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Les Cosaques de la Bourse, ou le Jeu du Diable, par F. de Groiseilliez

De
349 pages
Michel Lévy frères (Paris). 1854. In-18, 346 p..
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F. DE GROISEILLIEZ
LES
COSAQUES DE LA BOURSE
OU
LE JEU DU DIABLE
PARIS.
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-EDITEURS,
RUE VIVIENNE, 2 bis.
1854
LES COSAQUES DE LA BOURSE
DU MEME AUTEUR
HISTOIRE
DE
LA CHUTE DE LOUIS-PHILLIPPE
Un volume.
Paris, — Imprimerie de Morris et Cie, 64, rue Amelot.
LES
OU
LE JEU DU DIABLE
F, DE GROISEILLIEZ.
PARIS.
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS.
RUE VIVIENNE, 2 bit.
1854.
NOTICE HISTORIQUE
SUR LA BOURSE.
L'établissement des bourses publiques remonte
au temps des anciens Romains. Celle qui, d'après
quelques savants, a été bâtie à Rome l'an 259 après
la fondation de cette ville, ou quatre cent quatre-
vingt-treize ans avant la naissance de Jésus-Christ,
fut nommée collegium mercatorum (l'assemblée des
marchands). Dans nos temps modernes, c'est sous
le nom de Bourse que l'on désigne le lieu où les
marchands et les banquiers traitent de leurs affaires,
nom que lui a valu l'habitude qu'avaient les négo-
ciants de Bruges, ville autrefois très-commerçante,
de se réunir sur une place au bout de laquelle s'éle-
1
— 2 —
vait un magnifique hôtel appartenant à la famille
Wander-Bowrse.
Les marchands et les banquiers de Paris s'assem-
blaient autrefois dans une grande cour du palais,
au-dessus de la galerie Dauphine, et appelée place
du Change.
En 1724, l'arrêt du conseil qui établit une Bourse
pour la ville de Paris, la fixa rue Vivienne.
L'arrêté du directoire exécutif du 18 pivôse an IV
la transporta dans l'église des Petits-Pères ; elle se
tint ensuite dans le Palais-Royal et définitivement
rue des Filles-Saint-Thomas.
Le palais de la Bourse et du Tribunal de com-
merce est situé entre les rues des Filles-Saint-Tho-
mas, de Notre-Dame-des-Victoires, l'ancienne rue
Feydeau et la prolongation de la rue Vivienne
jusqu'au boulevard. Élevé sur l'emplacement du
couvent des Filles-Saint-Thomas, d'après les des-
sins de M. Brogniart, mort avant l'achèvement de
son ouvrage, ce monument, dont la première pierre
fut posée' le 24 août 1808, a été terminé en 1827
sous la surveillance de M. Labarre. La forme de cet
édifice remarquable est celle d'un parallélogramme
ayant deux cent douze pieds de long sur cent vingt-
six pieds de large. Soixante-six colonnes d'ordre co-
rinthien, de trente pieds de hauteur et trois, pieds de
diamètre, supportées par un soubassement d'environ
huit pieds, forment l'intérieur dp la Bourse; elles,
sont surmontées d'une attique qui cache presque
entièrement le toit où le fer seul a été employé. Un
perron de seize marches occupe toute la largeur de
l'édifice du côté de l'occident et conduif au péristyle
qui règne tout autour, entre les colonnes et le corps
du bâtiment, percé de deux rangs de croisées en
demi-cintre. Les croisées éclairent au rez-de-chaus-
sée les bureaux des agents de change et des cour-
tiers de commerce. Les greffes et les archives sont
placés dans l'attique. La grand salle, la salle de la
Bourse proprement dite, est placée au centre de l'é-
difice et reçoit le jour du haut par une lanterne vi-
trée : elle a cent seize pieds de Ion g et soixante-seize '
de large ; on calcule qu'elle peut contenir deux ou
trois mille personnes, sans y comprendre une galerie
qui l'entoure et qui communique avec elle par une
suite d'arcades non interrompue, formant ainsi une
espèce de bas côté. C'est dans, cette galerie que se
trouve l'entrée des bureaux des agents de change et
des courtiers de commerce. Un superbe escalier con-
duit à une galerie supérieure absolument pareille,
où se trouve l'entrée des deux prétoires du tribunal
- 4 —
de commerce : de cette galerie l'oeil plonge dans la
salle de la Bourse par une suite d'arceaux. Cette dou-
ble rangée d'arcades superposées forment l'enceinte
de la grande salle qui se termine par une voûte sur-
baissée; le plafond, surchargé de moulures et de ro-
saces, offre un contraste marqué avec la décoration
noble et simple des murs de pied-droit dont les or-
nements principaux sont des couronnes renfermant
en lettres d'or le nom des principales villes de com-
merce, destinées à servir de points de rendez-vous
aux différentes branches de commerce; mais le prin-
cipal ornement de cette salle se compose de pein-
tures imitant le bas-relief, dont MM. Abel de Pujol
et Meynier ont enrichi le plafond. Voici les sujets
dans l'ordre où ils se présentent.
En face de l'entrée principale : Charles X faisant
don à la ville de Paris du palais de la Bourse ; dans
les angles, Lille et Bordeaux; sur le côté gauche de
la salle, la France commerciale recueillant les tributs
des quatre parties du monde; à droite et à gauche
sur le même plan, mais dans des cadres séparés,
l'Europe et l'Asie; dans les angles, Rouen et Nan-
tes. Ces peintures remarquables sont l'ouvrage de-
M. Abel de Pujol.
Au-dessus de l'entrée principale, la ville de Paris
— 5 —
recevant des nymphes de la Seine et de l'Ourcq les
produits de l'abondance; dans les angles, Strasbourg
et Marseille ; sur le côté droit de la salle, l'union du
commerce et des arts faisant naître la prospérité de
l'État ; à droite et à gauche, l'Afrique et l'Amérique;
dans les angles, Bordeaux et Bayonne : cette partie,
a été dignement exécutée par M. Meynier. ■
Une grille élégante entoure l'édifice, et une dou-
ble rangée de tilleuls complète l'ornement de la
place.
Nous ferons remarquer, pour terminer cettenotice,
que la Bourse de Paris n'est pas la plus ancienne de
France : cette prérogative appartient à celle de Lyon.
Celle de Toulouse, la seconde, fut établie par Henri II
en 1549; celle de Rouen, la troisième, le fut par
Charles IX en 1566 ; celle de Paris ne fut établie
que la quatrième; enfin la plus nouvelle, du moins
avant la révolution, était celle de Montpellier, érigée
en 1691 par Louis XIV. Par la- loi du 29 ventôse
an IX, le gouvernement a été autorisé à. établir des
Bourses dans toutes les villes où il le jugerait con-
venable, et, par suite de cette loi, nous avons eu
toutes nos villes commerçantes dotées de pareils
établissements.
I
Dolcemente.
Dans un petit village de Bretagne, appelé Saint-
Nolf, vivait un capitaine en retraite du nom de
Gobertin, homme honnête, d'un commerce un
peu rude, qui eût été généreux s'il avait été
riche, hospitalier s'il avait eu un château. A
l'âge de soixante ans, il s'était, avise d'épouser
une jeune femme, travers assez ordinaire aux cé-
libataires de cet âge, et n'avait pas craint de gar-
der chez lui un neveu qui venait seulement d'at-
teindre sa majorité. Il est vrai que la femme avait
des principes sévères et que le neveu était fort
simple, la femme avait été élevée dans un cou-
vent, le neveu avait fait ses études chez le curé
de la commune. Ce curé, d'origine italienne, qui
avait l'habitude de faire précédr toutes ses phrases
du mot dolcemente, lui avait fait donner ce mot
pour l'un de ses prénoms en le baptisant, et lui
avait prédit le plus heureux avenir. Dolcemente,
•fils unique d'un frère de M. Gobertin, dont la +pro-
fession rapportait plus de considération que d'ar-
gent, avait perdu son père et sa mère dès sa plus
tendre enfance et n'avait hérité que de l'honneur
de leur nom. Le vieux capitaine, qui aimait beau-
coup son frère, s'était empressé de recueillir l'or-
phelin et de lui donner une éducation convenable.
Parvenu à l'âge de raison, Dolcemente, par son
respect et son affection pour son oncle, se mon-
trait digne des soins qu'il avait eus pour lui ; doux
et naïf, quoique ferme et résolu, il avait applaudi
au mariage de M. Gobertin dans toute la sincérité
de son coeur, sans trouver étrange ou ridicule la
différence d'âge des deux époux, sans même re-
marquer combien la laideur de l'un contrastait
avec la beauté et les grâces de l'autre. La tante et
le neveu vivaient en bonne intelligence, riaient,
couraient ensemble, se défiaient à deviner des
rébus, apprenaient par coeur des morceaux d'Es-
ther et d'Athalie, jouaient quelquefois aux do-
— 9 —
minos, circonstance où M. Gobertin aimait à se
montrer et se mettait de la partie. Pendant quel-
ques mois tout se passa à merveille; la plus par-
faite tranquillité régnait dans la maison du vieux
capitaine, quand un jour M. Gobertin, d'ordi-
naire si peu ombrageux sur l'article des jeux in-
nocents, se fâcha tout rouge contre Dolcemente
pour l'avoir surpris dans le jardin jouant à la
balançoire avec sa femme. Il prétendit, et il se
trompait en cela, qu'il avait défendu ce jeu comme
n'étant ni sûr, ni décent. Cette transgression à
ses prétendus ordres, éveilla dans son esprit des
soupçons jaloux; tout d'un coup il passa de la
confiance et de la réserve à la défiance et à l'em-
portement; il ne fut plus. M. Gobertin le bour-
geois, il redevint M. Gobertin le capitaine, et,
sans vouloir entendre un seul mot de justifica-
tion, il chassa Dolcemente de sa maison à grands
coups de cravache, frappant indifféremment par
devant .et par derrière. « Cet homme a certaine-
ment lu Candide, se dit Dolcemente qui l'avait lu
aussi en cachette; mais c'est pousser un peu loin
l'imitation des grands maîtres! Je suis loin d'a-
voir mérité un pareil traitement. » En effet, il n'a-
vait offensé ni son oncle, ni sa tante, quoiqu'il
- 10 -
eût, au grand déplaisir de l'un, joue avec l'autre
à la balnçoire. C'était là une faute, mais ce n'é-
tait pas un péche, encore moins un crime. Aussi
Dolcemente fut-il vivement irrite et jura-t-il de
se venger. Il ne vit rien de mieux à faire pour
cela que d'enlever sa tante. Pénétre de cette idée
perverse, il se rendit chez une vieille cousine
à qui il conta sa funeste aventure et le complot
qu'il méditait.
Mademoiselle de Kermodec (ainsi se nommait
cette brave parente); désapprouva fort les procè-
des de M. Gobertin; mais ne les trouva pas suffisam-
ment désagréables pour motiver là vengeance de
Dolcemente. « Quelques coups de cravache, dit-
elle avec émotion (mademoiselle de Kermodec était
fort pieuse), sont sans doute chose malséante;
mais, quand ils viennent directement d'un oncle,
ils ont une signification moins injurieuse. » Dolce-
mëntè n'était point de cet avis : quoique neveu ; il
se regardait comme un homme et se voyait traité
en gamin. Il eut toutes les peines du monde à écou-
ter patiemment les exhortations morales de made-
moiselle de Kermodec, et si ce n'eut été son affec-
tion pour elle, il y aurait répondu malhonnêtement.
Sa vieille cousine l'aimait aussi beaucoup. Ne s'é-
11 =
tant point mariée, elle n'avait pas eu d'enfants, et
comptait laisser tout son bien à Dolcemente.
Sans être bien riche, elle avait de l'aisance,
n'était ni prodigue, ni avare, savait être géné-
reuse avec mesure, économe sans parcimonie;
Elle invitait souvent à dîner monsieur et madame
Gobertin avec Dolcemente Sa table était conve-
nablement servie, il y avait toujours, le jeudi et
lé dimanche, un entremets sucré qu'elle faisait
parfois elle-même, et avec un talent rare; elle
s'était appliquée au couvent a s'instruire dans
l'art de préparer toutes sortes de friandises.
Ses pâtes feuilletés, ses crêmes prâlinées et ses
confitures étaient délicieux; Dolcemente l'avait
plus d'une fois remarqué et s'en était toujours re-
joui. Comme il était fort naïf; il s'était souvent
surpris à se demander s'il n'aimait pas sa tante
un peu plus pour ses confitures que pour elle-
même. Son confesseur, à qui un jour il fit part de
ses doutes; lui infligea une bonne pénitence pour
péché de gourmandise. Quoi qu'il en soit, Dolce-
mente, fort de là tendresse de sa cousine, lui dé-
clare son projet de se rendre à Paris afin de
compléter son éducation ; mais il lui fait sentir en
même temps que sans argent ce voyage n'était pas
- 12 —
facile à entreprendre. Mademoiselle de Kermodec
ne voyait pas la possibilité de garder chez elle
Dolcemente, et bien moins encore le moyen d'o-
pérer un raccommodement entre lui et M. Gober-
tin. La colère de l'un et l'affront de l'autre étaient
de trop fraîche date, et puis M. Gobertin n'était
probablement pas fâché d'avoir trouvé un pré-
texte pour se débarrasser de son neveu, arrivé à
l'âge de raison et en état d'exercer une profession,
quoiqu'il n'eût rien appris d'utile. Mademoiselle
de Kermodec le pressentit, et, après quelque hé-
sitation, elle finit par approuver les idées de son
cousin. Ce ne fut point sans terreur toutefois; elle
craignait Paris pour un jeune homme simple et ti-
mide, cette ville de perdition où les gens les plus-
raisonnables deviennent fous : elle en fit le ta-
bleau le plus repoussant à Dolcemente, ce qui
redoubla en lui l'envie d'y aller; elle énuméra
complaisamment tous les écueils qu'il rencontre-
rait sur sa route et qu'il devait éviter, lui parla des
escrocs, des voleurs, des filles perdues, de l'Opéra,
de Mabille, du Palais-Royal, des tables d'hôtes, et
le supplia surtout de ne point négliger ses devoirs
de religion. Ensuite, après un moment de silence,
elle lui remit quelques lettres de recommanda-
— 13 —
tion pour des personnes assez considérables
qu'elle avait connues autrefois et dont plusieurs
étaient adressées à des ecclésiastiques auprès
desquels elle intercédait surtout en faveur de
Dolcemente. Celui-ci écouta avec attention les
paroles de sa cousine, prit les lettres d'une main
et tendit l'autre. Mademoiselle de Kermodec,
prenant ce mouvement pour le témoignage d'un
désir bien naturel à un bon parent, s'écria tout de
suite : « Allons donc ! mon cher Dolcemente! je veux
plus qu'une poignée de main ! embrassez-moi, en-
fant, et bien tendrement, entendez-vous, je vous
le permets.—Mais, chère cousine, répondit le pe-
tit cousin, ce n'est pas une poignée de main que
je demande, c'est de l'argent! — Ah ! mon Dieu,
je n'y pensais plus; pardon, mon enfant... » Et
mademoiselle de Kermodec alla ouvrir son se-
crétaire, en tira trois billets de mille francs et les
donna gracieusement à Dolcemente. Le jeune
homme, sans émotion apparente, les plaça dans
son portefeuille en disant simplement : « Merci,
ma cousine!... bonne vous êtes!... et quel vilain
homme que mon oncle!... »
Dolcemente, après avoir embrassé mademoi-
selle de Kermodec, lui promit, en manière.d'a-
dieux, de lui écrire tous les huit jour et de
lui rendre compte fidèle de l'emploi de son
argent. Quelques larmes furent répandues de
part et d'autre, mais elles furent bientôt es-
suyées, la cousine avait confiance en Dieu; Dol-
cemente passait du giron de son oncle à l'état de
liberté, et voyait l'avenir couleur de rose. Tous
deux se séparèrent enfin. Dolcemente prit la
route de Nantes, chargé seulement d'un porte-
manteau où se trouvaient quelques hardes et des
objets de toilette que sa cousine avait fait prendre
chez M. Gobertin; Il s'était contenu devant made-
moiselle de Kermodec; mais il n'avait point re-
noncé à enlever madame Gobertin; ce qu'il ferait
sûrement des qu'il aurait appris à Paris comment
s'enlèvent les femmes et surtout les tantes; Il res-
tait persuadé que cet enlèvement causerait le plus
grand chagrin à son oncle, et qu'ainsi il se ven-
gerait aussi complétement qu'un sauvage qui boit
dans le crâne de son ennemi. L'esprit bercé de ces
réflexions riantes; il arriva dans la ville de Nantes,
où il vit toute, la population en émoi; Une magni-
fique ascension était annoncée; L'aéronaute,
homme d'un génie inventif comme il y en à tant
dans notre siècle, avait promis sur l'affiche de se
_ 15 -
rendre directement à Paris malgré les vents con-
traires; et il invitait les voyageurs pressés; qui
avaient besoin de se diriger vers là capitale, de
prendre place dans son ballon. Il n'en couterait
pour chacun que la bagatelle de 300 francs ; prix
réduit; mis à là portée de toutes les bourses.
Dolcemente, qui avait une envie-rouge d'arriver
à Paris; alla trouver l'aéronaute et lui proposa
poliment de l'accompagner; s'il voulait consen-
tir à l'emmener gratis; il se donna comme un
fils de famille chassé honteusement de la maison
paternelle de son oncle ; ayant peu d'argent ;
un grand courage et le désir de parvenir. L'aé-
ronaute trouva Dolcemente fort plaisant et lui
répondit que; par considération pour son titre
de fils de famille, il lui accorderait volontiers
pour rien une place dans son ballon; mais à une
condition : c'est qu'il se revêtirait d'un costume
de zéphire. Le jeune homme ne se rendait pas
bien compte de ce costume ; seulement; il de-
manda à l'aéronaute si c'était le costume obligé
de tous ceux qui ne payaient pas. Le savant artiste
fit sans rire une inclination de tête, et il fut con-
venu entre lui et Dolcemente que celui-ci se ren-
drait à quatre heures dans son laboratoire, ins-
— 16—
tallé à, cinquante pas de la ville, dans une vaste
enceinte d'où l'aéronaute prendrait son vol. Aus-
sitôt un supplément d'annonce orna l'affiche. Un
zéphire en personne, les ailes déployées, y figu-
rait un drapeau à la main ; on le disait originaire
de l'Amérique du sud, ayant servi dans les ar-
mées de la république, et d'une agilité extrême
à faire les exercices aériens les plus difficiles et
les plus dangereux. Dolcemente fut exact au
rendez-vous. L'habile physicien le reçut avec in-
finiment d'égards et le livra immédiatement à
deux autres saltimbanques qui jetèrent bas ses
habits grossiers et le transformèrent sans souffler
un mot en Zéphire de la Fable. Le cousin de made-
moiselle de Kermodec se trouva bien légèrement
vêtu et sa pudeur parut en souffrir. De plus, il avait
froid, quoique la scène se passât au printemps, et
il demanda un manteau. « Tout à l'heure, lui ré-
pondit l'aéronaute, nous allons partir, le ballon
est prêt et la recette est faite. Dès que nous serons
dans les nuages, vous reprendrez vos habits ; jus-
que-là soyez gracieux et déployez vos talents de
gymnastique; vous faites aujourd'hui votre pre-
mier pas dans le monde et vous le faites en pla-
nant sur lui. » Après ces flatteuses paroles, il parut
— 17 —
dans l'enceinte, tenant Dolcemente.par la marin.
De frénétiques applaudissements éclatèrent de
toutes parts ; le jeune homme était passablement
timide ; il baissait les yeux et se sentait tout hon-
teux du rôle qu'il jouait. Si, au moins, d'autres
zéphires lui avaient tenu compagnie... mais il était
seul l'objet en vue, le texte à mille commentaires
sur sa taille, sa figure et le caractère de ses formes.
« Que diraient ma cousine et ma tante, pensait-il
tristement, si elles me voyaient ainsi, ma cousine
si pieuse, ma tante si rieuse !... » Cependant l'es-
poir d'être à Paris dans quelques minutes lui rendit
un peu de confiance et il releva la tête. « Bien, lui
cria l'aéronaute en le poussant dans la nacelle,
ferme sur les jarrets, beau zéphire! grimpe le long-
des cordes, remue les bras, les jambes et agite
ton drapeau! — Est-ce que vous me prenez pour
un singe? lui répliqua doucement le jeune homme.
— Singe ou zéphire, il faut que tu travailles.. Le
ballon s'enlève. Ah! si tu pouvais gigotter les
jambes en haut et la tête en bas, le public serait
content. —Mais, moi, je ne le serais pas, » répon-
dit Dolcemente.
Il ne fit rien ou peu de ce que lui deman-
dait l'aéronaute, et il n'en fut pas. moins ap-
— 18 —
plaudi. Le ballon s'enlevait si rapidement que les
mouvements de zéphire échappaient en grande
partie aux regards des spectateurs; l'imagination,
heureusement surexcitée, suppléait à ce que la
vue ne saisissait pas ; on admirait de confiance ;
on était dans les nuages comme les voyageurs
aériens.
Au bout de quelques minutes; Dolcemente,
transi de froid, obtint du savant physicien la per-
mission de quitter le costume de zéphire, ce qu'il
ne fit pas sans peiné, n'ayant plus ses valets de
chambre, et de reprendre ses premiers vêtements.
Il lui demanda ensuite s'ils touchaient bientôt au
terme de leur voyage; il commençait à en avoir
assez ; le temps lui paraissait moins long chez sa
tante. Lé physicien l'assura qu'avant une demi-
heure ils seraient à terre; et que même si lui;
Dolcemente, le désirait, il descendrait tout de
suite a l'aide du parachute. Le jeune homme ne
s'y refusa point, pourvu que Paris se trouvât en
bas. Mais ce n'était point Paris qu'ils aperce-
vaient sous leurs pieds; ils en étaient loin; et
Dolcemente ne s'en doutait pas. L'aéronaute,
malgré tout son génie, n'avait pu se diriger vers
le nord'; il avait navigué vers le sud; de compa-
— 19 —
gnie avec le vent; et bientôt il se trouva en vue de
la ville de Perpignan, près de laquelle, non sans
quelque danger, il toucha terre aux cris de joie de
son compagnon de voyage. << Quel bonheur! dit-il
aussi fièrement que Fernahd Cortez abordant aux
rivages du Mexique, me voilà à Paris ! — Pas en-
core, répliqua l'aéronaute; dans deux ou trois
jours peut-être... J'ai fait une légère erreur dans
mes calculs; au lieu de dix rames aériennes il
m'en fallait douze, voilà pourquoi nous sommes
à Perpignan! »
A ce mot de. Perpignan, qui eût vu là figure de
Dolcemente n'eût pu s'empêcher de rire"; il fit là
grimace la plus comique du monde. Quoiqu'il ne
fût pas très-fort en géographie, il avait entendu
parler quelquefois de la ville de Perpignan, et en
connaissait à peu près la position topographique".
Il se voyait donc bien plus éloigné de Paris qu'a-
vant son départ de Nantes; et à Perpignan point
de chemin de fer, au lieu qu'à Nantes il trouvait
cette bienheureuse voie, qui, en moins de douze
heures, l'eût transporté dans la capitale. O sur-
prise! Il lui vint un moment dans l'idée d'assom-
mer l'aéronaute et d'éventrer son ballon; mais
un pareil procédé n'eût point réparé le mal, il
— 20 —
l'eût agravé au contraire en le mettant en rapport
avec la gendarmerie et la justice, toutes choses
qui ne facilitent pas le pied des voyageurs. Il le
sentit en grand philosophe. Toute sa vengeance
se borna à quelques reproches, et il jura bien
haut, lui qui ne jurait jamais, que de sa vie il ne
reparaîtrait en zéphire dans quelque ballon,que
ce fût, quand bien même il s'agirait de plaire à
sa cousine ou à sa tante.Là-dessus il salua l'aé-
ronaute en le priant de lui indiquer le chemin le
plus court pour se rendre à Paris, tout disposé à
se charger de ses commissions, s'il en avait pour
cette ville.
Le savant homme sourit et lui tourna le dos.
II
Arrivée de Dolcemente, à Paris.
Dolcemente, d'un caractère facile, ne se fâcha
pas des manières peu polies de l'aéronaute; il le
quitta sans regret, et ne songea qu'à prendre la
route de Paris. Après plusieurs informations, il
prit celle qu'il croyait être la plus courte et qui
était effectivement la plus longue. Voyageant un
jour à pied, le lendemain en voiture, un autre
jour en bateau, et finalement en chemin de fer, il
ne mit pas plus d'une semaine à effectuer ce bien-
heureux voyage. Son premier soin, en arrivant
dans la capitale du monde civilisé, fut de fermer
toutes ses poches et de boutonner sa redingote
— 22 —
jusqu'au menton. Il poussa même la défiance jus-
qu'à ne vouloir pas se dessaisir de son porte-man-
teau, qu'un crocheteur lui proposait de porter.
« Qui sait? pensait-il, ce crocheteur de si hon-
nête apparence est peut-être un filou déguisé ! »
Le pauvre homme, s'imaginant que Dolcemente
désirait une voiture, lui amena l'un des plus
jolis coupés de la Compagnie Générale; mais
Dolcemente, voyant là un autre piége, refusa d'y
monter. Cependant il ne connaissait point Pa-
ris, et il ne pouvait sans guide se rendre à
l'hôtel dont sa cousine lui avait donné l'adresse.
Il commençait à se trouver embarrassé quand il
avise un homme en uniforme, l'épée au côté, le
tricorne sur la tête, et qui était probablement un
sergent de ville; il l'aborde poliment, car il avait
toujours eu un grand respect pour l'autorité, et le
prie de vouloir bien le conduire rue Guénégaud.
Le sergent de ville le regarde un moment, fort
surpris d'une pareille demande; mais, à l'air naïf
et emprunté du jeune homme, il voit tout de suite
qu'il a affaire à un provincial peu dégourdi, venu
sans doute d'une des contrées de la France les
plus arriérées et les plus sauvages. « Parbleu!
lui répond-il, je ne suis pas commissionnaire.
— 83 —
Tenez, voilà Joseph assis là-bas; c'est un brave
homme, il a sa médaille; faites-vous conduire par
lui ou prenez un fiacre... >> Ce Joseph était préci-
sément le crocheteur, que Dolcemente venait de
repousser. « En vérité, reprend le voyageur, éton-
né on peut se fier à cet homme? — Pourquoi pas?
C'est son métier d'être honnête ! vous voyez bien
qu'il n'est pas riche. — Ma tante probablement
ne le connaît pas, balbutia Dolcemente, autrement
elle me l'aurait repommandé!.. elle qui m'a re-
commandé tant de choses !» Et Dolcemente, dont
le coeur était facile à émouvoir, courut vers Jp-
seph, lui mit une pièce de vingt sous dans la main,
le chargea de son porte-manteau, et lui dit de le
conduire rue Guénégaud, préférant sa compa-
gnie au fiacre proposé, et s'en déclarant très-ho-
noré. Il crut ainsi réparer l'injure qu'il lui avait
faite, injure dont Joseph ne se doutait pas; et un
moment il fut sur le point de lui en demander
pardon. Cependant, au bout d'une demi-heure
qui lui parut très-longue, il arriva rue Guéné-
gaud, dans un hôtel de modeste apparence, et là il
se sépara du commissionnaire en luidonnant une
seconde pièce de vingt sous- Cette munificence
inusitée donna à Joseph une très-haute idée de
— 24 -
Dolcemente et le disposa favorablement pour
ce jeune homme. Il le remercia plusieurs fois,
se recommanda à son bon souvenir, et lui fit de
nouvelles offres de service pour le lendemain. Dol-
cemente; enchanté de la politesse et du dévoue-
ment de cet homme, lui fit cadeau d'une troisième
pièce de vingt sous et lui permit de revenir le
lendemain. Joseph, en le quittant, se dit émer-
veillét :« Trois francs pour une course!... une
heure et demie de voiture pour aller à pied !... ce
jeune homme est bien bon, s'il ne vient pas d'hé-
riter de cinq mille livres de rente !... »
L'hôtel où était descendu Dolcemente était
tenu par une femme, ancienne amie de made-
moiselle de Kermodec, et que des revers de for-
tune avaient forcée de prendre cet établissement.
D'origine flamande, •madame Schipman faisait
régner dans sa maison l'ordre et la propreté;
elle avait de l'intelligence et n'écorchait pas les
voyageurs; elle avait l'habitude de n'enfler jamais
ses comptes et de ne point faire d'erreurs dans ses
additions, de servir son monde, sinon avec une ob-
séquieuse politesse, du moins avec empressement.
Elle avait été avertie officiellement par mademoi-
selle de Kermodec de l'arrivée du petit cousin.
-25—
Comme elle n'était plus jeune; et qu'elle avait
été fort malheureuse avec défunt son mari, elle
n'avait pas l'humeur, joviale, et jugeait l'époque
actuelle avec sévérité; et cependant son carac-
tère n'avait aucune analogie avec celui de son
amie; la religion n'en tempérait pas la roideur
madame Schipman allait à la messe, mais avec
indifférence; elle y allait bien plus pour obéir
aux convenances de sa position qu'à l'exigence
d'un devoir ou d'une conviction profonde. Le
malheur l'avait rendue sceptique, ce grand en-
nemi du genre humain, qui fait douter les âmes
faibles de la Providence, bien plus que les livres
des grands sorciers du dixr-huitième siècle. Avec
cet esprit, elle ne voyait pas de bon oeil la ve-
nue de Dolcemente ; malgré les affirmations de
mademoiselle de Kermodec, elle doutait fort des
qualités morales d'un jeune homme qui s'était
permis avec sa tante de ces privautés dont un
oncle a le droit de se fâcher; elle découvrait
là bien plus d'audace et d'astuce que de douceur
et de naïveté. Néanmoins elle reçut Dolcemente
avec bienveillance, le conduisit elle-même à la
chambre qui lui était destinée, et l'invita à bien
dormir. « Arrêtez, madame Schipman, lui cria le
2
— 26 —
jeune-homme, j'ai une confidence à vous faire. —
Parlez, monsieur, lui dit l'hôtelière un peu stupé-
faite de cette brusque et singulière phrase.— Je
n'ai pas encore dîné et j'ai faim!... » Madame
Schipman ne put s'empêcher de rire et de s'écrier :
« En voilà une confidence !... Le pauvre garçon !...
mais il est plus de dix heures!... tous les restau-
rants sont fermés... si vous voulez vous contenter
d'un peu de viande froide...—Du veau, peut-
être?... je n'en mange pas depuis que j'en ai élevé
un. — Tranquillisez-vous, reprend l'hôtelière,
je vais vous faire servir un restant de filet dé boeuf
et un morceau de langue. — A la bonne heure,
dit Dolcemente avec gravité, j'aurais mieux aimé
un poulet froid; mais puisqu'il n'y a que du boeuf,
je souperai avec du boeuf... merci, madame Schip-
man... Vous paraissez bien plus âgée que ma
cousine, savez-vous? et pourtant ma cousine a
plus de cinquante ans!...»
L'hôtelière se retira, fort peu charmée de ce
compliment. Dolcemente fit honneur au souper
et puis se coucha. Il dormit du sommeil de l'hon-
nête homme, car il ne cessa de ronfler jusqu'à
l'heure de son réveil, et cette heure n'était point
celle du travailleur; c'était celle de la petite maî-
— 27 —
tressé parisienne; midi venait de sonner. Je ne
dormais pas si tard chez ma tante, se dit-il en re-
gardant sa montre, il paraît que l'air de Paris est
lourd. Et aussitôt il fut sur pied, se débarbouilla,
fit sa toilette avec tout le soin d'un provincial fort
inhabile à se vêtir avec goût et simplicité. Un
habit vert, un pantalon blanc, un gilet bleu, une
cravate rouge"et une chemise fermée par des bou-
tons en or ciselé composaient son accoutrement,
dont il paraissait enchanté! Comme cela, pensait-
il, je pourrai me présenter partout!
Il déjeuna avec du chocolat, chose qu'il aimait
beaucoup et dont son oncle le privait quelquefois,
pour le punir de quelque faute. Madame Schipman
vint un moment causer avec lui, et parut charmée
d'apprendre qu'il avait bien passé la nuit. « J'ai
ronflé comme un bienheureux! » s'écria-t-il avec
complaisance. Madame Schipman lui apprit qu'à
Paris un homme bien élevé ne ronflait point.
Dolcemente prétendit fièrement avoir été bien
élevé; tout le monde ronflait chez sa tante'; jamais
le curé de Saint-Nolf ne l'avait trouvé mauvais
dans ses sermons. Madame Schipman l'engagea
fort à se hâter de sortir, afin d'arriver à temps
chez les personnes qu'il voulait visiter. En ce
— 28 —
moment Joseph entra pour offrir ses services.
« Voilà justement votre cicerone, dit-elle en riant,
avec lui vous pouvez parcourir tout Paris sans
vous égarer. » Et elle se retira.
— Allons, Joseph, guidez-moi, fit Dolcemente
en tirant de son portefeuille toutes ses lettres
de recommandation. Le commissionnaire en lut
toutes les adresses, et puis conseilla au jeune
homme de prendre une voiture de remise. « Les
personnes que vous avez à voir demeurent aux
quatre coins de Paris; vous ne pouvez y aller à
pied; c'est trop de chemin à faire et il y a trop
de boue dans les rues, dit-il en calculant les
distances... Je vais vous chercher un remise...»
Dolcemente demanda l'explication de ce mot re-
mise, et il sut bientôt qu'un remise était une voi-
ture de louage non numérotée, un peu plus
propre et plus élégante que les fiacres, ayant l'air
d'appartenir à celui qui s'en sert, et presque tou-
jours employée pour visiter des hommes de poids
ou des femmes légères. Joseph lui traça son itiné-
raire; en rangeant toutes ses lettres avec ordre,
l'une mise sur l'autre, selon les quartiers à par-
courir. Il donna lui-même au cocher de la voi-
ture qu'il venait d'amener toutes les instructions
— 29 —
nécessaires. Dolcemente ne voulut point quitter
Joseph sans lui donner une quatrième pièce de
vingt sous, avec toutes les assurances de sa satis-
faction. Joseph prit la pièce et fut sensible au
compliment; il s'intéressait à ce jeune homme et
lui promit de revenir plus tard, vers l'heure du
dîner. A cette heure, l'étranger à Paris a besoin
plus que jamais d'un bon guide. Et voilà Dolce-
mente qui roule et qui se carre dans son remise ;
mais il lui vient subitement une idée : « Cocher !
monsieur le cocher ! crie-t-il, retournez à l'hôtel. »
Le cocher obéit ; Joseph se tenait encore à la porte.
Aussitôt Dolcemente descend de voiture, et met-
tant dans la main du commissionnaire une cin-
quième pièce de vingt sous : « J'ai oublié, Joseph,
lui dit-il avec inquiétude, de vous demander Com-
ment vous me trouvez mis... Moi, je me trouve
bien; mais je puis me tromper à Paris; il y a ici
des modes que nous ne connaissons peut-être
pas en Bretagne, quoique la Bretagne soit un
bien beau pays... Je serais bien aise d'avoir votre
avis ! » Et Dolcemente fait quelques pas dans la
rue, gigotte, se redresse, se promène en long et
en large, devant l'hôtel. « Assez, monsieur Dol-
cemente ! lui crie Joseph avec déférence, je vous
2.
— 30 —
trouve très-bien pour aujourd'hui, mais demain
nous verrons... » Et Dolcemente remonte en voi-
ture, convaincu de la supériorité de son goût;
mais aussi de la nécessité de varier sa mise.
La première personne qu'il alla voir demeu-
rait rue du Bac : c'était une dame titrée, séparée
de son mari; dont mademoiselle de Kermodec lui
avait vanté la bienveillance et l'amabilité; Dolce-
mente, malgré sa timidité, se présenta résolu-
ment chez elle. Un domestique vint lui ouvrir, et
d'assez mauvaise humeur, après l'avoir insolem-
ment.toisé, lui dit que la marquise de Melmar
n'était point chez elle. Dolcemente insista, com-
prenant peu qu'on ne fût pas chez soi quand on
venait vous y chercher. « Madame la marquise est
à la Bourse, reprit le valet impatienté et peu sou-
cieux de trahir les goûts de sa maîtresse; si vous
voulez absolument lui parler, allez là ou re-
venez !... »
Dolcemente se dirigea dans un autre quartier,
vers la maison d'un riche manufacturier, un peu
parent par alliance de mademoiselle de Kermodec.
Il fut là mieux reçu que chez la marquise; mais
on lui dit comme chez elle : « Monsieur n'y est
pas !... monsieur est à la Bourse !... »
— 31 —
Dolcemente pensa que la Bourse était un lieu
deréunion où les gens les plus notables de la ville
venaient s'entendre pour faire de bonnes oeuvres.
Il n'avait jamais entendu parler de ce bazar,
quoiqu'il fût né en Bretagne, et qu'il eût habité
pendant vingt ans le plus joli de tous les villages
de cette riche contrée, en compagnie de son
oncle, de sa tante et de sa cousine ! Heureux jeune
homme!...
La troisième lettre de Dolcemente était pour
un avocat. Il se rendit chez lui, espérant cette
fois être plus heureux. Une jeune servante vint
lui ouvrir et ne put s'empêcher d'éclater de rire
après l'avoir regardé. « Voilà une fille bien gaie,
pensa Dolcemente; chez nous on ne rit pas si
fort; mais c'est peut-être ici l'usage pour mettre
les arrivants de bonne humeur; »Et la fille lui dit
comme les autres domestiques : « Monsieur est à
la Bourse. "
Encore un philanthrope, se dit le jeune homme,
c'est bien pour un avocat, le défenseur de la
veuve et de l'orphelin. Voyons maintenant, s'il est
possible, M. de Viriac, propriétaire, dont le domi-
cile est le plus rapproché de celui de l'avocat. On
lui répondit là aussi: << Monsieur est à la Bourse. »
— 32 —
Chez un autre également : « Monsieur est à la
Bourse. » Bref, à l'exception des deux ecclésiasti-
ques qu'il rencontra chez eux, toutes les per-
sonnes qu'il désirait voir étaient à la Bourse !
De ces deux ecclésiastiques, l'un fût très-poli;
très-ouvert avec lui et ne promit rien ; l'autre fut
froid et réservé et s'engagea à faire tous ses ef-
forts pour lui procurer un emploi. Il lui proposa
même, en attendant, de venir tous les matins
servir la messe dans sa paroisse. Dolcemente était
pieux; mais il comprit tout de suite qu'il n'était
pas venu à Paris pour servir la messe. Il s'excusa
de son mieux, c'est-à-dire très-mal, auprès de
M. l'abbé, et, avant de le quitter, le voyant si
obligeant, il eut l'ingénuité de lui demander quel-
ques explications sur un endroit nommé Bourse,
où tout le monde semblait s'être donné rendez-
vous. « Gardez-vous bien, lui répartit d'une voix
forte le prêtre courroucé, de mettre jamais les
pieds dans ce lieu; c'est un enfer où ne vont
que les âmes damnées... Songez à votre salut,
jeune homme; écoutez mes conseils! »
Dolcemente n'en put tirer d'autres paroles, et
le quitta fort effrayé. « Que viens-je d'apprendre,
pensa-t-il, la Bourse un enfer, serait-il possible?
— 33 —
Madame la marquise irait là... madame la marquise
damnée ! le manufacturier damné ! l'avocat damné !
M. de Viriac damné ! M. de Saint-Pierre damné !
madame de Volry damnée ! ah! mon Dieu! ma
cousine ne connaît donc que des gens damnés,
elle si dévote ! » Et, en se désespérant, ainsi il ré-
gna son hôtel où Joseph l'attendait.
« Venez avec moi, Joseph, lui dit-il après avoir
payé son cocher. » Entré dans sa chambre, il jeta
sur la table toutes ses lettres de recommandation.
« Voyez-vous ces lettres, Joseph, reprit-il avec un
sentiment, de répulsion, toutes lettrés adressées
à des damnés... n'y touchez pas; elles souillent
peut-être..... et moi qui les ai mises dans ma po-
che!... Ah ! Jésus, Maria ! préservez-moi !... »
Et Dolcemente se tourmentait, sans que Joseph
pût comprendre la véritable cause de son chagrin,
fort surpris d'ailleurs de ses étranges paroles. Le
jeune homme finit pourtant par, se rendre intelli-
gible en lui disant : « Vous, Joseph, qui connais-
sez tout à Paris, vous avez souvent entendu parler
de la Bourse? —Parbleu, Monsieur, répartit Jo-
seph en riant, qui ne connaît la Bourse ? J'y vais
quelquefois. — Vous aussi, Joseph, s'écria Dol-
cemente en reculant de deux pas, vous seriez
— 34 —
damné? — Comment damné ! reprend Joseph,
est-ce que vous plaisantez ? » Dolcemente lui rendit
compte alors de ce qui lui était advenu dans ses
visites, de la réponse uniforme qu'il avait reçue
partout, des impertinences, des rires des domes-
tiques, et surtout de sa conversation avec l'abbé
de Vermont.
Joseph admira la simplicité de Dolcemente dans
un temps où la connaissance du vice et le cri des
passions devancent presque toujours l'âge de rai-
son; il savait par coeur Danières, Jocrisse, Dumol-
let, mais il lui restait à étudier Dolcemente. Comme
il n'exploitait jamais personne, et que d'ailleurs
ce jeune homme l'intéressait beaucoup, il s'em-
pressa de tranquilliser sa conscience. « M. l'abbé
a fait son métier, lui dit Joseph, en vous engageant
à ne pas aller à la Bourse. Moi, qui n'en sais pas
autant que lui, je vous dirai la même chose : Ne
vous fourrez pas là! Mais on n'est pas toujours
damné parce qu'on va dans cette boutique ; car
c'est une boutique où l'on vend et l'on achète
toutes sortes de papiers... Quelques-uns, il est
vrai, disent que c'est un enfer, et s'y damnent
quelquefois en s'y ruinant jusqu'au dernier sou ;
mais d'autres soutiennent, au contraire, que c'est
— 35 —
un paradis, parce que de pauvres ils y deviennent
riches, et de riches, puissants, considérés! La
boutique n'est pas sûre; elle tourne à tout vent;
c'est une loterie où les uns ont de bons et les au-
tres de mauvais numéros... Voilà pourquoi tout
le monde y court, la marquise comme la petite
bourgeoise, les négociants comme les avocats, les
banquiers comme les commissionnaires, les ré-
publicains comme les royalistes. »
Dolcemente ouvrait de grands yeux en écou-
tant Joseph. « Dieu soit loué! dit-il après un mo-
ment de silence, l'enfer de M. l'abbé est quelque-
fois un paradis ; » et il fut heureux de penser que
les connaissances de sa cousine n'étaient pas en
possession du diable. L'heure du dîner étant ar-
rivée, Joseph proposa à Dolcemente de le conduire
dans un bon restaurant du Palais-Royal, d'où
en sortant il pourrait facilement se rendre au,
Théâtre-Français. Le jeune Breton n'avait point
faim, et il comptait se coucher de bonne heure.
En ce moment il se souvint des paroles de Joseph
au sujet de sa tournure et de sa mise, et le pria
de lui dire de quelle façon il entendait le voir ha
billé le lendemain. Le commissionnaire lui donna
ses idées et elles étaient, généralement assez
— 36 —
bonnes; il était grand partisan de la Belle Jardi-
nière et des gants à vingt-neuf sous. Dolcemente,
en reconnaissance de ses conseils, lui donna un
nouveau pourboire. Fatigué des courses de la
journée et un peu encore de son voyage.aérien,
il se coucha, après avoir pris simplement chez
madame Schipman un potage, deux côtelettes, un
demi-poulet froid et quelques tranches de jam-
bon !...
III
Comment Dolcemente lia connaissance avec la marquise
de Melmar.
Levé de bonne heure, il fit demander à ma-
dame Schipman tout ce qui lui était nécessaire
pour corriger et compléter sa toilette, selon les
sages conseils de Joseph. Les pommades, les
cosmétiques, les eaux de senteur furent prodi-
gués. Un habit noir à longues basques, car il da-
tait du Directoire et lui venait de son grand-père,
remplaça l'habit vert; la cravate rouge fit place à
un col de satin noir ; le gilet de cachemire à grands
dessins détrôna le gilet bleu; seulement, le pan-
talon blanc un peu court fut conservé, ainsi que
la chemise à boulons d'or ciselé et le chapeau
3
— 38 —
gris en forme de ballon. Ce n'était pas là encore
une tenue de dandy, un ensemble coquet et de
bon goût; mais il y avait progrès. Dolcemente en
jugea ainsi; il se mira complaisamment pendant
plus de cinq minutes; et, dans le feu de son en-
thousiasme, ne songea pas à déjeuner, et demanda
sur-le-champ une voiture. On lui amena celle de
la veille, dont la station se trouvait à quelques pas
de l'hôtel. Avant d'y monter, il regarda fixément
le cocher, pour lire dans ses yeux le bon effet que
sa nouvelle tenue produisait sur lui; le cocher
resta impassible, habitué qu'il était à voir toutes
sortes de caricatures. « Puisqu'il en est ainsi !
s'écria Dolcemente, partons, cocher !... rue du
Bac, chez la marquise de Melmar ! »
Il était environ dix heures. C'était un peu tôt
pour visiter une marquise. Aussi, quand le cou-
sin de mademoiselle de Kermodec se présenta, le
valet, qui déjà l'avait reçu le jour précédent, lui
dit brusquement et avec une certaine envie de
ricaner : « Madame n'est pas visible!... —Mais
elle sera visible pour moi, répond Dolcemente;
je suis porteur d'une lettre pour elle; cette lettre
est de ma cousine, une sage et digne fille qui ne
s'est jamais mariée, qui a de quoi vivre, qui rem-
— 39 —
plit tous ses devoirs de religion, une amie de ma-
dame la marquise enfin... » Le valet répéta :
« Madame n'est pas visible; elle est occupée à
faire sa toilette. — Oh ! alors, c'est différent, reprit
Dolcemente, je sais ce que c'est qu'une toilette
à faire; je reviendrai tout à l'heure; mais, an-
noncez ma visite; elle sera bien contente quand
elle saura que le cousin de mademoiselle de Ker-
modec, le sieur Dolcemente Ignace de Gobertin
viendra la voir !... »
Le jeune Breton mit son temps à profit, en se
faisant conduire par son cocher dans un restau-
rant voisin où il déjeuna copieusement. Avant de
commencer, il avait eu soin dé demander au gar-
çon qui lui avait présenté la carte, si l'on était
tenu de manger tous les mets inscrits; sur sa ré-
ponse négative, il s'était borné à se faire servir
un peu de poisson, de viande de boucherie et de
volaille, accompagné de légumes, suivi d'entre-
mets sucrés et de quelques assiettes de dessert,
le tout arrosé d'une bouteille de chambertin. Il
ne manquait pas d'appétit, mais il jugeait prudent
de garder une grande sobriété au moment de se
trouver en face d'une marquise, femme d'esprit
peut-être, à l'oeil observateur, au flaire délicat, et,
— 40 —
sans doute, nullement disposée à pardonner la
moindre infraction aux bienséances.
Fort légèrement lesté comme on voit, Dolce-
mente, au bout d'une heure, retourna chez ma-
dame de Melmar. Il fut introduit cette fois. La
marquise avait terminé les premiers apprêts de
sa toilette et s'était assise dans son petit salon
sur une ottomane, où elle lisait un journal poli-
tique. A la vue de Dolcemente elle se leva, le prit
par la main et l'invita à s'asseoir à côté d'elle. Le
jeune homme était tout confus, ne savait que faire
de son chapeau, de ses bras, de ses jambes; il ne
savait s'il devait regarder à droite ou à gauche,
lever ou baisser les yeux, remuer ou rester tran-
quille, parler ou se taire. En ce moment il regret-
tait bien sincèrement de ne pas avoir pris quel-
ques leçons d'escrime, ainsi que le lui avait
conseillé autrefois le gendarme de Saint-Nolf,
ancien prévôt d'armes et professeur de savate;
l'escrime façonne si bien un jeune homme aux
belles manières, l'assouplit avec méthode, le dé-
gage de ses airs gourmés et lui donne, pour ainsi
dire, de l'esprit dans les mouvements, dans les
gestes, dans les doigts ; ce qui souvent en fait
supposer dans la tête. Dolcemente sentait cela
— 41 —
d'autant plus, qu'en entrant il avait failli ren-
verser un guéridon et marcher sur les pattes du
chien de la marquise. Cependant, il se hasarda
à tirer de sa poche la lettre de sa cousine et
à la remettre à madame de Melmar, qui, après
l'avoir lue sourit gracieusement, et dit sans
façon : «Bonne Séraphine !... elle ne m'a pas
oubliée, quand moi je ne pensais guère à elle !...
Voilà ce que c'est que Paris!...» Et puis, jetant
un regard pénétrant sur Dolcemente, elle lui
adresse ces paroles : « Votre cousine, monsieur,
désire que je vous sois utile. Sans avoir l'hon-
neur de vous connaître, je l'aime et l'estime
trop pour ne point me conformer à ses désirs !...»
Dolcemente avait cru devoir se lever au mot
honneur, afin de s'incliner profondément: «Restez
assis, monsieur Dolcemente; je veux vous traiter
familièrement; mettez-vous à votre aise; n'ayez
pas peur... — Croyez, madame, que je ne tremble
pas du tout... réplique en bégayant le pauvre
garçon ; madame la marquise est bien aussi bonne
que ma cousine... Seulement, mon chapeau me
gêne un peu... » Et en effet, il passait son cha-
peau d'une main à l'autre, de temps en temps le
caressant du bras pour en lustrer le poil. Ma-
— 42 —
dame de Melmar le lui prit et le déposa sur un
fauteuil, voisin de l'ottomane. La gaucherie de
Dolcemente n'était point choquante, parce que
Dolcemente était beau garçon ; il avait des traits
réguliers, un teint animé; des yeux vifs, une phy-
sionomie riante, une taille élancée et bien prise.
Bien qu'il fût prodigue de naïvetés incroyables, il
ne paraissait point bête; parce qu'au fond il ne
manquait pas d'esprit, et qu'il avait un organe
plein de douceur et de charme ! Il s'exprimait
facilement quand il n'était pas intimidé; il ne
disait pas de sottises quand il parlait de ce qu'il
savait. Madame de Melmar ne le jugea pas défa-
vorablement; elle comprit bien vite qu'il n'avait
besoin que d'être dégourdi. Elle lui demanda s'il
avait l'intention d'entrer dans les fonctions publi-
ques, ou bien de se créer un état indépendant
dans quelque profession libérale? Dolcemente
répondit qu'il savait un peu de grec et de latin,
d'histoire et de géographie, et qu'avec tout cela il
espérait bien ne pas rester sur le pavé. « Le savoir
et le mérite sont quelque chose sans doute, reprit
la marquise, mais ne suffisent pas toujours pour .
obtenir une occupation honorable et lucrative.
Vous apprendrez cette vérité avant peu de jours,
— 43 —
quand, lancé dans le monde, vous aurez regardé
autour de vous. En attendant, je vous mettrai à
même de faire des observations, je vous fournirai
des renseignements sur nos moeurs, nos habi-
tudes, nos usages. Venez souvent dîner avec moi ;
commencez aujourd'hui même; je vous attendrai
entre six et sept heures... J'aurai quelques per-
sonnes ; nous irons ensuite à la Comédie-Fran-
çaise ou aux Variétés ; ce sont des théâtres où
l'on joue de fort jolies petites pièces !... »
A cette invitation inespérée, Dolcemente se
leva une.seconde fois et fit plusieurs saluts, en
allongeant en arrière une de ses jambes, qui alla
heurter contre ce guéridon qu'il avait déjà failli
renverser. Le chien de la marquise, effrayé du
bruit, aboya avec force, menaça Dolcemente et fit
mine de le mordre au gras de la jambe. Heureu-
sement le maladroit Breton n'avait pas peur des.
chiens ; et, au lieu de le repousser, il le siffla ami-
calement en lui présentant une main amie. « Le
joli chien ! s'écria-t-il pas trop bêtement; il ne
me connaît pas encore; mais bientôt nous ferons
connaissance et nous serons au mieux. J'ai un
grand faible pour les bêtes. Chez mon oncle Go-
bertin, j'apprenais à chanter aux serins avec une
— 44 —
clarinette; un perroquet par messoins est par-
venu à prononcer le nom de ma tante; je donnais
à manger aux lapins ; j'ai même élevé un veau !...
Aussi, madame la marquise, si vous avez du veau
à dîner, vous me permettrez de rie pas en manger;
je vous serai bien obligé !... »
Madame de Melmar, malgré tous ses efforts, ne
put résister à une envie de rire extraordinaire;
elle éclata, tout en demandant pardon à son jeune
protégé de cet accès d'hilarité... « Allez, ma-
dame la marquise, lui dit-il en riant comme elle,
ne vous gênez pas : depuis mon départ de Saint-
Nolf, j'ai fréquemment produit cet effet sur les
personnes que j'ai rencontrées; on me trouve
sans doute l'air jovial ; si c'est un défaut, il n'est
pas trop mauvais. »
Ces paroles prouvèrent à madame de Melmar,
non- seulement un sens droit et juste dans Dolce-
mente, mais aussi un bon caractère, chose peut-
être encore plus rare. Elle en fut enchantée et
devina tout le parti qu'on pourrait tirer d'une si
excellente nature.
La visite de Dolcemente commençait à être
longue. La marquise se leva, prétextant quelques
affaires et renouvela son invitation. Le jeune
homme se leva en même temps et se confondit de
nouveau en remerciements. Il s'en allait, oubliant
son chapeau-Madame de Melmar le lui fit obser-
ver. « Ce n'est pas surprenant, dit-il en prenant
le feutre, chez ma tante je n'en portais pas et je
sortais presque toujours tête nue. »
Dès qu'il fut hors de l'hôtel Melmar il aspira l'air
avec force, comme pour se dégager de l'oppres-
sion que lui avait causée cette formidable visite.
Il n'avait nulle envie de continuer-ses courses.
La vue de madame de Melmar l'avait plus ému
que le coup de cravache qu'il avait reçu de M. Go-
bertin ; il se sentait fatigué et rompu comme le
jour où il avait eu la malheureuse idée de jouer le
rôle de zéphire. Il pria donc son cocher de le re-
conduire chez madame Schipman, auprès de la-
quelle, à défaut de Joseph, il ne serait pas fâché
de prendre quelques instructions sur l'étiquette
observée dans un dîner de grande dame. Il ne
voulait pas avoir l'air d'un paysan, et tenait à faire
honneur à sa cousine et à sa tante, dont il avait
reçu les premiers principes de savoir-vivre et
d'urbanité.
Il ne retrouva point Joseph; mais son hôtesse,
agréablement flattée de le voir dîner chez une
— 46 —
marquise, se fit un vrai plaisir de lui donner des
renseignements utiles. Ce qu'il comprit le mieux
dans ses recommandations ce fut de changer son
pantalon blanc contre un pantalon noir, et son
col noir contre une cravate blanche. Cette trans-
formation s'opéra seulement au bout de quel-
ques heures; il fut forcé de faire acheter le pan-
talon et la cravate exigés par l'étiquette, ainsi
qu'une paire de gants paille d'une qualité supé-
rieure. Un marchand de cannes venant à passer .
sous ses fenêtres, il l'appela et choisit un petit
jonc à pomme de cuivre doré, dont il se fit cadeau
pour se donner un maintien de fashionnable, en
un mot pour se finir, pour s'achever merveilleu-
sement.
Vers six heures il se dirigea vers l'hôtel de Mel-
mar, afin de n'y arriver que vers six heures et
demie, sur la recommandation de la marquise.
Déjà deux personnes se trouvaient près d'elle
quand il fut introduit dans son salon. Dolce-
mente les remarqua à peine, et fit deux grands
saluts à madame de Melmar, non sans rougir pro-
digieusement.
La marquise le prit par la main et le présenta
à ses deux convives, dont l'air souriant semblait
— 47 —
annoncer une heureuse disposition à égayer le
dîner. « Messieurs, dit-elle avec aménité, M. Dol-
cemente est le parent d'une de mes meilleures
amies; il vient de loin, du fond de la Bretagne,
achever son éducation à Paris, et, s'il se peut,
y occuper un emploi utile. Je vous le recommande,
général, et à vous surtout, monsieur le duc, qui
êtes à la tête d'un si grand nombre d'entreprises. »
A ces qualifications de général et de duc, adres-
sées à des gens qu'il n'avait pas encore salués;
Dolcemente fut comme pulvérisée. Il allait dîner
avec des personnages de cette volée ! « Imbé-
cile, se disait-il mentalement; répare ta mal-
honnêteté... Allons! dis quelque chose d'agréa-
ble, si tu peux, grosse bête!...» Et l'infortuné
garçon s'incline plusieurs fois, tantôt devant le
général, tantôt devant le duc, au risque de se
cogner la tête contre les genoux; mais en vain,
il cherche cette phrase agréable qu'il croit né-
cessaire pour se faire pardonner son incroyable
distraction ; il ne la trouve pas ; toutes ses pa-
roles expirent sur ses lèvres; on ne l'entend bal-
butier que ces mots : Monsieur le général
Monsieur le duc... Croyez... Vraiment... Ah!
mais... Heureusement pour lui; un valet vint