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Les étrennes / par Henri Lasserre

De
21 pages
V. Palmé (Paris). 1871. 22 p. ; in-12.
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LES
ÉTRENNES
V>.\ PAR
■jH f ,N R £, \L A S S E R R E
\ 1 " ' C—
PRIX : 20 CENTIMES
VICTOR PALMÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, î>.5
I
Je ne crains point l'impopularité. Voici quel-
ques réflexions qui vont me faire, je le sais, des
ennemis redoutables. Elles soulèveront contre
moi, pour jamais, la rancune vivace des femmes
frivoles, genus irritabile, et la haine non moin s
durable des méchants et des sols, genus innu-
merabiie. Je m'en moque. Je m'en moque en
toute vérité, et j'ai, Dieu merci, au fond de l'âme
d'autres préoccupations et d'autres désirs que de
complaire à ces gens-là.
Mais il y a en ce monde, épars sur la terra et
cachés à mes yeux, de braves coeurs, des âmes
droites, des hommes bons et cherchant le bien.
Ceux-là, je les aime sans les connaître, et c'est
4 •. LES ÉTRENNËS.
à eux que je pense, c'est a eux que j'écris, c'est
à eux que j'offre cet opuscule comme Étrennes
du Nouvel An. « — Mais qui vous a fait savoir
mon nom? » diront peut-être les quelques mil-
liers de personnes à qui j'adresse ceci par la
poste. Que vous importe, cher lecteur? Que vous
importe, excellente lectrice? Prenez ces pages ve-
nues du coeur. C'est un ami qui vous les envoie.
, Je viens de parcourir Paris, ce Paris qui se
tordait naguères dans les angoisses de la famine
et étouffait sous l'étreinte ennemie, ce Paris que
foulaient, il n'y a pas trois cents jours, les hordes
d'Attila, vengeresses de Dieu, ce Paris que brû-
laient, hier encore, les'flammes de l'incendie et
qu'inondaient de toutes parts des fleuves de
sang humain.
On m'avait dit que Paris oubliait : mais j'ai
bien vu que Paris se souvient. Paris contemple
ses ruines et rit à gorge déployée ; Paris monte
les bombes en pendules et en fait des ornements
de salon ou des curiosités de boudoir; Paris fa-
brique des bijoux en forme de casque prussien ;
LES ÉTRENNES. 5
Paris perfore des canons de sucre ; Paris bourre
de dragées des mitrailleuses en carton et des obus
en chocolat. La grande capitale a compris la
grande leçon. Thérésa et ses pareilles reparais-
sent, les théâtres regorgent de monde, les bals
masqués recommencent, les scandales piétinent
sur les trottoirs, l'immoralité reprend son sceptre :
Paris s'amuse, Babylone renaît. Rien n'est chan-
gé. On se croirait à la veille de nos désastres :
on y est peut-être 1...
Non, rien n'est changé ! — Mais je ne veux par-
ler que d'un détail qui tous les ans me blesse
le coeur et cette année-ci plus que jamais.
II
Je viens de parcourir Paris. Partout, à la de-
vanture des magasins, les étagères ploient sous
le fardeau scandaleux des étrennes de luxe. Des
files de voitures stationnent devant les marchands
de bonbons comme, aux soirs des premières re-
présentations, devant le péristyle de l'Opéra. Des
6 , LES ÉTRENNESJ
nuées d'affamés et de mendiants encombrent les
trottoirs et obstruent les passages. Des femmes
flétries par les privations sans nombre de la pau-
vreté ou par le dur esclavage du vice, des mères
portant sur leurs maigres bras quelque nourris-
son souffreteux, des vieillards infirmes, de vrais
et de faux pauvres, misérables béants de faim ou
comédiens d'indigence, toute une cohue multiple
et disparate regarde avec des yeux surpris, som-
bres, envieux, suppliants, hébétés, menaçants,le
spectacle que donnent les riches se ruant, en
foule, eux aussi, vers ces boutiques lumineuses
au milieu desquelles l'ardent, reflet des gerbes
de gaz fait flamboyer l'or et les pierreries, Parmi
les pauvres, les uns, témoins immobiles, collent
leur visage, comme une tête de Méduse, hâve
et sinistre, aux vitres étincelantes ; les autres re-
gardent, de la porte des maisons au marchepied
des voitures, circuler les femmes en riche toi-
lette et les hommes, maîtres ou laquais, chargés
de ces inutilités ruineuses qui se distribuant au
premier jour de l'année. La misère en haillons
fait comme une haie à l'opulence qui passe.
LES ETHENNES. 7
Contraste saisissant qui frappe tout le monde ;
contraste importun dont Tégoïsme détourne les
yeux, et devant lequel plus d'un se fait une loi
de s'endurcir le coeur! Combien en est-il qui,
les bras tout embarrassés de ces vaines et sottes
superfluités, se sentent pris d'une secrète lion le,
d'une lionte stérile, hélas I en présence de tous
ces malheureux qui manquent du nécessaire?
Combien en est-il qui se bouchent les oreilles et
qui hâtent le pas, étouffant, par un rapide so-
phisme de l'esprit ou un brusque effort de la
volonté, quelque soudain remords qui se dresse
du fond de la conscience troublée et qui crie
clairement à l'âme de quel côté se devrait écou-
ler le superflu de la richesse?
III
Certes , nous sommes bien loin de vouloir
qu'on abolisse l'usage desÊtrennes. Elles naqui-
rent entre les mains des bergers et des Mages,
autour du berceau de l'Enfant-Dieu ; et tout le
Moyen Age, et encore beaucoup de peuples
8 , LES ÉTRENKES.
chrétiens ont choisi pour les distribuer, non
point l'aurore du premier janvier, mais bien le
moment où se lève sur le monde la solennelle
et joyeuse fête de Noël. Noël ferma les temps
anciens et ouvrit le monde nouveau. Noël mar-
que, en outre, dans la nature, la symbolique
époque du solstice d'hiver, c'est-à-dire le mo-
ment où le Soleil, qui depuis six mois baissait
de plus en plus vers la nuit, reprend tout à coup
sa marche ascendante.
C'est le jour que Dieu a choisi pour faire ses
Grandes Éprennes. A l'humanité déchue et mi-
sérable, il donne son Fils qui s'incarne ; à la
terre glacée par le froid, il donne son soleil qui
renaît.
Donnons donc en celte grande fête qui clôt
l'année et qui la recommence ; donnons large-
ment, comme Noire Père nous a donné. Don-
nons aux enfants qui nous rappellent le berceau
do Jésus; donnons aux malheureux et aux souf-
frants qui nous rappellent sa pauvreté !.. Et,
les uns aux autres, offrons-nous, — comme
témoignage de l'esprit de cordialité et d'union
LES ÊTRENNES. 9
que le Sauveur du monde est venu apporter à
la race humaine, — quelques-uns de ces gages,
dont l'amitié vraie fait tout le prix.
Entendues et pratiquées dans ce sens, les
Êtrennes ont un caractère chrétien et sont un
usage sacré.
IV
Mais le génie du mal a tout perverti. De
même que des cohues de misérables font du ré-
veillon de Noël une orgie pleine de scandales,
une sorte de fête de l'enfer, de même on a trans-
formé en parodie, grotesque dans la forme et,
sinistre dans le fond, la sainte et fraternelle
tradition des Etrennes.
L'Esprit de Dieu, c'est-à-dire la Charité, y
présidait autrefois ; l'esprit du Monde, c'est-à-dire
la Vanité, y préside aujourd'hui.
La Charité veut, que l'on donne au pauvre.
La Vanité veut que l'on donne au riche.
— Donne à celui qui ne possède rien et qui
a besoin de tout. Donne des vêtent ents à ceux

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