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Les Deux Chemins de la vie, ou la Puissance des principes, par Mme Caubet-Darius

De
388 pages
Dentu (Paris). 1866. In-8° , 415 p..
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LES
DEUX CHEMINS DE LA VIE
OU
LA PUISSANCE DES PRINCIPES
PAR
MME CAUBET-DARIUS.
PARIS
CHEZ DENTU, ÉDITEUR-LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL.
TOULOUSE
CHEZ GIMET, LIBRAIRE,
Rue des Balances.
SAINT-GAUDENS
CHEZ Mme veuve TAJAN,
Imprimeur-Libraire.
1866
LES DEUX
CHEMINS DE LA VIE
OU
LA PUISSANCE DES PRINCIPES.
LES DEUX
CHEMINS DE LA VIE
OU
LA PUISSANCE DES PRINCIPES
PAR
MME CAUBET-DARIUS.
PARIS
CHEZ DENTU, ÉDITEUR-LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL.
TOULOUSE
CHEZ GIMET, LIBRAIRE,
Rue des Balances.
SAINT-GAUDENS
CHEZ Mme veuve TAJAN,
Imprimeur-Libraire.
1866
1867
PREFACE,
S'il est un devoir impérieux imposé à ceux que
l'expérience a éclairés, à ceux que la Religion a
soutenus, et qui, battus par la tempête, ont sondé
la profondeur des écueils, la force des entraîne-
ments, la puissance des principes solides reçus dès
le bas-âge ; s'il est, dis-je, un devoir qui leur soit
imposé, c'est de rechercher les causes de la fai-
blesse et celles de la force; et quand une longue
et minutieuse observation a résolu la question,
c'est alors que leur tâche commence, et que,
mettant tout amour-propre de côté, ils doivent
dire à la société : là est le mal et voici le remède.
Écrire des livres qui amusent est nécessaire,
écrire des livres qui moralisent est important, je
dirai plus, est obligatoire pour qui veut payer son
tribut à la société !
Chacun doit marquer son passage ici-bas autre-
— 2 —
ment que par les larmes qu'il verse ou par les
joies qu'il se procure. Nous devons tous fournir à
la société notre contingent : c'est pour remplir
cette mission que je suis sortie de mon obscurité
et que j'ai cherché à donner à la jeunesse des
modèles qu'elle puisse suivre.
Les circonstances dans lesquelles j'ai vécu m'ont
prouvé que l'éducation ne peut être profitable
qu'autant qu'elle s'appuie sur la Religion! mais
que celle-ci ne peut être le guide et le soutien
de notre faiblesse que quand elle se dégage des
idées mesquines que trop de personnes lui con-
servent encore.
Les exemples que j'ai cités dans le cours de
cet ouvrage sont vrais; aucune des personnes
que j'ai désignées n'a été prise dans mon imagina-
tion; j'ai changé les noms, parce que plusieurs
d'entre elles existent; et si j'ai déplacé les événe-
ments, je n'ai ni amoindri, ni dénaturé les senti-
ments d'aucune d'elles ; je me suis au contraire
appliquée à les exprimer avec la plus rigoureuse
exactitude. La maîtresse de pension que j'ai dési-
gnée sous le nom de Mme Durvil, et qui est le type
le plus parfait que l'on puisse trouver pour remplir
ces saintes et importantes fonctions, n'est pas non
plus le résultat du jeu de l'imagination : je n'ai eu
qu'à me rappeler les qualités de celle qui m'a
— 3 —
élevée, et, quel que soit l'éloge que j'en ai fait, il
n'est pas au-dessus de la vérité. Puis, comme pour
me renouveler la mémoire, Dieu a mis sur mon
chemin une de ces femmes dont il faut admirer
les vertus, et que la société devrait s'honorer de
compter parmi ses membres enseignants.
Si j'ai eu le bonheur de démontrer d'une ma-
nière assez claire, assez positive la supériorité de
l'éducation dirigée par des femmes d'une moralité
connue, la supériorité d'une instruction large, rai-
sonnée, prenant pour point d'appui une Religion
éclairée, fortifiée, grandie par l'admiration qu'ins-
pirent les oeuvres de Dieu, et par la reconnaissance
qui est due à ses bienfaits, le Seigneur aura béni
mon oeuvre et j'aurai reçu la plus douce récom-
pense de mes efforts.
LETTRE I.
Mathilde de Beaulieu à Madame Durvil,
Institutrice à Paris.
Du Château de D , 15 septembre 18...
BONNE ET CHÈRE INSTITUTRICE ,
Le chagrin qui brisa mon coeur lorsque je quittai celle
qui a si dignement remplacé ma mère, celle qui a su, avec
une si grande tendresse, me prodiguer les soins que réclame
la première jeunesse, n'était rien près de ceux que j'entrevois
aujourd'hui.
C'est à présent que je comprends la nécessité d'une édu-
cation solide et chrétienne, et que je remercie du fond du
coeur la digne parente qui me confia à votre sagesse. Ah!
bonne et chère maîtresse, qu'il est doux à celle à laquelle il
ne fut jamais permis de prononcer le divin nom de mère,
d'ouvrir son coeur à une amie telle que vous ! Que la pensée
d'être aimée d'une affection sans bornes par une personne
que l'on vénère donne de force, comme elle allége le far-
deau de la peine, et comme l'on sent qu'on a besoin de
travailler sans cesse à son amélioration, afin de mériter
d'inspirer un tel sentiment.
Je suis heureuse et fière d'être votre élève, car à ce titre
— 6 —
je suis presque votre enfant. N'est-ce pas vous qui avez
formé mon esprit et mon coeur? n'est-ce pas à vos bons
exemples, autant qu'à vos bons conseils, que je dois les quel-
ques qualités que je possède? Vous m'avez enseigné, par la
pratique de toutes les vertus, les devoirs si grands et si
multipliés de la femme : je veux être digne de vous en
m'efforçant de les remplir.
A peine entrée dans la vie, j'en aperçois les amertumes,
je crains de manquer de courage en me livrant à mes pro-
pres forces ; permettez-moi donc de les retremper en dépo-
sant dans votre coeur toutes les douleurs du mien.
J'étais surprise depuis quelques mois de la tristesse de
mon père, son état maladif ne me semblait pas suffisant pour
lui causer un si cuisant chagrin. Mon coeur me disait qu'il
me cachait quelque chose, et lorsque je sollicitais sa con-
fiance, il tombait dans un désespoir dont aucune de mes
caresses ne pouvait le tirer. Pauvre cher père, me disais-je,
il souffre et je suis impuissante à le soulager ; ah! pourquoi
la tendresse ne nous donne-t-elle pas l'expérience? pourquoi
ne nous rend-elle pas plus habiles à deviner ceux auxquels
nous voudrions enlever jusqu'à la plus légère douleur!
Hélas ! cette douleur je la comprends ; elle est bien cruelle
et bien profonde : jugez-en vous-même, chère maîtresse.
Hier, à l'heure à laquelle j'ai l'habitude de le distraire par
un peu de musique, le domestique vint me dire que M. de
Beaulieu était occupé au salon avec un monsieur inconnu,
et qu'il avait défendu à qui que ce fût d'entrer. Cet ordre
bien simple me troubla; je ne sais pourquoi je pensai que là
était la cause du chagrin de mon père, et que mon sort
allait se décider ; un affreux serrement de coeur s'empara
de moi, je souffrais, et aucun de mes raisonnements ne
— 7 —
pouvait vaincre ni même diminuer cette souffrance ; enfin,
quand j'entendis ouvrir la porte du salon, je crus que
j'allais m'évanouir.
Un monsieur d'un certain âge, dont la figure me parut
dure, bien qu'elle fût encadrée par une immense chevelure
blanche qu'accompagnait une barbe vénérable, sortit suivi
de mon père, qu'au premier abord je ne reconnaissais pas,
tant son visage était décomposé. Un gémissement sourd,
plutôt qu'une réponse, s'échappa de sa poitrine. Sa démarche
chancelante, me faisant craindre un affreux malheur, je
m'élançai vers lui pour le soutenir ; j'arrivai au moment où
ce mystérieux personnage disait : « J'ai votre engagement,
j'en veux l'accomplissement rigoureux; il y a assez long-
temps que j'attends, je vous déclare que je ne ferai aucune
concession. Comme le bâtiment sur lequel je dois m'em-
barquer part dans quinze jours, je n'ai pas de temps à
perdre, je reviendrai donc ce soir à huit heures chercher la
réponse; je ne doute pas qu'en usant de votre autorité elle
soit favorable. » Puis, se tournant vers moi sans doute pour
me saluer, il me jeta un regard qui me glaça de terreur.
Ses yeux ont quelque chose d'étrange et de terrible; je ne
pus en supporter l'éclat sans éprouver une violente douleur
au coeur. Cet homme pourrait servir de modèle pour repré-
senter le génie du mal.
Mon malheureux père, incapable de proférer une seule
parole, resta deux heures dans un tel état d'accablement,
que je craignais pour sa raison et pour sa vie. C'est alors
que je sentis cruellement la perte de ma mère ; comme mon
coeur se replia sur lui-même dans les convulsions de son
impuissance ! Je ne pouvais que prier la vierge Marie, cette
mère des affligés! Dans mon égarement, il me semblait
— 8 —
qu'elle me parlait, je croyais l'entendre me dire : « Tu
« souffres pour ton père, et moi j'ai souffert pour mon Fils !
« Ma fille, chacun ici-bas a sa mission à remplir ! La douleur
« est le creuset où s'épure la vertu ; sans elle, l'homme, né
« perfectible, resterait stationnaire. La récompense qui l'at-
« tend, au sortir de cette vie, est si grande, que pour être
« digne de la recevoir, il ne saurait assez se purifier par
« les larmes. Courage! Dieu n'abandonne aucune de ses
« créatures; aie confiance ; la confiance est déjà une récom-
« pense, car elle atténue la rigueur de la peine ! »
Oh! oui, m'écriai-je en tombant à genoux, j'ai confiance
dans la bonté et dans la justice de Dieu; je suis toute dis-
posée à me soumettre à sa volonté, car je sais que c'est pour
notre bonheur qu'il nous afflige ; mais je me sens faiblir
devant là douleur de mon père. Sainte mère de notre divin
Sauveur, ayez pitié de lui, obtenez-lui le courage et à moi
l'intelligence nécessaire pour le soutenir et le consoler !
J'avais à peine achevé ces mots que M. de Beaulieu était
près de moi ; sa main serrait affectueusement la mienne. Ce
qu'il y avait d'angoisse dans son regard est inexprimable ;
il faut avoir un père comme le mien pour comprendre ce
qu'il contenait d'affection et de désespoir ! Un long sanglot
souleva sa poitrine, il articula quelques mots inintelligibles
et me remit un porte-feuilles contenant divers papiers et
une lettre à mon adresse. Ce que cet infortuné père n'avait
osé dire à sa fille, il le lui écrivait.
Vous jugerez, chère Madame, d'après la copie que je
vous envoie, des tortures auxquelles il est soumis et de la
violence du chagrin qu'il doit éprouver.
— 9 —
Copie de la lettre de M. de Beaulieu à sa fille.
BIEN CHÈRE ENFANT,
La précocité de ta raison me permettant de te parler sans
détour, je viens te faire une confession pleine et entière.
Pour que tu puisses m'absoudre, chère victime, il faut
que tu connaisses toutes les circonstances qui m'ont amené
où je suis.
J'épousai ta mère, non pour son immense fortune et sa
grande beauté, mais pour les qualités de son coeur, que
j'avais été en position de juger. Notre union promettait
d'être heureuse, puisque l'estime en faisait la base et qu'au-
cune idée d'ambition ne nous avaient guidés.
Elle me donna deux enfants et voulut remplir elle-même
les devoirs si délicats et si nombreux de la mère. Aucun des
soins qu'il faut prodiguer à la première enfance ne lui parut
indigne d'elle ; elle semblait, tant son amour maternel était
grand, ne pas sentir la fatigue : le bonheur qu'elle éprou-
vait à leur prodiguer ses caresses la reposait, disait-elle, de
ses insomnies. Elle prétendait que Dieu, ayant donné à la
femme la force d'être mère, lui donnait aussi celle d'allaiter
son enfant et de le soigner. Elle me citait, pour exemple,
les femmes d'une condition inférieure qui, fatiguées toute
la journée par un travail pénible, et souvent obligées de
vivre de privations, trouvent cependant la force nécessaire
pour être complétement mères ; elles ne craignent pas, celles-
là, de s'épuiser ; pourvu que leur enfant se porte bien, elles
sont assez récompensées! « Est-ce donc parce que je puis
me procurer tout le bien-être possible et réparer mes forces
— 10 —
par le repos du jour, que je suis dispensée de remplir envers
mes enfants le plus doux des devoirs que le Créateur ait
imposés à la femme? Non, assurément, car je considère que
c'est, au contraire, aux femmes de ma condition à donner
l'exemple aux autres ; je plains sincèrement les mères qui
croient avoir le droit de s'en affranchir. »
Par la position que j'occupais, par sa fortune, par sa
beauté et par ses talents, elle aurait pu briller dans le monde ;
mais les hommages auxquels tant de femmes ont la faiblesse
d'attacher un si grand prix, la laissaient indifférente, car
son âme délicate ne désirait que la tendresse et le bonheur
de l'époux qu'elle s'était choisi. Elle consentit, tant qu'elle
ne fut pas mère, à m'accompagner dans quelques salons de
choix, où elle trouvait des personnes sérieuses dont la con-
versation, me disait-elle, lui causait un grand bonheur
par les leçons de haute moralité qu'elle y trouvait. La
portée de son intelligence ne pouvait être égalée que par
la supériorité de son coeur, dont les nobles qualités faisaient
ma gloire.
Forcé par mes fonctions de recevoir du monde, elle rem-
plissait les devoirs de maîtresse de maison avec une déli-
catesse et une grâce si touchantes, qu'elle était aimée de
tout le monde, même des femmes, et, chose rare, aucune
n'en était jalouse. Elle savait, par une tenue digne et
gracieuse, donner de la valeur à la toilette la plus simple,
et répandait autour d'elle un charme inexprimable.
Elle réglait toutes ses dépenses avec une sage économie,
et donnait à la bienfaisance ce que tant d'autres sacrifient
au superflu ou à un luxe scandaleux. Que te dirai-je, mon
enfant, ta mère était une de ces créatures privilégiées qu'il
semble que Dieu se soit plu à parer de toutes les qualités. Si
— 11 —
la perfection pouvait exister sur terre, cette noble et sainte
femme en eut été le type.
Avec une telle compagne, j'étais heureux comme peut-
être homme ne le fut jamais ici-bas. Tes deux frères, Georges
et Gaston, embellissaient encore notre existence. Un troi-
sième enfant nous était promis; ta mère désirait une fille:
dans le secret de mon coeur, je faisais des voeux pour qu'elle
lui ressemblât et que la Providence daignât la parer des
mêmes vertus. Sous ce rapport, je fus pleinement exaucé.
J'étais sans doute trop exigeant ; je demandais trop, une
telle félicité n'est pas faite pour l'homme dans ce monde ;
j'oubliais que nous sommes des exilés destinés à souffrir, et
que la joie est un don que le Tout-Puissant répand de temps
en temps autour de nous pour retremper nos forces. Je vou-
lais un bonheur complet, je lassai la bonté de Dieu en ne
sachant pas me contenter de ce que, dans sa miséricorde, il
m'avait envoyé et que je ne méritais pas, puisqu'il m'enleva
mes deux enfants et ma compagne !
Perdre ses enfants et une femme digne de la plus pro-
fonde affection, est un malheur affreux; mais les perdre
comme je perdis les miens, c'est endurer mille tortures.
Plus mon bonheur avait été grand, plus le coup qui me
frappait était terrible. Ton coeur, si bon, si aimant, te le
fera facilement comprendre.
Ta mère était sur le point de te donner le jour, lorsque
je fus obligé de me rendre en toute hâte à D , près
de ma mère mourante. Laisser ma chère Mathilde seule à
cet instant, était pour moi un grand sacrifice; mais j'avais
mon devoir de fils à remplir : je partis le coeur navré,
comme si j'avais eu le pressentiment du triple malheur qui
m'attendait.
— 12 —
Le lendemain de mon arrivée à D , ma mère rendait
le dernier soupir ! Je n'ai pas besoin de te dire que cette
perte m'affligea profondément ; c'est dans la nature, et ses
nobles qualités me la rendaient encore plus chère.
Je quittai D dès que le devoir et les convenances me
le permirent. J'arrivai au moment où ma chère Mathilde te
donnait à mon amour.
On avait envoyé tes frères au jardin, sous la garde d'une
domestique dont nous connaissions le zèle et le dévouement;
on croyait donc pouvoir être tranquille et reporter tous les
soins sur ta mère et sur toi. Par une fatalité inouïe, le jar-
dinier, après avoir arrosé, avait oublié de fermer à clef la
porte du vivier.
Les enfants se livraient à leur jeu favori, la chasse aux
papillons ; la bonne les suivait d'un peu loin, son âge ne
lui permettant pas de courir. Tout-à-coup ils disparaissent
à ses yeux ; la rapidité de la course les avait entraînés sans
qu'ils s'en aperçussent du côté du vivier ; ils étaient venus
se heurter contre la porte qui, cédant sous la pression, les
avait entraînés dans l'abîme. La vieille domestique, n'écou-
tant que son courage, se jeta à l'eau et parvint, après des
efforts prodigieux, à les ramener sur le bord. Malgré les
soins qui leur furent prodigués, ils succombèrent au bout de
quelques jours. Cette double mort entraîna celle de ta trop
sensible mère.
Ici, ma chère enfant, commence la série des maux qui
devaient m'accabler. C'était justice, j'avais jusque-là été
trop heureux, il fallait bien que je payasse mon tribut à la
douleur ! Si Dieu me frappe avec autant de sévérité, c'est,
j'en suis convaincu , parce que je ne sus pas me soumettre
à sa volonté.
— 15 —
Ah ! mon enfant, quels que soient les chagrins que la
Providence te réserve, supportes-les avec résignation, saches
que la souffrance est une nécessité à laquelle nous devons
tous nous soumettre; je dirai plus, il faut la considérer
comme un bienfait, car elle nous épure en nous faisant
expier nos fautes. C'est en la subissant avec cette résignation
religieuse dont nous trouvons le divin modèle dans le Christ
et dans sa sainte Mère, que nous faisons un pas vers la
perfection à laquelle tous les hommes doivent s'efforcer
d'atteindre. On ne se perfectionne pas au milieu des jouis-
sances et du triomphe ; le bonheur sur terre est peut-être
une épreuve plus redoutable que le malheur. Bénissons donc
Dieu, car ses fins sur nous sont sublimes, et confions-nous à
sa justice qui, pas plus que lui, ne peut faillir ; souvenons-
nous qu'il ne refuse pas le courage à qui le lui demande du
fond du coeur ; ayons toujours en vue l'éternité et ses récom-
penses, et nous comprendrons que les maux passagers de
cette vie sont peu de chose en comparaison d'un bien
éternel ! Au lieu de demander au Seigneur la force nécessaire
pour supporter mes épreuves, je m'abandonnai à un déses-
poir coupable, et fus pendant longtemps incapable de
m'occuper; je ne me sentais vivre que par la douleur qui
étreignait tout mon être. Pardonne-moi, ma bien chère
enfant, mais j'oubliai même ton existence. Heureusement
qu'une tante de ta mère, restée veuve sans enfant, se char-
gea de toi ; elle te fit nourrir chez elle et te prodigua les
plus tendres soins jusqu'à l'époque où elle te mit en pension
chez la digne institutrice à laquelle tu dois l'éducation la
plus solide et la plus religieuse.
Peu de mois après ton entrée chez Mme Durvil, ta tante
succombait, emportée brusquement par un anévrisme. Cette
— 14 —
nouvelle douleur produisit sur moi un effet bizarre. La mort
de ta mère m'avait laissé dans un état d'apathie, je dirai
même d'inertie, qu'aucun raisonnement ne pouvait vaincre.
Celle de notre tante me donna une secousse électrique ;
j'éprouvai le besoin de m'occuper ; je repris alors la gestion
de mes biens et la direction de mes affaires, que je n'aurais
jamais dû abandonner. Je vis que ceux auxquels j'avais
donné ma confiance en étaient indignes ; j'avais été horrible-
ment volé. Je tenais peu à la fortune, moi qui avais perdu
le plus grand des trésors! mais je me souvins que j'étais
père, j'eus de l'ambition pour mon enfant; c'est ce qui me
perdit. Pour réparer le déficit, je me jetai dans les spécula-
tions : j'étais peu familiarisé avec les opérations mercantiles ;
il était donc facile de me tromper. Comme pour mettre
le comble à tous mes maux, je fis la connaissance d'un
individu nommé Bardaum; la sympathie qu'il paraissait
éprouver pour moi m'attira promptement à lui, je me laissai
prendre à ses témoignages d'intérêt ; il s'associait, me disait-
il, à ma douleur, et la comprenait d'autant mieux que lui
aussi avait beaucoup souffert ; il avait perdu subitement une
compagne douée de toutes les qualités, et, moins heureux
que moi, il ne la voyait pas revivre dans un enfant. Cette
similitude dans la destinée était un lien auquel mon coeur
trop faible et si éprouvé s'abandonna avec une sorte de joie ;
le croyant mon ami, je me confiai à lui ; toutefois, avant
d'entreprendre avec lui aucune affaire importante, je pris
des renseignements sur son compte ; ils furent excellents,
car il jouissait de la plus grande considération. C'est un
homme qui a le talent de donner à sa physionomie l'expres-
sion qu'il veut ; il prend facilement celle de la franchise, et
passe généralement pour un homme fort honorable. Je ne
— 15 —
balançai donc pas à m'associer avec lui : les premières opé-
rations furent on ne peut plus satisfaisantes; je me trouvais
heureux d'avoir rencontré un homme qui joignait à la plus
irréprochable probité une grande connaissance des affaires ;
je ne fis en conséquence aucune difficulté de lui accorder
une confiance pleine et entière et de le laisser libre de diriger
toutes choses selon son gré. Dès qu'il eut obtenu ce qu'il
désirait, il me lança dans des opérations douteuses. Je t'ai
déjà dit que j'entends peu les affaires, tandis que lui les
entend fort bien ; il lui fut donc facile de mener la barque
comme il voulut.
Cet état de surexcitation dont je t'ai parlé, cette soif
d'action s'éteignirent dès que je crus avoir bien placé ma
confiance. Cet homme m'avait réellement fasciné ; il me do-
minait à tel point que j'étais comme un enfant à l'égard de
son maître. Je poussai même la confiance et la faiblesse
jusqu'à lui donner, sans contrôle, ma signature toutes les
fois qu'il me la demandait. Il en abusa de la manière la plus
indigne, et se lança sous mon nom dans des opérations rui-
neuses et déshonorantes ! Je m'éveillai donc un matin ruiné
et déshonoré! Quand mon désespoir ne connut plus de
bornes, il arriva comme un sauveur, prétendant avoir été
trompé. Il mit toute sa fortune à ma disposition pour faire
face aux échéances, préférant sa propre ruine à ma douleur.
Tout ce qu'il demandait dans le cas où l'entreprise qu'il avait
en vue ne réussirait pas, c'était une place bien modeste dans
la maison, car il ne voulait pas que sa présence pût nuire à
ton établissement. Le chagrin qu'il éprouvait de m'avoir
engagé légèrement était si grand, que je trouvai la force
de le consoler.
Dans le premier moment, mon intention fut de rompre
— 16 —
l'association ; mais un tel désintéressement me parut su-
blime : j'aurais eu honte de ne pas lui témoigner la plus
grande confiance, je me serais cru ingrat. A partir de ce
moment, l'empire qu'il avait sur moi prit des proportions
telles, que je lui donnai une procuration générale et illi-
mitée. Il avait engagé pour moi tout ce qu'il possédait,
j'aurais trouvé indélicat de ma part de ne pas en agir ainsi.
Muni de ma procuration, il ne garda plus aucune mesure, il
trafiqua de mes biens, emprunta des sommes folles que je ne
puis rembourser, et, caché derrière un homme de paille, un
certain Gainval, il me met en demeure d'avoir à quitter le
domaine de mes pères : malgré ce sacrifice, je laisse ma
signature à découvert pour la somme de 140,000 francs,
puisqu'il a aliéné tous mes autres biens.
Voilà donc, mon enfant, ce qu'a fait ton trop faible père ;
il s'est ruiné et déshonoré ! Il mourra insolvable, car à mon
âge et avec mon peu d'aptitude, comment réparer jamais un
tel désastre. Je suis flétri, et l'injuste société fait retomber
cette tache sur mon enfant ! Ah ! crois-le, ma chère fille, cette
pensée est la plus cruelle pour moi. Le malheureux l'a bien
compris, car c'est avec elle qu'il me flagelle.
Il m'écrivit, il y a quelques semaines, une lettre indigne,
dans laquelle il eut l'audace de me demander ta main ; par
ce moyen, me disait-il, tout s'arrangerait, car l'immense
fortune que t'ont laissée ta mère et ta tante, acquittant toutes
les dettes, dégrèverait les biens, dont le revenu joint aux
siens, nous permettrait de vivre en famille sur la propriété
de D..... Il regardait comme une grande générosité de sa
part de te reconnaître intacte la dot qui devait servir à me
libérer, et me disait effrontément que c'était ma seule
planche de salut.
— 17 —
Tu devines ma réponse : trafiquer de mon enfant, jamais !
Je suis dans les mains d'un affreux coquin auquel rien ne
coûtera pour me perdre ; il ne me l'a pas laissé ignorer, car,
dans sa visite d'aujourd'hui il a levé le masque, il se fait
une gloire de toutes ses turpitudes. Ah ! mon enfant, quel
tissu d'infamies; ton noble coeur aurait trop à souffrir si je
te les faisais connaître : je garde donc le silence. Je ne
t'aurais même jamais donné ces tristes détails s'il ne m'avait
menacé d'arriver à toi par tous les moyens possibles.
Me croyant sans doute aussi méprisable et aussi lâche que
lui, il compte sur mon autorité pour te contraindre à cet
ignoble marché. Oui, je l'emploierai mon autorité, mais ce
sera pour te défendre si ton noble coeur te poussait à un tel
sacrifice, pour te défendre, entends-tu bien, au nom de ta
tant regrettée mère, de l'accomplir. Songe que ta déso-
béissance serait un crime. Si j'ai été faible, si ma trop grande
confiance m'a aveuglé, tant d'infamie m'ouvre enfin les
yeux; je vois le gouffre où elle m'a précipité; mais, hélas !
il n'est plus temps !
Je sens que ma santé, depuis si longtemps affaiblie, ne
résistera pas à une douleur aussi violente; la lutte que j'ai
soutenue aujourd'hui m'a brisé ! Pardonne-moi ma fille,
ne me maudis pas, que j'aie la consolation d'emporter dans
la tombe l'affection de mon enfant !
Le maudire, ce bon père, pour un peu d'or qu'il a perdu ;
mais croit-il donc que la fortune puisse être mise en pa-
ralléle avec son existence? S'il est ruiné, c'est par excès de
tendresse pour sa fille, car c'est pour elle qu'il a eu de
l'ambition, je suis la cause de tous ses chagrins, c'est ma
naissance qui a coûté la vie à ma mère et à mes frères, c'est
2
— 18 —
à moi à verser le baume sur ses plaies. Peu m'importe la
richesse, c'est mon père qu'il me faut; avec le travail on
vit honorablement; que je puisse donner à mon père le
bien-être dont sa santé lui fait un impérieux besoin, je me
trouverai trop heureuse ! Quant à un mariage avec cet
homme, je le sens, ce serait un sacrifice au-dessus de mes
forces, car je ne pourrais jamais me résigner à porter le nom
du bourreau de mon père ! Sacrifier la richesse n'est rien ;
mais sacrifier l'honneur, c'est trop !
Je compris combien ma présence était nécessaire à mon
infortuné père, je me rendis donc immédiatement près de
lui. Son désespoir était si grand qu'il m'épouvanta, je crai-
gnais pour sa raison et pour sa vie ; aucune des paroles de
consolation que je lui adressais ne parvenait à le calmer :
il ne voyait que le déshonneur et la mort. Vous peindre,
chère Madame, cette scène terrible m'est impossible ; il faut
que Dieu me protége pour m'avoir donné la force de la
supporter sans laisser voir mes horribles angoisses.
J'envoyai en toute hâte chercher M. Chaubert : vous savez
qu'il est autant l'ami que le médecin de la famille ; je le mis
le plus succinctement possible au courant de ce qui se pas-
sait. Ce bon vieillard sut trouver des paroles de consolation :
avec cette éloquence qui vient du coeur, il lui fit comprendre
que la violence de son chagrin était le plus grand malheur
qui pût me frapper, puisqu'elle compromettait sa santé. Que
son devoir était de se résigner, car Dieu exigeait qu'il vécût
pour protéger son enfant. Cette pensée parut lui faire une
profonde impression ; j'en profitai pour lui répéter ce passage
de sa lettre, où il me dit : « Quels que soient les chagrins
« que la Providence te réserve, supportes-les avec résigna-
« tion, saches que la souffrance est une nécessité à laquelle
— 19 —
« nous devons tous nous soumettre ; qu'elle nous est en-
« voyée pour servir à notre amélioration : c'est par elle que
« nous nous épurons en expiant nos fautes, et que nous
« devenons dignes de la récompense que Dieu, dans sa
« miséricorde, réserve à ceux qui se sont soumis sans mur-
« murer à sa sainte volonté. »
Le Seigneur avait daigné m'inspirer, car ces paroles
ramenèrent un peu de calme dans son esprit. On put alors
se concerter sur la conduite à tenir à l'égard de Bardaum.
Il fut convenu que notre excellent ami le recevrait seul,
l'état de M. de Beaulieu l'empêchant de paraître, et que l'on
prendrait rendez-vous pour le surlendemain.
Après tant d'émotions, mon père avait besoin de repos :
une potion calmante amena le sommeil ; mais quel sommeil,
mon Dieu ! une agitation pénible, et par moments des sou-
pirs douloureux soulèvent sa poitrine ; M. Chaubert ne l'a
pas quitté, et il se propose de veiller cette nuit avec moi.
Ah! chère Madame, quelle souffrance! priez Dieu qu'il me
donne le courage dont j'ai besoin. Priez-le surtout qu'il me
conserve mon père ; que je puisse, à force de soins et de
tendresse, lui faire oublier tout ce qu'il souffre et lui prouver
qu'au-dessus de la fortune il existe un bien impérissable,
l'affection et le dévouement de ses enfants. Ah! que je la
maudis cette richesse qui va peut-être m'enlever le meilleur
des pères! S'il avait mieux connu son enfant, il aurait com-
pris que j'aurais été heureuse dans une position modeste,
où il n'aurait pas ressenti les angoisses qu'il éprouve au-
jourd'hui. Que le. Seigneur me le conserve, qu'il me per-
mette d'exercer honorablement une profession avec laquelle
je pourrai suffire à ses besoins et je croirai que je n'ai
jamais souffert.
— 20 —
Huit heures vont sonner, je vous quitte, car M, Chaubert
doit se rendre au salon, et il faut que je reste près de mon
père.
Je vous écrirai demain pour vous donner des nouvelles,
car je connais assez votre tendresse pour être certaine que
ma lettre vous causera une vive inquiétude.
Adieu, bonne et chère maîtresse, recevez l'expression de
la profonde amitié de celle qui est fière de se dire
Votre fille d'adoption.
Mathilde de BEAULIEU.
LETTRE II.
Madame Durvil à Mathilde de Beaulieu,
Paris, 16 septembre 18...
MA CHÈRE MATHILDE ,
Votre lettre m'a profondément affligée ; si les douleurs de
mes élèves atteignent mon coeur, celles qui frappent ma
fille d'adoption font vibrer toute mon âme ! Ah ! chère en-
fant, comme votre reconnaissance, délicatement exprimée,
m'émeut délicieusement. C'est quand elle a le bonheur de
former des coeurs comme le vôtre que l'institutrice peut se
dire trop récompensée. Si sa tâche est délicate et difficile, si
le chemin qu'elle parcourt est quelquefois aride, si elle ne
récolte pas toujours ce qu'elle a semé, ce sont des épreuves
qui ne doivent pas lasser sa patience, car Dieu a beaucoup
fait pour elle quand il lui a confié la direction d'une si riche
nature.
Courage, ma fille, le Seigneur n'abandonne pas ceux qui
ont confiance en lui; il bénit au contraire d'une manière
toute particulière les enfants qui savent se dévouer pour les
auteurs de leurs jours.
Souvenez-vous que celui qui ne pouvait pécher est mort.
— 22 —
ignominieusement sur la croix pour nous ouvrir les portes
du ciel et nous aplanir la route de la vertu en nous ensei-
gnant à aimer et à espérer. Unissez vos souffrances aux
siennes ; songez au supplice qu'a enduré sa sainte Mère en
voyant ce divin Fils aux mains de ses bourreaux, et que
toutes ses douleurs avaient pour but de racheter des fautes
qu'elle n'avait pas commises, tandis que nos douleurs nous
sont envoyées pour expier des fautes qui nous sont per-
sonnelles.
Quelle est belle la récompense que Dieu, dans sa justice,
réserve à ceux qui, sachant se résigner, se laissent guider
par l'amour du devoir et remplissent le plus sacré de tous,
le dévouement au père !
D'après ce que vous me dites de la santé de M. de Beaulieu,
je crains que vous preniez trop de fatigue pour le soigner
seule; je sais que vous n'auriez confiance dans aucune
garde-malade, et bien que je ne partage pas vos inquié-
tudes, je pense que la convalescence pourra durer quelques
jours; et puis je connais si bien votre coeur que je sais
que vous avez besoin de voir celle qui vous aime d'une
tendresse maternelle; je vous consacre donc une partie de
mes vacances.
Ma lettre ne me précédera que de quelques heures, car je
prends une voiture de poste afin d'arriver directement au
château.
Espoir et courage.
Votre vieille et dévouée amie,
M. DURVIL.
LETTRE III.
Madame Durvil à Marie Ubedac, sous-maîtresse
dans son Institution.
Du Château de D , 17 septembre 18...
Je suis arrivée en bonne santé, ma chère Marie, et pas
trop fatiguée malgré la rapidité de la course : j'ai commencé
par moi, parce que vous étiez inquiète en me voyant partir
seule à mon âge ; mais Dieu m'a protégée, vous savez bien
qu'il n'abandonne pas ceux qui veulent réellement le servir.
Je me félicite de ma résolution, car notre chère Mathilde,
malgré toute son énergie, aurait pu faiblir devant d'aussi
cruelles épreuves. Si un malheur doit la frapper, il ne faut
pas qu'elle soit seule. M. de Beaulieu est dans un état presque
désespéré; M. Chaubert n'ose encore se prononcer, quoique
les symptômes lui aient paru un peu moins alarmants ce
matin. Il attend l'effet d'un remède énergique qu'il vient
d'administrer. Je vous donnerai d'autres nouvelles demain ;
je vous quitte pour retourner près de Mathilde, car il ne
faut pas la laisser trop seule avec son cher malade.
A vous de coeur,
M. DURVIL.
LETTRE IV.
Monsieur Bardaum à Mathilde de Beaulieu.
Paris, le 18 septembre 18...
MADEMOISELLE ,
J'espérais que vous m'auriez fait l'honneur de m'accorder
l'audience que j'avais sollicitée ; il me semblait que ma pro-
position méritait une autre réponse que celle que j'ai reçue :
je ne m'attendais certes pas à être congédié comme un em-
ployé qui n'a pas satisfait son maître. Sous prétexte que
M. de Beaulieu est malade, j'ai été éconduit, vous l'avouerez,
d'une façon un peu brutale , car vos valets seuls m'ont
accompagné.
J'ai donné tous mes soins à la direction des affaires de
votre père; les entreprises que j'ai tentées, pour la conduite
desquelles j'ai eu tant de sollicitude, n'ont pas eu un bon
résultat; c'est ce qui peut arriver à tout le monde, mais à
■moi on en fait un crime. Depuis quinze ans, je me suis
dévoué aux intérêts de votre père et lui ai fait les plus
grands sacrifices, car je n'ai pas craint d'engager tout ce
que je possédais pour faire honneur à sa signature. Aujour-
d'hui encore je ne veux que votre bonheur à tous deux : la
demande de votre main en est une preuve irrécusable. Je
montrais, je pense, un grand désintéressement, puisque je
— 26 —
vous reconnaissais intacte une dot qui devait servir à payer
les dettes de M. de Beaulieu.
On vous a trompée, Mademoiselle ; on m'a présenté à vos
yeux comme le bourreau de votre père, ce qui fait que
votre orgueil s'est révolté de recevoir un tel cadeau d'un
homme que vous vous croyez le droit de mépriser. Vous
m'avez repoussé avec hauteur en donnant pour toute ré-
ponse à ma demande un rendez-vous que doit présider un
homme d'affaires ; c'est une insulte que je pardonne à votre
inexpérience; mais j'attends de votre justice une réponse à
ma lettre : d'après ce qu'elle sera, je verrai la conduite que
j'aurai à tenir.
Je sais qu'une jeune personne croit devoir se faire solli-
citer pour consentir à confier le soin de sa destinée à un
homme qui a presque l'âge de son père, et qu'elle penserait
avoir manqué de dignité en ne débutant pas par un refus ;
je suis donc peu surpris de celui que j'ai reçu; ce qui m'a
choqué, c'est la forme qu'on lui a donnée. J'espère toutefois
que l'on a mal compris ou que l'on a outrepassé vos ordres.
On m'a dit que votre intention est de tout payer ; si l'on
ne s'est pas trompé, j'ai lieu de croire que vous n'êtes pas
informée du chiffre formidable qu'ont atteint les dettes, car
il est impossible que vous consentiez jamais à vous voir dé-
pouiller complétement de votre fortune. Mais si, par un
dévouement sans exemple, vous vouliez vous sacrifier ainsi,
réfléchissez, Mademoiselle, avant de rien signer ; c'est dans
votre intérêt que je vous parle, car vous ne savez pas, vous
riche et choyée, ce que c'est que de manquer de quelque
chose ; élevée dans le luxe et habituée à ne faire que ce qui
vous plaît, le travail vous sera impossible, ou si vous avez
assez d'énergie pour vous y soumettre, vous ne connaissez
— 27 —
pas toutes les difficultés que vous aurez à vaincre et qui
vous rébuteront au premier pas. Aujourd'hui, vous êtes
tout enthousiasmée par l'idée de sauver l'honneur de votre
père; vous ne calculez pas que ce beau jour aura un len-
demain triste et brumeux et que cette exaltation tombée,
vous rentrerez froidement dans la vie positive ; croyez-moi,
Mademoiselle, pesez bien toutes choses avant d'agir. Si vous
comptez sur un mariage pour vous rendre la fortune que
vous sacrifiez si légèrement, vous vous trompez et je crois
devoir vous désabuser. Tous ces beaux jeunes gens qui
seraient si fiers aujourd'hui d'être remarqués par la riche
héritière, tourneront les yeux d'un autre côté dès qu'ils la
sauront ruinée. Vos nobles qualités seront perdues, il ne
peut en être autrement; c'est le sort des jeunes personnes
sans dot, car il faut un grand dévouement pour épouser
une femme qui n'apporte dans le ménage que des talents
coûteux et de jolies manières. Les demoiselles dans votre
condition sont destinées à épouser des vieillards ou à se
mésallier, et encore tout le monde ne consent pas à prendre
la charge du papa.
A tous les désagréments que je vous signale, joignez le
chagrin de voir votre père soumis aux plus cruelles priva-
tions et souffrir chaque jour de l'isolement de sa fille. Cette
douleur sera d'autant plus cuisante pour vous, qu'il ne
dépend que de votre volonté de rendre à cet excellent père
la fortune et la tranquillité. Songez que tout ce que vous
possédez va être absorbé, car je ne pense pas qu'une per-
sonne aussi fière et aussi désintéressée que vous se propose
d'acheter l'honneur paternel au rabais ; d'ailleurs, si vous
refusez le cadeau de l'époux, vous ne pouvez accepter celui
de l'ennemi ! Voyez, Mademoiselle, pendant qu'il en est
— 28 —
encore temps, comparez votre existence actuelle avec celle
que vous vous préparez pour l'avenir.
Aujourd'hui, tous courbent le front devant vous; c'est
avec le respect qu'inspire une grande fortune que l'on pro-
nonce votre nom, tout le monde a besoin de vous ; mais
demain ce sera vous qui aurez besoin des autres ; votre sort
fera pitié à quelques bonnes âmes, on vous plaindra, mais
l'on s'éloignera de vous. Voulez-vous être appréciée, soyez
riche, très-riche. On admire un instant des qualités comme
les vôtres ; mais comme peu de personnes sont à votre hau-
teur, elles fatiguent et finissent même par porter ombrage,
car on n'aime pas les gens trop supérieurs. Il n'y a dans ce
monde que deux moyens de dominer les hommes : le pre-
mier est de s'en faire craindre, le second est de les écraser
par sa fortune. Si vous êtes isolée, vous ne pouvez jouir du
premier, et si vous êtes ruinée, le second vous échappe. Je
crains bien que vous fassiez un sacrifice inutile ; la santé de
votre père est dérangée depuis trop longtemps pour qu'il
puisse aller bien loin, et vous empoisonnerez ses derniers
moments par les privations de toute espèce qu'il faudra qu'il
s'impose, car la chétive fortune qui vous restera suffira à
peine à vous faire vivre médiocrement. Vous vous trouverez
donc, par votre faute, dans une position voisine de la misère.
C'est, croyez-le bien, pour vous éviter ce malheur que j'ai
pensé à une union avec vous ; je compte que votre recon-
naissance sera assez grande pour que je n'aie pas à me
repentir d'avoir voulu faire le bien.
J'attends une réponse qui, je le pense, sera dictée par la
raison.
Votre serviteur dévoué,
BARDAUM.
LETTRE V.
Mathilde de Beaulieu à Monsieur Bardaum.
Du Château de D ,20 septembre 18...
MONSIEUR ,
Quand l'estime ne fait pas la base d'une union, elle doit
être réprouvée des hommes honorables et maudite par
Dieu ! Ce lien sacré que le Seigneur a voulu qui existât
entre ses créatures, ne saurait s'appuyer sur un vil in-
térêt.
Si un homme respectable par l'honorabilité de son exis-
tence fût venu me tendre généreusement la main en me
disant : Soyez mon amie, votre père sera le mien ; je veux
remettre le soin de mon bonheur à une compagne que je
trouve digne à tous égards de ma confiance. Qu'entre nous
la question de fortune n'existe jamais, car le plus privilégié
sera celui qui apportera le plus. Ah ! comme mon coeur se
serait élancé heureux et fier vers un tel homme, comme je
me serais trouvée ennoblie du don qu'il m'aurait fait ; toute
mon existence et tout mon dévouement n'auraient pas suffi,
selon mon gré, pour lui témoigner toute ma reconnais-
sance.
Mais jamais, Monsieur, non jamais je ne trafiquerai de ma
— 30 —
personne ; jamais je ne profanerai les liens sacrés du ma-
riage par un calcul méprisable. La perte de la fortune ne
vaut pas pour moi, croyez-le bien, celle de ma propre
estime. Je tiens peu aux suffrages des hommes, je ne
compte que sur Dieu pour récompenser et punir chacun
selon ses mérites.
Quant à l'honneur de mon père, je n'ai pas besoin de
l'acheter, car il ne subira jamais aucune atteinte; sa con-
fiance a été trompée, mais la honte n'en saurait rejaillir
sur lui.
Remettez vos comptes à M. Herbel, il a ma procuration
pour terminer cette affaire.
Mathilde de BEAULIEU.
LETTRE VI.
Madame Durvil à Marie Ubedac.
Du Château de D , 21 septembre 18...
MA CHÈRE MARIE ,
Notre malade va mieux, nous pouvons aujourd'hui es-
pérer. Il était temps, car je crois que Mathilde n'aurait pu
résister à une fatigue et à une inquiétude plus prolongées.
Les émotions violentes qu'elle a éprouvées coup sur coup,
l'ont affaiblie à tel point que je craignais pour elle.
Ah ! ma chère Marie, que de douleurs et cependant que
de joies ont fait tressaillir mon coeur depuis quelques jours.
Le croiriez-vous, il y a des moments où il me semble que je
suis heureuse de la ruine de M. de Beaulieu, parce qu'elle
m'a permis de voir à découvert l'âme de ma fille d'adoption.
Quelle bonne et noble créature ! quelle élévation de senti-
ments ! quelle délicatesse de coeur ! quelle digne fierté ! elle
s'est montrée sublime de dévouement et de désintéresse-
ment. C'était avec bonheur qu'elle voyait que sa fortune
personnelle pouvait combler l'énorme perte que M. de
Beaulieu a subie. Mon Dieu, disait-elle : « Je vous remercie,
« mon père sera délivré de cet homme qui avait résolu sa
« perte ; il pourra vivre heureux, riche de l'affection de sa
— 32 —
« fille. Il ne sera pas forcé de quitter le domaine de ses
« aïeux pour le voir devenir la propriété de son spolia-
« teur. »
L'excellent M. Chaubert s'entend peu aux affaires, ce qui
fait que, malgré notre désir de tout terminer en famille, il a
fallu prendre un avoué; il a choisi M. Herbel, homme aussi
honorable qu'éclairé.
Quelqu'adroit que soit Bardaum, il fut facile à M. Herbel
de voir la fraude : son avis fut donc de déposer une plainte ;
mais au premier mot qu'il en dit, Mathilde se récria : « Eh
« quoi ! disait-elle, le nom et l'honneur de mon père seraient
« traduits à la barre d'un tribunal ; j'aurais la douleur de
« le voir confronter avec un misérable dont la seule pré-
« sence peut le tuer; non, jamais! La justice des hommes
« d'ailleurs est trop sujette à l'erreur pour que je consente
« à la voir prononcer sur ce que j'ai de plus cher au monde,
« l'honneur de mon père; voulez-vous donc l'entendre
« accuser par ceux qui ne peuvent comprendre l'extrême
« délicatesse de son coeur et qui ne voient que la question
« pécuniaire ; voulez-vous donc l'entendre accuser de fai-
« blesse, car c'est ainsi qu'ils traduiraient l'immense douleur
« qui l'accable depuis si longtemps. Non, jamais je ne con-
« sentirai à ce que les tribunaux s'occupent de la conduite
« privée de mon père.
« C'est pour moi qu'il a voulu réparer des pertes dont les
« malheurs qui le frappèrent sont seuls cause; s'il avait
« réussi, j'en profiterais; il a perdu, il est juste que j'en
« subisse les conséquences : j'entends donc que cette affaire
« soit terminée à l'amiable, j'y tiens d'autant plus que la
« lettre que Bardaum m'a écrite m'en fait une loi. Il a osé,
« comme vous le savez, m'offrir son nom , et comme vous
— 35 —
« le savez encore, je l'ai repoussé parce que je le méprise ;
« voulez-vous donc que j'aie la honte d'avouer qu'un tel
« homme a osé lever les yeux sur moi. » — « Vous avez
« ma procuration, agissez de telle sorte que je ne paraisse
« pas, et surtout souvenez-vous que si pour moi la fortune
« est peu de chose, la dignité de mon père est un bien
« inappréciable. »
Quand Bardaum se trouva en présence d'un homme
éclairé, qui regardait les comptes avec l'oeil sévère et scru-
tateur d'un juge, il perdit un peu de son arrogance, et nous
espérâmes en triompher par la voie de l'intimidation. Cepen-
dant avant de menacer, M. Herbel voulut lui faire sentir
l'odieux de sa conduite, et essaya de faire vibrer quelque
corde sensible, mais ce fût vainement ; cet homme est trop
corrompu pour éprouver aucun bon sentiment ; toutes nos
paroles n'excitèrent que ses sarcasmes. Il appelle les hon-
nêtes gens des sots et prétend que notre globe n'est peuplé
que de dupes et de fripons ; il paraît qu'il préfère appartenir
à la seconde catégorie qu'à la première ; enfin, que vous
dirai-je, les paroles de cet homme nous épouvantaient autant
qu'elles nous dégoûtaient. M. Chaubert ne pouvant plus
contenir son indignation, donna le conseil de porter une
plainte au procureur du roi ; nous pensions que cette menace
aurait un bon résultat; mais Bardaum est un terrible adver-
saire : c'est réellement, comme le dit la bonne Mathilde, le
génie du mal. Je renonce, ma chère Marie, à vous peindre
l'audace et la rouerie de cet homme ; à l'entendre, on le
croit réellement victime de son dévouement à M. de Beaulieu.
Si je ne connaissais ce dernier comme l'homme le plus franc,
le plus loyal et le plus honorable que l'on puisse trouver, je
croirais qu'il nous abuse. Je ne puis songer sans effroi qu'un
3
— 54 —
tribunal aurait, sans aucun doute, condamné la victime.
Nous fûmes donc obligés de courber la tête et de voir notre
chère Mathilde payer de toute sa fortune la faiblesse de son
père. Lorsque tout fut signé et que Bardaum nous eut rendu
les titres que lui avait donnés si imprudemment sa malheu-
reuse dupe ; il nous regarda de ce regard fauve qui effraya
tant Mathilde, et nous dit d'une voix âcre, dont les notes
vibreront longtemps à mon oreille : « Avec un peu moins de
« sotte fierté, Mlle de Beaulieu aurait évité le malheur qui la
« frappa ; elle a repoussé dédaigneusement une proposition
« honorable que je lui faisais et qui aurait tout concilié; je
« ne me montrais pas exigeant, je ne demandais au papa
« que l'abandon de la propriété de D ; elle est magni-
« fique, c'est vrai, mais de nulle valeur, car elle est
« improductive. Je l'aurais transformée en usine qui, grâce
« à sa belle prise d'eau, aurait pu me permettre de réaliser
« un projet gigantesque. Je ne me serais pas opposé à ce
« que ma femme fît quelque chose pour son père ; mais à la
« condition qu'il ne se mêlât de rien, car il est compléte-
« ment incapable et facile à abuser; » en disant ces der-
niers mots, un sourire qu'il ne put comprimer donna à sa
figure une expression qui nous fit frissonner. « Bien que
« Mlle de Beaulieu m'ait écrit une lettre assez dure, je ne
« me regarde pas comme battu; je reviendrai dans une
« dizaine de mois, quand elle aura eu le temps d'apprécier
« le charme de sa nouvelle position ; il faut, pour qu'elle
« devienne raisonnable, qu'elle sente les atteintes de la
« nécessité. Nous verrons alors si elle sera aussi forte et
« aussi fière qu'aujourd'hui ; je ne désespère pas en vérité
« de devenir le seigneur de D ; c'est un rêve que je
« caresse depuis longtemps. »
— 55 —
Nous ne pûmes en entendre davantage, car à peine avait-
il achevé ces mots que le bon docteur, dont le sang est
toujours bouillant malgré l'âge, l'avait jeté à la porte.
Notre chère Mathilde, toujours noble et résignée, ne re-
grette la fortune que parce qu'elle ne pourra plus secourir
aussi largement la souffrance. Pour elle, la richesse n'est
qu'un prêt que Dieu fait à certains individus pour qu'ils en
paient l'intérêt aux déshérités. « Cette noble mission, me
disait-elle, m'échappe; mais j'espère que je pourrai toujours
soulager les maux en en prenant ma part : la charité ne
consiste pas seulement à faire l'aumône, on peut l'exercer
de bien d'autres manières ; j'ai confiance que le Seigneur
daignera m'inspirer celle dont je pourrai me rendre utile,
et verser le baume sur les douleurs auxquelles chacun de
nous doit être soumis. »
Après ce mouvement d'exquise sensibilité, elle reprit
toute sa force et me dit : « Je dois aujourd'hui être plus
femme de ménage et plus laborieuse que jamais. Le travail,
cette épuration par laquelle l'homme doit passer, fera à
l'avenir la distraction de mes jours et la douce occupation
de mon coeur, car je songerai en travaillant que j'achète à
bien bon marché le repos et le bonheur de mon père.
« J'ai fait le calcul du revenu de la propriété et des frais
qu'elle nécessite pour la maintenir dans l'état prospère où
M. de Beaulieu a toujours désiré qu'elle fût ; il est bien cer-
tain que le produit est insuffisant pour soutenir une tenue
de maison grandiose. Voilà mon plan, auquel je ne pense
pas que votre raison ni votre coeur trouvent rien à changer.
Je garderai la maison de mon père montée telle qu'elle est,
car je désire qu'il ignore toujours la vérité; malheureuse-
ment, le triste état de sa santé me rendra ce subterfuge
— 56 —
facile, puisque le bon docteur pense qu'il restera infirme.
« Quant à ce qui me concerne, je veux apporter sans
retard de grandes modifications ; n'ayant pas besoin d'une
maison importante, il est sage de donner congé à des ser-
viteurs désormais inutiles; mais comme ces braves gens
méritent des égards, je ne veux pas les renvoyer brusque-
ment. Je leur ai fait dire de se rendre tous à la bibliothèque,
comme cela m'arrive quand je veux leur parler ; voulez-
vous avoir la bonté de m'accompagner, il me semble que
votre présence adoucira l'amertume de la séparation. Nous
montâmes immédiatement à la bibliothèque où tous ces
fidèles serviteurs étaient réunis; la pâleur de Mathilde
témoignait de son émotion. « Mes amis, leur dit-elle, une
entreprise malheureuse m'enlève toute ma fortune, ce qui
m'oblige à me séparer de vous; je vous remercie sincère-
ment de vos soins, je n'oublierai jamais votre dévouement,
et je m'estimerais heureuse si Dieu m'accordait un jour la
grâce de vous être utile ; souvenez-vous de votre maîtresse
comme elle se souviendra de vous ! Croyez que cette sépa-
ration est plus cruelle pour moi que pour vous, car je
comptais reconnaître vos bons et loyaux services en donnant
à votre vieillesse les soins que vous avez prodigués à mon
enfance et à ma jeunesse. »
A ces mots, prononcés avec émotion , tous les serviteurs
fondirent en larmes; personne ne voulait quitter une aussi
bonne maîtresse, c'était à qui lui témoignerait l'attachement
le plus désintéressé. Cette scène touchante nous avait pé-
nétrées d'un vif sentiment d'admiration pour tous ces braves
gens; je pouvais apprécier une fois de plus combien est
grande sur les classes inférieures l'influence de la droiture,
de la délicatesse, et l'exemple des pratiques d'une religion
— 37 —
sincère, solide et éclairée. Il semblait que les qualités de
Mathilde se reflétaient sur ses domestiques et ennoblissaient
leurs sentiments. Je pensais alors que les maîtres sont bien
coupables quand ils s'abandonnent à leurs mauvais pen-
chants, puisqu'ils peuvent ainsi contribuer à la dégradation
de ceux qui les entourent. Quel terrible compte n'a-t-on pas
à rendre à Dieu , car il est facile de comprendre que ceux
qu'il a placés dans une condition supérieure, sont véritable-
ment obligés à plus de vertu, puisqu'ils servent de modèle.
Mathilde pense que pour élever le sens moral de l'indi-
vidu, il faut lui enseigner à se respecter lui-même en ne le
dégradant jamais par des procédés humiliants. « Le temps,
dit-elle, se paie; mais l'affection et le dévouement ne se
reconnaissent que par les actes venant du coeur » ; aussi
eut-elle la délicatesse de n'exciter la vénalité de personne.
Les gages payés, elle remit à chacun de ses serviteurs un
souvenir qui était plutôt un témoignage d'estime et d'affec-
tion qu'un cadeau.
Une personne était restée dans l'ombre, c'est la nourrice
de Mathilde ; nul n'avait songé à elle, on ne s'était pas même
aperçu de son absence, car tous les dons avaient trouvé leur
propriétaire ; nous allions donc nous retirer quand elle se
précipita au-devant de moi en s'écriant : « Jamais je n'aurai
le courage de quitter mon enfant ; Madame, dites-lui que je
ne peux pas vivre sans elle ; il faut que je la voie cette
chère petite, c'est mon existence à moi, c'est le soleil qui
réchauffe ma vieillesse ; d'ailleurs, elle ne peut pas rester
seule, je serais trop inquiète, j'en mourrais de chagrin. Oh !
soyez tranquille, je ne lui coûterai rien, je suis encore assez
forte pour gagner ma vie, et je me sens capable de travailler
pour elle si elle en avait besoin. Cette douleur était si vraie,.
— 58 —
si profonde, qu'elle aurait ému le moins sensible : jugez
donc de ce que dut éprouver Mathilde qui, tout à la fois
émue et charmée d'inspirer une si vive affection, serrait sa
nourrice dans ses bras en lui prodiguant les noms les plus
tendres. Mais comment, lui disait-elle, pauvre mère, as-tu
pu songer une minute que je te congédiais? est-ce qu'un
enfant renvoie sa mère? Comment pouvais-tu penser que
celle qui m'a nourrie de son lait, prodigué tous ses soins,
consacré ses veilles, serait jamais séparée de moi? Est-ce que
je t'ai payée, toi? est-ce que je t'ai donné autre chose que
mon coeur? Tu as fermé les yeux à ma mère, c'est moi qui
fermerai les tiens ; soins pour soins, dévouement pour dé-
vouement, c'est trop juste; tout doit être en commun entre
nous. Sèche tes larmes et songe que j'ai besoin de te voir
heureuse. Hélas ! dit la bonne femme, une demoiselle comme
vous, habituée à la fortune, comment allez-vous faire, vous
serez malheureuse ! — Non, bonne mère, je ne serai pas
malheureuse, je descendrai dans ma conscience, je me dirai
j'ai rempli un devoir sacré et je jouirai, crois-le bien, d'une
grande félicité. Que Dieu daigne rendre la santé à mon père
et je ne me serai jamais trouvée si heureuse. »
Nous retournâmes près de M. de Beaulieu, qu'une absence
plus prolongée aurait inquiété; nous le trouvâmes assez
calme et surtout plus résigné, car on lui avait fait espérer
une transaction.
Je vous quitte, afin que ma lettre parte aujourd'hui, ainsi
que je vous l'ai promis; je pense que vous en recevrez
incessamment une de Mathilde.
A bientôt, votre vieille et sincère amie,
M. DURVIL,
LETTRE VII.
Marie Ubedac à Mathilde de Beaulieu.
Paris, le 23 septembre 18...
MA CHÈRE MATHILDE ,
A une personne d'un caractère vulgaire, je donnerais des
consolations banales, je pleurerais sur une si belle fortune
perdue au profit d'un indigne spoliateur; mais à une per-
sonne que l'élévation de ses sentiments place au-dessus de
semblables considérations, je dis : Vous avez préféré le
devoir à la richesse, c'est louable et digne de vous ; vous
avez estimé les biens de ce monde à leur juste valeur, cela
ne m'étonne pas, c'est le résultat d'une religion solide et
éclairée, dont les premiers préceptes nous ont été enseignés
par la plus honorable des institutrices.
Quant à ce qui touche à la santé de votre père, je vous
dis du fond de mon coeur, vos douleurs sont les nôtres. Pen-
dant que vous veilliez à son chevet, nous pensions à vous,
ma mère et moi, nos voeux vous accompagnaient, et nos
ferventes prières s'élevaient pleines de larmes de notre âme
aux pieds de l'Éternel. Il nous a entendues, il a exaucé notre
demande, qu'il soit à jamais béni et qu'il vous donne la joie
— 40 —
dans ce père pour lequel vous avez si généreusement rempli
le plus sacré des devoirs.
Courage, amie, votre tâche est trop noblement remplie
pour que Dieu ne jette pas sur vous un regard de miséri-
cordieuse bonté. Sa justice est grande et la récompense sera
digne de l'action, car il répand sur les enfants dévoués
ses plus précieuses bénédictions; espérez donc pour M. de
Beaulieu de longs et heureux jours. Oui, heureux, car avec
une fille telle que la sienne, il ne doit plus sentir les douleurs
de ce monde.
J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre, je suis sûre
que votre excellent coeur se réjouira avec moi, je vous con-
nais assez pour savoir que le bonheur de vos amies est pour
vous une douce consolation. Préparez-vous donc à éprouver
une grande joie; ma mère a enfin gagné son procès! tous
les frais payés, elle se trouve en possession d'une somme de
15,000 francs. Ce qui semblerait bien minime à d'autres est
pour nous une richesse et va assurer notre bonheur ! Ma
bonne mère ne manquera plus de rien, je ne la verrai plus
soumise à ces cruelles angoisses qui ont failli compromettre
sa santé et peut-être sa vie. Voyez mon plan et jugez de la
félicité de votre amie. Maman est partie ce matin pour Sens,
afin de faire emballer son petit mobilier, ne voulant rien
vendre de ce qui a appartenu à mon père ; elle arrivera le
mois prochain pour ne plus me quitter. Ne plus me quitter!
toutes les fibres de mon être tressaillent à cette douce
pensée. Comme le revenu de notre grosse fortune serait in-
suffisant pour la faire vivre honorablement et lui faire ou-
blier toutes les privations qu'elle a subies, je vais m'établir,
j'achète une des meilleures institutions de Paris, qu'elle
m'aidera à diriger.
— 41 —
Je vous vois d'ici poser ma lettre en vous écriant : Marie
est folle, cela est impossible, avec 15,000 francs, une des
meilleures institutions de Paris ! je crois en vérité que la
joie lui tourne la tête ; pauvre amie, quel malheur !
Tranquillisez-vous, Mademoiselle, je ne suis pas folle, je
n'ai jamais eu ma tête en meilleur état ni ma raison au plus
grand complet ; si vous trouvez des impossibilités à voir
votre amie la plus heureuse personne des quatre-vingt-six
départements, c'est que, ingrate, vous avez oublié qu'il y a
au monde une Mme Durvil, et que, toujours désintéressée et
bonne, elle fait pour ses élèves ce que malheureusement trop
de parents ne font pas pour leurs enfants. Elle me vend son
institution moyennant une rente viagère de 2,000 francs ;
c'est à peine l'intérêt à 3 % ; il n'y a pas eu moyen de lui
faire accepter rien de plus, parce que, dit-elle, avec cette
touchante simplicité qui la rend si supérieure, elle espère
vivre longtemps, bien longtemps dans la famille que Dieu
lui a envoyée. Je voulais lui donner 10,000 francs comptant,
mais elle n'a pas voulu en entendre parler ; elle prétend que
nous avons besoin de toute notre somme pour faire les
avances nécessaires sans être gênées.
Vous comprenez, chère Mathilde, que cette excellente;
amie ne nous quittera jamais. Ma mère sera pour elle une
soeur; ne l'a-t-elle pas dignement et tendrement remplacée
près de moi pendant douze ans : c'est son tour aujourd'hui à
recevoir nos soins.
J'ai profité de son absence pour faire restaurer le pavillon
du premier jardin; vous savez qu'elle aime ce petit bâtiment.
Cette surprise lui sera agréable, je n'en doute pas, car j'ai
eu grand soin de n'y mettre que les meubles de tapisserie
exécutée par ses élèves. Son salon est décoré par les dessins
— 42 —
et les peintures de ses filles. En face de la porte principale,
placée de manière à n'échapper à aucun regard, est cette
magnifique peinture que vous avez exécutée avec tant de
talent et de goût, et où vous avez eu la délicate pensée de
vous représenter recevant sa bénédiction au moment de
votre première communion et déposant à ses pieds le prix
que Monseigneur de Paris avait décerné à votre application.
Il est éclairé de telle sorte que l'on peut facilement lire ces
mots dictés par votre coeur : Par vous, je suis heureuse;
pour vous, je m'efforcerai d'être bonne.'
Noble émulation qui, depuis trente-cinq ans que cette
digne amie exerce, a donné à la société les femmes les plus
honorables !
Quelle tâche, chère amie, m'impose le titre de successeur
d'une telle femme, car se contenter de lui succéder ne serait
pas se montrer digne d'elle ; il faut s'efforcer de l'imiter.
La pensée qui a présidé à votre tableau m'a donné l'idée
d'en faire un qui, malgré son infériorité comme dessin et
comme peinture, a la prétention de faire pendant ; en voici
la composition : c'est la distribution des prix ; Mme Durvil
nous présente, ma mère et moi, aux parents, en disant :
Voilà ma soeur et ma fille mon successeur ; je suis placée
de manière à pouvoir parfaitement la désigner, et je ré-
ponds : Voici mon modèle. Si ce travail n'est pas exécuté
dans toutes les règles de l'art, et s'il peut paraître étrange
de faire parler les personnages que l'on représente, il est au
moins l'expression des sentiments d'un coeur tout dévoué ;
grâce aux vacances, je peux y consacrer assez de temps
pour espérer le terminer avant son retour.
Il y a une chambre préparée pour vous, car je compte
bien que vous tiendrez votre promesse ; vous viendrez passer
— 45 —
quelques jours près de votre grande soeur, comme vous
m'appeliez si gentiment; l'égoïsme étant un gros péché, je
ne veux pas le commettre en vous accaparant tout entière,
c'est pourquoi je vous céderai un peu à Mme Durvil.
Cette chambre est tapissée de tous mes dessins, bons ou
mauvais; tout est là pêle-mêle, sans choix ; comment aurais-
je pu choisir entre tous ces dons de l'amitié à l'amitié? tous
ne nous rappellent-ils pas à chacune un doux souvenir.
Je babillerais encore bien longtemps si la cloche du par-
loir, qui m'annonce une visite, ne me rappelait que je suis
maîtresse de maison par intérim et que, par conséquent, le
devoir ne m'arrachât au bonheur.
Tout à vous, celle qui se croit, par le coeur,
Votre grande soeur,
Marie UBEDAC.
LETTRE VIII.
Gabrielle Dageste à Estelle Auriab.
Saint-Laurent, le 8 octobre 18...
MA BONNE ESTELLE,
Je ne t'ai pas écrit plus tôt, parce que je voulais avoir là
certitude de ta rentrée au couvent. Ne me gronde pas, car
je ne t'ai pas oubliée pendant les vacances ; tu m'as, au con-
traire, manqué autant qu'une amie peut manquer à une amie.
Quand je courais comme une petite fille dans le parc de ma
tante, tout en sentant le bonheur de la liberté, je soupirais de
n'avoir pas un coeur de mon âge pour épancher toutes mes
sensations ; tu sais que je ne peux pas vivre concentrée en
moi-même ; il faut, ainsi que tu le disais, que mes pensées
rayonnent autour de moi. Ma tante est bien bonne, mais un
peu sérieuse pour une étourdie comme ta tendre amie.
Franchement, je m'ennuierais affreusement le soir et les
jours de pluie si je n'avais la ressource d'écrire de longues,
mais bien longues lettres à papa et à maman. Ah ! qu'il me
tarde qu'ils soient revenus de leur voyage pour aller à
Paris; je me fais une joie de te demander au parloir ; on ne
me reconnaîtra pas, car je ne serai pas habillée en pension-
— 46 —
naire, ce qui me permettra d'intriguer un peu la vieille soeur
Gertrude.
La campagne commence à perdre de son charme, les
matinées sont froides, les journées courtes; mais, en re-
vanche, les soirées sont d'une longueur interminable, et,
pour comble de malheur, il faut les passer au salon, car
l'on attend toujours des visites qui ne viennent pas souvent.
Quand je m'éveille le matin, je cours à la croisée de ma
chambre, qui donne sur un charmant jardin, pour voir si la
journée sera bonne ou mauvaise; quand le temps me paraît
aimable, je lui souris de mon air le plus gracieux, car je
pense à ma bonne promenade par monts et par vaux ; quand,
au contraire, il est triste, ma foi tant pis pour lui, je lui fais
une laide grimace, puisqu'il m'oblige à rester au salon.
Figure-toi, ma bonne amie, un salon magnifique, grand,
mais grand, si grand que je suis quelquefois tentée de
prendre une longue vue pour m'assurer si ma bonne petite
tante est bien là dans son grand fauteuil.
Je t'entends, toi, la personne raisonnable, me dire : Fais
de la musique, dessine, brode, etc A cela je réponds :
Ta, ta, ta, Mademoiselle la sermoneuse, j'ai assez travaillé
toute l'année, je suis en vacance, je veux en profiter, et,
avant de reprendre, comme tu dis, ces douces occupations,
être fatiguée de repos ; je veux enfin vivre dans ce doux
far-niente, dont le seul nom fait palpiter le coeur de la calme
Eulalie, si tant est qu'une semblable nature puisse avoir un
coeur. Je ne sais comment elle se comportera dans le monde
qui, pour si peu que je l'ai vu, m'a paru plein d'agitations.
Elle ferait mieux de prendre le voile, elle pourrait prier
Dieu toute la journée, et ce, sans distraction ; c'est un pri-
vilége dont je me reconnais indigne. Te rappelles-tu les
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mauvais points que ma dissipation m'a valus, les punitions
que m'infligeait la soeur Saint-Euzèbe pour me rendre un peu
plus pieuse ; malgré toute ma bonne volonté, je ne pouvais
pas en venir à bout. La grâce, comme elle disait, n'avait
pas touché mon âme; je devais, si je ne changeais, être
damnée. Toi, qui me connais, tu sais que je ne suis pas
impie ; j'aime Dieu et mon prochain ; je suis heureuse de
rendre service ; c'est si agréable de faire plaisir, c'est si bon
de sécher des larmes dont la vue vous fend le coeur, que
c'est peut-être parce que je fais mon bonheur en ayant
l'intention de faire celui des autres que le Seigneur ne me
bénit pas, et que je ne puis me concentrer dans la prière
des heures entières. Je prie de bon coeur pendant un instant;
mais il m'est impossible de réciter avec piété de longues
oraisons : quand la distraction me vient, je me tais, car il
me semble que c'est mal de parler au bon Dieu sans songer
à ce qu'on lui dit ; puisque la prière est, dit-on, une éléva-
tion de notre âme vers lui, c'est qu'il n'en veut pas quand il
la laisse descendre sur terre. Il me semble, en vérité, que je
deviens sérieuse; sois tranquille, ce n'est pas pour long-
temps; la soeur Saint-Euzèbe ne pourra pas encore crier'
miracle, ni chanter un Te Deum, ainsi qu'elle me l'a
promis. Malgré toutes les punitions qu'elle m'a infligées pour
m'obliger à tenir les yeux baissés et à ne pas regarder les
belles dames à la promenade, je ne lui en veux pas, car je
sais que ses intentions étaient bonnes, elle désirait me sancti-
fier. Mais que veux-tu, tout le monde n'a pas la force de
manquer à sa nature ou de la changer. Tu sais, je n'ai
jamais pu regarder en dessous comme beaucoup de nos
compagnes, ce regard oblique n'est pas fait pour mes yeux.
Te rappelles-tu que tu disais, afin de m'éviter des répri-
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mandes, que j'avais les yeux trop grands pour qu'ils pa-
russent baissés, et j'ajoutais méchamment, et les paupières
trop petites ; je sais bien qu'il est plus modeste de rabattre
son regard vers la terre, et qu'une demoiselle doit toujours
paraître modeste ; mais je ne sais pas m'imposer de con-
trainte ; c'est ce qui fait croire que je suis plus méchante que
d'autres. Si j'étais méchante, tu ne m'aimerais pas, toi, si
pieuse et si douce, et tu m'aimes, car tu me l'as prouvé en
prenant toujours ma défense; excellente amie, comme tu
étais indulgente pour moi! sais-tu qu'il fallait être bonne
comme tu l'es pour m'aimer, moi, la folle, l'étourdie, qui
ne m'apercevais pas que je t'attirais des reproches immérités.
Tu seras tranquille maintenant à la classe, personne ne te
distraira, car je doute que d'ici à longtemps on trouve un
démon de mon espèce, capable de te faire damner comme
je l'ai fait tant de fois. Tu vas, cette année, faire de grands
progrès ; je t'en félicite, cela te dispensera de recommencer
tes classes en sortant du couvent; c'est le malheur qui
menace ton amie, car ma tante me trouve complétement
illétrée : à seize ans, c'est fort, et cela me semble d'autant
plus bizarre que j'étais souvent la première ; mais il paraît
que l'on est très-instruit maintenant, et comme elle a sur
moi des projets grandioses, elle veut que j'aie une instruc-
tion digne du rang que je dois occuper. En conséquence, à
mon retour à Paris, j'aurai une institutrice ; le choix est fait,
c'est une jeune personne élevée dans une pension laïque. Je
pense que celle-là ne sera pas si sévère pour la religion, car
elle doit être quelque peu femme du monde ; c'est urgent,
puisqu'il faut que je prenne des manières et de l'usage.
Je ne sais en vérité si je dois pleurer ou, rire de ces beaux
projets; toute réflexion faite, j'aime mieux rire, on est trop
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laide quand on pleure, et une jeune personne appelée à
devenir une grande dame ne doit pas être laide. Une grande
dame ! en vérité cette pensée m'attriste, je ne voudrais pas
qu'elle m'enlevât ma gaieté ; console-moi donc, j'ai besoin
d'être soutenue pour supporter cet effroyable malheur !.....
Dis à Eulalie que j'ai gardé d'elle un tranquille souvenir,
et à toutes mes folles amies que je les porte dans mon
coeur.
Quant à toi, la chérie des chéries, je te dis à la vie, à la
mort; à la vie toujours, à la mort, le plus tard possible,
bien entendu.
Ton étourdie,
Gabrielle DAGESTE.
LETTRE IX.
Estelle Auriab à Gabrielle Dageste.
Du Couvent de...., 12 octobre 18..,
CHÈRE GABRIELLE,
Je profite du demi-congé du jeudi pour répondre à ta
lettre ; en classe, je n'aurais pas pu t'en dire assez long, car
nous sommes très-occupées à faire des chemises pour nos
bonnes soeurs; il faut qu'elles soient terminées avant la
Toussaint, époque à laquelle les classes seront au grand
complet, et où, par conséquent, les études se feront avec
leur régularité accoutumée.
Occupons-nous de toi d'abord : je vois que tu es toujours
la même, je désespère en vérité que tu te corriges; com-
ment, c'est presque en riant que tu parles de ton impiété ;
au lieu d'avoir du chagrin de ne pouvoir prier comme tu le
devrais, tu plaisantes ; tu mets Dieu en cause, tu prétends
que c'est lui qui ne veut pas de ta prière, et que conséquem-
ment tu te tais. Depuis quand le Seigneur a-t-il repoussé la
prière de ses créatures? Au contraire, il leur en fait une
obligation ; s'il ne la reçoit pas, c'est qu'elle est indigne de
lui. Ta distraction vient, ainsi que te l'ont souvent dit nos

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