Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Les Deux jumelles, ou la Famille du meunier, par Alexandrine Desves

De
455 pages
Gaume (Paris). 1844. In-18, 452 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

LES
DEUX JUMELLES
OU
LA FAMILLE DU MEUNIER.
PAR ALEXANDRINE DESVES,
Auteur de Berthe.
PARIS,
GAUME FRÈRES, LIBRAIRES,
Rue Cassette, 4.
1844.
LES
DEUX JUMELLES
OU
LA FAMILLE DU MEUNIER.
PAR ALEXANDRINE DESVES,
Auteur de Berthe.
PARIS,
GAUME FRÈRES, LIBRAIRES,
Rue Cassette, 4.
1844.
LES
DEUX JUMELLES.
CHAPITRE PREMIER.
Le ménage du meunier Thomas.
A un quart de lieue du village de Valjoli
en Picardie, coule une petite rivière qui,
après avoir serpenté dans la vallée qu'elle
fertilise, vient faire tourner la meule d'un
joli moulin placé dans la position la plus
pittoresque. Isolé de tout autre habitation,
il est abrité des vents du nord par une haute
montagne, dont la cîme était jadis couron-
née par un vieux château féodal ; miné par
le temps, il n'en reste plus que quelques rui-
nes éparses ; une seule tour restée debout
sert de retraite aux oiseaux de nuit qui s'y
réunissent en grand nombre. Au pied de la
montagne est bâti le village qu'on aperçoit
du moulin, ainsi que le gothique clocher de
son église, dont la flèche à jour s'élance
dans les airs. Du côté opposé la vue s'étend
1
2 LES DEUX JUMELLES.
au loin sur de riches prairies séparées entre
elles par des allées de saules au gris feuil-
lage, et se termine à l'horizon par un magni-
fique rideau de hauts peupliers.
Ce paisible et délicieux paysage prend de
la vie, s'anime à mesure qu'on approche du
moulin : ici, c'est un troupeau de moutons
qui paissent dans les prairies nouvellement
fauchées, tandis que leur berger, les con-
fiant à la garde de ses chiens, tend un per-
fide appât au poisson qui se joue à la sur-
face de l'eau ; là, ce sont de belles et gras-
ses génisses dont les mugissements répétés
par l'écho de la montagne, se prolongent au
loin ; puis ce sont de nombreuses bandes
de canards qui s'ébattent sur la rivière , et
mêlent leurs joyeux cancans à l'intermi-
nable caquetage des poules qui errent li-
brement aux environs ; enfin, depuis le
pont rustique qu'ébranlent les pieds du
passant, jusqu'au monotone tic-tac du mou-
lin, tout contribue à réjouir le coeur et à
reposer l'esprit par le charme qui s'attache
à ces paisibles scènes de la vie champêtre.
Un favori de la fortune, guidé par le ha-
sard dans ces lieux charmants, ne pourrait
CHAPITRE PREMIER. 3
s'empêcher d'envier aux habitants de ce
séjour la paix et le bonheur qui semblent
s'y être réfugiés, loin du fracas des villes.
Mais hélas ! les passions , les plus cruelles
ennemies du repos des hommes, se glissent
dans la chaumière aussi bien que dans les
palais des grands ! c'est qu'une félicité sans
mélange n'est point le partage des enfants
d'Adam, pauvres exilés, dont la véritable
patrie est le ciel; le ciel! qu'ils méprisent
pour courir après de viles et misérables chi-
mères qui ne sauraient remplir leurs coeurs,
créés pour aimer Dieu par-dessus tout.
Il y a un demi-siècle, le ménage du meu-
nier Thomas était un nouvel exemple de
cette triste vérité ; car les peines, le cha-
grin avaient élu domicile clans cette de-
meure si riante, si calme à l'extérieur.
Propriétaire du moulin en question , assez
riche pour deux, Thomas, homme de bon
sens d'ailleurs, eut la sottise de ne consul-
ter que son coeur, mauvais conseiller quand
on n'a que vingt-cinq ans, et d'imposer si-
lence à sa raison dans le choix qu'il fit d'une
épouse. Mais la pauvre orpheline Gene-
viève était si jolie, si délaissée sur la terre,
4 LES DEUX JUMELLES.
qu'il parvint à se persuader qu'il ferait une
action méritoire de la prendre pour com-
pagne. Bref, ayant fermé les yeux sur des
défauts trop réels, il ne voulut voir que ses
bonnes qualités, et en fit sa femme.
Il eut lieu de se féliciter de son désinté-
ressement tant que dura la lune de miel ;
Geneviève douce, prévenante, joyeuse, se
montra aussi tendre épouse qu'infatigable
ménagère, et Thomas, narguant le chagrin,
bénissait Dieu chaque jour de son heureux
destin. Mais il s'était trop hâté ; peu à peu
l'horizon se rembrunit, et d'abord le visage
de Geneviève ne s'épanouit plus à son as-
pect, ensuite il fut reçu d'un air maussade,
et enfin d'aigres reproches accueillirent pres-
que journellement son retour. Thomas vou-
lut se fâcher, mais sa femme gémit, cria,
tant et si fort, que le malheureux meunier,
encore sous son charme, se crut réellement
coupable des méfaits qu'elle lui reprochait,
et promit de s'amender. Tant de mansué-
tude ne fit que rendre Geneviève plus har-
die, et, peu de mois après son mariage, elle
se montra telle qu'elle était : c'est-à-dire que-
relleuse, acariâtre et violente. Les yeux de
CHAPITRE PREMIER. 5
Thomas se dessillèrent enfin, et il employa
tour à tour les prières et les menaces pour
ramener la paix dans son ménage : tout fut
inutile, les défauts de Geneviève, livrée à
elle-même dès sa jeunesse, s'étaient déve-
loppés en liberté , et elle n'était pas d'un
caractère à tenter le plus léger effort pour
lés réprimer alors qu'elle était devenue ma-
dame la meunière , et par cela même un
personnage important dans le village. Re-
doutée de ses domestiques et de son mari
lui-même, il y avait au logis un sauve qui
peut général aussitôt qu'elle manifestait
quelques symptômes de mauvaise humeur.
Notre amour pour la vérité nous oblige
d'avouer que Thomas n'était jamais le der-
nier à battre en retraite.
Il ne faut pas croire pourtant qu'il fût
patient par faiblesse de caractère. Non :
mais chrétien avant tout, c'était par amour
de la paix, par vertu, qu'il agissait ainsi,
mettant journellement en pratique ce prin-
cipe qu'il tenait de son père, qu'en ménage
il faut que ce soit le plus sage des deux
époux qui cède à l'autre, aussi souvent que
sa conscience ne s'y trouve point engagée.
6 LES DEUX JUMELLES.
Au reste, Geneviève ne se montrait nulle-
ment jalouse de lui disputer cet honneur là.
Cependant, lorsque son devoir exigeait qu'il
se montrât le maître, Thomas ressaisissait
le sceptre de l'autorité conjugale d'une main
ferme, et les ordres qu'il dictait alors de-
venaient des lois immuables que ni les cris,
ni les pleurs, ni même les caresses de sa
femme ne lui faisaient révoquer. De telles
occasions étaient rares, car il les prévenait
en évitant tout ce qui pouvait les faire naî-
tre. Non moins vif, et plus violent peut-
être que Geneviève, il comprenait que son
intérienr deviendrait un véritable enfer si,
de son côté, il s'abandonnait aussi à toute
la fougue de son caractère. De là sa patience
et son indulgence pour les défauts d'une
compagne qu'il aimait et à laquelle il re-
connaissait de bonnes qualités.
Dix années s'écoulèrent ainsi sans que
Dieu leur accordât un seul enfant. Tho-
mas en désirait dans l'espoir que les joies
de la maternité adouciraient l'humeur in-
traitable de Geneviève ; ses prières furent
à la fin exaucées et il devint père de deux
jumelles ; il faillit en devenir fou de bonheur.
CHAPITRE PREMIER.7
— Deux filles ! répétait-il, deux filles !
ô mon Dieu que vous êtes bon et magnifi-
que dans vos dons !
Pour Geneviève, non moins heureuse que
lui, elle en oubliait, chose inouie, qu'elle
avait déclaré la guerre au genre humain.
et elle laissait librement respirer mari et
valets ; aussi que de bénédictions accueilli-
rent la naissance de ces enfants, qui, nou-
velles colombes, avaient apporté au moulin
le rameau d'olivier, doux symbole de la
paix. La meunière voulut les nourrir elle-
même , et décida que leur baptême aurait lieu
la veille de ses relevailles. Or, le jour de
cette touchante cérémonie, les petites filles,
déjà parées de leurs blancs vêtements, re-
posaient ensemble clans le même berceau ;
Thomas, en habit de fête et le visage rayon-
nant de fierté, les regardait dormir, tandis
que Geneviève donnait un dernier coup-
d'oeil aux préparatifs du repas, qui devait
avoir lieu au retour de l'église.
— Avoue , femme, s'écria tout à coup
Thomas, avoue que nous n'avons pas perdu
pour attendre, et que Dieu nous a joliment
servis. Sont-elles gentilles, morbleu!...
8 LES DEUX JUMELLES.
mais regarde-les donc, femme , ne les
prendrait-on pas pour deux petits chéru-
bins !
Geneviève sourit des expressions lau-
datives de son mari, et elle vint appuyer
sa tête sur son épaule. Elle considéra si-
lencieusement ses filles pendant quelques
instants et répondit, en désignant l'une des
deux :
— Quant à celle-ci, il faudrait être bien
aveuglé par l'amour paternel pour la trou-
ver passable. En vérité, mon pauvre Tho-
mas , si les chérubins n'étaient pas plus
beaux qu'elle, il y en aurait de furieuse-
ment, laids en paradis.
— Quoi ! tu trouves cette petite laide ?
reprit-il au comble de l'étonnement.
— Oui, laide, et très-laide, répondit Ge-
neviève.
— Mais, repartit-il en prenant l'enfant
dans ses bras et en la présentant à l'examen
de sa femme, je ne la trouve pas vilaine,
moi ; qu'a-t-elle donc de vilain ?
— Ce qu'elle a de vilain, Thomas ? tout.
D'abord elle est brune et ses cheveux sont
aussi noirs que votre barbe...
CHAPITRE PREMIER. 9
— Oh ! quant à çà, interrompit-il, c'est
une beauté. J'aime les brunes de passion...
— Et c'est pour cela que vous m'avez
épousée, moi qui suis blonde, repartit-elle
malignement.
—C'est que j'aime aussi les blondes , et
beaucoup : tu le sais bien, femme, et tu me
fais là une mauvaise querelle. D'ailleurs ne
dit-on pas que les enfants les plus laids de-
viennent les plus beaux en grandissant?
— A ce compte là , Thomas, votre fille
deviendra singulièrement belle.
— Pourquoi pas , Geneviève ? Elle a de
grands yeux, son nez n'est pas extraordi-
nairement gros, et sa bouche n'est point trop
grande...
— Mesurez-la donc, Thomas , reprit elle
en riant.
— Et bien , tant mieux, répondit-il avec
un léger mouvement de mauvaise humeur,
ses dents se conserveront plus longtemps
saines, c'est reconnu ça.
La meunière éclata de rire, et prenant à
son tour l'autre jumelle dans ses bras, elle
dit à son mari :
— Allons, faites-moi le plaisir de recon-
1*
10 LES DEUX JUMELLES.
naître que voilà ce qui s'appelle un bel
enfant, une jolie petite fille. On peut l'ad-
mirer celle-ci, quoiqu'elle soit blonde...
— Tais toi, méchante , dit Thomas en
l'embrassant.
— Mon Dieu! Thomas, reprit-elle mali-
gnement, je me réjouis du joli nom que j'ai
trouvé pour notre petite blonde : Angèle,
cela lui ira bien ; mais j'ai sérieusement du
chagrin qu'on ne puisse pas changer celui
de l'autre, et l'appeler Blanche...
— Encore une épigramme, dit Thomas
en reposant l'enfant dans son berceau ; car
tu sais bien que je tenais à ce qu'il y en eût
une qui se nommât Thérèse, comme dé-
funte ma bonne mère.
— Il le faut bien, puisque vous l'avez
voulu ; mais je n'aime pas ce nom de Thé-
rèse.
— Qu'importe , femme , pourvu que tu
aimes celle qui le portera. J'espère bien que
nos filles nous seront également chères , que
nous les confondrons dans notre coeur, et
que, si nous avions une préférence à accor-
der, ce serait à la plus vertueuse et non à
la plus belle.
CHAPITRE PREMIER.11
— Oh ! certainement, se hâta de répon-
dre Geneviève, je les aime sans différence ;
mais , je suis de bonne foi, j'avoue que si
Dieu m'en enlevait une, j'aimerais mieux
que ce fût celle que la nature a moins fa-
vorisée que sa soeur.
Thomas poussa un profond soupir.
— Pour moi, reprit-il, il me serait im-
possible de faire un tel choix. Dieu daigne
donc nous les conserver et bénir les efforts
que nous ferons pour les rendre, avant tout,
bonnes et sages.
Geneviève rougit.
— C'est aussi mon avis, dit-elle en les
embrassant tendrement, et tout ce que j'en
ai dit n'était qu'une plaisanterie.
— Que Dieu le veuille, pensa Thomas.
La conversation en resta là, et bientôt.
après les parrains et marraines des enfants
vinrent les chercher pour les porter à l'é-
glise ; un fermier retiré tint, avec sa femme,
Angèle sur les fonts de baptême ; Thérèse
fut tenue par sa tante, Louison Thomas,
beaucoup plus âgée que son frère le meu-
nier, et par un vieux parent de Geneviève.
Au retour de la cérémonie, les petites
12 LES DEUX JUMELLES.
chrétiennes furent remises dans les bras de
leur mère , qui fut félicitée et complimen-
tée à qui mieux mieux par toutes les per-
sonnes présentes. Puis, les nombreux invi-
tés au repas s'assirent autour d'une table
abondamment servie, et ils célébrèrent
joyeusement, le verre en main, l'heureux
événement qui les réunissait. La cave bien
garnie de Thomas éprouva un rude échec
ce jour là, car on ne se lassait point de boire
aux santés de Thérèse et d'Angèle, et la nuit
était déjà fort avancée, lorsque l'assemblée
pensa à se séparer.
CHAPITRE II. 13
CHAPITRE II.
Barbara la devineresse.
La naissance des jumelles procura une
trêve aux habitants du moulin. Pendant
deux grands mois, on n'entendit plus Gene-
viève gronder, crier, tantôt après l'un, tan-
tôt après l'autre : ses airs maussades, son
ton bourru avaient disparu, et le bon Tho-
mas, à son retour de l'ouvrage, se voyait
accueilli avec un visage gai et presque gra-
cieux. Bref, la métamorphose était si com-
plète, qu'on était tenté de crier au miracle!
Le secret de ce changement était tout natu-
rel : Geneviève, absorbée par l'amour ma-
ternel, n'avait plus le loisir de penser à faire
enrager son mari et ses serviteurs.
Cependant, quoiqu'elle parût distribuer
également ses soins à ses filles, ses plus dou-
ces caresses, ses plus vives sollicitudes
étaient toujours pour Angèle ; elle cherchait
à s'excuser de cette préférence en disant
que cette jolie petite créature, étant d'une
complexion beaucoup plus faible que sa
14 LES DEUX JUMELLE S,
soeur, elle était obligée de la traiter avec
plus de délicatesse. Peu à peu elle parvint,
par ce raisonnement, et d'autres aussi pi-
toyables , à se faire une complète illusion
sur ses sentiments, peu dignes d'une mère
sage et chrétienne ; mais Geneviève n'était
ni l'un ni l'autre.
Orpheline en bas âge, elle avait été éle-
vée par la charité publique , qui lui avait
jeté un morceau de pain pour soutenir son
corps, et ne s'était point occupée de la nour-
riture de son âme ; abandonnée à elle-même,
ses passions se développèrent en toute li-
berté et étouffèrent presque entièrement ses
bonnes qualités. Vive et espiègle, on fai-
mait parce qu'elle amusait ; sans famille ici-
bas , elle inspirait la pitié, et on s'intéres-
sait d'autant plus à elle, qu'elle était jolie.
Elle le savait bien et finit par se persuader
que la beauté est bien préférable à la vertu.
En un mot, son jugement s'était faussé ; il
obscurcissait trop souvent sa raison et alté-
rait la bonté naturelle de son coeur. Ainsi,
quoi qu'elle fût reconnaissante pour son
mari, qui l'avait tirée de la misère, et qu'elle
l'aimât sincèrement, elle le tourmentait sans
CHAPITRE II. 15
remords, et s'étonnait par fois qu'il osât se
plaindre de son caractère. Avant son ma-
riage, Thomas avait espéré que Geneviève,
en recevant l'instruction chrétienne dont
elle avait été privée dans sa jeunesse, tra-
vaillerait à se corriger de ses défauts. Mais
elle avait peu le désir de s'instruire des
devoirs qu'impose la religion, et si elle
pratiquait quelques préceptes de l'Évangile,
c'était plutôt pour plaire à son mari que par
conviction ; encore mêlait-elle secrètement
aux saints exercices du christianisme d'ab-
surdes et impies superstitions.
Thomas, ne s'en doutait pas, grâces aux
précautions qu'elle prenait. En effet, il
n'eût pas souffert tranquillement qu'elle
violât impunément la loi de Dieu ; ce dé-
bonnaire époux se fût alors changé en un
juge sévère, inflexible, et Geneviève aurait
eu sujet de se repentir de sa faute.
Sa complice était une vieille femme des
environs : on l'appelait Barbara la devine-
resse ; on avait une certaine confiance dans
sa science, et elle exploitait assez avanta-
geusement la crédulité publique. Geneviève
n'osait la recevoir ostensiblement au mou-
16 LES DEUX JUMELLES.
lin , mais elle avait des entrevues secrètes
avec elle ; quand elle voulait lui parler, il
y avait des signaux convenus entre elles,
et Barbara accourait au lieu indiqué par la
meunière. Le plus souvent leurs réunions
se tenaient dans une chaumière incendiée,
abandonnée par ses anciens propriétaires,
et située au bas de la montagne , à peu de
distance du moulin. Barbara s'était aisé-
ment rendue maîtresse de l'esprit de Gene-
viève, dont elle savait à merveille délier les
cordons de la bourse, en lui faisant les pré-
dictions les plus absurdes. Cette sotte con-
fiance datait de loin. Avant le mariage de
Geneviève, Barbara lui avait prédit qu'elle
épouserait un jeune homme riche, et l'évé-
nement ayant vérifié cette promesse, Gene-
viève ne doutait pas qu'elle ne fût douée
de la seconde vue. Mais Barbara n'était que
rusée; possédant une rare pénétration d'es-
prit , et à l'affût de toutes les intrigues du
village, il lui avait été facile de découvrir
que la jeune orpheline inspirait un certain
intérêt à Thomas ; et le caractère généreux
et bien connu de celui-ci lui avait permis
d'avancer à coup sûr que Geneviève se ma-
CHAPITRE II. 17
rierait richement. Dans une autre circons-
tance le hasard la servit si bien, que tout
autre que la crédule meunière eût pu se
laisser prendre au piège. En dernier lieu ,
Barbara avait encore annoncé la naissance
des petites filles ; mais elle l'avait fait à la
manière des oracles, et, suivant l'événe-
ment, ses paroles pouvaient signifier égale-
ment oui ou non. On pense bien qu'elle
prôna bien haut son savoir, quand la meu-
nière devint mère et que son crédit auprès
d'elle s'en accrut.
Cependant, plus Geneviève s'attachait à
ses enfants, plus elle éprouvait un ardent
désir de consulter Barbara sur l'avenir qui
leur était réservé. Elle y pensait le jour,
elle en rêvait la nuit, et s'irritait des obsta-
cles qu'elle rencontrait à l'accomplissement
de ses voeux ; car elle ne pouvait, sans in-
convénient , porter Thérèse et Angèle chez
la sorcière, et la prudence lui défendait
d'introduire celle-ci chez elle. Cependant,
comme elle était décidée à satisfaire sa cu-
riosité à tout prix, elle profita de la première
circonstance favorable qui se présenta.
Aussitôt que Thomas avait conçu l'es-
18 LES DEUX JUMELLES.
poir de devenir père, il avait ajouté tout le
matériel d'une ferme à son moulin.
— Nous étions assez riches, disait-il, lors-
que nous n'avions pas de famille; mais puis-
que le bon Dieu nous accorde un héritier,
il faut bien que je songe d'avance à sa dot.
Quand au lieu d'un enfant il en vit arri-
ver deux, il redoubla d'activité, et, pour
s'animer au travail, il ne cessait, chaque
jour de se répéter : Thomas, tu auras deux
filles à marier. Geneviève, de son côté, bâ-
tissait des châteaux en Espagne pour son
Angèle ; car, disait-elle, c'est pour ma figure
que Thomas m'a épousée, puisque je n'avais
pas un sou vaillant. A quoi donc ne pourra
pas prétendre cette enfant, déjà si belle, et
qui aura avec cela de bons écus comptants
qui ne gâtent rien. Oh ! je l'espère, elle sera
quelque chose dans le monde. Pour Thé-
rèse, elle se contentait de dire : Cette grosse
laide là fera une excellente fermière , et je
la mettrai de bonne heure au travail, elle
en aura la force. Ah ! ajoutait-elle en sou-
pirant, que je serais heureuse si je pouvais
faire élever mon Angèle dans une pension
de la ville, où elle prendrait les belles ma-
CHAPITRE II. 19
nières du monde ! mais je n'y dois pas pen-
ser, Thomas n'y consentira jamais, il est si
despote ! Geneviève, en se berçant ainsi d'il-
lusions , finit par se persuader qu'elle avait
le pressentiment de la grandeur future de
sa fille bien-aimée, et elle n'en attendit
qu'avec plus d'impatience le moment où
Barbara viendrait l'affermir dans cet espoir.
Aussi ne put-elle dissimuler la joie qu'elle
ressentit quand, un beau matin, Thomas
vint lui dire qu'une affaire importante l'o-
bligeait à partir de suite pour la ville de***,
où probablement il serait retenu pendant
deux jours. Etonné de la gaité de sa femme,,
il lui en fit quelques reproches ; elle se jus-
tifia avec assez d'adresse, et Thomas, après
l'avoir embrassée ainsi que ses enfants, sauta
à cheval et s'éloigna au grand galop de sa
monture. Aussitôt que Geneviève l'eut
perdu de vue , elle s'empressa de faire sa-
voir secrètement à Barbara qu'elle l'atten-
drait au moulin à onze heures du soir.
Tout le monde dormait depuis longtemps,,
quand la meunière, qui comptait les minu-
tes, entendit sonner l'heure du rendez-vous.
Elle ouvrit alors avec précaution la porte
20 LES DEUX JUMELLES.
d'une salle basse qui donnait sur la route,
et Barbara ayant paru aussitôt, elle l'intro-
duisit furtivement dans sa chambre, dont
elle ferma la porte en dedans.
La vieille sibylle ayant bien soufflé et re-
trouvé sa voix (elle était asthmatique), de-
manda à Geneviève en quoi elle pouvait la
servir. Celle-ci lui montrant ses filles , lui
dit:
— Je désire que vous tiriez leur horos-
cope.
— Impossible, répondit la rusée bohé-
mienne ; on ne peut tirer l'horoscope d'un
enfant qu'au moment de sa naissance, et
d'après l'inspection des astres qui y prési-
dent.
— Alors, repartit Geneviève, prenez vo-
tre grand jeu de cartes, et dites-moi ce qui
doit leur arriver quand elles seront en âge
de se marier.
— Nenni, nenni, fit la vieille en secouant
la tête ; cela ne se peut, elles sont encore
trop jeunes.
— Je ne connaîtrai donc pas leur desti-
née? s'écria Geneviève avec l'accent du dé-
sespoir.
CHAPITRE II. 21
— Peut-être que si, répartit Barbara ;
mais pour le faire, il faut que mon génie
m'inspire, et je ne le sens pas encore; pa-
tience ! Cependant, causons un peu, et nous
verrons.
Après ces paroles, l'adroite Barbara se
mit à questionner Geneviève avec une sorte
d'indifférence, et comme pour passer le
temps, sur ses filles ; elle ne fut pas long-
temps sans découvrir son faible ; c'était ce
qu'elle voulait savoir. Une fois maîtresse
de son terrain, elle s'écria, avec force con-
torsions et simagrées , que l'inspiration lui
venait, qu'une lumière surnaturelle l'éclai-
rait, et que le livre de l'avenir s'ouvrait
devant elle. En l'entendant parler ainsi, la
meunière ne fit qu'un saut jusqu'au ber-
ceau de ses filles , et, en prenant une dans
ses bras, elle vint la poser sur les ge-
noux de Barbara. Celle-ci la considéra assez
longtemps d'un air triste et pensif; elle re-
garda à plusieurs reprises ses mains, son
front, puis elle la rendit à sa mère, en fai-
sant une grimace très-significative : « C'est
celle que vous appelez Thérèse, demanda-
t-elle?
22 LES DEUX JUMELLES.
— Oui, répondit Geneviève.
— Recouchez-la, reprit-elle.
— Eh bien? qu'en pensez-vous, dit la
meunière.
— Rien, répondit d'un ton bourru Bar-
bara.
— Rien ! oh ! c'est impossible, et je veux
tout savoir, répartit Geneviève ; croyez-
vous que je veuille payer votre silence...
— Peste! que,vous êtes vive ! interrom-
pit la vieille avec un sourire satanique ; oh !
ne vous fâchez pas ; puisque vous l'exigez,
je vais parler, tant pis pour vous.
— Oui, oui, parlez; je le veux, reprit
Geneviève devenue pâle et tremblante.
—- Thérèse, s'écria alors Barbara d'un
ton inspiré , Thérèse, je le dis à regret, ne
sera ni belle, ni bonne ; jalouse de sa soeur,
puisse-t-elle n'en être pas le bourreau !
Estimez-vous heureuse, si vous parvenez
jamais à en faire une vachère intelligente.
— Une vachère ! une vachère ! interrom-
pit Geneviève indignée ; pour qui me prenez-
vous donc, Barbara? Je croyais vous avoir
prouvé que je suis assez riche pour n'être
point obligée d'avilir ainsi mon enfant?
CHAPITRE II. 23
— Si vous m'eussiez laissé achever,
reprit avec un grand sang-froid Barbara,
Vous vous seriez évité la peine de vous em-
porter mal à propos. »
Subjuguée par le ton impératif de la vieille,
Geneviève rougit et baissa la tête avec la
confusion d'un enfant surpris en flagrant
délit. Barbara continua : « Oui, si vous
souhaitez que cette petite fille ne fasse point
le malheur de votre vie, élevez-la sévère-
ment ; habituez-la de bonne heure à un tra-
vail incessant et veillez-la de près. En un
mot, je crains que, vicieuse et criminelle,
elle ne devienne l'opprobre de sa famille,
et
— Assez , n'achevez pas, s'écria Gene-
viève; non, non, vous vous trompez, Bar-
bara , elle ne sera pas la honte de ma
vieillesse.
— Je le désire autant que vous, ré-
pondit l'infernale mégère, et je ne fais que
vous transmettre les décrets immuables du
destin. »
Geneviève ouvrit les yeux tout grands ,
et resta bouche béante; car, n'ayant rien
compris aux paroles de la sorcière, elle
24 LES DEUX JUMELLES.
pensa qu'elle devait admirer sa science et se
taire ; c'est ce qu'elle fit. Barbara, après
quelques instants de silence, lui fit signe
de lui montrer l'autre enfant. Geneviève
essuya une larme qui coulait sur sa joue,
et mit, en souriant, la petite Angèle sur
les genoux de Barbara, qui s'écria aussi-
tôt : « Quelle heureuse physionomie ! Oh!
celle-ci vous indemnisera des peines que
vous causera sa soeur. » Puis, ayant re-
commencé le même manège qu'avec Thé-
rèse , elle laissa tomber ces mots que la
meunière recueillit avec avidité :
« Oh! quelle étonnante fortune! quelle
renommée l'attendent ! belle et adorée, les
plus grands seigneurs ramperont à ses pieds
et se disputeront sa main ; non, elle n'est
point née pour végéter dans l'obscurité d'un
village , et ses destins ne s'accompliront
que dans une grande ville ! » J'ai dit, ajoutâ-
t-elle, en la rendant à sa mère.
Celle-ci, ivre de bonheur, s'écria, en
pressant Angèle sur son coeur : « Eh bien !
moi aussi, j'avais deviné qu'elle devien-
drait grande dame ! »
La fourbe Barbara eut lieu de s'applau-
CHAPITRE II. 25
dir d'avoir flatté la fille préférée de Gene-
viève ; car celle-ci se montra grande et
généreuse dans la manière dont elle récom-
pensa ses grossiers mensonges.
Mais pourquoi Barbara avait-elle agi ainsi ?
quels étaient ses motifs pour promettre aux
deux soeurs un avenir si différent ? Hélas !
elle n'en avait pas d'autres que de servir
ses intérêts particuliers, aux dépens même
de la vérité et du bonheur du petit être in-
nocent qu'elle savait être peu aimé de Ge-
neviève , dont elle voulait à tout prix con-
server les bonnes grâces et les dons ; Gene-
viève voulait être trompée, et Barbara ne
croyant à rien, ne craignant rien, pas
même Dieu, l'avait, abusée sans scrupule.
Il fallait, en effet, que la meunière fût bien
aveugle et bien insensée pour se fier à elle,
et croire que le Seigneur daignait décou-
vrir l'avenir à une créature aussi impie et
aussi méprisable.
Quoiqu'il en soit, les fausses prédictions
de cette méchante femme portèrent leur
fruit, en influençant bien malheureuse-
ment la conduite de Geneviève, qui se livra
dès lors, sans remords, à une coupable pré-
2
26 LES DEUX JUMELLES.
férence pour Angèle, dont elle parvint à
gâter les qualités par une lâche faiblesse et
d'indignes complaisances, tandis qu'elle
méconnut si longtemps les vertus modestes
de Thérèse.
D'ailleurs, quand un enfant serait né
avec le germe de tous les vices, sa mère,
si elle est chrétienne, ne doit point s'en dé-
courager; qu'elle commence par implorer
l'assistance de Dieu; qu'elle attaque en-
suite des défauts qui ne sont jamais incor-
rigibles dans l'enfance ; comme un habile
jardinier, qu'elle redresse le jeune arbre
quand il en est temps encore ; qu'elle cul-
tive avec ardeur le précieux terrain com-
mis à ses soins ; qu'elle en arrache une à
une les mauvaises herbes , et qu'à la place
de chaque vice, elle implante la vertu op-
posée. Le Seigneur, témoin de ses travaux,
les bénira, qu'elle en soit bien convaincue,
et elle aura la joie de voir son enfant croître
en vertu ; ce sera la plus douce récompense
de ses efforts pour atteindre ce noble but.
CHAPITRE III. 27
CHAPITRE III.
'Thérèse et Angèle.
Les préventions de Geneviève contre Thé-
rèse s'accrurent tellement après son entre-
tien avec Barbara, qu'elle prit la résolution
de la mettre en nourrice. En faisant part de
ce projet à son mari, elle prit pour prétexte
la fatigue quelle éprouvait à remplir une
tâche qui était au-dessus de ses forces ; elle
allégua que l'affaiblissement de sa santé lui
faisait un devoir de prendre ce parti, de-
venu nécessaire, si elle voulait conserver
sa vie. Thomas essaya de dissiper ses pré-
tendues craintes, en lui disant, ce qui était
vrai, que jamais elle n'avait eu autant de
fraîcheur et d'embonpoint. Cette opposition
à ses désirs la fâcha; elle se plaignit de la
dureté de Thomas, qui voulait la sacrifier
à ses filles, et elle cria tant et si fort, que,
pour avoir la paix, il se vit obligé d'approu-
ver son dessein, et malgré le chagrin qu'il
en ressentait, il se tut.
28 LES DEUX JUMELLES.
Cependant Louison Thomas, ayant ap-
pris que Geneviève voulait cesser de nourrir
Thérèse, accourut au moulin, pour lui faire
voir les fâcheuses conséquences d'un tel
parti. Elle pria, supplia sa belle-soeur de
renoncer à nourrir ses deux filles, ou, quoi
qu'il dût lui en coûter, de continuer à les
allaiter ensemble; elle lui cita de nom-
breux exemples pour lui prouver qu'une
mère qui ne nourrit pas tous ses enfants,
n'aime jamais autant que les autres celui
qu'elle a privé de son lait. Comme Gene-
viève n'avait rien de raisonnable à répondre
à d'aussi sages représentations, elle s'em-
porta , cria, pleura, et accusa Louison de
s'entendre avec Thomas pour la faire mou-
rir à la peine. Puis, elle ajouta que c'était
justement parce qu'elle comprenait les de-
voirs de la maternité, qu'elle voulait au
moins les remplir auprès d'une de ses filles ;
que, si elle s'était résignée à mettre Thérèse
en nourrice de préférence à Angèle, c'était
uniquement parce que, beaucoup plus forte
que sa soeur, elle ne pouvait plus se conten-
ter d'un lait partagé, et finirait par dépérir,
si l'on n'y remédiait promptement.
CHAPITRE III. 29
Bref, ne pouvant rien gagner, Louison
fit comme Thomas, elle se résigna au si-
lence , et, à la prière de son frère, elle se
mit à la recherche d'une bonne nourrice
pour sa pauvre filleule. Elle en trouva une
qui remplissait toutes les conditions deman-
dées, et Geneviève l'agréa; c'était une pau-
vre villageoise nommée Jeanne Broune,
veuve depuis quelques mois et mère de
quatre enfants ; l'aîné venait d'accomplir
sa douzième année, et le plus jeune entrait
dans sa seconde ; une fille de dix ans et une
de six complétaient sa famille. Cette femme,
jeune encore, était venue s'établir au village
de Valjoli après la mort de son mari, et elle
travaillait avec courage pour gagner du pain
à ses enfants ; modèle de piété et de résigna-
tion, elle leur apprenait par son exemple,
à souffrir, sans en murmurer, les peines et
les humiliations inséparables de la pau-
vreté. Comme elle les élevait dans l'amour
de Dieu et du travail, ils l'aidaient déjà.
Pierre, l'aîné, était si raisonnable et si ac-
tif que, malgré sa jeunesse, on se faisait
un plaisir de l'employer et de lui fournir
de l'ouvrage ; la gentille Suzette, sa soeur
30 LES DEUX JUMELLES.
cadette, remplaçait sa mère au logis et
soignait les enfants.
Jeanne accepta avec joie de se charger de
Thérèse, et elle vint la chercher au moulin.
Ce fut un cruel moment pour Geneviève
que celui de cette séparation : sur le point
de confier son enfant aux soins d'une étran-
gère, l'amour maternel réclama ses droits
méconnus, et elle se repentit de son in-
justice.
Elle serra, eu pleurant, Thérèse dans
ses bras, et une lutte violente s'éleva dans
son coeur : la raison, l'équité lui criaient
de revenir sur sa résolution, il en était
temps encore, mais une fausse honte l'ar-
rêtait ; en effet, pouvait-elle détruire elle-
même les faux prétextes qu'elle avait mis
en avant, et reconnaître par un noble aveu
que la nature, en lui accordant deux en-
fants, lui fournissait les moyens de suffire
à leurs besoins. Non, elle ne fut point ca-
pable de cette généreuse franchise, et la
petite Thérèse, éloignée du toit paternel,
alla répandre une sorte d'abondance dans
le chétif réduit de sa nouvelle nourrice.
Objet de soins empressés, les forces de
CHAPITRE III. 31
cette enfant se développèrent rapidement ;
à quinze mois elle courait seule, tandis
que sa frêle jumelle se soutenait à peine
sur ses jambes. Thomas était fou de Thé-
rèse , qui l'accablait de caresses enfantines ,
tandis qu'Angèle le regardait à peine. Puis,
Thérèse était vive, babillarde et elle l'amu-
sait ; mais Geneviève goûtait peu de telles
gentillesses, elle leur préférait un sourire de
la douce, tranquille et silencieuse Angèle.
Quand Thérèse eut accompli sa deuxième
année, sa mère la reprit avec elle, et dès
lors, du matin au soir, le moulin retentit
de ses chants, de son joyeux babil, et,
avouons-le aussi, trop souvent de ses cris
de colère ; il suffisait pour cela qu'elle
éprouvât une légère contrariété ; Thomas,
témoin de ce défaut, s'appliqua à détruire
le mal dans sa racine, et il eut le bonheur
de voir que Thérèse acquérait peu à peu
plus de patience.
Beaucoup plus grande et plus robuste
qu'Angèle, qu'elle aimait avec passion, elle
se déclarait en toute circonstance sa pro-
tectrice et son champion; elle ne permet-
tait ni à son père, ni à sa mère, de lui
32 LES DEUX JUMELLES.
adresser un seul mot de réprimande, et
devenait semblable à un lion, quand par
plaisanterie on faisait mine de vouloir la
frapper ; fière de sa soeur, elle passait quel-
quefois des heures entières à la regarder, à
l'admirer, et à lui répéter à satiété qu'elle
était belle. Loin de lui interdire de tels
discours , Geneviève les approuvait et di-
sait à Thérèse qu'elle était aussi laide que
sa soeur était bien ; mais loin de s'en affliger,
l'enfant en riait et poussait si loin son en-
thousiasme fraternel, qu'elle trouvait tout
simple que toutes les préférences de sa mère
fussent pour Angèle.
Cependant, tout en encensant son idole,
Thérèse , naturellement emportée , s'ac-
cordait les droits qu'elle refusait aux au-
tres , et elle s'oubliait jusqu'à frapper un
peu trop fort l'objet de son culte ; cela ar-
rivait surtout lorsqu'Angèle, étouffée par
ses caresses, la repoussait avec humeur.
Geneviève s'empressait alors de les sépa-
rer, et Thérèse recevait toujours , pour prix
de sa tendresse et de ses transports jaloux,
de sévères corrections ; mais rien n'était ca-
pable de refroidir sa tendresse.
CHAPITRE III. 33
Malheureusement pour elle, sa mère la
jugeait d'après les préventions que lui avait
inspirées la prédiction de Barbara; elle met-
tait sur le compte de la méchanceté des
actions qui n'étaient que l'effet d'une étour-
derie naturelle, et elle se lamentait sans
cesse sur les chagrins qu'elle lui causerait
par son affreux caractère. Thomas, plus
sensé, faisait la part de l'âge, et excusait
Thérèse dont le seul crime, disait-il, était
d'être trop exaltée dans ses affections ; mais,
ajoutait-il, mieux vaut ce défaut qu'un
coeur froid et sec qui ne sent rien, n'aime
rien.
Quand Geneviève l'entendait parler ainsi,
elle se fâchait et l'accusait aigrement de
n'aimer qne sa vilaine Thérèse, de la sou-
tenir dans le mal, et de détester Angèle,
parce qu'elle lui ressemblait. Bref, comme
Thomas s'aperçut que Thérèse portait la
peine des querelles du ménage, il aban-
donna, au moins ostensiblement, cette cause
dans l'intérêt de l'opprimée, qui, il faut
bien le dire, ne s'en souciait guère, et ne
perdait rien de sa gaîté et de sa turbulence.
Pour Angèle, naturellement douce et do-
2*
34 LES DEUX JUMELLES.
cile, elle s'attirait peu de reproches, et
quand elle commettait quelque faute, on
pouvait à coup sûr, affirmer qu'elle avait
été entraînée au mal par sa soeur ; car, non-
chalante , paresseuse d'esprit, elle n'annon-
çait ni bons r ni mauvais penchants ; elle
suivait sans résistance la pente vers laquelle
on la poussait, pourvu qu'on flattât sa va-
nité naissante. Sous la direction d'une mère
sage, Angèle fut devenue une jeune per-
sonne estimable, Geneviève la rendit ca-
pricieuse, froide, égoïste, et l'habitua à ne
plus regarder ses parents, et sa mère elle-
même , que comme des instruments utiles
ou nécessaires à ses plaisirs et à son bien-
être.
Les deux soeurs ne différaient pas moins
au physique qu'au moral : Angèle était une
gracieuse enfant qu'il était impossible de ne
pas trouver charmante, et Thérèse était
presque laide ; cependant son allure franche
et ouverte, ses manières cordiales préve-
naient en sa faveur, et on lisait déjà dans
son regard expressif qu'un jour elle serait
capable des plus nobles sacrifices, des plus
généreux dévouements. Bref, on regardait
CHAPITRE III. 35
avec plaisir le visage d'Angèle, et l'on se
prenait à aimer le bon coeur de Thérèse.
Enfin, en dépit des criailleries quotidien-
nes de Geneviève , le moulin respirait un
certain air de gaîté qu'y entretenait le joyeux
babil des petites filles, dont la première en-
fance s'écoulait paisible et heureuse. Elles
avaient atteint leur septième année sans
qu'aucun nuage eût obscurci les plus beaux
jours de leur vie, lorsqu'une faute de Thé-
rèse vint troubler leur bonheur et causer
leur premier chagrin.
36 LES DEUX JUMELLES.
CHAPITRE IV.
L'ange tentateur.
On était à la fin de juin, et Geneviève,
occupée à l'intérieur, avait permis à ses
filles de jouer dans la prairie en face du
moulin, et à portée de sa vue. Assises sur
l'herbe, elles restèrent assez longtemps
tranquilles, et Thérèse s'amusait à rouler
en longues boucles l'ondoyante chevelure
de sa soeur, qui se prêtait volontiers à un jeu
qui devait tourner au profit de sa vanité.
Toute fière de son travail, Thérèse s'écria
lorsqu'elle l'eut terminé :
— Oh ! Angèle , qu'une couronne de
fleurs, qui retiendrait tes cheveux comme
cela, t'irait bien.
— Alors il faut m'en faire une, répon-
dit Angèle.
Thérèse ne se le fit pas dire deux fois ; un
désir de sa soeur était un ordre pour elle;
elle courut çà et là dans la prairie, remplit
son petit tablier de blanches marguerites,
CHAPITRE IV. 37
et revint ensuite , haletante et joyeuse , les
répandre sur les genoux d'Angèle, qui se
chargea de les lui tendre une à une, tan-
dis qu'elle confectionnait avec adresse et
promptitude la champêtre parure, non sans
s'impatienter parfois contre Cerbère, jeune
chien de Terre-Neuve, leur compagnon in-
séparable qui, couché à leurs pieds, la dé-
rangeait de temps en temps, en posant sa
bonne grosse tête sur elle, afin qu'elle fît
attention à lui. Chaque fois, elle le repous-
sait avec une tape qui voulait dire : Laisse-
moi tranquille, je n'ai pas le loisir de m'oc-
cuper de toi. Mais content de ce qu'il pre-
nait pour une caresse , il remuait la queue
et se reposait en sentinelle vigilante , aux
aguets de tout ce qui pouvait présenter
l'ombre d'un danger pour ses jeunes amies.
Thérèse poussa une exclamation de joie
quand elle eut terminé son ouvrage, et, po-
sant cette couronne d'une manière coquette
sur la tête d'Angèle , elle s'écria avec un
orgueil triomphant :
— Oh ! mon Angèle, si tu savais comme
cela te va bien !... Jamais tu n'as été aussi
gentille!
38 LES DEUX JUMELLES.
— Je n'ai pourtant pas besoin de tes cou-
ronnes pour l'être, répondit Angèle avec un
léger mouvement d'humeur.
— Je le sais bien , ma petite Angèle, re-
prit Thérèse en l'embrassant, je le sais bien,
puisque maman ne cesse de dire qu'on n'a
jamais vu une petite fille comme toi. Ah !
ajouta-t-elle en poussant un gros soupir, si
elle voyait comme je t'ai parée, peut-être
m'embrasserait-elle ? au moins elle ne pour-
rait pas dire que je suis jalouse de toi et que
je ne t'aime pas...
— Aussi, c'est que tu me bats souvent,
interrompit Angèle.
—Parce que je t'aime et que je veux que
tu sois moins froide pour moi. Mais tiens, si
tu m'embrasses bien fort pour ma peine, jeté
promets que cela ne m'arrivera plus jamais.
Angèle la satisfit en effleurant à peine ses
joues qu'elle lui tendait, et Thérèse se hâta
de lui dire :
— Ecoute , il me vient une pensée : al-
lons trouver maman, tu lui conteras que
c'est moi qui t'ai coiffée comme un ange,
peut-être sera-t-elle contente de moi ; et
puis tu te regarderas dans la glace...
CHAPITRE IV. 39
Elles étaient déjà en route ; tout à coup
une nouvelle idée traversa l'esprit de Thé-
rèse , elle saisit brusquement la main de sa
soeur et l'entraîna en courant vers la rivière.
— Pourquoi m'emmènes-tu par là, Thé-
rèse ? s'écria Angèle aussitôt que sa soeur,
ayant ralenti sa course, il lui fut possible
de parler.
— Viens toujours, ne crains rien, répon-
dit Thérèse.
— Mais, reprit Angèle , tu sais bien
que maman nous a défendu de jouer au bord
de l'eau.
— Aussi, nous n'y resterons pas, repar-
tit Thérèse. C'est seulement pour que tu t'y
mires un instant, puis nous nous en irons.
— Et si maman nous punit? objecta An-
gèle.
— Bah ! tu as toujours peur, répondit l'é-
tourdie ; tu sais bien d'ailleurs que jamais
elle ne te bat.
Elles étaient arrivées.
— Oh! s'écria Thérèse en se penchant en
avant, comme c'est amusant de se mirer
dans l'eau : regarde-toi donc bien vite.
En achevant ces mots, elle l'attira jusque
40 LES DEUX JUMELLES.
sur le bord et Angèle cèda à la tentation,
moitié par force, moitié par curiosité. L'eau
était limpide et transparente, elle réfléchit
l'image de la petite coquette qui, toute au
plaisir de se contempler, oublia complète-
ment la défense maternelle, et applaudit à
la nouvelle fantaisie qu'eut Thérèse de met-
tre seulement un pied dans l'eau ; il faisait
si chaud, la rivière était si calme, qu'il était
bien difficile de ne pas se laisser vaincre. Puis
Thérèse , qui était expéditive, avait en un
clin d'oeil ôté ses souliers, ses bas, et, assise
sur la berge, elle vantait avec éloquence le
plaisir qu'elle éprouvait à agiter l'eau avec
ses pieds. Encouragée par son mauvais exem-
ple , Angèle l'imita , et bientôt ce fut à qui
des deux barbotterait plus fort et ferait jail-
lir l'eau plus haut, le tout avec de longs
éclats de rire. Tant il est vrai que dans le mal
il n'y a que le premier pas qui coûte.
Cerbère qui les avait suivies, restait pai-
sible spectateur de leurs jeux ; mais à la
longue il eut soif et, s'avançant avec pré-
caution sur le bord, se mit à boire ; cette
action si simple augmenta la gaîté des en-
fants, et Angèle s'écria :
CHAPITRE IV. 41
— Ah ! le poltron, il craint de se mouiller
les pattes !
— Eh bien ! reprit Thérèse , pour le pu-
nir, forçons-le de prendre un bain.
— Oui, jetons-lé à l'eau, comme fait
papa, repartit Angèle, ravie de ce beau
dessein.
—- C'est cela, ça lui apprendra à n'être
pas aussi brave que nous, dit Thérèse en se
levant ; et aussitôt voilà nos petites folles
qui se ruent à qui mieux mieux sur Cer-
bère , le poussent, le tirent, sans le faire
bouger d'une ligne ; car, assis sur son der-
rière , et ne devinant nullement l'intention
de ses jeunes maîtresses, il croyait leur
plaire en restant immobile comme un roc.
S'il eût compris ce qu'elles exigeaient de
lui, il s'y fût certainement prêté de bonne
grâce.
— Que nous sommes bêtes ! s'écria tout
à coup Thérèse ; imitons ce que papa fait
quelquefois, jetons quelque chose à l'eau
et disons à Cerbère de l'aller chercher, tu
verras comme il nous obéira vite.
— Oh! soeur, je t'en prie, dit alors An-
gèle d'un ton câlin, laisse moi commencer.
42 LES DEUX JUMELLES.
— Je le veux bien, répondit Thérèse,
mais chacune à notre tour.
— Oui, reprit Angèle en sautant de joie,
oui, après moi tu le feras ; regarde bien
comme je vais m'y prendre.
— Mon Dieu, Angèle, ne te penche pas
tant, s'écria Thérèse avec effroi, je t'en prie,
retire toi, tu me fais peur !... mon Angèle,
je...
Elle n'acheva pas et poussa un cri per-
çant qui retentit dans la vallée. Hélas ! An-
gèle avait glissé en voulant retenir sa cou-
ronne qui était tombée et que le courant
entraînait ; la petite imprudente n'avait eu
que le temps de se retenir à une branche
de saule que la pesanteur de son corps fit
plier, et elle enfonça jusqu'à la têle dans
l'eau ; sa frayeur fut telle qu'elle allait lâ-
cher son faible soutien quand Thérèse, se
cramponant d'une main au tronc de l'arbre,
lui tendit l'autre qu'Angèle saisit. Mais le
dévouement de Thérèse lui eut sans cloute
procuré le même sort qu'à sa soeur, sans
l'assistance du bon Cerbère qui, s'élançant
dans la rivière, saisit l'enfant par ses jupons
et la ramena saine et sauve au rivage; il y
CHAPITRE IV. 43
mit moins de temps que je n'en mets à le
raconter. Ce fidèle animal l'eut à peine dé-
posée sur l'herbe, qu'heureux du service
qu'il venait de lui rendre, il se mit à lui'
lécher, en signe de réjouissance, le visage
et les mains. Thérèse, à laquelle le déses-
poir avait un instant ravi là parole, ne vit
pas plutôt sa soeur hors de danger, qu'elle
s'abandonna à une joie délirante ; elle se mit
à sauter, à rire, à pleurer tout à la fois;
puis, ayant remercié, dans les termes les
plus tendres, Cerbère de lui avoir rendu sa
jumelle, elle se mit à étouffer celle-ci de
carresses, sans remarquer la pâleur et le
tremblement convulsif de la pauvre petite ,
qui n'avait pas la force d'articuler une pa-
role, tant elle avait été effrayée de sa chute,,
et saisie par la fraîcheur du bain forcé qu'elle
avait pris. Elle finit par s'évanouir ; à cette
vue les cris de Thérèse redoublèrent, et elle
se torditles bras de désespoir, croyant qu'An-
gèle venait d'expirer.
Heureusement elle avait été entendue par
des ouvriers qui fanaient à quelque distance ;
ils accoururent et comprirent facilement ce
qui venait d'arriver. Sans s'arrêter à deman-
44 LES DEUX JUMELLES.
der des explications inutiles pour le mo-
ment , l'un d'eux prit la petite naufragée
dans ses bras et se hâta de la transporter au
moulin, où il la remit à sa mère. Son éva-
nouissement, causé par la peur seule, ne fut
pas long, et elle reprit promptement ses sens.
Geneviève finit par où elle aurait dû com-
mencer : elle jeta d'abord les hauts cris,
pleura, se fâcha, et puis elle débarrassa l'en-
fant de ses vêtements mouillés et la ré-
chauffa devant un bon feu. Quand elle vit
qu'Angèle avait repris ses fraîches couleurs,
elle entama de nouveau le chapitre qu'elle
avait interrompu. Au plus fort de l'orage,
Thomas , averti de ce qui venait de se pas-
ser, parut ; son aspect était peu fait pour
rassurer les coupables ; son front était plissé
et son regard tellemeut sévère, qu'Angèle
ne put le soutenir et se cacha sur le sein de
sa mère. Pour Thérèse, qui jusque là s'é-
tait prudemment tenue à l'écart, elle se blot-
tit dans un coin obscur, afin de mieux dis-
simuler sa présence ; mais Thomas l'avait
vue, et, se dirigeant vers elle, il la prit par
la main et, l'amenant au grand jour :
— Si vous étiez innocente, Thérèse, lui
CHAPITRE IV. 45
dit-il d'un ton qui la fit trembler de tous ses
membres, vous ne vous cacheriez pas ainsi.
Pourtant, je veux vous entendre avant de
vous condamner ; parlez donc et dites-moi
sans détours pourquoi votre soeur a commis
une désobéissance qui a failli lui coûter la
vie ? surtout pas de mensonges : n'oubliez
pas que Dieu vous voit et vous entend, et
que vous ne pouvez pas le tromper.
La pauvre Thérèse renfonça ses larmes
et fit, les yeux baissés, la plus ample confes-
sion de sa conduite. Elle avoua avec de gros
soupirs que c'était elle qui avait engagé sa
soeur à désobéir, et elle la justifia autant
qu'elle le put. Lorsqu'elle eut achevé son
récit, Thomas reprit :
— Vous avez fait l'office de Satan, Thé-
rèse, et vous méritez une sévère punition;
mais Angèle, qui a été assez faible pour sui-
vre vos mauvais conseils,.doit aussi subir la
peine de sa faute.
—Oh! papa, s'écria alors Thérèse en
donnant un libre cours à ses sanglots jus-
que-là comprimés , je vous assure qu'elle
est innocente !... je l'ai forcée de venir avec
moi...
46 LES DEUX JUMELLES.
Elle se jeta aux genoux de son père et lui
tendit ses petites mains pour implorer la
grâce de sa soeur, qui pleurait aussi, et n'o-
sait souffler mot.
Chose inouïe, les pleurs, l'action de Thé-
rèse émurent Geneviève, qui employa tout
son crédit sur Thomas pour l'engager à ac-
corder à ses filles un pardon sans restric-
tion.
— Cela ne se peut, femme, répondit-il
en adoucissant sa voix ; Thérèse, en enfrei-
gnant vos ordres, a offensé Dieu, qui mau-
dit les enfants rebelles , il faut qu'un châ-
timent exemplaire...
— Pardon ! pardon ! mon père, interrom-
pit-elle en cherchant à saisir ses mains qu'il
retira des siennes avec mépris. Jamais, oh!
plus jamais je ne désobéirai à ma mère.
— Je l'espère bien, reprit-il, et afin que
vous vous souveniez longtemps de votre
faute, vous resterez pendant huit jours en-
fermée dans votre chambre ; si vous vous
conduisez bien pendant tout ce temps-là, je
vous rendrai ma tendresse...
— Quoi ! huit jours sans vous voir? s'é-
cria Thérèse en sanglotant.
CHAPITRE IV. 47
— Oui, reprit froidement Thomas, je ne
pourrais supporter à présent la vue d'un
enfant aussi coupable que vous.
Thérèse à ces mots se livra à une sorte
de désespoir, et elle tourna un regard si sup-
pliant vers sa mère que Geneviève sollicita
de nouveau et avec instance sa grâce ; elle
le fit avec d'autant plus de chaleur que , sa
colère étant apaisée, elle craignait que son
mari n'infligeât aussi une punition à Angèle.
Thomas fut inexorable.
— J'ai pai le, dit-il, que Thérèse me
prouve son repentir en se soumettant tran-
quillement à mes ordres ; sinon...
— Oh ! papa, je vous obéirai, se hâta de
répondre la pauvre petite en essayant de
renfoncer ses larmes.
— C'est bien, reprit-il. Quant à Angèle,
je pense qu'elle ne sera plus tentée à l'ave-
nir de suivre de mauvais conseils. Dieu l'a
assez punie, et j'espère que la leçon qu'elle
a reçue lui profitera.
Après ces mots il sortit, car l'a-douleur
de Thérèse l'attendrissait malgré lui, et il
ne voulait pas qu'elle s'en aperçût. La pau-
vre enfant confuse et repentante subit donc
48 LES DEUX JUMELLES.
sa peine et fut privée, pendant tout une
grande semaine, de courir dans les champs ;
mais son plus vif chagrin fut de ne point
voir et embrasser son père et de penser qu'il
était fâché contre elle. Angèle, dont l'in-
disposition n'eut pas de suite, lui tint bonne
et fidèle compagnie ; avouons toutefois que
sa conduite fut plus généreuse en apparence
qu'en réalité : elle s'ennuyait seule et avait
besoin de sa soeur, sa très-humble admira-
trice. Mais en dépit de la présence d'Angèle,
Thérèse fut triste tant que dura sa réclusion,
bien que sa mère", poussée par un esprit de
contradiction, se montrât presque tendre
pour elle : c'est que la sensible enfant ne
pouvait se consoler de savoir son père irrité
contre elle.
Les huit jours écoulés, Thomas, qui avait
souffert autant qu'elle, vint la tirer de pri-
son , l'embrassa et lui fit un beau sermon
pour lui prouver la nécessité de réprimer
son naturel indocile et emporté. Quoique
Thérèse goûtât faiblement la morale de son
père, elle lui fit de magnifiques promesses,
et la paix fut conclue à la satisfaction géné-
rale.