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Les Confidences de la poupée... par Timothée Trimm (Léo Lespès)

De
80 pages
librairie du "Petit journal" (Paris). 1867. In-4° , 68 p., fig., couv. ill..
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AUX PETITES FILLES DE LA FRANCE
DE LA.
POUPEE
\<y ÈÊkk)&op.res. — Instructions. — R é VeTrâTï o*n s
x.^n_j>^ Voyages. — Souvenirs
PAR
TIMOTHÊE TRIMM
(LÉO LESPÈS)
ILLUSTRATIONS
DÉSIRÉ GOULARD
PRIX :
TUASGO
2 FRANCS 20 CENTIMES
PARIS
A LA LIBRAIRIE DU PETIT JOURNAL, BOULEVARD MONTMARTRE, 2f
©•
PRÉFACE
AUX CONFIDENCES DE LA POUPÉE
Voici venir à grands pas le Jour de l'An, entraînant à sa suite
le Bonhomme Etrennes
Les grands parents auront beau regarder avec humeur cette
date du calendrier qui les oblige à desserrer les cordons de leurs
bourses...
vi PREFACE.
Les employés, les femmes et surtout les enfants ne sont pas
hostiles au lendemain de la Saint-Sylvestre.
Tout un horizon de bonbons et de joujoux se dévoile à leurs
regards avides.
J'ai résolu cette année d'écrire un livre tout exprès pour les
petites demoiselles qui attendent le 1er janvier avec la légitime
espérance de recevoir de jolies etrennes.
Je sais qu'on a un peu abusé des livres pour la jeunesse.
On a donné depuis quelque temps aux enfants des livres de
science... qui ne les amusent pas toujours.
Sous le prétexte d'instruire en amusant, on a placé des pu-
pitres de classe dans les jardins de récréations.
On a mis des règles de grammaire dans les pralines ; des
leçons de physique et des principes de chimie en guise de de-
vises... autour des papillotes et des bonbons fondants...
Cela peut être fort ingénieux de la part des professeurs, qui
cachent ainsi la férule dans un bâton de sucre de pomme...
PRÉFACE. vu
Cela n'est pas toujours divertissant pour ces chers innocents
qui trouvent une leçon à retenir à la page où ils comptaient
rencontrer une naïve et simple narration.
J'ai donc résolu d'écrire un livre pour le Jour de l'An 1868.
Mais je déclare à l'avance que j'ai eu plus en vue d'amuser que
d'instruire l'intéressant public auquel je m'adresse...
Je fais un volume pour les petites demoiselles, et je n'ai pas
la prétention de remplacer leurs maîtresses de pension dans la
démonstration des sciences et des lettres.
11 n'y a pas l'ombre d'une leçon dans Perrault, dans Mme Leprince
de Beaumont, dans Bouilly, dans Berqùin, dans Mme Eugénie Foa.
Assez de gens capables sont auprès de nos gentilles clientes
pour les instruire pour que je ne cherche qu'à les amuser.
Je me suis aperçu que, dans les 400,000 jeunes filles de sept
vin PRÉFACE.
à quatorze ans, qui sont la joie des familles françaises, il n'en est
pas une qui ne soit en possession... d'une poupée...
Or, la Poupée est presque un membre de la famille...
La couturière met de côté les élégants chiffons, les fragments
de velours et de satin pour confectionner des toilettes nouvelles.-,
à cette mignonne des mignonnes.
Le coiffeur de maman démêle, dans ses jours de bonne hu-
meur, les nattes de la belle fille aux yeux d'émail, qui figure à
l'avance dans l'ensemble d'une famille... la troisième génération...
Les bonnes obséquieuses marchent sur la pointe des pieds...
quand la Poupée dort... afin de complaire à Mademoiselle.
Un auteur a prétendu que pour être bien reçu dans un logis,
il fallait en caresser le chien...
Cet écrivain s'est trompé. Pour être le bien accueilli d'un foyer
qui possède un de ces charmants démons qu'on appelle une jeune
fille, il faut se montrer courtois, déférent et gracieux vis-à-vis...
de sa Poupée.
C'est une politesse exquise et raffinée oubliée dans la CIVILITÉ
PUÉRILE ET HONNÊTE.
La Poupée n'a qu'un seul défaut, elle n'est pas causeuse.
Il y a évidemment des Poupées, auxquelles on fait dire PAPA
et MAMAN, rien qu'à leur lever les bras...
PRÉFACE. IX
Mais cela ne dépasse pas l'éloquence d'un baby de deux ans.
Et cela ne suffit pas à entretenir une bien longue conversa-
lion.
J'ai vu beaucoup de petites filles fort ennuyées de ce tradi-
tionnel mutisme de la Poupée.
Elle lève ses yeux d'émail au ciel quand on la couche sur le
dos, c'est à merveille.
Elle valse un quart d'heure durant, quand on monte le mé-
canisme, que cache sa jupe blanche ou écarlate.. ,■ rien de mieux...
Mais cela n'est pas toujours assez pour l'enfant qui prodigue à
la Poupée des soins qui sont l'apprentissage des doux soucis de
la maternité... *
i
Toute mère guette, au fur et à mesure qu'ils surgissent de
petites lèvres roses, les premiers mots de l'ange qui lui est
adressé... sous la forme d'une charmante enfant...
x PRÉFACE.
Malgré cela, j'ai vu bien d'impatientes petites filles me dire
avec dépit :
— Ma poupée m'ennuie, que je la caresse ou que je la fouette,
que je l'habille pour venir avec moi dans le salon, ou que je
la couche immédiatement après dîner, c'est absolument la même
Chose... ELLE NE PARLE PAS î
J'ai donc, dans le livre que je présente aux petites filles, en
ce moment, fait parler la Poupée.
Chaque gentille fille y apprendra la naissance, les gloires et
les malheurs, les grandeurs et les servitudes de la belle figu-
rine... dont elle est propriétaire.
Si chaque Poupée est muette, ce livre parlera pour ces lèvres
de carmin qui ne savent laisser jamais échapper que les mêmes
mots.
Jamais les mémoires de l'homme d'Etat le plus discret et le
plus circonspect n'auront offert un plus vif intérêt que ces CON-
FIDENCES DE LA POUPÉE OÙ l'on retrouvera les mémoires secrets, les
indiscrétions, les révélations, les mystères du joli bébé de fabrique
française ou allemande, dont nos petites filles font leurs délices...
PRÉFACE. XI
Je crois posséder les confidences de ila Poupée, prises direc-
tement et aux meilleures sources. :*■;.
J'ai vu la Poupée originaire de Nuremberg^ qui a des joyaux
d'or et de pierres fines aux bras* aux épaules^ aux oreilles.
J'ai vu la Poupée qui se déshabille ^t qui possède un trous-
seau digne de la fille d'un aotaire.-
J'ai vu laPoupée habillée à la toilette unique, et dont le prix
est à la portée de tous les pères de famille.
J'ai même Vu la Poupée de F enfant pauvre, le simple bébé-•à
la tête dé carton* et qui* pourn'avoir pasr un nm ôe porcelaine,
une prunelle d'émail et deë?bas à^ jour, n'est pas moins aimé?
malgré son humilité^.. : ; u, ; j •> ?
J'ai été interroger ces dharnlantes créatures aux lieux mêmes
où;elles sont créées. ;; ,
Et je; cfois avoir écrit les CONFIDENCES DE LA POUPÉE avec con-
science et exactitude > bien que le style ne ressemble pas à celui
des CONJF^DE^CES J^E.JLAMARTINE.>,,, ■,.•,,..._ ,,;:.,,. ,,.,.,, .-./..-.,';
J'ai appelé à mon aide un dessinateur dont le crayon a cette
ingénuité, cette grâce sans prétention qui plaisent à l'enfance.
XTI PRÉFACE.
M. Désiré Goulard a illustré les CONFIDENCES DE LA POUPÉE de
NOMBREUX DESSINS INÉDITS qui en font un Véritable album.
r
La belle enfant d'adoption de toutes les petites filles de France
y est portraitée dans toutes les phases de son existence, car le
dessin suit le texte et l'inspire souvent.
L'ouvrage a été fait pour les etrennes.
On ne sait souvent que donner à une petite fille pour le jour
de l'an...
Pour les garçons, il y a tout l'arsenal militaire, les sabres, les
revolvers, les fusils Chassepot en miniature, les armées de soldats
de plomb d'Allemagne et l'artillerie lilliputienne... ~
Pour une petite demoiselle qui a déjà une Poupée, un Ménage,
une Boîte à ouvrage, la chose est plus difficile.
€e n'est pas encore une femme; car elle porte toujours des
pantalons brodés; ce n'est déjà plus une enfant, car elle joue du
Schubert à livre ouvert au piano du salon de réception.
J'espère que, pour cette gracieuse et souriante créature, les
CONFIDENCES DE LA POUPÉE seront une publication d'autant mieux
accueillie que son prix n'effrayera pas les grands parents, et ne
rognera pas les écus de sa dot à venir.
PRÉFACE. XIII
Les enfants ne sont pas des étrangers pour moi.
Déjà, il y a trois ans, j'ai publié LES CONTES DE PERRAULT CON-
TINUÉS , et j'ai eu les honneurs de plusieurs éditions et de tra-
ductions dans les pays étrangers.
En me faisant l'historiographe de la Poupée, en écrivant ses
confidences, j'ai simplement voulu donner le mouvement, l'ani-
mation, la vie à cette coquette figurine qui fait la joie du foyer
domestique.
Aucune petite demoiselle ne pourra dorénavant se plaindre
que la Poupée est muette... elle m'a demandé la parole pour un
fait personnel...
Et bien que je n'aie pas l'autorité d'un président de Corps
délibérant, je la lui ai non-seulement accordée, mais je lui ai
servi de secrétaire et de sténographe...
On raconte qu'au temps de Charles IX et de la sombre reine
Catherine de Médicis, on se servait de maléfices et de procédés
magiques pour se faire aimer...
On piquait, dans le laboratoire du nécromancien Ruggieri, une
XIV
PREFACE.
Poupée au coeur... en la baptisant du nom de la belle dame
dont on voulait devenir l'ami...
Je n'ai pas enfoncé d'aiguille d'or dans les Poupées de Paris,
auxquelles j'ai demandé des notes pour ces confidences...
Je n'en espère pas moins me faire aimer un peu... d'amitié
sincère et pure, de toutes les gentilles petites lectrices, dont je
sollicite le suffrage... en récompense du désir que j'ai de leur
procurer à peu de frais pour le Jour de l'An présent, un
agréable divertissement.
LES
CONFIDENCES DE LA POUPÉE
En commençant le présent ouvrage, destiné à faire connaître les qualités d'une
petite personne qui n'a pas même sa langue dans sa poche, j'ai cru qu'il me suffi-
rait de m'adresser à un seul joujou pour obtenir les révélations promises à mon
public.
Je m'étais fourvoyé comme un bataillon de soldats de plomb dans un ménage
de petite demoiselle.
Il y a autant de sortes de poupées qu'il y a de règles de participes.
Et pour donner au complet la physiologie de la belle au coeur de son, il m'a
fallu rendre visite aux belles de toutes les spécialités.
2 LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE.
Il y a des poupées articulées, à têtes de porcelaine, à têtes mates, à têtes
émaillées.
Il y a des bébés parlants, des poupées marchant toutes seules, sans la ga-
rantie du gouvernement, qui ne se porte pas caution de la régularité de leurs pas...
Il y a des poupées qui ont des trousseaux comme une fille qui entre au cou-
vent... ou. qui se marie.
Il y a même des poupées qui ont leur mobilier somptueux, comme une dame du
grand monde.
Une petite fille de la reine d'Angleterre a une poupée qui a un piano grand
comme une tabatière.
Toutes les notes y sont, les huit octaves s'y trouvent au complet.
Par exemple, la poupée de l'Altesse royale ne sait pas même jouer une étude
de Lecarpentier.
Il y a encore beaucoup à faire pour la propagation de la musique... parmi mes-
demoiselles les poupées européennes.
En cette époque de nouvelle année, j'ai fait connaissance avec une poupée qui
ne nous vient pas des fabriques allemandes.
Elle est essentiellement parisienne, cela se voit tout de suite à l'élégance de sa
toilette, à la grâce de sa démarche, au charme de son maintien.
Elle ne se trouve pas chez les marchands de joujoux, mais bien chez messieurs
les confiseurs...
C'est la Poupée Bonbonnière, qui cache sous ses jupons de satin un monde
de friandises de toutes les couleurs.
J'ai voulu commencer mes observations par cette belle enfant-là...
J'ai demandé à lui être présenté,
Et on m'a conduit chez Siraudin, qui m'a mis aussitôt en présence de la belle...
Elle était placée entre deux cathédrales de sucre candi et sur un socle composé
de pralines à la violette.
LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE. 3
Les bonbons étalés autour d'elle semblaient emprunter l'éclat des pierres les plus
précieuses pour faire cortège à sa beauté. •
L'angélique avait la couleur de l'émeraude.
Les cerises conservées dans le bocal semblaient autant de rubis étincelants.
Les fraises blanches, entourées d'un givre de sucre blanc, imitaient le scintillement
du diamant.
Et à ses pieds, les papillotes multicolores semblaient autant de billets doux adressés
à la sémillante figurine par ses nombreux admirateurs.
— Que représente cette, incarnation nouvelle de la poupée? demandai-je à
M. Siraudin.
— Elle offre, me répondit complaisamment l'illustre confiseur, la réunion char-
mante du bonbon et du joujou, ces deux joies de l'enfance.
Je regardais avec mélancolie la poupée splendide, droite comme un grenadier de
la garde, dans ses atours de satin moiré et de dentelles...
— Ce n'est pas cette belle-ci, soupirai-je, qui me fournira des révélations.
— Vous vous trompez, me répondit l'habile joaillier en caramel transparent et
en dragées aux mille parfums. J'ai vendu l'an dernier une poupée semblable, la soeur
aînée de celle-ci; elle a beaucoup voyagé... et elle n'a pas perdu son temps...
— Comment cela?
— Elle a fait un mariage.
— La Poupée?
— Elle-même... elle seule... sans le secours de M. de Foy, l'agent matrimonial
en réputation... elle a uni deux coeurs qui battaient à l'unisson et n'osaient se
l'avouer...
— Je voudrais bien, m'écriai-je, avoir les détails de cette aventure.
— Je ne suis pas un homme de lettres de profession. me répondit le confiseur,
je manie mieux les amandes sucrées que les tropes, et les perles de chocolat que
4 LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE.
les perles du style; malgré cela, j'ai essayé de jeter sur le papier le récit du fait que
je viens de vous révéler ; le voici, faites-en l'usage qu'il vous plaira.
J'emportai un petit manuscrit transcrit sur papier rose et doré servant à enve-
lopper les cosaques et les pastilles au cédrat.
La Poupée de la; princesse ray&'lë d'Angleterre. ''
Il avait pour titre Voyages d'une Poupée bonbonnière.,, ■■.... r,,..i
Je l'ouvris et j'y lus ce qui suit: 5 i
; LA P0TJPÉE; BONBONNIERE u
Elle était coquette, dorée, glacée,' enrubannée avec "unefaveur rose;" ''
• Elle avait été remplie par le confiseur.....'dé nougats, 'pistaches, pralines, bon-
bons fondants, caramels, bonbons anglais, bouchées à la violette et avelines à liqueurs; ;
LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE. S
Elle renfermait, sous.sa mignonne enveloppe, le royaume des friandises tout en-
tier, depuis l'orange confite jusqu'au marron glacé. •
Elle était née le 30 décembre.
Elle fut vendue le 31 du même mois. -
La Poupée Bonbonnière dans le magasin de Siraudin.
Les marchés les plus actifs de la Guyane ne furent jamais aussi expéditifs; on n'y
vend pas des négrillons nés de la veille.
«
11 m'a pris fantaisie, dit M Siraudin, l'auteur de ces Mémoires d'une Poupée bon-
bonnière, de m'intéresser à ce sac de bonbons perfectionné, l'actualité du jour.
Et j'ai voulu ê!re l'historiographe de ses pérégrinations, après sa sortie de mes ma-
gasins.
Le premier qui l'acheta était un homme tout jeune, fort de complexion, ardent
d'allures, au grand front pâle, aux yeux pétillant d'un sombre feu...
Il se lit montrer le contenu;
6 LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE.
Il fit l'autopsie de ce gentil réceptacle de chatteries adorables;
Il y mit la main, je ne savais alors trop pourquoi;
Puis la faveur rose ayant été rattachée avec ce que, depuis le Fidèle Berger de 1780,
les confiseurs appellent le lien d'amour, il emporta son objet.
Je le vis se rendant chez madame ***, une veuve qui ne peut pas pleurer son mari
depuis longtemps... car elle a vingt-deux ans à peine.
C'est une inconsolable aux doux yeux... aux belles dents,
Un peu incrédule comme toutes les femmes jeunes, comme tous les hommes vieux.
— Madame, lui dit notre Lovelace, voici un pauvre sac de bonbons , une Poupée
bonbonnière, dont vous êtes priée de devenir la maîtresse.
— Vous êtes trop galant, exclama la dame; du Siraudin encore! le sucre à la
mode!...
— ho.Poupée bonbonnière est. petite, ajouta le soupirant, mais mon coeur y est
tout entier.
— Puisse-t-il ne pas être gonflé par l'hypertrophie, reprit la malicieuse.
— Pourquoi? .
— Il y tiendrait trop de place et il y aurait moins de pastilles à croquer
— Vous me direz si mes bonbons sont fins.
— Oui.
— Vous me le promettez?
— Je vous le promets.
Et l'élégant s'en fut, en souriant à une espérance qu'il caressait...
■— Tiens! fit la belle veuve, quand son courtisan fut parti', c'est le quaran-
tième don que je reçois; le perroquet Vert-Vert serait mort ici d'indigestion... jo
n'en veux pas faire autant... je vais faire une largesse avec cette Poupée bonbonnière.
LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE. 7
Et elle donna le sac à sa filleule, une belle demoiselle toute rougissante de
l'éclat de ses seize ans...
— Clarisse, lui dit la mère de l'ingénue, tu sais que le médecin t'a ordonné
des toniques, du vin de Bordeaux et des beefsteacks saignants; ne va pas te charger
l'estomac de cette friandise?
— Non, maman, mais j'ai une idée.
— Laquelle?
— Florine, ma femme de chambre, a passé la nuit à faire ma robe de bal...
je vais lui donner cette Poupée bonbonnière, qui est élégante comme une gravure de
modes.
— C'est très-bien pensé.
Et Florine fut mise en possession du trésor sucré.
Or, Florine était fière de nos gloires militaires.
' Elle aimait l'armée dans un de ses plus brillants représentants ;
Elle avait, à la 4e compagnie du 3e bataillon du %' régiment d'infanterie de
ligne, un fifre qui lui appartenait par les liens du sang;
Un cousin issu de germain.
Comme, en vertu d'une dispense du Saint-Père le Pape, deux cousins peuvent
s'épouser, Florine se laissait aimer, en attendant que le fifre eût ses papiers, qu'on
attendait du pays.
Ils ne venaient pas vite... mais la poste est si inexacte!
Florine donna sa Poupée bonbonnière au langoureux instrumentiste.
— Que présumablement, se dit celui-ci, je ne veux pas m'ingurgiter cette nour-
riture de moutard ; — que je préfère subsidiairement mieux le vin à quinze sous et
le tabac sec... je vais en faire hommage à la dame du chef de musique... il faut
se mettre, itérativement parlant, bien avec ses supérieurs.
Le chef de musique avait pour femme une sainte dame qui, étourdie par les
8 LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE.
saxhorns et les clarinettes de son époux, trouvait que cette terre est un charivari
perpétuel. ,
' Et fréquentait dévotement les églises, où l'on rencontre le calme et la mélodie,
sans cuivre ni cymbales...
Elle donna sa Poupée bonbonnière au vieux curé de la paroisse... qui l'accepta
pour ne la point humilier... »
La Poupée Bonbonnière en société.
Le bon prêtre songeait à distribuer les dragées aux enfants du catéchisme, quand
une grande dame, qui a son tabouret au Palais des Tuileries, le rencontra chemin fai-
sant dans une des allées de l'église.
— Ce sont vos bonbons, monsieur le curé?
— Ce sont ceux des pauvres.
— Sont-ils à vendre?
— A leur profit.
LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE. 9
Elle tendit un billet de dix louis et prit la Poupée bonbonnière, heureuse de la
délicatesse de son aumône aux malheureux...
Voilà ma Poupée bonbonnière à la Cour... douce, sucrée, mielleuse comme un
courtisan, parfaite, tout à fait dans son élément...
Et, reçue sans présentation, antichambre ou annonce préalable, chez les puissants
de la terre...
La Poupée Bonbonnière en voiture dans le Jardin des Tuileries;
La grande dame allait l'ouvrir quand on frappa à la porte.
— Qui vive? dit-elle.
— Ami.
— Le mot d'ordre?
— Bonne année.
— Avance à l'ordre, fit la femme aristocratique en souriant.
10 LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE.
C'était son vieux fermier, un bonhomme septuagénaire, qui avait fait le chemin
de Montargis à Paris pour lui apporter ses souhaits.
— Bon père Biaise, dit la protectrice, que je suis heureuse de vous voir! Com-
ment vont les enfants?
— La vieille femme va bien; le fils aussi.
— Et le petit-fils... est-il marié à la gentille Yvonne ?
— Pacot? pas encore.
— Il l'adore, pourtant? ■ - .
— Cela est très-vrai, il en devient fou..
— Et il ne la demande pas en mariage ?
— Vous savez, bonne dame, c'est de la campagne ; quand il la voit, il tremble
comme la feuille... c'est simple comme de la luzerne... ça n'ose pas...
— Cela peut durer longtemps comme ça, fit la dame en souriant.
— C'est pourtant pas, répondit le père Biaise, à la fille à faire la proposition,
nous ne devons pas l'espérer.
— Allons! voilà que l'amoureux a un an de plus, dit la dame... gageons que
le courage de déclarer sa flamme lui viendra... En attendant, voilà des bonbons
pour votre famille.
Et elle lui tendit la Poupée bonbonnière qu'elle n'avait pas encore défaite.
De retour au village, le père Biaise dit à son petit-fils :
— Tiens, voilà une belle Poupée pleine de sucreries que la bonne marquise
nous donne.
— Qu'a-t-elle dit? fit Pacot en ouvrant ses grands yeux bleus.
— Elle a dit que tu étais bête...
— Elle est si bonne!
— Et que tu devais te déclarer afin qu'elle danse â ta noce au printemps
prochain.
LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE. il
— Pour parler, dame, non, fit Pacot qui tremblait à l'avance; Yvonne a des
yeux noirs si beaux que, dès que je veux dire un mol... je l'avale... et il
m'étrangle...
— Eh bien, idiotI exclama le père, envoie-lui cette Poupée pleine de bonbons...
puisque tu n'oses pas la lui porter toi-même.
Pacot, qui était un fils soumis tant qu'il ne fallait pas parler à une jolie
fille..., envoya la Poupée bonbonnière...
On voit bien qu'elle venait de Paris, où tout est spirituel, choses et gens,c;!i
elle fit son effet, et... parla à sa place.
Le soir même le père d'Yvonne vint chez Pascal.
— Eh bien, compère, murmura t-il, je viens vous dire oui.
— Oui ? fit Pascal.
— Sans doute; je donne ma fille à votre gars qui me l'a demandée.
— Comment? il n'est pas sorti d'ici.
— Non, mais la Poupée bonbonnière a fait son discours... sa demande..
-Ah!ah!
— Elle contenait un billet que voici.
— Donnez.
Le père Pascal lut ces lignes sans signature que le sac recelait:
Je vous aime... je vous adore... mon plus grand désir esl d'être voire époux. .
répondez.., acceptez-vous mon coeur et ma main?
■—. Allons, dit Pascal en jetant Pacot ébaubi dans les bras de son futur beau
père..., les bonbons de Paris ont plus d'esprit que toi.
Ce que c'est que la destinée!... Un élégant, le premier possesseur, l'acheteui
primitif de la Poupée bonbonnière-, fait à une belle veuve sa déclaration, qu'il confit
à la gentille figurine.
Et il se trouve être, — par suite des pérégrinations de ce joli sac de bonbons, --
12 LES CONFIDENCES DE . LA POUPÉE.
l'instrument de la .Providence mariant deux petits paysans, épris comme Faublas,
timides comme Chérubin.
Le dandy, attendant en vain la réponse à son billet fourvoyé, a dû être
bien penaud.
La Demoiselle que la Poupée maria.
Mais qu'importe! puisque, comme je l'ai dit en commençant ces Mémoires, que
m'a confiés le confiseur Siraudin, la Poupée bonbonnière a fait le bonheur de deux coeurs,
tendres, que le jour de l'an a réunis.
Après la Poupée bonbonnière, j'ai essayé d'obtenir les révélations, les aveux, les
confidences des poupées dans le commerce des joujoux.
Je suis entré dans un des grands magasins de Paris. ..:'-.!
Et ma présence a occasionné une sorte d'émeute parmi les belles filles, non de
marbre, mais de buis, d'émail et de porcelaine.
- LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE. 13
Je demandai quelques communications, et il s'éleva un chorus assourdissant; la
poupée parlante, la poupée musicienne, la poupée valsante se mirent en mouvement
comme pour me montrer leurs grâces.
Je ne sus pendant un instant à qui parler.
Toutefois, je distinguai dans un récent envoi des fabriques d'Allemagne une pou-
pée merveilleuse qui ne valait pas moins de 500 francs.
L'émeute des Poupées.
Elle avait de vrais cheveux, implantés dans son crâne, des vraies bagues à ses
doigts délicats, une boucle à sa ceinture ef des pendants à ses oreilles.
:— Voilà, médit le marchand de joujoux, une véritable poupée de Nuremberg ; dans
la caisse qui lui a servi d'emballage, de la Germanie à la capitale de la France, se trou-
vent des pièces historiques, archives de la maison qui lui a donné le jour. ^
v Je pris la brochure qu'on me tendit et j'y lus :
14 LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE.
; Non une histoire faite à plaisir. ,.._
Mais le récit véridique d'une poupée vivante, qui avait, à un moment donné, su
quitter sa place dans un magasin, sauter et chanter, sourire et donner sa main , pour
arriver à un moral et mérité bonheur.
Les. archives delà maison des jouets allemands portent ce titre:
LA POUPEE DE NUREMBERG
Il existait à Nuremberg, il y a un grand nombre d'années, une femme nommée
Gretchen, connue déjà dans toute l'Allemagne par son talent de fabricante. Elle
avait une manufacture de poupées éblouissantes à voir. — On retrouvait, sur ses rayons
brillants de vernis, admirables de propreté, la grisette de Francfort, moitié juive, moitié
zingara ; — la belle noble de Paris, ce pays des grandes, damés, - couverte de soie et
de dentelles ; la soubrette de la Comédie-Française, au tablier rayé, chiffonné aux
deux coins; l'actrice en reine de théâtre; la religieuse en costume de carmélite; la
vivandière portant enfin, divinité en partie double, l'arme meurtrière dkin bras, le
tonneau d'eau-de-vie de l'autre. " "
De vingt lieues à la ronde on vous parlait des chefs-d'oeuvre de la bonne Gretchen ;
c'était une des merveilles du pays, classée sur le même rang que la bibliothèque de
la ville, l'observatoire et le cercle de Pragnitz. — On considérait comme une faveur
d'assister à l'exposition de ses produits magnifiques, laquelle avait lieu annuellement
le jour de la Sainte-Catherine, honorée patronne des jeunes demoiselles.
Dans cette manufacture, il y avait des. chambres spéciales pour chaque partie :
la chambre des chevelures, la chambre des têtes, la chambre des yeux d'émail, la
chambre des bras et des jambes. — Les ouvrières se divisaient ces travaux selon leur
aptitude ; m'ais Gretchen, seule, rassemblait toutes ces subdivisions et leur donnait,
àTaide de son goût admirable, le cachet du fini et de la perfection. ■
Pendant douze ans, sous Louis XV, les poupées de dame Gretchen suivirent la
mode. Elles eurent toutes des yeux; noirs, diamants d'ébène exécutés avec une vérité
LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE.
15
désespérante. C'était un hommage rendu à la divinité qui commandait alors à Trianon ;
puis,: lorsque les yeux bleus furent mieux appréciés, ses gentilles figurines roulèrent
intelligemment des globes d'azur dans l'émail de leurs paupières.
On racontait sur la jeunesse de dame Gretchen de bizarres histoires. On prétendait
Gretchen et son Fils dé 15 mois.
que jamais épouse plus vertueuse n'avait orné la boutonnière de son mari du vergiss
mein nitch traditionnel, et n'avait préparé pour lui, avec un soin plus dévoué, la soupe
à la bière et la choucroute au lard de Muyence. Elle était, au dire de tous, le type
accompli de la vertu conjugale. .
Mais Frantz, son conjoint, après une année de mariage, s'était épris d'une belle
passion, lui mécanicien, pour une cantatrice du théâtre de Munich. — Accoutumé aux
parures de laine de sa chaste moitié, il s'était senti ébloui par cette déesse qui portait
aux mille feux de la rampe, comme une fille des demi-dieux, la pourpre et For tressé.
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LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE.
— Son esprit faible et inculte avait été fasciné'par cette pompe si pauvre, vue de près,
et, pour approcher de la divinité, il avait vendu sa fabrique d'outils de fer et compromis
sa petite fortune.
— Frantz, lui disait doucement sa femme,' tu vas bien souvent à Munich, et
ï '
pourtant il y a loin.
Le Mari de Gretchen et l'Actrice.
— Que t'importe, disait Frantz, pourvu que tu puisses manger et boire? Je n'exige
pas que tu travailles. ■
— J'aimerais mieux travailler, à la condition de t'avoir sans cesse à mes côtés.
— Sottises ! l'homme est lait pour courir où son destin l'appelle.
LE S C .0 N FID E NC E S - D E ? LA POUPÉE.
:17
— Hélas! répétait tristement la pauvre femme, pierre qui roule ri amasse pas
mousse.
Cette vie dura une grande année, pendant laquelle tout le petit avoir de Frantz
fut dévoré. —,11 avait vendu les hauts-fourneaux, les lourdes enclumes, les outils
fabriqués et même les soufflets de forge, pour acheter aux. juifs d'Augsbourg des
bandeaux de perles et des manteaux de velours pour son actrice. Pendant ce temps,
La Poupée de madame Elisabeth.
Cari à 10 ans.
Gretchen dévorait ses chagrins et pressait sur son sein un petit garçon de quinze
rr^jjis^^au comme Jésus dans la crèche, souriant aux larmes de sa mère, qu'il prenait
pour^dejtjaerles liquides... ,
" Ûn^jojûr Frantz ne revint plus, on le chercha longtemps, et on le trouva, après bien
d]|n%uc>aeuses battues, pendu à un chêne ; il s'était tué de désespoir.
La veuve fit à son époux coupable des funérailles dignes de meilleure mémoire ;
elle vendit, "pour accomplir ce touchant devoir, ce qui lui restait, s'abandonnam
à Dieu pour l'avenir.
18 LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE.
Ses voisines lui dirent alors:
— Gretchen ! pourquoi ne travailles-tu pas aux poupées ? le commerce va bien ;
de toutes les parties du monde, les produits de Nuremberg sont demandés; les com-
mandes affluent, l'or roule chez les fabricants ; apprends le métier, et nous gageons
qu'avec ton bon goût tu seras bientôt la première d'entre nous...
La pauvre femme n'avait pas de ressources, elle eût mal fait de refuser de pa-
reilles avances ; aussi se mit-elle à l'ouvrage dès le lendemain, et, quinze ans après la
mort de Frantz, établie à son tour, elle marchait à la tête- des notabilités manufac-
turières de la ville.
A l'époque où commence cette histoire, son .fils Cari avait dix-neuf ans, il était
beau de cette beauté germanique blonde et rosée, dont les tableaux allemands nous
ont transmis les modèles. Sa figure avait une expression naïve qui rappelait les saints
d'Albert Durer, né à quelques pas de son berceau. Bon, doux, généreux, il eût fait
le bonheur de sa mère * si ce n'eût été sa mélancolie continuelle, contre laquelle jus-
qu'alors rien n'avait prévalu.
Gretchen lui demandait souvent :
— Qu'as-tu, Cari, mon amour?
— Rien, mère; je m'ennuie.
— Et pourquoi t'ennuies-tu ?
— Je ne sais pas.
— Notre société ne te suffit-elle plus?
— Si, ma mère.
— Alors, pourquoi ta tristesse?
;— Je ne puis pas le dire. ; ' "J
Et Cari s'efforçait de sourire, tandis que Gretchen l'embrassait au front ; inàis!
bientôt il reprenait sa contenance triste et méditative. ■.':
Un unique spectacle semblait faire diversion à son chagrin. C'était l'exposition
LES CONFIDENCES DE LA POUPÉE. 19
d^s produits de la fabrique au jour de la Sainte-Catherine. Il examinait alors les robes
de moire des poupées, leurs pendants d'oreilles d'or pur, leurs petits souliers de. satin
blanc, leurs chapeaux où s'unissaient les feuilles d'argent, les fleurs de tulle et les
plumes coloriées.
— Que cela est beau ! disait-il à sa mère.
— N'est-ce pas, mon fils, que nous avons du goût? observait avec orgueil
Gretchen.
— Oh oui! que cela est ravissant, et que vous avez donc de talent pour faire de
vos mains d'aussi divines créatures !
Une année, il passa deux heures devant une poupée de grandeur naturelle, des-
tinée à Madame Elisabeth, alors enfant : — c'était une reproduction stupéfiante de la
nature humaine; en poussant un ressort placé à la ceinture, les yeux roulaient, les
paupières aux longs cils s'abaissaient, les bras s'avançaient et les mains s'ouvraient
avec une grâce tout aristocratique, on eût dit quelque marquise parfumée des salons
de Versailles, appelant son danseur pour le menuet.
Cari considéra avec un amour d'enfant ce prodige de l'industrie, cette conquête de
l'art; il toucha, avec une curiosité juvénile ces atours frais et sans plis, à faire croire
qu'une fée avait servi de femme de chambre; il baisa ces mains d'ivoire, sorties du ci-
seau d'un sculpteur habile; ces pieds microscopiques à faire damner Cendrillon dans
sa pantoufle ; ces cheveux si fins, qu'ils ressemblaient aux fils de la Vierge, dorés par
le soleil.
— Qu'elle est belle ! disait-il à sa mère, je veux la voir tous les jours.
• — Tous les jours... ce n'est pas possible, mon fils.
— Et pourquoi?
— Parce qu'elle part demain pour Paris ; voilà son trousseau : un manteau de soie
rouge, une robe- de velours lilas, une robe de. mousseline blanche, une robe de lampas,
quatre chapeaux, six bonnets, et douze paires de. souliers et de bas. — J'espère qu'elle
n'arrivera pas comme une mendiante à la cour de France.
^.... Çarl était redevenu soucieux!

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