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Les Exploits du Deux-Décembre, récits d'histoire contemporaine par J.-G. Prat. 1re série : Les Deux revenants. La Cité dévote. La Tour du Jaï. L'Hôte du fermier

De
185 pages
E. Lachaud (Paris). 1872. In-12, 189 p..
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LES EXPLOITS
DU
DEUX DÉCEMBRE
IRIMERIE L. TOINON ET C°, A S AT-G IN
LES EXPLOITS
DU
DEUX DÉCEMBRE
RÉCITS D'HISTOIRE CONTEMPORAINE
Par J.-G. PRAT
PREMIÈRE SÉRIE :
LES DEUX REVENANTS.
LA CITÉ DEVOTE. — LA TOUR DU JAÏ.
L'HOTE DU FERMIER.
« Feu! Feu! Tu voleras ensuite, ô peuple-roi!
« Sabrez le droit, sabrez l'honneur, sabrez la loi !"
(VICTOR HUGO. Les Châtiments )
PARIS
E. LACHAUD, ÉDITEUR
4, PLACE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS, 4
1872
Tous droits réservés.
A MES AMIS
LES
BRAVES RÉPUBLICAINS DU VAR.
PREFACE.
Les vaincus n'ont pas d'histoire, a dit quelqu'un.
Sinistres paroles ! et plus véridiques encore quand
elles s'appliquent aux faibles, aux pauvres, aux
déshérités, qui supportent tout le poids du travail et
des privations du jour.
Les grands, en effet, les oisifs, les riches, les puis-
sants, les princes, les rois, les empereurs, si, d'aven-
ture, on les voit mêlés à quelques tragiques catas-
trophes, provoquées le plus souvent par leur inepte
ambition, par leurs perfidies réitérées, par leur
cruauté, par leur manque de foi, par leur égoïsmo
insatiable et féroce, les grands trouvent toujours, et
des bouches vénales pour glorifier leurs sublimes
vertus, et des mercenaires de lettres pour exalter
leurs prétendus martyrs, et des âmes de laquais pour
s'attendrir pieusement sur leurs infortunes dorées.
8 PRÉFACE.
Mais les petits, l'ouvrier des villes, le travailleur
des champs, eux qui font toute la richesse du pays,
eux sans qui la société ne pourrait être, eux qui
exposent leurs poitrines nues, sans arrière-pensée,
pour le triomphe d'une idée; lorsqu'ils ont été broyés,
sans miséricorde, comme le grain vulgaire sous la
meule pesante, par des vainqueurs ivres de rage,
qui s'en émeut? qui s'en inquiète? qui s'en préoc-
cupe? qui s'en soucie?
Là-bas, des charretées de cadavres, pères, frères,
fils, époux, seuls soutiens de la famille, colonnes de
la prospérité sociale, confondus dans un amalgame
sans nom, sont précipitées, pêle-mêle, au hasard,
ainsi que de vils amas d'immondices, dans l'horrible
gouffre commun. Quelques pelletées de terre par-
dessus. Et puis tout est dit désormais.
La femme pourra pleurer dans un coin ; le petit
enfant criera la faim ; la vieille mère implorera au
plus vile le trépas ; le camarade d'atelier, le com-
pagnon de labour, ne voyant plus, au matin,
celui-là son voisin d'habitude, celui-ci son vigilant
collègue, reprendre allègrement, dans leurs robustes
mains, le manche de l'outil ou le soc de la charrue,
leur jetteront, à la dérobée, pour toute oraison
funèbre, un soupir de regret. Mais hors d'eux, hors
d'elles, hors de cet enfant, qui saura le nom des
chers morts ? Qui connaîtra ces vaillants qui ont
PREFACE. 9
payé silencieusement de leur vie leur foi dans la
justice, et leur dévouement à leurs semblables?
L'exécrable attentat du 2 décembre a fait, en
France, plus d'un de ces martyrs, modestes labou-
reurs, humbles artisans, sur qui s'est appesanti
pour toujours le voile épais de l'oubli. L'indifférence
chez les uns, la terreur chez les autres, le temps,
qui efface toutes choses, ont cousu comme un second
linceul autour de ces dépouilles sacrées. Combien
de ces nobles victimes du droit et de la loi violés
demeureront à jamais ignorées ! Que d'actes d'hé-
roïsme inconnus ! Quelle succession d'atrocités,
commises en ces sombres jours, passeront inaper-
çues ! Les vaincus n'ont pas d'histoire.
Eh bien ! pour notre faible part, en ce qui con-
cerne spécialement la funèbre époque de décem-
bre 1851, nous avons résolu d'infirmer la vérité de
ces dures paroles, et tenté d'arrêter cette inique
prescription de l'histoire.
Mis au courant, par le plus grand des hasards, et
dans le pays lui-même, des principaux incidents
qui s'y déroulèrent en ces jours néfastes, l'idée
nous vint de faire de chacun de ces incidents, peu
connus d'ailleurs, une narration à part, aussi exacte,
aussi fournie de détails qu'il nous serait possible ;
très-capable, par là même, d'émouvoir fortement
10 PREFACE.
les esprits, et d'éveiller et d'entretenir longuement,
dans les coeurs honnêtes, une indignation profonde
contre les inspirateurs et les exécuteurs de ces actes
horribles.
Pour cela, rien ne nous a coûté. Non-seulement
nous avons interrogé, avec le plus grand soin, les
témoins survivants de ces massacres abominables,
les parents, les amis de ceux qui n'existaient plus :
mais encore nous avons voulu voir, de nos propres
yeux, les lieux, les sites où s'étaient accomplies ces
scènes lamentables.
Ce ne sont donc pas des récits faits à plaisir,
des contes fictifs, des inventions d'imagination, que
nous offrons aujourd'hui au lecteur; mais des faits
rigoureusement vrais, de l'histoire trop certaine,
hélas ! encore qu'elle soit présentée sous une forme
dramatique.
Trois ouvrages, outre nos investigations parti-
culières, nous ont été d'un utile secours dans ce
travail, plus ardu qu'on ne se l'imagine.
Le premier est l'histoire de l'Insurrection du Var,
par M. Noël Blache ; petit livre plein de faits,
sérieux, impartial, où circule une sève généreuse
de jeunesse, et qu'anime un vif sentiment démo-
cratique.
Le second est le livre bien connu de M. Ténot,
PREFACE. 11
la Province en Décembre 1851 ; ouvrage courageux,
ouvrage excellent, mais un peu bourgeois d'allure,
et que déparent plusieurs inexactitudes regrettables,
que l'auteur devrait tenir à honneur de réparer au
plus tôt.
Le troisième de ces ouvrages est le factum de
M. H. Maquan, intitulé l'Insurrection de Décembre 1851
dans le Var, et Trois jours au pouvoir des insurgés.
C'est une suite d'articles de journaux, sans lien
commun, écrits en style de pitre; une série de
diatribes, aussi odieuses que grotesques, où trans-
sudent, à chaque ligne, le fiel du dévot, la calomnie
de Basile et la duplicité de Tartufe. Mais, étrange
châtiment du sort, c'est ce mauvais livre, rempli
d'impostures préméditées, écrit au lendemain du
coup d'État, dans un sentiment de haine et de ven-
geance furieuses; c'est ce tissu de faussetés infâmes
et de sentimentalités hypocrites, qui nous a fourni,
dégagé de ses insinuations venimeuses, les indica-
tions les plus précieuses, les renseignements les
plus inattendus sur les faits que nous allons
raconter.
Paris, 31 mai 1872.
LES EXPLOITS
DU
DEUX DÉCEMBRE
LES DEUX RETENANTS
1.
A peine la nouvelle du coup d'État du 2 décembre
1851 se fut-elle répandue dans le midi de la France,
qu'une agitation formidable se manifesta parmi les
habitants de ces contrées. Artisans, cultivateurs, ou-
vriers des villes, travailleurs des champs, lettrés, igno-
rants, rentiers à la ville, propriétaires à la campagne,
tous ceux en qui un stupide et monstrueux égoïsme
n'avait pas étouffé la notion du juste, tous ceux qui
sentaient vibrer encore leur âme aux mots de droit et
de patrie, tous ceux enfin qui avaient conservé au
fond du coeur quelque étincelle d'honnêteté et de pu-
14 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
deur, se sentirent comme personnellement atteints
dans leur honneur et dans leur dignité, à cette crimi-
nelle violation des lois du pays, par celui-là même
qui leur avait juré solennellement 1, devant Dieu et
devant les hommes, de les défendre contre toute
attaque.
Avec' un instinct admirable, que n'eurent point
alors, pour leur malheur, les ouvriers aveuglés des
villes ; par une sorte d'intuition supérieure provenant
d'un sens droit et d'une conscience saine, ces hommes
simples comprirent sur-le-champ que la Constitution
du pays 2 déchirée à main armée par le fait d'un seul
individu; cette Constitution, base et fondement de
toutes les lois acceptées et de toutes les garanties ; cette
Constitution, sur qui reposait toute l'économie de
l'édifice social ; c'en était fait du droit, de l'équité, de
la justice, de la sécurité privée, de la fortune publi-
que; et que l'on remontait violemment, dans la nuit
du moyen âge, vers ces époques néfastes des Simon
1. Ce serment était ainsi conçu :
« En présence de Dieu, et devant le peuple français, représenté
« par l'Assemblée nationale, je jure de rester fidèle à la République
« démocratique, une et indivisible, et de remplir tous les devoirs
« que m'impose la Constitution.
2. Voici deux articles de cette Constitution qu'il n'est pas hors
de propos de mettre sous les yeux des lecteurs :
Art. 68. — Toute mesure, par laquelle le Président de la répu-
blique dissout l'Assemblée nationale, la proroge, ou met obstacle à
l'exercice de son mandat, est un crime de haute trahison.
Par ce seul fait, le Président EST DÉCHU DE SES FONCTIONS ;
les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance.
Art. 110. — L'Assemblée nationale confie le dépôt de la présente
Constitution, et des droits qu'elle confère, à la garde et au patrio-
tisme de tous les Français.
LES DEUX REVENANTS. 13
de Montfort et des César Borgia, où la libre pensée, la
liberté des citoyens, leur honneur, leur vie, étaient
écrasés, avec des ricanements féroces, sous la botte de
soudards avinés.
Et vainement, parmi ces soi-disant insurgés, vous
eussiez cherché les pillards et les partageux, dont les
coryphées de la rue de Poitiers, les qio-gsi et les de
Falloux, d'accord avec les condottieri du pouvoir,
n'avaient cessé, par un calcul infâme, de présenter,
aux yeux de la bourgeoisie affolée, l'épouvantail
odieux. Les pillards et les partageux ne se trouvaient
point dans les rangs de ces honnêtes et laborieuses
populations des campagnes, s'arrachant, en larmes, à
leur famille éplorée et à leurs travaux nécessaires,
pour aller relever, au prix de leur sang, les tables de la
loi abattues. Les pillards et les partageux étaient ail-
leurs. La France ne tarda pas à s'en apercevoir à ses
dépens.
II.
Entre les centres de population, d'une certaine im-
portance, qui se levèrent, avec le plus d'ensemble, pour
voler au secours de la Constitution outragée, on peut
citer, dans le département du Var, où se passèrent les
scènes dramatiques qui vont suivre, en même temps
que les vaillants habitants de la Garde-Freinet, ceux
du Luc, gros bourg de quatre mille âmes, situé sur
16 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
une éminence, à mi-chemin de Toulon et de Dra-
guignan, au coeur de hautes montagnes boisées, et,
jadis, l'un des plus fermes remparts du protestan-
tisme.
Au premier avis de l'attentat, toute la population
frémissante du bourg et des environs fut aussitôt sur
pied. Hommes, femmes, enfants, vieillards, accou-
rurent en foule sur la place publique, aux cris mille
fois répétés de « Vive la Constitution ! Vive la Répu-
blique ! » La résistance à l'oppression fut unanimement
résolue. Une commission municipale provisoire fut à
l'instant nommée, le drapeau rouge arboré, et le nou-
veau maire de ces affreux partageux, M. Latil, lit pla-
carder sans délai une affiche, recommandant par-des-
sus tout, à ses administrés, le respect des personnes et
des propriétés.
Au nombre des habitants du Luc qui s'étaient fait
remarquer, depuis longues années, par leur entier
dévouement aux idées républicaines, on comptait
Paulin David, mort depuis en Amérique, comme tant
d'autres martyrs ignorés du droit, et Joseph Giraud,
surnommé l'Espérance, tisserand de son métier, le
héros principal de cette histoire.
Giraud, âgé alors de trente-deux ans, était marié et
père de deux enfants. Nature un peu rude à la surface,
mais loyale et généreuse au fond ; carré des épaules,
d'une constitution athlétique, d'un grand courage,
d'une énergie de résolution peu commune, joints à un
esprit marqué de modération et à une probité recon-
nue, Giraud avait pris naturellement une certaine
influence parmi ses concitoyens. Aussi fut-il désigné
LES DEUX REVENANTS. 17
tout d'une voix, dès que l'on eut décidé de marcher
sur Draguignan, pour une opération délicate qui
aura, sur la suite de ce récit, une influence caracté-
ristique.
III.
A trois kilomètres du Luc, au château dit le Bouilli-
dou, demeurait alors le comte de Colbert. Hautain de
manières, ainsi que son fils et toute sa famille, à
l'égard des gens du pays ; n'ayant rien appris, comme
tant de rejetons de l'ancienne noblesse, de l'expé-
rience du passé; se considérant comme d'une autre
essence que le commun des mortels ; ayant manifesté
en toute occasion une haine implacable contre la Ré-
publique et ses institutions ; en rapports suivis avec
tous les cléricaux et les réactionnaires de la Pro-
vence, le comte de Colbert était devenu fort impopu-
laire.
Laisser derrière soi, se disait-on, alors que l'on
partait à l'aventure, alors que les femmes, les vieil-
lards, les enfants restaient seuls, sans défense, au
pays, un tel homme, redoutable par son animosité
non moins que par ses relations et par sa fortune, et
capable de tout; c'était, de l'avis unanime, s'exposer
aux plus grands dangers.
L'événement ne fit que confirmer quelques jours
plus tard, au surplus, ces légitimes appréhensions.
18 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
Car ce fut le fils du comte de Colbert, échappé du
Bouillidou, qui guida jusqu'à Aups les troupes en-
voyées contre les défenseurs de la loi. L'arrestation du
comte de Colbert fut donc résolue ; et ce fut Giraud
que l'on chargea de cette arrestation 1.
Il partit du Luc, le 4 au soir, à la tête de deux cents
hommes, et arriva, vers huit heures, devant le châ-
teau. Introduit, avec une partie de sa troupe, dans
une salle du rez-de-chaussée, Giraud demanda à par-
ler au comte de Colbert.
Le comte! parut quelques instants après, pâle et
défait, se soutenant à peine. Il supplia qu'il ne lui fût
fait aucun mal. Il offrit de l'argent à Giraud. Il offrit
du vin à ses hommes, et donna l'ordre de leur en ap-
porter, contre le gré de Giraud.
— Monsieur le comte, lui dit alors celui-ci, avec
beaucoup de calme et une grande politesse, vous vous
1. Nous n'approuvons nullement, pour notre part, même en
temps de révolution, ces prises d'otages, reste des moeurs féroces
d'autrefois, ces arrestations d'individus, quelque justifiés que soient
les soupçons qu'ils inspirent, tant que ces individus n'ont pas été
saisis passant de l'intention à l'action.
Toutefois, que l'on veuille bien songer aux tromperies sans
nombre, aux guets-apens perpétuels, aux escamotages abominables
que ce malheureux peuple de France, par excès de grandeur d'âme
et de générosité, a eu à subir, depuis une longue série de siècles, de
la part de ses ennemis acharnés, après chacune de ses victoires.
Que l'on veuille bien réfléchir, on même temps, que ceux qui
refusent obstinément au peuple les moyens de s'instruire, d'adoucir
ses moeurs, de polir son intelligence, ce sont ceux-là, précisément,
qui le bernent avec une impudence sans égale, et qui l'écrasent
sans pitié, sitôt le succès de leurs perfidies assuré ; et que l'homme
juste déclare, en son âme et conscience, de quel côté est le vrai
coupable.
LES DEUX REVENANTS. 19
méprenez sur le but de notre venue dans votre domi-
cile. Il ne s'agit ici ni d'argent, ni de ribote. La muni-
cipalité du Luc m'a ordonné de vous amener auprès
d'elle. J'exécute en ce moment ses ordres. Rassurez-
vous. Il ne vous sera fait aucune injure, et personne
ne touchera à un cheveu de votre tête.
— C'est bien, monsieur, fit le comte en respi-
rant. Vous me semblez un homme d'honneur. Je
me mets sous votre protection immédiate. Permettez-
moi de prendre quelques effets, et je suis à votre
disposition.
— Tout ce qu'il vous plaira, monsieur le comte, ré-
pliqua Giraud, du même ton de respectueuse défé-
rence. Nous attendrons que vous soyez prêt.
Le comte revint bientôt. La troupe se reforma. Peu
de temps après elle rentrait au Luc, avec son prison-
nier, à qui, comme le lui avait promis Giraud, aucun
mauvais traitement ne fut infligé, aucune parole gros-
sière n'avait été adressée, durant le trajet. Nous ver-
rons plus tard comment le comte de Colbert, en digne
fils des preux, sut reconnaître ces égards et ces bons
procédés.
IV.
Le lendemain 5 décembre, la colonne des défen-
seurs de la loi, ayant à sa tête M. Alix Geoffroy, riche
propriétaire du pays, et âgé de plus de soixante-dix
20 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
ans, se mit en marche vers la ville de Vidauban, suivie
des voeux des femmes, des vieillards, des enfants,
restant seuls, pour ainsi dire, les gardiens de la cité.
A Vidauban, elle fit jonction avec les différents con-
tingents formant la colonne de la Garde-Freinet, com-
mandée par Campdoras , chirurgien de marine de
l'aviso le Pingouin; par Martel, de Saint-Tropez; par
M. Ferrier, maire de Grimaud, accompagné de
Mme Ferrier; par Amalric, ancien sous-officier de ca-
valerie, et par Marquetty, de la Garde-Freinet.
Là, on discuta le plan de campagne. On agita la
question de pousser immédiatement sur Draguignan,
le chef-lieu, qui n'attendait qu'un signal pour se sou-
lever à son tour.
C'était évidemment la seule tactique à suivre ; car
le chef-lieu au pouvoir des défenseurs de la Consti-
tution, le département tout entier, comme par une
traînée de poudre, se levait d'une extrémité à l'autre.
Cette résolution hardie, mais incontestablement la
plus sage de toutes, était sur le point d'être adoptée ;
des ordres allaient être donnés en conséquence ;
quand on vint annoncer l'arrivée d'un nouveau per-
sonnage, qui a joué, dans cette sainte prise d'armes,
dans ce généreux soulèvement de toute une population
se refusant héroïquement, pour elle et pour ses des-
cendants, au collier de la servitude, le rôle le plus
honteux et le plus funeste, et pour qui l'histoire n'aura
pas assez de flétrissure.
Ce personnage était un nommé Camille Duteil, ré-
dacteur du journal le Peuple, de Marseille.
Sur une lettre qui lui avait été envoyée du Luc à
LES DEUX REVENANTS. 21
Brignoles, et croyant très-vraisemblablement le succès
de l'insurrection assuré, il accourait à franc étrier, ac-
compagné d'un ancien spahi, en costume, qui lui
servait d'aide de camp, se proposer comme général
en Chef des forces démocratiques du Var.
De haute taille, pourvu d'une énorme moustache,
portant des pistolets passés à sa ceinture, traînant un
sabre accroché à son côté, affichant les sentiments les
plus belliqueux, se prononçant pour les décisions les
plus énergiques, se prétendant ancien officier du gé-
nie, se vantant d'avoir assisté comme combattant au
siège d'Anvers et autres lieux (toutes allégations men-
songères), le sieur Duteil devait en imposer nécessai-
rement, de prime abord, par ses dehors virils, par sa
jactance superbe, par ses affirmations audacieuses, à ces
âmes naïves et impressionnables, fortement surexci-
tées en ce moment aux noms de patrie et de liberté.
Il arrivait, au surplus, dans un instant très-favora-
ble à ses vues ambitieuses. Les chefs des différents
contingents n'étaient pas parfaitement d'accord sur la
meilleure direction à suivre. Il leur parut utile alors,
dans l'intérêt de la cause, comme l'écrivit plus tard
Campdoras, de faire l'abandon de leurs vues diver-
gentes, de sacrifier leurs rivalités particulières, et de
remettre le commandement à un chef, connu comme
journaliste, et étranger au département. Le sieur Du-
teil fut donc acclamé général de la petite armée.
Au fond, ce lion rugissant était un pauvre lièvre
tremblant au moindre souffle; ce foudre de guerre
n'était qu'un capitan de comédie; ce tranche-mon-
tagne était un pitre du champ de foire; ce stratégiste
22 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
émérite n'était qu'un maître Aliboron ; ce héros sans
pareil était le plus couard des hommes.
On s'aperçut bien vite de ce qu'il valait, dès qu'on
le vit, à la première réunion, au lieu d'exposer son
plan, de formuler ses projets, d'encourager ses hom-
mes dans leurs généreux desseins, traîner la séance
en longueur, et réclamer, avant toutes choses, des
bottes, des éperons et un cheval.
Campdoras, loyale et énergique figure, chef désigné
de l'expédition si sa grande modestie ne l'eût tenu à
l'écart, qui comprenait parfaitement le prix du temps,
en pareille occurrence, et la nécessité d'une prompte
décision, l'interpella rudement.
Piqué de cette apostrophe, Duteil allait se retirer.
Mais Martel, de Saint-Tropez, très-brave homme en
somme, dans un désir absurde de conciliation, comme
si la conciliation était de mise dans des conjonctures
aussi critiques, et non le salut commun, le supplia de
rester. Duteil se laissa fléchir. On en verra plus loin
les tristes conséquences.
V.
Notre but, ici, narrateur d'un simple épisode, n'est
pas de raconter en détail toutes les péripéties de cette
lamentable affaire 1. Cet épisode, toutefois', se trouve
1. On trouvera tous les renseignements nécessaires à ce sujet, dans
l'excellent précis de M. Noël Blache, l'Insurrection du Var en 1851.
LES DEUX REVENANTS. 23
mêlé à l'action générale d'une si étroite manière, il en
fait si intimement partie, que force nous est d'en tra-
cer à grands traits les lignes principales, et d'en noter
les circonstances les plus caractéristiques.
A la suite de l'incident cité tout à l'heure, où Duteil
avait menacé de donner sa démission, un nouveau
débat s'engagea sur le plan qu'il convenait décidémen
d'adopter. Deux délégués du chef-lieu assistaient à cette
délibération. L'un était d'avis que l'on marchât immé-
diatement sur Draguignan, malgré les préparatifs de
résistance faits en hâte par l'autorité, parce que,
disait-il, les démocrates de la localité, au moment de
l'attaque, devaient faire, dans l'intérieur de la ville,
une puissante diversion. L'autre était d'un avis dia-
métralement opposé.
Duteil penchait pour cette dernière opinion. Mais
ses hommes, enflammés d'enthousiasme, ne compre-
nant rien à ces temporisations plus que prudentes,
l'interrompirent bruyamment en s'écriant : A Dragui-
gnan! à Draguignan! Duteil dut céder en apparence.
Il donne donc l'ordre de se porter aussitôt vers les
Arcs, petite ville située à dix kilomètres seulement du
chef-lieu. Les défenseurs de la Constitution y furent
reçus par les habitants, avec un transport indescrip-
tible. Là Duteil, conception insensée! propose de
diviser sa petite armée en deux colonnes. L'une mar-
cherait sans délai sur le Muy; l'autre sur Salernes,
pour rallier de toutes parts les adhérents des campa-
gnes. Toutes les deux, ensuite, grossies de tous les
partisans, viendraient se réunir un peu en avant de
Draguignan,
24 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
La première colonne, commandée par Amalric,
part délibérément pour le Muy. A une courte dis-
tance, Duteil, vraisemblablement affolé par la peur, lui
envoie l'ordre de rentrer sur-le-champ aux Arcs. A
peine arrivés, ordre nouveau de se remettre en route
pour le Muy. Ils ont franchi déjà plusieurs kilomètres :
autre contre-ordre de revenir une seconde fois vers les
Arcs.
Exaspérés de ces indécisions, absurdes autant que
criminelles, en de si critiques conjonctures, Amalric
et les autres chefs se disposaient à agir sous leur res-
ponsabilité personnelle ; quand le bruit se répand que
les soldats du coup d'État viennent de quitter le Luc,
se dirigeant vers Draguignan.
A cette nouvelle, forcé de se résoudre à quelque chose,
Duteil rassemble toute sa petite armée. Il lui fait pren-
dre la direction de Salernes, l'engageant sur la route
de Lorgues, ville ultra-cléricale et de sentiments si
réactionnaires que les habitants en avaient reçu le
surnom de chouans de la Provence.
Le prétexte de ce changement de tactique était d'al-
ler rejoindre les insurges des Basses-Alpes. Le véri-
table motif, pour Duteil, comme n'hésitèrent pas à
l'en accuser plus tard ses compagnons, c'était d'éviter
toute rencontre avec les soldats du coup d'État; et,
voyant les choses présenter une tournure moins favo-
rable, de se rapprocher autant que possible des
montagnes, pour pouvoir s'évader plus sûrement en
Piémont.
Le petit nombre de prisonniers, manifestement
hostiles à la République et à l'insurrection, que l'on
LES DEUX REVENANTS 25
avait cru nécessaire d'emmener avec soi, suivaient la
petite armée, bien installés, presque tous, dans de
bonnes charrettes garnies de paille, entièrement libres
de leurs mouvements, contrairement aux affirmations
mensongères du Moniteur1 ; causant tranquillement
entre eux et avec leurs gardiens pourvus de vivres
abondants ; tandis que les insurgés n'avaient souvent
pas de pain à manger, et marchaient avec des chaus-
sures déchirées, sur les cailloux des chemins. Les
soins, les égards, les prévenances dont ces partisans
avoués du coup d'État furent constamment entourés,
étaient tels, suivant un témoin oculaire, et comme le
reconnurent plus tard les prisonniers eux-mêmes,
qu'ils semblaient des maîtres escortés par des servi-
teurs fidèles, bien plutôt que des captifs véritables.
Le comte de Colbert faisait partie de ces prison-
niers.
VI.
A Salernes, comme à Vidauban, comme aux Arcs,
les défenseurs de la Constitution furent accueillis avec
un enthousiasme et une cordialité tout fraternels.
A l'approche de la colonne, tous les véhicules de la
localité, chars, chars-à-bancs, charrettes, cabriolets,
1. « Les insurgés de Lorgues, disait cette feuille, le 14 décembre
18bl, ont garrotté les prisonniers qu'ils ont faits, partout où ils
ont passé, et les poussent devant eux. »
26 LES EXPLOITS DU DEUX DÉCEMBRE.
avaient été retirés de leurs hangars et de leurs remi-
ses , attelés incontinent, et envoyés au-devant des
insurgés, pour ramasser les plus fatigués d'entre
eux. Toutes les portes des maisons, celles des riches
comme celles des pauvres, s'ouvrirent pour les rece-
voir. Toutes les tables, même les plus modestes,
se chargèrent de couverts de plus. La ville entière
s'illumina en signe d'allégresse. Réception bien diffé-
rente de celle qu'ils avaient éprouvée au matin, dans
la ville de Lorgues, comme on le verra dans un autre
récit.
Duteil resta deux jours à Salernes avec toute sa
troupe, dans la plus complète inaction, sans savoir ce
qu'il devait faire, sans avoir l'air de se douter le moins
du monde de l'immense responsabilité qu'il avait as-
sumée, sans se résoudre à rien. Puis, à la nouvelle
que le 50e de ligne, commandé par le colonel Trauers,
était à sa poursuite, il donna l'ordre du départ pour
Aups, petite ville d'attante de Salernes de vingt kilo-
mètres environ.
Situé à l'extrémité d'un plateau fort élevé, au pied
de hautes montagnes très-accidentées, Aups, avec les
mesures de précaution les plus élémentaires, pouvait
devenir un centre de résistance formidable pour les
défenseurs de la loi. Plus de cinq mille hommes étaient
rassemblés là, assez mal armés pour l'instant, il est
vrai, petitement pourvus de munitions, mais très-ré-
solus pour la plupart, et ne demandant qu'à être com-
mandés. Il suffisait de placer quelques avant-postes
aux alentours de la ville, tout particulièrement sur le
chemin resserré qui conduit à Draguignan, seule issue
LES DEUX REVENANTS. 27
d'où pût provenir une attaque sérieuse ; et d'échelon-
ner sur les hauteurs des bandes de tirailleurs, qui au-
raient mis à l'abri de toute surprise, et arrêté, sans
beaucoup de difficultés, des troupes trois fois plus
nombreuses.
En sûreté sous ce rapport, il eût été facile alors
d'organiser sérieusement la petite armée, de la diviser
rapidement en corps solides, de fondre des balles, de
préparer des cartouches, d'améliorer et de compléter
l'armement, de se mettre en état de résister à une atta-
que, de fixer un plan de campagne intelligent. Et qui
sait ce qu'il en serait advenu pour l'avenir de la France,
si l'on eût agi de la sorte?
Loin de là, ce général, bon à faire des cages, comme
l'avait caractérisé énergiquement un ancien soldat
d'Afrique faisant partie de l'expédition, ne prit aucune
disposition. Sur la route d'Aups à Draguignan, il n'é-
tablit ni avant-postes à proximité de la ville, ni tirail-
leurs, pas même de sentinelles. Il avait bien envoyé
l'avant-veille, de Salernes, il est vrai, sous le comman-
dement d'un nommé Arrambide, de Toulon, dont nous
apprécierons ailleurs la conduite 1, huit à neuf cents
hommes bien armés, pour occuper, à dix kilomètres
d'Aups, les hauteurs de Tourtour ; position presque
inexpugnable qui domine la route de Draguignan.
Mais, aussi inepte que pusillanime, il n'avait pas eu
seulement la prévoyance d'assurer ses communica-
tions avec ce chef.
La petite armée bivouaquait çà et là, en désordre,
1. Voyez le récit l'Hôte du Fermier.
28 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
sur la promenade publique ; vaste esplanade, sise en
dehors de la ville, au débouché de la route de Sa-
lernes, et faisant face, dans la plus grande partie de
son étendue, au chemin qui venait de Draguignan.
Pour comble d'insanité, et malgré les supplications de
Paul Cotte, de Salernes, leur chef, qui lui représentait
le danger d'affaiblir ses forces en un pareil moment,
ce malheureux envoya cinq cents hommes de ses
meilleures troupes à dix kilomètres au delà d'Aups,
pour occuper le pont d'Aiguines, que rien ne pouvait
menacer à cette heure. Puis une étrange résolution,
dictée vraisemblablement par la peur, lui passa sou-
dain par la tête. Il annonça sa détermination d'aller
s'établir derrière le Verdon, rivière torrentueuse qui
sépare le département des Basses-Alpes de celui du
Var. A cet effet, il convoqua toutes ses troupes pour
une revue générale, avant de s'ébranler vers cette
direction.
VII.
C'était le 10 décembre, à dix heures du matin. Tout
ce qui restait de la petite armée était rangé sur l'Es-
planade, en bon ordre, tournant le dos au chemin par
où l'on arrivait de Draguignan.
Duteil parut. Les tambours battirent aux champs.
Mille cris chaleureux s'élevèrent de Vive la République!
Duteil passa la revue. Puis il se mit à haranguer ses
LES DEUX REVENANTS. 29
compagnons. Au milieu de sa harangue on vient l'a-
vertir qu'une troupe est en vue, à une courte distance,
sur la route de Draguignan. Un de ses hommes af-
firme avoir vu au loin briller des baïonnettes. Pour
toute réponse, Duteil le menace d'un coup de son
épée. Il se décide pourtant à aller voir par lui-même
ce qu'il en est réellement.
Triste fruit de la stupide et coupable imprévoyance
de cet homme, à qui tant de braves gens avaient con-
fié non-seulement leur liberté, non-seulement leur
existence, mais encore le soin de tenir haut et ferme
le drapeau de la République ! C'était bien la troupe
qui accourait, à marche forcée, par cette route resser-
rée et dangereuse de Tourtour, dont trois cents hom-
mes résolus et habilement postés auraient si facile-
ment interdit tout accès.
Onze compagnies du 50e de ligne, cinquante gen-
darmes à cheval et vingt-cinq cavaliers du train, ayant
à leur tête le préfet Pastoureau, le colonel Trauers et
le capitaine de gendarmerie Houlez, n'étaient plus
qu'à quelques centaines de mètres de l'Esplanade, où
se tenaient, le dos tourné à ce chemin, comme nous
l'avons dit, l'arme au pied, devisant tranquillement
entre eux, se croyant absolument garantis contre
toute agression imprévue, les défenseurs de la Consti-
tution, avant que Camille Duteil eût eu seulement
connaissance de leur approche.
Parmi cette masse confuse, surprise ainsi soudain
contre toute attente, stupéfaite, déconcertée, mal en
ordre, nullement dirigée, sous le premier trouble du
saisissement et de l'effroi, les soldats du coup d'État
30 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
font une première décharge. La résistance était encore
possible néanmoins, et peut-être aussi la victoire, si
ces braves gens eussent été commandés par un homme
de coeur ; car bon nombre d'entre eux étaient décidés
à vendre chèrement leur vie. Au lieu de rester avec
ses compagnons, de partager leur danger, de les raf-
fermir par son exemple, de les encourager par sa prér
sence, de les mettre rapidement en état de défense,
de les grouper par pelotons, de les éparpiller derrière
les arbres énormes de la promenade et le parapet qui
la fermait, de voler des uns aux autres, de comman-
der le feu, de foncer avec eux, au besoin, sur leurs
adversaires, et de mourir, s'il était nécessaire, à leurs
côtés; s'apercevant que les soldats commençaient à
s'espacer en tirailleurs sur les flancs de la montagne,
de manière à envelopper la ville, ce lâche déserte le
champ de bataille.
Il donne l'ordre au contingent le plus solide et le
mieux armé, celui de la Garde-Freinet, de le suivre
vers les montagnes qui se dressent au nord d'Aups,
sous le prétexte de tourner la troupe; abandonnant
ainsi odieusement ceux qui avaient mis en lui tout
leur espoir. Là ce malheureux, au bruit de la fusil-
lade, se laisse tomber dans un trou, en s'écriant : « Tout
est perdu. Je suis mort. Sauvez-vous ! »
On le relève avec beaucoup de peine. On lui retire
ses éperons. Il n'avait pas une égratignure 1. Puis il
1. Ces détails incroyables, écrits par Campdoras, nous ont été
confirmés de vive voix par Martel, de Saint-Tropez, qui aida lui-
même, assisté d'Imbert, de Draguignan, ce triste général à se
relever.
LES DEUX REVENANTS. 31
disparaît de nouveau, s'allant blottir dans un sentier
encaissé entre deux murailles.
Pendant ce temps, profitant de l'indécision et du
désarroi où le départ subit de son général avait jeté la
petite armée, la troupe redouble son feu. La cavalerie
débouche au galop sur l'Esplanade. Une inexprimable
confusion se met dans les rangs de ces hommes, mal
armés, sans cartouches, qu'aucun ordre supérieur ne
vient rallier. La peur s'empare des esprits. La déban-
dade commence. Vainement le contingent du Luc,
animé par son chef, Alix Geoffroy, veut-il tenir tête
un moment. Il est sabré, foulé, dispersé. Il se reforme
un peu plus loin, dans la plaine dite d'Uchâne, qui
conduit vers Salernes. Inutile tentative ! Les paysans
éperdus l'entraînent à leur suite, fuyant dans toutes
les directions. Le massacre commence. Les gendar-
mes, se lançant à bride abattue, à travers champs, sur
ces hommes désarmés, les hachent sans pitié 1. Ceux
que leur éloignement met à l'abri de leurs coups,
tombent sous les balles des soldats. Les blessés eux-
mêmes sont achevés à coups de sabre et de baïonnette.
1. L'acharnement, pour ne pas dire la férocité des gendarmes,
dans le département du Var, à cette funèbre époque, dépasse tout
ce que l'on peut imaginer. Publiquement ils se vantaient, comme
de hauts faits d'armes, de leur inhumanité, à l'égard de malheu-
reux paysans désarmés :
« Il fallait voir, disait l'un d'eux à un habitant de Lorgues, le
« lendemain de la déroute d'Aups, comme nous avons mené ça,
« mon camarade et moi. Un de ces brigands s'était réfugié dans
« une cabane. Nous l'y avons poursuivi, et nous l'avons éventré sur
« place. Deux autres essayaient de fuir, en escaladant un mur.
« Nous les avons sabrés. " (Voyez à ce sujet Noël Blache, p. 188
et suivantes.)
32 LES EXPLOITS DU DEUX DÉCEMBRE.
La déroute est complète. La République a perdu ses
derniers défenseurs. La loi, désormais, demeurera
chose muette. La Constitution du pays n'est plus
qu'un haillon sans nom. Le despotisme triomphant
va, comme un oiseau des ténèbres, étendre doréna-
vant sur la France prise de force, vaincue, terrassée,
pillée, saignée à blanc, toute pantelante entre ses ser-
res féroces, ses ailes homicides et sa morbide in-
fluence.
VIII.
Revenons maintenant au héros de notre histoire.
Giraud avait tenu bon jusque dans la plaine d'U-
châne, avec ses compagnons du Luc, et Alix Geoffroy,
leur chef. Au moment de la débâcle totale il s'était
accroupi derrière un large olivier, au tronc noueux,
pour tâcher d'échapper à la grêle de balles qui pleu-
vaient tout autour de lui. Sur ces entrefaites, le colonel
Trauers arrivait au galop, par la route. Il aperçut le
malheureux, piqua droit sur lui, et le saisit au collet.
— C'est fait de moi, pensa Giraud.
Une inspiration soudaine lui passa par la tête.
— Colonel, dit-il, avant de me tuer, demandez au
comte de Colbert, qui est ici, si je n'ai pas été pour
lui plein d'égards lorsque l'on m'a envoyé l'arrêter. .
Le colonel Trauers, qui, seul, montra quelque
humanité dans cette horrible campagne, réfléchit.
LES DEUX REVENANTS. 33
— C'est bon, dit-il, suivez-moi.
Pendant, ce colloque, détail de moeurs curieux à
noter, un vieux sergent, franchissant le fossé qui sé-
parait la plaine de la route, se précipitait sur Giraud
pour le fusiller à bout portant. Le colonel Trauers
eut beaucoup de peine à l'en empêcher. Le sergent
se mit alors à fouiller dans la poche du gilet de Gi-
raud.
— Vous n'avez rien à faire là, lui dit l'autre, en lui
retirant brusquement la main.,
Fort dépité de cet accueil, mais n'osant insister en
présence de son colonel, le sergent tourne ses regards
d'un autre côté.
A quelques pas du groupe se traînait, pour s'abriter
derrière un amas de pierres sèches, un malheureux
homme du Luc, blessé d'un coup de feu à la cuisse.
Il se nommait Clair Jourdan, cultivateur de son
état. Il était marié, et père de deux enfants.
Le sergent l'aperçoit, l'ajuste, et l'étend roide mort
d'une balle à la tête, sous les yeux de son colonel.
Voyant la déroute tourner en boucherie, le colonel
Trauers fit sonner le ralliement, afin d'arrêter le car-
nage. Il tourne bride lui-même, et revient vers la
ville, accompagné de son prisonnier.
— Bon ! se disait celui-ci, tout en cheminant, je l'ai
échappé belle cette fois. Le comte de Colbert ne va
pas manquer de rendre un compte favorable de ma
conduite envers lui. Je pourrai peut-être embrasser
encore ma femme et mes enfants.
Arrivés à l'entrée de la promenade de la ville, la
première personne que le colonel et Giraud aperçu-
34 LES EXPLOITS DU DEUX DÉCEMBRE.
rent se dirigeant au -devant d'eux, était précisément
le comte de Colbert.
— Eh bien ! cria celui-ci de prime venue, en s'a-
dressant à Giraud, allez-vous me rendre le pistolet
que vous m'avez volé chez moi ?
Un sueur froide monta au front de Giraud.
— M. le comte fait erreur, répondit-il, en reprenant
immédiatement son sang-froid. Il sait bien que l'on
n'a rien pris chez lui, et qu'il a toujours été traité,
comme tous les prisonniers, avec les plus grands
égards.
— C'est bien ! dit l'autre, on aura soin de vous.
— Hélas ! cela se gâte, pensa en lui-même le prison-
nier, atterré de l'impudente et odieuse réclamation du
comte. Qu'est-ce qu'ils vont faire de moi? Adieu la
femme et les enfants.
IX.
Outre une centaine de tués 1, parmi lesquels un en-
fant de quinze ans fendu du haut en bas d'un coup de
sabre, et une quantité plus considérable encore de
blessés, on avait fait environ quatre-vingts prisonniers.
Giraud alla grossir leur nombre. Les gendarmes fu-
1. « Nous leur avons tué de quatre-vingts à quatre-vingt-dix
hommes. »
(Rapport du colonel Trauers. Moniteur du
17 décembre 1851.)
LES DEUX REVENANTS. 35
rent chargés de les rassembler, de les classer, de les
attacher.
Cette besogne terminée, après avoir assisté à un
banquet de réjouissance offert aux officiers par les no-
tables de la localité, et laissé aux troupes quelques
heures de repos, le préfet Pastoureau et le colonel
Trauers donnèrent l'ordre du départ pour Salernes.
Plusieurs compagnies de la ligne ouvraient la mar-
che. Les otages délivrés, parmi lesquels se trouvait le
comte de Colbert, venaient ensuite. Enchaînés deux à
deux, par le poignet et par le cou, exténués de fatigue,
n'ayant pris aucune nourriture, gratifiés par les gen-
darmes, pendant tout le trajet, d'invectives sans nom-
bre et de coups de crosse dans les reins, les prison-
niers se traînaient à pied, au centre de la colonne.
A Salernes, où les troupes furent reçues par toute
la population avec un accueil glacial, ces quatre-vingts
prisonniers furent enfermés, pêle-mêle, dans une
salle du premier étage de l'hôtel Basset, pour y passer
la nuit.
Là, toujours enchaînés deux à deux, sans vivres
d'aucune sorte, sans couverture pour se garantir du
froid, surveillés par des factionnaires ayant ordre de
faire feu indistinctement dans le tas, au premier mou-
vement, ces malheureux purent réfléchir à la diffé-
rence de traitement qui attend des manants de leur
espèce, allant risquer leur vie pour la défense des lois
de leur pays, en comparaison des égards dont ils n'a-
vaient cessé d'entourer de nobles et chevaleresques
réactionnaires, partisans de toutes les tyrannies et de
toutes les iniquités,
36 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
Ce jour même, fort probablement, un conseil fut
tenu à la mairie par le préfet Pastoureau, par le colo-
nel Trauers et par le commandant de gendarmerie
Houlez, auquel fut adjoint, pour renseignements et
avis, le comte de Colbert. Quel fut le résultat de ce con-
seil ? Quelles généreuses paroles, pleines de mansué-
tude et d'indulgence, dut y prononcer, en souvenir
des bons procédés dont il avait été l'objet, le comte de
Colbert ? C'est ce que la suite de ce récit nous appren-
dra tout à l'heure.
X.
Le lendemain, 11 décembre, à six heures du matin,
tandis que ces infortunés oubliaient un moment, dans
le repos du sommeil, leur triste situation et le sort qui
leur était réservé, le gendarme Mayère, de la brigade
du Luc, qui connaissait particulièrement Giraud, suivi
d'un autre gendarme, nommé Waldenner, entra
brusquement dans cette salle de l'hôtel Basset.
— Où est Giraud? cria-t-il à haute voix.
— Ici, répondit-on du fond de la chambre.
— C'est bien, dit Mayère, lève-toi, ton compte ne
sera pas long.
Et se dirigeant aussitôt, à travers tous ces corps
amoncelés, vers l'endroit d'où était partie la réponse,
le gendarme Mayère détacha Giraud d'un Marseillais
auquel il était attaché, et l'amena vers la porte.
LES DEUX REVENANTS. 37
— Mais il en faut encore un, Mayère, dit Waldenner
à son collègue.
— Je le sais, répondit l'autre.
— Lequel prendre?
— Il y en a un, par là, un tout jeune, des Basses-
Alpes, qui a été arrêté hier à Aups, avec les autres. On
va lui apprendre, à ce garçon, à quitter ainsi son
département, pour venir se joindre à ces bandits de
républicains.
— Où est-il ? dit le gendarme Waldenner.
— Attends. Le voilà, là-bas. Je le reconnais, fit le
gendarme Mayère, au bout de quelques secondes, après
avoir examiné attentivement les prisonniers.
C'était un jeune homme de vingt ans, nommé
Antoine Bon, dit Pato, de Vinon, petit village situé à
la lisière des départements du Var et des Basses-
Alpes.
A cet âge heureux où les plus violentes secousses
glissent, en quelque sorte, sur l'épiderme, sans laisser
de traces, Antoine dormait profondément.
— Allons, debout ! lui dit un des gendarmes en le
poussant brutalement du pied.
Le pauvre garçon se lève tout ahuri, en se frottant
les yeux, et forçant celui avec qui il était attaché de
se dresser en même temps que lui.
— Que me voulez-vous ? dit-il aux gendarmes,
d'une voix tremblante d'émotion, tandis qu'on le
détachait de son compagnon de chaîne. Qu'est-ce que
vous allez faire de moi ?
— C'est bon! Tu verras ça tout à l'heure, mon gars,
répondit le gendarme Mayère. On va t'apprendre à
3
33 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
quitter ton département, pour venir faire du désordre
dans le nôtre.
Et, ce disant, il l'appréhende par le haut de l'épaule,
et il le pousse vers Giraud, à qui il était, d'ailleurs,
totalement inconnu. Puis il se met à les attacher
ensemble, en les accablant des plus basses injures :
le poignet gauche de l'un collé au poignet droit de
l'autre, les deux bouts de la corde enroulés au cou
de chacun d'eux; et serrés avec tant de barbarie,
qu'en moins d'un quart d'heure la corde disparaissait
dans les plis de leur cou, et que des bourrelets de
chair noirâtre saillaient aux environs du poignet.
Ce genre d'enchaînement, au surplus, semblait être
extrêmement apprécié à cette époque par la gendar-
merie du Var. Ainsi, un autre gendarme, du nom de
Cauvin, conduisant à Toulon, peu de temps après, un
enfant de dix-neuf ans, accusé d'avoir voulu prendre
part à l'insurrection, lui noua, de même, autour du
cou, une de ces petites ficelles, avec une telle dexté-
rité, qu'après avoir failli vingt fois être étranglé du-
rant le chemin, ce jeune scélérat ne dut de conserver
son existence qu'aux bons soins de ses codétenus,
qui voulurent bien prendre la peine de lui infiltrer,
goutte à goutte, pendant plus d'une semaine, un peu
de bouillon dans le gosier 1.
1. Un officier du 50e de ligne, dont nous regrettons de ne pou-
voir donner le nom, avait pourtant trouvé moyen de perfectionner
encore ces procédés.
De passage au Luc, ses soldats amènent devant lui un malheu-
reux estropié du nom de Viort. Interrogé sur ce qui s'était passé
dans le bourg, Viort refuse de trahir ses concitoyens. Par ordre de
LES DEUX REVENANTS. 38
Mais reprenons notre récit.
Giraud et Antoine bien artistement attachés, les
gendarmes Mayère et Waldenner les firent descendre
dans la rue.
Devant l'hôtel Basset se tenaient, l'arme au pied,
une soixantaine de soldats, commandés par un capi-
taine de la ligne.
— Capitaine, lui dit le gendarme Mayère, en lui
montrant du doigt les prisonniers, ces deux hommes
vous regardent.
— Nont répliqua celui-ci, d'un ton brusque, en lui
tournant le dos, comme honteux de la besogne qu'on
semblait lui vouloir imposer, ils ne me regardent
pas, non plus que les autres.
Cette réponse et cette attitude déconcertèrent un
moment l'honnête Mayère.
— Eh bien ! suivez-moi, dit-il aux deux prisonniers,
après une seconde de réflexion.
Et il les conduit aussitôt sur la grande place de Sa-
lernes, auprès du commandant Houlez, qui stationnait
en cet endroit avec sa compagnie de gendarmes. Là,
s'approchant de son chef, Mayère lui explique, à demi-
voix, ce qui venait de se passer.
— C'est bien, fit le capitaine, garde-les là, à part, je
sais ce que j'ai à en faire.
Pendant ces pourparlers, pendant ces allées et ve-
l'officier, on lui lie aussitôt l'un contre l'autre les deux pouces des
mains; et les soldats serrent la corde qui les attache, jusqu'à ce
que leur patient se soit décidé à parler. Vaincu par la douleur,
Viort fit l'aveu de tous les crimes. Il était resté complètement étran-
ger à l'insurrection.
40 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
nues, on avait fait descendre également, dans la rue.
les autres prisonniers de l'hôtel Basset. On les avait
groupés comme du bétail. Puis, toujours précédés du
préfet Pastoureau, du colonel Trauers et des otages
délivrés, on leur avait fait emboîter le pas, au milieu
de la troupe, dans la direction de Lorgues.
Giraud et Antoine avaient vu défiler les soldats,
ainsi que leurs compagnons d'infortune. Ils ne com-
prenaient pas qu'on les laissât ainsi tous les deux. Ils
se demandaient pourquoi on les séparait des autres.
Était-ce donc que l'on voulait les remettre en liberté?
Pris de remords, au souvenir de sa mauvaise action
de la veille, M. le comte de Colbert était-il revenu à
des sentiments meilleurs ? Aurait-il demandé, aurait-il
obtenu que Giraud fût relâché, ainsi que son nouveau
compagnon? A cette pensée, le coeur de Giraud
bondissait, dans sa poitrine, d'aise et de contentement.
Ils mouraient littéralement de faim ; aucune nourri-
ture n'ayant été distribuée aux prisonniers depuis le
moment de leur capture. Cependant Giraud parvint à
attraper un morceau de pain que lui glissa en ca-
chette, contre l'injonction de son chef, un gendarme
de l'escorte nommé Audiffret.
Enfin ordre est donné de les amener de nouveau
auprès du capitaine Houlez.
Tout le monde était parti : préfet, colonel, otages
délivrés, prisonniers et soldats. Sauf un petit groupe
de femmes et d'habitants, dont l'attitude morne, l'air
consterné, la douleur et la compassion peintes sur le
visage, les larmes muettes roulant dans les yeux, con-
trastaient singulièrement avec l'allure généralement
LES DEUX REVENANTS. 41
décidée et l'air jovial des gendarmes, il n'y avait plus,
sur la place, que le capitaine Houlez, avec un peloton
de son arme.
Dès que les prisonniers furent arrivés, le capitaine
Houlez les fit placer en tête, entre les gendarmes
Mayère et Waldenner. Puis, ayant disposé sa troupe,
il donna le signal du départ, par le même chemin
qu'avait pris tout le gros de la colonne.
C'était, en vérité, un bien digne et bien estimable
personnage que ce capitaine Houlez. De petite taille,
maigre, sec, à mine de chafouin, orné d'une moustache
grisonnante coupée en brosse, avantagé, en outre, par
la nature, d'une véritable voix de castrat, il savait
allier, avec une aisance charmante, la rigidité de la
discipline militaire aux aimables saillies d'une gaieté
toute gauloise.
Comme Giraud et Antoine, se voyant en retard sur
leurs compagnons, partis avant eux, pressaient le pas
pour les aller rejoindre :
— Oh! ne courez pas si vite, leur cria de son ton
de fausset, avec une expression indéfinissable, le capi-
taine Houlez ; vous arriverez à temps.
XI,
Le temps était très-doux, la matinée délicieuse. Pas
un nuage au ciel bleu. Des flots d'un soleil déjà chaud,
42 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
car il pouvait être dix heures du matin, baignaient
de leurs vivifiantes clartés les collines verdoyantes,
illuminaient les campagnes fertiles, inondaient de face
la route sablonneuse. Les grands pins balançaient
mollement, dans l'azur transparent, leurs cimes al-
tières ; les rameaux légers de l'olivier s'agitaient dou-
cement au vent, en faisant reluire leur feuillage ar-
genté ; les grandes bruyères blanches, toujours en
fleurs, qui abondent dans le département du Var,
envoyaient par intervalles des effluves de leurs déli-
cates senteurs ; tandis que des bandes de petits oiseaux,
voltigeant çà et là, de buissons en buissons, gazouil-
laient à qui mieux mieux, comme aux plus beaux
jours de l'année.
— Ah ! qu'il fait bon vivre! pensa Giraud, en absor-
bant à pleins poumons, dans sa vaste poitrine, les
bouffées d'air tiède et embaumé que lui envoyait la
brise du sud. Ah ! que je voudrais donc serrer dans
mes bras ma femme et mes enfants'! Que font-ils ? Que
pensent-ils à cette heure? Quand je songe que je vais
pourrir, peut-être pendant des mois, au fond d'une
infecte prison !
— Ah ! que je voudrais donc être auprès de mon
vieux père ! se disait le pauvre Antoine.
Il y avait un bon quart d'heure, déjà, que la troupe
était en marche. On était à un kilomètre de Salernes.
A quelques pas devant soi, à droite, sur le bord de la
route, élevée d'un mètre environ au-dessus de la
chaussée, on apercevait une petite construction
blanche, dont on avait fait une chapelle dédiée à sainte
Claire.
LES DEUX REVENANTS. 43
— Halte ! cria tout à coup le capitaine Houlez.
Toute la troupe s'arrêta.
— Mayère ? appela-t-il.
— Capitaine, fit l'autre en s'approchant de son chef.
— Voici un pistolet chargé, pour toi, dit le capi-
taine Houlez, en retirant l'arme de l'une des fontes de
sa selle.
Mayère étendit le bras, sans mot dire, et prit le
pistolet.
— Et en voici un autre pour Waldenner.
Waldenner s'approcha à son tour, et prit également,
en silence, le pistolet qui lui était présenté.
— Maintenant, poursuivit le capitaine Houlez, en
s'adressant à Mayère, tu vas conduire ces deux
hommes au coin de cette vieille chapelle ; et vous leur
tirerez à chacun votre coup de pistolet, à bout portant,
bien dans le tuyau de l'oreille.
Quelque habitué qu'il fût à cette infâme obéissance
passive, qui, si souvent, transforme de généreuses
natures en d'abominables assassins ; en entendant, de
la bouche de son chef, ce commandement féroce, le
gendarme frissonna malgré lui, et ses traits se décom-
posèrent visiblement.
Abasourdi comme sous un coup de massue, car il ne
s'attendait, certes, à rien de pareil, Giraud sentit un
instant le coeur lui manquer.
Antoine devint affreusement pâle.
Mais, chez un homme de la trempe de Giraud, le
saisissement soudain et l'émotion terrible, occasionnés
en lui à l'audition de cet ordre inattendu et sauvage,
furent promptement dominés.
44 LES EXPLOITS DU DEUX DÉCEMBRE.
— Allons ! mon pauvre Antoine, fit-il, d'un ton ferme,
à son compagnon de supplice ; voyant qu'il n'y avait
ni raison à donner, ni justice à attendre, ni pitié à
espérer.
Et, sans tarder, il l'entraîne avec lui (car ils étaient
toujours attachés l'un à l'autre par le poignet et par
le cou) vers la chapelle ; franchissant résolument, et
sans aucune aide, le fossé qui la séparait de la route.
Les deux gendarmes marchaient de chaque côté,
le pistolet armé au poing.
Parvenu sur le léger exhaussement de terrain où se
trouvait cette chapelle, Giraud s'arrêta un instant.
Qui dira les pensées tumultueuses qui bouillon-
nèrent alors dans la tête de cet infortuné, à cette heure
suprême? Tout son passé, toute son existence, tous
les actes de sa vie se déroulèrent, en une seconde, de-
vant ses yeux, comme dans un panorama rapide. Il vit
sa femme. Il vit ses enfants. Il se représenta leur
anxiété à son égard. Il se rappela cette modeste de-
meure, asile de la paix et du bonheur, où si vaillamment,
chaque jour, il gagnait le pain de la famille. II se de-
manda ce qu'ils allaient devenir tous, quand il n'y
serait plus. Il se souvint des belles montagnes boisées
de Luc; de son petit enclos de vignes et d'oliviers,
qu'il soignait avec tant d'amour, dès qu'il avait un
moment de libre. Il songea que lui, homme du peuple,
bon compagnon, travailleur infatigable, depuis cinq
jours à peine, dans un élan généreux, il avait laissé
tout cela de côté, toutes ces joies, toutes ces affections,
toute cette richesse, pour défendre les lois de son
pays indignement foulées aux pieds; et que c'était un
LES DEUX REVENANTS. 45
prince, un oisif, un exilé, à qui la France avait rou-
vert toutes grandes les portes de sa patrie, le violateur
lui-même de ces lois, — ô justice humaine ! — qui le
faisait tuer à l'écart, sur un chemin, comme un chien
enragé.
— Avance un peu plus loin, Giraud, lui dit, d'une
voix altérée, le gendarme Mayère.
— Laisse-moi voir encore un instant ce beau soleil,
murmura Giraud, en enveloppant, d'un seul regard,
cette riante et splendide nature, ces bois, ces champs,
ces vallons, ces coteaux, cette douce et brillante lu-
mière qu'il ne devait plus revoir.
Puis rappelant à lui toute son énergie et toute sa
fierté, il alla se placer droit, avec Antoine Bon, à
l'angle nord de la chapelle, le dos tourné à la route,
bien en vue de la bande des gendarmes ; Mayère étant
à sa droite, Waldenner à la gauche d'Antoine.
— Giraud, pardonne-moi ce que je vais faire, lui
dit alors Mayère en pleurant. Je suis soldat. Je dois
obéir.
— Je ne t'en veux pas, Mayère, répondit Giraud.
Seulement, je te demande un dernier service. Voici
vingt-cinq francs, ajouta-t-il en les retirant, avec sa
main droite restée libre, de la poche de son gilet, qui
me restent de ce que j'ai emporté de la maison. Aie
l'obligeance de les remettre à ma femme. Cela les ai-
dera toujours un peu à vivre.
— Je te le promets, dit Mayère en l'embrassant.
— Maintenant, dit Giraud, ne me fais pas trop
souffrir.
Pendant ce temps, Antoine remettait, de son côté,
3.
46 LES EXPLOITS DU DEUX DÉCEMBRE.
au gendarme Waldenner, trente francs, avec prière
de les faire passer à son vieux père.
Waldenner le lui promit également.
— Allons, Mayère, faites vite, cria vivement de la
route le capitaine Houlez, l'honneur de la gendarme-
rie, que cette scène d'attendrissement commençait à
impatienter ; le canon bien appliqué dans le tuyau de
l'oreille.
— Oui, Mayère, faites vite, dit Giraud, en détour-
nant légèrement la tête à gauche, pour se présenter
plus sûrement au coup qui devait l'abattre. Il ne faut
pas tant souffrir.
Deux détonations retentirent à la fois dans l'air pur
et sonore.
Giraud tomba sur l'épaule gauche, comme une
masse, sans pousser un cri.
Antoine s'affaissa simultanément à ses côtés, dans le
même silence sinistre.
Quelques tressaillements nerveux , dernières se-
cousses de la vie qui s'échappe, se faisaient remarquer
à l'une des victimes.
— Il me semble que Giraud remue encore, dit de sa
voix grêle, après quelques secondes d'attention soute-
nue, le capitaine Houlez. Mayère, tire-lui encore un
coup sur la figure.
— Tiens ! prends mon mousqueton, fit un des
hommes de la bande, en poussant son cheval jusqu'au
talus de la route.
Sur l'observation de son chef, Mayère souleva brus-
quement, d'un seul coup, une des jambes de Giraud ;
puis il l'abandonna à son propre poids. La jambe
LES DEUX REVENANTS. 47
retomba lourdement, sans apparence de mouvement.
il lui souleva le bras droit. Le bras retomba inerte.
La même opération, pratiquée sur Antoine, produisit
le même résultat.
— Oh ! ces deux-là sont bien morts, capitaine, dit,
en secouant la tête, d'un ton de conviction absolue, le
gendarme Mayère.
— C'est bien alors, dit le capitaine Houlez. En route
maintenant.
Et toute la bande s'ébranlant partit au galop pour
Lorgues, afin d'y rallier la colonne.
XII.
Qui, maintenant, a commandé ce double meurtre ?
Qui a donné l'ordre de faire tuer à la lisière d'un che-
min, dans un champ, loin de la foule, au coin d'un
mur, à la manière des brigands, ces deux hommes
innocents? Qui, en plein dix-neuvième siècle, après
trois révolutions faites au nom de la justice et de la
fraternité, a eu l'audace de prescrire une pareille exé-
cution, sans que les victimes aient comparu devant
aucun tribunal, sans leur avoir fait subir aucun inter-
rogatoire, sans qu'ils aient été admis à s'expliquer, à
présenter leur défense, à plaider les circonstances atté-
nuantes, sans jugement public, sans notification de la
sentence,' sans recours possible à une juridiction supé-
rieure, sans toutes ces formes protectrices et essen-
48 LES EXPLOITS DU DEUX DÉCEMBRE.
tielles de la justice, le plus bel apanage d'un peuple
civilisé, sans qu'il leur eût été permis même de dire
un adieu suprême à leur père, à leur femme, à leurs
enfants ?
Qui?
Répondez, préfet Pastoureau. Bépondez, comte de
Colbert. Répondez., vous à qui la France avait confié
loyalement le soin de ses destinées ; vous qui aviez juré
solennellement de respecter et de défendre contre
tous les lois du pays qui vous avait choisi pour guide ;
vous qui aviez promis de vous consacrer tout entier au
bien de la nation; vous en qui tant de braves gens avaient
mis ingénument toutes leurs espérances ; vous qui au-
riez pu être un des grands hommes de l'histoire, le sou-
tien des faibles, le protecteur des opprimés, l'affran-
chisseur du travail, l'émancipateur des classes labo-
rieuses, l'arbitre de la paix et de l'équité, le libérateur
du monde; chéri des petits, estimé des honnêtes gens,
l'effroi des tyrans ; et qui avez préféré, par une glo-
riole abjecte, par un sentiment de vanité, aussi misé-
rable que stupide, vous faire l'égorgeur du peuple,
devenir le bourreau de la liberté, replâtrer le césa-
risme, rapiécer les vieux abus, baiser humblement le
talon des despotes, attirer sur votre patrie toutes les
horreurs de l'invasion, et vous traîner ignominieuse-
ment, de guet-apens en guet-apens, de cadavres en
cadavres, jusqu'à l'abîme immonde où vous poursui-
vra sans relâche l'exécration de la postérité. Ré-
pondez!
LES DEUX REVENANTS.
XIII.
Cependant, par une étrange faveur du sort, les
deux victimes n'avaient pas été tuées sur le coup.
Le léger mouvement de tête que Giraud avait fait
pour en finir plus vite avec son supplice, lui avait pré-
cisément sauvé la vie. La balle du pistolet, entrant der-
rière le lobule de l'oreille droite, avait pénétré dans la
bouche, et s'était arrêtée dans le palais.
Pour Antoine, la balle lui était entrée très-réguliè-
rement par le conduit auditif, selon les instructions
formelles du capitaine Houlez. Elle lui avait déchiré le
tympan. Mais elle était allée se loger dans la mâchoire,
sans léser aucune partie essentielle.
Au bout de quelques moments, Giraud, qui, malgré
les flots de sang qu'il répandait et les souffrances
atroces qu'il éprouvait, n'avait pas un seul instant
perdu connaissance, et qui avait pu entendre ce col-
loque précieux du capitaine Houlez avec les gendar-
mes, que nous avons rapporté tout à l'heure, d'après
son témoignage, sentit un léger mouvement se pro-
duire à côté de lui.
— Antoine ! murmura-t-il à voix basse, tu n'es pas
mort ?
— Non ! répondit l'autre avec les mêmes précautions.
Et toi ? ajouta-t-il naïvement.
— Eh bien ! dit Giraud, dont l'énergique nature
50 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
n'avait pas faibli un seul instant, il faut nous sauver.
— Oui, fit Antoine, mais comment ?
— Tourne-toi un peu vers moi, dit Giraud, et tâche
de couper, avec tes dents, la corde qui me serre le cou.
Antoine avança péniblement le haut de son corps,
autant que le lui permettait l'attache qui reliait son
poignet à son propre cou, ouvrit lentement la bouche,
et se mit en devoir, au prix de quelles souffrances, je
vous le laisse à penser, de faire ce que Giraud lui de-
mandait.
La corde était solide, grosse comme le petit doigt,
une bonne corde d'assassin.
— Je ne peux pas, Giraud, fit Antoine en pleurant,
après plusieurs tentatives réitérées. Elle est trop grosse.
Ça me fait trop de mal.
En effet, à chaque contraction de sa mâchoire pour
rompre le lien fatal, l'infortuné, avec sa balle arrêtée
dans les os du palais, sentait comme mille lames
aiguës lui pénétrant à la fois jusqu'au fond du cer-
veau.
— Essaye toujours, lui dit Giraud, impassible, en
dépit des élancements terribles que lui faisait éprou-
ver à lui-même chaque secousse imprimée par son
compagnon. Domine le mal. Dompte la douleur. Sans
cela, ils vont nous reprendre.
Aiguillonné par cette volonté puissante, Antoine
s'acharne de plus belle, en poussant des cris plaintifs
à tout nouvel effort. Il reprend momentanément ha-
leine. Il se remet à l'oeuvre. Il s'arrête encore. Il atta-
que à nouveau le maudit licou. Enfin le dernier fil est
rongé. Le lien se sépare de lui-même. Les deux bouts
LES DEUX REVENANTS. SI
pendent isolés. Épuisé de fatigue, anéanti par la dou-
leur, Antoine se laisse tomber à la renverse.
Plus libre de ses mouvements, pouvant alors fléchir
la tête, Giraud s'empresse de couper à son tour, avec
ses dents, maîtrisant ses tortures, la corde qui tenait
son poignet gauche attaché au poignet droit d'Antoine ;
puis celle qui étreignait aussi le cou de son com-
pagnon.
Tandis qu'ils étaient occupés à ce travail, voici qu'ils
entendent derrière eux, sur la route, des voix et
des pas qui se rapprochent de plus en plus de leur
côté.
Ils cessent tout mouvement, et retiennent leur ha-
leine.
C'étaient, par bonheur, deux habitants de Salernes.
— Ne craignez rien, leur dirent ces deux hommes,
en les apercevant, nous ne vous vendrons pas. Tâchez
de vous sauver.
Et ils passent rapidement leur chemin, sans s'arrê-
ter, sans retourner la tête, sans essayer de porter le
moindre secours à ces infortunés ; tant la terreur des
excès commis par les soldats du coup d'État avait
glacé le courage au coeur de tous les gens du pays.
— Il ne faut compter que sur nous, Antoine, dit
Giraud. Allons ! prends ma main. Essayons de nous
lever.
Et les voilà qui se dressent un instant sur leurs
jambes chancelantes, après mille efforts répétés, après
mille tentatives désespérées, après mille difficultés re-
naissantes; dans un état épouvantable; l'oeil vitreux;
les cheveux hérissés, la face tuméfiée, la bouche en
32 LES EXPLOITS DU DEUX DECEMBRE.
feu ; tout couverts de sang, horribles à voir, semblables
à deux cadavres ressuscites.
Ils essayent de marcher, en se tenant chacun par le
bras.
Mais tout tourne subitement autour d'eux, les
champs, les bois, les montagnes, le ciel, le soleil. Ils
retombent ensemble, la face contre terre, sur des ceps
de vigne qu'ils brisent dans leur chute, et perdent
connaissance.
Giraud revient le premier à lui. Voyant que le sang
qui s'échappe, depuis plus d'une demi-heure, de sa
blessure l'affaiblit de seconde en seconde davantage,
il dénoue sa cravate de laine noire, et en tamponne sa
plaie. Puis il fait un nouvel effort, ranimant en même
temps le moral de son jeune compagnon.
— Allons, Antoine, du courage ! Fais voir que tu es
un homme. Pense à ton vieux père. Ne restons par,
au bord de la route.
Ils se lèvent de nouveau. Au bout de quelques pas
ils retombent. Dix fois ils recommencent. Dix fois un
nuage de feu leur passe devant les yeux, et leurs
jambes se refusent à les porter.
— Traînons-nous, Antoine, dit Giraud. Il n'y a pas
d'autre moyen. Et ils se mettent à gravir le monticule
qui s'élève derrière la chapelle, tantôt rampant péni-
blement sur le ventre, à la façon des vermisseaux,
tantôt s'avançant pas à pas sur les genoux. Ils des-
cendent de la même façon la pente opposée, et se
trouvent bientôt en face d'une habitation.
— Ah ! entrez, mes pauvres enfants, leur crie une
femme âgée, du seuil de sa demeure, sitôt qu'elle les
LES DEUX REVENANTS. 53
aperçoit. Ne craignez pas de me compromettre. Mon
mari et mes deux fils sont partis aussi avec la colonne.
Hélas ! je ne sais pas ce qu'ils sont devenus.
Avec une présence d'esprit bien remarquable en
une telle situation, Giraud comprit sur-le-champ
que, quels que fussent leurs souffrances et leur affai-
blissement, Antoine et lui étaient encore trop près du
lieu de leur supplice, pour pouvoir s'arrêter un instant.
Il remercia la bonne femme de son offre généreuse.
Il lui demanda seulement un peu d'eau pour étancher
leur soif; car il leur eût été impossible à l'un et à
l'autre d'avaler la moindre nourriture. Puis un peu
reposés par cette halte, un peu ranimés par la fraî-
cheur du breuvage, ils se dirigent, aussi hâtivement
qu'il leur est possible, tout en trébuchant à chaque
pas, vers une montagne assez élevée, située à une pe-
tite distance sur leur gauche, et toute couverte de
pins, de chênes verts et d'arbustes touffus.
Ils s'établissent là, à mi-côte, au fond d'un fourré
épais; puis tous les deux, déchirant un pan de leur
chemise, se mettent à nettoyer l'horrible plaie sangui-
nolente, et à panser réciproquement, tant bien que
mal, leur blessure.
XIV.
Ils étaient encore occupés de ce soin ; un peu plu?
calmes, ayant repris un peu leurs esprits, s'entrete-