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Les ennuis d'un métromane : poëme ; suivi de poésies diverses / par François-Alexandre Beau

De
123 pages
Guichard (Digne). 1804. 126 p. ; 19 cm.
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LES ENNUIS
D'UN
MÉTROMANE.
POËME.
SUIVI DE POESIES DIVERSES.
Par François- Alexandre BEAU.
Vous, qui voulez parler le langage der Dieux,
Reléguez votre Muse en de paisibles lieux
Le tumulte réprime une noble manie;
Le silence produit élève le génie.
A DIGNE,
CHEZ GUICHARD, IMPRIMEUR
DE LA PRÉFECXUIIE.
AN ia- 1804, -̃̃

IL faut, dit-on, une préface an plus petit
ouvrage; non pour le rendre intelligible,
mais parce que c'est la mode. Cependant
quoi de plus ennuyeux j'ai souvent dé-
daigné une bonne production pour ne
pas consacrer des instans précieux, à la
lecture d'une préface, qui me prouvait,
par sa longueur, combien elle était né-
cessaire. Enfin c'est l'usage suivons le;
mais ne soyons point prolixe.
J'avais fait à St-Domingue une brillantes
fortune l'insurrection des Noirs m'eri
dépouiller et je fuis un pays où j'aurais
infailliblement perdu la vie. La ville de'
France qui m'avait vu naître aux envi-/1
rons de laquelle est situé le patrimoine
de mes pères, fut celle que je choisis pour
ma résidence elle est le siège d'une
Préfecture.
̃JJn règne affreux pesait sur la France
Plusieurs partis la divisaient pour n'en
embrasser aucun, je me séquestrai de la
société. J'avais entrepris à St-Domingue
de décrire les malheurs des Colons; dans
ma retraite je cherchai à remplir la tache
que je m'étais imposée mais ne pouvant,
sans danger, publier mes mémoires, dans
un temps où la France semblait applaudir
au triomphe des noirs, et desirant d'aIL
leurs me faire un nom dans la poësie
j'abjurai l'histoire pour me lancer dans
cette carrière pénible.
Depuis-lors plus de tranquillité pom
moi. Je cherche nuit et jour à compasser
des mots, à accorder la rime et la raison
mais le bruit inconcevable qui règne au-
tour de mon logement, m'empêche d'en--
cadrer les uns, de réconcilier les autres,
et de cultiver la poësie avec quelque
succès.
Si j'avais été de nouveau favorisé.de
la fortune., j'aurais fixé ma demeure dans
jialieu calme et solitaire, tant j'ai le désir,
A 3
de briller au parnasse hélas peine si
mes revenus suffisent à mes premiers be-
soins ainsi, je suis forcé d'habiter la
ville où l'héritage de mes pères m'a con-
duit. Pourquoi est-elle des plus bruyantes,
des plus détestables de la France? c'est
ce que mon poëme vous apprendra, si
vous voulez bien, cher lecteur, y jetter
nn coup d'oeil.
A4
LES ENNUIS
D'UN M ET ROM ANE.
POEME.
A qui dois-je, grand Dieu! cette ardente manie,
Cette soif de rimer qui tourmente ma vie ?.
Quel démon me possède et, pour de faux attraits,
Me fait fuir, jeune encor, un monde que j'aimais?..
C'est du sort ennemi la rigueur inflexible
Qui m'à fait contracter ce penchant invincible.
Oui. lui seul qui, naguère en un climat lointain,
Armant contre le blanc le féroce africain,
Me ravit, en un jour, mes biens et mon amante;
Qui jusque dans ma fuite, en sa rage écumante
Submergeant mon vaisseau près d'aborder auport
Eût terminé mes jours par une affreuse mort,
Si, par pitié, Neptune à la fureur de l'onde,
N'avaitsoustraitmabarque errante et-vagabondeg
Lui seul, quand de ses coups le cruel souvenirr,
S'effaçait de mon coeur; que d'un doux avenir.
(8)
'Je concevais l'espoir, m'inspira dans sa haine
Le desir orgueilleux d'aborder l'hipocrenne.
'Avant ce vain desir humble dans mes élans
Loin du vallon sacré j'exerçais mes talens
Des malheureux colons, victimes de la rage
D'un peuple d'assassins, d'un peuple antropo-
phage
De ma patrie en deuil je retracais les maux
L'horreur et la pitié dirigeant mes pinceaux,
Dans un cercle d'amis, crédules ou sceptiques,
On arrosait de pleurs mes tableaux énergiques
Ainsi je me plaisais à peindre mes malheurs
TI est doux d'émouvoir d'attendrir ses lecteurs.
Plus de charme aujourd'hui; la passion bizarre
De briller au permesse et m'abuse et m'égare
Sans relâche obsédé par cet ardent desir
Au printemps de mes jours je me vois dépérir;
'Ainsi que le repos la santé m'est ravie
Et je cours à grands pas au terme de ma vie.
» Pourquoi, me dira-t-on, le talent de rimer
s Qui flatte un écrivain ne peut-il vous charmer?
» Auriez-vous de Phébus encouru la disgrace ?
x Vous disputerait-il les honneurs du parnasse ? »
Je puis de l'art des vers n'atteignant la hauteur,
N'être encore àsesyeux qu'un médiocre Auteur;
Mais docile à ses lois pour la rime sévère
(9)
Jusqu'ici je n'ai point mérité sa colère,
Et sans le bruit affreux que le destin jaloux
Autour de mon asile excite en son courroux
Donnant un libre essor à ma verve enflammée,
Mes vers pourraient prétendre à quelque
renommée.
De mon profond ennui de ma bizarre hu-
meur,
De ma santé débile accusez la rumeur.
En un paisible lieu, l'aimable poësie,
De quelques doux momens parsemerait ma vie
Au milieu du fracas, de ma muse forgueil
M'abreuve d'amertume et me plonge au cercueil.
Ah maudit soit l'instant ou le sort en furie
Au commerce des Dieux consacra mon génie
Dans un séjour bruyant, ce commercertoujours,
De celui qui s'y livre abrégera les jours.
Du moins si la fortune, à mes voeux plus propice,
Prenait en ma faveur quelque aimable caprice;
En un lieu plus paisible, au gré de mes désirs
J'irais l'art des vers consacrer mes loisirs.
Vain espoir la cruelle, à mes desirs contraire
Loin de la soulager se rit de ma misère
Quand te lasseras-tu, destin trop rigoureux
De me rendre la vie un fardeau douloureux
Ainsi que le roseau que désole l'orage
( 10
Serai-je constamment victime de ta rage ?
Si tu dois de malheurs m'accabler à jamais
Laisse moi, pour le moins versifier en paix
Cultivant ce talent, au sein de findigence,
Je regretterais peu mon ancienne opulence.
Inutile prière. auteur infortuné
A périr sous ses coups te voila condamné.
Avant de succomber entonnons la satire
Que dès ce jour ma muse au penchant de médire
Se livre sans remords. Je la vois hésiter
Dans ce nouveau sentier qui peut l'épouvanter?
Serait-ce donc un crime, en mon malheur ex-
trême,
D'exhaler ma colère en un mordant poëme ?
Non. Mais pour imiter Despreaux avec fruit
Et donner dans son genre au public un écrit,
Que le censeur sans tort ne critique ou dédaigne,
Il me faut un asile où le silence règne
Lh comment le trouver dans ces bizarres lieux
Où me fixe à jamais le sort injurieux ?
A toute heure du jour, dans les ténèbres même
Au-dedans au-dehors éclate un bruit extrême.
Ainsi, dans un tel lieu le meilleur écrivain,
A son noble penchant se livrerait envain,
S'il ne voulait offrir d'un volcan d'un orage,
D'un siège, d'un combat la ressemblante image.
( TI )
Je venais cependant, par le hazard conduit,
De trouver un asile impénétrable au bruit.
'En hyver, le soleil, en dorant mes croisées
M'échauffait m'inspirait de sublimes pensées
J'avais de prés rians, de vergers précieux,
De ruisseaux argentés l'aspect délicieux
Je,voyais dans les eaux se jouer les nayades,
Dans de rians bosquets folâtrer les dryades
Mais à peine fixé dans ce charmant rédnit,
Un premier Magistrat arrive et l'on m'instruit
Que l'hôtel renfermant mon nouveau dornicile,
A ce fonctionnaire est offert par la ville.
Je crie à l'injustice et fais valoir mes droits;
On ne m'écoute point on transgressé les lois.
Bien plus, aux environs d'un bruyante place
On prétend réléguer un amant du parnasse.
J'observe vainement qu'en ce maudit quartier,
Le bruit m'empêchera d'exercer mon métier;
La police joignant le sarcasme finsulte,
Ordonne qu'on me loge au milieu du tumulte.
A cet ordre vexant, je furete par-tout
Nulle part je ne trouve un logis à mon goût
La cherté des loyers m'éloigne de la ville;
Aux faubourgs, les maisons des hibous sontl'asile.
Mes recherches sans fruit, je dois me résigner;
J'accepte le local qu'on veut bien m'assigner;
(12)
Un curieux pourrait le trouver agréable;
Pour un littérateur il est inhabitable.
Aux cafés, près deLlà l'un sur l'autre entassés,
Les oisifs, les joueurs accourent empressés
Les uns pour exhaler leur humeur satirique
De la veille et du jour débiter la chronique
Les autres pour livrer leur fortune au hazard
Autour d'un tapis vert, d'un trictrac, d'un billard.
Les spectateurs bientôt, remplissant les portiques
Animent les joueurs agacent les critiques
Les uns peu fortunés, les autres contredits
Soudain de toutes parts s'échauffent les esprits.
Au hazard le joueur adressant sa complainte
Gémit d'en éprouver la rigoureuse atteinte
Et jure qu'à jamais il renonce aux tripots,
Pour conserver son or sa santé, son repos.
Le critique, avec feu, soutient ce qu'il avance
Et taxe l'auditeur d'une sotte arrogance
Si, de son persiflage et de ses vains discours,
Il se garde par fois d'interrompre le cours.
Ces cercles néanmoins, d'oisifs en controverse
De joueurs maudfssant la fortune perverse
Que forment, chaque jour, deux vices capitaux,
Concourent faiblement à troubler mon repos
Et si d'un plus grand bruit ma nouvelle demeure
N'était, pour mes péchés, assiégée à toute heure,
J'eus souscrit sans, murmure au vœu de la cité
Mais le destin, jaloux de ma tranquillité, *-•
M'assignant un local qu'environnent les salles
De justice, d'encans d'armes, de bals leu
halles,
Les spectacles bicètre, un maudit cabaret,
L'église le lycée et la maison d'arrêt
Je n'ai pu sans humeur, n'en déplaise à la ville,
Echanger mon logis contre un tel domicilie.
Que n'endure-je point, que ne souffre-je pas
Sur cette place où règne un éternel fracas
Est-ce jour de marché ? grand Dieu qu'elle
cohue
Par des cris discordans ma cervelle est fendue.'
Là, c'est Fane qui braît le cheval qui hennit
Ici, le veau qui pleure et le bœuf qui mugit;
Le mesureur public criant à pleine gorge
La valeur du millet, du froment et de l'orge.
Là c'est le bélement des chevreaux, des moi-
tons
Ici le cri des porcs des canards, des dindons;
Plus loin, le bijoutier, en boutique ambulante,
Fixe des curieux la foule turbulente
Mais soit pour rehausser le prix de ses bijoux,.
Engager les chalands écarter les filoux
0a la voit, sans relâche, autour de sa barraqug
( M )
Ailleurs j'entens l'ivrogne en d'ambulant
;bouchons
Pour témoigner sa joie épuiser ses poumons
Par-tout, les portes-faix agacer les poissardes»
Qui, naturellement insolentes, criardes
D'un geste, d'un seul mot s'échauffant sans raison,
Les poings sur les côtés répandent à foison.
Dans leurs discours bruyans, l'insulte l'ironie
Et vexent le public par leur sotte manie.
Souvent le charretier hargneux, rustre, insolent
Dispute le passage au cocher pétulant.
A conserver le pas que l'un s'opiniâtre,
On les voit se heurter, s'insulter et se battre s
Le cocher de son siège, agite envain son fouet,
Le charretier l'atteint, le saisit s^. collet;
Mais le guet réprimant la fureur qui l'égaré
Délivre le cocher termine la bagarre.
Je puis me dispenser de dépeindre le bruit
Que les voitures font et le jour et la nuit
Aux quartiers mal pavés leurs mouvement
rapides
Ébranlent les maisons même les plus solides*
Les supots de Thémis, réunis au barreau,
Dé leurs bruyans débats me troublent le cerveau;
Qu'ils élèvent la voix pour sauver l'inaocenee^
<i5)
Au malheur, à l'erreur réclamer Indulgence.
Ou faire condamner un perfide assassin,
De m'en entretenir je n'ai point le dessein;
Non plus que des affronts qu'un témoin véritable,
Reçoit, sans murmurer, d'un prévenu coupable,
Ni des discussions, des débats virulens
;Entre l'accusateur, et l'accusé présens
Mon cœur est pénétré des plaintes qu'à toute
heure
Le prisonnier exhale en sa sombre demeure.
Là, certain de son sort, le coupable frémit
Pendant que l'innocent souffre, espère et gémit.
Celui-ci de l'erreur est la triste victime
L'autre doit ses remords, ses tourmens à son
crime.
Pour l'homme sans reproche, ah qu'il est dow.
loureux
De partager long-temps les fers du malheureux
Tribunaux, hâtez-vous de punir les coupables
Puisqu'à la liberté vos arrêts équitables
Doivent rendre plutôt l'innocent détenu
Dans un séjour affreux trop long-temps retenurt
D'en sortir triomphant s'il perdait l'espérance
Vous feriez son malheur par votre négligence.
Qu'on ne me blâme point de ma digression i
$ou un règue terrible elle était de saison.
(i6)
Mais que dis-je ? on trouvait, en ce tems déplo-
rable,
Le brigand, innocent l'honnête homme cou-
pable
Qu'eut produit ma pitié près de tels assassins.,
Sinon de provoquer leurs arrêts inhumains ?.
Aujourd'hui la justice a repris son empire;
Si, dans de noirs cachots l'innocence soupire,
Elle est bientôt rendue à la société
Le crime seul languit dans la captivité.
Toi, qui tiens des partis la rage concentrée
Héros, qui rétablis le doux règne d'Astrée
Que l'écrivain, le peintre exercent leurs pin-
ceaux
Pour immortaliser tes glorieux travaux.
Vainement Albion d'un fol espoir bercée,
Conspire contre toi; la France courroucée,
Prépare d;5s vaisseaux rassemble des soldats
Pour la punir enfin de tous ses attentats.
Hélas! pourquoi faut-il qu'ardemment je désire
L'annéantissement de ce superbe Empire ?
Esprit national, publique inimitié
Vos désirs inhumains font taire ma pitié.
Que ne respectais-tu, déloyal ministère
Les traités qui venaient de consoler la terre ?
J'aurais pu de tes torts de tes crimes passés
Perdrç
( »x
B
Perdre lé souvenir. Tes criminels projeta
Excitent mon courroux. ministère perfide
Nos soldats t'abattront BONAPARTE les guide
Profond au cabinet, habile au champ de mars,
La victoire par-tout suivra ses étendards.
Albion, tes vaisseaux, ton or et ton audace
Ne peuvent détourner le coup qui. te menace
Le ciel n'en doute point protège nos destins;
Il condamne tes voeux tes projets inhumains.
Nous voulumes la paix, tu rallumas la guerre
II nous sera propice, il te sera contraire.
D'invincibles guerriers, de cet espoir remplis
Vont fondre sur tes bords. Fais la paix ou
péris!
Je ne tarifais point sur ce sujet civique,
Si le bruit ne venait de mon feu poëtique
Réprimer les élans à mon sujet maudit
L'importun me rappelle et ma Muse obéit.
A côté des prisons est la salle de vente
Qu'entretient la faillite et que le juif fréquente.
Là, le crieur public, le priseur et l'huissier
Pour avoir des chalands se sèchent le gosier.
Exercés à remplir cette pénible tâche
Du matin jusqu'au soir, on les voit sans relâche;
P.erchés sur des tréteaux, désigner par leurs crie
D'une pièce ,de drap le métrage et le prix.
(i*'3
Je dois-en bon chrétien, rur l'église me taire;
Que le. p,rêtre h. toute heure après dix ans de
En, p<aj£ de l'Eternel célèbre la bonté
Et prêchant son, amour la foi la. charité
Rassemble son tro.upeau dispersé par la guerre
Ses a,çcens ses sermoms viennent-ils me dis-
Loin, de m,e JpttrHieuter ce bruit religieux,
Me rappelé, à mon culte à mes devoirs pieux.,
Près.: du temple chrétien s'élève uu. édifice
Où les savans du I^eit s'assemblent à jour fixe
La chronique grétenrl que pour bonnes raisons
On a placé tout près les petites maisons
Bref pendant qu'au^ ly.,cée un orateur divague ,̃
Aux petites maisons l'ont rit, l'on, extravague.
par fois, les fpux, sur des tréteaux,
Singeant les lycéens, débitent de grands mots;
Au point que, guand, je rime auprès de ma
Je njp sais. 4 l'.PÇ-. glosq h Biçètre au lycé.e
Qj\e, par lçs ris. bruyans des soldats des oisifs,
De ces débats ]?pu;fjFons spectateurs exclusifs.
les vendeurs de. pilules, de
L#s, jpueu^s. dp, ballon, et d,e mail et de paume
Les
( i9
LVlequïn le paillasse et les escamoteurs
Si je voulais des uns retracer la sotise,
Des autres le talent, l'adresse et la bétise
Des spectateurs nombreux les ris extravagans f
Mes vers seraient diffus, ennuyeux, dégoutans.
Mais le vacarme affreux que ne cesse de faire
Ce bizarre assemblage excite ma colère.
L'on me croira sans peine; assailli d'un tel bruit,
J'ai beau m'alambiquer, me torturer l'esprit
Mes vers manquant de feu, d'harmonie et de
grâce
Je brigue envain l'honneur de briller au parnasse.
L'auteur, qui veut parler le langage des Dieux,
Doit réléguer sa muse en de paisibles lieux
Le tumulte réprime une noble manie;
Le silence produit élève le génie.
Comme à la liberté, noble fille des cieux,
L'imagination ce trésor précieux
Doit naissance au repos esclave elle est rem-
pante
Par le bruit assaillie, énervée, impuissante.
Témoins ces écrivains dont on fait tant de cas
Ils craignaient l'esclavage ils fuyaient le fracas.
Le destin favorable à leurs goûts littéraires
Les fixant en des lieux libres et solitaires
Leur permit' de créer ces ouvrages fameux
\io)
Que devaient à jamais admirer leurs neveux.
Je suis loin d'aspirer à ce dégré de gloire
Moi vain adorateur des filles de mémoire
Mais, libre sous des lois d'exercer mes talons,
Si le bruit importun n'arrêtait mes élans
-?des vers seraient remplis d'images séduisantes-,
De feu, de sentiment, d'expressions brillantes,
De pensers élevés de sons harmonieux
Et je pourrais prétendre au sourire des Dieux.
'Je goûte quelque fois les charmes du silence r
Règne-t-il un -moment? au pinde je m'élance
Pégase s'humanise, Apollon me sourit,
Et îa rime sans peine à la raison s'unit.
Que je chéris alors un penchant qui ni' abuse
Loin de la gourmander je caresse ma Muse,
liais bientôt le fracas dissipant mon erreur
Je maudis un penchant qui cause mon malheur.
Vers le déclin du jour j'entens la populace
Les marchands, les farceurs évacuer la place;
La retraite sonner les soldats se mouvoir
Les cloches annoncer les prières du soir
'Au spectacle au vauxhal accourir avec presse
Tant à pied qu'en voiture une folle jeunesse
Dont les filles de joie excitent les desirs
Tout le peuple en un mot, voler à ses plaisirs;
Et moi, d'un fol amour esclave solitaire
uo
B3
Jaloux de consacrer à mon goût littéraire
Les momens de repos que me promet la nuit,
Je demeure céans mon espoir est détruit.
Dansunmauditbouchon, dontle sortmerapr oclie,
L'artisan, fouvrier plongés dans la débauche
Font retentir au loin leurs bachiques accens
Ou gémir le quartier de leurs discours bruyans,
Près de-là c'est un bal où sans goût ni cadence.
Un mauvais violon racle la contredanse
Où de médians danseurs s'agitant lourdement
Menacent le vauxhal d'un prochain croulement
Vainement Riguudon s'agite s'égosille.,
En dépit du bon sens s'exécute un quadrille.
Très souvent en ce bal on s'insulte, on se bat
Pourrais-je de sang froid entendre ce sabat ?
Je veux fuir un asile où je perds la. cervelle
Ma Muse opiniâtre au travail me rapelle.
Cependant la police accourue au vauxhal
Termine la dispute ou disperse le bal
Mais à peine un beau vers découle de ma veine
Qu'une réunion dans la maison prochaine
M'en fait perdre aussitôt le génie et le tour.
Chez les gens du bon ton, les plaisans tour-à-tour
Ainsi que les savans étalent leur science
Dansce cercle,grand Dieu! brûlant d'impatience
Tous veulent il la fois, en brillans orateurs
22
Séduire captiver charmer les auditeurs.
Eh! quels sont les objets sur lesquels s'évertuent
Ces prétendus savans dont les débats me tuent?
La politique ? non. La morale ? non plus
L'énigme, la charade ? hélas oui. Ces rébus
Ne plaisant nullement à l'avide Lucile
Qui par intérêt seul reçoit en son asile
» C'est perdre en vains discours des momens
précieux. »
Elle dit se compose et d'un air gracieux
Carte, fichet en main exécutant sa ronde
En de jeux diflerens elle engage son monde
Mais dans un reversi sans s'écrier holà
On ne donne on ne force un as un quinola.
On n'est pas plus tranquille au jeu de la bouillote;
Cinq joueurs acharnés autour d'une Cagnote
Qui fort honnêtement, décime leurs écus,
Font régner dans le cercle un bruit sourd et
confus.
P. seul, qui, de ce jeu, se flatte de connaître
Les principes, la ruse, agit et joue en maître
Qu'il engage son tout avec brélan ou non
On ne le voit changer de figure, de ton;
Si tel ou tel joueur en dernier le relance
Il a beau jeu. P. fuit ou joue avec prudence
Mais si son adversaire est un joueur léger
O'ïS
B4
A faire son va tout; il cherche à l'engager.
S. de ces cinq joueurs est lé plus inhabile
Outre qu'il se ruine il.s'échauffe la bile
De renoncer au jeu envain l'ëkliorlé-t-on
Il ne se peut guérir de cet'e passion
Aussi l'ennui fobsède et s'il ne se ravisé
Nous le verrons bientôt déplorer sa sottise.
Le piquet, je l'avoue 'est lui jeu très piquant
Mais D. qui tous les jours le joue heureusement)
En devrait, de sang froid, 'supporter les boutades:
Le cercle est fatigué de s'es jérémiades.
S'il joue au grand.trictràc et qu'il s'dit des për-
'dans,
Il boude ses voisins, jure et grince des 'dents
La chance tourne t-elle, il raille l'adversaire
Qui du plus grand sang froid, lance le dé 'con-
traire.
'Si dans une tenue il fait de mauvais dés,
Il se prend aux cheveux il ronge les côrn'èts;
Enfin que ce joueur se plaigne ou s'applaudisse
Du dé qui, tour-à-tbu'r est contraire eipropice;
Colère dans la perte insolent dans le gain,
Pour qui craint le fracas c'est trop d'un tel Voisin.
.Ce n'estpas tout Mond'orprès de certaines damés
Lance des quolibets tourne des épigranînies
Et le cercle femelle, à chaque moi plaisant
<»4>
De ris immodérés remplit l'appartement.
Que l'on m'en croie ou non, tant que ce cercle
dure
Mon esprit vainement se donne la torture.
Dans son anxiété me dicte-t-il un vers ?
Ma plume le refuse ou l'écrit de travers.
Pour le rendre correct que j'efface et j'ajoute,
Si la raison me sert, la rime me déroute
Elle est insuffisante ou n'offre à mon esprit
Qu'une froide épithéte un terme qui vieillit.
Dans ma contention j'implore la lutine
'A me faire enrager la cruelle s'obstine.
Honteux et désolé de m'escrimer sans fruit,
Tattens qu'on se sépare en ce cercle maudit.
A peine ai-je quitté ma discordante Lyre
L'heure prescrite sonne et chacun se retire.
Que je serais heureux, reprenant mes pin-
ceaux,
De pouvoir a minuit travailler en repos
Je ne me plaindrais point du séjour que j'habite
Du bruit qui m'importune et dusort quil'excilp.
Le cœur et l'esprit calme, au gré de mes sou-
haits,
'J'exerceraisma Muse à de nobles sujets.
Du jeune et grand Héros que révère la France
Je pourrais retracer les exploits la vaillance
(25)
Chanter l'heureux retour desmœurs etdes vertus;
Les trésors de Cérés les présens de Barluis.
Le jour, me dérobant au fracas de la vilie
J'irais puiser aux champs embellis par Delille
Dans ces agrestes lieux ou le cœur se complaît
Tantôt une épisode une idée un sujet.
Ainsi, coulant mes jours dans un doux exercice,
Je braverais du sort la constance injustice.
D'épisodes charmans de sublimes pensers
De riches fictions embellissant mes vers
Ils seraient accueillis des filles de mémoire
Et je pourrais frapper aux portes de la gloire
Mais un démon jaloux, même au coeur de la
nuit
Excite autour de moi plus d'un genre de bruit
Pendant que le vent sifle à travers mes croisées
Qu'il me transit de froid ou trouble mes pensées
Qu'un crieur au public annonce enhaut discours
Que sans nul accident, Phébé poursuit son
cours
De maudits amateurs de bémols de bécarres
Armés de violons, de flutes, de guitarres
Viennent donner l'aubade aux belles du quartier.
L'un racle le boyau comme un ménétrier
Celui-ci la voix grêle entonne des ballades
Des rondeaux ressemblans à des jérémiades
( *6 )
Et rautre du plus doux d'entre les instrumens
Ne tire que des sons criards et discordans.
J'aurais, pour mes péchés l'oreille musicale
Si de ces durs accords, le vent par intervalle
Ne sauvait mon tympan sensible et délicat.
A ce concert succède un tout autre sabat
Un usurier voisin que l'avarice éveille
Du bruit de ses écus vient frapper mon oreille,-
Tandis qu'un financier que tracasse une erreur
Qu'allarme une faillite ou qu'effraye un voleur.
Pour recompter son or ou garder sa cassette
D'un vacarme facleux assiège ma retraite.
Douloureux souvenir maudit soit le destin
Qui, de tels financiers, m'a rendu le voisin
Sans songer aux trésors qu'.en- enfonçant mes
portes
Me ravirent des noirs 1es barbaries cohortes.;
A l'objet de mes feux.en proie ces bourreaux.
-Je n'entons résonner leurs Importuns métaux.
Cette image cruelle énervant mon génie
Me force d'abjurer l'aimable poësie.
Fortement indigné contre les artisans
De mon profond ennui, de mes chagrins cuisans*
lEnvain sur mon grabat, j'ai recours à Morphée
Ses pavots sont tardifs, ou ma bile échauffée
3En repousse l'effet. Pour combler ma douleur
(*7)
La nuit roule son char avec plus'de lenteur.
J'entens l'heure sonner à mainte et mainte
horloge
Pérorer les maçons en leur nocturne lobe
Du duc et du hibou les lugubres accens;
Des enfansauberceau lespleurs, les cris perçam
De l'oie et du canard, des coqs du voisinage
Le détestable cri, le fatiguant ramage.
J'entens les boulangers préparer à grand bruit,
Dans leurs manoirs voisins, le pain et le biscuit
De la maison d'arrêt la sentinelle active
Crier à chaque instant aux armes ou qui vive
Plus d'un chien aboyer au passant au voleur
Le chat rouler sa voix d'un ton à faire peur.
Il faut que dans ces lieux une importune en-
geance
Avec ses ennemis vive d'intelligence
J'entens toute la nuit, sans crainte pour les chats,
Les rats jurer ronger ou prendre leurs ébats.
A peine le sommeil ferme-t-il ma paupiere
Que déjà d'Apollon la pâle avant courrière
Ecartant de la nuit le voile ténébreux
Rappelle à leurs travaux les artisans nombreux
Réunis tout exprés autour de ma demeure
Pour me fendre la tête'et dévancer mon heure-
Provoqués par le bruit les songes ennemis
<»8)
Pendant que je sommeille agitent mes esprits;
Tantôt ce sont des noirs les cohortes rebelles
Qui plongent dans mon sein leurs armes crimi-
nelles
Ou bien de mes amours, de mes trésors jaloux,
A me les arracher ils bornent leur courroux.
Quelquefois d'un auteur éconduit du parnasse
Je partage le sort j'éprouve la disgrace
Jusqu'aux vils rimailleurs tout insulte à mes vers
Et je me vois tout vif dévoré par les vers.
Indigné d'un tel sort bouillonnant de colére
Contre mes détracteurs je respire la guerre
Plus d'un pauvre écrivain chassé du double
mont
Seconde ma fureur pour venger son affront.
Dans cet état pénible en sursant je m'éveille
Est-ce Boileau, nre dis-je ou Racine ou Cor-
neille
Qui, fiers de leurs talens et pour bonnes raisons,
Viennent me renfermer aux petites maisons ?
Ou des méchans rimeurs la nombreuse cohorte
Qui pour me secourir assiège ainsimaporte ?
Non c'est le serrurier faisant gémir l'étau
Ou retentir fenclume avec son lourd marteau
Le maréchal voisin chantant à pleine gorge
En faisant hourdonner le souilet de sa forbe
(*}>•
]Le sonneur de la ville ébranlant le béffroi,
Dont le lugubre son me pénètre d'effroi
Je dois le confesser', je n'entens point de cloche
Sans songer qu'à grands pas ma dernière heure
approche
Or, que le marguillier sonne pour l'angélus
Pour les morts l'incendie ou l'appel des élus;
Pour attirer la pluie ou chasser la nuée
Je me vois au tombeau cent fois dans la journée.
Et cet acpect funèbre effrayant mes esprits,
Je me crois en enfer et veux fuir mon logis.
Avec un tel fracas qui ne perdrait la tête ?
Au millieu d'un combat, d'une affreuse tempête
J'aurais plus de sang froid. Ah !maudit soit le sort
Qui, de mille tourmens, veut précéder ma mort;
Je vois avec le jour redoubler le vacarme
Les brigands dans la ville ont-ils semé l'allarme ?
Je tends l'oreille. non ce sont les charpentiers
Maçons fondeurs, charrons orfèvres fer-
blantiers',
Armuriers et tourneurs agitant sans relâche
Les soùflets le rabot, la truelle, la hâche
La lime le maillet le tour et le valet
Les cris des porteurs d'eau, de pamphlets et de lait
De la vieille ou de l'orgue un concert qui me
(3o)
Des marchands d'habits vieux, de galons la voix
rauque
Des poissardes vendant des'gateaux des harengs,
Des légumes des fleurs les accens discordans
Le tambour le trompette appelant à la soupe
A l'ordre, à l'exercice et l'une et l'autre troupe;
Le crieur de la ville épuisant ses poumons
Pour publier les lois les proclamations,
Les arrêtés du Maire et de la Préfecture
De magasins nouveaux annoncer l'ouverture
Et de divers objets les marchands et le prix.
Ce sont des décroteurs des chaudronniers les
cris
Le vacarme du fiacre arrivant sur la place
La rumeur d'une active et grande populace
De mes riches voisins les valets indiscrets
Agitant grand bruit les vcrroux, les guichets,
Allant venant sautant courant comme des
basques
Pour apaiser l'humeur de leursmaitres fantasques,
Qui querellant toujours sans sujet ni raison
De trouble et de fracas l'emplissent la maison.
Ce sont les Pertosa les Beaux ex les 'Bç.zole
Tenant, autour de moi leur importune école
Craignant peu de troubler, d'effrayer les voisina,
De danseurs indiscrets d'ineptes baladinp
( il.)
Sautent avec fracas sur le plafond fragile.
Tandis que ces lourdauts ébranlent mon asile
Que de maudits racleurs, répetantleurs leçon?,
Me font crisser les dents par leurs fréquens faux
tons
'De tristes amateurs de musique vocale
Frédonnaant des rondeaux dans la prochaine salle
Font retentir l'hôtel de sons grêles et faux
Et le dur écolier du flegmatique Beaux,
A peine concevant le jeu de toute table,
Fait voler les cornets et renverser la table.
Une vieille dévote éveillée à ce bruit
Craignant d'avoir péché dans le cours de la nuit,
Appelle à son secours sa servante et la presse
De la guider sur, l'heure à l'église à confesse
Pendant qu'un vieux bourru querelle et bat
Picard
Pour l'avoir averti de la messe trop tard.
Enfin des escrimeurs des modernes St-George
Démontrent le talent de se couper la gorge
Dans la pièce au-dessus de mon appartement,
De ces espadoneurs le fréquent battement.
Sur un maudit plafond qui menace ruine
Me fait craindre toujours que le sort ne destin
A mes jours malheureux une tragique fin.
Rempli de cette idée en proie au noir chagrin,
(32)
Je me lève à la hâte et cours loin de la ville
Contre tant d'ennemis m'assurer un asile.
Je ne puis m'empêcher de peindre l'embarras
Dans lequel je me trouve en fuyant le fracas
Je dois fendre la presse ou croiser les voitures
Des cochers insolents supporter les injures
Éviter de nos fats l'abord original
Du mauvais écuyer l'indocile cheval
Du filou déhonté la dangereuse approche r
Qu'il soit habile ou non à se tromper de poche
Ainsi que tout rimeur n'ayant jamais le sou
Je ne redoute point l'adresse du filou
Mais le gueux dans la foule et me presse et me
pousse
Et je souffre toujours d'une telle secousse.
Je dois encore fuir le spectacle fâcheux
Des funèbres convois par un usage affreux,
Qu'on ne voit nulle-part dans une bière ouverte
On porte le défunt la face découverte.
Qui peut autoriser cet usage inhumain ?
Vous qui de votre amour, portez dans votre sein
Le gage précieux, sexe aimable et sensible
Des funèbres convois fuyez l'aspect horrible.
Si votre cœur s'émeut aux lugubres accens
Des ministres du culte aux larmes des parens.,
Vos sens se glaceraient à la hideuse vue
Du
(33)
c
Du mort que dans sa bière on porte tête nue.
Peut-être aurons nous vu, sous de nouvelles lois,
Ce spectacle effrayant pour la dernière fois.
Il n'est pas jusqu'aux chiens pour combler ma
disgrace
Qui dans certains quartiers ne me donnent la
chasse
Sous leur dent meurtrière Euripide périt
Sans avoir de ce grec la figure et l'habit
J'ai tout l'air d'un poëte et l'engeance canine
Me croit pour m'insulter venu de Salamine.
En un mot, je cours risque, en sortant de ce lieu,
De faire à l'hélicon un éternel adieu;
Je ne dois mon salut qu'à ma démarche agile
Mais hors de la cité serai-je plus tranquille ?
Du tendre rossignol, l'organe du printems
Le charme des bosquets, entendrai-je les chants?
Sous les doigts du berger, amoureux ou bachiques,
Verrai-je des pipeaux s'enfler les sons rustiques?
Non. le croassement des sinistres corbeaux;
Les vantours à mes yeux dévorant les oiseaux
Les hurlemens des boeufs qu'épouvante l'orage
L'eclair qui, fréquemment, sillonne unnoirnuage;
Le tonnerre qui gronde et l'autan qui mugit
Tout conspire à la fois à troubler mon esprit.
Le tonnerre redouble et bientôt une averse
(?4)
lfIalgré mesvêtemens,j usqû aux os me transperce:.
Je veux retrograder les torrens furieux,
Roulant dans les chemins leurs flots impétueux,
S'opposent à mes pàs je gravis la montagne
Quelle calamité j'apperçois la campagne
Qu'embéllissaient encor de Cérés les présens
En proie aux flots bourbeux du fleuve et des
torrens.
Je me crois, sous un chêne, à l'abri de la foudre
L'éclair brille, fenflamme et le réduit en poudre.
De mes jours menacés mon bon ange prend soin;
Le feu du ciel m'atterre et ne me confond point.
Bientôt du firmament les voiles se déchirent
Les rayons du.soleil de la stupeur me tirent
La nue à son éclat se dissipe soudain
L'autan fougueux s'apaise et le ciel est serein.
De Dieu qui m"a sauvé de ce péril extrême
Je bénis à genoux la volonté suprême
Et dirigeant mes pas vers le bruyant séjour
Que j'avais lieu de croire avoir fui sans r etour
Je ne vois plus les eaux ravager les campagnes;
Les ruisseaux doucement s'échappent des mon-
tagnes
Le fleuve dans son lit retient ses flots bourbeux;
Ainsi que les moutons je vois bondir les boeufs
Sur les rians coteaux qu'à reverdi la pluie.
(35)
G
D'un spectacle si doux mon ame est réjouie
Mais tout-à-coup grand Dieu d'effrayans si-
flemens
M'annoncent que le bois est rempli de bri-
gands.
Je double de vitesse et sans reprendre haleine
De rocher en rocher je regagne la plaine
Nouveau péril. des loups par la rage excités,;
Fondent sur les troupeaux fuyant épouvantés.
Les bergers éperdus accourent au village
De ces loups furieux annoncer le carnage.
Dois-je précipiter ou retenir mes pas P
Mes jours sont en péril en l'un et l'autre cas.
Cependant le soleil termine sa carrière
En d'autres lieux Phébé déverse sa lumière
La faim, l'ennui, la peur m'assiégeant à-la-fois
Je fuis sans différer, et les champs et les bois
Et des loups, des voleurs, dans ma course ra-
pide
J'évite non l'aspect, mais l'atteinte homicide.
Le destin, qui se fait en prolongeant mes
jours,
Un barbare plaisir d'en tourmenter le cours
Me sauve du trépas que je fuis, que j'envie
Puisqu'il mettrait un terme à sa noire furie.
Convenez, cher lecteur, que ce n'estpoiatàtort
(36)
Que je hais le séjour où m'enchaîne le sort.
Chez moi c'est un enfer parais-je dans la rue ?
On m'entoure on me raille on m'insulte on
me rue.
Aux champs, les élémens, les loups et les vo-
leurs
Semblent, pourari effrayer, réunir leurs fureurs.
Au trouble qui m'agite, à l'ennui qui m'obséde
A ma douleur souvent le désespoir succède
Je maudis le destin sans cesse injurieux
La fortune insolente et mon penchant affreux.
Mais hélas c'est envain que j'exhale ma rage;
Je vois, de jour en jour redoubler le tapage;
La fortune persiste à me tourner le dos
Et la fureur des vers à troubler mon repos.
Si le sort en ces lieux prolonge ma deaneure
De dépit et de rage il faudra que j'y meure t
FI N.
C 3
NOTES.
PAGE y,VERS g.
Me ravit en un jour, mes biens et mon amante.
V_/est dans la nuit du 22 au 23 août 1791
qu'éclata l'orage dont la Colonie de St-Domin-
gue était menacée depuis la révolution. Jhabi-r-
tais le quartier de l'Acul situé dans la superbe
plaine du Cap, où de parens fort riches m'avaient
cqnfié leurs intérêts. Éveillé par les grands coups
qu'on frappait à la porte principale de la maison,
je me leve à la hâte et crie Qui va-là ?. Une
voix terrible me répond C'est la mort Les
cris affreux d'une multitude de nègres ne me
laissent plus douter de ma dangereuse position.
Pénétré de terreur je me jette dans la ruelle
du lit, seule retraite qu'il m'est permis de choisir.
En un clin d'œil mes croisées sont brisées; les
révoltés dirigent sur mon lit une grêle de coupa
(38)
de fusil et pénètrent dans mon appartement
pour le dévaster l'ardeur du butin les empêcha
de s'assurer de ma mort; ils n'y mettaient d'ail-
leurs point de doute, puisqu'ils me comprenaient
dans l'énumération des blancs qu'ils avaient déjà
assassinés.
Une heure après une fausse allarme fait sortir
précipitamment les révoltés de la maison ils
avaient alors fait main-basse sur-tout ce qui
me faisait croire qu'ils ne rentreraient plus et
me donnait l'espoir d'échapper au massacre. Je
n'avais plus qu'une chose à redouter l'incendie
de la maison. Cette crainte me fait sortir de
mon gîte dans l'intention de m'aller cacher dans
une pièce de canne voisine; mais je n'ai pas fran-
chi le seuil de ma porte que j'entends quelques
nègres dirigeant leurs pas vers mon apparte-
ment. Je regagne ma retraite en silence, trop
heureux de n'avoir point été apperçu.
La curiosité plutôt que l'ardeur du pillage
amena ces nègres dans ma chambre ils vou-
laient jouir du spectacle d'une de leurs victimes,
baignée dans son sang. « Comment s'écrient-il
après avoir tatonné dans mon lit il n'est pas
mort cherchons. il ne peut-être bien loin
l'un agitait son sabre sous mon lit; l'autre se
(39)
C4
glissait dans la ruelle je ne puis me soustraire
à leurs recherches. il est encor vivant, il est
tncor vivant s'écria, comm'uI! furieux, celui qui
m'avait découvert. Eh! mes amis, leur dis-je du
ton le plus suppliant, j'ai toujours été fort hu-
main à votre égard prenez moi tout ce que j'ai
mais laissez moi la vie Que veut-il que nous
lui prenions.; il n'a plus rien. En disant cela
ils sortent, me ferment la porte dessus et avec
les accens d'une joie féroce rassemblent bien-
tôt tous les révoltés dans la galerie.
Le genre de mon supplice est niis en délibé-
ration. Je n'ai plus d'autre expectative que la
mort la plus cruelle. Alors le désespoir s'empare
.de moi, je frappe de ma tête contre les murs
je me jette à la renverse au milieu de ma cham-
bre je fait tout pour me détruire et n'y puis
réussir. Dans la fureur qui m'égare j'ouvre ma
porte perpendiculairement à laquelle et sur
deux lignes mes assassins sont rangés, je m'é-
lance parmi eux avec rapidité mais au moment
.où j'allais être percé de mille coups, le nègre
BouKman cocher de notre habitation et chef
de la bande, arrive sur la scène me prend entre
ses bras, et dit d'un voix de Stentor je ne veux
pas qu'on le tue; c'est un bon blanc, il en suit
(40)
plus que tous les autres qui sont dans la Colonie.
Les révoltés les plus féroces ne souscrivirent à
sa volonté qu'après avoir reçu quelques coups
de crosse de fusil. Ainsi je trouvai mon salut
dans une démarche que je n'avais faite que pour
me procurer une mort moins affreuse et plus
prompte. A ma prière je fus habillé et des gar-
diens de mon choix me furent donnés mais
que ne souffris-je pas durant les 17 heures que
je restai au pouvoir des révoltés ? les bornes
d'une note ne me permettent pas d'en retracer
l'image. Bref, un détachement de dragons blancs
sorti du Cap me délivra et je fus trainer dans
cette ville ma misérable existence.
Que devint mon amante dans cette affreuse
catastrophe ? Son habitation avoisinait la
mienne. A la même heure elle fut assaillie. En
sa présence son infortuné père fut scié entre
deux.planches, tandis que sa malheureuse mère
à genoux devant un grand feu, expirait dans les
tourmens les plus cruels. Infortunée C. tu ne
dus la vie qu'aux charmes dont la nature t'avait
douée: mais qu'ils t'ont coulé ces perfides attraits;
ils n'ont prolongé ton existence que pour te faire
desirer mille fois la mort moins affreuse que
les injures auxquelles t'exposait ton horrible
captivité. C'est assez vous dire que je n'ai plus
que des larmes de sang à répandre, sur le fu-
neste sort de l'objet de mes premières amours.
page 7, VPRS i3.
Si par pitié Neptune à la fureur de l'onde
N'avait soustrait ma barque errante et vagabonde,
Parti de St-Domingue peu de tems avant
l'incendie du Cap sur un navire faisant voile
pour Marseille, une affreuse tempête nous as-
saillit au moment ou nous allions entrer dans ce
port. Le navire ayant touché sur les récifs qui
l'avoisinent et faisant eau de toutes parts fut
bientôt submergé ainsi qu'une partie de l'équi-
page et des passagers. Pour moi, je fus poussé
sur le rivage dans un esquif, où j'avais eu la
présence d'esprit et l'occasion de me jetter d'a-
bord. Ne sachant point nager, sans cet esquif
propice, j'eus infalliblement partagé le sort de
la plupart de mes compagnons de voyage. On
ne put rien sauver de la cargaison; de sorte que
je perdis à l'entrée du port de Marseille ce que
le sort n'avait pu me ravir à St-Domingue.
(42)'
PAGE 8, VERS 12.
Ainsi je me plaisais à peindre mes malheurs.
Il en est des malheurs comme des voyages.
On les raconte avec plaisir aux auditeurs curieux
ou sensibles, persuadé de les intéresser; mais
il faut que, la terreur que ces malheurs vous ont
inspirée soit dissipée ou que les pertes qu'ils
vous ont fait éprouver soient réparées. Je ne me
trouvais point dans les deux cas le danger avait
cessé mes craintes n existaient plus mais j'avais
passé de l'opulence à la misère. Cependant
comme c'était souvent à des victimes de la révo-
lution que je décrivais mes revers je jouissais
d'autant plus que j'avais plus souffert et que j'étais
plus malheureux qu'elles..Te mêlais d'ailleurs à
mes recits des descriptions intéressantes sur les
pays que j'avais parcourus aussi
De ces infortuné, à leur foyer assis
Je charmais les loisirs par d'étonnans récits
Et suspendant leurs jeux dans l'âge le plus
tendre,
Leurs enfans enchantés se pressaient pour
m'entendre.
Imitation d'un passage de l'èpilre de M. Delille,
sur lea voyages.
(43)
RAGE 8, VERS ^4'
Je puis de l'art des vers n'atteignant la hauteur,
N'être encore à ses yeux qu'un médiocre auteur.
Je me fais en cela une application des deux
premiers vers de l'art poëtique de Boileau; ainsi
mon expression n'est point une réminiscence
comme la rime pourrait le faire croire.
page 9, V E R S 22.
La cruelle, mes desirs contraire,
Loin de la soulager se rit de ma misère.
Tantôt c'est un fermier qu'une mauvaise ré-
colte, met dans l'impossibilité de s'acquitter en-
vers moi. Tantôt c'est une banqueroute qui
m'enlève en un jour les épargnes d'un an. Tou-
jours c'est un domestique infidèle, qui, parce
que je ne puis le surveiller, spécule sur ma sub-
sistance, mes vêtemens. M'apercevant de sa fri-
ponnerie, que je le mette à la porte celui qui
le remplace ne tarde point à suivre son exemple.
PAGE II VERS 3.
En hiver le soleil, en dorant mes croisées,
M'échauffait.
Rare avantage pour un poëte qui par
(44).
les lois du parnasse il est défendu de faira
du feu.
PAGE 3o, YERS 23.
Ce sont les Pertosa les Beaux et les BnjoU.
.Pertoza maître de musique Beaux maître
de trictrac; Bazole, maître de danse.
Fin des Notes.
POËSIES
DIVERSES.
ÉPITRE
A MADEMOISELLE C.
;Absente du Bal.
RIVALE à'Amelin nouvelle Terphsicore
Vous qu'en secret mon coeur depuis long-ténia
adore
Les concerts et les bals sont pour moi sans apas
Si vous ne les ornez si vous n'y brillez pas.
Caressant le parquet ou marquant la cadence
Vous êtes admirable en une contredanse
Avec légéreté votre pied ravissant,
.Développe son jeu sur le parquet glissant.
Élégante en son tour votre taille divine
Voluptueusement s'élance et se dessine
Pendant que vos beaux jeux expressifs, pétillans
Impriment à vos bras de tendres mouvemens.
Si de vous contempler je n'avais l'habitude
Le séduisant maintien la moelleuse attitude
Qu'en un bal-vous offrez sans art et sans effort,
Charmante danseuse de société à Paris.
(48)
Exciteraient en moi le plus ardent transport';
Et loin de figurer ave c quelque élégance
Et de pas recherchés orner la contredanse
Ne pouvant reprimer le trouble de mon cœur
Vous me verriez toujours préoccupé reveur
Au lieu^d'un pas de deux faire une danse ronde
Et de mes contre sens ennuyer tout le monde.
Mais si dans un quadrille admirant vos talens
.Vos grâces vos attraits à d'amoureux élans,
A de divins' transports mon ame ne se livre,;
La valse de plaisir de volupté m'ennivre
Mollement enlacés, sans un excès d'amour
Pourrais-je contempler votre sein fait au tour r,
Presser moëlleusement votre taille élégante;
En deviner les txaits la forme séduisante ?
L'effort serait trop grand. arrondi par l'amour,
Votre sein dont mes yeux mesurent le contour
Votre bouche vermeille où siège un doux sourire,
D'où s'exhale un parfum que jalouse zéphire
Votre teint parsemé de rosés et de lis;
Votre doux son de voix. vos beauxyeux,où je lis
Que je voudrais envain résister à vos^cbarmes:
Tout en vous me subjugue et je vous Tends. les
'Agréables pensera 1 délicieux désirs
Mon cœur dans «a défaite, éprouve des pïàj^irs
< 49 )
H
Dont il ne peut cacher à vos yeux l'étendue.
De quelque doux transport s'il peut vous voit
émue,
Satisfait il chériwie trait qui l'a blessé
Et presse téndrement l'objet qui l'a lancé.
Qu'avec plaisir alors nos regards se confondent
Par nos bras enlacés nos ames se repondent.
Leurs fidelles miroirs par un concert heureux,
Offrent, en même tems, l'image de leurs feux.
Danse voluptueuse à mon amour proprice
Me priver de ton charme est un cruel supplice.
Objet qui, près de vous, fixés les ris, les jeux;
Qui lancés dans mon cœur des traits victorieux
Pourquoi de nos plaisirs troubler la jouissance
Et me faire éprouver les tourmens de l'absence ?
Revenez embellir les bals et les concerts.
Sans vous ces lieux charmans/ sont pour moi
des déserts
Y briller avec vous partager l'empire
Voilà le double but diPsaos cesse j'aspire.
Mon bonheur, je le sais, me fait bien des jaloux
Ils seraient plus nombreux si j'étais votre
(Bo)
LES YEUX NOIRS
ET LES YEUX BLEUS.
Air noté.
J-VJLoN coeur ne peut, sans s'émouvoir,
Fixer des yeux où l'amour brille
Il cède au souverain pouvoir
Des yeux de Cloris, de Camille.
Ah si les uns sont languissans
Ils parlent un bien doux langage.
Les autres sont vifs, petillans
De la volupté c'est fimage
Le blond, le noir ornent le tour
Des yeux de Sophie et d'Hélène.
Dans ces yeux, que peignit l'amour
Brillent l'azur, le lis, l'ébène.
Qu'ils diffèrent par la couleur
Ou par le jeu de la prunelle
Tous deux, ils embrasent mon cceuit
De leur amoureuse étincelle.
(5i)
S*
S'ils respirent la volupté
S'ils s'ouvrent à la joie, aux larmes
C'est dans les yeux de la beauté
Que l'amour dépose ses armes.
Oui, la beauté, par ses regards
Nous ravit notre indépendance.
Du Dieu d'amour ce sont les dards
Tout doit céder à leur puissance
LA NAISSANCE
DE VÉNUS.
Air noté.
JLJe terre était languissante
D'amour et de volupté
Vénus, de l'onde écumante
Naît pour sa félicité.
Alors, une clarté pure
Jaillit de l'astre du jour.
Tout frémit dans la nature
Et de plaisir et d'amour.