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Les Échelons difficiles, par Alfred de Besancenet

De
373 pages
L. Hurtau (Paris). 1873. In-18, 371 p..
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A. GLESS 1972
BIBLIOTHÈQUE A 2 FRANCS 50.
LES
DIFFICILES
PAR
ALFRED DE BESANCENET
PARIS
LIBRAIRIE L. HURTAU
(ANCIENNE MAISON.MASGANA).
12, 13 et 14, galeries de l'odéon .
1873
ECHELONS
DIFFICILES
Reproduction autorisée pour les journaux qui mit un
traité avec la Société des Gens de lettres.
LES
DIFFICILES
PAR
ALFRED DE BESANCENET
PARIS
LIBRAIRIE L. HURTAU
(ANCIENNE MAISON MASGANA)
12, 13 et 14, galeries de l'Odéon
1873
LES
ÉCHELONS DIFFICILES
I
Sur la rive gauche de la Moselle, entre le village
d'Ars et Pont-à-Mousson, il existait, en 1868, une
usine métallurgique dont l'invasion prussienne de-
vait, deux ans plus tard, ne laisser que des ruines.
En arrière des bâtiments servant à l'exploitation, la
maison du propriétaire, petite mais coquette, se lais-
sait entrevoir dans un massif de verdure. Le parc
était bien planté et la rivière, lui faisant clôture de
deux côtés, permettait à la vue de s'étendre au loin
dans la campagne.
Là vivait un homme de bien, nommé M. Darin ;
dans un voyage qu'il avait fait en Espagne, étant
6 LES ECHELONS DIFFICILES.
jeune encore, il avait épousé, par amour, la fille
d'un petit propriétaire de l'Andalousie, noble comme
le Cid, mais beaucoup plus riche en aïeux qu'en de-
niers comptants. Pendant dix-huit ans, pas un nuage
ne passa sur cet intérieur dont M. Darin était l'âme.
Les affaires industrielles, sans être brillantes,
avaient amené, d'année en année, plus de bien-être
dans la maison, et deux enfants, deux soeurs, avaient
apporté une large part de bonheur à ce ménage heu-
reux.
L'aînée, Gabrielle, était plutôt agréable que belle;
mais sa physionomie intelligente lui donnait un
charme tout particulier ; on se sentait attiré par le
doux éclat de ses yeux bleus en même temps qu'on
admirait la profusion de ses cheveux cendrés. So-
phie, la seconde, plus jeune de deux années seule-
ment, avait, en grandissant, gardé la naïveté et la
légèreté de l'enfance. Bonne, vive, un peu sauvage,
elle avait, à quinze ans, beaucoup des habitudes de
la petite fille, s'ennuyait vite au salon et courait à
travers les prés sans souci de l'herbe humide.
Madame Darin, comme la plupart des femmes du
Midi, avait une certaine nonchalance qui ne lui avait
pas permis de s'occuper beaucoup des choses d'inté-.
rieur ; elle abandonnait volontiers à son mari la di-
rection des grandes et des petites affaires ; vivant
dans l'aisance, elle se laissait tout naturellement al-
ler à ce bien-être qui lui semblait la conséquence des
opérations industrielles de son mari. Aussi les préOc-
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 7
cupations de celui-ci lui échappaient-elles le plus
souvent.
Cependant, depuis quelque temps, il y avait une
véritable gêne dans les affaires de M. Darin. Au lieu
de se contenter des bénifices naturels de son exploi- ■
tation, il avait été tenté par ce fatal démon qui pro-
met la fortune rapide.
Hélas ! combien d'hommes ont été tentés ainsi à
cette même époque! Le luxe grandissait partout et
les besoins avec lui; la richesse, quelle que fut sa
source, devenant le premier titre de noblesse, l'ar-
gent déplaçait les positions sociales ; lutter contre les
idées du jour eût été folie ; peu à peu, on se laissait
entraîner par elles. On se disait : d'autres ont réussi
pourquoi n'aurais-je pas la même chance heureuse?
Et comme le chien de la fable on poursuivait l'ombre
pour arriver le plus souvent à la misère.
M. Darin, d'ailleurs, aimait passionnément ses
filles ; elles grandissaient et la dot qu'il lui était per-
mis de leur faire ne se trouvait plus en rapport avec
les exigences toujours croissantes des épouseurs. Les
voulant heureuses, il se persuada qu'elles ne par-
viendraient au bonheur que s'il couvrait d'or leur
contrat de mariage ; il partageait en cela les idées de
ce qu'on est convenu d'appeler tout le monde, cet
être anonyme et impalpable qui, le plus souvent,
commande en tyran à nos destinées.
Au lieu de rester fabricant, il devint spéculateur...
La fortune, comme ces syrènes qui se font faciles
8 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
d'abord pour nous mieux tenter, protégea les débuts
de ses opérations de Bourse. Puis les pertes arrivè-
rent amenant d'autres pertes... L'espérance qui s'at-
tache au joueur entraîna M. Darin sur la pente fatale
qui conduit à la ruine ; sa femme ne sut rien et ne vit
rien ; le bien-être des jours prospères régnait tou-
jours dans la maison.
A l'époque où commence ce récit, on était au mois
de mai ; les lilas mariaient leurs touffes odorantes
aux grappes d'or des cithyses ; c'était le soir, le ros-
signol chantait dans les bosquets rajeunis, mêlant
ses notes plaintives au bruit sourd des marteaux de là
forge, qui faisait jaillir sur le ciel des étincelles
pétillantes et pressées comme un bouquet de feu
d'artifice.
Au rez-de-chaussée de la maison, se trouvait le
salon, donnant sur une terrasse garnie de caisses
d'orangers, de grenadiers et de lauriers roses, sortis
le matin même de la serre, et portant sur leurs feuil-
les jaunies la trace de leur réclusion.
Les fenêtres du salon étaient ouvertes ; à l'une
d'elles, Mme Darin, se tenait accoudée, retenant d'une
main Sophie, gaillardement assise sur le' rebord
même de la croisée. Toutes deux écoutaient, silen-
cieuses, une mélodie que, dans le fond du salon,
Gabrielle touchait sur le piano. La jeune musicienne
s'arrêta tout à coup comme épuisée.
— Gabrielle, mon enfant, dit vivement sa mère,
ferme ce piano et viens respirer l'air du soir.
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 9
La jeune fille obéit, et s'étant approchée de Mme Da-
rin, celle-ci l'attira sur son coeur et la baisant au
front :
—Comme tes tempes sont humides, dit-elle; cette
musique triste t'impressionne par trop, tu nejoueras
plus ce morceau...
— Fait pour porter le diable en terre, acheva la
jeune soeur qui, d'un bond, sauta sur la terrasse.
— Folle, s'écria Mme Darin, d'un ton à demi gron-
deur.
On entendit s'éloigner les pas de Sophie qui cou-
rait sur le sable.
—Si nous allions rejoindre ce petit lutin, demanda
Gabrielle en embrassant sa mère.
Elles sortirent, mais à peine avaient-elles fait quel-
ques pas dans l'avenue qui conduisait à la grille
d'entrée que Sophie vint à elles en courant et, s'a-
dressant à Gabrielle, lui jeta gaiement et à demi-
voix :
— Voici ton amoureux.
— Sophie !... dit sévèrement Mme Darin.
La petite fille se sauva comme effarouchée du ton
sévère de sa mère et presque aussitôt un jeune
homme parut dans l'avenue à quelques pas des pro-
meneuses.
Il avait vingt-deux ans, était mince, pâle et blond ;
il se nommait Georges duGoudray et c'était un voi-
sin de Campagne.
Son père, ancien militaire, avait perdu une jambe
10 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
à Waterloo, et malgré sa blessure et ses quarante-
cinq ans, il avait épousé une jeune fille sans fortune,
qui avait reporté sur son fils tout l'amour qu'elle
n'avait pu éprouver pour son mari.
Le capitaine du Goudray, vivant sans cesse à la
campagne, avait fait de l'agriculture plus théorique
que pratique de telle sorte que chez lui, le tram
mangeait le train et mangeait même la pension de
retraite. L'argent mignon, l'argent de poche, avait
donc toujours manqué au logis, si bien qu'en sortant
du collège de Pont-à-Mousson, où il n'avait appris
que fort peu de choses, Georges était rentré sous le
toit paternel où il n'avait plus étudié que l'art de
chasser les perdreaux.
Ce n'était point cependant une nature vulgaire ; il
avait de bons sentiments, et, grâce à sa mère, de
bonnes manières ; mais comprimé par l'autorité un
peu despotique de son père, il était timide et surtout
dissimulé. N'ayant jamais osé être sincère, il ne
pouvait plus tard apprendre à le devenir.
Georges avait vingt ans lorsque son père mourut.
On s'empressa de louer les terres exploitées, et
comme il entra plus d'argent au logis, on fit des pro-
jets de voyage. Mais Mme du Goudray, après avoir
gémi longtemps sur la vie de fermière recluse qui
lui était imposée, se trouva comme les prisonniers
pour qui la liberté est un embarras. Aller à Paris
était le projet qui lui souriait le plus ; mais elle crai-
gnait pour son fils des entraînements qui lui sein-
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 11
blaient d'autant plus dangereux qu'elle ne les con-
naissait que par ouï-dire, aussi se sentait- elle prise
de terreur en, songeant que si ce fils bien-aimé sor-
tait un jour de sa cage, il pourrait lui échapper.
Le marier lui parut le meilleur remède contre l'en-
nui que la campagne donnait parfois au jeune
homme-, et contre les désirs d'une vie plus agitée
qu'elle sentait bouillonner dans son cerveau. Mais
cependant sa passion maternelle s'effrayait de se
donner une rivalle, elle savait d'avance qu'elle serait
jalouse de la femme qui viendrait sous son toit et
voulait tout au moins la choisir à sa convenance.
D'un autre côté, aimant l'argent dont elle avait tou-
jours manqué, elle voulait, s'il lui fallait perdre une
part de son autorité sur son fils, pouvoir s'en conso-
ler par une augmentation de bien-être apportée dans
la vie commune.
La désignation un peu hardie dont l'espiègle So-
phie s'était servie en annonçant Georges à Gabrielle,
était celle dont usaient entre eux les domestiques et
les ouvriers. On disait dans le pays, en parlant du
jeune homme : l'amoureux de mademoiselle, et
Sophie n'était en cela que l'écho de ce qu'elle enten-
dait partout.
Georges venait assidûment à l'usine ; sa mère le
savait et l'encourageait ; Gabrielle passait pour riche ;
Mme du Goudray, qui l'avait vue enfant, compre-
nait qu'elle prendrait sur elle une autorité toute
naturelle; et puis, comme la jeune fille était fort
12 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
jeune, on pouvait retarder le mariage de plusieurs
années tout en donnant à Georges une occupation
de coeur et une espérance qui le mettrait à l'abri des
entraînements de son âge. Sachant d'ailleurs son fils
trop timide pour rien brusquer, elle se complaisait
dans la pensée que les événements suivraient la
marche lente et raisonnable qu'il lui plairait de leur
imprimer.
En effet, si Georges était épris de Mlle Darin, il
n'avait pas osé le lui dire, mais elle avait su le devi-
ner, car la plus pure des jeunes filles a l'instinct de
l'amour qu'elle inspire. En outre, les étourderies de
Sophie et les confidences des bonnes femmes du vil-
lage lui avaient appris qu'on la fiançait à M. du Gou-
dray. Aussi s'était-elle plus d'une fois endormie avec
cette pensée qu'un jour viendrait où elle serait sa
femme. D'une nature douce et mélancolique mais
calme, son;imagination ne s'était point exaltée; tou-
tefois elle éprouvait du plaisir à voir Georges et sa
naïve franchise ne le lui cachait pas. Quant à Mme Da-
rin, elle se plaisait à croire à un mariage qui ne lui
enlèverait pas sa fille mais la laisserait presque à ses
côtés. Aussi Georges recevait-il toujours à l'usine
l'accueil le plus amical.
Le soir dont nous parlons, Georges, selon sa cou-
tume, avait attaché son cheval à la grille du parc. Il
s'approcha de Mme Darin avec cette timidité un peu
gauche qu'il tenait moins de son caractère que de
l'isolement dans lequel il avait toujours vécu.
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 13
— Pardon, madame, de vous déranger aussi tard,
dit-il, je viens de la part de ma mère vous prier de
venir dîner demain à la maison.
— Nous irons de grand coeur, répondit Mme Darin,
à moins que mon mari ne nous revienne.
— M. Darin ne pourrait-il vous accompagner?
demanda le jeune homme.
— Il sera probablement très-fatigué de son long
voyage, observa Gabrielle.
— Et vous l'attendez demain, reprit Georges.
— Je l'espère demain, dit en souriant Mme Darin ;
voici quinze jours qu'il nous a quittés, et comme il
n'a pas écrit, je compte à chaque instant qu'il va
venir nous surprendre. Il s'absente souvent depuis
quelque temps.
— Mon pauvre père a vraiment de trop nombreu-
ses affaires, interrompit Gabrielle, il se fatigue, sa
santé en souffre, et je donnerais beaucoup pour qu'il
revînt à sa vie tranquille d'autrefois.
— C'est pour toi qu'il travaille, reprit Mme Darin
qui n'était pas fâchée de faire allusion à la fortune de
sa fille.
— Si c'est pour moi, reprit la jeune fille, je le
prierai davantage encore de prendre du repos.
— Et de la distraction; observa Georges, c'est pour
cela que j'ose insister pour qu'il vous accompagne
demain chez ma mère. Puis-je lui dire qu'elle doit
compter sur vous ?
— Mme du Goudray est trop aimable pour que je
14 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
veuille rien lui refuser. Ainsi c'est convenu, avec ou
sans mon mari nous serons des vôtres demain.
Il se faisait tard ; Georges ne prolongea pas sa visite,
et Gabrielle, ce soir-là, pensa à lui dans sa prière.
II.
Le lendemain, comme elle en avait l'habitude.
Mlle Darin se leva de bonne heure. La femme d'un
ouvrier étant malade, elle se rendit dans sa demeure
portant à son bras un panier rempli de provisions.
Pour allonger le chemin et jouir de la matinée, elle
suivait la rivière, foulant l'herbe humide et fredon-
nant des romances. Arrivée chez la malade, elle :
causa longtemps ; sa mère, sachant le motif de son
absence, ne pouvait s'en étonner ; rien, ne la pressait
donc de rentrer au logis. Elle revint lentement, par
les allées du parc et les prés, cueillant des fleurs sau-
vages. En arrivant sur la terrasse, il lui sembla qu'on
pleurait au salon : son coeur battit, mais pensant
bientôt que Sophie s'était attirée quelque remon-
trance, elle hâta le pas pour la consoler.
En passant près de la fenêtre ouverte, elle regarda
16 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
et se sentit trembler, c'était sa mère qui pleurait ;
Sophie, à genoux devant elle, fixait sur ce visage
désolé ses grands yeux pleins de larmes, et près
d'elle, le curé de la paroisse, se tenait debout, le front
baissé.
Gabrielle pressentit un malheur et entra rapide-
ment. En l'apercevant, Mme Darin jeta un cri et
courut dans ses bras. C'est à peine si au milieu de
ses sanglots elle peut dire d'une voix brisée :
—Ma fille, ma fille bien-aimée, ton père est mort'!
On ne dépeint pas de semblables scènes. Gabrielle,
écrasée par cette nouvelle si imprévue, n'eut pas
même l'idée d'interroger. Ce ne fut que lorsque le
calme forcé qui succède aux grandes douleurs lui eut
rendu toute sa raison qu'elle put savoir qu'une fièvre
pernicieuse avait, en quelques heures, emporté
M. Darin.
Le curé partit pour Paris et ramena le corps. Les
ouvriers, les habitants du village et quelques voisins
l'accompagnèrent au cimetière. On remarqua que
Mme du Goudray n'avait pas quitté Gabrielle pendant
la triste cérémonie et que, près de la tombe à jamais
fermée, elle l'avait embrassée en pleurant.
Quelques jours se passèrent, jours de deuil et d'ac-
cablement ; puis, un matin, une voiture s'arrêta dans
la cour ; un homme grave, à la tenue sévère, en des-
cendit et demanda Mme Darin ; comme elle était à
l'église, il se promena dans le parc en l'attendant.
Au détour d'une allée, il rencontra Gabrielle qui
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 17
causait avec le curé; les ayant abordés, il les salua,
et s'adressant à la jeune fille :
— C'est à Mlle Darin, sans doute, que j'ai l'hon-
neur de parler, dit-il.
Elle s'inclina : — Oui Monsieur, répondit-elle.
L'étranger regarda Gabrielle ; une impression de
tristesse et de pitié passa sur ses traits ; il continua :
— Je suis le juge de paix, et j'avais quelques ren-
seignements à demander à Madame votre mère pour
la composition du conseil de famille ; elle est absente
en ce moment, m'a-t-on dit.
— Mon Dieu, Monsieur, reprit vivement Gabrielle,
ma mère est dans un tel état de chagrin, que tout ce
qui lui rappelle la perte si récente que nous avons
faite, peut lui causer une émotion douloureuse. Ne
me serait-il pas possible de la remplacer?
Le juge de paix réfléchit :
— Si Monsieur le curé, dit-il, veut bien m'accor-
der un moment d'entretien chez lui, peut-être pour-
rais-je épargner à Mme Darin une visite pénible.
— Je suis à vos ordres, Monsieur, dit le prêtre.
Ils s'inclinèrent tous deux devant Gabrielle, et s'éloi-
gnèrent.
Le magistrat ne revint plus ; mais le soir, le prê-
tre faisait prier Gabrielle de se rendre seule au près-
bytère, et là, le coeur gros de larmes, il lui apprit le
nouveau malheur qui la frappait encore : M. Darin
mourait ruiné !..
Lorsqu'il aurait pu vivre heureux dans une aisance
18 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
modeste, la soif de l'or l'avait saisi. Depuis plusieurs
mois, il pressentait sa ruine et l'inquiétude, ame-
nant de longues insomnies, avait brûlé son sang et
usé sa santé. Pourtant, il avait su cacher à tous ses
cruelles angoisses. A Paris, un dernier coup de
Bourse avait achevé sa ruine et le chagrin l'avait
tué.
Dans un des derniers instants lucides laissés par
la fièvre, il avait écrit à sa fille. Gabrielle ; cette let-
tre, le juge de paix l'avait remise au curé, et ce fut
près de lui, soutenue par sa douce parole, que la
jeune fille put lire le suprême adieu du mourant.
« Ma fille, avait-il écrit, je sens que je vais mou-
rir, et c'est à toi que je confie ta mère et ta soeur.
J'ai voulu vous faire riches et je vous laisse la mi-
sère... Ne me blâme pas si j'ai eu pour mes enfants
une ambition qui ne m'eut jamais tenté pour moi-
même. Tu trouveras dans mon secrétaire une somme
de quinze mille francs ; prends-la sans crainte, elle
est bien'à vous, car c'est tout ce qui me reste du petit
patrimoine de ta mère.
Plus tard, si par ton courage et ton travail tu
triomphes de la misère, tu seras libre de la donner à
mes créanciers. Mais, d'ici là, songe que ta mère ne
peut pas demander l'aumône et que tu dois respecter
ma dernière volonté. »
En rentrant chez elle, Gabrielle ne se sentit pas le
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 19
courage d'annoncer à sa mère la terrible vérité; elle
attendit. Quelques jours s'écoulèrent et la nouvelle
de la ruine de M. Darin se répandit bien vite. La
jeune fille le sut ; d'accord avec le curé, elle résolut
d'éloigner sa mère et celui-ci amena doucement
Mme Darin à entreprendre un voyage que la santé de
ses enfants rendait, lui disait-on, nécessaire.
Un matin, elle quitta cette maison qui n'était déjà
plus la sienne, et gagna la station du chemin de fer;
aucun soupçon ne lui était venu ; cependant, au mo-
ment où sa voiture passait devant l'usine, un ouvrier,
celui de tous qu'elle avait le plus comblé de ses bien-
faits, murmura avec insolence :
— Bon voyage, femme de banqueroutier.
Mme Darin éprouva comme une commotion élec-
trique :
— Que dit cet homme, s'écria-t-elle ?
Gabrielle, très-pâle, mais souriant avec dédain,
répondit de son ton le plus naturel :
— Ne voyez-vous pas qu'il est ivre ?
Le soir, on était à Paris. Pendant deux jours,
Mme Darin put croire que ce voyage n'avait d'autre
but que de la distraire, mais un matin, ayant appris
par Sophie que Gabrielle avait congédié la femme de
chambre et qu'elle était sortie seule en voiture, elle.
eut le pressentiment de leur malheur. Inquiète et
penchée sur la fenêtre, elle attendit Gabrielle. Enfin,
vers midi, elle la vit revenir. Le fiacre qui l'avait
20 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
ramenée stationna à la porte de l'hôtel et la jeune
fille monta près de sa mère.
Celle-ci l'attendait.
— Que se passe-t-il, et d'où viens-tu? demanda-
t-elle d'une voix tremblante.
Gabrielle lui montra le domestique qui s'avançait
pour enlever les malles et dit tout bas :
— Ma bonne mère, du courage, pas un mot ici.
Le fiacre partit, Gabrielle laissa tomber sa tête sur
l'épaule de sa mère et fondit en larmes. A toutes les
questions, elle ne pouvait que faire appel à son cou-
rage.
On s'arrêta au n° 53 de la rue Mazarine.
— C'est ici, murmura Gabrielle.
La maison était vieille et noire ; dans le fond d'un
couloir, le concierge réparait d'anciennes bottes ; il
tendit sans rien dire une clef à la jeune fille; on
monta deux étages.
— Entrons, dit Gabrielle en ouvrant une porté,
nous voici chez nous.
— Chez nous ! répéta Mme Darin en se laissant
tomber sur un vieux fauteuil garni de velours usé.
— Oui, chez nous, reprit Gabrielle en l'embras-
sant, et l'appartement n'est-il pas convenable pour
des gens ruinés ?
— Ruinés ! s'écria Mme Darin; je l'avais deviné...
Oh! mes pauvres enfants, mes pauvres enfants !
Sophie avait couru tout visiter ; l'inspection n'avait
LES ÉCHELONS DIFFICILES. .21
pas été longue : une cuisine borgne et trois petites
chambres, c'était tout.
— Que c'est laid, dit-elle en revenant.
Elle allait continuer, Gabrielle l'arrêta en lui mon-
trant leur mère.
— Qu allons-nous devenir, répétait Mme Darin, en
se tordant les mains avec désespoir.
—Nous travaillerons, lui dit doucement Gabrielle.
Mme Darin la regarda ; en la voyant si calme, elle
comprit tout ce qu'il y avait de vrai courage et de
force de volonté dans son enfant.
— Oh! ma fille, murmura-t-elle en l'enlaçant
dans ses bras, combien je t'aime... je veux, être aussi
résignée que toi.
III
Les événements de ces derniers temps avaient eu
un triste retentissement dans la maison du Coudray.
Les mauvaises nouvelles s'apprennent toujours vite,
aussi Georges et sa mère avaient-ils été des premiers
informés de la déconfiture de M. Darin.
Georges était trop jeune et trop amoureux pour
renoncer au. mariage dont il caressait l'espérance ;
mais pour madame du Goudray, la position était bien
changée : Gabrielle, sans dot, devenait un parti dé-
plorable auquel il ne fallait plus songer. Aussi, dans
la crainte qu'une démarche même de simple poli-
tesse, n'eût une signification fâcheuse pour son fils,
elle s'abstint de retourner à l'usine.
Georges n'était pas de ces natures qui savent avoir
une volonté ; sa mère le connaissait et ne craignait
pas de résistance. Cependant lorsqu'elle annonça à
son fils que le désastre qui enlevait à Gabrielle sa for-
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 23
tune ne permettait plus de songer à ce mariage, il
eut un tel désespoir que le coeur de Mme du Coudray
s'attendrit. Il pria, il supplia, et dans un moment
d'élan irréfléchi, elle promit de demander la main de
Gabrielle. Mais presque aussitôt elle se repentit.
Quelle charge un pareil mariage ne serait-il pas
pour elle ! Si seulement la jeune fille était orpheline !
Mais il faudrait venir en aide à sa mère et à sa soeur.
Et s'il survenait des enfants, comment sa modeste
fortune subviendrait-elle à tant de frais? Pourtant
elle avait promis... Elle chercha donc le moyen d'é-
luder sa promesse.
Elle s'était engagée à écrire à Mme Darin : elle le
fit; Georges lut la lettre et fut heureux, seulement,
tandis qu'il allait prévenir le domestique qui devait la
porter à l'usine, Mme du Goudray écrivit à la hâte ce
simple post-scriptum :
« Dans le cas où ma demande en mariage serait
« agréée, j'aurais le regret de ne pouvoir vous pro-
« poser d'habiter même momentanément avec nous.
« Notre fortune trop modeste ne nous permettrait
« pas ce bonheur. »
Ceci se passait la veille du jour où Mme Darin de-
vait quitter l'usine ; le domestique porta la lettre et ce
fut Gabrielle qui la reçut. Sans pressentir ce qu'elle
pouvait contenir, elle pensa que quelqu'allusion au
désastre de leur fortune devait y être faite et éclairer
24 LES ÉCHELONS DIFFICILES. »
sa mère sur des événements qu'il fallait encore lui
cacher. N'osant l'ouvrir cependant, elle courut au
presbytère la porter au vieux prêtre devenu son
unique ami. Il approuva les motifs qui l'engagaient
à. ne point la remettre à sa mère et lui permit d'en
rompre le cachet.
Ce que dut éprouver à la lecture des premières
lignes ce coeur si gonflé de tristesses, nous ne sau-
riens le dire. Il fallait qu'elle fût réellement aimée
pour qu'on vint à elle dans un pareil moment;
Georges grandit dans son esprit à l'égal d'un héros
de roman ; elle eût voulu être près de Mme du Gou-
dray pour la serrer dans ses bras... Mais en arrivant
à la fin de la lettre, le post-scriptum lui fit mal :
On éloignerait sa mère et sa soeur ! Que devien-
draient-elles ? Qui les aiderait à vivre? Pouvait-elle
les abandonner, et d'ailleurs ne lui faisait-on pas
sentir à elle-même sa pauvreté... Elle était fière...
En un instant sa résolution fut prise.
Le curé cependant l'engagea à réfléchir... Quelle
allait être son existence à Paris? Bien que sa mère et
sa soeur fussent forcément éloignées d'elle, il lui se-
rait possible de les secourir.
—Jamais, s'écria Gabrielle ! ce serait le pain des
autres que je leur donnerais, et ce pain, il me faudrait
le mendier ou le voler.
Le vieillard lui donna sa bénédiction :
—Dieu vous garde, noble enfant, lui dit-il avec des
larmes plein les yeux.
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 25
Le domestique attendait la réponse, Gabrielle écri-
vit ces quelques lignes :
— « Madame, je prie Dieu qu'il vous récompense
« pour votre généreuse pensée ; ma mère est trop
« accablée par son malheur pour pouvoir vous ré-
« poudre, et c'est moi qui viens vous dire que nous
« garderons toujours une reconnaissance infime pour
« les nobles coeurs qui nous ont aimés dans l'infor-
« tune. Mais il est des fardeaux si lourds qu'il faut
« savoir les porter seul. Que M. Georges me par-
<< donne si je ne puis accueillir l'offre que me fait
« son bon et noble coeur; j'en suis profondément
« touchée, et je le prie de croire, ainsi que vous,
« madame, que je m'en souviendrai toujours. »
En recevant ce billet, qui témoignait d'une iné-
branlable résolution, MmE du Coudray fut tout à la
fois satisfaite et blessée ; si elle se réjouissait que ce
mariage fût impossible, il lui semblait cependant
offensant que le refus vînt d'une jeune fille pauvre
qui aurait dû être trop heureuse d'accepter. Pour
Georges, il ne put aussi vite renoncer à une espé-
rance qui lui était chère; on se fait si facilement
illusion sur les sentiments qu'on inspire, qu'il s'était
cru aimé de Gabrielle ; il se promit donc de la revoir,
de lui parler, persuadé qu'il aurait auprès d'elle cette
éloquence de l'amour la plus persuasive de toutes. Dès
le lendemain matin, il partit à pied pour l'usine.
à 2
LES ÉCHELONS DIFFICÏLES.
Mais lorsqu'il en approchait, la voiture de Mme Da-
rin passait sur la route se dirigeant vers la gare ; il
la reconnut. L'idée ne lui vint pas d'un départ défi-
nitif, pourtant, l'inquiétude le prit, et il hâta le pas
vers l'usine; là, il apprit que Mme Darin était partie
pour Paris et ne reviendrait plus.
A dater de ce jour, il devint triste, sombre, facile-
ment irritable. Sa mère se disait en elle-même que
cette_crise passerait; pourtant, après un mois, lorsque
au nom des créanciers on eut vendu la maison, les
terres, les bois et les usines de M. Darin, Georges
se décida à partir pour Paris. S'il avait vainement
demandé le lieu de la retraite de Gabrielle, il ne met-
tait cependant pas en doute qu'il ne parvînt à ren-
contrer celle qu'il aimait toujours. Mais craignant
l'opposition de sa mère à son projet, il dissimula son
départ et quitta la maison en fugitif. Arrivé à Paris,
il passa de longs jours à parcourir les rues, s'aperce-
vant de plus en plus qu'il était dans un labyrinthe et
que le fil d'Ariane lui manquait.
Après d'inutiles promenades dans les quartiers
neufs ou vieux, Georges ne savait plus à quel parti
s'arrêter. Fallait-il rester à Paris? devait-il retourner
chez lui? S'il est des natures qui se raidissent contre
les difficultés, il en est d'autres, et c'est le plus grand
nombre, qui s'arrêtent devant les obstacles. La per-
sévérance est un combat, et. Georges manquait de'
cette force morale qui fait marcher droit au but.
Mme du Goudray, à laquelle il avait écrit pour
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 27
s'excuser de son départ, s'était bien gardée de se
montrer irritée. Dans ses lettres, elle semblait s'in-
téresser à ses recherches, et s'affliger de son chagrin,
•mais en même temps elle lui faisait entendre qu'il
sacrifiait son repos présent et son bonheur à venir à.
une femme qui ne l'avait certainement jamais aimé»
Ne savait-il pas que le refus était venu de Gabrielle,
et pouvait-il être admissible qu'elle eût renoncé à
une alliance avantageuse si son coeur l'y eût poussée ?
Peu à peu elle insinua que cette jeune fille, un peu
romanesque, avait pu caresser quelque doux rêve qui
leur était inconnu. Tout en piquant la jalousie du
jeune homme, elle amenait le découragement, et le
désaffectionnait aussi de Gabrielle. D'ailleurs Georges
perdait chaque jour davantage l'espérance de la ren-
contrer, et peut-être allait-il se décider à retourner à
la campagne, lorsqu'un matin on frappa à sa porte.
Ayant ouvert, il se trouva en face d'un homme d'une
trentaine d'années qui le toisa d'un rapide regard.
La première pensée de Georges fut que ce visiteur,
inconnu s'était trompé de porte, mais celui-ci lui dit
aussitôt.
— N'est-ce pas à M. Georges du Goudray que j'ai
l'avantage de parler?
— A lui-même, répondit Georges, un peu inti-
midé.
— Je suis enchanté de faire votre connaissance,
reprit l'étranger qui entra dans la chambre; et comme
Georges le regardait avec surprise, il continua : per-
28 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
mettez-moi de vous faire un reproche, vous êtes à
Paris depuis* plus d'un mois et vous ne frappez
même pas à la porte des amis de votre famille.
Mme votre mère ne vous a-t-elle pas dit qu'il existait,
rue Saint-Dominique, un ancien compagnon d'armes
de votre père, un vieux de la vieille, qui a l'avantage
d'avoir un fils, ancien maréchal-des-logis de chas-
seurs d'Afrique, lequel a l'honneur de se présenter
devant vous.
— Vous seriez M. Scipion Vincesselaire ? demanda
Georges.
'— A moins que je ne sois son ombre, vous l'avez
dit. Madame votre mère nous avait annoncé votre
visite, et comme, à l'exemple de soeur Anne, j'atten-
dais sans rien voir venir, j'ai pris le parti d'aller au
devant de vous ?
— Je suis vraiment confus, commença Georges...
— Pas de façons entre nous; interrompit Scipion;
vous n'êtes pas venu nous voir parce que vous aviez
autre chose à faire. A Paris, on entasse les projets
sur les bonnes intentions, si bien qu'on finit par
ne plus s'y reconnaître. Je ne vous dérange pas ce
matin?
— En aucune façon.
— Vous n'auriez pas quelque partie fine au milieu
de laquelle je tomberais comme un inconvénient?
— Je suis ravi, au contraire.
— Ainsi, cher monsieur, si je vous proposais de
finir votre toilette et de venir déjeuner chez le
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 29
colonel Vincesselaire, mon excellent père, vous
accepteriez?
— De grand coeur.
— Hâtez-vous donc, dit Scipion en riant, car chez
les vieux militaires on est d'une exactitude rigou-
reuse; il faut être à table sitôt que les côtelettes arri-
vent. Elles n'attendent pas.
Georges finit rapidement de s'habiller; heureux de
ne plus être seul et comme perdu dans Paris, et d'ail-
leurs mis à l'aise par l'air ouvert et les manières un
peu sans gêne de son compagnon.
IV.
M. Scipion Vincesselaire ne ressemblait en rien
aux jeunes efféminés qui hantent le boulevard.
Grand, taillé en hercule, avec une tournure distin-
guée, il rappelait le type aristocratique et hardi des
mousquetaires. Son front élevé, ses yeux noirs et
brillants, sa lèvre mince et relevée où passait par
instant un dédaigneux sourire, donnaient à sa physio-
nomie une expression hautaine. Son regard d'ordi-
naire animé prenait, par instant, une fixité froide ;
on y lisait une volonté ferme aussi bien qu'une na-
ture ardente.
Sans croyances religieuses, sans éducation de fa-
mille, sorti des bancs de l'Université pour entrer
comme soldat dans un régiment, il ne connaissait
d'autre devoirs que ceux que la loi impose et d'autre
règle de conduite que le triste axiome, du matéria-
lisme : user, sans scrupule, des femmes pour le plai-
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 31
sir. Galant homme du reste, mais ne s'étant jamais
demandé comment une société pourrait vivre sans
principes de morale et sans Dieu.
Engagé volontaire, il avait, après quatre ans de
services, quitté le régiment avec les galons de maré-
chal-des-logis. Ce commencement de bâton de maré-
chal suffisait, avait-il dit, à son ambition ; il était
revenu chez son père dont il faisait l'orgueil, car
c'était en vérité un homme charmant dans le
monde.
Le colonel Vincesselaire avait rapporté de Russie
de douloureux rhumatismes qui l'avaient cloué, à
demi paralysé, sur une chaise longue. C'était un
vieillard affable, courageux et résigné à ses souffran-
ces. Ne vivant plus pour lui-même, il avait donné
tout son coeur aux deux êtres chéris qu'il confondait
dans une égale affection : sa femme et son fils. Le
dévouement de Mme Vincesselaire était absolu; sans
cesse près du paralytique, tantôt elle travaillait, tan-
tôt elle écoutait, pour la centième fois, le récit des
anciennes campagnes, toujours le sourire aux lèvres
et la douceur dans le regard. Le soir, elle jouait au
piquet ; ainsi finissait une journée qu'elle recommen-
çait le lendemain, sans que jamais un mouvement
qui trahît l'impatience ou l'ennui vînt plisser ce front
serein où se reflétaient toutes les vertus de la femme
chrétienne.
C'était là l'intérieur de famille dans lequel Georges,
du Goudray allait faire son entrée par une matinée
32 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
du mois de juillet. Il n'avait jamais vu le monde ; en
se sentant transplanté tout-à-coup dans un salon élé-
gamment meublé, devant ce vieillard paralysé dont
la figure amaigrie trahissait les souffrances, il ne put
se défendre d'un certain embarras. Mme Vincesse-
laire comprit la timidité du jeune homme, et de sa
voix douce où se révélait toute sa bonté, elle lui de-
manda des nouvelles de sa mère.
— Je suis enchanté de faire votre connaissance,
lui dit le colonel, de ce ton un peu rude que lui avait
donné l'habitude du commandement ; j'ai été au feu
avec votre père ; il a dû vous parler de moi.
Georges s'empressa de répondre que depuis long-
temps il connaissait le colonel de réputation, et,
comme dix heures sonnaient, Scipion poussa dans
la salle à manger le fauteuil à roulettes que son père
ne pouvait plus quitter.
— Vous voyez, dit le vieillard en souriant, je ne
voyage plus qu'en voiture.
Le colonel, enchanté d'avoir un nouvel auditeur,
raconta sa carrière militaire. Le déjeûner se prolon-
gea plus que de coutume. En rentrant au salon,
Scipion proposa à Georges un cigare et prit congé de
son père.
— Reviendras-tu dîner? lui demanda Mme Vinces-
selaire.
— Ne m'attendez pas, répondit Scipion, le temps
est beau, j'irai sans doute au bois avec des amis.
Mme Vincesselaire embrassa son fils.
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 33
— Amuse-toi, mon enfant, dit-elle à demi-voix,
mais ne te fatigue pas trop.
Quand les deux jeunes gens furent sortis, Scipion
dit à Georges :
— Vous venez de voir mon père et ma mère; en
deux mots je vais vous apprendre à les connaître :
lui, c'est un homme des anciens jours, un chevalier
sans peur et sans reproches; quant à ma mère, elle
me ferait croire aux anges.
Après le départ de son fils, Mme Vincesselaire re-
prit auprès de son mari sa place accoutumée.
— Pùis-je travailler, mon ami, demanda-t-elle, ou
préférez-vous que je fasse une lecture?
— Une lecture me plairait beaucoup ma chère
femme, répondit le colonel, je me sens un peu triste
et cela me distraira.
—Triste ! répéta Mme Vincesselaire en s'approchant
du colonel, et pourquoi?
—Je pense à Scipion, et la vie qu'il mène me préoc-
cupe.
— Elle est malheureusement celle de tous les jeu-
nes gens, reprit Mme Vincesselaire ; mais il a trente
ans et j'espère qu'il se mariera bientôt.
— Se marier ! répondit aussitôt le colonel, c'est
précisément là ce qui m'inquiète. Est-il réellement
mûr pour ce grand acte qui doit enchaîner l'homme
à la vie du devoir?
— Le devoir est facile quand on aime, murmura
Mme Vincesselaire en prenant la main de son mari...
34 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
— Bonne et chère compagne du vieux soldat, ré-
pondit le colonel avec des larmes dans les yeux, de
notre temps on aimait encore, mais maintenant on
spécule.
— Oh! reprit-elle avec un certain orgueil, Sci-
pion n'est pas de ce siècle, il ne tient pas à l'argent.
Le colonel sourit :
— Il est certain, dit-il, qu'il m'a prouvé un peu
trop quelquefois que dans ses mains l'or n'était
qu'une chimère, ce qui ne l'empêche pas d'avoir à
l'égard du mariage les opinions...
Mme Vincesselaire l'interrompit :
— Je le sais, et pourtant je me persuade qu'il épou-
serait volontiers votre nièce Hermance de la Tour-
nelle ; elle a de la fortune, mais Scipion pourrait sous
ce rapport avoir plus d'ambition.
— Seriez-vous contente de ce mariage ? demanda
le colonel.
— S'il devait rendre Scipion heureux, n'est-ce pas
tout ce que nous pouvons demander, mon ami?
— Oui, mais serait-il heureux?
— Qui vous en fait douter? elle est bien élevée et
gentille.
— Oui, elle joue du piano, se met fort bien, parle
des pièces nouvelles et des femmes à la mode ; elle
aime le bal et les promenades au bois. Elle a aussi
suivi les cours de la Sorbonne et connaît beaucoup
mieux que moi certaines combinaisons chimiques. Je
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 35
sais ce qu'il y a dans son esprit, mais son coeur le
connaissons-nous?
— Scipion lui apprendrait à aimer, observa Mme
Vincesselaire.
Le colonel secoua la tête.
— On n'enseigne pas ce qu'on ne sait pas, dit-il.
— Oh! mon ami, comme vous êtes sévère pour
notre enfant !
— Sévère, non, reprit le colonel ; je suis juste :
Scipion est de l'école nouvelle ; elle a banni le rêve
pour s'en tenir à la réalité ; la poésie pour ne garder
que la prose ; elle a fait de l'argent le but de la vie en
permettant à la vanité sotte de prendre le pas sur
toutes choses ; l'amour-propre alors a tué l'amour,
dont le plaisir brutal a pris la place, et dans les bou-
doirs où jadis les troubadours chantaient, on a vu
s'étaler à l'aise des gens faits pour être muletiers.
— Et vous croyez que Scipion?...
— Il n'aime rien que son plaisir, continua le co-
lonel.
— J'avais remarqué pourtant qu'il s'occupait
d'Hermance, observa Mme Vincesselaire.
— Coquetterie d'esprit de part et d'autre, ma chère
amie; il l'épousera peut-être, elle est assez riche
étant déjà jolie, pour qu'il se laisse tenter ; mais ma-
rié, il retournera à ses plaisirs.
— Mme Vincesselaire se pencha sur le fauteuil de
son mari et l'embrassa.
— Et le devoir ? dit-elle.
36 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
—Le devoir, ma chère amie, c'est comme l'amour,
une chose de notre vieux temps ; la jeune école a ré-
formé tout cela.
—Quel mal vous me faites, murmura Mme Vinces-
selaire, vous exagérez les travers de Scipion ; son
coeur est bon.
— Oui, il nous aime, et nous pleurera sincèrement
quand nous mourrons, répondit le colonel.
Sa femme eut un soupir de soulagement.
— Je savais bien, dit-elle, que tu ne croyais pas
notre enfant sec et sans coeur.
— Il a du coeur, ma chère, il en a beaucoup, mais
jusqu'alors il l'a laissé dormir.
— On l'éveillera quelque jour, reprit en-souriant
Mme Vincesselaire, et peut-être qu'Hermance...
—Sérieusement, ma chère Marguerite, vous croyez
à ce mariage?
— Et pourquoi non ?
— Il ne satisferait pas l'ambition de ma soeur.
Mme Vincesselaire se redressa avec fierté.
— Scipion est beau, dit-elle, intelligent ; il porte
noblement votre nom et le titre gagné par vous sur
les champs de bataille...
— Oui, Marguerite, mais on ne s'enrichit pas au
métier de soldat, et vos quinze mille francs de rente,
dont Scipion ne jouira qu'après nous, sont une bou-
chée de pain dans ce Paris qui dévore les millions.
Ah! si votre cousine, la chanoinesse de Beauchemm,
voulait assurer quelque chose au contrat...
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 37
Mme Vincesselaire soupira.
— Je l'espérais un peu, dit-elle, mais je me suis
aperçue que depuis quelque temps, mademoiselle de
Beauchemin parle de Scipion avec une certaine ai-
greur.
— Et vous n'êtes pas la seule pour l'avoir observé,
ma soeur l'a remarqué comme vous, je puis vous
l'assurer, et la bienveillance de cette dernière pour
mon fils s'en est ressentie.
A cet instant la porte du salon s'ouvrit et un do-
mestique annonça :
— Mme et Mlle de la Tournelle.
Le colonel mit un doigt sur sa bouche ; puis il
tendit la main à sa soeur et à sa nièce. On causa de
la maladie du vieillard et des nouvelles du jour.
Enfin, après une demi-heure de visite on se quitta.
— Ces dames ont été bien aimables, dit Mme Vin-
cesselaire.
—Je ne te contredirai pas, ma bonne Marguerite,
répondit le colonel en riant, mais en attendant que
nous commandions les violons de la noce, reprenons 1
l'histoire du Consulat et de l'Empire, nous en étions
restés hier à la bataille de Marengo.
V
En quittant le salon du colonel, Georges et Scipion
avaient passé les ponts pour gagner les boulevards.
—Après les nombreux combats auxquels vous venez
d'assister tout en déjeûnant, disait Scipion gaîment,
je vous ferai grâce de mes campagnes d'Afrique;
soyez à cet égard sans la moindre inquiétude, d'autant
plus que si vous êtes venu à Paris, c'est certainement
pour vous amuser et je ne voudrais pas vous faire
manquer le but du voyage. Qu'avez-vous fait depuis
plus d'un mois que vous êtes ici?
— Mais, répondit Georges avec hésitation, je me
suis promené.
— Pas davantage! on se promène partout. Vous
avez été au théâtre?
— Mon Dieu non.
- Alors vous avez visité quelques-uns de ces jar-
- LES ÉCHELONS DIFFICILES, 39
dins féeriques où la musique la plus provocante anime
la danse la plus accentuée.
— Je vous avoue que je n'ai rien vu de. tout
cela.
— Qu'êtes-vous donc venu faire à Paris, s'écria
Scipion en riant.
— Me distraire, murmura Georges.
— Oh! maintenant je comprends; vous avez eu
dans votre province un bon gros chagrin d'amour.
Heureux mortel! moi, je n'ai jamais pu être amou-
reux.
Les deux promeneurs venaient d'arriver à la hau-
teur de la rue Taitbout. Scipion remarqua que son
compagnon ne l'écoutait plus et regardait dans la
direction d'un omnibus qui, sur le signe d'une jeune
femme, venait de se mettre au pas. La jeune femme
sauta légèrement sur le marche-pied et disparut dans
la lourde voiture. Au même instant, Georges quittait
le bras de Scipion et faisait quelques pas en courant,
mais s'arrêtant tout à coup, il se retourna indécis et
paraissant confus de ce qu'il venait de faire. Pen-
dant ce temps l'omnibus s'éloignait rapidement et
Scipion rejoignait Georges en riant de tout son
coeur.
— Je vous y prends, lui dit-il; vous avez donc
ébauché une aventure dans ce Paris où vous pré-
tendez n'avoir rien fait depuis un mois? Elle est gen-
tille, cette sylphide. Où l'avez-vous rencontrée?
Serait-ce un mystère?
40 LES ECHELONS DIFFICILES,.
Géorges avait le coeur trop plein pour ne pas l'ou-
vrir tout entier; il raconta l'histoire de son premier
amour et comment il venait de reconnaître Ga-
brielle.
Scipion l'avait écouté attentivement.
— Je conçois fort bien, dit-il, que Mlle Gabrielle
ait besoin d'un protecteur ; vous avez de la fortune
et je ne vois pas pourquoi elle ne vous choisirait pas
de préférence à tout autre.
— Mais, murmura Georges, depuis qu'elle est
pauvre, je lui ai offert de l'épouser et elle a re-
fusé:
Scipion prit un air de stupéfaction comique...
— Eh êtes-vous bien sûr? demanda-t-il.
— Comment, si j'en suis sûr?-
—Oui, car je ne reviens pas de ce que vous me'
dites : tous avez eu l'idée d'épouser et on aurait
refusé? G'est bien beau de votre part et bien....
étrange de l'autre. Il faut alors que cette innocente
ait pensé faire une plus brillante fortune à Paris en
conservant sa liberté... Il y en a quelques-unes
auxquelles cela réussit et l'exemple est contagieux...
— Vous croiriez?...
— Je crois que cette femme n'est pas une sotte, et
que comme l'intérêt est le premier mobile de nos ac-
tions, elle aura consulté le sien. Entre nous, elle vous
a rendu'un grand service.
—Dites plutôt qu'elle m'a rendu malheureux !
— Que vous êtes jeune et que vous avez besoin de
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 41
vous frotter un peu au positivisme de Paris! Le ma-
riage, mon cher, est une affaire, l'amour est un plai-
sir; ce sont deux choses qu'il ne faut pas confondre
et surtout ne pas associer.
Tachez de retrouver votre Dulcinée, ne lui parlez
plus de mariage, contentez-vous de lui parler d'a-
mour; montrez-vous disposé à dévorer entre deux
lunes une cinquantaine de mille francs et vous serez
écouté.
— La retrouverai-je ?
Scipion sourit : — On trouye toujours quand on
cherche bien. — Georges était triste ; il continua :
— Si vous n'étiez pas aussi amoureux, je me met-
trais moi-même en quête ; mais je ne veux pas vous
rendre jaloux. Surtout rappelez-vous bien qu'on
peut aimer à en perdre la tête, mais qu'il ne faut
jamais épouser.
Il serra la main de son compagnon en lui faisant
promettre de le tenir au courant de ses amours.
Quant à Georges, il erra jusqu'au soir, examinant
toutes femmes, sondant du regard toutes les voitures ;
maintenant qu'il savait à n'en plus douter que Ga-
brielle était à Paris, il se reprenait à espérer ; et avec
l'espérance, son amour lui était revenu. Mais ni ce
jour-là, ni ceux qui suivirent, il ne devait pas la
rencontrer.
D'où venait-elle lorsqu'il l'avait aperçue avec sa
robe de laine noire et de gros cahiers sous le bras ?
D'un pensionnat de la rue Lafayette où pendant la
42 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
moitié de la journée elle donnait des leçons de piano.
Elle avait pris l'omnibus pour revenir plus vite près
de sa mère. Son coeur était content car elle venait de
toucher le prix de ses leçons du mois et en était toute
fière. Si le travail est une dure loi, il porte avec lui
cette compensation de donner à l'homme la plus
grande des satisfactions : celle de ne devoir qu'à lui-
même le bien-être de sa vie.
Le jour même où Gabrielle avait pris possession
de l'appartement de la rue Mazarine, tout avait été
réglé avec la plus stricte économie. Elle se serait fait
scrupule, de dépenser, sans une nécessité absolue,
la moindre partie dés quinze mille francs qui com-
posaient l'unique ressource de la famille, car dans sa
pensée, ils n'étaient qu'un dépôt qu'elle entendait
rendre aussitôt que possible aux créanciers de son
père.
Mme Darin prit la direction du ménage, et Gabrielle
chercha des leçons de piano.
Sept ans plus tôt, elle avait eu à Metz, pour maître
de musique, un homme distingué, mais original
comme un artiste qui, après avoir laissé passer la
plus belle partie de sa vie sans se servir de son talent,
s'était décidé, à cinquante ans, à venir à Paris.
Ayant été assez heureux pour faire représenter sur
un petit thâtre deux opérettes dont le public avait été
satisfait, il avait acquis, parmi les artistes, une po-
sition honorable. Resté célibataire par suite de son'
manque de fortune d'abord, et plus tard par goût, il
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 43
vivait largement du prix de ses leçons, de ses con-
certs et de ses oeuvres. Très-bien accueilli aux foyers
des théâtres, il s'était en outre, comme professeur,
créé d'excellentes relations dans le monde. Son nom
était Léon Morel; mais ses cheveux gris, son dos
légèrement voûté et surtout l'expression bienveillante
de sa physionomie, le faisaient appeler par ses cama-
rades et aussi par ses élèves, le Père Morel. Gabrielle
n'hésita pas à s'adresser à lui. Il accourut au premier
appel, lui procura bien vite quelques laçons parmi
ses élèves commençantes et parvint au bout d'un
mois à l'installer comme professeur dans un pen-
sionnat. Pour la jeune fille, c'était là presqu'une
fortune. Pourtant, pendant le premier été, il fallut
lutter souvent contre la gêne ; il fallut économiser
jusqu'aux courses en omnibus ; sortir dès le matin à
pied et courir bien vite au pensionnat. Georges n'eut
plus l'occasion de rencontrer Gabrielle.
Se lassant de ses recherches inutiles, il revint à la
fin d'août à la campagne, et reprit ses anciennes
habitudes de chasse ; mais sa mère s'aperçut bientôt
que le petit parc de la maison qu'avait habité Ga-
brielle était le but de toutes ses courses.
Il errait autour des murs et rapportait peu de gi-
bier. Elle ne pouvait donc douter que sa pensée ne
poursuivît encore quelque romanesque projet dont
elle redoutait le dénouement.
Pour le guérir, il lui sembla qu'il fallait le dis-
traire d'abord et l'amener peu à peu à consentir à
44 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
quelque mariage raisonnable qui lui ferait oublier le
passé.
Entreprendre un long voyage lui sourit d'abord ;
mais elle comprit bien vite que le mouvement du
corps ne suffirait pas à détourner les idées de son fils-
du rêve qu'il caressait toujours. Ce qu'il fallait, c'était
le tourbillon du monde; et Paris seul pouvait le
donner.
Cependant, s'établir à Paris présentait un danger ;
Georges pourrait y rencontrer Gabrielle.—Mais en y
réfléchissant, Mme du Coudray se demanda si le sé-
jour que son fils y avait fait au printemps sans la
retrouver ne donnait pas à penser qu'elle s'était reti-
rée en province. Et puis c'est surtout à Paris qu'elle
pourrait lancer son fils dans le monde, et lui assurer
un riche établissement. Elle prit donc son parti et.
sur la fin d'octobre quitta la campagne pour venir se
fixer rue de Grenelle. Georges la suivit avec joie ; il
espérait toujours.
VI.
Ce fut naturellement dans la famille Vincesselaire
que Mme du Coudray trouva ses premières relations.
Le colonel accueillit de son mieux la veuve de son
ancien compagnon d'armes et Mme Vincesselaire la
présenta aux parents et aux amis de son mari. Sci-
pion eut des complaisances pour Georges; mais la
différence de leurs goûts, de leur éducation et de
leur âge devait empêcher qu'il s'établît entre eux une
intimité et cette confiance qui crée l'amitié. Le ton
léger et sceptique avec lequel Scipion rappelait par-
fois le souvenir de Gabrielle, blessait Georges. Trop
timide pour s'en plaindre, il souffrait sans cesse et
éprouvait un véritable malaise devant le réalisme
brutal de ce parisien qui vivait dans cette atmosphère
malsaine où l'amour cesse d'être un sentiment pour
ne plus devenir qu'un vulgaire plaisir.
Dès son arrivée à Paris, Mme du Coudsay n'avait
46 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
eu qu'un but, découvrir une héritière et marier son
fils.
Aussi profita-t-elle des premiers plaisirs de l'hiver
pour le conduire dans le monde, et comme avec les
bals et les soirées, il semblait perdre peu à peu le
souvenir de Gabrielle, il lui parut que le moment
était venu de s'occuper d'un projet de mariage qui
devait combler ses désirs.
Mme Vincesselaire l'ayant mise en rapports avec sa
belle-soeur Mme de la Tournelle, elle avait tout aussi-
toi pensé qu'Hermance serait pour Georges un parti
très-convenable; mais au premier abord, elle avait
craint qu'un engagement de famille n'en eût fait la
fiancée de Scipion. En effet, celui-ci était aimable
pour Hermance qui, de son côté, adressait de gra-
cieux sourires à son cousin. Cependant la fortune
d'Hermance, plus encore que sa personne, tentait
Mme du Coudray, et elle se demanda si, en admettant
qu'il y eût quelque projet sous jeu, comme elle
n'était point dans la confidence, il n'était pas tout
simple qu'elle travaillât dans son propre intérêt.
Une jeune fille peut avoir plusieurs prétendants et
rester libre de choisir celui qui sait le mieux lui
plaire. Dans cette pensée, elle devint peu à peu
l'amie intime de Mme de la Tournelle, faisant en
même temps, par procuration, la cour à cette jeune
fille que Georges avait à peine entrevue.
Hermance de la Tournelle n'était pas une de ces
femmes qui passent inaperçues dans le monde. Son
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 47
teint pâle et pourtant éclatant, ses cheveux noirs, ses
grands yeux à demi voilés sous des cils épais, une
taille de guêpe et dans la démarche une certaine non-
chalance qui la faisait onduler comme un roseau,
frappaient tous ceux qui la rencontraient, maïs un
observateur attentif devinait bien vite, sous le ve-
lours de son regard, une volonté tenace et un carac-
tère emporté ; aussi, en mère habile, Mme de la Tour-
nelle ne manquait jamais de vanter sa douceur.
Sortie de pension à dix-huit ans, elle avait été dans
le monde ; là, les yeux baissés, mais l'oreille au
guet, elle avait, à trayers un voile, qui devenait cha-
que jour plus transparent, entrevu et deviné toutes
les faiblesses humaines. En fort peu de temps les
médisants lui avaient appris qu'une femme mariée
peut marcher la tête haute tout en gardant près d'elle
un ami de coeur ; l'ami était poétique, le mari ridi-
cule, la femme excusable.
D'un autre côté, si Hermance allait rarement au
théâtre, elle entendait du moins parler des pièces
nouvelles. On les discutait devant elle, et soit qu'on
blâmât ou qu'on approuvât cette théorie devenue de
mode de la réhabilitation des vertus faciles, il lui res-
tait forcément cette pensée qu'une femme peut ne
point aimer son mari; qu'une jeune fille peut se
trouver tout-à-coup devenir une mère sans qu'il
s'en suive pour elle ni si fâcheuse honte ni si terrible
péché.
Il en était résulté que le fruit défendu entrevu par
48 LES ÉCHELONS DIFFICILES.
elle sous les feuilles de l'arbre de la science, ne lui
semblait point contenir un poison mortel ; chaque
jour elle entendait dire qu'on pouvait y mordre et
vivre heureux ; c'est tout au plus s'il laissait une
tache sur là main qui l'avait cueilli, et encore n'était-
il pas impossible de l'effacer.
Hermance, du chef de son père mort depuis long-
temps, avait à elle trois cent mille francs en titres de
rente ; elle pouvait attendre de sa mère une fortune
à peu près égale, et cependant elle approchait de ses
vingt-quatre ans et n'était pas encore mariée. Après
avoir vu toutes ses amies de pension se disperser au
bras d'un mari, elle attendait encore ; les prétendants
ne lui avaient pas manqué, mais elle avait recom-
mencé la vieille histoire du héron de la fable.,
Mlle de la Tournelle en arrivait cependant à trou-
ver que l'heure de sa liberté se faisait trop attendre.
Elle regretta tour à tour le coupé d'un agent de
change qu'elle avait dédaigné, et la couronne d'un
marquis sans fortune. Gomme il ne se présentait plus
ni agent ni marquis, il lui sembla que Scipion avec
son titre de baron et les quinze mille francs de rente
que lui laisserait le colonel, serait encore un pis aller
convenable qu'il fallait se ménager.
Elle fut gracieuse pour lui, mais en restant assez
prévoyante pour ne pas s'engager par quelque parole
imprudente.
Elle lui accorda volontiers un regard, un sourire,
une légère pression de main, de ces riens enfin qui
LES ÉCHELONS DIFFICILES. 49
peuvent dire tant de choses, mais dont la trace dis-
paraît si vite qu'il est facile, au besoin, d'en perdre
le souvenir.
Quant à Mme de la Tournelle, après avoir rêvé pour
sa fille les plus brillants partis, elle la voyait avec
dépit approcher de l'âge où l'on appartient à sainte
Catherine, et bien que Scipion fût loin de satisfaire
son ambition, elle songeait sérieusement à lui.—S'il
avait moins de fortune qu'Hermance, l'héritage de
sa cousine la chanoinesse de Beauchemin pouvait un
jour le rendre millionnaire. Une simple promesse de
celle-ci eût bien vite donné à Scipion toutes les qua-
lités que l'on peut désirer d'un mari; mais bien que
Mme de la Tournelle eût plus d'une fois, essayé de
sonder les intentions de la vieille demoiselle, celle-
ci n'avait jamais rien laissé deviner de ses projets.
Mlle de Beauchemin, que nous rencontrerons bien-
tôt dans le cours de ce récit, était la cousine ger-
maine de Mme de Vincesselaire. Sous l'apparence de
la bonhomie, elle cachait une grande finesse ; ayant
gardé les idées et les habitudes du siècle dernier, elle
montrait peu de sympathie pour les innovations du
nôtre; simple avec dignité, affable en conservant de
grandes manières, le sans gêne de la jeunesse la
blessait profondément.
Elle avait été jolie, et les hommages ne lui avaient
pas fait défaut. Orpheline très-jeune et sans fortune,
elle avait été recueillie par un oncle célibataire qui
l'avait mise à la tête de sa maison. Il lui avait promis