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Les Étrennes, ou Entretiens des morts sur les nouveautés littéraires, l'Académie française, le Conservatoire de musique, le Salon, les journaux et les spectacles, recueillis par un témoin auriculaire, revenu ces jours passés des enfers. Par Francis Edmond

De
123 pages
J.-G. Dentu (Paris). 1813. In-8° , 120 p..
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LES ÉTRENNES,
ou
ENTRETIENS DES MORTS.
MOYEN DE PARVENIR en littérature, ou Mfémaireà confailter sur
unr question de propriété littéraire, dans lequel on prouve que le
sieur M altr-Bkus , se disant Géographe danois f a copié littéra-
lement une grande partie des ORunea de MM. Lackoix, Pimrir-
tom , WAt.cRBR air , ainsi qu'une partie de celles de MM. GOIIIL-
mn , Puimaht, Lanolès, Soi,vtks, etc. I etc.! et les a fait impri-
mer et débiter SOUlt son nom; et dans lequel on discute cette question
importante pour le commerce de la librairie t »« Qu'est-ce qui dls-
fi tingue le plagiaire-copiste du simple contrefacteur ; et jusqu'à quel
« point le premier peut-il être regardé comme devant encourir ta
te pein' portée par la loi contre le dernier ? » Par JiAV'OAaaiii.
~l)ar» , Imprimeur-Libraire ; 1 vol. in-8° de 200 pages, grande justi-
fication ; dfctitlèmd édition , Augthéntél d'ia grand nèmbffe d'Articles
nouveaux, copiés de ta Géographie de Pinkterton.
«
Extrait de Ildrridi de la Cour impériale de Paris , du a5 avril 1812,
rendu dont l'affaire de 3. G. Dentu, tontre la sieur Malte-Brun,
Danois, un des collaborateurs du Journal de l'Empire.
DISPOSITIF.
La COUR, etc., considérant que s'il est constant que les auteurs de
la Géographie universelle ont pris dans la traduction de la Géographie
de Pinkerton, par Walckenaer, un tris-grand nombre de passages
qu'ils ont littéralement transcrits dans leur ouvrag e 1 et que s'il est
également constant que Malte-Brun, auteur du Précis de ta Géogra-
phie universelle, ait pris dans l'Introduction à la Géographie de Pin.
kerton , par Lacroix, un nombre plus grand encore de passages qu'il
a littéralement et servilement copiés dans son Précis, dans tinten-
tion de se tes approprier; ces plagiats, quelque nombreux qu'ils soient,
1te constituent pas néanmoins le délit de contrefaçon prévu par les
lois; déboute ledit Dcntu, et le condamne aux dépens.
Le sieur Malte-Brun a demandé à la Cour de Cassation que l'arrêt
qui le déclarait plagiairs et copiste serf lie îe confirmés la Cour de
Cassation a confirmé l'arrêt.
LES ÉTRENNES,
ou
ENTRETIENS DES MORTS
SUR LES NOUVEAUTÉS LITTÉRAIRES,
L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
LE CONSERVATOIRE DE MUSIQUE, LE SALON ,
LES JOURNAUX ET LES SPECTACLES ;
RECUEILLIS PAR UN TEMOIN AURICULAIRE,
REVENU CES JOURS PASSES DES ENFERS.
PAR FRANCIS EDMOND.
A PARIS,
Au Dépôt de la Librairie de J.-G. DENTU, Palais-Royal ,
Galeries de bois, n" 2G5 et 26G;
Et chez tous les Marchands de Nouveautés.
1813.
à
LES ÉTRENNES,
ou
ENTRETIENS DES MOftTS,
JETAIS fatigué des spectacles insipides dont
on est accablé depuis long-temps ; je venais
de lire moins par goût que par habitude *
tous les journaux de la semaine, et j'achevais
de parcourir, en bâillant, la Chronique de
Paris, le Glaneur, le Noir et le Blahc,
le Vengeur, le Parallèle de Chénier et de
Chateaubriand, la Défense de ce dernier,
l'Epltre à Chénier, le Journal Imaginaire, les
Bergères de Madian, la Sottisiade, et d'autres
turpitudes littéraires dont j'ai oublié jusqu'au
titre. Cédant à l'ennui dont j'étais dévoré,
et tout rempli d'un mal-aiie semblablé à celui
qu'on éprouve lorsqu'on a été pendant long-*
temps dans une atmosphère corrompue , je
courus au salon d'exposition, que je n'avais
pas encore vu, mais que j'avais entendu
vanter par des femmes qui y avaient leura
portraits. C'était un vendredi : muni de ma
carte d'artiste, je croyais, insensé que j'é-
( 2 )
tais! je croyais y voir mes souffrances s'allé-
ger, mon esprit se rasséréner, et arriver dans
une assemblée peu nombreuse et bien choisie.
Grands dieux ! quelle foule, quelle cohue,
quel brouhaha! on se poussait, on se pres-
sait, on se portait! tout Paris semblait s'être
donné le mot pour venir s'étouffer au saloa.
Le directeur de ce bel établissement pro-
digue les billets d'entrée, sans choix de per-
sonnes, comme celui de l'Odéon jette les
siens à la tâte du premier venu pour remplir
la salle les jours où la troupe française joue.
Malgré l'incommodité que me faisait éprou-
ver un concours de spectateurs si nombreux
et si bruyant, j'eus le courage de rester plu-
sieurs heures à contempler les chefs-d'œuvres
exposés dans les diverses salles et galeries du
Musée. Je n'avais point encore pu fixer mon
opinion sur aucun tableau en particulier,
j'avais à peine eu le temps d'en parcourir
des yeux la prodigieuse multitude, et le bi-
zarre assemblage desportraits fastueusement
accumulés dans cette ambitieuse exposition ;
lorsque, tout-à-coup, au milieu du gouffre
de chaleur où je suffoquais au mois de jan-
vier, je me sentis saisi d'un frisson glarial.
Il me sembla que la mort circulait dam
( 3 )
toutes mes veines; je gagnai, non sans peine,
la porte de sortie, et me jetai dans un fiacre,
où je m évanouis. Transporté chez mni , une
fièvre ardente m'embrasa, un affreux délire
me priva de l'usage de ma raison, je mourus:
funeste résultat de mes tristes lectures et de
ma visite au salon. Je ne recouvrai la faculté
de penser qu'en arrivant aux sombres bords.
Je parcourus pendant quelques instans ces
sinistres rivages, afin de découvrir le nocher
des enfers; le vieux Caron, des qu'il m'eut
aperçu, me tendit la main, je sautai dans sa
nacelle; bientôt nous traversâmes l'avare
Achéron, et me voilà transporté dans le
ténébreux séjour !. Une foule d'ombres,
errantes autour de moi, occupait mon at-
tention ; et tout accablé de mon sort, je
marchais sans projets, sans penser et sans
savoir où j'allais; lorsqu'bn diable noir,,
rouge et vert, la tête hérissée de serpens,
me fit sortir de la profonde stupeur où
j'étais plongé. Que fais - tu là? me dit le
monstre en me saisissant brusquement au
col. — Monsieur, j'arrive de l'autre monde,
et ne connais point encore les usages de
celui-ci.
Méconnaissant vos lois, je n'ai pu les ~e.'rrcindro.
(4)
Si vous commandez en ce lieu, dictes-mal
vos volontés et mon devoir. Vaincu par ma
soumission, le diable, qui était assez bonne
personne, me Isissa libre et me dit : Je suif
l'huissier - audiencier du tribunal de Minos ;
je fais ici la recherche des ames qui veulent
se soustraire à la justice. Suis-moi, je vais te
présenter à ton juge ; prépare-toi à plaider
ta cause. — Monsieur, je n'ai point encore
de procureur pour occuper dans mon af-
faire. — Tu en trouveras à l'audience ; tous
les avoués qui meurent arrivent ici. Mais
crois-moi, si tu n'as apporté avec toi beau-
coup d'argent, fais tes affaires toi-même ;
Minos te dispense du ministère des avoués.
— Juste ciel t je suis donc en paradis!
Soudain une porte s'ouvre, et je suis intro-
duit à la barre du tribunal d'airain où siège le
juge incorruptible des enfers. Dès que mon
conducteur eut annoncé que j'allais plaider
moi-même et sans assistante, des murmure,
des clameurs d'improbation, éclatèrent dans
le parquet. Minos imposa silence à la ca-
naille, et m'interrogea. Je fus jugé sans inci-
dens, sans remises et sans frais. Ami lecteur,
0
dispense-moi de te rapporter ici mon élo-
quent plaidoyer, qu'on ne me laissa pas le
(8)
temps décrire; on ne fait pas de phrases
aux enfers. Qu'il te suffise d'apprendre que
Minos, touché de la cause de ma mort pré-
maturée , me fit grftcc de beaucoup d'épreu-
ves, me tenant compte de l'effroi que m'a-
vaient causé les mélodrames, de l'ennui que
m'avaient fait éprouver les calembours de
Brunet, les fadeurs du Vaudeville, les mau-
vaises pièces de l'Opéra, des Français, de
Feydeau, de l'Odéon, les brochures para-
sites qui pullulent dans la littérature, les im-
pertinences des journaux, et sur-tout de la
question ordinaire et extraordinaire que j'a-
vais subie au salon de peinture. Je fus admia
au rang des bienheureux. On vint avertir
qu'il y arait du monde au salon, et le roi de
Crète me retint à souper. Charmé de son
urbanité, je lui baisai respectueusement l'er-
got. Minos me présenta à l'assemblée, com-
posée de savans, de littérateurs et d'artistes
dont la mémoire est célèbre chez les vivans.
C'était le jour du souper académique de
Minos. Nous nous mtmes à table. On garda
un profond silence pendant le repas : les
ombres ne parlent point tandis qu'elles man-
gent; aussi les mets dont elles se nourris-
sent n ont-ils rien de semblable à ceux qui
*
( 6 )
font les délices des vivans : une vapeur
suave, une essence divine d'où s'émanent les
vertus, les talens, le génie dont ils furent
animes pendant leur vie, sert de nourriture
?ux ames des bienheureux ; c'est l'aliment
qui les perpétue. On m'assura que les mé-
chans, que les amis perfides, que les lâches,
les parjures, les ti-aitres à la patrie, les assas-
sins, les empoisonneurs et les hypocrites,
condamnés aux flammes éternelles du Tar-
tare, s'abreuvent d'affreux venins et se nour-
rissent des mrmes substances qui corrom-
paient leurs ames de leur vivant. Le souper
fini, mon hôte me dit avec une bonté toute
familière : Puisque tu viens de Paris, donne-
nous des nouvelles de la littérature et des
arts. — Monseigneur, il y a peu de nou-
veautés littéraires ; bien moins encore en
est-il qui soient dignes d'occuper les loisirs
de votre éminence et de ses illustres con-
vives. Dois-je vous entretenir d'une Chro-
nique de Paris, que personne ne lit, malgré le
désir qu'avait l'auteur de faire du scandale en
la publiant?—Minos. Je t'en dispense. Toute
l'édition de celte rapsodie est arrivée ici
vingt-quatre heures après avoir été annon-
cée dans le Journal de la Librairie; elle est
( 7 )
restée dans les antichambres pour rasage
des laquais. — Connaissez-vous aussi le Gla-
neur f L'auteur en disait beaucoup de bien,
et publiait modestement qu'il se voyait forcé
d'en donner une seconde édition, la pre-
mière ayant été enlevée dans la huitaine de
sa publication.—Laharp*. Ce livre est au ca-
binet de ltctune ; personne a'est avez cou-
rageux peur l'achever: C'est une froide com-
ptfatmrv, un fairas de lieux communs, dont
tout te mérite est d'être purement écrit.
— Moi. C'est ce qu'en disaient f là-haut,
les amis de l'auteur, qui seuls avaient lus
son ouvrage. Voulez voua que je vous parle
de roUiculus. polme posthume de Luce
de Lancival ? — Luce. Qui Bond ? Il se vend
ici ao francs sous le manteau. Cet avare de
Caron l'a fait passer aux enfers par contre-
bande,. malgré la défense de Pluton. Je suis
fâché, puisque cette satyre devait être im-
primée, de n'avoir pas eu le temps, avant
de mourir, d'y mettre la dernière main. J'en
aurais fait disparaître quelques taches, et
j'aurais efface les injures adressées à Y. Lors-
qu'on est mort on est sans prévention f et je
reconnais aujourd'hui que le ressentiment
m'a rendu injuste envers ce littérateur, fun.
(8)
des meilleurs critiques du siècle. S'il fat in'
juste à mon égard, il a jeté des fleurs sur ma
tombe; j'oublie ses erreurs, et sa générosité
commande ma reconnaissance, comme elle
doit lui concilier l'estime de tous les gens de
bien. Mais aussi, si j'avais vécu, j'aurais ajouté
quelques variantes aux scènes dans lesquelles
figure le père de l'injurieux FeuiUetoa. De,
puis que je suis ici, il a donné, m'a-t'on dit,
un nouvel essor à son cynisme ; sa vénalité
est devenue m scandale ; c'est unarpagon, un
usurier littéraire.— Gilbert.Quen'a-t-il vécude
mon temps ! j'aurais fait une bonne satyre de
plus, et je n'y aurais pas oublié cet hypocrite
obscurant que tu aa si bien peint dans ce vers ;
A Prêtre philosophe, et journaliste apôtre.
Luce. J'aurais aussi flétri du fer rouge de
l'opprobre ce compilateur éhonté, ce pla-
giaire famélique, flibustier littéraire, intri-
gant par tempérament, libelliste par princi-
pes , prolétaire factieux, né avec le génie de
1 diffamation. Je l'aurais attaché au pilori
opinion publique.
Minos. Messieurs, point d'injures. Et toi,
poursuis. -MOI: J'ai lu, oui, je m'en accuse ;
j'ai lu le Journal imaginaire, production vide
(9)
de pensées et de sens, sorti" d'un cerveau
creux. C'est une des innombrables débauches
'de l'éternelle comtesse Mascorillis, qui depuis
long-temps nous rabâche les mêmes songes ;
et dont l'effrayante fécondité menace encore
ses comtemporains de 60 à 80 nouveaux
volumes. Le Journal imaginaire, dont le titre
promet beaucoup, ne tient point sa parole.
Ce n'est qu'un cadre inventé par l'amour-
propre d'auteur de la comtesse, pour étaler,
fastueusement, les énigmes, les charades, les
logogryphes qu'elle compose, et pour se
louer tout à son aise : elle pense, comme Le-
mierre le tragique, qu'il faut faire ses affaires
soi-même. On lit dans ce journal des nou-
velles renouvelées des Grecs, qui attestent
la caducité du talent de l'auteur. Elles sont
égayées par des peintures licencieuses, plus
dignes du pinceau de Bocace que de la plume
dévote de la comtesse, qui, naguère esprit
fort, s'est donnée fcDieu depuis que l'Age
l'oblige de Mnoncer aux vanités du monde.
Les mères de famille ne permettront pas à
leurs filles de lire le conte de Célestine, inséré
dans ce journal. Cette moderne Scudéry, bien
plus calarniteusement fertile que celle qui
grillait sous Louis XIV, vient de publier un
( 10 )
nouveau chef-d'œuvre bien sec, bien pré-
tentieux, décoré du titre de poWme en prose,
intitulé les Btrgèrts de Madien. Ce n'est,
dit-on» qu'un enfant adoptif; ceat le petit-
fils de ta mère, procréé par un être bien cher
à ta comtesse. Cela te lit tout ansai peft que le
Moyse de Saint-Amand. —Laharpe. Cependant
les ouvrages de la comtease faisaient fortune
dans le monde, malgré leurs défauts*—Champ-
Jort. A la bonne heure, lorsque nous les re-
touchions.— Moi. Depuis son libelle contre
Fénéton, qui a révolté tous les bons esprits,
madame de Genlis n'a plus de auccés, ses
ouvrages sont décrédités. On donne la pré-
férence aux Contes à l'usage de la Jeunesse
par madame Guizot: ce joli ouvrage, très-
moral , écrit sans prétention, est rempli
d'un intérêt qui se concilie avec une morale
très-pure. L'auteur pour s'élever n'a eu be.
soin de rabaisser personnt.—Fénélon. Ma-
dame de Genlis, en éssayant de flétrir ma
mémoire, travaillait à son salut Je lui par-
donne de grand cœur, et je suis lâché qu'elle
se soit attirée, à mon occasion, de si mé-
chantes affaires avec mes éloquens défenseurs
Hoffman et Aur,er.-CAéltÍlr. Que n'ai-je eu,
comme toi, l'un de ces messieurs, pour com-
( II )
battre l'injurieuse oraison que mon succes-
seur voulait prononcer sur ma tombe acadé-
inique! Je désavoue le téméraire auteur, dont
le beau zèle, si mal secondé par son talent,
a plutôt nui à ma cafte qu'il ne l'a défendue.
- Moi. AreI-VOH» lu le factum de Damaze
de Raymond en faveur de Chiteaubriend?
*-Chéniêr* Il est arrivé ici par ballots tel-
lement pesans, que la barque de Caron,
en les transportant, faillit 1 rouler à fond.
Cependant, comme partie intéressée, j'ai la
ce mémoire. J'y ai reconnu du talent, un
style facile, harmonieux, peut-être ayant
trop de prétentions aux effets oratoires, dé-
placés dans une discussion. Je prédis des
succès durables à l'auteur, dès qu'il aura su
choisir un sujet moins ingrat, une cause plus
noble, et sur-tout plus juste. Je lui pardonne
ses hostilités contre moi ; il n'est pas plus
mon ennemi qu'il n'est le partisan des opi-
nions de son client. L'éloge qu'il en fait a
quelque chose de forcé. 11 a sans cesse re-
cours aux sophismes pour se justifier. Il faut
que cet écrivain compte bien sur la crédulité
ou sur la patience de ses lecteurs, pour
oser entreprendre l'apologie du discours
de Châteaubriand. Voudrait-it prouver que
C .«)
l'Académie, qui a refusée d'admettre eette
diatribe, se soit trompée (i), ou bien qu'elle
ait agi anec partialité ? C'est la conclusion
naturelle qui doit résulter de la défense
publiée par Damaze ; ggr à quoi bon l'en-
treprendre ? Quel danger courait Chateau-
briand ? Devant quel tribunal était-il accu-
sé ? Dans Tétat actuel des choses, Chateau-
briand seul avait droit de publier une de-
fense : de sa part elle était légitime ; de celle
de tout autre, elle devient un acte de mau-
vaise foi ou de fanatisme de parti. J'aime
à croire que chez Damaae, ce n'est que
légèreté présomptueuse, un certain besoin
de célébrité : comme on voit de jeunes guer-
riers impatiens d'essayer leurs forces, et laa
de la paix dont ils jouissent dana leurs foyers,
aller en des climats lointaine affronter mille
dangers et favoriser une cause inique.—Mines,
Ton opinion, Chénier, peut être suspectée
de partialité dans cette occurrence, consultons
le nouveau venu sur celle qu'on a là-haut de
louvrage de Damaze.—Moi. Voici deux épi-.
(i) Il est loisible à tout le monde d'attaquer les juge-
inena littéraires de l'Académie, mais nOIt pas ses senti-
i rient. Les jugement de l'esprit sontsujets à l'erreur : ceux
du cœur tout toujours certains chez les honD't.en..
( «3 )
grames qui prouvent que personne n'a pris
le change sur la démarche de Raymond. Vos
populi, vox Dei.
Chateaubriand , ce géant littéraire,
Pour se défendre a besoin d'un second :
Il a paru. Damaze de Raymond !
A ce nom seul chacun reste en extase ;
Tel champion au géant était dû.
Châteaubriand sera donc défendu ;
Mais dites-moi qui défendra Damaze.
Comme ce Damaze est changé!
Il reçoit do son protégé
Le cilice et lu pélerine,
Et l'abbé Geoffr.. s'est chargé
De lui donner la discipline.
Le parti qu'a pris Damaze de Raymond
aemble être une gageure à ceux qui n'ont
pas lu son livre. Plusieurs personnes croient
qu'il n'a voulu faire qu'une mystification,
sur-tout celles qui connaissent la libéralité de
ses idées. Comment, en effet, se persuader
que l'accusateur de Geoffroy soit le défenseur
de Chateaubriand? Les hommes raisonna-
bles qui ont lu sa brochure sont scanda-
lisés de la levée de boucliers qu'il a faite en
faveur d'une cause qui paraissait devoir lui
être étrangère. En effet k ni l'identité d'opi-
( 14)
nion, ni la sainte amitié, n'engageaient Da-
maze à prendre un parti si contraire à set
principes, et ai oppose* à ceux de ses ami..
Les philosophes crient à l'apostasie; les dé-
vots sont honteux d'avoir un défenseur aussi
mondain : ils le désavouent au fond du cour;
mais les chefs hypocrites de la secte obscu-
rante se réjouissent de ce qu'un homme qui ne
porte pas leurs couleurs se soit compromis.
Ils espèrent que l'excursion qu'il a faite sur
leur territoire y naturalisera Damase. lia
tâcheront de l'y arrêter par mille cajoleries,
par lamorce de toutes les séductions ; ils
n'oublieront point celles de la louange, si
puissante sur les cœurs généreux. Ses enne-
mis (il a trop d'eeprit et de talent pour n'en
avoir point) signalent aa démarche comme
un adroit manège de son ambition; ses amie,
plus justes à son égard, sont affligés de sa
faute, et redoutent les suites fàchluses qu'elle
peut avoir pour lui dans l'estime des gene
de bien, si toutefois, et par suite de sa pre-
mière démarche, il n'y renonce tout .1. fait.
Abissus, abissuminvocat!—Lingurt. J'ai ou des
torts semblables à ceux de Dainase : puissent
les siens Lui être moins funestes que ne m'ont
été les miens! Sea Lettres critiques le réhabi-
( l' )
litcront.—Pascal. Je les ai lues avec plaisir.
On y remarque des trails qui figureraient
dans les Provinciales. La huitième étincelle
d'esprit ; elle est d'un excellent ton. L'auteur
lance les sarcasmes avec autant de finesse
que d'enjouement. Je ne veux pas lire son
plaidoyer, je me réserve pour sa prochaine
lettre. M. Geoffroy veut qu'on le félicite
d'avoir un pareil ennemi ; moi je le plains !..
Moi. Connaissez - vous, messieurs, une
nouvelle traduction en vers des Bucoliques de
Virgile, par M. de Lanjeac? — Virgile. Hélas
oui. Je n'avais, que je sache, jamais offensé
ce monsieur ! J'invite Tissot à me venger, en
mettant la dernière main à sa traduction, la
seule que j'avoue. Celle de Millevoye est
maigre et décolorée; celle de d'Orange n'est
qu'une esquisse remplie de verve.
La Fontaine. Les Fables d'Arnault sont-
elles publiées?—Moi. Onlesannonçaitlors de
mon départ.-La Fontaine. Qu'en disait-on?
car dans le pays d'où tu viens, on juge les
ouvrages avant de les avoir lus.-Moi. Les
gens 4e lettres qui ont entendu la lecture
des fables de l'auteur de Marius à Minturne,
pensent qu'il était plus propre à écrire sous
la dictée de Racine et de Crébillon, que
( ic, )
tout celle de La Fontaine et de rlorid.
Cependant ils y reconnaissent le littérateur
plein d'esprit, l'écrivlin élégant, et disent
qu'Amault a fait des satyres très-piquant
tes, tous la forme naïve de lapologue. Les
oisifs qui dans le monde font profession
de juger les productions littéraires, publient
déjà, d'un ton capable, que ces fables sont
des épigrammes longuement exposées et
lourdement écrites. — Florion. J'en augure
mieux, et mon émule aura comme moi, la
gloire d'avoir trouvé quelque chose à glaner
dans un champ moissonné par La Fontaine.
Moi. Le Bailly va publier un second vo-
lume de fables.—La Fontaine. J'ai lu avec une
singulière satisfaction son premier livre, qu'il
m'a adressé il y a deux ans. Cet auteur écrit
l'apologue dans le atyle qui convient à ce gen-
re, et j'ai lu bon nombre de fables de sa com-
position que je voudrais avoir faites. — Moi,
On annonçait encore la naissance prochaine
d'une brochure intitulée les Infiniment* petits;
et déjà, sur le nom seul de l'auteur, les
plaisans disaient qu'André de Mur.. le
père de la triste Héloïse de l'Odéon, n'était
pas sorti 4e sa sphère. Remarques, mes-
sieurs, que je ne partage pas l'opinion de
( Il )
ces gens-la; s'ils avaient, ainsi que moi t
pleuré à la représentation du drame d'An-
dré de Murvlle, ila auraient une plus juste
opinion de ses talena. — Baiily. VA tientiade
de Lemercier fait-elle fortune là-haut ? Moi.
Son libraire est ruiné. Tf qui a fait l'apo-
lapa de Cette conception bigarre, est le
aeul qui ait eu le courage de lire juaqu'à la
fin un poëme aussi étrange. Toute faute porte
aon châtiment : T, depuis ce temps, est
accablé d'une ophtalmie rebelle à tous les
secrets des enfans d'Esculape. — Racine.
Comment se fait-il que l'auteur d'Agamemnon,
qui me donnait l'espoir d'un successeur digne
enfin de moi, se soit si obstinément écarté
de la route qu'il s'était d'abord ouverte, et
que les muses avaient parsemée de fleurs?
Depuis, nous l'avons vu donner, dans ses
ouvrages, l'exemple du goût le plue faux,
alors même que dans ses discours publics il
prouvait que tous les secrets de l'art lui sont
connus. C'est ta faute, Lebrun; tu l'as per-
verti; tu as gâté tout ce qu'il avait de bon.
Les écarta de Lemercier sont la preuve de
> l'influence dangereuse que peut exercer ta
déplorable école, même sur un excellent
esprit, lor""n goût n'est point in varia*
2
( 19 )
blement fixé. — Lebrun. Vous savez, mes amis,
que je gémr du mal que j'ai fait en littéral
ture. Je pleure amèrement sur Lemercier,
et je fais des vœux pour qu'il se convertisse,
s'il en est temps encore. Puisse-t-il ne pas
imiter mon orguilleux entêtement ! Je croyais,
de bonne foi, qu'en dédaignant de suivre les
exemples traces par Malherbe et par J. B.
Rousseau, qu'en méprisant ce conseil de
Boileau,
Que dans tous vos écrits la langue révérée,
conseil si heureusement suivi par Racine,
je croyais, dis-je, mériter le surnom fastueux
de Pindare français : je me suis trompé.
L'ami Domergue et Baour de Lormian
avaient raison de ridiculiser, dans leurs épi-
grammes , mon style néologique et ampoulé.
Le Tasse. Quel est donc ce Baour, qui,
non content de m'avoir travesti en me tra-
duisant, nie transporte à l'Opéra pour m'ex-
poser aux fureurs et aux outrages de ce Fol-
liculus, indigne successeur de Fréron?—Vol-
taire. Tu partages mon sort, ami ; ce Folli-
culus est un insecte dégoûtant, mais sa pi-
quure n'est pas dangereuse. Consolons-nous ;
Racine a plus à s'en plaindre encore, il
( 19 )
le loue. — Racine. Pas toujours, et j'ai
aussi ma part dans la distribution des fé-
fulés^je ne suis pas épargné dans ce
qu'il appelle ses Commentaires. — Luneau de
Boisgermain. Ils ne sont point à lui ; il me les
a volés. — Laharpe. Ne revendique pas les
réflexions insipides qu'il y a mêlées pour
déguiser son plagiat.—Chénier. Laissons-là ce
malheureux, et parlons de Baour. Celui-ci est
un des littérateurs les plus distingués du
siècle présent; c'est, à coup sûr, le poète
tragique qui écrit le mieux. Baour a la phrase
poétique des Racine et des Voltaire, et peut-
être nombre de ses hémistiches décèlent-il.
trop ses illustres modèles. On regrette qu'il
n'ait pas plus d'élan, et qu'il manque sou-
vent d'imagination dans ses compositions.
Omasis est une espèce d'églogue très-bien
écrite : le charme du style cache le vidé de
l'intérêt et la faiblesse de l'action ; il y a des
formes tragiques dans le rôle de Siméon ; mais
le caractère pastoral prévaut tropdaris les au-
tres personnages. - Esménard. Mahomet II a
des beautés tragiques!, le style est orné d'une
belle couleur ; il a parfois d'heureux mouve-
mens, mais le plan est mal conçu. - Idoi. Oit a
dit trop de bien et trop de mal de cette pièce.
( 20 )
L'auteur, qui en a jugé les défauts avec séj
vérité, vient de la refaire, et J'on aiBufc
qu'elle est maintenant digne d'occqflnme
place sur la scène illustrée par Conseil te,
Racine , Voltaire et Crébillon.—LeTasse.Cet
éloge est pompeux : si le succès le justifie 4
je consena que Baour retraduise ma Jérusa-
lem délivrée; mais qu'il se souvienne que je
travaillais sans rciache è la perfection de cet
ouvrage, et que, réduit à la plus rigoureuse
indigence, j'écrivais mon poëme à la lueur
d'une lampe, lorsque la lune me dérobait sa
clarté. — Lebrun. N'avon..noUi pas entendu
parler d'une espèce de roman, de certaines
Nouvelles, moitié vers, moitié prose, que
vient de publier Bàourr - Moi. L'Atlantide ;
c'est le libertinage d'esprit d'un bon écri-
vain, homme de goût. On ne s'attendait pas
à tant de gravelures de la part de Baour, dont
la muse, si chaste par tempérament, ne s'é-
tait jamais permis de velléités, pas même
dans son opéra de Jérusalem, qui eût été
moins ennuyeux si quelque brin d'amour eût
,ècbauffé la scène. — Lebrun. Baour fait bien
Tépigramme ; il m'a par fois vaincu dans ce
genre d"lcrime.-Boikau. J'ai trouvé du trait
dans ses Satyres, et souvent de la verve. Est-
( 21 )
il de rAcadémie? —-Le>Gou9éf J'espérais qu'il
m'y remplacerait. — Moi. tl ne s'est pas pré-
senté, il veut que l'Académie aille au-devant
de lui. - lace. Ne craint-il pas un refus? Ses
Satyres lui ont aliéné beaucoup de membres
du sénat littéraire. —Chénier. Il a torlde crain-
dre ; l'Académie est juste, et je lui réponds
des suffrages s'il se présente. Voyez si Duval,
auteur fécond, mais écrivain bien subalterne,
le moins académique de tous, a été rejeté ?
Cependant il avait eu, envers l'Académie, de
bien plus grands torts que Baour, puisqu'il les
avait eus en prose. — Moi. Il est vrai; mais
Andrieux, le principal offensé, et Picard,
son émule et son ami, ont autant de géné-
rosité que de talens. — Fabre d'Eglantine, Que
fait cet Andrieux, dont je fus jaloux, mais
dont j'estime le rare talent et le style char-
mant Moi Andrieux compose des contes
remplis de grâce, d'esprit, et de la plus fine
critique ; celui de Séraphis est un modèle du
genre. Ce poète, émule de La Fontnine,
est toujours fidèle à Thalie ; il vient d'achever
une comédie de mœurs qui réunit au comi-
que gracieux des Etourdis, le style élégant,
naturel et ferme du Trésor. Mais cet ou-
vrage ne sera pas joué sur la scène française :
( 22 )
deux comédiennes intrigantes y sont repré-
sentées; et ces dames, comme monsieur le
premier président, ne veulent pas qu'on les
joue. — Molière. Ainsi donc leur capricieux
orgueil privera la nation d'un bon ouvrage ! U
faudra respecter jusqu'aux ridicules de ces
dames, tandis que les personnages du plus
haut lang sont traduits au tribunal de Tha-
lie ! Pourquoi l'autorité ne met-elle pas un
frein à de pareilles prétentions ? — Moi. C'est
le cri, c'est le vœu des gens de lettres. Les
théâtres sont gouvernés avec une faiblesse,
une négligence, qui contrastent singulière-
ment avec le reste de l'administration ac-
tuelle. Tous les abus Us plus révoltans y pul-
lulent; on en murmure, mais l'autorité char-
gée de les faire disparaître tarde encore à
exercer son utile ministère (i).
Collin-d'Harleville. Donnez-moi des nou-
velles de mon cher Picard. J'ai lu avec ravis-
sement l'exemplaire qu'il m'a envoyé de sa
Vieille Tante. Je regrette qu'il ne l'ait pas
écrite en vers, et pour la Comédie française.
(i) Pendant que notre auteur tenait ce discours aux
enfers, on publiait à Paris un règlement qui, s'il est
observe, comblera tous les vœus. ( Note de l'éditeur.)
( 23 )
—Moi. Picard vient de publier son Théâtre en
six volumes. C'est l'ouvrage le plus mar-
quant dont la littérature se soit enrichie de-
puis long-temps. — Molière. J'en ai reçu un
exemplaire sous Le couvert de Pluton.—Dan-
court. Et moi aussi. —Minos. Picard devait cet
hommage à ses illustres modèles. Puisque
icu âge est ici, dis-nous, Molière, ce que
tu en penses. — Molière. Mon opinion sur le
talent de Picard vous est connue. Si l'on peut
reprocher à quelques-uns de ses plans de
n'être pas assez forlement conçus, à plu-
sieurs de ses personnages de n'être pas assez
vraisemblables. et à quelques caractères de
n'être pas toujours bien nettement traces ;
on admire dans toutes ses pièces un style
facile, naturel et comique. Son action est
simple et bien conduite : le comique ré-
sulte essentiellement des situations. Sa mo-
rale est pure.Picard décèle par-tout l'excellent
peintre des mœurs de son siècle. Sa critique
est mesurée, elle est fine et judicieuse. Le ri-
dicule est l'arme avec laquelle, le plus souvent,
il corrige ou réprime les vices. Son style en
prose a toutes Les qualités que réclame la
grammaire et que sollicite le genre qu'il
traite. En un mot, il fait parler convena-
( 24 )
hlcment ses personnages. Ses vers, bien que
corrects et naturels, manquent d'un certain
nerf, de cette verve poétique qui brille dans
Regnard; dont Destouches a eu quelques
étincelles, qui règne dans la Métromanie4
qui échauffe le Philinte de Fabre , qui charme
dans les pièces d'Andrieux et dans celles
d'Étienne. —Boileau. Et dont tu as donné des
exemples immortels dans toutes les tiennes,
et sur-tout dans le Misanthrope, le Tartufe
et les femmes sapantes, — Molière. Cepen-
dant Picard a beaucoup de vers heureux et
une foule de comiques. Sa pièce des Capitu-
lations de Conscience, imprimée dans le re-
cueil que j'ai reçu, est la mieux écrite de
toutes celles qu'il a faites en vers. Elle est
fortement, philosophiquement conçue, con-
duite avec infiniment d'art, et développée
avec le talent d'un grand mattre. Le sujet est
neuf et vrai. Le caractère principal est tracé
par un auteur qui connaît tous les aet"",
du cœur humain. Les détails laissent peut-
être désirer un peu jïlus de conique. On
voit dans cet ouvrage que Picard est un
peintre habile de la société dans laquelle il
vit. Cette comédie est, en un mot, le piua.
beau titre de gloire de mon cher Picard.
( 25 )
ZoXle (qui s'était glissé clandestinement
sans l'assemblée ). Mais la pièce a été sifflée,
et le grand Folliculus. ce beau génie, ce
Phénix des critiques, l'a frappée d'ana-
thème dans son infaillible Feuilleton. -Fré-
mn.Et moi aussi J'imprimais que Zaïre, Maho-
met, Mérope, Brutus, Âlxire, OEiipe étaient
des tragédies détestables : je n'en croyais
rien' et mon bâtard, rolliculus, n'est pas de
meilleure foi que je ne l'étais. Là haut, cha-
cun joue son râle ; ici, Zoïle, la vérité ne
peut se déguiser. Nous n'avons intérêt à
tromper personne, et personne ne nous
paie pour mentir. N'es - tu pas obligé de
convenir aujourd'hui qu'Homère est le plus
grand des poètes?—Voltaire. J'ai toujours dit
que ce coquin de Fréron est rempli d'esprit et
de goût. — Collm. Daigne poursuivre, grand
Molière, tes réflexions sur Picard. — Molière.
Je n'ai plus rien à vous dire sur le Thé&tre
de Picard, vous connaissez toutes les pièces
qui le composent, soit pour les avoir vues
Mhbant, soit pour les avoir lues ici, où, par
la faveur du roi des enfers, nous en recevons
un exemplaire » ainsi qu'il en use pour les
ouvrages qui ne sont pas morts, depuis qu'il
a permis à Hercule et à Thésée de pénétrer
( 26 )
dans le noir séjour. Il me reste une réflexion
à faire sur le théâtre de Picard. Les préfaces
qui précèdent chaque pièce sont remarqua-
bles par une naïveté digne du bon La Fon-
taine. A l'exemple de notre Corneille , l'au-
teur juge lui-même ses pièces avec une
liberté, une franchise et une justesse qui font
l'éloge de son esprit et de son caractère. On
a envie d'aimer Picard lorsqu'on lit ses pré-
faces. Il se loue sans org ueil, et se condamne
sans fausse modestie. Il dit avec une aimable
bonhomie : TeUe chose est bien , est excel-
lente, il y a ici du talent ; comme il dit ceci
est faible, ceci est mauvais. Le lecteur ne
conçoit aucune prévention contre l'auteur
alors même qu'il se loue, parce que cette
louange est toute candide. Je conclus que
les littérateurs, les gens de goût, en lisant
l'ouvrage de Picard, le placeront parmi les
auteurs les plus distingués de la scène fran-
çaise. — Dancourt. J'ai la gloire de lui avoir
servi de modèle. - Boileau, Picard a souvent
exploité la même mine que toi, il t'a quel-
quefois surpassé, mais Molière fut seul son
modèle. — Dancourt. Tout mort qu'il est, ce
Despréaux est toujours caustique !
Moi. 11 vient de paraître une traduction
( 27 )
libre et ce vers dos Œuvres complètes
de Jean Second, par Loreaux. On loue
le style du traducteur, le goût, et la mesure
avec lesquels il a fait passer dans notre
langue les pensées érotiques de son modèle.
Gilbert. Quel est cet avorton du Par-
nasse, qui rimant malgré Minerve, a sur sa
lyre discordante bégayé la Sottisiode? Ne sait-il
donc pas qu'une satyre n'est point un nhetter
et que sans être inspiré, on n'est point l'é-
mule de Boileau, d'Horace, de Juvénal, de
Perse et de Chénier?— Moi. Son nom est
teUement obscur, qu'on ne le devine point,
malgré sa lettre initiale. Il faut le plaindre ,
a dit un homme de beaucoup d'esprit, d'avoir
été JCZ malheureux pour faire dix-huit
~cer r, vers satyriques sans pouvoir dire une
seule méchanceté. — Lehoc. Mes héritiers
sont bien généreux de lui faire un procès !
Le lion mourant sourit encore de mépris aux
ruades de l'âne. ,
Moi. Jouvet le pédagogue, ce maître d'école
aubalterne, qui, nouvel Erostrate, ou plutôt
nouveau Zoïle , s'est fait un système de dé-
nigrer tout ce que les gens de goût se com-
plaisent à louer, nous menace d'une satyre
encore plus insipide que la Sottisiade. Peu sa-
('<)
tisfait du succès de sa Minerve en latin dé
cuisine, et de ses brochures somnifères, il
s'élance dans une carrière où les succès de
Boileau, de Gilbert, de Palissot, de Chénief
et de Despaze, n'ont rien qui puisse étonner
son génie. 11 écrit une Philippique en Ters"
qui doit mettre en combustion toute la rép,"
blique des lettres; c'est la continuation de
Foiliculus, dans laquelle il traduira au tribu-
nal du lion goût tous les journalistes et autres
littérateurs qui n'ont trouvé ni talent, ni es-
prit, ni style, ni politesse dans ses pamphlets,
et qui se sont récriés sur la barbarie de ses
vers latins; vers incomparables, selon lui,
et bien supérieurs à ceux qui ont illustré Le*»
maire et distingué Billecocq. — Luce. Le Visi-
goth va déshonorer mon potfme! Ce ridicule
barbouilleur n'est pas même en état dé ré-
diger l'Almanach de Liège.
Bernard. L'auteur du Vieux Troubadour,
ou les Amours, ne savait donc pas que j'ai fait
l'Art d'aimer? Quel est ce téméraire ? .- Moi.
Le poëme du Vieux Troubadour l'ouvrage
d'un jeune médecin. L'amoureux disciple
d'Esculape est tout sentiment; il n ta pli chassé
sur tes terres. — O,últ.. Et sur les miennes ?
— Moi. Encore moins, et c'est un tort. Que
( 29 )
ne te dérobait-il un peu de ta verve, de ta
variété et de ta gracieuse licence? Il a chanté.
dit-on, ses propres aventures; que n'em-
pruntait-il la lyre des Parny, des Fontanes
et des Bertin ?
L'Arioste. J'ai rencontré ce matin cette
folle de Scudéry, lisant dans un bosquet les
Chevaliers de la table ronde. Elle assure que ce
poëme rappelle mon Roland Furieux. Je com-
prends mal le français, et n'ai pu juger de
ce moderne chef-d'œuvre. — Moi. Si la rapi-
dité avec laquelle un ouvrage se vend était la
preuve de son mérite, celui-ci en aurait beau-
coup. De mille exemplaires dont se com-
posait la première édition, huit cents furent
écoulés en dix jours. Déjà la deuxième édition
est en vente. — Mademoiselle de Scvdéry. Elle
nous est, grâce au ciel, arrivée toute entière
ce matin.—Moi. Je n'ai pas lu ce poëme, mais
j'ai entendu dire aux connaisseurs qu'il n'est
dépourvu ni d'esprit, ni d'imagination, mais
qu'il est écrit dans un style barbare. Jamais,
disent-ils, on n'a rimé avec autant de négli-
gence et de niaiserie. Il n'est aucun exemple
d'inversions aussi dures et aussi prosaïques ,
de veis et de rimes aussi parasites. Il y a,
ajoutent-ils, dans ce poëme, une absence te*.
( 3o )
talc de goût. L'auteur est homme d'esprit ; il
est fâcheur qu'il travaille avec trop de facilité;
il fait un poëme comme un autre ferait une
chanson. — Boileau. Abondance stérile l
Moi. Un jeune magistrat, qui par son élo-
quence et la libéralité de ses opinions se
signale dans le temple de Thémis , et sem-
ble prendre pour modèles les Dormesson,
les Lamoignon, les Servan et les Dupaty,
Marchangy, vient de marquer son entrée
dans la carrière des lettres par un ouvrage
qui le place sur la liAne de nos bons écri-
vains ; c'esf la Gaule poétique, ou l'histoire de
Fronce; considérée dans ses rapports avec la
poésie, l'éloquence et les beaux-art s. Ce livre,
aussi remarquable par l'importance du sujet
que par le talent avec lequel il est composé,
est du plus haut intérêt ; c'est un beau
monument élevé à la gloire nationale. Le
style de l'auteur est ce ui d'un écrivain de la
bonne école. Marchaugy prouve, comme
Montesquieu et comme le président Hai-
nault, que si d'une main le magistrat suspend
la balance de Thémis, de l'autre il peut faire
résonner la lyre d'Apollon.
Boileau. Je gage que personne n'a lu
chez les vivans l'Essai sur le sublime. L'abbé
( 3» )
Cottin ou Saint - Amand n'ont rien rimé
de plus déplorable. Vieux Chapelin, tu pré-
tan à l'auteur ton archet maudit par Apol-
lon. — Moi. M. de Charbonnières est de-
venu poète comme Francaleu ; il noir-
cit du ptpier pour l'épicier et la heurrière.
Chinier. Que devient la tragédie là-haut?
Quel jeune auteur, après Baour, soutient
l'honneur du cothurne? Moi. Dclrieu" cher-
che un sujet, un plan et des caractères dans
quelque auteur espagnol. Aignan dit qu'après
avoir fait Brunehaut, un auteur doit se repo-
ser, et le' public est de son avis. Le jeune
Lebrun, qui a montré un beau talent dans
l'ode, a fait une tragédie d'Ulysse, qui sera
représentée à la comédie française. J'en ai
entendu de belles tirades. Un homme de
lettres, connu par des essais qui décèlent le
poète de la bonne école, va faire jouer inces-
samment Ninus second. L'esprit aimable et la
modestie de Briffaut font désirer le succès de
sa pièce aux gens du monde etaux littérateurs.
La première tragédie nouvelle mise au ré-
pertoire est Tipou-Saïb. Elle est d'un homme
de beaucoup d'esprit, qui a réussi toutes les
fois qu'il s'est présenté à l'Opéra, à Faydeau,
à l'Odéon et au Vaudeville. Ceux qui ont
( 32 )
èntendu la lecture de la tragédie de Jouy
disent qu'elle a de l'intérêt et de belles situa-
fions Quelques-uns pensent que son style
manque de pureté, et que, trop habitué à se
ployer au genre lyrique, il n'a pas ce nerf
que réclame la tragédie. Cependant toutes les
loges sont déjà louées pour cette pièce, qu'on
répète encore. On ajoute même qu'elles
le sont déjà pour une nouvelle tragédie que
l'auteur compose en ce moment, et qui n'a
pas même été lue aux comédiens. J'ai oui
parler avec enthousiasme d'une tragédie de
Jeanne d'Arc à Rouen ; c'est le coup d'essai
d'un poète célèbre, qui, rival de J. B. Rous-
seau dans, l'ode, prend Racine pour guide
dans la tragédie. On assure que toute sa
pièce est écrite dans le goût de ce grand
poète. Si cet ouvrage ne réussissait pas, ce
serait la faute du sujet, et non celle du poète,
qui possède tous les secrets du sublime lan-
gage des dieux. — Chénier. A ce portrait je
reconnais Davrigny.
Molière, Cet hiver verra-t-il éclore une
comédie qui soit digne de la scène française ?
Moi. Il était question d'une comédie histo-
rique intitulée Fouquet. L'auteur débute ; c'est
un homme de goût et de beaucoup d'esprit.
( J3 )
3
- Molière. La comédie historique n'était pas
connue de mon temps. Nous laissions le
domaine de l'histoire à la tragédie; le nôtre
est plus prèsde nous,dans la société.—fabre
.'E,/anlÛtt!J. C'est la stérilité de quelques au.
teurs modernes quiairçisà la mode ce genre,
tout au plus supportable au Vaudeville.— Moi.
Quoi qu'il en soit, la pièce nouvelle est un su-
jet de trouble dans le temple de Thalie. Les
actrices se disputent à qui n'y jouera pas. Mes-
demoiselles Leverdet Bourgoing, après avoir
açcepté leurs rôles, ont eu l'impertinence
de les renvoyer à l'auteur. Ces dames s'é-
rigent en juges du mérite des ouvrages, tan-
dis que la plupart du temps elles ne savent
point signer leur nom sans outrager l'ortho-
graphe. Molière. Hélas ! c'était ainsi de 111011
temps, ytte d'efforts ne me fallait-il pas laire,
que de caprices n'avais-je pas à flatter, pour
adoucir mes impérieuses camarades !
Moi. L'auteur de l'Assemblée de Famille e t
du Ministre anglais travaille à un nouveau
chef-doeuvre pour la scène française. On
assure que son succès, cette fois-ci, ne lui
coûtera rien. Il y aura du style et du comique
dans sa pièce ; c'est dans les glacières de la
Suisse qu'il 1 médité son sujet. Le club lit-
( 34 )
téraire qu'il préside 4p café Torloni a et
tasie tous les matins pendant que le prési-
dent fait lecture de la scène qu'il a compo-
sée la veille. Les agens de changent lei mar-
rons ( 1 ) qui composent cette petite acadé-
mie assurent que Ribouté est le premier
auteur comique du siècle.
Laujon. Que fait mon successeur à lAca-
démie? Je lui dois des remerciemens pour
son panégyrique rempli de grâces et de dé-
licatesse.—D'Alembert. Ce discours assigne à
son auteur une place distinguée parmi les
penseurs; ce n'est point une de ces formules
vulgaires ; il fera époque dans les fastes de
l'Académie.—Molière. J'attends du lui une
nouvelle comédie qui consolide la réputation
que les Deux Gendres lui ont acquise.-Moi. Il
vient d'en terminer une en cinq actes et en
vers, et les comédiens l' ont reçue à l'una-
nimité ; on la dit supérieure aux Deux Gen-
dres. Son sujet est pris dans la haute so-
ciété. C'est une femme intrigante qui joue
le principal rôle. L'auteur a fait une pein-
ture vraie mais sévère des moeurs du jour,
et il a su allier, à l'importance de son in-
— - -
Ir
f i) On nomme ainsi les gens d'affaires non patentes.
f »)
trigue, des situations comiques et des dé-
tails remplis de gaité qui ajoutent à l'intérêt
du sujet. Les amis de Fauteur citent dfjà des
tirades remarquables de sa pièce ; on en re-
tient des vers frappés de main de maître,
et qui deviendront proverbes.— Molière. Il
s'en trouve beaucoup de ce genre dans les
Deux Gcnurts ; le penseur dicte la sentence,
et la maligne t'pigramn.,:. jaillit de sa verve
comique. C'est un talent qui distingue émi-
nemment notre auteur , et qui prouve qu'il
est observateur, moraliste et poète tout-à-la-
fois.-Zade.,Si la pièce nouvelle est telle qu'on
nous l'annonce, Etienne a donc encore trou-
ve , dans la poussière des bibliothèques. an
nouveau Conaxa?—Molière. Tais-toi, Zoïle;
tu es un sot. J'ai lu Conaxa et les Deux Gen-
dres: Tune est une misérable farce ; lés Deux
Gendres sont une comédie du premier ordre.
La chose est jugée là-haut, où tant d'intéréts
devaient retarder le triomphe de la vérité. —
Moi. Depuis long-temps les détracteurs les
plus-ardens de l'auteur des Deux Gendres, hon-
teux du rôle ridicule, et quelquefois odieux,
qu'ils ont fait dans la conspiration des gobe-
mouches, sont les premiers à dire affirma-
tivement qu'il faudrait être insensé pour ne
(36)
pas reconnaître la supériorité des Deux Gért*
drcssur Conaxa, et que ce serait se mentir à
soi - même que de nier les grands talens de
l'auteur de la première pièce. Dentului-même,
Dentu jure (lue M. Etienne est un auteur ac-
compli, et que-s'il a imprimé une foule de
brochures- contre lui, c'était pour se venger
de la protection qu'il accordait à un vérita-
ble plagiaire, spoliateur des ouvrages de lui
Dentu ; mais qu'il n'a jamais été assez dupe
pour ajouter une foi implicite à toutes ces
brochures ; qu'il les vendait parce qu'en (sa
qualité de libraire il avait-sui profiter de la
vogue de ces pamphlets, mais qu'il havait
été que spéculateur, et non point adversaire
de l'auteur des Deux Gendres} que main-
tenant il est sincèrement réconcilié avec
lui (i). i • ;,
Le Jésuite père dé Conaxa. Lorsque je rha-
billais une mauvaise pièce remplie d'obscé-
(1) Je remercie M. Edmond. En effet, je n'ai titi
a
que Libraire, et non l'ennemi de l'auteur de|» Deux
Gendres. Toutes les fois que , dans la grande querelle
dont il est question , j'ai dû agir comme particulier,
j'ai été impartial ; c'était le seul rôle qui mo convenait.
J G. D.
(37)
nités, pour en faire un amusement de col-
lége, j'étais loin de prévoir qu'an bout de
cent ans elle aurait l'honneur d'être repré-
sentée et de causer un ridicule scandale dans
l'empire des lettres; je n'aurais jamais soup-
çonné que le peupfé le plus spirituel et le
plus renommé pour la délicatesse de son
goût irait en foule applaudir une farce
à laquelle j'aurais eu honte mOMnéme de
mettre mon nom. Toutefois je ne me plains
pas de l'honneur qué j'ai reçu : j'ai'senti une
joie bien donce chatouiller mon cœur pa-
ternel lorsque le délire des étourneaux de
Paris prodiguait les brapo à mon enfant
adoptif. Ignoré de mon vivant, je suis de-
venu célèbre après ma motX.^Bùùeau. Com-
bien de gens ont un sort contraire au tien!.
•—Mot*. La pièce d'Étienne,à peine reçue à la
Comédie française, a été mise à l'étude : les
amis de l'art dramatique, avides d'entendre
un bon ouvrage, et ïe public curieux de voir
une nouvelle comédie par l'auteur des Deus
Gendres, attendent impatiemment lapremière
représentation de l'Intrigente. D^jà les oisifs
nomment les originaux qui i ont, servi de
modèle au- peintre ; bien que saAs dMte il
n'ait pris les siem que dans là société en
(58)
masse, et en réunissant sur un seul individu
mille traits épars. Les ennemis de l'auteur
ont essayé une nouvelle ConllSiUÚ, qui est
morte en naissant. Ils assuraient qu'un de ses
confrères, qui depuis long-temps n'obtient
plus de succès au théâtre, revendiquait le
sujet, les caractères et même des situations
de la pièce nouvelle : cette odieuse accu-
sation a été démentie publiquement par
l'homme de lettres à qui on la prétait, saas
doute malicieulement. L'acharnement et la
mal-adresse des adversaires de l'auteur des
Deux Gendres est sans exemple. Ne pouvant
nier le mérite de ses ouvrages, ils soutien-
nent qu'il n'en est pas l'auteur. Mais, tandis
qu'ils l'accusent d'emprunter à d'antres ses
sujets et ses caractères, ils sont forcés de
convenir que son style lui appartient, que
c'est lui seul qui fait ces vers qui réunissent
ju naturel, à l'élégance, à la pureté, le co-
mique le plus saillant. A peine le procès de
Conaxa est-il jugé en faveur de J'auteur des
Deux Gendres, qn'on lui en succite un nou-
veau avec un auteur qui, disons-le avec
franchise, n'a rien de commun avec lui que
de courir la même carrière f mais par des
chemins et des succès diilérens.
(39)
Laharpe. Mon frère, entretiens-nous un
moment de l'Académie française ; quels sont
les compétiteurs actuel. ? Moi Il y en a
beaucoup ; la médiocrité est toujours pré-
aomptMAuse. Si on les écoutait, ils seraient
tous des Corneille, des Racine, des Vol-
taire. des Fénélon, des Bossuet, des D'A-
lembert, desBuffon, des La Fontaine, des
Pascal. Le dernier des auteurs du Vaudeville
se croit déjà un Molière ; le plus mince cri-
tique se compare à Quinlilien, ou tout au
moins à Laharpe ; et le plus chétif avocat,
pense être un Patru, un Target, voire même
on Cicéron. Parmi cette nuée de candidats ,
je ne citerai que ceux qui ont eu déjà des
Tois ou qui ont des prétentions légitimes
à l'Académie. Ce sont Baour, Michaux,
Campenon , Tissot, Da vrigny, de Lévis,
Aignan, Noël, Millevoye, Victorin Fabre.
— Lebrun. Je donne ma voix à Baour. —
Chénier. Maintenant, que je suis mort, je
choisis Michaux : je fais grand cas du Prin-
temps d'un proscrit, j'aime le style de l'En-
lèvement de Proserpine ; l'Histoire des Croisades,
décèle un bon écrivain. Michaux est avec
Baour l'homme le plus académique que je
Connaisse.—/. B. Rousseau. Personne ne l'est
( 40 )
plus que Davrigny : les Odes nationales sont
1rs plus beHcs qui aient été faites depuis que
je suis mort. Je lègue 1 Davrigny là place
que je méritais à l'Académie. —Esmènard. Il
y a plus de poésie dans son Départ dê la
Pérou.te que dans tout mon pntlme de la
Navigation. — Virgile. Si j'avais écrit en fran-
çais, je n'aurais pas désavoué l'épisode de
Marina. —Jean second. Je vote pbur Tïssot :
il a embelli mes Baisers. — Virgile. Je suit
fort content de la deuxième édition de mes
Eglogues , traduites en vers français par ce
poète élégant. Il y est d'une extrême fidélité,
et s'y est montré poète et homme de goût.
Je l'invite à remettre son travail sur le mé.,
fier, pour en corriger quelques imperfec.
lions. — Boileau.
Vingt fois &ur te métier remettez voire ouvrage
Homère. Moi je ne veux point d'Aignan ;
il m'a traduit en géomètre.— Rochefort. S'il
ne m'avait volé deux mille vert, s'il ne' rh"ên
avait extorqué trois mille, sa traduction
ressemblerait aux comptes faits de Bàrême.
—Racine. Je rejette un auteur qui fait une
tragédie où il 'n'y a jamais que Mil per-
sonnages en sfrirè.—Esmfnàrtt. L'am< wr de
( 41 )
deux jolis poëmes, l'Enfant prodigue et la
Maison des Champs, Campenon. est digne de
siéger à l'Académie. Son style est très-pur,
souvent animé. Il est vrai que sa versifica-
tion manque parfois d'harmonie, et qu« si
phrase n'est pas toujours poétique, mais ses
ouvrages sont bien composés, ils ont de
l'intérèt.-Domerpe. S'il est grammairien. je
.vote pour lui. - fahorpe. Je pense que Baour
et Michàux doivent pâdser les premiers.
- Chénier. Si l'Académie était juste, il y a
long-temps qù'elle aurait choisi Noël ; lit-
térateur riche, d'une vaste érudition. Il a
fait deux beaux éloges qu'elle a couronnés,
et de fort bons vers. Tout cela rachète,
bien les compilations mercantiles dans les-
quelles Il s'est fourvoyé.—Domergue. L'Aca-
démie française le renvoie à la troisième
classe, et celle-ci le repousse a l'Académie,
prétendant qu'il n'est pas asrfcz savant ; mais
elle sera moins rigouréhse à l'égard de
Wailly, auteur du dernier Dictionnaire des
Rimes. ouvrage immense, et qui exigeait ail-
tant d'exactitude, de discernement, que de
profondes mrditâlions.-Boi/t'tIu. De mon
temps, on ne connaissait point ce livre.
'II l'iinr est m'e «scîtve, tl ne doit qu'obéir.
( U )
Chènier. Les clioscs sont bien changées
aujourdhui! Nos faiseurs de vaudevilles et
de couplets dopera - comique connaissent
tout le prix du Dictionnaire des Rimes. Que
de jolis madrigaux, de délicieux quatrins et
d'admirahles distiques, sont dus à ce mer-
veilleux livre! — Esménard. Qu'à donc fait
Millevoye depuis mon départ, pour justifier
ses prétentions à l'Académie ?-Moi. Il a fait
un éloge en vers qui vient d'être couronné
par l'Académie. Peu de temps avant il avait
publié le poëme de Charlemagne. Cet ouvrage
dont le titre est trop ambitieux, Charlema-
gne n'étant pas le héros du poëme ; cet ou-
vrage, dis-je, est un titre académique, autant
par l'élégance et la pureté de la versification,
que par le talent avec lequel l'auteur a com-
posé son poëme. — Chénier. Il a de la litté-
rature. Il passera à son tour. — Montesquieu.
L'auteur des lettres chinoises, le continua-
teur d liamillon, mérite une place à l'Aca-
démie : c'est un écrivain de,la bonne école.
De notre temps, on n'écrivait ni avec plus
d'esprit ni avec plus de goût que Lévis.
-Luce. Victorin Fabre veut donc aussi tâter
du fauteuil ? — Moi. On le dit. — Le Gouvé.
II y a peu de temps que je suis descendu ici,
( 43 )
et ce candidat n'avait encore rien publié qui
fat autoriser ses prétentions. — Moi. Et son
cours à l'Athénée?— Laharpe. On assure
qu'il y a récité tes leçons qu'il avait apprises
à l'Ecole centrale. De mon temps, on n'en-
trait poittt à l'Académie en sortant du col-
lège. Foliaire. J'avais cinquante-trois ans
lorsque je fus reçu. - Jfolièrr. Voua savez
que je n'ea étais pas. - Boileuu. Si la mort
ne t'avait trop tôt ravi aux lettres, l'Aca-
démie allait réparer son injustice. — Piron.
Et mot, léa quarante ne m'ont - ils pas re-
pousses ! —Fortunêlie. J'ai voté pour toi. Tu
sais que la raiaon qui te faisait proscrire était
juatement celle qui me décidait en ta faveur.
-N.,.. L'aute,. de Tan 3440 soutient-il
encore que c'eat le solaU qui tourne autour
de la terre ? Moi. Mercier s'est usez
amusé avec ce paradoxe, auquel il ne croyait
pu. U fait des drames, pour la poatérité ,
des distiques éptgrammatiques, et ne vit
lpius, dit-â, qu par curiosité. - Mon cher
frire, me dit Laharpe, les Journaux sont-
ils toujours, comme ils l'étaient de mon
temps, une puissance dans la république des
lettres? Tout noua arrivent ici, et nous
semblent bien aridea ; mais nous autres
( 44 )
morts, qui voyons les choses comme ettea
sont effectivement, nous pouvons bien diffé-
rer de sentiment avec les vivans, qui si souvent
ont des opinions de convention. -Moi. Mon
révérend père, les journaux opèrent, actuel-
lement comme autrefois, les mêmes pro-
diges sur cette multitude de lecteurs qui
croient toujours que ce qui est imprimé est
vrai ; sur cette classe si nombreuse dïgno-
rans, qui, trop paresseux pour chercher à
s'instruire, puisent leur esprit et leurs opi-
nions dans le journal qu'ils viennent de lire ;
d'autant plus intrépides à soutenir l'erreur
qu'ils ont adoptée, qu'ils ne sauraient par
quoi la remplacer s'ils l'abjuraient. Les jour-
naux font donc à leur. gré les réputations
parmi tous ces gens-là. Tel auteur médiocre
est porté aux nues, tandis que le littérateur
estimable est immolé, s'il n'est soutenu par
une cotteric poissante, dont les ramifica-
tions s'étendent jusque dans les journaux ;
ou si du moins il ne professe les mêmes prin-
cipes que le jodrnaliste qui le juge; Il en est qui,
d'avance, et sur la feule connaissance qu'ils
ont des opinions d'un auteur, ont déjà fait, le'
procès à son livre, ou bien ont résolu de le
trouver sans défaut. :
( 45 )
Lace. Et l'infâme ? Est-il toujours le Pan-
demonium où les pervers se réunissent pour
forger des armes contre la vérité, et pro-
pager l'obscurantisme ?—Mot. Le cloaque est
épuré ; des littérateurs qui réunissent les lu-
mières et le goét à la probité, ont changé pres-
se tout le mauvais esprit de ce journal. Cette
métamorphose n'a pas nui à son succès,
comme levaient prédit les chefs de la secte
obseufante. Plus de dix mille souscripteurs
ont augmenté le nombre prodigieux de ses
abonnés. — Luce. Folliculus fait cependant
toujours. le Féùilleton Moi. II n'a garde
d'ablnddnner l'exploitation d'une mine aussi
riehè; a5,ooo fr. de traitement annuel, des
IÔlel usurpées à tous les spectacles, plus de
3o,ooo fr. ée contributions forcées levées
sur les auteurs dramatiques, les composi-
teurs, les acteurs et actrices, sont une glu
qui attache Folliculus à son Feuilleton ; sans
compter les présehs, en nature, des actrices,
ceux des marchands de comestibles. — Fré-
W. Comment? qu'ont de commun les mar-
chanda de comestibles avec le Feuilleton des
spectacles? — Moi. Ton disciple est plus
habile que toi ; tout en diffamant Voltaire,
oit en insultant l'auteur de la pièce nou-

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