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Les fastes de l'armée française depuis la campagne de Crimée jusqu'à celle du Mexique : 1854-1865 ; [suivis du poème La poedagogomachie] / [Maxime Guffroy]

De
161 pages
Le Bailly (Paris). 1865. 1 vol. (168 p.) ; in-16.
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Y
MAXIME GUFFROY
LES FASTES
DE
L'ARMÉE FRANÇAISE
Depuis la campagne de Crimée
JUSQU'A CELLE DU MEXIQUE
18ô4-186â
Suivis du poème La Pœdagogomachie.
PARIS
LE BAILLY, libraire - éditeur
G, rue Cardinale, r. St-Gerniain.
AVIGNON
G n fi S Frères, imprimeurs
3, rue Céline.
.1865
'Y+-
JàWS.cJASTES
DE FAMÉE FRANÇAISE
A\igMO!i. — ln:p. udin GllOS l'iiTf-s.
©
LES FASTES
DE
L'ARMÉE FRANÇAISE
Ó
Depuis la campagne de Crimée
fWS'QîJ'A CELLE DU MEXIQUE
1854-1865
Partout où nos armées ont porté leurs
drapeaux , le gouvernement de l'Empereur
a défendu la modération , le droit et la
justice.
Adresse du Corps Législatif (1865)
PARIS
LE BAIL LY, libraire - éditeur
6, rue Cardinale, f. St-Cermain.
AVIGNON
GROS Frères, imprimeurs
3, rue Géline.
1865
A MONSIEUR LE GÉNÉRAL BARON D'AZÉMAR
Commandant la subdivision de Vaucluse.
Hommage très-respectueux de l'Auteur.
MAXIME GUFFROY.
Avignon, 1" mai 1865.
Avignon, 1er novembre 1864.
Je vous remercie, Monsieur, de l'envoi que vous m'avez
fait de votre Recueil de Poésies, et je vous félicite de votre
charmant talent. J'ai eu grand plaisir à lire vos vers spiri-
tuels, faciles et néanmoins profonds à l'occasion. Le soldat
français devant Sébastopol est bien senti et bien rendu.
Vos chansons sont fort gaies, pleines de sel et d'humour
militaire.
Recevez donc, Monsieur, avec mes sincères compliments
et l'expression de ma gratitude, l'assurance de ma parfaite
considération.
Général Baron d'AZÉMAR.
A MONSIEUR MAXIME GUFFROY.
PRÉFACE BIOGRAPHIQUE.
L'auteur du Roi d'Yvetot a dit, en parlant de lui-même :
« Mes chansons, c'est moi! » Sans établir une comparaison
qui serait déplacée, nous pouvons dire que les chansons et
les poésies de Maxime Guffroy racontent éloquemment les
différentes phases de sa vie.
La Préface des Nébuleuses (1) a fait connaître l'homme :
nous allons faire connaître l'écrivain, soit par des extraits
de ses œuvres, soit par sa correspondance.
Louis Maxime Guffroy naquit à Paris le 24 septembre
1826. Orphelin de bonne heure, il fut élevé par les soins
d'une sainte et digne femme, sœur de sa mère. Grâce à la
protection d'un magistrat distingué, M. G. de Baudicour,
Maxime fit ses premières études à la maîtrise de Saint-
Jacques-du-Haut-Pas. Le vénérable pasteur de cette pa-
roisse le fit entrer au Petit-Séminaire Saint-Nicolas-du-
Chardonnet, dirigé alors par M. l'abbé Dupanloup, évêque
actuel d'Orléans.
Après des études assez brillantes, Maxime fut admis au
Grand-Séminaire de Saint-Sulpice, à Issy. Mais la tour-
mente révolutionnaire de février 1848 chassa pour quelque
temps les pieux lévites de leur paisible asile et Maxime en
sortit pour n'y plus rentrer.
(1) Malaret, imprimeur-éditeur à Montpellier.
- 8 -
Ici se retrouve l'épisode le plus touchant de son existence
qui fut depuis si agitée. Mais laissons parler un de ses bio-
graphes:
« Dans la maison qu'il habitait avec un de ses oncles,
vieux soldat du premier Empire, demeurait aussi une fa-
mille honorable composée de la mère et de trois jeunes
filles. L'une d'elles, appelée Marie, s'éprit naïvement d'une
vive affection pour Maxime. Une liaison étroite s'établit
, entre ces deux cœurs faits pour se comprendre et s'aimer :
liaison chaste et pure comme celle des anges. La bonne
mère, au comble de la joie, entrevoyait déjà pour sa fille
un prochain hyménée, quand une des sœurs de Marie,
naturellement jalouse et devenue la fée mauvaise de la
maison, vint briser d'ln seul coup ces beaux rêves d'avenir.
Par suite des mauvais traitements et des tortures morales
qu'elle eut à endurer, Marie Leclerc fut rappelée dans le
ciel, à peine âgée de 14 ans et quelques mois. (23 mai
1853) »
Maxime ne put supporter sa douleur. Il quitta brusque-
ment une pension de Corbeil où il remplissait les fonctions
de Sous-Maître et s'enrôla au 98, régiment d'Infanterie. Il
fit la campagne de Crimée ; et la, au milieu des balles qui
sifflaient, il composa quelques chansons militaires qui lui
valurent les félicitations de ses chefs et l'estime de ses
camarades.
C'est dans une des longues veillées du bivouac qu'il
termina la romance suivante, commencée naguère auprès
de sa jeune promise. Nous ne citons que les deux dernières
strophes :
Quel doux transport, lorsqu'au banquet des anges
Tu vins t'asseoir pour la première fois!
De quelle ardeur tu chantais les louanges
Du Dieu d'amour dont tu suivais les lois'
Que je t'aimais dans ta blanche parure,
De ta beauté les premiers ornements!
La fiancée est ainsi blanche et pure.
Chère Marie, ili ! tu n'as pas quinze ans.
- 9 -
Trois ans passés, au chevet de Marie
Fondait en pleurs un jeune homme à genoux :
« Reconnais-moi, disait-il, mon amie,
Moi qui reviens pour être ton époux ! »
De cette voix si plaintive et si tendre
Étaient perdus les douloureux accents ;
La pauvre enfant ne pouvait les entendre.
Elle expirait et n'avait pas quinze ans!.
Grâce à la protection d'un jeune sous-lieutenant du
régiment, compagnon d'études qu'il avait retrouvé devant
les murs de Sébastopol, Guffroy obtint la faveur d'être
admis dans la garde impériale, au 1er régiment de gre-
nadiers.
De retour en France, il publia les chansons du bivouac
sous le nom de Souvenirs de Crimée, et son recueil parvint
jusqu'à l'Empereur, qui daigna le faire figurer dans sa
bibliothèque particulière.
Employé à l'intendance en qualité de caporal auxiliaire,
Maxime eut l'insigne honneur d'inscrire sur les contrôles
du 1er de grenadiers le nom de S. A. le Prince Impérial.
L'inauguration du camp de Châlons inspira de nouveau sa
muse, et il célébra par une chanson de circonstance la
promotion du jeune héritier du trône au grade de caporal.
Voici un couplet de cette chanson :
Il a grandi, l'Enfant de notre France !
Déjà soldat, il suivait le drapeau.
Dans ses yeux brille une mâle assurance :
Est-il un prince et plus noble et plus beau?
Le voyez-vous, l'espoir de la patrie?
Il porte au bras un galon martial.
En s'arrêtant chacun s'écrie :
Honneur au Petit Caporal!
L'à-propos eut quelque succès. Maxime, pour toute récom-
pense, sollicita l'honneur de contempler de près l'auguste
enfant qu'il avait chanté dans ses vers ; mais cette faveur
lui fut refusée.
- 10 -
Le bruit, l'existence agitée du camp transforma la muse
guerrière du soldat-poète. Après avoir consacré ses premiers
chants aux douces affections du cœur, ensuite au récit
solennel des gloires de la France, cette muse devint tout-
à-coup joviale et légèrement gouailleuse. Elle se mit à
chanter le vin de Champagne , le pain de munition, les
réunions bachiques, tout enfin, jusqu'à la coquette villa-
geoise de Mourmelon grand ou petit. Écoutez plutôt :
Noces et festins!
Que le vin s'écoule par tonne!
Troupiers franc lutins,
Je vais chanter la Mourmelonne
Oui de tous les cœurs
Ses yeux sont vainqueurs !
Pour l'amour d'une Mourmelonne ,
Un roi donnerait sa couronne !
Oh ! qu'il ferait bon
Régner à Mourmelon !
On dit qu'il nous faut
Retourner près des Parisiennes.
Ma foi! c'est trop tôt;
Attendons au moins les étrennes.
Pour moi, sans détour,
Le plus beau séjour
De l'enfant chéri de Bellone,
C'est celui de la Mourmelonnc'
Oui, nous reviendrons
Boire aux deux Mourmelons'
Il v avait comme cela une vingtaine de couplets sur l'air
de Madame Grégoire, de Béranger.
Mais cet oubli passager n'était qu'un éclair. Il revenait
bientôt à la poésie sérieuse, à la romance, à un genre enfin
plus digne de lui.
Le souvenir de Marie le poursuivait partout : il déplorait
amèrement cette perte irréparable qui avait brise tous ses
rêves de bonheur. S'il se laissait aller parfois aux enivre-
ments de la gloire militaire, il se rappelait soudain un
passé douloureux et il s'écriait :
-- 11 '-
De tes pleurs bienfaisants, matinale rosée,
Tu fécondes le solrespoir du laboureur'
Des ardeurs du soleil la colline embrasée
Nous donne un jus divin, nectar réparateur.
Le feu produit l'éclair, le vent fait la tempête,
L'hiver fait le printemps, l'amitié fait l'amour,
La sève fait la fleur qui produit à son tour,
Et le malheur fait le poète.
L'insensé! qui voudrait réunir sur sa tête
Les lauriers de Bellone aux lauriers du. poète;
Qui s'acharne à mener de front un double état
Et veut être à la fois écrivain et soldat !
Qu'il les achète donc, ses palmes littéraires'
Qu'il les achète donc au prix des travaux, des misères,
Des tourments semés sur ses pas !
Et qu'il apprenne enfin, après tant de souffrances,
De revers éprouvés, de fausses espérances,
Que la gloire s'achète et ne "se donne pas !.
Reportant sa pensée sur les jours heureux de sa jeunesse,
il disait avec amertume :
Oh! qui me les rendra les jours de. ma jounesse ?
Souple comme la cire aux mains de l'ouvrier,
Mon cœur se laissait prendre à la sainte allégresse.
J'aimais Dieu sans détour et je pouvais prier.
Mon cœur voudrait s'ouvrir aux divines pensées,
J'aime leurs saints transports et leur pieux émoi.
Chastes douceurs du ciel, vous êtes effacées,
Vos sublimes attraits ne sont plus faits pour moi.
Pour s'arracher à ces sombres souvenirs, il s'égayait sur
les tribulations du professeur de pensionnat, et composait
La Pœdagogomachie, le Damier vivant, Boniface en Tau-
ride, sorte de trilogie burlesque parodiant quelques passa-
ges des auteurs classiques, mais ne manquant pas cependant
d'une certaine originalité. Deux de ces poèmes font partie
- 12 -
du livre que nous présentons à nos lecteurs. Voici quelques
vers du Damier vivant, poème dont l'auteur prépare une
deuxième édition :
Le docte professeur, oubliant l'aventure,
Commençait nonobstant la classe de lecture.
Sur la table penché Boniface indiquait
Les mots d'un doigt expert et l'enfant les lisait.
Du professeur courbé la culotte baroque
D'un damier présentait l'apparence équivoque.
Ces carrés alternés noirs et blancs tour à tour
Inspirent à Sistrain le plus grotesque tour.
Toute la troupe enfin veut, quelle immodestie !
Sur ce damier vivant jouer une partie.
L'ingénieux Broutin, d'un petit air sournois,
A fabriqué des pions de papier ou de bois.
Mais qui donc du damier effleurant la surface (
D'y déposer un pion se sentira l'audace ?
Le sénat se consulte. On hésite. A la fin
En homme résolu se présente Rufin, etc.
Au mois d'octobre 1859, Maxime obtint un congé de
semestre et reprit ses fonctions d'abord dans la pension de
Corbeil, puis à Boulogne, Rueil, Asnières, etc.
C'est de la pension d'Asnières qu'il entretint une corres-
pondance assez suivie avec sa cousine Léonie-Valérie
Guffroy, premier rôle de drame au Théâtre-Français de
Nice (Alpes-Maritimes). Il lui adressa notamment quelques
strophes sur le bonheur, en voici quelques vers:
Qu'est-ce que le bonheur, dites-moi, Léonie ?
Est-ce d'éclabousser les passants sur un char?
Est-ce d'entasser l'or de la Californie,
Ou de gouverner seul comme un autre César?
Est-ce de recueillir d'une foule enivrée
A la lueur du gaz les bravos éclatants?
Est-ce encor d'étaler, orgueilleuse et parée,
Aux regards des flatteurs des atours séduisants ?
- 13 -
Selon moi, le bonheur, il est dans la famille,
Auprès de bons amis, au foyer paternel !
C'est de se trouver deux quand l'étoile scintille
Et de parler d'amour sous les regards du ciel !
De son côté, Léonie répondait par de longues missives
empreintes d'une mélancolie profonde , essayant, mais en
vain, de paraître enjouée :
« Parlons de vous, cher et tout poétique
cousin. Votre muse chante toujours, n'est-ce pas? bien
qu'elle n'ait pas le beau ciel de l'Italie pour s'inspirer.
Mais vous êtes heureux du moins , puisque vous savez
trouver le bonheur où il est, c'est-à-dire vous contenter de
votre sort. Vous vivez tout de poésie ! Votre cœur possède
encore toutes ses illusions ; il n'a jamais souffert de ces
tortures qui brisent et que rien au monde ne peut guérir.
Mais je m'aperçois que mes griffonnages tournent au
saule-pleureur. Je vous quitte, car je suis souffrante et je
vous prie de songer à nous dans vos moments de loisir et
de me croire toujours votre affectionnée cousine. »
En mars 1861, nous retrouvons notre poète sous les
ombrages toujours verts de Nizza la bella, qu'il avait
chantée. Là, il fut témoin des succès dramatiques de sa
jeune parente. Encouragé par un de ses cousins, Victor
Guffroy, artiste lyrique distingué, il se rengagea au 13e ré-
giment d'infanterie, en garnison à Toulon. Un nouveau
recueil de poésies lui valut la protection de son colonel et
de belles relations dans le monde littéraire.
Avant lu dans le Siècle la fausse nouvelle de la mort de
l'illustre auteur des Méditations, Maxime écrivit à M. de
Lamartine :
« Lamartine n'est plus! » Faux bruit, vaine parole!
Tant que du blond Phœbus brillera l'auréole,
Aux brises de Milly, sous leurs mouvants berceaux;
Tant que l'on entendra soupirer les oiseaux,
- 14 -
Tant que chez les Français régneront le génie,
La muse noble et sainte et la grâce infinie,
Tant que de ses écrits un mot subsistera,
Quand même il serait mort, Lamartine vivra.
Ces quelques vers obtinrent l'approbation du grand poète,
qui répondit la lettre suivante, si laconique et si belle :
Monceau près Mâcon, 31 octobre 1861.
Lamartine vit par le cœur et par le travail, malgré les
faux bruits que ses ennemis répandent pour le tuer avant
la nature. Mais vos beaux vers sont un certificat de vie et
d'immortalité qui vous conquiert son âme. — LAMARTINE.
Maxime écrivit aussi à l'auteur des Orientales, qui daigna
répondre ces quelques lignes, adressées de Guernesey :
Ilauteville-House, 1er novembre 1861.
Je n'ai trouvé votre lettre, Monsieur, qu'à mon retour
d'un assez long voyage. L'inspiration qui a dicté vos vers
vient du cœur : c'est la noble source. Je vous félicite et je
vous remercie. — VICTOR HUGO.
Maxime écrivait à M. Henri Lallemand, son bienfaiteur,
en lui adressant quelques exemplaires des Nébuleuses :
Cher Henri, que toujours le ciel te favorise!
-Du cœur et de l'esprit conserve les trésors.
Que ta voile emportée au souffle de la brise
Ne vienne que bien tard toucher les sombres bords.
Aux heureux d'ici-bas Dieu donne la richesse ;
Pour beaucoup la fortune est un présent fatal!
Mais toi, des malheureux tu sauves la détresse,
Et ton cœur fut toujours généreux et loyal.
M. Lallemand répondit la lettre suivante, pleine d'une
critique élevée et de sages conseils :
- 13 -
« J'ai été tellement occupé que je n'ai pu consacrer à tes
œuvres l'attention qu'elles méritent. J'aime la poésie inti-
tulée : Les malheurs de l'Italie, qui est d'une bonne inspi-
ration et d'un ton élevé. Mais pour te montrer que je fais
attention même aux petites choses, je te forai une légère
chicane. Tu mets en parallèle deux peintres qui sont loin
d'avoir la même valeur artistique : le sublime Raphaël, le
peintre inspiré des Madones, et Carraclie, qui sent déjà la
décadence d'une lieue. C'est un maître, je le veux bien, et
j'ai vu l'homme à la Farnésine, mais je n'aime pas à voir
son nom à côté du divino sanzio. Je préférerais le doux
Corrége, le peintre du Mariage de sainte Catherine et des
fresques de la coupole de Parme. »
De nombreux et d'illustres témoignages d'estime venaient
chaque jour encourager notre poète. Hippolyte Lucas
voulut bien lui consacrer ces quelques lignes :
« Les Nébuleuses, de M.Maxime Guffroy, sont l'œuvre
d'un poète-soldat, d'un caporal, s'il vous plaît, qui a fait la
guerre de Crimée et égayé par ses chansons les veillées du
bivouac ; car on n'est pas toujours nébuleux, surtout en
présence de l'ennemi : ce n'est pas le caractère du soldat
français. Mais on est sensible, on est amoureux, et l'on tombe
dans la voie lactée du sentiment. Cà et là on retrouve sa
gaieté, on se rappelle qu'on a été pion dans une pension de
Corbeil, on décrit un combat d'écoliers, on fait un poème
burlesque à la façon du Lutrin..
A l'envoi des Nebulevses, Frédérick-Lemaître répondit :
« Je m'empresse, Monsieur, de vous témoigner mes regrets
du retard apporté à l'expression de ma reconnaissance
pour le plaisir que m'ont fait éprouver vos délicieux vers,
vos pensées douces, mélancoliques, fines et fortes à la fois.
Vous êtes né poète, Monsieur, et vous devez souffrir. Qu'im-
porte! Portez fièrement votre couronne, même quand elle
fait saigner votre front. »
- 16 -
M. Jules Gersche], le Tancrède de la Pœdagogomachie,
professeur au lycée de Melun, le remercia en ces termes un
peu satiriques:
« Insipide professeur, entre des tables chargées de livres
et des élèves ennuyeux, je continue d'essuyer les sottises
des moutards et de faire compliment aux parents sur les
beaux génies dont ils ont enrichi le monde. Mais je n'ai
plus autour de moi M. et Mme qui m'empêchent de fumer, me
grondent de brûler trop d'huile, m'enjoignent de voir si les
éléves sont bien lavés et bien peignés, et si les peignes
sont bien propres; qui me font goûter enfin tous ces plaisirs
que vous avez eu le bonheur de partager. »
Nommé sergent, Maxime suivit son régiment en Corse,
et célébra dans ses poésies la jolie ville de Bastia. Il vint
enfin demeurer à Avignon, la vieille cité des papes, si féconde
en religieux souvenirs. A cette époque parurent chez M. Le
Bailly, un de ses bons amis de la capitale, la musique
des romances : Rêves envolés, de Victor Guffroy; Petits
Anges roses, de Lassimonne; le Poète, d'Albert Petit;
Hiver et Printemps, d'Hippolyte Trotabas, Plusieurs écri-
vains distingués, tels que MM. Poney, Mistral, Gorlier,
Roumanille, Soutras, Wado, Servel et beaucoup d'autres
l'honorèrent de leur amitié. Bien plus, M. le général baron
d'Azémar daigna lui accorder sa haute protection et voulut
bien agréer l'hommage du présent livre.
Louis DE MONCHAL.
LES FASTES
DE
L'ARMÉE FRANCAISE
1854-1865
Crimée. Camp de Châlons
Italie. — Chine. — Syrie. — Mexique
Campagne d'Afrique
PRÉLUDE
Nunc est canendum.
Le moment est venu de reprendre ma lyre :
Le calme, le repos, le beau ciel, tout m'inspire ;
Mes amis, laissez-moi chanter.
Laissez-moi me livrer au démon qui m'entraîne ;
Dans les fleuves sacrés, aux sources d'Hippocrène,
Laissez-moi me précipiter.
Une main bienveillante a brisé la barrière
Où gémissait captif mon esprit alourdi;
Muse, prends ton essor et poursuis ta carrière :
Vois, les cieux sont d'azur, les champs ont reverdi.
- 20 -
A tes yeux tout est beau, tout est plaisirs et fête.
Jusqu'au fond des enfers, tu trouves, ô poète,
Un aliment pour tes splendeurs.
Tu te nourris, dit-on, et d'ombre et de fumée.
Mais l'esprit de lumière est l'ombre bien-aimée
Qui te révèle ses grandeurs.
Naguère au bruit des camps, au cliquetis des armes
Je voulus marier ma voix trop faible encor,
Et le pain du soldat, parfois trempé de larmes,
A mon palais en feu paraissait un trésor.
Aux bords du Pont-Euxin, pendant que notre armée
D'un ennemi puissant triomphait en Crimée,
Je suivais nos braves soldats,
Puis, le crayon en main, au sein de la tranchée ,
La tête sur mon sac nonchalamment penchée,
Joyeux, j'inscrivais nos combats.
Si je n'ai pu vous suivre, ô troupes d'Italie,
Mes hymnes à vos chants n'étaient point étrangers.
J'admire vos exploits, ma lyre les publie.
Heureux, si j'avais pu partager vos dangers !.
Quelle rapidité dans ta course guerrière,
Quand tu livres auvent ta sanglante bannière,
Fils des vainqueurs de Marengo !
Un seul peintre oserait esquisser ton histoire,
Un seul poète aussi dire un hymne à ta gloire :
Michel-Ange et Victor Hugo !
- 21 -
Heureux prédestinés qu'inspire le génie,
Vous êtes notre amour et notre désespoir ;
Car vous possédez seuls cette terre bénie
Qu'IIégésippe (1) espérait et ne fit qu'entrevoir!
Maintenant que la paix, dominant sur le monde,
Répand presque en tous lieux sa lumière féconde,
Ressuscitée aux bords du Pô,
Trouvère, à ton chevet laisse dormir tes armes,
Frappe ton front rêveur et chante sans alarmes
Les gloires de ton vieux drapeau !
Avignon, avril 1865.
CI) Hégésippe Moreau, poète aimable, auteur du Myosotis
et d'autres ouvrages du genre gracieux. Hégésippe eut la
triste sort des Malfilâtre et des Gilbert.
CAMPAGNE DE CRIMÉE
1854-1855
- 25 -
LE CHANT DE DÉPART
Air: Vile en carrosse! Vite à la noce!
Vite en voyage !
Amis, courage!
Il faut quitter le pays sans regrets.
C'est à la guerre
Qu'un volontaire
Doit se conduire en vrai soldat Français !
Ainsi chantaient marchant à la bataille
De nos héros les essaims belliqueux;
A notre tour nous bravons la mitraille
En répétant ce cri de nos aïeux :
Vite en voyage 1 etc.
Adieu, pays chéri de mon enfance!
Adieu, vallons, séjour délicieux!
De voufc revoir j'emporte l'espérance,
Toujours présents vous serez à mes yeux.
Vite en voyage! etc.
Les camarad's ont quitté la caserne,
Je les suivrai; comme eux je suis soldat.
Viv'nt le fusil, la poudre et la giberne !
Joyeusement courons tous au combat 1
Vite en voyage! etc.
- 26 -
Pour voyager je suis assez ingambe,
Comm' les amis, j'ai bon pied, j'ai bon œil.
Si le Cosaqu' veut me passer la jambe,
J'suis pas manchot, je l'dis avec orgueil 1
Vite en voyage ! etc.
Si je pouvais, sur les champs de bataille,
Gagner la croix du courage vainqueur!
Si je voyais seulement la médaille
Etinceler crânement sur mon cœur!
Vite en voyage 1 etc.
Où sont-ils donc, ces ennemis terribles?
Ils ont tremblé devant l' drapeau français !
Nos bras pour eux sont dev'nus invincibles,
Et le passé rappelle nos succès.
Vite en voyage ! etc.
Adieu, ma mère ! Adieu, ma fiancée!
Je dois partir pour me rendre à l'honneur.
Mais vous aurez ma dernière pensée.
Votre souv'nir est gravé dans mon cœur !
Vite en voyage ! etc.
Tours, 1854, 981" d'Infanterie.
- 27 -
CE QUE J'AIME
ROMANCE
Air du Petit Boutoh d'or.
Ce que j'aime, c'est l'ombrage
Au fort de l'été,
C'est le verdoyant feuillage
Du bois enchanté.
C'est la fleur de la nature
Au sein du buisson ,
C'est le ruisseau qui murmure
Sous un frais gazon.
Ce que j'aime, c'est l'orage
Grondant par les airs ;
C'est l'onde sur le rivage
Brisant ses flots verts;
C'est la vague blanchissante
Ecumant sur l'eau ;
C'est la lame bondissante
Aux mâts du vaisseau.
C'est la brise caressante
Et la rose en fleur ;
C'est l'abeille bourdonnante
Et l'oiseau chanteur;
- 28 -
Le papillon qui voltige
Et sa liberté ;
C'est, balancé sur sa tige,
Le lis argenté.
Ce que j'aime, c'est la bombe
Éclatant aux cieux,
C'est la grenade qui tombe
En bouquets de feux ;
Le boulet qui fend l'espace,
La nuit, quand tout dort,
Et la mitraille qui passe
En semant la mort.
Ce que j'aime, c'est mon père
Auprès du foyer;
C'est ma bonne et tendre mère
M'aidant à prier.
J'aime encor la paix profonde
Qui règne au saint lieu;
Enfin, plus que tout au monde,
J'aime le bon Dieu.
Crimée, devant Sébastopol, 15 août 1855.
ROMANCE COURONNÉE PAR LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE BEACNE.
- 29 -
CHANT
APRÉS LA VICTOIRE DU PONT DE TRAKTIR
Air : Parlant pour la Syrie.
Soldats de la Patrie,
Unissez vos concerts :
L'orgueilleuse Russie
Compte un nouveau revers.
Dieu protège la France
Et soutient nos efforts.
Amis, bonne espérance !.
Nous serons les plus forts.
Les noms de trois victoires
Brillent sur nos drapeaux.
Chaque jour à nos gloires
Joint des succès nouveaux ;
Et notre aigle fidèle,
Accélérant son vol,
N'arrêtera son aile
Que dans Sébastopol.
Versants de Mackenzie,
Gardez le souvenir
De leur Infanterie
Que nous forcions à fuir.
- 30 -
Vous, débris d'une armée
Que le fer épargna,
Craignez une journée
Comme la Tchernaïa 1
Honneur, gloire à la France !
Honneur aux alliés !
Leur exploits, leur vaillance
Aux nôtres sont liés.
Sous une loi féconde,
Quatre peuples amis,
Pour le repos du monde
Seront toujours unis.
Crimée, 1855.
- 31 -
L'EXISTENCE EN CRIMÉE
LETTRE DU GRENADIER MAGLOIRE A SA COUSINE ROSALIE
AIR : Suzon sortant de son village.
Tu veux savoir, ma bien-aimée,
Le sort de Magloir' ton cousin ;
Depuis qu'il est dans la Crimée,
Sur les rivag's du Pont-Oursin
Garde forcée,
Mainte corvée,
D'attente au camp .tout' la sainte journée. (1)
Force travail,
Maigre bétail,
Peu de sommeil. ce n'est là qu'un détail.
Trois nuits sur quatre à la tranchée,
A travers bombes et boulets
Qui vous envoient de ces soumets
Dont tu n'as pas l'idée. (bis.)
(1) On sait avec quelle ardeur nos soldats désiraient
monter à l'assaut, et combien ils se désespéraient des len-
teurs du siège.
- 32 -
Les mouches, les fourmis, les puces, (1)
Sauf ton respect, ne manquent pas.
Et puis ces maudits boulets russes,
On les rencontre à chaque pas.
Pour le Cosaque,
Comme on le traque,
Il s' tient caché derrière sa baraque.
Quand nos obus
Leur tombent sus,
On les entend crier comme éperdus.
Jamais ils n' paraiss'nt qu'à la brune,
Et c'est toujours derrièr' leurs murs ;
En plein jour ils seraient bien sûrs
D'attraper quelque prune. (bis.)
Des artilleurs russes la troupe
Se conduit assez poliment.
Quand nous allons porter la soupe,
Les forts se tais'nt ordinair'ment.
A not' service,
Feux d'artifice,
Chaqu' soir ici nous sont donnés gratis !
Quand la nuit vient,
Ils s'mett'nt en train,
Et font cracher toutes leurs gueul's d'airain.
(1) Nous omettons l'insecte pédiculairo. A vrai dire, ce
sont là de grandes petites misères, mais comme chante le
refrain de notre camarade Emile Carré :
Eh! pourquoi n'en ririons-nous pas? »
- 33 -
3
Faut voir comme ils étaient en fête
La nuit d'la Saint-Napoléon !
C'étaient des tremblements d'canon
A vous fendre la tête. (bis.)
Pour comble, souvent le génie
Nous met pell's et pioches en mains ;
Faut réparer la batterie,
Relever banquett's et terr'-pleins.
• Comme une trombe
Snr nous retombe
Boulet, mitraille, obus, grenade ou bombe,
Et tout à coup
Arrive un coup
Du Bastiqn central qui détruit tout.
Ces grands gabions sont toujours vides,
Faut r'commencer quand j' crois finir;
Not' caporal dit qu' c'est remplir
L'tonneau des Dardanides!. (bis.)
Mill' noms d'un nom ! la ville est prise !
Nous avons enl'vé Malakoff :
Mais pour qu' la Crimé' soit conquise,
Faut fair' la chasse à Groischakoff!
Moi, d'voir la France
J'ai l'espérance.
J' sens mon pauvr' cœur sauter d'joi' quand j'y pense.
Ah ! quel bonheur 1
Et quell' fayeur I
Dans mes foilliers me renvoi' l'Empereur.
- 34 -
J' vais profiter de la victoire
Pour chanter nos braves héros !
Et me donner pas mal de r'pos
A l'ombre de ma gloire !. (bis.)
Commencée à bord de l'Ulm, décembre 1855.
1" régiment de grenadiers de la garde impériale.
LE SOLDAT FRANÇAIS DEVANT SÉBASTOPOL
POÉSIE.
Le bronze a retenti : le bronze des batailles !
La bombe en éclatant disperse ses entrailles.
L'obus siffle et bondit, et dans Sébastopol
Le boulet destructeur a labouré le sol.
C'est l'heure des combats. Au bruit des canonnades
Bientôt a répondu le bruit des fusillades.
Un nuage de poudre , entrecoupé d'éclairs,
D'une lueur sinistre a sillonné les airs.
Russes, Anglais, Français, pleins d'une aveugle rage,
Se baignent dans le sang, s'enivrent de carnage.
Du choc des bataillons l'un sur l'autre heurtés
Les ravins sont émus, les monts épouvantés.
La mort éteint les yeux des héros intrépides,
La pâleur du tombeau couvre leurs fronts livides.
- 35 —
Les vaincus, écrasés sous les pieds des vainqueurs,
Par d'affreux hurlements exhalent leurs fureurs.
Du Russe qui s'enfuit j'entends sauter les mines;
La cité n'offre plus qu'un amas de ruines.
Navires et palais, tout s'écroule en débris.
L'Europe a triomphé : Sébastopol est pris.
Mais pour arriver là, que de travaux, de peine !
Le Français en grinçant a dû mordre sa chaîne.
Au fond de la tranchée, impatient d'ardeur,
Il a dû d'un long siège accuser la lenteur.
Tel un coursier fougueux, prisonnier sous la tente,
Ronge son frein brûlant dans sa bouche écumante.
0 constance inouïe! incroyables efforts !
Dans les champs d'Austerlitz nous n'étions pas plus
Français, je t'admirai dans ta brave furie, (forts.
Affrontant le péril et prodiguant ta vie.
Tu me parais sublime en ce calme étonnant,
Moins prompt et moins hardi, mais plus noble et plus
(grand.
Comme on voit dans les creux des noires fourmilières,
S'agiter à l'envi d'alertes ouvrières ;
Ainsi de.nos soldats les nombreux bataillons
Creusent dans tous les sens de pénibles sillons,
Qui deviennent bientôt des souterrains utiles
Pour protéger leurs pas contre les projectiles;
Dédale tortueux aux solides remparts,
Du pointeur en défaut déjouant les regards.
Tandis que le soldat fait agir, plein de zèle,
Sous le feu des canons et la pioche et la pelle,
- 36 -
Le.général en chef, de ses yeux vigilants,
Observe le péril et médite ses plans.
Oh 1 le soldat français, qu'il est grand à la guerre !
Il est heureux, il vit, il est là dans sa sphère.
La bombe éelate, il chante : une autre, il chante encor :
Le front gai, le cœur libre, il méprise la mort.
Qu'il est beau de le voir ouvrir une tranchée,
Le corps courbé, la tête avec effort penchée,
Sous la grêle de feu tombant de toutes parts,
Remplir les gabions dont il fait des remparts;
Derrière cet abri, bien chétive muraille,
D'un ris provocateur saluer la mitraille,
De la bombe en chemin suivre la courbe en l'air,
Et. lavoir éclater à ses pieds, l'œil si fier,
Qu'on se prend à douter si le fer et la flamme
Sont plus durs que ce corps, mieux trempés que cette
(âme.
Onze mois, jour par jour, dans ce calme fatal,
Il sut de la victoire attendre le signal ;
Mais comme ce lion se réveilla terrible !.
S'étant vaincu lui-même , il était invincible.
Couronnée par la Société littéraire de Beaune.
- 37 -
CHANT
A PROPOS DE LA RENTRÉE A. PARIS DES TROUPES DE L'ARMÉE
D'ORIENT, LE 29 DÉCEMliRE 1855.
Air : Sébastopol! Sébastopol f
Pourquoi ces chants et ces cris d'allégresse,
Et tout Paris accouru sur nos pas?.
C'est pour fêter, dans une sainte ivresse,
Notre victoire et nos combats.
Depuis longtemps le soldat de la France
Dormait en paix dans ce beau paradis,
Dans ce séjour de luxe et de souffrance,
Eldorado qu'on appelle Paris !
Mais, fatigué de cette vie oisive,
Impatient de courir les dangers,
Il s'en alla sur la lointaine rive
Faire éprouver sa force aux étrangers.
Pourquoi ces chants, etc.
Le voilà donc au sein de la Crimée,
A la merci du canon infernal ;
Et chaque nuit notre prudente armée
De la victoire attendait le signal.
Un jour enfin, affrontant la mitraille
De Malakoff et de Sébastopol,
Notre drapeau dominait la muraille,
Foulant le russe étendu sur le sol.
Pourquoi ces chants, etc.
--38 -
Qui redira cette grande journée?
Trois nations combattant à la fois ;
Chacune aussi tour à tour couronnée
Par le plus beau des modernes exploits.
Français, Anglais, enfants de la Sardaigne,
Peuples vainqueurs, arborez vos drapeaux 1
Votre ennemi mérite qu'on le craigne,
En le domptant vous êtes des héros !
Pourquoi ces chants , etc.
Mais si la gloire a signalé nos armes,
La mort cruelle a décimé nos rangs.
Frères perdus, vous méritez des larmes,
Et vous aurez de dignes descendants.
De votre sang tout un peuple se lève,
Qui vengera votre noble trépas.
Dans le fourreau bondit dejà le glaive,
Tout frémissant de voler aux combats.
Pourquoi ces chants, etc.
Que ce beau jour se consacre à la joie,
Aux chants d'amour, aux festins, au bonheur !
Paris pour nous, sur nos traces déploie
Tous les trésors de son luxe enchanteur.
Et si bientôt la voix de la Patrie
Vient nous crier : Volez au champ d'honneur!
Nous répondrons à cette voix chérie :
Vive à jamais la France et l'Empereur !
Pourquoi ces chants, etc.
Courbevoie, 1855.
1" régiment de grenadiers de la garde impériale.
LA CRIMÉE POUR RIRE
OU BONIFACE EN TAURIDE
POÈME.
Eh ! pourquoi n'en ririons pas ?
Refrain d'une chanson d'Emile Carré.
NOTE EXPLICATIVE.
Ce petit ouvrage badin fait suite à la Pœdagogomachie ,
poème en six chants, qui eut beaucoup de succès, et dont
l'auteur s'apprête à faire paraître une troisième édition. La
Pœdagogomachie, ou Combat des Professeurs, a pour objet
une querelle assez vive survenue dans la pension Pinçon,
à Corbeil, entre deux jeunes sous-maîtres : Tancrède et
Boniface. Il s'agissait d'une lampe que chacun voulait pos-
séder seul. Une rixe s'ensuivit entre les professeurs d'abord,
puis entre les élèves. Maître Pinçon et sa femme Scolastique
parvinrent, non sans peine, à rétablir l'ordre.
Mais Tancrède n'en continua pas moins les hostilités, et
fit à son collègue mille petites misères fort innocentes.
Fatigué enfin de ces persécutions , Boniface s'engagea dans
l'infanterie, et prit part à la campagne de Crimée.
Ses aventures dans ce pays, appelé par les anciens Tauride
ou Chersomse Taurique, font le sujet du poème que l'on
va lire.
- 41 -
LA CRIMÉE POUR RIRE
CHANT PREMIER.
SOMMAIRE. — Exposition. Arrivée de Doniface en Crimée.
Les bains de mer et la bombe.
Célébrons les guerriers des champs de la Tauride,
Cet essaim de héros , myriade intrépide,
Dont les bras patients, partout creusant le sol,
Firent sur ses débris trembler Sébastopol !
Tous leurs noms sont inscrits au temple de Mémoire
Et l'univers entier a chanté leur victoire.
Ce que le monde ignore, ô rigueur du Destin !
C'est d'un pauvre troupier le triomphe certain,
Du soldat-professeur dont le rare mérite
Illustra tour-à-tour la chaire et la guérite!
Est-ce une illusion de mes sens abusés?
Tes transports furieux, quel Dieu les a causés,
Malheureux Boniface? Et ta triste démence
Du sort espère-t-elle obtenir la clémence?
Tu ne sais pas, hélas ! vers combien de douleurs
De l'amour du nouveau t'emportent les fureurs ?
- 42 -
Que je voudrais le voir, ce fameux Boniface,
Qui fit trembler Tancrède au milieu de sa classe,
Que je voudrais le voir devant les ennemis 1
Sur sa bouillante ardeur un doute est bien permis?
Puis il ne voit pas clair, ce pauvre Boniface !
Il ne saurait tuer des moineaux à la chasse.
De la cible il ne voit ni le blanc ni le noir ;
De l'officier de tir il fait le désespoir.
0 barbare Destin ! Peux-tu dans ta colère
Exposer un tel homme aux chances de la guerre ?
Mais il sera tué!. Triste et perfide sort!
S'il périt, tu seras coupable de sa mort!.
Sur ces palais flottants que la vapeur entraîne,
Boniface emporté venait prendre sa chaîne ;
Il avait abjuré plaisirs et liberté,
Mais non pas ses chansons, sa verve et sa gaîté.
Pour lui tout est nouveau !. Ces vagues blanchissantes
Qui contre les rochers se brisent écumantes;
Et dans la haute mer, ces milliers de vaisseaux
Qui voguent doucement et sillonnent les eaux;
Au sein même du port, sur ces lointains rivages ,
Cette forêt de mâts hérissés de cordages,
Ces voiles au fond gris flottant au gré des vents,
Ces pavillons légers aux reflets éclatants!.
Il abreuve à longs traits ses yeux de ce spectacle.
Sous le charme d'un rêve il croit voir un miracle!
Mais on dit qu'à la mer il ne faut se fier,
Et Boniface au moins devait s'en méfier.
- 43 -
Aux bords du Pont-Euxin , que la mer était belle 1
Les eaux, comme un miroir à l'image fidèle,
Reflétaient dans leur sein les nuages des cieux
Et du brillant Phœbus le disque radieux.
Boniface ravi contemple l'onde pure
Qui caresse ses pieds avec un doux murmure
Et semble l'inviter par un frémissement
A venir y baigner ses membres un moment.
Aux appâts séducteurs de la vague perfide
Il cède, et dans les flots il s'élance intrépide.
Neptune à son aspect s'enfuit épouvanté,
Et le char de Thétis d'eflroi fut arrêté.
Les Tritons étonnés, oubliant leurs trompettes,
Regagnent tout tremblants leurs humides retraites.
Je vois, le front couvert de modestes rougeurs,
S'enfuir au fond des eaux les Naïades en pleurs;
Les monstres de la mer admirent en silence
Ce Dieu nouveau qui vient troubler leur résidence,
Et sur les galets biancs les crabes endormis
Réveillés en sursaut se glissent dans leurs nids!
Boniface ignorant tout le fracas qu'il cause,
Sur l'onde fait la planche et tranquille repose;
Heureux, si redoutant un plaisir périlleux,
Il se fut contenté de nager en ces lieux!.
Épris d'un fol amour pour la plaine liquide,
Il se laisse couler sur la surface humide ;
Tantôt on l'aperçoit soutenu par les eaux,
Tantôt il disparait au milieu des vaisseaux.
- 44 -
Soudain, lancée en l'air d'une pièce trompeuse ,
Une bombe décrit sa courbe lumineuse;
À peine l'on entend son sifflement légèr.
Le pauvre Boniface ignore le danger.
La bombe tombe, éclate à fleur d'eau. Boniface
Effrayé pousse au large et quitte la surface;
Mais le globe de feu, qui se fend en éclats,
Interrompt du nageur les vigoureux ébats.
Enveloppé bientôt d'une épaisse fumée,
Il disparaît aux yeux de la foule alarmée.
Chacun le croit perdu ; déjà tous ses amis
Disent du fond du cœur un grand De Profundis.
Mais il aborde enfin Par des cris d'allégresse
Les troupiers à l'envi lui prouvent leur tendresse,
L'emportent dans leurs bras pâle encor de frayeur,
Et jurant ses grands Dieux qu'il n'avait pas eu peur.
CHANT DEUXIÈME.
SOMMAIRE. — L'Amour et la Chanson, conduites par
Thétis, viennent consoler Boniface. D'après leurs
conseils, il va trouver le savant Mi-Bémol, qui se charge
de lui apprendre à jouer d'un instrument , et lui
demande le récit de ses aventures.
Sans cesse poursuivi par d'injustes alarmes,
Et déjà dégoûté du beau métier des armes,
Boniface voudrait quitter ce triste lieu
Et dire à la Tauride un éternel adieu.
— 45 —
A chaque heure du jour, au loin dans la prairie,
On le voit promener sa sombre rêverie ;
Loin du camp, sur les monts, dans le creux des ravins,
Il erre, il cherche à fuir les barbares destins.
Un soir que de Kamiesch (1) il traversait la plaine,
Il suivait tout pensif une route incertaine.
Il marchait à pas lents ; son esprit affligé
Dans la nuit du tombeau semblait être plongé.
Lui qui chantait naguère au bas de la grand'hune
Vers les rives de France ou Le clair de la lune,
Lui dont on aimait tant les chants gais et grivois,
Lui dont par complaisance on admirait la voix ;
Morne et silencieux, les épaules baissées,
Il paraissait en proie à d'horribles pensées.
Soudain un léger bruit a frissonné dans l'air.
Boniface regarde. Il côtoyait la mer.
Ce beau miroir d'azur que le blond Phœbus dore
Dans son lit transparent veut l'attirer encore.
Boniface résiste au piège séduisant :
Cette onde lui rappelle un souvenir cuisant.
Tristement étendu sur l'herbe de la rive,
Il livre sa pensée à l'onde fugitive.
La déesse des mers ressentit sa douleur,
Et de l'infortuné comprit tout le malheur.
A Boniface enfin son âme s'intéresse :
Elle veut alléger le poids de sa détresse.
(1) Petit port, non loin de Sébastopol.
- 46 -
Thétis connaît l'objet de ses tendres amours,
Et c'est à la Chanson que Thétis a recours.
La Chanson, du poète aimable protectrice,
Pour un fidèle ami se montrera propice.
Ce soir-là, par hasard, abandonnant les cieux,
La Fille de Momus s'égarait dans ces lieux,
Et tenant par la main l'Amour, son acolyte,
A la blonde Thétis venait rendre visite.
Au lieu des prés fleuris que son âme a rêvés,
La Chanson parcourait des rochers élevés,
Et perdue au milieu des vastes solitudes,
Cherchait l'objet constant de ses sollicitudes :
Les plaisirs, les festins et les bruyants ébats.
Elle ne trouvait plus que l'horreur des combats.
Soudain, voici venir une barque légère,
Qui de ses avirons sillonne l'onde amère :
Thétis entre ses doigts d'ivoire et de corail
Tient gracieusement le bras du gouvernail,
Tandis que de nombreux instruments de musique
Jouaient valses, polkas, airs d'Opéra-comique.
La Déesse aperçoit l'Amour et la Chanson
Qui pleuraient leur malheur d'une triste façon,
Les appelle tous deux et d'une voix bien tendre
Dans son léger esquif les invite à descendre.
Elle donne un signal aux joyeux matelots
Dont les refrains en chœur éveillent les échos.
L'onde calme s'émeut et s'agite en cadence :
Amphitrite charmée écoutait en silence.
- 47 -
On aborde à la rive où Boniface en pleurs
Dans un secret dépit dévorait ses doitleurs.
La Déesse des eaux, de sa main bienfaisante,
Avait guidé vers lui la barque obéissante.
La Chanson, à l'aspect de son cher favori,
Plaignit du fond du cœur son poète chéri :
« Je vois jusqu'à quel point le destin t'humilie,
Dit-elle, et je vaincrai sa puissance ennemie ;
Ton injure est la mienne, et j'en appelle aux Dieux !
Ou nous triompherons, ou nous mourrons tous deux.
Portons un premier coup à ce destin sinistre ;
Va trouver de ce pas Mi-Bémol, mon ministre;
Il erre dans les prés, et sur son instrument,
Pour orner mon album, compose un air charmant.
Mi-Bémol, sois-en sûr, peut adoucir ta peine. »
Ainsi dit la Chanson, et la barque l'entraîne.
Boniface l'appelle : elle fuit à ses yeux,
En l'exhortant de loin et lui montrant les cieux.
Boniface demeure isolé, solitaire.
« Adieu, dit-il enfin, adieu, funeste guerre !
Oui, j'irai le trouver, ce savant Mi-Bémol ;
Assez d'autres sans moi prendront Sébastopol.
Je suis musicien parmi les clarinettes ;
Pour mieux lire au carton je mettrai des lunettes..
Il dit, se lève et part. Mais où porter ses pas ?
Il marche, il va toujours. Ne l'interrogez pas.
Apprendre un instrument est son unique envie ;
Pour une clarinette il donnerait sa vie.
- 48 -
Fusils, canons, mortiers, ne lui parlez de rien.
Il est, il a juré «d'être. musicien.
Soudain s'offre à sa vue un troupier respectable :
Trois chevrons d'or au bras le rendent vénérable ;
Le ruban de l'honneur brille à son vêtement,
Son sourire est aimable et son air avenant.
Boniface l'aborde. On s'entend à merveille.
« Mon cher, dit Mi-Bémol, avez-vous de l'oreille? »
Boniface de rire a cette question.
Mi-Bémol réitère. Après réflexion ,
Notre héros repart : « Oui, partout on les prône,
Et l'on dit qu'elles sont au moins longues d'une aune. »
Mi-Bémol d'éclater et Boniface aussi.
On entre à la cantine. « Asseyons-nous ici,
Mon pauvre Boniface, et quelques petits verres
Rendront vos visions plus nettes et plus claires. »
On se met donc à table, on boit, on jase, on rit;
La joie est à son comble et Momus applaudit.
« Puisque vous le voulez, va pour la clarinette,
Dit enfin Mi-Bémol ; cependant la trompette
A ce visage plein ne siérait pas trop mal.
Mais des goûts, des couleurs. Bref, cela m'est égal.
Avant que de rentrer, enfant de la victoire,
Veux-tu bien, s'il te plaît, me conter ton histoire ? »
Boniface illico (1), sans se faire prier,
Lui fait de ses exploits le récit singulier.
(1) Mot latin; sur-le-champ.
- 49 -
4
CHANT TROISIÈME.
SOMMAIRE. — Boniface raconte à Mi-Bémol ses aven-
tures comme professeur. La pension Pinçon. Le collége
de Chartres. La villa d'Auteuil, Premières armes de
Boniface, Ses premières chansons.
« Ami, l'excès des maux où mon âme est livrée
Prend sa source au forfait d'une lampe enlevée (1).
C'est Tancrède! c'est lui, ce rival inhumain,
Dont la fureur jalouse excita le destin !
Tous deux, jeunes encor, d'une sainte maîtrise
Nous tenions sous nos lois la jeunesse soumise ;
Maître Pinçon régnait, mais ne gouvernait pas,
Car Madame à son gré savait régler ses pas.
La discorde un beau jour, exerçant sa puissance,
A soufflé parmi nous l'ardeur de la vengeance.
De Tancrède une lampe aidait les faibles yeux ;
Je ravis à ses mains ce trésor précieux.
Bien plus, Tancrède un jour, j'en atteste Hérodote,
Dans la fange honteuse a traîné ma culotte (2) ;
Sur elle il assouvit sa rage et sa fureur,
Il la mit en lambeaux, la tua dans sa fleur
Je n'ai pu supporter une pareille audace,
Et je vins. à Paris chercher une autre place.
(1) Cette aventure fait l'objet du poème La Pœdagogo-
machie. -
(2) C'est le sujet du Damier vivant, poèine en 3 parties.
- 50 -
Ce que vous-même, ô Maître, à peine vous croirez,
Ce sont tous les tourments par mon âme endurés.
Pourrais-je vous citer tant de pèlerinages,
Près de mes protecteurs inutiles voyages,
Protecteurs bienveillants qui, disaient-ils, m'aimaient,
Me promettaient toujours et jamais ne tenaient.
Pour mériter mon pain, pour trouver de l'ouvrage,
Courbettes, mots flatteurs, je mis tout en usage.
Enfin l'on m'envoya, quelles félicités!
En pleine Beauce, à Chartre, au pays des pâtés !.
La Cathédrale immense aux voûtes solennelles,
Les bas-reliefs du chœur, les clochers de dentelles,
Cela me plut d'abord. La place me plut moins.
Mais comme il le fallait, j'y restai néanmoins.
C'était un ancien cloître entouré d'un portique,
Sombre, mystérieux, plein d'une odeur antique.
Dans ce collège obscur je restai sans amis :
Au lieu d'un seul rival j'en trouvai plus de dix.
L'élève quelquefois s'arrogeait à lui-même,
Pour se venger des pions, l'autorité suprême.
Après les monuments deux cents fois visités,
Après m'être repu de quatre ou cinq pâtés ,
Je quittais un matin le chef-lieu de la Beauce
Et partis en wagon rouler ailleurs ma bosse.
Alors, aimable Auteuil, retraite de Boileau,
Je vins de tes beautés admirer le tableau ;
Dans tes jardins en fleurs respirer la nature,
Et de tes frais ruisseaux écouter le murmure.
- 51 -
Je ne puis t'oublier, belle villa d'Auteuil,
Où comme au temps jadis fleurit le chèvre-feuil ;
Et sous d'habiles mains, de mille fleurs vermeilles
Dans les prés verdoyants s'étendent des corbeilles.
C'est là que mollement couché sur le gazon,
Laissant errer mes yeux sur un vaste horizon,
Je corrigeais gaîment mes pauvres poésies ,
Et la Lampe enlevée, et tant d'autres folies !
C'est là que je pensais, rappelant mes beaux jours,
A la blonde Marie, à mes premiers amours !.
Ses quinze ans approchaient, j'avais vingt ans à peine,
Nous allions nous unir par la plus douce chaîne,
Elle-même déjà n'empruntant nul secours,
Naïve, elle apprêtait ses innocents atours,
Et de ses doigts légers, noble et chaste madone,
Entrelaçait les fleurs et tressait sa couronne !
De quel éclat brillait son bouquet d'oranger !
Hélas ! en fleurs de deuil la mort vint le changer.
Elle est morte ! elle est là, sous quelques pieds de terre.
Je ne reverrai plus. sa dépouille si chère !.
0 Maître, pardonnez à ma juste douleur,
J'aime toujours Marie, elle vit dans mon cœur!
Peut-être dans Auteuil, calme, heureux et tranquille,
D'un paisible repos j'aurais trouvé l'asile !.
Mais non. J'avais compté sans ce funeste amour
Du changement, - que Dieu m'octroya sans retour
Je partis. Quelques mois j'habitai la grand'ville;
J'aimais son bruit, ses chants, son mouvement fébrile.
- 52 -
Mais au sein des plaisirs je sentais dans mon cœur
Pour les excursions une indomptable ardeur ;
Je voulais voyager, courir les aventures,
Et mon âme endurait de cruelles tortures.
Enfin je m'enrôlai sous nos brillants drapeaux,
Et contre un lourd fusil j'échangeai mes pipeaux.
Tours me reçut alors dans sa joyeuse enceinte,
Tours, cité des pruneaux, ville pieuse et sainte ,
Où saint Martin jadis défiait le trépas,
Où la grasse rillette étale ses appas.
Malgré l'hiver fort rude et de justes alarmes,
Il fallut m'exercer à mes premières armes.
Je le dis sans détours, et sans peine on me croit,
D'après mon caporal j'étais fort maladroit.
Je ne pouvais d'aplomb croiser la bayonnette,
Et sans frapper trois coups bourrer de la baguette.
Au lieu de la porter je mettais l'arme au bras,
La charge en douze temps doublait mon embarras.
Mais qui me redira ces joyeuses soirées,
Où nous èhantions en chœur ou dansions des bourrées.
Aimez donc le soldat, le soldat a du bon,
Vous le menez partout avec une chanson!.
L'heure de la bataille était enfin venue,
On partit visiter une terre inconnue.
J'étais joyeux : j'allais contempler du nouveau !
J'allais des vastes mers admirer le tableau.
Je saluai Paris, la ville des vermeilles ;
Je revis ses palais, ses coupoles merveilles!

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