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Les Étrennes de l'Institut national et des lycées ou Revue littéraire de l'an VIII... (Par Colnet du Ravel)

191 pages
Moller (Paris). 1800. In-12.
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l ,
ir
LES ETRENNES
D E
L'INSTITUT NATIONAL
ET DES LYCÉES.
A S IX—1800.
p
LES ÉTRENNES
- D I
L'INSTITUT NATIONAL
ET DES LYCÉES,
0 u
REVUE LITTÉRAIRE DE L'AN VIII.
- Oo sera ridicule, et le n'olerai rire t
A PARIS,
Chez MOLIER, Imprimeur, Maison des ïîlles-
St.-Thomas , vis-à-vis la rue Vivienne;
Et au Dépôt de Nouveautés, Palais-Egalité , Galerie da
Théâtre de la République, vis-à-vis le Café Saintard.
A L'INST I T U T*
L'élitl dt la Nation française, la
- lum;dwe du monde, le Bras droit de la
- vérité ; salut :
o
mzs MAÎTRES!
Que de droits vous avez acquis cette
année à notre reconnaissance ! vous ne
pouvez faire un pas dan&la carrière que
vous parcourez J sans proclamer une vé-
rité utile au genre-humain 1 Si les peuples
s'éclairent, si les lumières se propagent
avec rapidité , si la philosophie 3 sans au-
cun respect pour l'ouvrage des siècles , a
renversé tout ce. qui s'opposait à son
triomphe, c'est à vous que l'Univers doit
ce bienfait.
Le premier et le plus absurde des
préjugés 7 le théisme , exerçait encore,
Tannée dernière, une partie de son fu-
neste empire sur la crédulité humaine
Vos profonds écrits viennent de nous
(6) -
guérir de cette maladie âhssi antienne
que le monde. Votre système, il est vrai »
pourra grossir le nombre des scélérats,
mais vous en ferez des p hilosophes.Graces
éternelles vous soient dâiic rendues, vous
avez bien mérité de la morale publique l
Nos aïeux. que je les plains ! croyaient
sottement que l'ame ne s'éteint point
avec le corps, et que, rayon de la divi..
nité, elle- participe a son immortalité.
En admettant votre doctrine, qui enno-r
blit singulièrement l'espèce humaine , il
est facile de prouver que l'homme, comme,
le chien j est tout entier la- proie du.
néant. Graces éternelles vous soient ren-
dues , au nom de l'espèce humaine, dont,
vous illustrez la nature, l'origine et la-
-fin!
La littérature vous doit pour le moins
autant que la morale.
Une Académie française a voulu s'é-
a
lever à vos côtés ; propriétaires exclusifs
du Louvre , vous en avez chassé cette
société rivale, vous l'avez étouffée dans
( 7 )
son berceau, en calomniant philosophi-
quement les intentions de ses fondateurs.
Que d'autres appellent bas et lâches les
moyens dont vous vous êtes servis dans
l'ombre pour parvenir à votre but, moi
qui sais
Que la philosophie ennohlit tous les crimes ,
je vous rends d'éternelles actions de
grâce, au nom des lettres que vous avez
sauvées. Les barbares ! ils voulaient faire
revivre la langue des Racine et des Boi-
leau. Vous voulez , avec raison, que
notre langage soit dur comme nos mœurs
et vos écrits ; vous préférez le fumier
républicain d'Ennius, d'Andrieux , de
Chénier , de Merlin J etc. , aux perles
royalistes de Virgile et de l'abbé Delille.
Celui qui oserait improuver votre con-
duite, mériterait, je ne dis pas la mort
violente, philosophes , vous êtes trop
doux, trop humains pour la donner,
mais la déportation aux déserts de Syna-
mari, où l'on meurt à petit bruit et sans
scandale. Quatre victimes du 18 fruoti-
( 8 >
(lor, échappées comme par miracle à
cette douce et aimable mort J croyant
que le bon droit suffisait pour le triomphe
de leur cause,, ont voulu rentrer dans
"Votre sein, d'où vous les aviez bannis ar-
bitrairement. Déjà, par faiblesse ou par
un reste de respect pour le vieil honneur
français, vous étiez sur le point de les
recevoir , lorsqu'un regard du grand dé-
portateur, du pape, des théophilantropes,
vous a reudu tout votre courage et toute
votre énergie. Les prétendans ont appris
que l'honneur, les talens, et la justice,
me sont rien à vos yeux sans la philoso-
phie. Ce ne sont point des Fontanes, des
Sicard , des Pastoret qui conviennent a
2'Institut de France , il lui faut des lYai-
'geon, des La kanal} des :Aferclcr; ,VOl a.
les noms que vous présentez aux hom-
:mages de la postérité, en attendant que
'vous puissiez y ajouter ceux de la Bre-
tonne. Gail. etc. , qui déjà ont paru sur
- J~A <t~(tt
la liste de vos candidats.
Tant de titres à la gloire devraient
(9 5
vous assurer une existence aussi longue
que celle de la république. Cependant,
ô mes maîtres' un triste pressentiment
vient m'agiter en cet instant; je ne puis
vous le dissimuler ; votre règne touche à
sa fin ; la nation française, qui ne vQÏt
pas très-clair, malgré les torrens de lu-
mière que vous répandez sur elle, n'a
plus pour vous ce respect profond que
méritent ses bienfaiteurs. Paris , sur-
tout, est rempli d'incrédules qui ne
voient en vous qu'une bande de char;"
latans, en morale comme en politique.
Ils ne y-eui ent point se persuader que
l'immoralité conduit à la sagesse, l'agi-
tation au repps, et les ténèbres à la lu-
mière. Ils osent même affirmer que Ips
peuples n'ont jamais été aussi malheu-
reux que depuis l'exécution des projets
conçus pour leur bonheur, ret que,Jes
systèmes de vos économistes. t les su-
blimes conceptions du produit é .ont
ruiné tous les agriculteurs, De-là cette
foule de pamphlets dans lesquels vous
êtes exposés aux huées de la multitude;
(10)
de-là ce déluge d'épigrammes qui vous-
inondent de -toutes partsi
Qui sait où s'arrêtera la rage de vos
ennemis ? Si leurs affreux projets s'exé-
cutent , ils couvriront de boue vos au-
gustes faces, le jour de votre prochaine
séance.
0 mes maîtres ! j'en mourrai de - dou-
leur !-mais je prévois que c'est pour la
dernière fois que je vous adresse ces
Etrennes. Les royalistes, les fanatiques
ont juré votre perte; vous serez sifflést
bués., et vilipendés par ceux même que
vous avez éclairés. Puisse l'évènement
ne pas réaliser ce funeste présage t puisse
du moins le hasard, qui préside aux des-
tinées des athées et des théophiIantropes,
éloigner cette époque désastreuse! c'est
le vœu de tous les bons Français; car nous
pouvons bien vivre sans Dieu , sans rao-
rkle , sans prinpipes, mais nous ne pou-
vons vivre sans Institut 1
J'ai l'honneur d'être ,
Votre très-humble admirateur >
JACQUES L'INCONNU.
AVANT - PROPOS.
- - 1
l -
E
--
LLE existe donc encore cette asso-
- ciation bizarre, assemblage monstrueux
de tous les ridicules , monument éternel
de l'inertie de ses fondateurs, et le re-
fuge adieux de l'orgueil, du faux savoir
et de la plus grossière ignorance ! Elle
existe encore! et les membres qui la
com posent, luttant contre la destruction
qui la menace , opposent la force à la
vérité, les injures aux armes de la rai-
son , et retardent une époque qu'ap-
pellent, depuis long-tems , les vœux ar-
dens des amis de l'ordre, de la morale,
et de la saine littérature. Elle existe en-
core ! et l'autorité publique abusée per-
met que dans la capitale de l'empire
français, après des siècles de lumière,
, il soit élevé un temple consacré aux faux
.principes et à la sottise. Ressemblous"
nous donc à ces peuples barbares qui'
~-}
invoquaient des divinités malfaisanfes ?
Offrons nous notre enc^erî^ ^adressons-
nous nos vrpnx flnv ^yrpiiflpg ?'
Grands hommes qui avez illustré le
siècle du premier des fois, vrais sagew,
écrivains'subirm'eV,. poètes brillans ^ùe?
ma patrie honore en dépit des Vandale»
qui vbiidraieVrtraneantir votre*rfiémoîre^
- quèlfe, serait Votre indignation, si vous
connaissiez vos successeurs ? Yous allez
les connaître. Je vous évoque ici; sortez
de ces tombeaux dont une aveugle fu-
reur a souvent troublé la paix ; parais-
sez au milieu de nous, et apprenez d
quel degré d'avilissement l'ignorance et-
l'immoralité nous ont fait descendre.
Dans ce temple où votre gloire respire"
avec les arts que vous avez embellis T
vos places sont souillées par. JemTar-
rête. Pourrâis-je prononcer, et pouïriez-
vous enteudre, sans rougir, ces noms
hideux auxquels s'attacbe l'ignominie?
Là, quoiqu'au sein d'une nation qui vo'us
révère, votre mémoire est outragée,
( 13 )
vo&-principes sont insultés, votr morale
est couverte de ridicule ; des hommes
qui n'ont jaulqiî rien appris j vguê taxent
d'ignorance; des gommes qui se croient
grands parce qu'ils attaquent tout ce qui
est au-dessus -d'eux, se moquent de la
petitesse de VQS. idées (i). Des insensés
voudraient, "faine prendre votre sagesse
pour la folie, et votre raison pour le dé-
lire. Leur conduite n'a que trop répondu
à leurs fausses opinions. „
C'est en édifiant que vous avez ac-
quis des droits au respect et à l'admi-
ration des peuples. La marche qu'ils ont -
suivie est bien différente; ils ont pris
pour devise : destruction universelle ;
ils ont tout renversé, et leur fureur
a amoncelé autour d'eux des déhris ac-
cùsateurs , qui les traduiront devant Je
tribunal des siècles, et les Jivjreront à
l'indignation de ia postérité. Ne cjher-
(i) Voyez les ouvrages de nos philosophes, et
vous saurez avec quel mépris ils traitent nos prezaieri
écrivais#*
( '4)
chez- plus ces. établisse mens où vous
-aviez imprimé le sceau de votre génie,
ils ne sont plus, et sur leurs décembres
éloquens, je lis ces mots" tracés eiï
caractères sanglans :
La fausse philosophie a tout anéanti.
Ne demandez point quelle -a été la
récompense des hommes utiles qui pré-
sidaient à ces établissemens : la mort
vous répondrait qu'ils ont été ses vic-
times.
Eh! que devait-on attendre deces demi-
savans qui foulent à leurs pieds les princi-
pes lesplus sacrésetinsultent àla croyance
morale de tous les siècles? Il est un Dieu
pour tous les peuples ; il n'en est plus
pour les réformateurs de notre âge. En
vain l'univers, théâtre de sa gloire , s'é-
lève pour attester son existence; en vain
l'antiquité nous crie, par ses monumens,
qu'il existe une cause première et créa-
trice : l'Institut démenj l'univers et l'an-
tiquité.
De cette erreur qu'ont enfantée l'audace
- ( >5 )
et l'immoralité , déooulent nécessaire-
ment ces doctrines désolantes qui ont
brisé tous les liens de la société., A cette
morale sublime et consolante, dont nos
plus grands, écrivains ont dicté les ai-
mables préceptes , embellis par les
charmes -que l'élocution et la poésie
ajoutent àja vertu, les penseurs du dix..
huitième siècle ont substitué un aveugle
hasard et le désespoir du néant. A ces
vérités éternelles qui assurent la stabi-
lité des empires et. le bonheur de tous, les
membres de la société, ils ont fait suc-
céder ces systèmes d'une imagination
- délirante qui arrêtent la vertu dans ses
élans les plus généreux, et n'opposent
plus' au crime l'effroi de sou supplice.
Tel est le triste tableau de notre dé-
gradation morale. Voilà où nous a con- -
duit un mépris insensé pour des insti-
tutions qu'une existence de plusieurs
siècles aurait dû rendre sacrées. Cette
folie de nous croire plus sages que nos
ancêtres ? et cette fureur d'innover sous
( l'éj
4v faux prétexte. de l'amélioration f
ébranlent la sôciélé jusques dans ses fon-
deaiecs* -
Comment l'empire serait il affermi sur
des bases inébranlables 3 lorsqu'on ac-
corde encore quelque crédit à ces phi-
losophes factieux qui ne voient le bien
que dans ce qui n'existe pas et ne peut
exister j sont ennemis de toute autorité
qu'ils n'exercent pas, propagent sans
cesse , et dans leurs livres et dans leurs
conversations, une chimérique égalité
réprouvée par l'ordre social comme par
la nature. Oui, si le gouvernement ac-
tuel, sur - lequel nous avons tous fondé
l'espoir de la félicité publique, reçoit
de continuelles attaques, et dans ses
principes et dans son administration,
qu'il n'en accuse que ces conspirateurs
idéologues y pour qui Tordre est un sp ec-
tacle désagréable, et le repos un supplice.,
Ils ne pardonneront jamais à celui qui,
réparant les maux causés par leurs ab-
(r7)
jurdes proiets, fermera les plaies qu'ils
ont ouvertes.
Dans tous les tems , la décadence des
lettres a suivi la dépravation de la mo-
rale publique, et notre exemple ne con-
ifrme que trop cette affligeante vérité.
Notre littérature est depuis dix ans,
retombée en enfance : nous marchons
à pas de géant vers un siècle nouveau
de barbarie; notre langue se corrom pt
comme nos principes; on écrit éiÜJour-
d'hui comme l'on pense. A qui devens-
nous cet état de dégradation ? A l'Insti-
tut national, qui proscrit les talens et
couronne l'ignorance; à l'Institut natio-
nal qui a tari toutes les sources de l'instruc-
tion publique; à l'Institut national, dont
tous les projets révoltent par leur ab-
surdité et leur extravagance.
Ces maux déplorables , nous devions
les prévoir, lorsque des hommes que
l'audace et non le talent avait appelés au
suprême pouvoir/ramassèrent dans la
boue des places publiques les haillons
( '8 )
dégoûtans de notre littérature, pour en
former ce corps académique. Nous de-
>' vions les prévoir surtout, lorsque ces
IVIydas réunis exclurent de leur sein un
poète brillant qui avait, à leurs yeux, le
double tort de chanter les vertus èt de
les pratiquer; mais ce qui ne pouvait
être prévu, c'est la patience avec la-
quelle nous souffrons au milieu de nous
un çorps littéraire qui - ne compte point
parmi ses membres la Harpe , de Lille,
Saint-Lambert, et qui ose offrir au mé-
pris public les nomsde Mercier, de Laka-
nal, de Chénier, de Naigeon, etc. Les
aruspices romains ne pouvaient se re-
garder sans rire ; comment les membres
de notre Institut (i) peuvent-ils se regar-
der sans rougir ?
Si j'abaisse mes regards sur les lycées ,
quel hideux spectacle me présentent
ces plats écoliers sans instruction , qui,
incapables de produire une seule idée ,
(i) Je répète, pour la dernière fois, que je ne
parle pas de la classe des sciences.
( 19)
d'écrire une seule phrase raisonnable,
osent juger insolemment les productions
d'autrui. Qui pourrait ne pas être confus
du titre d' homme-de-lettres > lorsqu'on
Je voit avili par des grimauds qui ne
connaissent pas même les premiers êlé*
mens de leur langue ?
Mais où ne parvient pas une aveugle
audace, secondée par l'orgueil? Si l'on
ne peut corrompre le jugement de la
postérité, on trompe du moins une po-
pulace d'imbécilles et d'ignorans qui
environne les tréteaux de nos charlatans
littéraires, a Sonnez, trompettes de la
» Renommée, publiez nos triomphes
» et nos succès; nos triomphes ! qui ne
» sont pas dus au génie, mais à Fin-
m trigue ; nos succès1 que nous avons
» travaillés avec tant de soin ! »
A l'instant, tous les journaux de la
secte proclament, avec pompe, les noms
des affiliés et leur dressent complaisam-
ment des autels où la sotte médiocrité
( 20 )
fait Fumer un encens qu'elle refuse au
talent.
Déchirons enfin cette éCOlcS de gloire
dont veulent s'envelopper ces vils char-
latans qu'on ne peut nommer sans dé-
goût : montrons-les dans leur affreuse
nudité, et que la vue de ces squelettes
décharnés fasse reculer d'horreur ceux-
là même qui leur ont rendu des hom-
mages.
Rentrez donc dans le néant , vous
que le néant vit naître.-Assez et trop
long-tems , vous avez trompé un stu-
pide vulgaire. La Renommée, que tant
de fois vous avez enrouée de vos éloges,
s'indigne de les avoir propagés, et Bien-
tôt va publier votre ignominie. Déjà le
mépris public vous a enveloppé. Lenom
de vos cercles est -devenu une injure.
Malheur et honte ( je le répète) à celui
de qui l'on dira: « Il fut de riusLitut, il
39 fut du Lycée Thélusson. »
LES ÉTRENNES
D E
L'INSTITUT NATIONAL
ET DES LYCÉES.
Le Nouveau Paris, par Mercier.
u
N homme , dont le nom seul rappelle à
l'imagination l'idée la plus complette du bur-
lesque et du ridicule ; un philosophe qui,
après avoir écrit un gros volume contre l'éta.
blissement des loteries , a sollicité et obtenu
un poste très-lucratif dans ces maisons de
jeu autorisées par la loi ; un auteur drama-
tique qui , du fond de sa Brouette du Vinai-
grier, insulte chaque jour au génie de Racine,
outrage l'ombre de Molière, flétrit la mémoire
de Voltaire ; un membre de Véliie de la nation
française (i), qui veut détrôner Galilée et
Newton, Mercier, puisqu'enfin il faut que je
le nomme, vient de donner au public la plus
fil C'est le titre que se donnent les membres de l'lui..
titut ; la aatiou sourit à cet excès d'impudence.
( 22 )
bizarre production qui jamais ait souillé la
république des lettres. En un mot, et c'est
tout dire , Mercier s'est surpassé lui-même"
Cette informe et monstrueuse collection
d'articles places à la suite les uns des autres,
sans liaison , sans aucun ordre, sans ensem-
ble, n'est qu'une gazette révolutionnaire dans
laquelle l'auteur remue sans cesse, avec une
complaisance vraiment coupable, le fumier
conventionnel , tout plein d'odeurs pestilen-
tielles.
Mais ici les réflexions sont inutiles ; c'est
l'auteur qu'il faut entendre ; que Mercier soit
juge de Mercier.
« Cette fête t jJ parle de celle qui fut célé-
te brée le 21 janvier) est fondée sur une loi
n grandement patriotique ; c'est une fête
os républicaine et immortelle ( l'humanité
» vient de l'abolir ). Tous les rois de la
t! terre ont senti sur leurs nuques le coup de
se guillotine qui a séparé la tête de Louis XVI
» de son corps. Il n'est plus , et, s'il le faut,
» JE DANSERAI politiquement sur sa cendre.
te Je le répète donc , cette fête était comman-
tt die impérativementçat la dignité d'un grand
le peuple M. Est ce la fureur , est-ce le délire
( 23 )
qui a dicté un tel langage , a JE DANSERAI
» politiquement sur sa cendre 11 ?
Dans un autre endroit , après avoir peint
le supplice de Louis XVI, il ajoute : 6 Son
y sang coule ; c'est à qui y trempera le bout
u de son doigt, une plume-, un morceau de
» papier. L'un le goûte, et dit: Il eU bougre-
11 ment salé. J'ai vu défiler le peuple se tenant
f sous le bras , riant , causant familièrement,
» comme lorsqu'on revient d'une fête, Au-
n cune altération n'était sur les visages , et
ei l'on a menti quand on a imprimé que la stu-
ei peur régnait dans la ville. On cria les gi-
teaux et les petits pâtçs autour du corps
si décapité ",
J'éprouve en ce moment un sentiment bien
douloureux ; pourquoi suis- je obligé de faire
Connaître à mes lecteurs ce monument d'in-
famie ? Quelle tâche me suis-je imposée !
Quel devoir pénible il faut que je rem-
plisse !
C'est principalement sur les souverains qui
ne sont plus que Mercier, qui craint peut-
être ceux qui existent encore , vomit tous les
flots de sa rage. Après avoir dansé sur la cendre
de Louis XVI, il va danser sur celle du der-
( 24 )
nier pontife romain , dont le consul français,
qui connaît et exécute tout ce qui est grand
et sublime, honore aujourd'hui la mémoire.
<t C'est, dit-il, l'auteur des maux commis au
nom de la religion, tour-à-tour perlide ,
u cfuel, astucieux', impertinent vendeur d'in-
ta dulgences ei.
Les plaisanteries les plus plates', les expres-
sions les plus triviales et les plus grossières
forment la moitié de cette gazette sanglante.
A l'occasion des émigrés qui comptent en-
core sur leur retour dans leur patrie, il chante
ce refrain: Va-t-en voir s'ils vitnnenr, Jean.
Ailleurs, il peint ces mêmes émigrés avalant
en idée vingt-cinq millions d'honimes comme un
rentier avale son potage.
S'il rapporte une anecdote , il la ramasse
dans la boue des places publiques. Telle est
la suivante , prise au hasard :
ti Une ci-devant marquise allait mourir;
91 un prêtre non-assermenté lui ayant apporté
M clandestinement le Viatique dans sacuJotte,
y elle fit quelques difficultés pour l'avaler,
9, prétendant qu'il sentait le gousset. On dit
M que les prêtres insermentés n'emploient
19 plus que des hosties à la fleur d'orange x.
Mercier
C 25 )
2
Mercier a voulu consigner , dans son nou-
veau tableau, des nouvelles preuves de son
ignorance. N'est-il pas plaisant d'entendre
cet économe politique se plaindre amèrement
de l'abolition du maximum , de la disparution
des assignats ?
Mais ce qui me paraît plus plaisant en-
core, ce sont les éloges qu'il prodigue au
gouvernement dont le !8 brumaire a fait
justice. Il fut grand, il fut ferme , il fut
» majestueux ; il a épouvanté les cabinets
» étrangers JI. Eh ! que n'ajoutait-il : il m'a.
donné le contrôle de la loterie : ce dernier
membre de la phrase eût expliqué tous les
autres.
Vous le voyez, M ., le règne de la raison
est arrivé ; le flambeau de la philosophie nous
éclaire ; et , grace aux productions des mem-
bres de l'Institut, tous les yeux vont enfin
s'ouvrir à la lumière. C'est par de tels ou-
vrages qu'on honore à-la-fois et son siècle et
l'humanité.
Avant de terminer cet extrait, j'adresserai
à Mercier lui-même ce qu'il dit des écrivains
périodiques.
u Quelle confiance peut-on prendre dans
( s6 )
99 des écrivains assez téméraires pour PARLER
» DE TOUT, SANS RIEN SAVOIR (avis à Tautcur)^
» de littérature, sans savoir. bien lire (avis
j) a l'auteur); d'économie politique, sans eij
y connaître les élémens ( nôilvel avis à l'au.,
55 teur ) ? Quel intérêt peuvent inspirer des
5e LIBELLISTES DÉCLAMA TEURS , qui ne savent
v qu'aboyer et calomnier, sans vues, sans
5» moyens , sans pudeur ? A quelle estime
» peuvent prétendre ces hommes qui neIÍDU.
9) gissent pas de se contredire d'un jour à
35 l'autre : Quis iulerit Gracchos de sedition,
j) quœrentes H. -
P. S. Qui le croirait ? Mercier fait aussi
des vers ; il en a inséré deux ou trois cents
dans son épouvantable rapsodie : mais heu-
reusement il les a intitulés mes Derniers vers:
c'est un motif de consolation pouj le lecteur.,
qui attend aussi avec impatience la dtrnikrt
prose du Caton des loteries. Voici" un échan*
tillon de ses derniers vers :
Mes jours furent un point ; mais ce point, mes amis,
Aisément vous pouvez m'en croire,
Présente à mes yeux, de l'histoire,
Les grands évènemeos. , , , , ,
Je le répète" amis, j'ai vu toute l'histoire.
Il est tezus de dorakir.
( 27 )
Avollons que l'auteur a prudemment agi
en écrivant en tête : mes Derniers vers. Il faut
bien croire que ce sont des vers, puisqu'il le,
dit : mais, en vérité, on ne s'en douterait
pas. - >
Mais, quoi ! ces lignes rimées sont extraites-
d'une diatribe indécente , dirigée contre
- M. Laharpe , alors persécuté et condamné
aux scorpions de Caïenne. Je m'arrête-: Tin»»
dignation succéderait au mépris : et c'est le
mépris seul que doit inspirer ce misérable.
gazetier , la honte de la littérature française.
L'ACHILLEIDE, par GOURNAND.
Dialogue entre un des amis de l'auteur et rno.
L'ami. Monsieur, je suis furieux. Vous
traitez sans ménagement un professeur dis-
tingué , membre de plusieurs sociétés sa-
vantes, et digne de siéger à rinstitut natio-
nal.
Moi. C'est parce qu'il est digne de siéger à
l'Institut national , ou , ce qui L revient au
même , c'est parce qu'il a publié un ouvrage
détestable , que je crois devoir user de toute
( 28 )
la sévérité que permet la critique, ou plutôt
qu'elle commande.
L'ami. J'aime à croire du moins que vous
admirerez avec moi les beautés du second
chant de l'Achilléïde. — Soyez attentif:
Déjà la nef d'Ulysse , aux vents abandonnée 3
Voguait sur cette mer de tant d'îles ornée.
Déjà Paros s'éloigne , et l'œil n'apperçoit plus
Lemnos qu'aime Vulcain , Naxos , chère à Baccbus ;
Et Delos sur les flots projette son ombrage :
On y prie Apollon de ne pas démentir
Les faits dont son prophète a su les avertir.
Le Dieu qui les entend, pour rassurer leur crainte.
Moi. Monsieur, voudriez-vous m'apprendre
à quoi se rapportent ces deux les ?
L'ami. Cela saute aux yeux ; ils se rapportent
à la particule on qui commence la phrase.
Moi. Je vous avoue que vous n'avez point
encore rassuré ma crainte, et je crois que le
citoyen professeur ne parle pas français.
Vami. Parler français ! parler français ! c'est
fort aisé à dire ; l'essentiel est d'avoir des
idées. Suivez-moi. Nos héros arrivent chez
Nicomède. Ulysse prend la parole. Voilà,
monsieur, voilà de la noblesse, ou je ne m'y
connais pas.
( 29 )
Vons voyez devant vous le beau sang de Tydée ;
Pour moi, je suis Ulysse , Ithaque est sous ma loi:
Vous, dont nous connaissons et l' honneur et la foi y
Nous venons , du secret couvrant notre voyage,
De l'odieuse Troye épier le rivage.
Moi. Permettez, monsieur, que je vous ob-
serve que ce vers ,
Vous, dont nous connaissons et l'honneur et la foi,
est le commencement d'une phrase que l'an
teur n'a pas jugé à propos de finir; car les
vers suivans forment une nouvelle phrase qni
n'a aucun rapport avec le vers précédent.
Vami. Parmi la chaleur de la composition ,
quand le génie est en ébullition, malheur à
celui qui veut suivre les règles de la grani- -
maire. Un bout de phrase oublié par hasard
n'est point un défaut en poésie : c'est un heu-
reux désordre. Continuons. Nicomède fait
dresser une table.
Quand de se retirer le moment est venu,
Et que de cette table , avec pompe servie 3
Le plaisir et lafaim ont rempli leur envie.
Moi. Que signifient ces mots , quand le
plaisir et la faim ont rempli leur envie de cette
table ?
( 3© )
L'ami. J'avoue que cela n'est pas très- clair ;
mais il ne faut pas condamner l'auteur sans
l'entendre. Je passerai chez lui; il me donnera
le sens de ces vers qui, je vous le répète.
m'ont un peu choqué. Mais nous touchons- à
de nouvelles beautés. Ulysse peint la Grèce
toute entière armée pour venger des affronts
de brigands.
Achille ouvre l'oreille.
Stace se contente de dire :
Vigilique hœc ore lilerteni.
Le traducteur embellit son modèle ; j'aime
beaucoup mieux Achille ouvre toreille. Ulysse
continue :
Jremaies, filles et sœurs, voudraient suivre nos pas.
A ces mots,
-Achille n'y tient plus
Achille est au supplice,
jUoi. Ah! tout doux; laissei-uioi, de grâce, respirer.
l'ami. Plaisantez-vous, citoyen ?
,1¡,foi. Ah ! que ce n'y tient plus est d'un goût admirable 1
Moi. Ah! que ce n'
C'est, à mon sentiment, un endroit impayab:e.
L'ami. Je suis de votre avis; n'y tient plus es*
( 31 )
heureux; mais, si vous aimez l'élégance , il
faut lire les vers suivans :
On se croise , on s'élance à pas prée ipitts
Comme on en use en Crète ou bien à Sainothrace.
Comme ce dernier vers est imitatif! avec
quelle grâce il se cadence sur neuf monosyl -
labes qui se suivent ! Je ne finirais pas , mon-
sieur, si je voulais parcourir toutes les beautés
de ce second chant; mais ce sont sur-tout la
noblesse et la hardiesse des expressions qui
caractérisent notre poète : Au tems jadis, les
logis d'un roi, sortir malgré soi d'un silcnce
forcé , etc. Jî nnIS, je suis fatigué d'admi-
ration.
Moi. Et moi, je suis las de bâiller ; et 4
comme Achille, je n'y tiens plus et je suis au
supplice. Monsieur, puisque vous êtes l'ami du
citoyen Cournand, conseillez-lui de ne plus
sortir malgué lui d'un silence forcé; ou , s'il
veut écrire, invitez-le à traiter avec plus de
douceur ceux qui l'ont précédé dans la car-
rière. L'abbé de Marolles a des droits à la
reconnaissance de tous les littérateurs, et
j'aime autant sa prose , quoiqu'elle soit un
peu froide, que les vers très-peu chauds du
président de notre Portique.
( 32 )
A.
AndritUx. Ses différentes productions ne
valent pas, à beaucoup près, les sifflets
quelles ont usés. Il vient de publier des contes
qui ont l'air d'être en vers, et des opuscules
en prose. Les contes sont détestables ; les
opuscules seraient au-dessous des conteJ, si
quelque chose pouvait être au-dessous de rien.
Cependant, les contes et les opuscules ont été
loués dans la Décade. Cet éloge leur fait plus
de tort que les critiques les plus mordantes.
D'Arnaud, ( Baculard ). Il nous a donné, il
y a quelques mois, un roman intitulé les Mati-
nées, etc. Ce sont les dernières paroles d'un
auteur ex pirant , ultima verba morientis. Chez
les anciens, ces paroles étaient sacrées. Le ro-
man de M. d'Arnaud l'a été pour ses lecteurs.
Sacrés ils sont, car personne n'y touche.
N'en disons point davantage ; respect à la
vieillesse et à l'auteur du Qde Manon.
Arnaud, auteur de Marius, des Vénitiens, etc.
Il est des auteurs dont la fécondité est une
calamité littéraire; j'en dis autant du silence
( 33 )
de M. Arnaud. Depuis deux ans , il n'a rien
produit ; il semble que l'Institut soit pour
les poètes
Ce qu'aux amans est le lit conjugal.
Feu Isidore-Langlois , mon ami, m'a sou-
Vent répété que M. Arnaud avait fait un
rapport tendant à demander la suppression de
r Ami des Lois. Je n'ai jamais cru que cette
accusation fût fondée.
Aubin Camailte. Afin de faire jouer ses
pièces, il vient de louer un théâtre (la Cité )
et des acteurs. Malheureusement le bon goût
a son parterre qui les siffle , parce qu'il manque
à l'auteur ce bon esprit qui pourrait seul les
rendre intéressantes.
Aude. Si la scène française perd chaque jour
une partie de son éclat, ce n'est pas la faute
de M. Aude.
Si pergama dextrâ
DejJenài pÓssent etiam hac dessensa suissent.
Il nous a donné Cadet-Roussel, et autres pièces
du même genre et du même mérite. Ces co-
médies ne pouvaient être composées que par
un homme qui ne sût pas parler comme tout
( 34 )
le monde. M. Aude était bien eet homme-là;
car-il n'a jamais su parler français: aussi Ca-det-
H^M-ssel a joui d'un succès prodigieux,
EPIGRAMME.
Auckmin, cet illustre sapeur
Du fameux bataillon des Carmei,
Qui, dans sa feuille de malheurt
Ciiaque jour semait desalarmes ;
Audouin , qu'on méprise au salon,
Et qu'à l'anti-cliambre on adore"
Reprend la plume, et sappe encore
Le secs-commun et la rairon-
C 35 )
M. Delille de Salle croyant que ses coltè l,
gués auraient le noble conrage de réparer une
lâche injustice, leur avait proposé de rappeler
auprès d'eux MM. Fontanes, Pastoret, Sicard
et Barthélemy qui, contre le vœu du directoire,
n'ont point péri pendant leur proscription.
Cette proposition , discutée avec chaleur,
fut rejettée par une majorité qui jamais ne
fut sensible à la voix de l' honneur. On remar-
qua, parmi les opposans, un nommé Nai-
geon ancien valet de Diderot ; M. Laplace <
qui a jadis mis le monde en systême, etc.
Il paraît que les honorables exclus desiraienC
leur rappel; c'est du moins ce que nous donne
à entendre la lettre qu'ils écrivirent alors à
l'Institut national , et qui a donné lieu à 1;1
suivante -
A MM. Fontanes * Pas/orel, Sicard et
Barthélemy.
MESSIEURS,
Je n'ai pu lire, sans étonnement, la lettre
que vous avez écrite à une assemblée désho-
norée, qui compte parmi ses membres une
partie de vos infâmes proscripteurs. N'avez-
vous pas craint d'imprimer une tache ineffa-
çable à la réputation que vous avez si juste*
C 36 )
ment acquise , en donnant cette marque de
votre estime à des hommes dont les noms ne
peuvent être prononcés sans horreur ou sans
pitié. Illustres victimes de la tyrannie ! pour.
riez-vous vous asseoir à côté de vos bour-
reaux ? Ignorez-vous donc que ceux qui ont
commandé votre déportation, souillent encore
de leur présence le sanctuaire des sciences et
des arts, dont leur ignorance profonde aurait
dû les bannir , puisque l'immoralité n'est plus
un titre d'exclusion ? Oui , dans cet Institut,
à côté du héros qui a sauvé la France, à côté
de Lagrange qui l'illustre par son génie , ne
rougissent pas de paraître ces misérables, jadis
couverts de pourpre et d'infamie , dont le
règne aurait fait oublier celui de Robespierre,
si Caligula pouvait faire oublier Néron. Mais
ne parlons point de leurs crimes dans un mo-
ment où le gouvernement le plus sage et le
plus modéré cicatrise les plaies de la patrie.
Laissons les méchans : parlons des ignorans.
Vous avez cru sans doute que tous les
membres de cette assemblée étaient, ou des sa-
vans estimables , ou des littérateurs distingués
par leur esprit et leurs connaissances? Appre-
nez que la couronne académique ceint le front
de Midas. Une fois admis dans ce club poli-
( 37 )
tico-littéraire, vous verriez avec surprise parmi
vos collègues, des conventionnels sans aucun
titre dans la littérature, et qui rachètent, par
leur audace , ce qui leur manque en talent ;
vous verriez. mais déjà vous rougissez. Ah !
sans doute , vous pensez à Mercier.
Cessez donc , messieurs , de desirer une
place quia cessé d'être honorable. Avez-vous
besoin de modèle, réglez votre conduite sur
celle de M. l'abbé Delille. Lorsqu'il eut ap-
pris à quels hommes on l'avait associé en le
nommant à l'une des places de l'Institut , il
repoussa, avec un noble orgueil , l'injure
qu'on lui avait faite , et ne daigna pas même
répondre au ministre qui lui notifiait sa no-
mination.
J'ai l'honneur d'être , etc.
ETEOCLE et POLINICE, par Legouvé.
Il faut que la Thébaïde soit un sujet bien
malheureux et bien peu fait pour le théâtre »
puisqu'il n'a fourni à un poète d'un talent
reconnu [M. Legouvé ], qu'une pièce mé-
diocre. En effet, quel intérêt peuvent inspi-
(38)
ter deux scélérats, maudits par leur père, et
accomplissant par leurs forfaits cette malé-
diction qu'ils ont méritée.
Si l'on ne veut pas violer la vérité histo-
rique , on doit les représenter tous deux éga-
lement coupables; l'un est un parjure , usur-
pateur du trône ; l'autre est l'ennemi de sa
patrie. Jocaste, leur mère 5 ne peut montrer
qu'une douleur impuissante. Aussi son rôle,
dans la tragédie de M. Legouvé , est assez
insignifiant. Mais cet auteur a senti, très- heu-
reusement, que des intrigues d'amour ne
pouvaient se mêler convenablement au mi-
lieu des horreurs de la famille de Laius , et il
a fort adroitement évite un défaut essentiel *
dans lequel est tombé Racine lui-même.
Le rôle que notre jeune poète a soigné avec
le plus de complaisance , est, sans contredit,
celui d'Antigone. Elle est très-intéressante,
sur-tout dans les deux premiers actes, qui.,
sans elle , ne seraient pas supportables; mais
le langage qu'elle tient à son frère, est bien
tendre. Ses discours ( qui, pour le dire en pas-
sant, ressemblent un peu à desidylles), con-
viendraient peut-être mieux à l'amante qu'à
la sœur de Polinice. Cette malheureuse fa-
( 3g )
mille est si sujette à caution ! l'inceste sry
glisse sans qu'on s'en appcrçoive.
Le dénouement a paru généralement dé-
plaire aux connaisseurs, comme contraire à nos
mœurs. Mais puisque l'auteur voulait qu'E-"
téocle expirât sur la scène , il devait le
rend.re un peu moins bavard. Les Anciens
aimaient beaucoup ces discours , qu'ils appe-
laient ultima verba morientismais chez nous
on ne donne pas aux rois mourans cette der-
nière consolation : on craint apparemment
quelque fâcheuse explication.
Quand au style de la pièce, il nous a paru
se rapprocher beaucoup de l'épopée. L'au-
teur excelle sur-tout dans les descriptions :
c'est-là qu'il déploie tout son talent, c'est-là
qu'il répand , avec profusion , les plus beaux
vers; car , il faut en convenir , cette tragédie
en contient un grand nombre. Mais les plus-
beaux vers , les plus belles tirades ne corri-
geront jamais le vice de ce sujet , qui portera
malheur à tous ceux qui le traiteront..
1 ( 40 )
B.
Baourd-Lormian. Il y a du trait dans ses
Trois Mois , qui sont, sans contredit, les meil-
leures satires que la malignité a publiées de-
puis trois ans, ( nous n'exceptons pas même
les nôtres ]. Baourd-Lormian n'a point été
aussi heureux dans sa traduction de la Jéru-
salem délivrée. Au reste, soit dit en passant, il
paraît que tous les auteurs critiques et sati-
riques sont contre ce premier poète - épique
moderne. On connaît ce vers de Boileau :
Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile.
Baourd-Lormian , Clément et la Harpe se
sont servis d'un moyen plus court pour le faire
tomber , ils l'ont traduit.
L'auteur des Trois Mots appartient au Ly-
cée du Hazard.
Beaufort, Cette dame est une de nos Muses
de Thélusson. La poésie tombe en quenouille.
Je suis cependant bien éloigné de blâmer ,
dans madame de Beaufort, cette manie de
faire des vers (si elle n'a rien de mieux à
faire ). Mais à quoi bon les lire en public? et
( 41 )
dans un lycée masculin ? 0 femmes ! vous
voulez être vues; j'y consens, si vous êtes
jeunes et jolies ; mais vous voulez aussi être
lues : la galanterie française ne va pas jus-
ques-là.
Bayeux. Que le préfet de police prévienne
un crime, qu'il ait toujours les yeux fixés sur
ce littérateur, qui, si l'on n'y prend garde ,
va assassiner. Juvénal.
Beauharnais. (madame de) Ses productions
sont médiocres. N'en soyons pas surpris, elle
consulte Cubierres.
Beffroi, dit Reigny. Rien d'aussi plat, d'aussi
niais, d'aussi mal écrit que le Dictionnaire,
néologique des hommes et des choses. N aus dé fions
le Cousin-Jacques, lui-même , de faire un plus
mauvais ouvrage. Ce qui, sur-tout, doit faire
cracher le lecteur sur cette ridicule produc-
tion, c'est la sotte affectation avec laquelle
l'auteur revient sans cesse sur des haillons lit-
téraires, surses ouvrages, par exemple. Certes,
un littérateur instruit sait ce qu'il vaut. Il est
un orgueil que j'appelle légitime ; mais le
Cousin-Jacques orgueilleux !
Bernardin de St.-Pierre. Le repos de ce
savant est un repos oce upé; il prépare les
( 42 )
Harmonies de la Nature, ouvrage précieux qui
manque à la physique et que nous devons at-
tendre avec une impatience d'autant plus
vive, qu'il sera plein de ce charme de style
que l'auteur sait répandre sur tout ce qu'il
touche.
Etre bon , être instruit, et siéger à l'Institut !
Certes, M. de Saint- Pierre a été oublié;
sans cela, il aurait été déporté. Ajoutez que
le pauvre homme a, comme Rousseau, son
ami, la sottise de croire en Dieu ! il n'est pas
au niveau de son siècle qui, comme on dit et
comme on peut le voir , est un siècle de lu-
mières.
Billecoc , littérateur estimable qui se livre
à un genre de travail peu brillant, mais utile.
Nous lui devons la traduction de plusieurs
ouvrages étrangers , et notamment ce-lle d'un
voyage très-estimé. Un critique se couvrirait
de honte, s'il osait dénigrer un talent solide et
modeste.
Bitaubé, littérateur sur son déclin. (Voyez
les Bataves). Il ne fait plus rien, et il fait
bien.
Blanchard a beaucoup écrit, a trop écrit;
mais il a rendu un grand service à notre lit-
( 43 )
térature, en mettant en bon français la tra-
duction du roman de Longus (Daphnis et
Chloé) par Amyot. Pendant qu'il est en
train , nous le prions d'en faire autant pour
la traduction de Plutarque , par le même au-
teur.
Au reste , Blanchard ne manque ni d'ima-
gination ni de sentiment ; et si au lieu de i5
à 20 volumes , il se fût contenté d'en écrire
un seul , il aurait pu faire un, bon ouvrage ;
mais la célérité et la perfection ne vont ja-
mais ensemble : c'est ainsi que celui qui écrit
cet article ne fera jamais rien qui vaille,
parce qu'il jette sur le papier tout ce qui lui
passe par la tête, oubliant ce précepte de son
maître :
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Il veut corriger les autres , et ne sait pas se
corriger.
Boisjolin. Telle est la réputation dont jouit
■ M. l'abbé Delille v que l'on est convenu de
regarder comme poètes tous ceux qu'il a
honorés d'un regard: c'est le soleil qui ré-
chauffe , par ses rayons, tout ce qui l'ap-
proche. M. Boisjolin ne s'est jamais éloigné
un instant du foyer central : il allait chercher
( 44 )
l'illustre professeur , le conduisait à sa classe 1
en sortait avec lui, et l'accompagnait jusques
dans son appartement.
M. Boisjolin a d'autres titres littéraires , il
a publié de jolis vers sur les fleurs, qui ont
été insérés dans tous les recueils. C'est sur ce
fonds assez léger que sa réputation vit depuis
dix ans : il est un de ces hommes heureux dont
on dit : il a peu fait , mais il est capable de
tout.
Sa conduite , dans la révol ution , diffère
beaucoup de celle de son maître. Il est
tribun.
Boinvilliers, auteur de quelques livres élé-
mentaires estimés , et qui méritent de l'être. Il
y et douze professeurs instruits dans les écoles
centrales de la république ; Boinvilliers est
du nombre.
Bonaparte. Spes unica Trojœ moritntis.
Bonneville. De minimis non curât prator.
Boucheseiche. On doit de la reconnaissance
à ces hommes laborieux qui , fuyant la hon-
teuse célébrité des cercles , des bureaux d'es-
prit , se livrent à des travaux utiles à la so-
ciété. Le citoyen Boucheseiche est auteur
d'une Géographie élémentaire. Il a traduit
( 45 )
tout récemment, le voyage du major Renne!,
et lui a donné en France la réputation dont
il jouit en Angleterre.
Les HEL f É TIENS, poëme.
Il n'est plus permis de le dissimuler; l'Ins-
titut national a juré la ruine de la littérature
française. Fidèles à leurs sermens , les mem-
bres qui le composent ne se contentent pas
d'enfanter chaque jour les productions les
plus monstrueuses ; paraît-il quelque ouvrage
bizarre , où le bon goût soit méconnu, où
toutes les règles soient violées et insultées ,
où la langue soit à chaque page immolée à
l'ignorance ou au besoin de l'auteur, à l'ins-
tant ces coriupteurs des principes proposent
aux applaudissemens et à l'admiration de l'u-
nivers , ce fruit dangereux d'une imagination
délirante.
Telles sont les réflexions que m'ont fait
naître les éloges ridicules prodigués par notre
académie au poëme médiocre qui a pour titre :
les Helvétiens.
4 J'annonce à L'EUROPE SAVANTE , a dit
x F. de N. , aussi grand poète que profond
-
( 46 )
51 politique , une production tout-à- fait ori-
i, ginale (oui , très-originale ) , espèce de
PHÉNOMÈNE en poésie et en politique; (après
?» le siècle de Louis XIV , des phénomènes
i, en poésie !); c'est un poème ÉPIQUE, coip-
ÎÎ posé en Russie. (Ah! je vois maintenant
Î> pourquoi il est si froid) x.
UN POEME ÉPIQUE ! c'est ce que nous allons
examiner. Et d'abord souvenons - nous des
préceptes de Boileau : a
t' Faites choix d'un h éros propre à m'inté-
p resser", Quels sont les héros qu'a célébrés
le cit. François C. F. P. Masson ? quels sont
ses AcÈilles ? Fridel, fils de Flu) Rustans,
Abrigand , Tannequin , Baldovin, et autres
grands-hommes. Messieurs , soyez les bienve-
nus. Jesuischarmé de faire votreconnaissance ;
mais , en vérité , vos noms, vos noms fameux
n'étaient point encore parvenus jusqu'à moi.
Boileau l'a dit :
D'un seul nom quelquefois le son dur et bizarre,
Rend un poëlle entier ou burlesque ou barbare.
Le nom de Childebrand valut seul un mil-
lier de sifflets.
Il serait inutile de parler à l'auteur de l'u-'
nité de héros. Mon héros, vous répondrait-il «
(47 )
est tout un peuple et non un seul homme, ainsi
qu'on a voulu le prescrire ; et le cit. François
de Neufchâte.au répéterait: Son héros est tout
un peujjle; et tout l?Institut répéterait encore :
Son héros est tout un peuple. A-t-on jamais pro-
clamé avec tant d'emphase une absurdité aussi
révoltante? Mais, Homère aussi chanta dans
ses vers la gloire de tout un peuple ; il ne se
crut pas dispensé pour cela de choisir une
action principale : c'est la colère d'Achille.
Ce guerrier est le héros de l'Iliade ; il est,
comme son chantre , plein de défauts et su-
blime. Mais à quoi bon opposer à l'auteur
des Helvétiens l'exemple d'Homère, de Vir-
gile , de Milton, du Tasse , etc. ? Il est armé
d'une autorité bien plus respectable; c'est
celle de M. Bitaubé, qui , dans un poëme
très-connu, a célébré tout un peuple, LES BA-
TAVES. Que répondre à de telles objections ?
Quant au merveilleux , le cit. Masson vous
prévient encore que c'est une partie neuve de
son poëme. Je suis de son avis, sur- tout quand
je vois la Féodalité sous la forme d'un Cen-
taure , implorant la puissance de Charles-le-
Téméraire.
Tout est donc neuf et original dans ce
( 48 )
poëme : le sujet, le héros, le merveilleux,
vous pouvez ajouter, et le style, C'est encore
l'avis de l'auteur des Helvétiens. t< Dans une
je révolution qui a affranchi la pensée de ses
M vieilles entraves , la langue française doit
il chercher à briser les siennes. A quoi bon
ÎJ suivre scrupuleusement les anciennes or-
»» nières ? Chénier et Lebrun sont les seuls qui
il s'en sont écartés sur les aîles de l'enthou-
35 siasme. Pour moi, je veux que mes vers
»> conservent leur empreinte, dussent-ils pa-
il raÎue raboteux (c'est le terme propre) à des
>> esprits plus faibles que délicats. Et d'ail-
S> leurs, Voltaire a prouvé que ce ne sont pas
le de beaux vers qui constituent le grand
» genre de l'épopée ; car la Henriade n'est
» point un poëme épique. Cette conquête
» reste à faire à la France 12.
Je pense comme le cit. Masson , même
après avoir lu son poëme. Je ferai peu de ci-
tations. Le portrait suivant vous donnera une
idée dufaire de l'auteur.
Parmi ces hommes faux, dont la souplesse brigue
Une indigne faveur à la cour d'un tyran,
CambJsse, guerrier lâche , est plus vil courtisan.
Amenant avec lui les vices et l'intrigue,
Et
C 49 )
3
Et suivant des Anjou les funestes destins,
Naguère il arriva des bords napolitains.
Ambitieux et bas, sans vertus , il rassemble
Les talens séducteurs et qui firent toujours
Et le malheur du monde , et le charme des cours.
Un fourbe aime à servir celui qui lui ressemble.
Inspiré par Louis, Cambasse suit ses plans; �
Flattant du Bourguignon l'orgueil et les penchant,
Il a st confiance et son mépris ensemble:
Cet assemblage affreux n'est possible qu'aux Grands.
Parmi ces vers , qui sentent plus ou moins
le terroir helvétique, vous remarquerez ces deux
derniers:
Il a sa confiance et son mépris ensemble :
Cet assemblage affreux n'est possible qu'aux Grand,.
Si je ne craignais de passer pour trop minu"
tieux, je demanderais à l'auteur ce que signifie
un fond qui s'ellfonce ;
Un paisible vallon; plus sombre et plus couvert,
Dont lejor.d s'élrécit, et s'enfonce et se perd ;
je lui reprocherais certaines expressions sans
noblesse , et quelques images dégoûtantes :
Mais un monstre , vautré dans la fange et le sang,
Creusait tout-à-Ventour un gouffre menaçant.
De son boudoir immonde) ainsi l'horrible laie,
Déchire la prairie ot a'ea fait qu'une plaie.
( 50 )
je lui feiais observer qu'on ne dit pas : Suc-
comber à ses coups, mais sous ses coups, etc., etc.
Cependant, soyons justes; si, au lieu de
présenter son poëme aux juges de l'Institut
et du Portique, l'auteureût demandé les con-
seils de quelques amis éclaires et véridiques;
s'il eût pu consentir à retoucher, pendant une
année entière , cette production, fruit d'un
pénible travail , il se serait placé sur le Par-
nasse au-dessus de plusieurs poètes modernes.
Vous trouverez dans les Helvétiens , et princi-
palement dans le septième chant , quelques
tirades qui annoncent une imagination ar-
dente et poétique ; il y a même dans ce
poëme des vers qu'il faudra retenir. Celui-
ci , par exemple , que le sentiment a inspiré :
C'est de deux malhenreux que naquit l'amitié.
Le vers suivant m'a paru rendre une belle
idée ; mais il est bien dur:
N'est-on républicain qu'en étant un Brutus?
Encore une citation , et je finis :
Et la liberté sainte , et proscrite et trahie,
Fuit sur les rocs déserts ou rentre au fond des cœurs.
Malheur à qui la force en ce dernier asyle !
Le lion nuxnidique, attaqué dans son fort,
c si ;
Moins terrible aux chasseurs , livre un combat à mort ;
Fier Je lui-même , et seul, sur cette troupe vile
Il s'élance, il triomphe, et tombe libre encor.
Tel est le style de l'auteur , souvent rabo-
teux et toujours inégal. Cette dernière com-
paraison , qui ne manque pas d'une certaine
chaleur , m'a rappelé ces vers d'un vieux
poëte :
Tel est un grand lion , roi des monts de Cyrène,
Lorsque de tout un peuple entoura sur l'arène
Contre sa noble vie il voit de toutes parts
Uuis et conjurés les pieux et les dards
Reconnaissant pour lui la mort inévitable,
Il résout à la mort son courage indomptable ;
Il y va sans faiblesse, il y va sans effroi,
Et là devant souffrir, là veut souffrir en roi.
J'ai encore un reproche à faire au citoyen
Masson , c'est d'avoir écrit son poëme en
rimes mêlées. La majesté de l'épopée.
Mais cet article est déjà trop étendu
« 0 liberté ! s'écrie l'auteur à la fin de sa
» préface , douce et fière liberté ! j'attache
» mon poëme à tes destins ; triomphe , et je
91 vivrai". En lisant cette apostrophe patrio-
tique , j'ajoutai : « 0 liberté ! douce et fière
îî liberté ! puisse-tu vivre plus long-teins
?? que le poëme des Helvétiens » !