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Les dix derniers Jours et les funérailles ; suivis des Maximes de M. Jean-Baptiste-Adrien Perdu,... curé d'Airaines...

217 pages
Impr. de Lambert-Caron (Amiens). 1864. Perdu. In-18.
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LES DIX DERNIERS JOURS
ET LES FUNÉRAILLES
SUIVIS DES MAXIMES
DE
M. JEAN-BAPTISTE-ADRIEN
Décédé en odeur de sainteté, le 6 octobre 1863
IMPRIMEUR-LIBRAIRE DE MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE
PLACE DU GRAND-MARCHÉ
LES DIX DERNIERS JOURS
ET LES FUNÉRAILLES
SUIVIS DES MAXIMES
DE
M. L' ABBÉ PERDU
LES DIX DERNIERS JOURS
ET LES FUNERAILLES
SUIVIS DES MAXIMES
DE
M. JEAN -BAPTISTE-ADRIEN
CHAMOINE HONORAIRE D'AMIENS
CURÉ D'AIHAINES
Décédé en odeur de sainteté, le 6 octobre 1863
IMPRIMEUR-LIBRAIRE DE MONSEIGNEUR L'ÉVEQUE
PLACE DU GRAND-MARCHÉ
Lettre de Mgr. BOUDINET, évêque d'Amiens
à l'auteur.
Amiens, le 8 Octehre 1864.
MONSIEUR L'ABBÉ,
En rappelant, comme vous l'avez fait, la sainte vie et
la mort plus sainte encore de l'un de mes prêtres les plus
vénérés, vous avez acquis des droits à ma reconnaissance
et je sens le besoin de vous remercier.
Vous l'avez dit dans ces pages édifiantes, et je suis
heureux de le répéter : Monsieur l'abbé Perdu avait toute
mon estime, toute ma confiance, toute mon affection ; et
les larmes que j'ai vues couler de tous les yeux quand je
prononçai son nom lors de ma visite dans sa chère pa-
roisse d'Airaines, sont là pour attester que son peuple
partage les sentiments de son Evêque.
En vous lisant, ses chers Paroissiens croiront le voir
et l'entendre encore ; soyez donc béni, Monsieur l'Abbé,
de perpétuer ainsi en quelque sorte cet apostolat si fécond
et si saintement glorieux. Defunctus adhuc loguitur. C'est
vous dire encore une fois si je vous suis reconnaissant,
Monsieur l'abbé, et si c'est de tout mon coeur que je vous
bénis vous et votre oeuvre.
Croyez, je vous en prie, à mon tendre respect et à
mon entier dévouement.
+ JACQUES ANT.
Év. d'Amiens.
Lettre du R. P. LEROUX, de la Compagnie
de Jésus, à l'auteur de ce petit travail.
Paris, le 11 mai 1864.
Monsieur l'abbé cl vieil ami de collège,
Les paroles me manquent pour vous
exprimer tout ce que j'ai ressenti au fond
du coeur, à la lecture de ce que vous avez
bien voulu ajouter sur mon compte dans
votre dernière lettre au P. Gamard, et
surtout à la réception de l'envoi si pré-
cieux, et j'oserai dire si providentiel qui
l'accompagnait. Le bon P. Gamard avait
eu la charité de me communiquer votre
écrit si intéressant sur les derniers mo-
VIII + '
ments de M. Perdu. J'en avais été ravi,
comme chrétien d'abord, puis comme
picard, puis enfin comme ancien Achéo-
lien. J'avais de suite exprimé au cher
préteur le désir d'avoir le portrait du
héros, qu'il espérait obtenir de votre
générosité. Jugez de ma joie en le rece-
vant d'une manière si inopinée et si gra-
cieuse.
Je ne vous dissimulerai pas une autre
joie que me cause l'impression que vous
allez bientôt faire de votre précieux écrit.
La gloire de votre héros ne peut être
étrangère à la maison où il a passé avec
nous les années où l'on se forme; et j'ai
pour fonction particulière l'Historiogrg,
phie de notre province de France. Vous
+ IX
devinez par là, Monsieur l'abbé, le parti
que je compte tirer pour nos annales de
ce que vous allez publier. Il est vrai que
je serai forcé de me restreindre considé-
rablement , et de n'écrire, non en français,
mais 4a.ns la langue de l'Église, que pour
le publie de notre Compagnie. Mais
comme je ne manquerai pas de mention-
ner la source où j'aurai puisé, le faible
ruisseau, loin de nuire à cette source, ne
pourra que contribuer à la faire désirer et
rechercher.
Veuillez donc, Monsieur l'abbé, agréer
mes humbles et tendres remercîments de
votre si ton souvenir et de vos précieux
cadeaux. Laissez-moi aussi espérer que.,
si vous avez quelque occasion de visiter
X +
le P. Gamard, vous voudrez bien aussi
vous faire conduire à ma cellule. Ce sera
pour moi un grand bonheur d'embrasser
un ami de si vieille date et de si bonne
mémoire.
C'est dans ces sentiments, Monsieur le
chanoine, que j'ai l'honneur d'être,
Votre très-humble et très-dévoué servi-
teur,
A. LEROUX, P. S. J.
Dans l'impuissance de rendre les sentiments
qui débordent de notre coeur, nous nous bor-
nerons à dire que cette lettre toute spontanée
ou plutôt cette délicieuse effusion d'une pater-
nité qui ne vieillit jamais, excite en noire âme,
une reconnaissance égale à l'indulgence qui l'a
dictée.
AVIS AU LECTEUR
En traçant ces quelques pages,
simples comme le motif qui les a ins-
pirées, notre intention n'est pas de
faire connaître M. l'abbé Perdu comme
théologien, ou comme philosophe, ou
comme historien, pas même, contre
l'attente d'un grand nombre, comme
pasteur chargé d'une paroisse impor-
tante. Une plume moins inexpérimentée
que la nôtre saura bien, nous l'espé-
XII +
rons, dans l'intérêt de la religion et de
la société, raconter en détail ou du
moins esquisser à grands traits les
actes d'une existence si bien remplie,
et recueillir les fruits de vie que cet
arbre prodigieusement fécond produisit
pendant près d'un demi-siècle. Pour
notre consolation, le nom de M. Perdu,
actuellement dans toutes les bouches
comme il l'est dans tous les coeurs,
rappellera à jamais à des milliers de
chrétiens et d'élus le jour trois fois
heureux où, pour les mener plus sûre-
ment au ciel, la Providence les plaça
sous sa direction où sous celle de saints
prêtres formés à son école.
Nous renfermant donc dans une
sphère plus modeste, nous nous bor-
nerons à faire briller les dernières
lueurs de ce magnifique flambeau, à
reproduire les derniers sentiments d'un
prêtre qui, sous les regards de Dieu et
avec le calme du juste, se prépare à
remettre son âme entre les mains de
.celui qui l'avait envoyé. Nous redirons
la pompe de ses funérailles., nous -pu-
blierons les principaux témoignages
d'affectueuse estime et de profonds
regrets excités par sa mort dans l'épis-
copat, dans la magistrature et dans le
monde, et pour compléter sa gloire,
nous publierons ses maximes et ses
XIV +
pensées, monument précieux et miroir
-de la beauté de son âme.
Cette tâche délicate, nous ne crai-
gnons pas de l'avouer, au risque d'en-
courir un reproche de témérité, nous
l'avons acceptée, ou plutôt nous l'a-
vons désirée, parce qu'elle nous offrait
l'accomplissement d'un dernier acte de
piété filiale, et une consolation dans
une profonde douleur.
Puisse cette oeuvre être bénie dans
ses fruits comme elle l'est déjà dans ses
espérances. Nous éprouvons un senti-
ment d'indicible joie à la pensée que
si ces derniers accents de M. Perdu
arrivent aux oreilles de ses bons pa-
+ XV
roissiens, de ses anciens condisciples
et de ses bien-aimés élèves, tous, de
si loin qu'ils soient, reconnaîtront fa-
cilement à sa douceur, à sa pureté, à
son expression surhumaine, cette voix
sympathique qui savait si bien parler
de Dieu et le faire aimer. Ce souvenir,
les rendra encore meilleurs ; et en
voyant une fois de plus que vraiment
la mort est l'écho de la vie, ils rediront
avec nous en regardant le ciel : Qu'il
est doux de mourir, quand on a bien
vécu!
Pour nous, tendre et vénéré père,
nous ne vous adressons qu'une seule,
mais bien ardente prière. Il y a 40 ans,
XVI +
nous passions des bras d'une mère bien-
aimée dans les vôtres, vous nous rece-
viez, et avec quelle ineffable bonté, sur
le seuil de Saint-Acheul, de cette mai-
son si chère à notre coeur, de ce
sanctuaire auguste où se forma notre
jeunesse cléricale. Eh bien ! achevez
votre ouvrage. Obtenez-nous la grâce
de marcher constamment dans la voie
que vos exemples nous ont tracée, afin
qu'un jour on puisse dire de chacun de
vos enfants ce que l'on dit de vous :
Il fut un saint.
CHAPITRE I
LES DIX DERNIERS JOURS
Spes illorum immortalitate plena est.
Leur espérance est pleine d'immortalité (Sag, III. 4.).
Jamais peut-être ces admirables paroles
de la Sagesse ne trouvèrent une plus
juste application que dans la personne de
M. l'abbé Perdu, curé d'Airaines, dont
nous déplorons la perte immense.
À la suite d'une maladie dont la science
médicale seule a pu déterminer le carac-
tère et apprécier la gravité, ce digne
prêtre avait cessé de faire craindre pour
— 4 —
ses jours, il était entré en convalescence,
et si bien que le samedi 26 septembre, il
avait pu rester levé une grande partie de
la journée, régler pour le lendemain les
offices de la paroisse, recevoir ses amis
et connaissances. Il s'était même occupé
de différentes petites dispositions inté-
rieures, et pour se distraire, était passé
de sa chambre à coucher dans la partie
voisine où se trouvait sa bibliothèque.
Tout en lui annonçait un prochain retour
à la santé. Les personnes qui l'appro-
chaient voyant un changement si inespéré,
ne savaient comment témoigner à Dieu
leur reconnaissance. Hélas! leur espoir
devait être de courte durée. Celui qui ra-
mène de la mort à la vie, avait résolu de
conduire bientôt au tombeau ce nouveau
Lazare ressuscité. Vos jugements sont im-
pénétrables, ô mon Dieu ! nous ne pouvons
que nous y soumettre et les adorer !
Dès le dimanche 27 septembre, c'est-
à-dire à dater du dixième jour avant sa
mort, la maladie prit un caractère diffé-
rent. M. Perdu le comprit, il ne se fit
aucune illusion sur son état. Son visage
doux et viril trahissait visiblement l'exis-
tence chez lui d'un pressentiment de sa
fin prochaine. Les saints pour la gloire de
Dieu et la sanctification des âmes, comme
aussi pour leur propre perfection , ont
quelquefois de ces sortes de faveurs. Cette
grâce fut accordée à notre malade; aussi
pour ceux qui en ont été les témoins
quelle source féconde d'édification !
Cependant le lundi 28 devait avoir lie
à Airaines la grande solennité de l'Ado
ration perpétuelle si en honneur dans 1
diocèse d'Amiens. Par un trait de resse
blanee avec son divin maître qui, ava
— 6 —
de gravir la montagne du calvaire et
d'expirer sur la croix, tomba à genoux
au pied du Golgolha, pour rendre à Dieu
son Père une adoration universelle,
M. Perdu avant dé monter sur ce lit de
douleur qui devait être le témoin de son
agonie et de sa mort, s'était prosterné la
face tournée vers le temple du Seigneur,
et du fond de son presbytère, en union
avec ses vénérés confrères et tous ses pa-
roissiens, avait adoré Jésus-Christ en es-
prit et en vérité.
Il serait difficile de redire les consola-
tions dont il fut inondé, quand le soir de
ce beau jour, on lui raconta les prodiges
de grâces opérés dans les âmes par la pré-
sence de Jésus-Christ ; et ces confessions
nombreuses de la veille, et ces commu-
nions ferventes de la matinée, et ces ado-
rations non interrompues des jeunes gens
et des anciens d'Israël. Comme le vieil-
— 7 —
lard Siméon il avait assez vécu. Il répétait
avec joie le Nunc dimitlis.
Cette joie cependant n'était pas sans
mélange ; une profonde blessure lui avait
été faite au coeur. Quelques heures aupara-
vant des sanglots déchirants partis du rez-
de-chaussée et bientôt renouvelés au pre-
mier étage et dans sa chambre, lui avaient
appris la mort d'un jeune prêtre, enfant
d'Airaines, élevé avec soin par lui, et di-
rigé pour le sacerdoce. Cet ecclésiastique,
vicaire à Boves près Amiens, quoique
souffrant lui-même, avait été administrer
une personne atteinte de la fièvre typhoïde.
En ayant rapporté le germe, il fut em-
porté, au quatrième jour. M. Perdu aimait
beaucoup ce nouveau Timothée qui était
un modèle de vertu. Tout en lui respirait
tellement l'innocence et la candeur que
ses condisciples du petit comme du grand
séminaire, l'avaient surnommé : Louis de
— 8 —
Gonzague. Quand M. Perdu entendit re-
tentir les cloches, non plus joyeusement
pour convoquer à l'église, l'assemblée des
fidèles, mais pour tinter le glas de la
mort, il poussa un soupir en disant :
« Voici l'heure de son entrée dans l'éter-
» nité : Il est parti, lui, sans connaître
» la responsabilité d'une cure. Oh ! ce
» cher enfant, je l'espère bien, il est au
.» ciel; j'irai bientôt le rejoindre ! »
Ce fut donc dans les sentiments d'une
vive reconnaissance pour tant de bénédic-
tions d'une part, et plein des pensées de
l'éternité de l'autre, qu'il parut vouloir se
livrer au repos de la nuit. On disposa tout
en conséquence.
Cependant le Frère Gébuin, ancien di-
recteur de la maison des Petits-Frères à
Airaines, et actuellement à la tête d'un
florissant pensionnat à Breteuil (Oise),
était resté au presbytère jusqu'après le
— 9 —
départ des ecclésiastiques étrangers venus
comme lui pour l'adoration perpétuelle.
Il désirait faire au malade ses adieux en
particulier. Il s'approcha donc de lui, non
sans émotion, car il l'aimait comme un
tendre fils aime le meilleur des pères. Eh
le voyant, M. Perdu lui dit : « Mais,
» est-ce que je ne vous verrai plus ?» —
Vous savez, M. le Curé, lui répondit le
cher Frère, que je dois partir demain
matin, et je craindrais de vous fatiguer
en revenant vous voir. — « Vous partez,
» reprit-il, vous pour Breteuil, et moi je
» ne tarderai guère à partir.aussi, mais
» pour mon éternité. Vous le voyez, je
» suis si faible ! Oh ! oui, je vais bientôt
» quitter cette vie! quel bonheur! » Puis
il l'embrassa à plusieurs reprises.
M. Perdu avait pu, pendant quatre an-
nées, apprécier dans le Frère Gébuin,
tout ce qu'il y avait de vertu et d'apti-
1.
— 10 —
tudes heureuses pour l'éducation de la
jeunesse. Aussi avait-il pour lui une très-
profonde estime ! Celte estime il la conti-
nua au cher Frère Sabas, digne successeur
du Frère Gébuin.
Depuis le commencement de ses va-
cances qui coïncida avec celui de la ma-
ladie de M. Perdu, M. l'abbé Catel, di-
recteur au petit séminaire de Saint-
Riquier, son ancien élève et son digne
ami, se rendait chaque semaine, pour le
dimanche, auprès du curé d'Airaines
dont il prenait les ordres avec respect, et
de concert avec M. le vicaire, se multi-
pliait, afin de rendre moins sensible le
vide causé par l'absence du pasteur. Il
entendait les confessions, annonçait la
parole de Dieu, offrait le saint sacrifice
de la messe, en un mot mettait son expé-
—11—
rience et l'ardeur de son zèle au service
de toutes les nécessités de la paroisse. La
circonstance de l'adoration perpétuelle
l'avait fait rester un jour de plus, à la
grande satisfaction de M. Perdu. Ce fer-
vent auxiliaire logeait au presbytère, il
avait sa chambre auprès de celle du ma-
lade dont il n'était séparé que par une
mince cloison. Il pouvait ainsi tout en
essayant de réparer ses forces, être faci-
lement" averti du moindre événement
extraordinaire. Dans ces conditions il
avait été se disposer au repos. Le som-
meil ne vint pas vite, et il ne tarda pas
à être interrompu. En effet, vers minuit,
il entendit le malade s'agiter, soupirer et
parler. Aussitôt il se lève et court auprès
de M. Perdu. L'ayant trouvé à peu près
dans le même état, quoiqu'un peu surex-
cité, il crut pouvoir se mettre au lit,
mais tout habillé ; car, depuis la veille ,
— 12 —
son inquiétude allait toujours croissant.
A peine avait-il fermé les yeux ( son
oreille veillait toujours) qu'il entendit de
nouveau M. le curé soupirer et parler,
puis bientôt même frapper à la cloison.
Effrayé il vole à son chevet. M. Perdu
était en contemplation ; il avait les yeux
et les mains élevés vers le ciel. Sa physio-
nomie était radieuse ; l'amour dont son
coeur était embrasé lui donnait de nou-
velles forces. Il s'écriait avec transport :
« Un Dieu demander mon coeur ! un
» Dieu ! un Dieu ! ! ! » Puis semblant
prendre son coeur à deux mains comme
pour l'arracher de sa poitrine et le lancer
vers le ciel : « 0 mon Dieu ! oui, le voilà
» tout entier..» La pensée du ciel le fai-
sait tressaillir : « Le ciel, le ciel, oh !
» le ciel, s'écriait-il, il faut y aller à
» tout prix ! Qu'il fait bon aimer Dieu !
» aimer J.-C. ! mon divin maître, mon
— 13 —
» aimable Sauveur, je vous aime ! Je
» vous aime, coeur sacré de Jésus, je vous
» aime ! J'aime que vous soyez aimé de
» tous ; je le demande, je le désire ; oh !
» oui, je le désire ! » Craignant quelque
fâcheuse surprise,M. Catel crut devoir pro-
voquer la pensée des derniers sacrements.
Il s'approcha donc plus près de lui, et
profitant de ces paroles échappées plusieurs
fois de ses lèvres : je le désire, je le désire,
il lui dit : Mais M. le curé que désirez-
vous ? Oh ! que le sacré coeur de Jésus soit
aimé! qu'il bénisse ma paroisse, que tous
les habitants d'Airaines l'aiment toujours
et toujours davantage... Que désirez-vous
encore ? Que Jésus soit adoré, servi et glo-
rifié dans son auguste sacrement. Mais
encore ne désirez-vous pas quelqu'autre
chose ? « Oh ! oui, la sainte communion, le
» saint viatique, tous les sacrements de
». l'Eglise. » Eh bien ! M. le Curé, bénissons
— 14 —
Dieu , toutes ces faveurs vont vous être
accordées.
M. Catel fit éveiller les Petits-Frères
dont l'établissement est voisin du presby-
tère, et se rendit à l'église pour y prendre
la Sainte-Eucharistie et l'huile des in-
firmes. Il était accompagné du Frère
Gébuin. A son retour, il trouva tout pré-
paré ; le Frère Sabas, directeur de la
maison d'Airaines , et les Petits-Frères
ainsi que Mlle Martine, fidèle servante de
M. Perdu, étaient à genoux, rangés au-
tour de la table destinée à recevoir le
Saint-Sacrement. Le malade attendait dans
le recueillement, répétant à voix basse
des paroles d'amour. Quand le ministre
du Seigneur parut, il se leva sur son
séant, malgré sa faiblesse, et adora le
Dieu de bonté qui daignait venir à lui.
« Mon Jésus, s'écria-t-il, les larmes aux
» yeux, vous vous abaissez jusqu'à moi,
—15—
» je vous adore et m'humilie profondé-
» ment devant vous. » On lui mit l'étole
pastorale. Pour se conformer aux pres-
criptions du rituel, le prêtre après une
courte et pathétique allocution, lui
adressa quelques questions, entr'autres
celles-ci : Vous pardonnez de bon coeur à
tous ceux qui auraient pu vous offenser?
« Oh! Seigneur, oui, bien volontiers,
» répondit-il en sanglotant, je n'ai ja-
» mais haï, j'ai toujours aimé... » Comme
aussi, ajouta M. Catel, vous demandez
pardon à ceux à qui vous auriez pu faire
de la peine sans le vouloir ? « Oh ! oui, je
» demande pardon de tous mes manque-
» ments à l'égard du prochain, de
» toute mauvaise édification que »
ici M. Catel l'interrompit, il ne pouvait
souffrir qu'un prêtre aussi saint, aussi
édifiant, s'accusât par scrupule, d'avoir
jamais scandalisé soit le plus grand, soit
—16 —
le plus petit.d'entre les fidèles. Mais il lui
dit, en continuant ces interrogations :
Vous êtes bien résigné à tout ce qu'il-
plaira à Die,u d'ordonner, la santé ou la ma-
ladie , le travail ou le repos, la vie ou la
mort ? a Tout ce que le bon Dieu voudra, je
le veux aussi de tout mon coeur. » Ensuite
d'une voix pleine d'énergie et avec l'ac-
cent de la conviction la plus profonde, il
fit sa profession de foi, de cette foi dont
si souvent il avait exalté les bienfaits, de
cette foi dont sa vie toute entière avait
été le commentaire et la fidèle expression.
Puis il reçut successivement le saint via-
tique et l'extrême-onction, et avec de
tels sentiments d'humilité, d'abandon à
Dieu, de simplicité de coeur et de recon-
naissance qu'il fit fondre en larmes les
assistants hélas trop peu nombreux. —
Il était trois heures du matin. M. l'abbé
Catel, comme il est facile de le com-
— 17—
prendre, ne pouvait maintenir son émo-
tion ; c'était l'enfant donnant les derniers
sacrements à celui qui était vraiment son
père en J.-C. Après dix minutes de re-
cueillement, le malade ouvrit' les yeux ,
fit signe aux. Frères d'approcher, et les
embrassa tous avec effusion. « Oh! s'é-
» cria-t-il, que je suis heureux ! Je n'at-
» tends plus que l'ordre pour partir. Je
» ne tarderai pas à entrer dans mon
» éternité. Le premier arrivé là haut y
» attendra les autres. Oh ! priez pour
» que j'en attire beaucoup de ma pa-
roisse. » Puis il les bénit tous au nom des
trois personnes divines.
Un auteur célèbre a dit quelque part,
qu'une des plus grandes jouissances de ce
monde est de voir une belle âme s'ouvrir de-
vant soi. Nous ajouterons qu'il y a quelque
— 18 —
chose de plus délicieux encore et de pré-
férable : c'est devoir le dernier épanouis-
sement de cette âme atteignant sous les
regards de Dieu, son plus haut degré de
perfection. Dans le premier cas on jouit,
sans doute, de se trouver en présence
d'une nature heureuse ; mais dans le se-
cond, on contemple, en extase, le travail
mystérieux de la grâce divine et d'un
mâle courage.
Fleur favorisée des cieux, M. Perdu
s'était épanoui aux rayons du Soleil de
Justice, et toujours il avait embaumé les
divers lieux où la main du Seigneur l'a-
vait placé. Mais ce fut surtout quand il
acheva de se dépouiller de son enveloppe
mortelle, que le calice de son âme rendit
le plus vif éclat et exhala le plus suave
parfum. M. l'abbé Morel, chanoine hono-
raire de Paris, son cousin germain, qui
eut l'ineffable consolation de l'assister
— 19 —
pendant les huit derniers jours de son
existence, et de recevoir son dernier sou-
pir. M. l'abbé Mocel ne se lasse pas de
répéter que jamais, dans l'exercice de son
ministère, il n'avait vu souffrir et mourir
un saint si fortement ancré dans l'amour
de son Dieu. (1) Qu'on se figure, dit cet ec-
clésiastique, qui avait plongé son regard
jusqu'au fond de ce coeur comme on voit
au fond d'une source limpide, qu'on se
figure la plus heureuse nature embellie de
tous les dons de ïa grâce, et l'on aura
l'âme de M. Perdu sur le point de poser le
pied dans l'éternité.
Alors et déjà pour lui, ce n'était plus
la foi avec sa ferme adhésion à la parole
divine ; ce n'était plus même l'espérance
(1) Depuis près de. trente ans , M. l'abbé Morel exerce
les fonctions du ministère dans les principales paroisses de
la capitale, où à côté de bien des vices il y a tant d'hé-
roïques vertus. Il fut aussi, longtemps directeur de com-
munautés religieuses.
— 20 —
qui attend avec confiance la réalisation
des promesses; c'était plus que tout cela,
c'était l'amour et l'amour comme dans "la
vision béatifique, l'amour comme au sein
des délices de l'immortalité, l'amour
comme en pleine possession de son Dieu ;
car le monde de la terre avec ses joies si
courtes et ses tristesses si longues avait
fait place à celui du ciel. Les préoccupa-
tions même de la paroisse, source ordi-
naire d'inquiétudes, avaient cessé pour le
Pasteur : c'était le cultivateur appuyé sur
les gerbes de sa moisson se reposant après
les fatigues de toute l'année. Un torrent
de délices, un fleuve de paix inondait
son âme. Quoique encore sur le rivage du
temps, déjà il voguait à pleines voiles sur
l'océan de l'éternité. Il répétait ces pa-
roles du Roi-Prophète : Loelatus sum in
his quoe dicta sunt mihi. in domum Domini
ibimus. Je me suis réjoui à cause de ce
— 21 —
qui m'a été dit, que nous irons dans la
maison du Seigneur. Puis il disait à ceux
qui l'entouraient, comme autrefois saint
Paul à son disciple Timothée : « Pour moi
» je suis préparé pour le sacrifice , et le
» temps de ma dissolution s'approche.
» J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé
» ma course, j'ai gardé la foi. Au reste,
» la couronne de justice m'est réservée;
» couronne, que le Seigneur comme juste
» juge, me rendra en ce grand jour, et
» non-seulement à moi, mais encore à
» tous ceux qui aiment son avènement. »
La pensée du ciel, la vue du ciel ab-
sorbait tout son être physique et moral.
Il était heureux et heureux de la vie vé-
ritable, heureux de la vie de l'amour di-
vin. Car si celui qui n'aime pas demeure
dans la mort, celui qui aime, au contraire,
demeure dans la plénitude de la vie. Là,
dit admirablement saint Ambroise, règne
—22 —
la perfection de la sécurité, où règne la
perfection de l'amour. Hic securitas, ubi
perfecta dilectio. C'était l'état dans lequel
se trouvait M. Perdu.
« Aimer, répétait-il sans cesse, tou-
jours aimer, ne jamais cesser d'aimer. »
Le torrent des délices dont sa belle âme
était inondée, est la marque certaine et
aussi la douce récompense de son ardent
amour pour Dieu. « Que je suis heureux,
» disait-il à chaque instant, que je suis
» heureux. 0 ciel, que vous êtes ravis-
» sant ! Mon Dieu que vous êtes beau,
» que vous êtes bon! Comment, conti-
» nuait-il, le visage tout enflammé d'a-
» mour, comment ne pas vous aimer,
» beauté toujours ancienne, beauté tou-
» jours nouvelle. » Puis, baisant sa pe-
tite croix avec plus de tendresse, et por-
tant sa main droite sur sa poitrine comme
pour en comprimer les ardeurs qui bru-
— 23 —
laient son âme : « Oh ! c'est assez, Sei-
» gneur, c'est assez, répétait-il avec
» l'apôtre des Indes et du Japon ; c'est
» beaucoup plus que ne mérite un servi-
» teur aussi indigne que moi, plus que
» n'en peut contenir un coeur aussi étroit
» que le mien ! Cessez de verser sur moi
» vos dons, ou je succombe ; ce n'est
» point pour celte vie que de pareilles
» délices doivent être réservées. » Et son
bonheur se reflétait sur tous ses traits,
dans ses paroles, dans ses gestes, et sur-
tout dans ses regards habituellement fixés
vers le ciel ou sur un crucifix suspendu à
la muraille.
La pensée de l'ingratitude des hommes
envers Dieu produisait en lui une telle
impression de tristesse, que parfois son
visage en était tout altéré. Deux jours
avant sa maladie étant allé à Amiens, et
se trouvant au couvent des dames reli-
— 24 —
gieuses de Louvencourt, il disait à l'une
d'elles d'un ton et d'une expression de sé-
raphin, comme le remarque la religieuse
elle-même : Non, ma fille, il n'y a pour
moi dans toute la religion que deux mys-
tères., l'amour de Dieu pour les hommes,
et l'ingratitude des hommes envers Dieu.
Et ces paroles revinrent souvent sur ses
lèvres pendant les derniers jours de son
existence. Il ajoutait.ordinairement et en
poussant un long soupir : l'amour n'est
pas aimé ! l'amour n'est pas aimé!
Profondément pénétré de l'esprit de
charité qui est l'âme et la grande loi du
christianisme, M. Perdu portait en lui
l'empreinte et l'expression de cette vertu,
par une incomparable bonté. Jamais
homme ne nous a présenté un tel carac-
tère, et ne nous a donné une plus haute
idée de ce qui est dans le langage ordi-
naire, le premier et le plus cher des attri-
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buts divins. N'en soyons pas surpris, la
bonté de Dieu était le sujet ordinaire de
ses méditations ; et cette habitude inspirée
et fortifiée par la grâce, l'avait rendu lui-
même tellement bon, que quand on parlait
de lui, c'était toujours : Le bon M. Perdu !
Aussi en le voyant si constamment rem-
pli de bienveillance, et disposé à se sacri-
fier, même pour les personnes dont il avait
à se plaindre, on pouvait se demander, si
vraiment ce coeur avait jamais éprouvé
un sentiment contraire à la charité ; rien
dans ses paroles, rien dans ses actes n'en
dénotait là moindre apparence. On pou-
vait lui appliquer ce que saint Augustin
dit de Monique, sa vénérable mère : Que
tous ceux qui la connaissaient, honoraient,
louaient et chérissaient en elle la divine
bonté, parce que par sa douce et sainte
conversation, ils jugeaient que Dieu fai-
sait sa demeure dans son coeur.
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Quoiqu'esclave des égards et de la plus
exquise délicatesse envers les autres, il
semblait être myope, aveugle même sur
ce qu'on appelle dans le monde , des
manques de savoir vivre. Une grossièreté
réfléchie n'eût point ébranlé sa mansué-
tude. L'habitude de la bonté l'avait rendu
inaccessible, non-seulement à l'aversion
et à la haine, mais même à l'antipathie
et à la désaffection. C'est cet esprit de
mansuétude qui lui fit prononcer un jour
ces paroles qui produisirent sur l'audi-
toire une impression profonde : Je n'ai
jamais eu à pardonner.
Les personnes qui ont bien mérité de
leurs semblables, en attendent, en exigent
même volontiers de la reconnaissance.
Cette sorte de dette, M. Perdu la remettait
de grand coeur. A ce sentiment d'ailleurs
si légitime il préférait le don libre de l'a-
mitié chrétienne. Il excusait donc sans
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peine l'oubli d'un bienfait, ayant pour
principe, qu'il faut savoir gré aux autres
de se trouver heureux du bien qu'on leur
fait ; et il se consolait, se réjouissait même
devant Dieu comme devant sa conscience,
par cette pensée, que puisqu'il n'avait pas
reçu ici-bas de récompense, celle des cieux
n'en serait que plus belle. 0 doux Jésus,
qui faites vos délices d'être avec les en-
fants des hommes, comme vous vous serez
complu à habiter dans une âme si pure !
Que de fois pendant sa maladie n'a-t-il
pas dit à ceux qui l'entouraient : « Soyons
» bons et indulgents toujours ! Il est si
» bon d'être bon ! Il est surtout si bon
» d'aimer et de faire du bien à ceux qui
» ne nous aiment pas ! Aimons-nous bien
» les uns les autres ! Aimons-nous, malgré
» nos défauts ! comme une mère qui s'at-
» tache davantage à un enfant difficile ;
» aimons plus ceux dont le caractère
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» nous met. à l'épreuve, aimons-nous tou-
» jours. Il n'y a que les grands coeurs,
» disait-il (et il se trahissait lui-même à
» son insu), il n'y a que les grands
» coeurs qui sachent combien il y a de
» gloire à être bons ! Ne rejetons jamais
» personne. Aimons ceux qui nous font-
» de la peine, faisons-leur du bien :
» c'est la seule vengeance que Dieu nous
» permette ; c'est aussi la récompense
» du coeur qui pardonne : souvent hélas !
ajoutait-il avec une sorte de commiséra-
tion, « c'est le châtiment du méchant!!!
» Mon Dieu, mon Dieu, répétait-il une
» autre fois, qu'il y a de bonheur à faire
» des heureux, à faire du bien! que je
» désire d'être bon ! Jésus, bon Jésus,
» faites que je sois bon ! » Un bonheur que
les autres ne partageaient pas, cessait
d'être un bonheur pour lui. De là ces
autres belles paroles si souvent sur ses
lèvres : « Le ciel! le ciel! oui le ciel,
» mais pas pour moi tout seul ! Le ciel
» pour tous ! jouir, mais tous ensemble !
» Pasteur et paroissiens, les pères et
» les enfants, être tous consommés dans
» l'unité! Jamais ne se séparer, non ja-
» mais, mais s'aimer éternellement en
» Dieu!! » M. Perdu, était vraiment le
François de Sales de la Picardie.
D'après de tels sentiments, il est facile
de comprendre l'attachement qu'on avait
pour sa personne. Aussi était-il entouré
dès soins les plus affectueux et les plus
intelligents. Indépendamment de sa fidèle
domestique dont le dévouement était à
toute épreuve, sans parler de son cousin
M. l'abbé Morel qui, formé à son école ,
devait avoir quelques traits de ressem-
blance avec son maître, il avait près de
lui les bons Pètils frères de Marie qu'il
avait institués à Airaines, et qui, en re-
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connaissance de l'inestimable bienfait de
l'éducation qu'il procurait à cette cité par
leur humble ministère, eussent volontiers
sacrifié leur vie pour prolonger la sienne.
Il avait encore M. Lemaitre, pharmacien,
son ami d'enfance, qui chaque matin et
chaque soir, souvent même dans le milieu
de la journée, venait lui offrir généreuse-
ment les ressources de son art et de son
dévouement. Par un dessein tout particu-
lier, le ciel qui avait voulu que. ces deux
coeurs fussent réunis ensemble et au même
banquet sacré, dans la ville d'Amiens, le
jour de leur première communion , avait
voulu aussi que plus tard et durant un
tiers de siècle, ils le fussent encore, dans
la ville d'Airaines, pour la défense des
intérêts de la même paroisse et de la
même commune. De là une fusion de sen-
timents, une communauté d'actions si
utile à tous égards. En voyant donc me-
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nacée par la mort une existence qui
était pour ainsi dire la moitié de lui-
même , M. Lemaître redoublait de zèle,
et faisait sortir de son affection des
moyens toujours nouveaux, des soins
toujours plus délicats. Mais vains ef-
forts ! l'arrêt était prononcé. Le Seigneur
avait résolu de rappeler à lui son bon, son
fidèle serviteur. L'amitié devait donc ac-
cepter le sacrifice. Toutefois, M. Lemaitre
eut sa récompense, et la plus grande de
toutes pour un chrétien : ce fut d'être
témoin de l'incomparable résignation de
son ami au milieu de la souffrance, et de
voir sa belle âme déjà comme illuminée
des splendeurs de la gloire, contemplant
par anticipation , la vérité en Dieu , non
plus en énigme et comme à travers un
voile, mais comme face à face et à dé-
couvert.
M. Perdu avait encore et j'ose dire ,
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surtout, à sa disposition, parmi tant
d'autres familles, une des plus aisées, une
des plus honorables d'Airaines.
Cette famille, depuis la mort de son
chef, dont la maladie avait fourni l'occa-
sion de découvrir tout ce qu'il y avait de
charité sacerdotale dans le curé d'Airaines,
lui avait voue une vénération et une re-
connaissance inaltérables. Aussi à la pre-
mière nouvelle d'une indisposition plus
grave, la veuve et ses enfants s'étaient-
elles empressées d'accourir au presbytère,
et de réclamer l'honneur si mérité de
soigner celui que tous aimaient à appeler
bon père. Cependant à l'aînée des filles,
véritable soeur de charité, appartenait
plus spécialement ce poste difficile. Ins-
tallée auprès du malade, à la grande joie
des médecins qui connaissaient la valeur
de ses services , c'était elle qui recevait
les ordonnances, et aidée de M. l'abbé
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Morel et de la domestique, les exécutait
avec cette intelligence et cette douceur
persuasive que sait inspirer une longue
expérience des malades , jointe à la piété
filiale la plus tendre. S'oubliant elle-
même, elle était jour et nuit au chevet de
M. Perdu, épiant tous ses mouvements,
et devinant jusqu'aux moindres nécessités
de sa position.
Le malade, touché de tant de vives sol-
licitudes et de si généreux sacrifices de la
part de tous, ne pouvait assez témoigner
sa reconnaissance. « Merci, mon Dieu,
» merci, répétait-il à chaque instant,
» comme on est bon pour moi ! » Et ces
paroles dans sa bouche n'étaient pas une
exclamation de surprise et d'étonnement,
mais l'expression de l'humilité et de la
gratitude. Il avait appris depuis bien long-
temps tout ce qu'il y avait de vertus so-
lides et surtout de charité pure dans ces
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âmes d'élite que la divine providence
mettait à sa disposition. Ainsi pour les
soins matériels- et de coeur, rien ne lui
manquait.
Quant aux besoins spirituels, ils trou-
vaient leur pleine satisfaction dans l'a-
bondance de la grâce et dans l'onction de
sa piété. Aussi les personnes qui l'entou-
raient, cherchaient-elles, non à lui inspi-
rer, mais à recueillir de sa bouche, quel-
ques sublimes pensées, quelques beaux
sentiments qu'elles gravaient profondé-
ment dans leur coeur, et dont elles fai-
saient le sujet de leurs méditations.
Toutefois, pour que le malade sentit le
moins possible le changement opéré néces-
sairement dans ses exercices de religion,
et pour suppléer jusqu'à un certain point
à la récitation du bréviaire qui, par
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ordre des médecins, lui avait été interdite,
M. Morel et à son défaut, les garde-ma-
lades, faisaient la prière du matin et du
soir avec lui, récitaient le chapelet, l'an-
gelus, rappelaient à certaines heures de
la journée, ces douces aspirations : « Coeur
de Jésus, brûlant d'amour pour moi, en-
flammez mon coeur du feu de votre
amour. » Chacun, comme on le devine
sans peine, recherchait avec empresse-
ment l'occasion d'être agréable à Dieu,
de donner quelque mérite à ses actions,
en unissant ses prières et ses propres in-
tentions aux prières et aux intentions du
saint malade.
Nous avons parlé de bréviaire, nous
nous hâtons d'ajouter que jamais peut-
être, non jamais, prêtre n'eût plus de vé-
nération que M. Perdu pour ce livre divin,
pour ces délicieuses prières que tout nou-
veau sous-diacre reçoit des mains de l'E-
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glise le jour de son ordination. Ces mys-
tères de la vie de Notre-Seigneur et de sa
très-sainte Mère, dont le bréviaire rappelle
sans cesse les touchants souvenirs; les
apôtres, les martyrs, ces saints, ces
saintes de tous les états, de tous les âges,
qu'il présente successivement à notre ad-
miration et à notre imitation; le choix
des psaumes, des leçons, des homélies,
des répons qui composent l'office quoti-
dien, avaient pour lui un charme tout
particulier. Il préférait son cher bréviaire
à la conversation la plus agréable, à la
société de ses amis les plus intimes. C'é-
tait son repos dans la fatigue, sa consola-
tion dans les peines. « La solitude, répé-
tait-il avec un vénérable ecclésiastique
mort en état de sainteté, la solitude me
devient insipide, dès que je n'ai plus avec
moi l'éternel compagnon. Je n'aime à lire
que les paroles de mon doux Sauveur, à
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errer que dans les bocages du calvaire.
« 0 mon coeur , ajoutait-il, si l'éclat et 1
» beauté ont pour vous des charmés
» comment ne pas vous attacher à Jésus-
» Comment ne pas aimer uniquemen
» Jésus? Jésus la splendeur de Diéu! Jésu
» l'image de sa substance ! Jésus causant
» conversant familièrement avec sacré
» ture, avec un pauvre pécheur ! »
Quoiqu'il enfut du bonheur qu'il éproti-
vait, quand il était en santé, à réciter
l'office divin, soit dans son presbytère,
soit dans son église, devant le Saint
Sacrement ou entre le vestibule et l'au-
tel, M. Perdu, privé de cette consola-
lion, ne perdait nullement la tranquillité
de son âme, il faisait généreusement
son sariifice. Il avait coutume de dire,
et il le savait pa um douce et longue
experience : « La volonté de l'homme
»soumise à celle de Dieu, c'est la vertu,
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