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Les Contes de nuit, par Mme Marie de L'Épinay (Bnne E. de Bruchez)

De
317 pages
E. Dentu (Paris). 1864. In-18, 316 p..
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LES
DE NUIT
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MM 1 MARIE 1>K L'ÉNNAY
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LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
l'AI.AIS-UOYAI., 17 KT 10, UAI.EHIE nORI.KANri
LES
CONTES DE NUIT
LES
DE NUIT
PAR
HPMRIE I)E L'EPINAY
PARIS
E. DENTU, EDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
i'AT.AIS-IïOYÀl., 17 ET 19, G A LE P. 1 K_ H ' O V, I, K A >' S
18 64
Tous droits réservés
PRÉFACE
Les amoureux et les malades ne dorment guère.
Une malade qui ne dort pas du tout a écrit les
petites histoires que voici. Puissent-elles amener le
sommeil à ceux qui les liront!... Il est si doux de
dormir!... Bonsoir.
LES
CONTES DE NUIT
L'ENFANT DES BLÉS
Je venais d'éprouver un de ces violents chagrins après
lesquels il semble qu'il ne reste plus qu'à mourir. Toul
manque : l'air, le soleil, la vie. Ce chagrin est la décep -
tion du coeur, l'illusion de l'amour perdu pour jamais,
l'idole créée qu'il a fallu briser.
Une grande foi chrétienne donne seule la force et la
résignation nécessaires à ces mauvais jours. Cette foi, je
L'ENFANT DES BLÉS
ne l'avais pas sans doute, car je ne me sentais ni force,
ni résignation contre le malheur qui me frappait. Fuyant
l'étude, mes amis, dont les consolations me paraissaient
des blasphèmes; Paris, dont les joies tumultueuses me
semblaient des insultes ; je ne trouvais de soulagement à
mes cruelles souffrances que dans l'isolement des campa-
gnes. Là, marchant au hasard, sans but et sans projels,
comme je marchais dans la vie, sans espoir et sans ave-
nir, mon âme ulcérée s'endormait quelquefois bercée par
la fatigue. Alors, mon esprit, égaré dans des pensées in-
cohérentes, incapable d'apprécier les objets, confondait
tout autour de moi, le ciel, la terre, le parfum des fleurs,
le chant des oiseaux. J'avais l'ivresse de la douleur!
On était au mois de. juillet. J'avais quitté Paris de
grand matin et pris la route qui, en passant par Rueil,
conduit à Bougival. En suivant le petit sentier qui côtoie
les murs de la Malmaison, je songeais à toutes les gloires
qui étaient venues s'y éteindre, à tous les coeurs qui y
avaient souffert; la pitié qu'on accorde aux maux d'au-
trui semble réagir sur ceux qu'on ressent soi-même et les
adoucir comme une caresse amie. Si, au lieu de se dé-
chirer entre eux, les hommes s'unissaient pour se conso-
ler les uns les autres, la vie à tous serait bien plus,
douce.
Absorbé dans ces réflexions, j'avais fait beaucoup de
L'ENFANT DES BLES
chemin sans m'en être aperçu et gravi à moitié la côte
rapide qui conduit aux hauteurs de Bougival, cette route
charmante, sinueuse, ombragée par de verts châtaigniers,
dont les pieds se baignent dans un océan de mousse cl
de violettes.
Midi sonnait à une petite église du voisinage; le ciel,
entièrement dégagé de nuages, laissait au soleil toufe sa
force; la chaleur était accablante. Aussi fatigué de corps
que d'esprit, j'éprouvais un invincible besoin de repos.
L'ombre était engageante, je m'étendis au pied d'un ai%
bre. Un demi-sommeil commençait à s'emparer de mes
sens, lorsque le bruit agaçant d'une voiture roulant sur
le sable me tira de l'engourdissement où j'étais plongé.
Un wurst élégant, attelé de deux superbes chevaux, mon-
tait lentement la côte.
Le conducteur de ce riche équipage élait un homme
d'une trentaine d'années, remarquable par la régularité
de "ses traits et la noblesse de sa tournure. Son visage,
empreint d'une pâleurpuissanle et passionnée, avait une
expression de gravité que tempérait la douceur de son re-
gard. A ses côtés était assise une jeune femme dans tout
l'éclat de la jeunesse et de la beauté, tenant, sur ses gc-'
noux, un petit garçon de deux ou trois ans. Je ne saurais
dire lequel était le plus blanc, le plus frais, le plus ado-
rablement gracieux dé cette, mère ou de cet enfant. Tous
i.
L'ENFANT DES BLES
deux vêtus de rose, tous deux avec de grands yeux d'azur,
de longs cheveux dorés êpars sur la figure, les joues ani-
mées des mêmes nuances de la santé, on les confondait
l'un dans l'autre. Del'un desesbras passé-autour du corps
de son fils, la jeune femme le retenait avec amour sur
son coeur, tandis que l'enfant, tout fier du grand fouet
que lui avait abandonné son père et croyant frapper bien
fort, effleurait à peine la croupe luisante des chevaux
fringants qui le traînaient. C'étaient alors des joies, des
éclats de rire, naïfs et charmants, puis des baisers échan-
gés entre chaque cri de victoire.
Au moment où la voiture passait devant moi, le jeune
Phaéton laissa échapper son arme ; les chevaux s'arrêtè-
rent un instant, mais avant que le domestique assis der-
rière ses maîtres eût mis pied à terre, j'avais ramassé le
fouet tombé dans la poussière, et je le remettais entre
les petites mains suppliantes qUi se tendaient vers moi
pour le saisir. Avec une bonne grâce pleine de distinc-
tion, le père se leva pour me remercier.
— Paul, envoie un baiser à monsieur, dit la mère, et
appuyant elle-même sa main délicate sur ses lèvres de co-
rail, elle donna à son fils sa première leçon d'amour. Au
lieu d'un baiser, l'enfant m'en envoya quatre.
— Voyez, comme Paid est sage, aujourd'hui, Domi-
nique, dit la jeune femme.
L'.EN.FANT DES BLES
Un regard ineffable de tendresse avait accompagné ces
paroles ; mais celui auquel elles s'adressaient était devenu
pâle comme un mort et ne répondit pas.
Ils partirent... Longtemps je les suivis des yeux, et
quand le dernier pli transparent du voile de l'enchante-
resse, le dernier ruban flottant de son chapeau, eurent
disparu à travers les arbres, je croyais la voir encore.
Je tombai à terre... 11 me semblait qu'un nouveau
malheur venait de me frapper. Ah ! m ecriai-je, en ser-
rant avec rage ma tête brûlante entre mes mains, à cet
homme le bonheur, la richesse, la femme qu'il aime, le
fruit de ses amours... A moi, le malheur, l'abandon, la
solitude, le désespoir !
II
On l'a dit : quand la coupe est pleine, il suffit d'une
dernière goutte d'eau pour la faire déborder. La scène
que je viens de décrire, bien simple en apparence, pour-
tant, fut pour mon coeur, rempli d'amertume, la dernière
goutte de fiel. Je pris la résolution de fuir tout à fait les
holnmes et les lieux fréquentés par eux. Après avoir ar-
rangé mes affaires de manière à ne point avoir à m'en
occuper pendant plusieurs années, je partis sans dire
L'ENFANT DES BLES
adieu à personne, sans laisser derrière moi aucun indice
de la direction que je prenais. Le savais-je moi-même?
Ce fut au bord du Rhin, un peu avant d'entrer en
Suisse, que je m'arrêtai pour la première fois. Sur les
-rives du fleuve, un pêcheur avait sa cabane : il y vivait
seul ; partait le matin pour ne rentrer que le soir ; je lui
demandai à partager sa demeure. Pendant deux ans je
vécus là dans l'isolement le plus complet, usant ma dou-
leur à force de m'en repaître, l'amoindrissant, si on peut
s'exprimer ainsi, par l'excès que j'en faisais. Au bout de
ce temps, j'étais parvenu à maîtriser mes souvenirs, de
manière à ne leur laisser prendre sur mon esprit que la
paît que je voulais bien leur donner.
Alors le besoin de distractions se fit sentir; il me fal-
lait du mouvement, du bruit, sinon des plaisirs. Je quit-
tai ma retraite pour voyager en Suisse, en Allemagne,
en Italie. Insensiblement, je redevins impressionnable
aux beautés de la nature, aux arts, à la musique. La so-
ciété seule me resta odieuse, et je passai ainsi cinq nou-
velles années, sans former aucune relation, sans lire un
journal, sans prendre aucun souci de mes intérêts privés
ou des intérêts politiques de l'Europe. Je sentais qu'un
mot, un nom prononcé, pouvaient raviver toutes mes
souffrances. Mon âme n'était encore qu'assoupie, un long
sommeil pouvait seul la guérir.
L'ENFANT DES BLES
L'amour de la patrie, que j'avais si souvent répudié,
alors que je croyais à l'amour de la créature, vint tout à
coup mettre un terme à ma vie errante. Un beau matin,
à Naples, je m'éveillai avec le mal du pays. Deux heures
après, je voguais vers la France.
À Paris, je descendis provisoirement dans un hôtel
garni de la rue de Richelieu. Le soir même de mon ar-
rivée je fis comme font presque tous les étrangers, je
m'en allai dîner au Palais-Royal. Dans le restaurant où
j'entrai, il y avait foule, et je ne pus trouver de place
que dans un petit salon reculé, où ne se trouvaient, à ma
grande satisfaction, que deux dîneurs.
Le service se faisant lentement, j'eus tout le loisir
d'examiner mes deux voisins, dont l'un était évidemment
le père, l'autre le fils. Le père, dont il eût été difficile de
préciser les années, laissait deviner une beauté native
que les chagrins ou les passions avaient flétrie avant l'âge.
Ses joues creuses, ses yeux éteints, son crâne dépouillé
et sa haute taille voûtée, annonçaient un passé de souf-
frances ou de poignants chagrins. Des habits d'un drap
fin, usés, mal soignés, mis sans-art, trahissaient pourtant
une ancienne spleudeur et une distinction qu'en dépit
de l'air d'abandon répandu sur sa personne, ne démen-
taient pas ses manières. L'enfant, qui entrait dans l'ado-
lescence, portait le costume des collégiens. Au désordre
•10 L'ENFANT DES BLÉS
qui régnait dans toute sa toilette on pouvait juger qu'au-
cune main amie n'avait essayé, par une ingénieuse addi-
tion, d'en atténuer l'aspect disgracieux. C'était,en dehors
de cela, un beau garçon, bien fait, bien venu, avec de
grands yeux bleus, un teint de jeune fille, les cheveux
blonds,, frisés comme ceux d'un chérubin. Cette luxu-
riante nature contrastait péniblement avec une expres-
sion triste et craintive, avec un visage morne, impassible,
sur lequel ne passait jamais un sourire. Quoiqu'il m'eût
été impossible de me rendre compte, dans ce moment,
de l'intérêt magnétique qui m'attirait vers ces deux per-
sonnages, toutes mes observations se concentraient sur
eux et je ne pouvais m'en distraire. Leurs figures, qui
m'étaient parfaitement inconnues, n'étaient pourtant pas
nouvelles pour moi. Dans le pas é, dans le présent, rien
ne semblait les rattacher à ma vie, et cependant elles se
liaient à mes souvenirs comme ces images décevantes qui
peuplent les songes et dont il ne reste au réveil que la
forme vague et insaisissable.
Le temps employé par les deux étrangers pour leur dî-
ner, fut en harmonie avec toute leur manière d'être. Le
père distrait, préoccupé, servait son fils en silence, gar-
dant pour lui quelques débris des mets placés sur la ta-
ble et auxquels il touchait à peine. Quant au-pauvre en-
fant, on voyait qu'il mangeait .sans cet appétit réjouissant
L'ENFANT DES BLES 11
d'un échappé des bancs, heureux d'échanger le maigre
régime du collège contre un succulent repas. De temps
en temps il levait ses grands yeux sur son compagnon,
mais, ne rencontrant jamais le regard de celui-ci, il bais-
sait sa longue paupière voilée, au bord de laquelle perlait
une larme. -
J'en étais là de mes observations, lorsque la porte du
restaurant s'ouvrit avec violence, et une société de trois
jeunes gens et de trois jeunes femmes entra en parlant
haut, en riant à gorge déployée, avec un laisser-aller de
mauvais goût dans un lieu public.
Comme je l'ai.dit déjà, le restaurant était plein.du
haut en bas, et il n'y avait plus de libre que l'arrière-pe-
tite salle où j'étais. Une des nouvelles -arrivantes, belle
créature s'il en fut, et qui marchait la première avec un
regard assuré, avisa cette retraite et la désigna du doigt
à ses compagnons. Eu un instant la salle fut envahie.
— Ah! nous voilà pourtant casés ! s'écria un des jeunes
gens, il n'y a que Mysa qui sache toujours nous sor'.ir
d'embarras.
A peine cette phrase était-elle achevée, que mon voi-
sin, qui jusqu'alors était resté absorbé, la figure cachée
dans sa main, bondit sur sa chaise, comme s'il eût été
frappé par l'électricité, un tremblement universel agita
ses membres, la pâleur d'un mort couvrit ses traits,
12 L'ENFANT DES BLES
- — Maman ! s'écria l'enfant en se levant de sa place.
— Paul, si tu fais un pas, je te tue, murmura le père
d'une voix qui râlait,~et ses doigts crispés s'étaient ac-
crochés au bras de son fils comme des crampons de fer.
Mais cette étreinte n'eut que la durée d'un instant; le
malheureux homme, épuisé, brisé par une secousse
aussi violente, tomba à la renverse, en proie à une horri-
ble crise nerveuse. Je le reçus dans mes bras.
Tandis que, penché vers lui, je m'efforçais de lui faire
reprendre connaissance, j'entendis comme le frôlement
léger d'une robe de soie qui passait derrière moi, puis
un souffle effleura mes cheveux.
:—Pauvre Dominique, dit une voix douce, il ne sera
jamais raisonnable!
Je me retournai, une femme s'enfuyait... Nous étions
seuls dans la salle, le père, l'enfant et moi. Mes souvenirs
revinrent en. foule.. .Bonheur .envié qui m'aviez fait quit-
ter mon pays, chaste et touchant tableau de Bougival,
qu'étiez-vous devenus? Combien d'ombres avaient passé
sur vos fraîches et brillantes couleurs!
La désertion subite de celte compagnie bruyante, l'état
effrayant où se trouvait Dominique, avaient fait événement
dans le restaurant; on nous entourait, on m'accablait de
questions auxquelles je ne pouvais répondre. Cependant
la crise se prolongeait; aux convulsions avait succédé un
L'ENFANT DES BLES 13
anéantissement total qui semblait- le précurseur de la
mort. Je priai un des assistants d'aller chercher un mé-
decin. . ,.
— Non, non, s'écria l'enfant resté jusqu'alors témoin
silencieux de cette scène, vous feriez beaucoup de peine
à mon père. Ne vous effrayez pas, je l'ai vu bien souvent
dans cet état, ajoùta-t-il avec un triste soupir. Puis, Rap-
prochant du malade et lui posant sa main sur le front :
— Mon père! m'entends-tu? dit-il.
Un imperceptible mouvement des lèvres nous apprit
que la connaissance revenait; peu à peu les membres
s'assouplirent; à la sueur glacée succéda une tiède moi-
teur, et les yeux se rouvrirent en laissant échapper d'a-
bondantes larmes.
Le premier regard de Dominique se porta avec une
vive anxiété autour de la salle ; en voyant toutes les tables
vides il sembla respirer plus à l'aise et murmura quelque
chose que je ne pus comprendre. J'avais gardé une de
ses mains dans les miennes; dans cette étreinte il devina,
sans doute, toute la compassion qu'il m'inspirait, car, le-
vant sur moi des yeux remplis d'une touchante expres-
sion de reconnaissance :
— D'où vient que j'ai rencontré un ami? dit-il.
— J'accepte ce titre, répondis-je avec empressement ;
2
li L'ENFANT DES BLES
et, pour vous prouver tout le prix que j'y attache, lais-
sez-moi vous conduire hors d'ici.
Dominique hésita un instant; puis, se levant tout à
coup :
— Allons, partons! dit-il.
Plusieurs personnes présentes offrirent leurs services.
Dominique ne voulut accepter que le bras de son .fils
et le mien.
— Votre adresse? lui demandai-je.
— Conduisons d'abord cet enfant, me répondit-il.
Le jeune Paul était élève du collège Stanislas. Nous
prîmes une voiture sur la place du Palais-Royal.
Pendant toute la durée du trajet, pas un seul mot ne
fut échangé entre nous. Dominique, enfoncé dans un coin
de la voiture, semblait livré au plus profond sommeil.
Voulait-il, par ce moyen, éviter une conversation embar-
rassante, ou la fatigue du corps l'avait-elle emporté sur
les préoccupations de l'esprit?
De temps en temps, son fils prenait une de ses mains,
la portait à ses lèvres ; mais cette main restait immobile
et retombait inerte à ses côtés.
— Pourtant, il m'aime, monsieur, murmura le pauvre
Paul, en se penchant à mon oreille; il m'aime, croyez-le
bien !
Nous arrivâmes ainsi à la porte du collège.
L'ENFANT DES BLÉS 15
Au moment où la voiture s'arrêta, Dominique sortit de
sa torpeur.
— Où sommes-nous? demanda-t-il d'un air effaré.
— Au collège, mon père, répondit l'enfant.
— Au collège! au collège! s'écria Dominique. Ja-
mais. .. je ne veux pas me séparer de mon enfant.
Son fils passa ses deux bras autour de son cou et l'em-
brassa.
— Allons, mon père, lui dit-il avec tendresse, calme-
toi, soigne-toi et viens me voir.
— Mon Dieu ! murmura d'une voix étouffée Dominique,
j'avais tout oublié...,-tout... Oui, oui, le collège,c'est
vrai... Il a bien fallu t'y mettre, je devenais fou.
Ces derniers mots furent prononcés avec une exaltation
qui me fit craindre une nouvelle crise. J'engageai le
jeune Paul à rentrer ; il me quitta,
— Où vous conduirai-je maintenant? demandai-jc à
Dominique.
— Monsieur, me répondit-il d'une voix sombre, vous
m'avez rendu un grand service, rendez-m'en un second
en me quittant ici.
— Comment! et nous ne nous reverrons plus?
— Les malheureux comme moi doivent vivre seuls.
— Les chagrins ne me sont point étrangers, repris-je,
el j'adoucirai peut-être les vôtres en les partageant.
10 L'ENFANT DES BLES
— Oh! mes chagrins à moi, dit-il avec amertume,
personne ne peut les comprendre.
— Vous me refusez ?
— Votre insistance ferait mon désespoir.
Je cédai à son désir, quoique avec un vif regret.
— Adieu, riïe dit-il en me tendant la main, je ne vous
oublierai jamais.
Il s'éloigna... : longtemps je le suivis des yeux, jamais
personne ne m'avait inspiré plus d'intérêt que cet homme.
Qu'avait-il été? Qu'était-il aujourd'hui? Ce profond et
mystérieux chagrin, qui le causait? la charmante femme
que j'avais vue, sans doute. Par quelle succession de mal-
heurs cette existence brillante, remarquée par moi sur
la route de Bougival, s'était-elle éclipsée?
Pendant plusieurs jours ces idées occupèrent mon es-
prit; mais les soins que'nécessitèrent mes affaires après
une absence aussi longue que celle que je venais de faire,
finirent par affaiblir ces tristes souvenirs. D'ailleurs,
j'avais le pressentiment que je reverrais Dominique.
L'ENFANT DES BLES 17
III
Six mois s'étaient écoulés depuis les événements que je
viens ds conter. Nous étions à la fin de l'été. Après une
demi-soirée dépensée en flâneries aux Tuileries, aux
Champs-Elysées, l'envie me prit d'aller au théâtre pour
y attendre l'heure du coucher. L'Opêra-Comique se trou-
vait sur mon passage. J'y entrai. Je savais qu'on y enten-
dait dans ce moment une cantatrice de passage en France,
dont le talent et la beauté attiraient tout Paris. La salle
était remplie jusqu'aux combles, et j'eUs beaucoup de
peine à trouver un tabouret dans un des petits couloirs
qui descendent vers l'orchestre. On donnait le Pré aux
Clercs; le premier acte était joué, on allait commencer
le second. J'étais à peine assis, qu'un homme, dont j'avais
entendu les pas rapides retentir dans le corridor, entra,
passa près de moi comme un éclair, et sans que j'eusse pu
distinguer ses traits et sa tournure, alla se placer dans
une de» stalles les plus rapprochées de la scène. La toile
se leva pour le second acte. C'est le moment où Isabelle,
entranten scène, chante cet air charmant : Jours de mon
enfance, 0 jours d'innocence, Votre souvenir est pour
2.
18 L'ENFANT DES BLES
moi le bonheur. Cette phrase était à peine achevée, que de
la salle, un : « 0 mon Dieu! » prononcé d'une voix accen-
tuée par l'expression du désespoir, attira l'attention des
spectateurs ; la chanteuse, les traits contractés, les yeux
étrangement fixés devant elle, s'était tue comme frappée
d'effroi. Bientôt, autourdemoi,ilse fit une vive rumeur ;
on se leva, on entoura un homme qui venait d'être pris
d'affreuses convulsions. Alors, une idée soudaine traversa
mon esprit; me frayant un passage au milieu des assis-
tants, j'approchai... Mon pressentiment ne m'avait pas
trompé, Dominique était là sans connaissance, il lui fallait
de l'air : on le transporta au foyer.
La crise fut en tout semblable à celle dont j'avais été
témoin au Palais-Royal ; seulement, dès qu'il revint au
sentiment de l'existence, au lieu de rester immobile et
inerte, il chercha violemment à s'échapper de mes bras,
criant sourdement .avec rage: .........
-— Laissez-moi, laissez-moi aller Ja tuer.
— Et votre fils ? lui dis-je. '
Je ne sais si. ce mot, eût suffi à le retenir dans sa fu-
reur, mais sesforces ne secondant pas son désir, il retomba
sur sa chaise. Dans cet instant, les applaudissements fré-
nétiques de toute la salle arrivèrent à nos oreilles; Domi-
nique se leva, jeta au loin un poignard caché sous ses
vêtements.
L'EKFANT DES BLES 10
— Je ne suis qu'un lâche! niurmura-t-il.
Puis, prenant mon bras, qu'il serra de manière à le
casser :
-r— Partons, ajouta-t-il.
En quelques minutes nous fûmes hors du théâtre.
— Aujourd'hui, lui- dis-je, rien ne m'empêchera de
vous suivre; je ne le demande pas, je l'exige, au nom du
hasard providentiel qui, deux fois, m'a mis sur volro
chemin pour vous secourir.
Sans rnerépondre, Dominique continua à marcher, et
nous arrivâmes ainsi rue Feydeau ; c'était là qu'il demeu-
rait.
La maison était de chétive apparence ; on y entrait par
une allée sombre conduisant à un étroit escalier, éclairé
seulement par la lampe fumeuse du concierge, perché à
mi-côte de l'entresol au premier étage.
L'appartement de Dominique était au quatrième; il
était composé de deux ou trois pièces où régnait un dés-
ordre impossible à décrire. Quelques débris d'un mobi-
lier jadis luxueux, dont la poussière rongeait l'étoffe et
les dorures, garnissaient à peine les murs. Sur les tables,
et les consoles gisaient pêle-mêle des babils, deslivres,'des
tableaux, des inslruments de musique. Le lit était froissé
sans avoir été défait ; sur la cheminée de la pièce où nous
nous arrêtâmes on voyait une magnifique pendule qui ne
20 L'ENFANT DES BLÉS
marquait plus les heures ; de hauts candélabres portaient
encore les traces de leurs services passés; une bougie y
était restée intacte, Dominique l'alluma. À cette lueur
bleuâtre et vacillante éclairant tant de faste et tant de
misère, je compris encore bien mieux que je ne l'avais
fait jusqu'alors tout ce qu'il devait y avoir de désolation
et de désespoir dans l'âme de l'homme qui, avec la plus
froide indifférence et sans en paraître touché, vivait au
milieu de cet abandon de toutes choses.
Après avoir à grand'peine débarrassé un petit canapé
de trois ou qùalre in-folio dont le poids avait réduit en
lambeau le satin cerise qui les supportait, d'un signe
Dominique m'engagea à m'y asseoir.
— Non, lui dis^je, je reviendrai demain ; vous êtes
plus calme, je vais vous laisser dormir.
Dominique frissonna comme s'il avait reçu une bles-
sure et,, se plaçant en face de moi, .avec les bras croisés
sur sa poitrine :
— Vous n'avez donc jamais été malheureux, vous,
monsieur, s'écria-t-il, que vous me dites de dormir?
Ses yeux lançaient des éclairs; je pris ses deux mains
dans les miennes, et le contraignis à s'asseoir.
Le paroxysme était passé, il se laissa faire comme un
enfant.
— Pourquoi êtes-vous venu ici, monsieur? dit-il avec
L'ENFANT DES BLÉS 21
un accent de tristesse mêlé de honte, vous le voyez, je
suis fou !
— Le chagrin n'est pas la folie.
■— Non, mais il la donne.
— C'est quelquefois un soulagement, repris-je.
— Oui, quand la folie amène l'oubli de ses maux, ou
. l'oubli de ceux qui les causent, alors c'est une bénédiction
du ciel ; mais quand cette folie vous montre les êtres que
vous avez aimés, chastes et purs comme ils étaient autre-
fois, ou flétris, méprisables, comme ils sont aujourd'hui,
alors, je dis que cette folie est échappée de l'enfer.
En achevant ces mots, Dominique laissa tomber sa tête
sur sa poitrine, d'où s'échappa un douloureux sanglot.
— N'avez-vous rien essayé pour vous distraire? lui
dis-je.
— Tout, monsieur, tout, les voyages, le jeu, le vin, les
orgies.
— Et l'amour ?
— L'amour ! il faudrait pour cela ne plus l'aimer, elle !
murmura Dominique d'une voix sourde.
Nous arrivions aux confidences : c'était ce que je dési-
rais.
— C'est donc une femme qui cause vos chagrins?
— Elles seules peuvent faire souffrir ainsi, dit-il.
— Et... repris je en hésitant, car je savais que j'allais
22 L'ENFANT DES BLES
plaider le faux pour connaître le vrai, cette femme, vous
l'avez perdue... elle est morte ?
— Morte ! s'écria-l-il en se levant et en parcourant la
chambre à grands pas, plût à Dieu qu'elle fût morte !
alors j'aurais été heureux dans ma douleur, j'aurais pleuré
sur elle, j'aurais réchauffé son corps glacé contre mon
coeur, je l'aurais implorée comme une sainte... Non, non,
continua-t-il en, s'exaltant toujours davantage, elle n'est
pas morte... elle est comédienne i
Ici, Dominique poussa un grand éclat de rire.
— Oui! oui! répéta-t-il avec une expression effrayante,
comédienne, ma femme, comédienne! cette beauté voilée,
ce sein qui avait nourri notre enfant, tout cela jeté chaque
soir en pâture aux libertins d'un parterre de théâtre....
— Je comprends votre désespoir, dis-je, mais qui a
causé ce malheur ? La misère
— Je l'avais couverte d'or et de fleurs, interrompit
Dominique, je lui avais donné toutes les richesses, toutes
les jouissances de la terre.
— Comment expliquer alors?..
— Ah ! monsieur, elle était belle comme les anges du
ciel, et j'étais seul à le lui dire... elle chantait comme
une fauvette, et j'étais seul à l'entendre... voilà ce qui l'a
perdue...
— Elle n'a donc jamais eu d'amour pour vous ?
L'ENFANT DES BLÉS 23
— Un seul jour, celui où elle m'a quille.
— Quelle bizarrerie ! Contez-moi votre histoire, Domi-
nique.
— Je ne sais si je le pourrai, répondit-il.
— Tâchez d'en avoir le courage, ajoutai-je; en s'épan-
chant, la douleur est moins cruelle.
— Le feu qu'on attise devient plus vif, dit Dominique.
— Oui, mais il dure moins longtemps. Croyez-moi,
j'ai l'expérience du malheur. Si j'ai su souffrir eu silence
alors que j'ai eu le coeur brisé, c'est qu'il n'y avait pas un
autre coeur près de moi, digne de partager les tortures
du mien. On m'aurait dit : consolez-vous, moi je vous
dirai : pleurons ensemble.
Dominique jeta fur moi un regard attendri.
— Allons, dit-il, puisque vous le voulez.
JNous nous assîmes l'un près de l'autre sur le canapé.
IV
Je suis né en Amérique. Mon père, dont les parents-
avaient émigré lors de la révolution de 89, eut le bonheur
d'y refaire une brillante fortune dans le commerce Un
24 L'ENFANT DES BLES
riche mariage, où l'amour eut autant de part que les con-
venances, vint encore augmenter l'opulence de sa maison,
et lorsque je vins au monde, tout annonçait pour moi un
avenir heureux.
Deux années, pourtant, s'étaient à peine écoulées que
la mauvaise destinée commença à me frapper. Je perdis
mon père ; restée veuve, ma mère, jeune et riche, vit sa
main recherchée par un grand nombre de prétendants.
Aucun ne fut écoulé.
Elle avait juré à mon père de ne plus vivre que pour
moi ; elle tint parole et se retira à la campagne, afin que
rien ne vînt la distraire du pieux devoir auquel elle vou-
lait se consacrer tout entière.
Hélas ! qui croirait que ce fut à cette tendresse mater-
nelle si passionnée que je dus une partie de mes maux?
Concentrant en moi tout l'amour qu'elle avait eu pour son
époux, ma mère m'entoura de ces soins délicats, de ces
prévenances ingénieuses dont les femmes seules ont le
secret, et qui ouvrent lame à toutes les sensalions ai-
mantes et douloureuses de la vie. Jalouse de la moindre
parcelle de mon affection, elle éloigna de moi toutes les
occasions qui pouvaient me mettre en contact avec des
compagnons de mon âge. Né faible et nerveux, une édu-
cation virile, en développant mes forces physiques, aurait
atténué ce que la nature avait mis en moi de trop impres-
L'ENFANT DES BLES 25
sionnable ; au lieu de cela, lout ce qui pouvait former
mon esprit, ou aguerrir mon corps contre les maux qui
sont le parlage de l'humanité, était éloigné de moi. Ma,
mère aurait regardé comme un crime d'assombrir mes
pensées ou d'attrister mon coeur par le récit d'une souf-
france ou d'une action répréhensible. J'arrivai donc à
l'âge de dix-huit ans, ne croyant qu'au bien, au bonheur,
à la vérité. Tous les hommes étaient bons et sincères,
toutes les femmes savaient aimer comme aimait ma
mère.
Ce fut à peu près vers cette époque que nous quittâmes
l'Amérique. La santé de ma mère, altérée depuis long-
temps, commença à donner de sérieuses inquiétudes. Les
médecins conseillèrent un changement de climat. Le désir
de voir la patrie de son mari décida ma mère pour la
France ; ce n'était pas-sans une grande appréhension que
je voyais approcher le moment où j'allais être arraché à
mes habitudes, à la douce solitude dont je jouissais depuis
ma naissance. L'idée de quitter !e toit où j'avais vu le
jour, les beaux arbres qui tant de fois m'avaient abrité de
leur ombre, le ruisseau où, enfant, j'allais tremper mes
pieds, me brisait le coeur et m'arrachait des larmes ; nos
vieux amis, nos bons serviteurs, dont il fallait se séparer,
les reverrions-nous jamais? Ce pays inconnu que nous
allions chercher aurait-il pour nous le même ciel, les
5
26 L'ENFANT DES BLES
mêmes fleurs, les mêmes sourires, que celui auquel nous
allions dire adieu pour toujours?
Beaucoup de gens appelleront cela des puérilités, et
pourtant ce sont souvent d'elles que découlent nos plus
grandes joies ou nos plus grandes souffrances. L'homme
a ordinairement l'esprit hardi, envahissant; il est dans sa
nature d'aimer à voir, à conquérir, à posséder ; moi, dif-
férent des autres, craintif, concentré, facile à émouvoir, je
redoutais tout ce qui se trouvait au delà de mon horizon;
ce qui différait des choses que je voyais habituellemenl
me causait un sentiment de frayeur.
Je connaissais trop la faiblesse du coeur de ma mère
pour lui laisser voir l'état de mon âme ; elle n'aurait plus
voulu partir. L'effort que je fis alors, et qui fut la pre-
mière contrainte que je m'imposai, me causa comme uue
blessure cachée, dont chaquegoutle de sang, versée dans
le mystère, enlève une parcelle de l'existence.
La nuit qui précéda notre départ ressembla pour moi
à une douloureuse agonie. Je la passai tout entière à errer
dans nos bois, dans nos jardins ; j'avais besoin de respirer
seul, encore une fois, la fraîcheur de nos ombrages ; je
voulais exhaler dans le silence mes plaintes et mes regrets ;
enlaçant de mes bras mes arbres préférés, pleurant sur
nos bancs de mousse, jetant mon nom aux échos comme
pour le leur faire répéter toujours, j'errai pendmt plu-
L'ENFANT DES BLES 27
sieurs heures, en homme qui a perdu la raison. Le len-
demain, on me porta sans connaissance sur le vaisseau
qui devait nous transporter en France.
Nous arrivâmes à Paris vers le commencement du prin-
temps. Après y être restés à peine le temps nécessaire
pour visiter toutes ses merveilles, ma mère, que la cha-
leur, le tumulte, le bruit de la ville fatiguaient, désira
aller passer à la campagne les derniers mois de l'été.
J'accueillis cette proposition avec bonheur. Depuis mon
arrivée en France, je portais en mon âme une tristesse
profonde, un ennui de toutes choses qui me faisait désirer
la solitude avec l'ardeur la plus vive. Il me semblait que
le silence, le calme des champs, me rendraient un peu
des joies quej'avais perdues, qu'assis sur une pierre soli.
taire, les yeux tournés vers le soleil couchant, j'aperce-
vrais au loin, dans l'espace, derrière les bois et les
collines, ses derniers rayons porter l'aube naissante à
ma chère patrie. Paris m'étouffait, j'y mourais, je
croyais alors qu'on ne pouvait pas souffrir davantage.
Ne pouvant, à cause de l'état de santé de ma mère,
nous éloigner beaucoup de la capitale, il nous fallut
trouver dans ses environs une habitation à notre conve-
nance. Pendant plusieurs jours, mes recherches furent
infructueuses. La banlieue ne m'avait offert que de mes-
quins collages, des chalets dégradés, des jardins remplis
28 L'ENFANT DES BLES
de fleurs étiolées, des arbres sans feuillage se mourant
entre quatre murs humides sous un nuage de poudre
grise.
Cette misère de la nature, cet appauvrissement des
créations de la Providence au profit de l'exploitation me
serraient le coeur ; moi, le fils des forêts vierges, du sol
plein de fantaisie, où la main de l'homme se fait à peine
sentir, je souffrais pour ces belles végétations torturées par
la cupidité.
Nous étions presque décidés à renoncer à nos projets,
lorsqu'un jour, arrivé à la barrière de Yaugirard, j'eus
l'idée bizarre de m'abandonner à l'humeur vagabonde du
cheval que je montais. Bien m'en prit; au bout d'une
demi-heure, l'animal s'arrêtait devant la grille d'une des
dernières maisons de la grande rue qui traverse le vil-
lage d'Issy.
L'hommetire souvent d'heureux présages d'événements
gros pour lui de malheurs et de peines; le voile brillant
du moment lui cache les sombres teintes de l'avenir. C'est
ainsi que je pris pour une bonne fortune le hasard qui
m'avait enfin offert l'objet de mes désirs.
La maison dont je viens de vous parler était de belle
apparence. Son principal corps de logis, flanqué de deux
ailes en pavillons, aurait pu porter le nom de château. La
cour, très-vaste, plantée sur les côtés de deux rangées
L'ENFANT DES BLÉS 29
d'acacias, était bordée d'une grille en fer très-aristocra-
tique, et ouvrant sur la rue. Derrière la maison, une su-
perbe terrasse sablée et garnie d'une profusion de fleurs,
donnait accès, par une pente douce, sur une vaste et
large pelouse, autour de laquelle s'étendait un bois touffu
rempli d'allées sombres, de hautes charmilles et formant
un parc de plusieurs arpents. Au delà, une autre terrasse
dominant les plaines qui avoisinent la Seine et qu'on
apercevait au loin comme un sillon argenté, donnait à
tout ce paysage un aspecl magique.
En contemplant ce riche panorama, cet horizon im-
mense, je sentis ma poitrine se dilater ; mon coeur avait
des pulsations plus calmes, mes yeux regardaient sans fa-
tigue, j'avais des pensées de bonheur... j'allais vivre !
Bien certain du consentement de ma mère, j'arrêtai
cette maison pour une année. L'inlérieur, meublé avec un
luxe .antique, avait besoin de quelques additions pour en
achever le comfort. Le lendemain, au point du jour, j'étais
à Issy avec des ouvriers ; au bout d'une semaine nous y
élions installés.
Mon premier réveil y fut un enchantement : en voyant
le soleil ruisseler dans les plis de mes rideaux, en écou-
tant le chant des oiseaux, le bruit d'un vent léger agiler
les arbres, je me crus un instant dans ma chère patrie.
Immobile, les yeux fermés, les mains jointes, je priais
5.
30 L'ENFANT DES BLÉS
Dieu d'arrêter la marche des heures.et de faire que le
printemps durât toujours.
Le premier mois que nous passâmes à Issy s'écoula
rapide et sans secousses. De longues courses à cheval occu-
paient mes matinées ; les journées se passaient auprès de ma
mère, en lectures, en promenades, pendant lesquelles l'ap-
pui de mon bras lui était nécessaire. Le soir, lorsque sa fai-
blesse habituelle l'avait forcée à rentrer chez elle, je des-
cendais dans le parc, et là, seul, rêvant au passé, je rap-
pelais un à un mes souvenirs d'enfance, les caressant de
ma pensée comme des amis que l'on revoit après une
longue absence. Le visage, les gestes de ceux que j'avais
connus, je les revoyais ; j'entendais le son de leur voix;
ils cheminaient à mes côtés sous les mystérieuses allées
du parc; ils me disaient leurs peines, leurs plaisirs; ils
pleuraient ou riaient, selon que la lune brillait au ciel ou
que l'atmosphère était chargée de nuages. Puis,.quand
l'heure avancée de la nuit me forçait à rentrer dans la
maison, il n'y avait pas jusqu'à notre vieux chien Tommy
que je ne crusse entendre japper de joie sur le seuil de la
porte.
Si j'avais confié ces rêveries, si j'avais dit le bonheur
que me faisaient éprouver ces évocations du passé, on
m'aurait pris pour un fou, ou qui pis est pour'un comédien
romanesque. Il me fallait donc taire ces refours de mon
L'ENFANT DES BLES 51
coeur vers un lointain évanoui, et concentrer en moi ce
vagabondage d'idées, fantasmagorie hallucinante, qui
surexcitait mon esprit, agaçait mes nerfs et allumait mon
sang.
Mes traits s'altérèrent sous cette fatigue morale ; le
malaise qu'éprouvait mon corps se trahissait dans ma dé-
marche, dans le son de ma voix. Ma mère s'aperçut de
cet état de langueur. Elle l'attribua à l'ennui de la soli-
tude, à l'isolement d'une société de mon âge ; elle désira
que nous vissions du monde. Je commençai par combattre
cette volonté de ma mère ; changer notre genre de vie,
n'était-ce pas rompre mes rêveries, n'était-ce pas me sé-
parer deces ombres si chères, anciens amis du foyer ? Mais
ma mère insista.
Près de notre maison, s'en trouvait une autre habitée
par une famille anglaise très-nombreuse. La conformité
des usages anglais et américains, la parité, du langage et
les avances empressées qui nous furent faites par nos
voisins ne laissaient aucun prétexte à mon refus de les
voir; je cédai .. Alors, au mal inconnu qui consumait mes
jours, en succéda un autre non moins cruel pour moi;
obligé de vivre hors de mes pensées, au milieu du bruit,
de la dissipation, au milieu de gens dont le seul but était
de chercher le pliiisir et la distraction, ma paresse son-
geuse ne m'était plus permise. Sans cesse dérangé, par
32 L'ENFANT DES BLES
mes jeunes compagnons, il fallait courir les fêles, les
bals des environs, prendre part à leurs danses, à leuis
jeux bruyants, abandonnant le négligé commode de ma
toilette pour la gêne d'un costume à la mode. Dieu sait
où m'aurait conduit l'irritation causée par la nouvelle
contrainte qui m'était imposée, lorsqu'une circonstance
bien simple en apparence vint donner une autre direction
à mes idées.
Il était question, dans le pays, d'organiser, au profit
des pauvres, un concert auquel devaient concourir tous
les virtuoses amateurs habitant les environs. Ce concert
faisait le sujet de tous les entretiens ; on ne s'occupait
plus d'autre chose. Quoique bon musicien, et malgré les
instances qui m'en avaient été faites, je m'étais refusé à
grossir le nombre des exécutants. J'espérais par ce
moyen recouvrer un peu de liberté ; d'ailleurs l'idée de
me mellre en spectacle me causait un effroi insurmon-
table. Mais le malheur qui me poursuivait voulut que
notre maison fût la seule du village où il se trouvât des
salons assez vastes pour la solennité musicale qu'on se
proposait, et pour le bal qui devait lui succéder.
Je me vis donc obligé de m'occuper des préparatifs de
celte fête à laquelle j'espérais pouvoir échapper. Pendant
plus d'une semaine, notre habitation, que j'avais sou-
haitée si paisible, fut la proie de la multitude la plus
L'ENFANT DES BLES
agitée, la plus bruyante et la plus harmonieuse à la fois.
Au bruit du marteau succédait l'accord des instruments ;
au grincement de la scie, les roulades des chanteuses ; il
n'était pas un coin dans la maison, pas un bosquet dans
le parc, qui ne servît d'écho à un trille ou à un rabot.
V
Enfin, nous arrivâmes à la veille du concert si impa-
tiemment attendu par ceux qui m'entouraient, et dont
pour mon compte je hâtais la fin de tous mes voeux. Tout
était prêt et un peu de calme avait remplacé le tohu-
bohu des autres jours. Sauf une répétition qui devait
avoir lieu le soir, la journée promettait de s'écouler dans
le silence. Harassé de corps et d'esprit par les ennuis de
mon rôle de maître de maison, privé depuis longtemps
de mes chères solitudes, je saisis comme un bonheur
inespéré l'occasion d'aller faire une longue promenade
dans la campagne.
Nous étions à la fin de juillet; il était huit heures du
matin ; un vent léger chassait sur l'azur du ciel de gros
nuages blancs, dont les ombres passagères tempéraient
l'ardeur du soleil. Après avoir traversé le parc où s'éche-
L'ENFANT DES BLES
tonnaient de distitfiee en distance les ifs déjà chargés de
lampions, destinés à l'illumination du lendemain, j'arri-
vai à une petite porte percée dans le mur de clôture, et
qui s'ouvrait sur les champs. Un sentiment de joie par-
courut tout mon être quand je me trouvai en face du vide
de la plaine, quand mes yeux purent errer au hasard
dans l'espace, mes oreilles n'être plus heurtées que par
le bruit de mes pas sur l'herbe du chemin.
La moisson approchait ; les épis, mollement balancés
sur leur tige flexible, ondulaient comme les vagues d'une
mer doucement agitée, laissant apercevoir sous leur nappe
dorée le saphir du bluet, le rubis du coquelicot. Une
allouette, en chantant, s'élevait dans les airs.
En présence de ce spectacle resplendissant de la nature,
mes pensées se reportèrent vers celui qu'offrait en ce
moment ma maison ; je me demandai alors quelle assem-
blée humaine vaudrait jamais ces créations admirables,
ces arbres, ces buissons en fleurs ; je me demandai quelle
était la lumière factice qui vaudrait ce brillant soleil, où
trouver un gosier de femme qui égalerait en gaieté et en
fraîcheur celui de cette fille des blés, qui s'en allait, lé-
gère et insouciante des applaudissements de la foule, se
perdre dans les nues? Ces pensées furent interrompues
tout à coup par un bruit singulier dont il m'était impos-
sible de deviner la cause : c'était comme une psalmodie
L'ENFANT DES BLES 35
murmurée à voix basse et entrecoupée de soupirs et de
sanglots enfantins ; je regardai autour de moi : tout était
solitaire. De près comme de loin, pas une créature vivante
ne se présentait à ma vue : je me perdais en conjectures.
Cependant, à force d'écouter, il me sembla que cetle es-
pèce de chant partait d'un des champs qui bordaient le
chemin sur lequel s'ouvrait la petite porte du parc. Pre-
nant un petit sentier tracé entre les blés, je suivis la di-
rection que m'indiquait la voix; à mesure que j'appro-
chais, ma curiosité augmentait, je faisais mille supposi-
tions Qu'allais-je trouver au bout de ma course?
Bientôt je m'arrêtai... Le sentier, dans une de ses nom-
breuses sinuosités, venait de me laisser découvrir l'objet
de mes recherches.
Oh ! laissez-moi un instant, monsieur, m'appesantir
sur le ravissant tableau qui s'o'frit à ma vue... Laissez-
moi repaître mon imagination de ce tableau doux, chaste
et charmant, comme l'être qu'il représentait alors, que
mes pinceaux ont reproduit tant de fois et auquel mon
coeur fit à l'heure même un cadre d'amoui\
Un enfant, monsieur, car ce n'était qu'un enfant, une
petite fille était là... assise sur le bord d'un sillon; la
haute moisson qui l'entourait l'avait empêchée de me voir
approcher, et je pus contempler et m'enîvrer longtemps
des grâces enfantines dont la séduction se grava pour ja-
50 L'ENFANT DES BLES
mais dans mon coeur. Je n'essayerai pas de vous décrire le
charme des traits, des poses, des moindres gestes de celle
jeune créature,, avec ses yeux couleur du ciel vers lequel
ils se levaient souvent, ses cheveux blonds comme les épis
qui les ombrageaient et qui semblaient-appartenir aux
anges du paradis ; vêtue d'une robe rose, dont la nuance
se confondait avec la fraîcheur de son teint, vous l'auriez
prise, à la manière dont elle était blottie, pour un bouquet
d'églantines jeté au hasard dans une gerbe de blé. Petite,
mignonne, délicate,, elle paraissait à peine avoir six ans,
quoiqu'elle en eût déjà huit. Un grand chapeau de paille
rempli de bluets était déposé à ses pieds ; de ses petites
mains elle y puisait des fleurs pour tresser des couronnes,
dont une ornait déjà sa tête charmante. D'une voix lente
et douce elle chantait un air triste, en prononçant des pa-
roles incohérentes et sans suite, dont il me fut impossible
de saisir le sens. De temps en temps, interrompant son
chant, la belle enfant cachait sa tête sur ses genoux et
éclatait en soupirs et en sanglots. De celte alternative
venait le bruit étrange que j'avais entendu.
Une fois enfin, en relevant la tête, la pauvre affligée
m'aperçut. Au lieu de s'effrayer ou de fuir, comme il était
naturel qu'elle le fit, l'enfant arrêta sur moi ses grands
yeux émus et mouillés de larmes, puis elle se mit à
sourire.
L'ENFANT DES BLES 57
— J'ai presque eu peur, fit-elle.
— Rassurez-vous, lui dis-je, je ne vous ferai aucun
mal.
— Je le sais bien, répliqua-t-elle.
— Comment le savez-vous? vous ne me connaissez pas.
Elle me regarda avec attention.
— Je le sais, parce que vous avez l'air bon et que je
vous trouve joli, répliqua-t-elle.
Puis elle ajouta :
— Et moi, me connaissez-vous?
■— Non, mais si vous voulez me dire comment vous
vous appelez, cela me fera un grand plaisir.
— On me nomme Mysa et je demeure à la petite mai-
son que vous voyez là-bas au bout des champs, sous les
arbres.
Cette maison était presque une chaumière, Mysa devait
être pauvre.
— Habitez-vous cette maison depuis longtemps ? lui
demandai-je.
— Je ne sais pas, répondit-elle, je suis encore si petite ;
mais mon grand-père vous le dira si vous voulez venir le
voir.
Et déjà elle se levait pour partir ; mais moi, si avide
de ses paroles, si heureux de ce tête-à-tête, je voulus le
prolonger, et m'asseyant à terre auprès d'elle:
38 L'ENFANT DES BLES
— Eh bien ! Mysa, dis-je, puisque je ne vous fais pas
peur, dites-moi pourquoi vous pleuriez tout à l'heure.
Elle baissa les yeux, devint rouge, et se mit à achever
sa couronne.
—Je nepleurais pas, reprit-elle à demi-voix, je chantais.
Et deux larmes tombèrent sur ses fleurs.
— Vous pleurez encore.
— C'est dans la chanson.
— Alors, c'est une vilaine chanson.
— Non, car c'est moi qui l'ai faite, répondit-elle d'un
air piqué, qui la rendait ravissante.
Mes bras étaient prêts à s'ouvrir pour la serrer sur
mon coeur ; mais déjà je l'aurais pressée trop fort sur ce
coeur qu'elle devait déchirer un jour.
— Eh bien! chantez-moi votre chanson, Mysa, dis-je
. en baisant, sans.qu'elle s'en aperçût, une.boucle de ses
cheveux.
— J'aime mieux vous la dire, car si je chantais, je
pleurerais... C'est l'histoire d'une petite fille qui a beau*
coup de chagrin.
— Pourquoi?
— Parce que...
Ici Mysa s'arrêta. Puis reprenant :
— Pareeqû'elle n'ira pas au concert, où il y aura toutes
L'ENFANT DES BLES * 59
sortes de monde bien riche et une grande musique...
C'est si beau la musique !
Je compris qu'il était question de notre fête du lende-
main.
■— Et qui empêche cette petite fille d'aller au concert?
repris-je.
Mysa garda longtemps le silence, puis, laissant éclater
son désespoir :
— C'est que je n'ai pas de robe, s'écria-t-elle.
Honteuse de cet aveu, la pauvre petite couvrit sa figure
de ses mains. Je les en détachai avec peine, et les serrant
dans les miennes :
— Consolez-vous, Mysa, dis-je, vous aurez une robe.
— Oh! non, mon grand-père est si pauvre ! Il pleure
aussi, lui !
— Mais moi, j'ai une mère qui est riche, el qui sera
bien heureuse de vous faire ce plaisir.
Surprise, elle me regarda avec un mélange de joie et
d'hésitation.
— Et vous, que me donnerez-vous, Mysa? repris-je.
Elle fit un geste pour approcher ses lèvres des miennes;
mais réprimant bientôt ce premier mouvement naturel à
un enfant, elle ôta la couronne de Muets qui ornait sa
blonde lête, et me la présentant avec une grâce ineffable :
— Tenez, dit-elle, c'est tout ce que j'ai.
40 L'ENFANT DES BLÉS
Ah ! monsieur, le jour où mes mains ravies attachèrent
sur le front de ma fiancée la riche couronne qui en faisait
ma femme, mon émotion ne fut pas plus délicieuse que
celle que j'éprouvai en touchant ces modestes fleurs ar-
rangées sans art, mais pleines à mes yeux du plus doux
prestige.
Peut-être trouvez-vous surnaturel l'enthousiasme dont
je fus saisi à la vue d'une enfant de l'âge de Mysa; mais
veuillez vous rappeler ce que je vous ai dit de mon édu-
cation, de mon caractère, de mes goûts; songez qu'à
peine sorti moi-même de l'enfance, aucune femme n'avait
encore fait battre mon coeur, et qu'enclin au sentiment
des choses simples et naïves, l'amour, tel que je le com-
prenais alors, pouvait naître en mon âme, à la vue d'une
enfant, comme à la vue des beautés de la nature. N'est-il
pas, d'ailleurs, des intuitions secrètes, jets lumineux qui
précèdent les passions, comme l'éclair précède l'orage!
Un pressentiment me disait que le livre de ma vie venait
de s'ouvrir, et que devant moi j'en avais la première
page.
Ah! pourquoi, sur celte page où l'espérance seule avait
écrit son nom, Dieu n'a-t-il pas apposé son divin sinet
en me disant : Tu n'iras pas plus loin ! Je n'aurais pas
vu se flétrir l'enfant, la fleur, l'innocence; je n'aurais pas
perdu toutes les croyances, les joies de mon coeur; je ne
L'ENFANT DES BLÉS 41
serais pas mort à l'existence ; je n'aurais pas blasphémé,
maudit !...
Ici Dominique, succombant sous le poids de ses souve-
nirs, resta quelques instants sans parler ; puis, reprenant
courage : Tout ce que je vous ai dit là, monsieur, suffira
à vous faire comprendre l'amour immense que plus tard
je dus ressentir pour la femme qu'enfant j'adorais déjà.
Le jour de celle rencontre, je retournai à la maison, le
coeur rempli de bonheur ; tout avait changé d'aspect
autour de moi : le monde, le bruit, la musique, je bénis-
sais toul ce que j'avais maudit; en entrant dans la cham-
bre de ma mère, je me jetai à ses genoux, j'embrassai ses
mains ; ma figure rayonnait, mes yeux avaient repris
l'éclat de la jeunesse ; en peu de mots, je lui contai l'aven-
ture de la matinée. Sans parfaitement comprendre ce que
je lui disais, ma mère commença par dire oui, à tout ce
que je lui demandai. Je la suppliai de m'accompagner
sans plus tarder chez 3e grand-père de Mysa; nous nous
y rendîmes. L'enfant nous avait devancés, el nous atten-
dait sur le seuil de la porte.
En nous apercevant elle frappa dans ses mains, puis
courut nous annoncer à son grand-père.
Je n'entrerai pas dans de longs détails sur notre entre-
vue avec le grand-père de Mysa; M. de Fresnc, c'est ainsi
qu'ilse nommait, cadet d'une grande famille de Bretagne,
4.
42 L'ENFANT DES BLES
avait, pendant l'émigration, épousé en Angleterre une
demoiselle de condition sans fortune. Elle mourut en lui
laissant un fils. De retour en France, ce dernier prit du
service, se maria et fut tué en Vendée dans' la guerre qui
suivit 1850.- Sa femme ne lui survécut que de peu de
mois. Vieux, infirme, n'ayant pour vivre qu'une modique
pension, qu'il devait à la générosité d'un parent, M. de
Fresne, resté l'unique soutien de sa petite-fille, se retira à
la campagne.
— De tous les biens de la terre, madame, ajouta le
vieillard, en posant sa main tremblante sur la tête de
l'enfant, assise à ses pieds, il ne me reste qu'elle, objet de
joie et de douleurs... Hélas ! j'ai quatre-vingts ans et elle
en a huit...
En entendant ces derniers mois, ma mère jeta sur moi
un regard interrogateur, dont je n'oublierai jamais la
divine tendresse; ce qu'elle lut dans mes yeux, vous le
comprenez sans peine. A partir de ce moment, Mysa de-
vint sa fille adoptive.
Les grands coeurs savent accepter comme ils savent
donner, et bientôt nous eûmes deux hôtes nouveaux dans
notre maison. Un an plus tard, Mysa était tout à fait or-
pheline.
Si les bénédictions d'un mourant pouvaient conjurer les
secrètes rigueurs du ciel, ma vie eût été calme et heu-
L'ENFANT DES BLES 43
reuse au delà de mes espérances, mais l'homme ne peut
faillir à sa fatale destinée.
Je passerai rapidement sur les années qui suivirent la
mort du grand-père de Mysa ; cette enfant était devenue
tout pour moi, et il n'était aucune des affections qui se
partagent lecoeur humain, que je ne ressentisse pour elle ;
la tendresse du père, du frère, de l'amant, je l'avais pour
l'orpheline. L'orgueil, la généreuse fierté que donne le
sentiment de la protection envers un être faible, débordait
mon âme et l'inondait d'une jouissance inconnue. Le soir,
je la regardais dormir ; le matin, la nature pour moi ne
s'éveillait qu'avec elle; jaloux de ses moindres paroles,
de ses moindres gestes, j'aurais souffert si un autre que
moi l'eût fait sourire. À huit ans, Mysa était d'une igno-
rance complète ; elle ne savait pas même lire. Cette dé-
couverte me causa une joie extrême ; j'avais donc tout à
lui apprendre, je devins l'instituteur le plus assidu et le
plus patient; abandonnant l'existence que j'avais menée
jusqu'alors, je me livrai à l'étude avec ardeur. Mysa ne
devait rien connaître que par moi.
Hélas ! ce fut sur ce terrain que commença la ruine de
mon bonheur. Aussi légère et superficielle qu'intelligente
et spirituelle, Mysa effleurait tout et n'approfondissait
jamais rien. Tout ce qui pouvait mûrir la pensée, ouvrir
le coeur aux grandes passions, l'ennuyait et lassait son
44 L'EKFAKT DES BLES
attention fugitive. Elle n'aimait que l'imprévu, les subites
actions d'éclat. La seule chose qui l'impressionnât vivement
était la musique; mais, phénomène étrange, ce n'était pas
sur son âme que l'harmonie des sons agissait. Semblable
à ces instruments d'élite, faits de matières inertes, et
qu'à leurs vibrations divines, on prendrait pour des corps
animés, Mysa subissait au plus haut degré l'influence mu-
sicale, sans que sa sensibilité morale en reçût la moindre
atteinte ; son être physique, comme s'il eût été frappé par
l'étincelle électrique, frémissait seul sous le charme mé-
lodique.
Cette foi en Dieu, cette tendresse du coeur, ce besoin
d'aimer et d'être aimé, qui pénètrent l'âme aux accords
de l'orgue, aux chants suaves de la voix humaine, étaient
des bienfaits inconnus à la pauvre Mysa, et pourtant,
monsieur, cette passion à laquelle on ne saurait donner
un nom, cette passion uniquement nerveuse, extraordi-
naire dans sa forme, a fait la destinée de celte créature et
la mienne. Artiste par la tête et par les goûts, il lui fallait
du bruit, des admirations ; moi, grillon du foyer, je n'au-
rais voulu chanter que dans l'âtre.
Mysa n'avait pas tout à fait quinze ans lorsque j'eus le
malheur de perdre ma mère. Depuis longtemps, mon
amour n'était plus un secret pour elle ; les mères sont
comme les femmes trompées, elles devinent ce qu'on veut
L'EN-FAKT DES BLÉS 45
leur cacher. Comprenant la différence qui existait entre
mon organisation et celle de sa jeune protégée, elle essaya
de me prémunir contre les dangers qui menaçaient mon
bonheur à venir.
J'aurais dû regarder ces suprêmes paroles comme un
avertissement du ciel ! Aveuglé par ma passion, je n'y vis
que les craintes exagérées d'une tendresse inquiète, et
n'y répondis qu'en couvrant de larmes et de baisers la
main défaillante qui me bénissait.
VI
Mon âge ne me permettant pas de garder Mysa auprès
de moi, je la plaçai dans un des couvents les plus distin-
gués de Paris. Cette séparation fut cruelle pour moi;
pourtant j'espérais qu'au contact des moeurs calmes et
léservées du cloître, au milieu de compagnes imbues
d'idées aristocratiques, je verrais disparaître en elle ces
tendances artistiques qui faisaient déjà mon supplice;
il n'en fut rien.
Mysa avait une voix admirable ; on lui demanda de
chanter dans l'orgue de la chapelle, et bientôt il ne fut
bruit que de ce jeune talent, qui semblait créé tout exprès
L'ESFAKT DES BLES
pour chanter les louanges du Seigneur. Les élèves de la
maison, les religieuses, en parlaient avec le.plus vif en-
thousiasme, et un mois s'était à peine écoulé, que le petit
sanctuaire ne suffisait plus au nombre des assistants.
Dans mes fréquentes visites au parloir, Mysa ne m'en-
tretenait plus que de ses succès. La tète gonflée d'orgueil,
elle ne comprenait rien au froid silence avec lequel j'ac-
cueillais .le récit de son triomphe. Un jour, pourtant, à
force de sollicitations, elle obtint de moi que j'irais l'en-
tendre. Hélas! je savais d'avance tout ce que j'allais souf-
frir en présence de cette multitude émotionnée par des
accents dont j'aurais voulu recueillir, seul, jusqu'à la
moi hdre .vibration.
C'était un vendredi-saint, à l'office du soir; caché dans
un coin obscur de la chapelle, j'attendais en tremblant le
premier son exhalé par cette voix si chère. Je savais que
six mois d'études soutenues et stimulées par l'amour-pro-
pre avaient fait faire au talent de Mysa des progrès re-
marquables ; j'étais cependant loin de m'attendre à ce que
j'allais entendre.
L'orgue préluda dans sa pureté primitive le Slabat
Mater, cette plainte sublime, dont le rhythme musical a
dû être composé par une mère désolée ;... l'instrument se
tut... alors, du haut de la voûte, descendit sur la foule
agenouillée une divine mélodie dont aucune parole bu-
L'EKFANT DES BLÉS 47
maine ne peut donner l'idée. C'était la Vierge, pleurant
au pied de la croix de son divin fils ; c'était l'angoisse
du coeur, l'amertume de l'âme interprétées par l'ange
privilégié de la douleur. Un long frémissement parcourut
l'assemblée ; les regards se levèrent avec une respectueuse
crainte vers le ciel; il semblait que l'image véritable de la
passion allait apparaître dans son incompréhensible gran-
deur. Le choeur, aussi ému que les assistants, hésita long-
temps à reprendre le second verset de la prose.
Pour moi, la tête appuyée contre un pilier de l'église,
je crus pendant un instant avoir quitté la terre... Cette
musique céleste s'était emparée de tout mon être et m'a-
néantissait, me brisait sous une voluptueuse étreinte. Mais
tout à coup l'idée fatale que d'autres, en même temps
que moi, éprouvaient les mêmes impressions et que celle
qui les causait devait être ma femme, s'emparant de mon
esprit,je sentis tout mon sang refluer vers le coeur, une rage
jalouse succéda à l'extase. Si dans ce moment la voix de
Mysa se fût fait entendre, je crois que je l'aurais tuée!
Comprenant que je perdais la raison, je me précipitai hors
de l'église.
Le lendemain de ce jour, je vis Mysa au parloir. J'étais
pâle et souffrant : elle, fraîche et souriante.
— Eh bien ! me demanda-t-elle en rayonnant, êtes-vous
content de moi?
48 L'EKFANT'DES BLES
— Votre voix m'a fait mal, lui répondis-je.
Elle fixa sur moi des regards surpris ; puis, partant
d'un grand éclat de rire :
— Vous êtes fou, Dominique ! s'écria-t-elle.
A moins de l'initier au secret de mon affection, il était
impossible de lui expliquer l'effet que son chant avait
produit sur moi ; je la laissai donc se livrer à mille con-
jectures sur ce qu'elle appelait ma folie, et la quittai en
lui annonçant que je serais huit jours sans la voir. Les
émotions de la veille m'avaient appris que le moment était
venu de prendre un parti : ou il fallait épouser Mysa, afin
d'avoir le droit de diriger sa vie, ou il fallait ne la revoir
jamais.
Quoique je susse parfaitement à quoi m'en tenir sur
l'étendue du sentiment que j'éprouvais pour Mysa, je
voulais, pendant ces huit jours, essayer de reprendre un
peu de calme pour sonder ma raison, consulter mon cou-
rage, et m'assurer par la réflexion de la force qu'aurait
mon coeur à souffrir des tourments presque certains.
Hélas ! au bout d'une semaine qui me parut un siècle,
l'amour l'avait emporté sur les meilleurs conseils de la
raison. Une longue lettre apprenait à Mysa ma passion et
mon espoir.
La nuit qui précéda le jour où je devais la revoir,
m'apporta des songes affreux ; l'ombre de ma mère sem-

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