parler tout bas?...
AMITOS.
« Qui ne l'excuserait d'éviter ces débats,
« Après les faux décrets qu'il dut en toute langue,
« Aux ordres du pontife arranger en harangue ?
PROBUS.
« Si nos dieux sont muets, les peuples indignés
« Au tribunal vengeur vous tiennent assignés.
« Romains, vous élevez un temple à la licence?
,« Le Gaulois prend son glaive et l'offre à la vengeance !
_ 46 -
« Les dieux, n'entendant plus que cet adorateur,
« Réservent pour lui seul leur regard protecteur.
AGATHON.'
« La lutte-est inégale ! en semblable occurence
« Ce réveil de Brennus trouble ma conscience.
« Chez un peuple barbare, il appartient aux dieux,
« En effet, d'appaiser les cris séditieux !
« Oracles, parlez donc, sinon, dans la rivière
« Je plonge, avant.ce soir votre image grossière...
PROBDS.
« Tu semblés prendre à coeur, d'imiter les Titans.
« D'escalader le ciel, athée, il n'est plus temps; ■
a Car tu n'es qu'un mortel à la face incolore,
« Et dans l'Etna sans fondEgéonbrûle encore...
« Rappelle-toi Xerxès, que la mer engloutit !
AGATHON.'
« Probus, ta folle audace approche du délit,
« Je suis le gouverneur.. . • •
PROBUS.
« 11 est plus téméraire
« Au consul d'outrager l'éternel tutélaire,
« Qu'il ne m'est interdit de parler sur ce ton,
« Pour dicter son devoir au consul Agathon!
<c Celui qui dans la foi puise son assurance,
(( Peut des rangs mépriser la vaine différence ;
« Si la-Gaulois armé, priant les immortels,
« Réclame Médella ravie à ses autels,
« Que ne fera-t-ibpas pour- venger la prêtresse,
« Quand vous l'aurez flétrie en votre folle ivresse?
« Qui protège le faible, aura le ciel pour lui,
« Crains le peuple qui dit : « Le-jour vengeur a lui!.
3.
— m —
Médella s'attendrit. Un vainqueur de la Gaule
Prend ainsi sa défense ; il la plaint, la console !
MÉDELLA.
« Non, ce n'est pas dans Rome, ami, que ton grand coeur
« A pour la liberté puisé sa noble ardeur.
« Le chant guerrier du barde a bercé ta jeunesse,
« Et tu suças le lait de quelque Druidesse.
PROBUS.
« Ta fierté sur mon front évoque un jour serein.
« Quand la valeur chez nous meurt sous un ciel d'airain,
« Quelque soit son asile, on est heureux encore, •
« Dans un autre climat de revoir son aurore.
« Rome, tu crois ravir leurs trésors aux vaincus ;
« Us sont victorieux, ils t'ont pris tes vertus! »
La Gauloise l'écoute, et- ce discours l'inspire,
Elle se livre entière au pouvoir qui l'attire
Vers le centurion, dont la noble fierté
Semble, aux temps primitifs, rendre leur puberté.
" MÉDELLA.
« Je puis donc contempler enfin un'homme en face !
« Un esprit inconnu, descendant de l'espace,
« Voulut, le savais-tu, devenir mon époux;
« Je refusai, rêvant d'un avenir plus doux.
« Ah! je berçais mon coeur d'un espoir légitime,
« Puisqu'en cet heureux jour j'ai conquis ton estime.
PROBUS.
« Médella, que veux-tu?
MÉDELLA.
« Te dire : Viens! suis-moi!
— 47 -
« Fuyons loin de ces murs.
PROBUS.
« Quitter ces Lieux, pourquoi?...
MÉDELLA. #
« Je voudrais, nous cachant, dans un désert sauvage
« Contempler à loisir, dans ton ferme courage,
« Le reflet surhumain que j'ai longtemps cherché,
« Mais que l'homme n'a plus dans son coeur desséché.
PROBUS.
« J'aime ce regard fier des filles de la Gaule !
« Il me rappelle, hélas ! celui qu'au Capitule,
« Aux grands siècles romains montrèrent nos aïeux.
« Mais calme ce transport. Ce n'est pas en ces lieux,
« C'est sur le Quirinal, c'est du temps de Clélie,
« Qu'il fallait recevoir le jour,,.
MÉDELLA.
« Quelle folie!
« Médella, malheureux, ne t'aurait pas connu'... »
«
Voyant traiter ainsi son amour mis à nu,
La Gauloise s'en va, cachant sa peine amère,
A part, boire des pleurs qu'on dérobe à sa mère..,..
Cependant Amitus, au livide incarnat,
S'occupe de plaisirs comme d"un attentat,
Et de la volupté, le démon qui l'égaré,
Souffle dans Agathon la fougue'du barbare.
■AMITUS. ■' -
« Ainsi qu'un faible enfant, tu te laisses braver ;
« Probus, et ce Gaulois oseraient t'enlever
— A8 -
« Une femme éclipsant Vénus, Léda, Latone,
« Et qui rallume en toile feu qui t'abandonne?
. . ' AGATHON.
« Non ! non, je suis Romain, l'univers est à nous,
« Je ne céderai pas devant ces coeurs jaloux.
« A moi, mes courtisans.! portez au gynécée
« Celle que l'on dispute à mon âme oppressée ;
« Je veux rendre, en ce jour, notre Olympe envieux ;
« J'ai ma Vénus aussi, je suis au rang des dieux ! »
A ces mots, de valets la foule qui vacil'e,
Entoure Médella, comme un socle immobile.
Probus veut la défendre, on le tient à l'écart ;
Le jeune Gai accourt, on brise son poignard ;
Mais la Gauloise parle, et sa mâle assurance
Aux Romains interdits impose le silence.
MÉDELLA.
« Hommes, qui de la force abusez contre moi,
« Des serpents du désert suivez-vous donc la loi?
o Proconsul assez grand pour flétrir une femme,
« Le Styx et non l'Olympe a-t-il formé ton âme,
« Et ta mère aurait-elle, en te donnant le jour,
« Placé l'amour des sens plus haut que l'autre amour ?
« Vous prenez vos poignards, vos glaives, que m'importe!
« Que fait au sentiment le fer d'une cohorte.?...
« Vous appelez sur moi le Dieu des voluptés :
« Moi, j'oppose l'amour à vos iniquités !
o L'amour pur, sous ses lois plaçant la terre entière,
« De ses feux éternels transforme la matière;
« Et dans ces bras, cherchant mon salut contre vous,
« Je brave impunément votre injuste courroux. »
Dan* ce transport du coeur qui flétrit leur injure,