Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Les fêtes de la pension, ou Dialogues en forme de petites pièces à l'usage des jeunes filles / par Mme Virginie Raggi,...

De
174 pages
J. Langlumé (Paris). 1853. 1 vol. (176 p.) ; in-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

LES
FÊTES DE LA PENSION.
SAINT-DENfS. — TYPOGRAPHIE DE PREVOT ET DROOARD.
;r-~- I LES
i f >. >\J jT
ou
DIALOGUES
EN FORME DE PETITES PIÈCES
à l'usage des Jeunes filles,
-^Jl^Mme VIRGINIE RAGGI,
institutrice.
PARIS.
J. LANGLUMÉ, LIBRAIRE,,
rue des Noyers, G3.
LA
Mu^^a m vwmmm*
FiaSOKMAOBS :
VIRGINIE, 12 ans. \
ZOÉ, — / Elles vont faire leur pre-
ADÈLE, — \ mière communion.
CAROLINE, — J
ANNA, 7 ans, petite externe intelligente-
Toutes en scène, excepté Anna.
VIRGINIE.
Avec quelle impatience j'aspirais à la ré-
création. — C'est incroyable ! jamais je ne
me suis vue aussi paresseuse qu'aujour-
d'hui.
ZOÉ.
Je suis absolument dans la même dispo-
sition que toi, mais c'est pour cause.
1
2 LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE.
VIRGINIE.
T'imagines-tu donc que je m'amuse à
perdre mon temps à propos de rien? Détrom-
pe-toi, ma chère, la préoccupation de mon
esprit est peut-être plus sensée que la tienne.
ZOÉ.
Sans dire le contraire, permets-moi d'en
douter. Au surplus, si tu veux m'honorer de
ta confiance, tu peux compter sur moi pour
suivre ton exemple.
VIRGINIE.
Je veux bien, et je prie même Adèle et
Caroline de se joindre à toi pour in'écouter ;
car il me sera fort agréable de savoir ce
qu'elles pensent aussi du rêve que j'ai fait,
et que je vais vous expliquer.
ADÈLE.
Parle, nous te prêtons la plus grande
attention.
VIRGINIE.
Cette nuit, dans mon rêve, nous étions
toutes réunies. C'était la veille de notre pre-
mière communion. Toi, Zoé, tu faisais une
prière : Adèle et Caroline chantaient un beau
LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE. 3
cantique ; et moi, j';étais distraite de mon re-
cueillement par la sonnette do la pension
qui venait d'être violemment agitée ! — Je
ne puis vous rendre compte de l'émotion
qui s'empara de mon âme, lorsque j'enten-
dis la porte se fermer ! — Je voulais vous
en faire part, mais votre piété sincère m'im-
posait trop de respect. — Enfin, votre can-
tique étant terminé, vous vous, mîtes à ge-
noux : je suivis votre élan, et lorsque nous
nous relevâmes, quelle fut notre surprise !
Mes soeurs, un vieillard, aux beaux cheveux
blancs, au visage calme et pur, était au
milieu de nous.
«. Venez, enfants, nous disait-il, venez,
vous qui avez secouru ma misère, car moi-
aussi je viens vous donner ma bénédiction ! »
ZOÉ.
Quelle chose étrange! Figure-toi; Virgi-
nie , qu'hier au soir , me promenant dans le
jardin, j'ai aperçu, à une fenêtre du troi-
sième étage de la maison voisine, un vieil-
lard qui m'a paru être bien malheureux !
Je l'ai considéré longtemps, et sur sa physio-
4 LA VIEILLESSE ET LËNFANCE.
nomie vénérable, j'ai découvert tant de souf-
france, qu'il m'a été impossible de ne pas
penser continuellement à lui.
ADÈLE.
Le rapport qu'il y a entre la remarque
que tu as faite hier, et le rêve de Virginie,
est assez extraordinaire ; et si j'ai un con-
seil adonner, c'est de cherchera avoir quel-
ques renseignements sur notre respectable
voisin.
CAROLINE.
Moi, ce songe me paraît-être une vérita-
ble inspiration ; et si nous pouvons réussir
à soulager un peu la vieillesse du pauvre
homme, ce sera pour nous, j'en suis cer-
taine, le présage d'une bonne première
communion !
VIRGINIE.
Si mon rêve allait se réaliser ! — Que
nous serions heureuses, mes amies ! Car
n'est-ce point tout le bonheur que de chan-
ger en sourires les larmes d'un malheureux
courbé sous le poids des ans?
LA VIEILLESSE ET L ENFANCE. 5
ADÈLE.
Mais s'il allait être riche notre voisin,
quelle contrariété !
CAROLINE.
Que dis-tu donc, Adèle ? Sais-tu que l'in-
térêt qu'il t'inspire te porte jusqu'à lui sou-
haiter du mal? S'il est riche, que Dieu lui
conserve ses biens ; il en est tant d'autres
qui ne le sont pas I
ZOÉ.
Quel moyen poumons - nous employer
pour connaître sa position ?
VIRGINIE.
C'est-là le difficile. Mais dis-moi, Zoé, te
rappelles-tu bien à quelle fenêtre tu l'as
vu?
ZOÉ.
Oui, c'est la première du troisième, celle
qui touche pour ainsi dire à notre pension.
VIRGINIE.
C'est un renseignement fort utile ; mais
qui donc envoyer chez lui?
ADÈLE.
Une bonne nous rendrait ce service, il me
semble.
6 LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE.
CAROLINE.
Non, non, cela pourrait blesser son amour-
propre ; d'ailleurs, pour que notre action ait
un peu de mérite, il faut que le principe en
reste complètement ignoré.
ADÈLE.
Si une de nous pouvait aller le visiter, cela
vaudrait mille fois mieux. Il y a tant de
sympathie entre la vieillesse et l'enfance,
que l'enfance peut savoir beaucoup en usant
de ses droits sur la vieillesse.
CAROLINE.
Comme nous ne pouvons sortir, il y a
impossibilité.
ZOÉ.
Pourquoi n'enverrions-nous pas Anna?
Quoique petite, elle mènera bien l'affaire ;
elle a tant d'esprit et de coeur !
CAROLINE.
Nous n'avons pas le choix, d'ailleurs,
puisqu'elle seule est externe. Ainsi, c'est
entendu, il faut l'appeler.
VIRGINIE.
Une bonne idée, mesdemoiselles : pour
LA VIEILLESSE ET L ENFANCE. 7
faciliter l'entrée d'Anna, je vais lui remettre
un mouchoir que j'ai trouvé hier dans le
jardin ; elle demandera au vieillard si quel-
quefois il ne serait pas à lui, et la conversa-
tion se trouvera ainsi engagée.
ZOÉ (toute joyeuse).
C'est parfait; vraiment, Virginie, il faut,
que je t'embrasse !
(Elles s'embrassent.)
ADÈLE.
Je vais chercher Anna.
(Elle sort.)
ZOÉ.
Explique-lui clairement ce qu'elle doit
dire, Virginie, afin que tout marche bien.
ADÈLE (elle rentre avec Anna).
Voici Anna qui est dans les meilleures
dispositions du monde, et nous pouvons
compter sur elle.
VIRGINIE.
Aimes-tu les vieillards, Anna ?
ANNA.
Si je les aime ! Grand papa, qui a les che-
veux blancs, et qui est si bon, m'a dit que
tous les vieux étaient comme lui.
8 LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE.
VIRGINIE.
Eh bien, veux-tu nous aider à contribuer
au bonheur de l'un d'eux ? .
ANNA.
De tout mon coeur.
VIRGINIE.
Alors, tout à l'heure, en t'en allant, tu iras
dans la maison à côté. Là, tu demanderas le
nom du monsieur qui demeure au troisième,
sur le jardin, à la première fenêtre à gauche.
Cela fait, tu monteras et tu entreras ; puis,
tout en t'asseyant, sans en avoir l'air, tu re-
mettras ce mouchoir au vieux monsieur, en
lui disant que tu l'as ramassé dans notre
jardin. Fais-le causer, Anna, entends-tu?
Regarde si c'est beau chez lui ; cherche à
savoir ce qu'il est, s'il souffre , enfin s'il est
réellement malheureux.
ANNA (repassant dans sa mémoire ce qui vient de
lui être dit.)
Dans la maison à côté, le nom du vieillard
demeurant au troisième, à la première fenê-
tre, à gauche, sur le jardin. J'y suis. Et je
LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE. 9
vous promets de venir vous rendre compte
tout de suite de ma démarche.
VIRGINIE.
Chère Anna, si tu réussis, notre recon-
naissance sera extrême.
ANNA.
Si je réussis! mais j'en suis certaine. Je
lui parlerai comme s'il était mon bon papa,
et je suis sûre que ses caresses ne me feront
pas faute.
ZOÉ.
C'est cela. Adieu, Anna, je voudrais déjà
qiie tu fusses de retour.
CAROLINE.
Maintenant que la première démarche va
être faite, que pourrons-nous pour améliorer
la position de notre voisin, si toutefois il y
a nécessité?
ZOÉ.
Ne doutons pas de cette nécessité, mes
amies. Mon entrevue d'hier, le rêve deVir-
gine, nous prouvent assez qu'elle existe.
VIRGINIE.
Hélas ! je pense comme toi, bonne Zoé,
1.
10 LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE.
mais, quelle joie pour nous, que Dieu nous
ait choisies pour donner affection et bonheur
aux dernières années du vieillard!
CAROLINE.
Dites donc, mesdemoiselles , si nous
demandions une quête au catéchisme en
faveur de notre protégé? Cela serait d'un
bon rapport.
ZOÉ.
Chère Caroline, tu te casses inutilement
la tête. Nous ne pouvons rien décider avant
le retour d'Anna. Quant à la quête, ce n'est
point mon avis. D'ailleurs, ayant recours à
ce moyen, ce serait renoncer a l'oeuvre qui
nous est confiée, car où serait le mérite de
faire le bien avec l'argent des autres?
CAROLINE.
Tu as raison, c'est vrai. Mais voici Anna ;
chère petite fille, comme elle court !
ANNA (entrant ; elle a les yeux encore pleiiis de lar-
mes.)
Ah I mes bonnes compagnes, ma visite a
été parfaitement accueillie. Aussitôt que
M. Robin m'a aperçue, il m'a dit : «Aimable
LA VIEILLESSE ET L ENFANCE. 11
petite fille, qu'y a-t-il pour ton service?
Viens-tu pour sécher un peu les larmes du
vieux père Robin?» Alors, voyant qu'il avait
du chagrin, je lui ai dit : —Oui, grand père,
je t'apporte d'abord ce mouchoir pour t'es-
suyer les yeux, afin que je puisse t'einbras-
ser. — Pourquoi donc m'appellcs-tu grand
père, charmante enfant? » m'a-t-il dit en sou-
riant.—Parce que tu as les cheveux blancs,
et que je veux être ton amie, ta consolation,
ton bonheur, ta petite fille, parce qu'enfin
tu es trop vieux pour souffrir et pour pleu-
rer encore. »
' VIRGINIE.
Excellente Anna, que ton coeur est bon !
mais, dis-moi, t'a-t-il embrassée enfin ?
ANNA.
Oui certainement, et en m'embrassant il
disait : merci, ô mon Dieu, d'avoir exaucé
ma prière en m'envoyant un ange pour me
consoler. Quand j'ai entendu cela, je me
suis mise à fondre en larmes ; il est si vieux
M. Robin! c'est qu'il a au moins soixante-
dix ans ! Alors, tout en pleurant, je lui ai dit :
12 LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE.
« Compte-moi tes chagrins, grand père! pour
la peine, je te confierai un secret. — Mes
chagrins, bonne petite, tu ne les compren-
drais pas. — Mais si, je t'assure, parle,
après je te dirai quelque chose de beau.
— Mes chagrinsI hélas, c'est d'être seul;
c'est de n'avoir point une aimable enfant,
comme toi, pour bénir ma vieillesse ! c'est
de ne pouvoir plus travailler pour soulager
plus malheureux que moi! c'est.... — Tu
n'es donc pas riche , grand père ? — Chère
enfant, cela t'étonne, n'est-ce pas ? — Non,
mais cela me rend bien heureuse ! — Et
pourquoi! —Parce que tu ne seras plus
pauvre ; parce que tu vas avoir beaucoup de
filles qui te chériront, et qui t'entoureront
de soins tendres et affectueux. Tiens, veux-
tu les connaître? Eh bien, demain matin, à
neuf heures, mets-toi à ta fenêtre, et tu les
verras toutes te saluer, et te promettre amitié
et bonheur. Adieu, grand père, à demain,
car tu apercevras aussi Anna au milieu de ses
compagnes. — Anna, Anna s'est-il écrié !
encore deux mots, écoute : dis à tes soeurs
LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE. 13
que je les bénis, et si elles soulagent ma mi-
sère, que ce soit en me rapprochant d'elles ;
parce que, vois-tu, le coeur sincère et pur de
l'enfance est pour le vieillard un vase bien
précieux, dont il craint de laisser une goutte
échapper! »
VIRGINIE. (Elle prend la main d'Anna.)
Excellente petite Anna, donne-moi ta
main que je la serre.
ZOÉ.
Et que la sincérité de notre reconnaissance
monte vers Dieu, pour qu'il t'accorde un jour
le bonheur d'être chérie et respectée à cause
de tes cheveux blancs.
ADÈLE.
Mais ta bonne, Anna, est-ce.qu'elle t'at-
tend toujours?
ANNA.
Elle m'a ramenée de chez M. Robin, puis,
je l'ai congédiée en la priantde dire à maman
que j'étais invitée à dîner avec mes compa-
gnes.
ADÈLE.
Il est fâcheux que tu aies été obligée de
14 LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE.
mentir ; il me semble que tu aurais mieux
fait de la prier d'attendre encore un peu, et
de partir aussitôt après le compte rendu de
ta démarche.
ANNA.
Ce mensonge ne m'inquiète nullement ;
il est si léger et son but est si noble! T'ima-
gines-tu donc, Adèle, que j'aurais pu m'en
allée sans connaître la décision prise en
faveur de mon 1 cher M. Robin? Non, non, je
reste," je dîne ici pour m'occuper avec vous
du changement à apporter dans le sort de
notre respectable et vieil ami.
VIRGINIE.
Tu as bien fait, Anna, ton avis nous sera
probablement fort utile.
ZOÉ.
Si nous nous cotisions pour monter une
jolie petite boutique de friandises à M.Robin?
il viendrait nous en vendre le jeudi et le
dimanche, et ce serait le moyen de le rendre
heureux, puisqu'il désire tant se rapprocher
de nous.
LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE. 15
VIRGINIE.
L'idée n'est pas mauvaise, mais pourtant
je craindrais'que, la mettant à exécution,
on n'y découvrît une pensée égoïste.
ZOÉ. ■
C'est vrai; on pourrait croire que la gour-
mandise nous a guidées dans notre bonne
action : or, comme notre but seul est de
nous rendre utiles en soulageant le malheur,
ne laissons rien supposer qui puisse le
flétrir.
CAROLINE.
J'ai déjà fait plusieurs propositions qui
ont été rejetées ; mais, celle que je viens
soumettre sera acceptée à l'unanimité, j'en
suis certaine.
ANNA.
Dis vite, ma bonne Caroline, dépêche-toi.
CAROLINE.
Cotisons-nous pour monter à notre voisin
une petite boutique de papeterie ; il viendra
nous offrir de sa marchandise deux fois par
semaine ; donc, cela le rapprochera de nous,
16 LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE.
et de plus, par ce moyen, aucune arrière-
pensée ne pourra nous être attribuée.
VIRGINIE.
C'est à merveille! 0 merci, ma bonne
Caroline, nous voilà sorties d'embarras.
ADÈLE.
Pourvu que nous ayons assez d'argent
pour acheter tous les articles nécessaires à
ce genre de commerce.
ZOÉ.
Ne t'inquiète pas, Adèle, nous arriverons
à une entière réussite.
ANNA.
Certainement, car moi je conterai toute
l'histoire à maman, et elle nous aidera, j'en
suis bien sûre.
VIRGINIE.
Ce soir, après la prière, je me hasarderai
à faire une quête générale ; et, en implorant
les secours de nos compagnes pour un vieil-
lard malheureux, l'aumône ne se fera pas
attendre, j'en réponds.
CAROLINE.
Alors, nous pouvons considérer la chose
LA VIEILLESSE ET L ENFANCE. 17
comme étant faite. Il s'agirait donc, à pré-
sent, de savoir si M. Robin consentira à
devenir papetier, et comment nous nous y
prendrons pour le faire arriver jusqu'à nous.
ANNA. . ' ""
Quant au consentement de notre vieil ami,
j'irai le lui faire donner moi-même ; mainte-
nant, pour sa présentation ici, maman s'en
chargera sans aucun doute. Que je suis con-
tente de mon petit mensonge ! Mère va me
demander pourquoi j'ai dîné à la pension ;
pour toute réponse je lui ferai part de ma dé-
marche chez notre bon voisin, de nos inten-
tions à son égard, et cela fait, je la prierai
tant de s'intéresser à lui et de nous aider dans
notre projet, que ce sera avec une joie bien
vive qu'elle se joindra à nous, vous verrez.
ZOÉ.
Quel malheur que tu ne puisses pas aller
tout de suite chez M. Robin, ma chère Anna!
nous'serions si heureuses de savoir s'il accep-
tera l'offre qui va lui être faite !
ANNA.
Je ne demanderais pas mieux que d'y
18 LA VIEILCESSE ET L'ENFANCE.
aller maintenant si cela était possible, mais
comment faire ?
ADÈLE.
Prie une bonne det'accompagner. Tiens,
voilà Marianne qui met le couvert, va la
trouver, elle s'empressera de te satisfaire.
ANNA.
Alors adieu, à bientôt.
(Elle sort.)
VIRGINIE.
Quel bonheur! dans un instant nous con-
naîtrons la réponse. Cette bonne Anna,
comme elle a bien fait de rester I
ZOÉ.
Dirait-il oui, dira-t-il non, [n.otre bon
vieux protégé?
ADÈLE.
Tirons au doigt mouillé pour le savoir ; le
doigt mouillé sera le oui.
CAROLINE. (Elle présente sa main à Virginie.)
C'est bien dit, cela fera passer le temps;
Allons, Virginie, donne-nous la réponse de
M. Robin.
(Virginie tire un doigt non mouillé.)
LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE. 19
CAROLINE (l'air inquiet).
Ce n'est pas possible 1 tu as le doigt qui dit
non? Malgré moi, je vais être tourmentée
jusqu'au retour d'Anna.
ADÈLE.
Ne te désole pas; la voici qui arrive.
(Anna entre.)
ZOÉ.
Es-tu contente de ton grand père, ina
petite amie?
ANNA.
Oui, mais mon grand père est encore plus
content de nous. Vous dire quelle a été sa
satisfaction quand je lui ai parlé de notre
projet, cela est impossible ; il a pleuré encore,
et voyant que j'en éprouvais du chagrin, il
m'a dit : « Enfant, tu peux sourire âmes lar-
mes, car elles sont l'expression de la joie et
du bonheur que tu me fais ressentir. »
VIRGINIE.
Son amour-propre n'a pas paru se blesser
de notre proposition?
ANNA..
Au contraire, je te dis qu'il est heureux et
20 LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE.
plus qu'heureux. Demain à neuf heures, il
vous remerciera de sa fenêtre, et à cinq heures
j'irai le voir avec maman, ainsi que je le lui
ai promis.
CAROLINE.
Et tu lui porteras sa papeterie ? Quelle joie !
nous pourrons donc, jeudi, lui serrer bien
tendrement la main.
ADÈLE.
Oui, mais avant tout, chères compagnes,
dès ce soir unissons-nous pour remercier
Dieu d'avoir gravé dans nos coeurs ces senti-
ments de respect et d'amour que nous inspi-
rent à toutes les cheveux blancs.
VIRGINIE.
Et prions-le pour que la veille de notre
première communion nous entendions la
voix de notre vieil ami nous adresser ces
douces paroles de mon beau rêve : « Venez
enfants, venez, vous qui avez secouru ma
misère, car moi aussi je viens pour vous
bénir X »
LA VIEILLESSE ET L'ENFANCE. 21
ZOÉ.
0 voix chérie de la vieillesse ! toi seule qui
touches à Dieu, demande-lui de longues
années pour nous, afin qu'un jour de chers
petits enfants implorent aussi notre sourire,
et trouvent en lui toute une bénédiction.
FIN.
RÉJOUISSONS-NOUS
®6>É^&^ Wt&&SS&&*
PERSONNAGES :
EUGÉNIE, 8 ans.
LACHE, H ans.
MATHILDE, 7 ans.
.routes en scène.
EUGÉNIE (répétant des vers).
La nature renaît, joyeuse et palpitante,
Quand du soleil levant la main resplendissante
Arrache de son front le bandeau de la nuit.
Ainsi de la famille, en proie au sombre ennui ;
Elle tressaille et chante au sourire angélique
De l'enfance, soleil du foyer domestique
Devant qui la douleur se dissipe et s'enfuit.
Félicien MONTAGNE. '
24 RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS.
LAURE.
Quels jolis vers tu récites là, Eugénie 1 Et
comme ils nous prouvent que nous devons
nous réjouir d'être petites. Du reste, sans les
connaître, j'appréciais tout le bonheur que
me donne mon bel âge de huit ans, au point
que chaque jour qui passe me rend triste,
tant je redoute de vieillir.
EUGÉNIE.
Tu as raison, chère Laure, de redouter la
rapidité du temps ; car pour nous déjà sont
passées ces belles années vraiment joyeuses
et sans aucun souci. Aujourd'hui, nous avons
réellement nos tribulations : des leçons à ap-
prendre , des verbes à copier, des punitions
à encourir ; mille choses enfin qui tendent à
troubler notre repos. Tandis qu'il y a deux
ans encore, le jeu seul occupait notre esprit.
Et c'est si bon de jouer !
LAURE. •
Oh oui, c'est bon! Mais en toute justice
nous devons nous satisfaire du temps qu'on
nous donne à consacrer au loisir ; car enfin,
RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS. 25
sur douze heures que dure le jour, nous
jouons au moins pendant huit.
EUGÉNIE.
Tu crois? Dans ce moment-ci, c'est possi-
ble parce que ces dames sont tellement occu-
pées des grandes, à cause du jour de l'an,
que nous, elles nous laissent libres. Mais,
d'ordinaire, je suis sûre que nous travaillons
bien nos cinq heures par jour ! Et c'est dur !
LAURE.
Cola passe encore. Mais ce qui me désole de
grandir, c'est qu'envers et contre tout on pré-
tend que -j'ai de la raison. Ainsi, figure-toi
que dimanche une de mes petites amies est
venue passer la journée avec moi. Après
avoir joué avec ma poupée, ne sachant plus
que faire, j'ai été demander à maman la
permission d'aller au Luxembourg. « Non,
ma fille, m'a-t-elle dit, amusez-vous ici tant
que vous voudrez, mais votre bonne a trop
à s'occuper en ce moment pour pouvoir vous
sortir. » Et comme de grosses larmes arri-
vaient à mes yeux, elle a ajouté : « Allons,
Laure, sois donc plus sage, tu as assez de
2
26 RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS.
raison maintenant pour comprendre la jus-
tesse de mon refus. »
EUGÉNIE.
Tu aurais dû lui répondre : Bonne mère,
je ne veux pas comprendre, cela m'estpermis
je suis si jeune encore !
LAURE.
Oui, mais elle n'entend plus de cette
oreille-là, voilà le malheur ! Alors tu com-
prends, ma chère, combien je suis effrayée
d'avancer en âge ; car si, en grandissant,
maman n'allait plus entendre du tout quand
il s'agirait de me passer un caprice ; comme
t ce serait pénible !
EUGÉNIE.
Certainement. Mais il y a une guérison
complète pour' cette espèce de surdité. Ca-
resse sur caresse, paroles bien douces, font
revevenir si vite une bonne mère à un peu
plus d'indulgence.
LAURE.
Donc, usons de tous nos droits, puisqu'il
est temps encore, et profitons-en de toutes
nos forces.
RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS 27
EUGÉNIE (à Mathilde qui joue ù la poupée).
Tu ne dis rien, Mathilde. A quoi penses-
tu?
MATHILDE.
Que veux tu que je dise? je n'ai pas la
même manière de voir que vous.
LAURE.
Comment vois-tu alors?
MATHILDE.
Je maudis mes sept ans, et vous les regret-
tez déjà, vous qui n'en comptez que huit.
Nous ne pourrions donc pas nous entendre.
EUGÉNIE.
Et pour quelle raison.te trouves-tu si mé-
contente de ton âge?
MALTHILDE.
C'est donc bien gai d'être comme un vrai
zéro partout où l'on va? C'est donc amusant
d'être toujours avec sa bonne et de passer
pour ne savoir rien comprendre? Merci
beaucoup. Encore si, après avoir souffert,
tous ces ennuis, on arrivait à un âge con-
venable, ce ne serait que demi-mal ; mais pas
du tout. Papa dit toujours qu'il n'y a rien de
28 RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS.
plus sot et de plus guindé, qu'une fille de dix
à quinze ans ! Comme c'est agréable une telle
perspective! Encore huit ans de nullité!
Cela ne finira jamais.
LAURE.
11 faut être philosophe, ma chère, et con-
sidérer que s'il le reste huit années à être en-
fant tu en auras après une cinquantaine pour
jouer un rôle dans le monde. Et, être raison-
nable pendant un si long temps, ce n'est pas
ce que j'envie le plus.
EUGÉNIE.
Que ne puis-je te faire présent de huit ans,
je te les donnerais d'e bon coeur, pourvu que
pendant leur durée je ne vieillisse pas d'une
minute.
MATHILDE.
Je comprends, tu me serais volontiers
agréable en ne te désobligeant pas; enfin,
merci toujours. Mais dis-moi donc un peu
ce que. tu trouves de si heureux à être enfant?
EUGÉNIE.
Voyons, Mathilde. Lorsque tu es chez toi,
RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS. 29
tu n'es donc pas joyeuse d'être caressée,
chérie par ton père? De t'endormir parfois
sur les genoux de ta bonne petite mère? Il
est si beau et si bon le sommeil que le bon
Dieu nous envoie, lorsque, assise sur cet être
bien-aimé, nos petits yeux se ferment en
répondant à son sourire. N'as-tu jamais
éprouvé ce bonheur ?
MATHILDE.
Si. Mais il en est aussi pour les jeunes
filles. L'âge que je désire si ardemment ne
m'empêchera pas d'être chérie et de chérir
mon père et ma mère ; au contraire, les
ayant appréciés pendant huit années de plus,
mon amour pour eux n'en sera que plus
ardent, et, de môme aussi, ils m'aimeront
peut-être davantage.
LAURE.
Et tous les ennuis qui forcément arrivent
à cet âge; le travail, Jes compositions, la sé-
vérité, tout est en jeu. Vois un peu nos gran-
des compagnes, comme elles s'amusent en
ce moment. : pas une minute de repos; des
larmes, du découragement, que sais-je? Je
2.
30 RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS.
parie que toutes envient notre sort; et elles
ont bien raison.
EUGÉNIE.
Il est vraiment bien doux d'ignorer ces
chagrins, et nous pouvons nous flatter de
n'avoir pas eu encore le moindre souci.
MATHILDE.
Tu crois ainsi, toi. Pour ma part, j'ai
pleuré plus de mille fois déjà.
EUGÉNIE.
A la suite de quelque désobéissance qui te
méritait une réprimande. Ce n'est pas du
vrai chagrin, cela.
LAURE.
Moiaussi j'ai pleuré par ma faute ; mais ma
bonne mère, toujours disposée à pardonner,
m'embrassait en disant : « Ne pleure pas,
mon ange, tu es si jeune encore ! Promets-
moi seulement de ne plus me désobéir. »
Et rien que pour obtenir ce baiser si doux
du pardon, j'aurais bien désobéi et pleuré
tout le jour.
MATHILDE.
Vous voulez absolument m'amener à me
RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS. 31
réjouir avec vous de mes sept ans, mais cela
est difficile.
LAURE.
Pas trop maintenant, ma chère, et si tu
veux prêter attention à la belle pièce de vers
que j'ai apprise pour le jour de l'an, je me
ferai un vrai plaisir de te la répéter, elle
achèvera de te convaincre.
MATHILDE.
Volontiers.
LAURE.
Alors écoute bien.
(Elle éternue, se mouche, et commence ainsi :)
LE RÊVE DE L'ENFANT.
L'enfant qui sommeille
Ouvre en souriant
Sa bouche vermeille
Comme l'Orient.
Sans doute il échange
Un colloque étrange,
Tandis que son ange
Le berce en priant.
C'est toi, mon bon frère,
Mon doux séraphin?
32 RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS.
La nuit sur la terre
Descend donc enfin?
Viens, que je t'embrasse;
Puis allons, de grâce,
Parcourir l'espace,
L'espace sans fin.
Ma mère, coeur rare,
Près de moi s'endort,
Ainsi que l'avare
Près de son trésor.
Partons donc sans crainte
D'éveiller la plainte
De cette âme sainte,
Pour les pays d'or!
Car je veux connaître
En mon vol de feu
L'universel maître
Nommé le bon Dieu,
Et les petits anges,
Et les grands archanges,
Toutes les phalanges
Peuple du ciel bleu.
Partons ; dans une heure
RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS. 33
Je suis de retour. .
Avant, que j'effleure
D'un baiser d'amour
Ta lèvre fermée,
Mère bien-aimée,
Vigne parfumée
De notre séjour!
L'oeil plein d'étincelles
L'ange triomphant
Attache deux ailes
Aux reins de l'enfant :
— Viens, fils de la terre,
L'heure est salutaire :
De son doux mystère
L'ombre nous défend.
Les anges, mes frères,
Virginal essaim,
T'ont fait, en nos sphères,
Place dans leur sein.
Viens, âme innocente,
Et que ta voix chante
Une hymne incessante
Au Dieu trois fois saint!
34 RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS.
Aussitôt s'éjance
Le couple charmant.
Leur vol se balance
Dans le firmament;
Le vent les emporte;
Bientôt une porte
Paraît large et forle
Faite en diamant.
D'un doigt, l'ange frappe.
Au bruit du marteau,
Vêtu d'une chape
Et d'un long manteau,
S'offre un personnage
Qui doit, à son âge,
Avoir l'apanage
Des clés du château.
*
C'est le vieux saint Pierre
Le portier du ciel
A démarche austère,
A l'air solennel :
— Jésus ! le bel hôte,
Dit-il à voix haute,
Dont ta main nous dote,
Ange Ithariel !
RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS. 35
Dans l'auguste enceinte
Il les introduit.
La phalange sainte
Accourt à ce bruit :
— C'est lui ! notre frère I
Viens, fils de la terre,
Dans notre lumière
Oublier ta nuit !
Et l'enfant contemple
D'un oeil radieux
Ce splendide temple
Bâti dans les cieux.
Lieux exempts d'alarme,
Leur beauté le charme
Soudain une larme
Tombe de ses yeux.
Frère, lui dit l'ange,
Quelle est ta douleur?
Ici, sans mélange
Règne le b'onheur.
Jamais de tempête ;
Vois : c'est toujours fête ;
Des fleurs sur la tête! •
Des chants dans le coeur !
36 RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS.
Je songe à ma mère,
Lui répond l'enfant,
A sa plainte amère
Tout mon coeur se fend.
Quel réveil livide! ■
Car son oeil avide
Trouve un berceau vide,
Et son fils absent!
Adieu, je m'exile
De ces bords meilleurs.
J'accours, sois tranquille,
Pour sécher tes pleurs,
Car ton fils préfère
Partager, ma mère,
Ta vie éphémère
Qu'être heureux ailleurs.
Félicien MONTAGNE.
- EUGÉNIE.
Qu'ils sont jolis ces vers! j'ensuis touchée.
LAURE. .
Et toi, qu'en dis-tu, Mathilde? (La regar-
dant.) Je connais ta réponse : les larmes qui
mouillent tes paupières me font pressentir
que je suis victorieuse.
RÉJOUISSONS-NOUS D'ÊTRE ENFANTS. 37
MATHILDE.
Si j'étais sûre que mes quinze ans me per-
missent encore d'avoir des songes aussi
beaux et aussi joyeux, j'aimerais mieux ne
plus être petite.
LAURE.
Non, ma chère, ils sont pour l'enfant ces
rêves tout dorés 1 Et sais-tu pourquoi? Parce
que sa bonne mère, cet ange gardien, en le
berçant dans sa couche, adresse à Dieu une
belle prière, qui attire sur lui ce sommeil pur
et, plein d'un vrai bonheur.
MATHILDE.
Mais grande, n'en serait-il pas de mémo?
EUGÉNIE.
Ta mère priera bien pour toi ; mais si lu
ne peux t'endormir, ses baisers n'auront
peut-être plus assez de force pour te fermer
les yeux.
MATHILDE.
On est donc bien malheureux quand on
devient vieux?
EUGÉNIE.
Non; j'ai entendu dire à maman que cha-
3
38 REJOUISSONS-NOUS 1) ETRE ENFANTS.
que âge avait ses joies, mais que pourtant
l'enfance seule pouvait être vraiment heu-
reuse.
LAURE.
Oui! Et c'est pour cela qu'il faut faire
comme nous, nia bonne Mathilde, sourire à
les sept ans !
MATHILDE. (Elle prend la main de ses compagnes.)
Allons, chères compagnes, vous avez
remporté la victoire. Ensemble réjouissons-
nous donc d'êtreenfanls.
FIN.
LA
MARGUERITE ET LES ROSES.
PERSONNAGES :
ALIX, 15 ans.
HÉLÉNA, 13 ans.
CÉCILE, 7 ans.
ADÈLE, 12 ans.
MARIE, 10 ans.
'l'ouïes en scène, excepté Alix.
HÉLÉNA (se parlant à elle-même).
C'en estfait! Je crois qu'Alix devient folle!
Depuis une heure, elle tourne et retourne
une fleur dans sa main, lui parle, pleure, et
après, semble lui sourire ! Qu'est-ce que cela
veut dire? Que peut-elle avoir?
CÉCILE.
Que dis-tu donc, Héléna? Quoi! ma petite
40 LA MARGUERITE ET LES ROSES.
maman serait folié ! C'est impossible ; elle a
trop d'esprit pour perdre la tête, et je te dé-
fends de la juger ainsi.
HÉLÉNA.
Vraiment, Cécile, il me semble que tu t'é-
carles un peu du respect que lu dois à ta
soeur aînée.
CÉCILE.
Je ne vous dois aucun respect, mademoi-
selle, du moment que vous traitez ainsi cette
excellente Alix. Je l'aime de tout mon coeur
cl la défendrai toujours ; elle a tant de bontés
pour moi depuis que je suis à la pension !
HÉLÉNA.
Allons, Cécile, ne nous fâchons pas. Je ne
manque nullement à Alix, au contraire, je
m'inquiète de sa tristesse, n'est-ce point une
preuve d'affection?
CÉCILE.
C'est vrai; mais vois-tu, Héléna, quoique
je sois bien petite, je comprends tous les soins
qu'Alix a pour moi, et surtout, je n'oublie-
rai jamais que, dès mon entrée ici, lorsque
de grosses larmes coulaient sur mes joues,
LA MARGUERITE ET LES ROSES. 41
tant j'avais de chagrin de quitter ma petite
mère, elle m'a dit : Ne pleure pas, chère
enfant, je serai ta maman à la pension, et tu
verras comme je te gâterai 1 Elle a toujours
tenu sa promesse, tu le sais aussi bien que
•moi, Héléna; tous.les soirs mes effets sont
bien rangés, le matin, elle me lève, m'habille,
m'embrasse, me fait apprendre mes leçons,
que sais-je? Sans elle, que de punitions j'au-
rais* déjà méritées, et par elle, que de récom-
penses j'ai déjà obtenues !
HÉLÉNA.
Excellent petit coeur ! Ta reconnaissance
la dédommagera grandement des sacrifices
qu'elle aura pu faire pour toi.
CÉCILE.
Tu vois donc bien que j'ai raison de l'ai-
mer, puisque toi-même, tu reconnais ses sa-
crifices. Aussi, quand papa vient me voir et
qu'il m'apporte des gâteaux, le plus gros est
toujours mis de côté pour la chère Alix,
HÉLÉNA.
Qui t'en sait d'autant plus de gré, qu'elle
42 LA MARGUERITE ET LES ROSES.
te connaît un peu gourmande ; mais cela est
naturel à ton âge.
ADÈLE (tenant un almanach).
Mesdemoiselles, vous ne savez donc pas;
mais c'est aujourd'hui l'anniversaire de la
naissance d'Alix. Si nous la fêtions, elle qui '
est notre doyenne ici.
MARIE.
Quelle bonne idée ! C'est le meilleur moyen
que toutes nous puissions avoir pour lui té-
moigner notre amitié et aussi notre gratitude
des bons exemples qu'elle nous donne sans
cesse; car, depuis que je connais Alix, je ne
l'ai pas prise une seule fois en défaut.
HÉLÉNA.
Elle réunit tout,, le plus charmant carac-
tère au coeur le plus noble et le plus compa-
tissant.
CÉCILE.
Oh oui! Elle est bonne, douce, aimable,
complaisante, pieuse, ma chère petite ma-
man ; aussi, maîtresses et compagnes, tout le
monde l'aime, et moi encore bien plus !
LA MARGUERITE ET LES ROSES. 43
ADÈLE,
' Hé bien, Héléna, veux-tu mettre mon idée
à exécution ?
HÉLÉNA.
Oui, et de tout coeur encore : seulement il
faut obtenir la permission de Madame.
CÉCILE (en courant).
C'est moi qui vais aller la lui demander.
(Elle sort.)
ADÈLE.
Cette pauvre petite Cécile, comme elle
aime Alix! C'est rare de trouver un tel atta-
chement dans une enfant si jeune.
HÉLÉNA.
Alix le lui rend bien, car une fois seule-
ment j'ai vu pleurer Cécile, et elle, ne pou-
voir s'en consoler.
MARIE-.
Qu'offrirons-nous à Alix pour sa fêle?
HÉLÉNA. .
Elle aime beaucoup les fleurs, ol je crois
que si nous voulons lui être réellement
agréables, nous devrons lui en offrir par les
mainsde sa bien-aiméepetite fille de pension.
44 LA MARGUERITE ET LES ROSES.
CÉCILE (elle rentre, pleure de joie et parle très-vite).
Comme Madame est bonne ! elle consent
à ce que nous fêtions Alix ; et comme elle
veut se joindre à nous, elle m'a dit que pour
son bouquet, elle donnait congé toute la
journée. (Parlant à Héléna). Seulement,
ma bonne Héléna, elle te prie de me faire un
compliment, afin que je puisse, en le répé-
tant à Alix, lui exprimer toute l'affection que
j'ai pour elle.
TOUTES LES ÉLÈVES.
Quel bonheur !
HÉLÉNA.
Un compliment! Ce n'est pas chose facile.
Allons, mes amies, je vous invite à prendre
la plume, et réunissant toutes nos composi-
tions, nous trouverons peut-être quelques
bonnes idées.
(Héléna distribue papier et crayons.)
. TOUTES.
C'est cela.
MARIE.
Mesdemoiselles, voici Alix, Comme elle a
l'air préoccupé!
LA MARGUERITE ET LES ROSES. 45
HÉLÉNA.
Cachons-nous, qu'elle se croie seule. Par
ce moyen nous connaîtrons'peut-être la cause
de sa tristesse. Vite, derrière les tables! Et
tout en écoutant, à l'oeuvre -pour le compli-
ment.
* (Elles se cachent toutes.)
ALIX (tenant les restes d'une marguerite effeuillée).
Quinze ans aujourd'hui ! Quel bonheur ! et
pourtant je suis triste. D'où vient donc le
chagrin qui m'accable? Pourquoi, plutôt que
de me réjouir, ai-je de grosses larmes dans
les yeux? (Parlant à sa marguerite) : Amie de
mon enfance, n'est-ce pas. toi qui causes ma
peine? Depuis huit ans que je te possède, que
je t'aime, que tu es toute la vie pour moi,
tout le bonheur ; ne crois-tu pas qu'il m'en
coûte de voir tomber ta dernière feuille?
Mais, me diras-tu, je suis si fanée 1 quel
charme dois-je avoir pour toi? Hélas ! si tu as
vieilli, malgré mes soins, n'es-tu pas toujours
cette fleur bénie, image de mon excellente
mère ! N'es-tù pas toujours ce précieux talis-
man que Dieu a jeté sur sa route pour rem--
3.
46 LA MARGUERITE ET LES ROSES.
plir d'espérance et de candeur l'âme de sa
fille, que tu as soutenue jusqu'à ce jour ! Que
de fois, en te considérant, j'ai découvert en
toi un baiser que m'envoyait mon père, un
sourire que m'adressait ma môfc !
(Elle serre la marguerite sur son soeur :)
Marguerite chérie,
0 toi tout mon amour,
Me rendras-tu la vie
Si tu meurs en ce jour?
(La regardant.)
De ta feuille dernière
J'implore l'avenir,
Me dis-tu, c'est ta mère
Qui va bientôt venir?
HÉLÉNA. (Elle fait signe à ses compagnes de ne pas
bouger, s'avance vers Alix et lui prend la main.) 1
Chère Alix ! Calme-toi, et au nom du ciel,
accorde encore quelques instants à cette fleur
aimée.
LA MARGUERITE ET LES ROSES. 47
ALIX (l'air étonné).
D'où sors-tu donc, Héléna, je ne t'avais
pas vue ?
HÉLÉNA.
J'étais auprès de toi,' et je t'avoue que lu
as fortement éveillé ma curiosité.'
ALIX.
Comment cela ?
HÉLÉNA.
Par ton entretien avec ta marguerite ; et
comme maintenant ton secret m'est connu,
je te supplie de me raconter son histoire ?
(Toutes les élèves, curieuses, sortent doucement de
leur cachette et s'approchent d'Ilélén'a.)
ALIX.
Cela te fera plaisir? Eh bien! écoule : quand
j'entrai à la pension, j'avais sept ans...
CÉCILE (derrière Alix, lui embrasse le cou).
Est-ce parce que j'ai cet âge que tu m'aimes
tant, petite maman?
ALIX' (se retournant, embrasse Cécile).
Oui, bonne enfant, mais fais silence.
J'avais donc sept ans, ma chère Héléna,
lorsque je suis entrée ici. Jusqu'à cet âge,
48 LA MARGUERITE ET LES ROSES.
j'avais été gâtée, chérie par deux être adorés,
dont tout le bonheur était moi. Par suite de
revers, mon père avait perdu toute sa for-
tune! Pourtant, quelques espérances lui
restant encore, bien loin au-delà des mers,
il fut décidé qu'on partirait. Malgré le cha-
grin que ma mère éprouvait de s'expatrier,
elle se décida sans murmure ; elle devait par-
tir avec son mari et emmener son enfant ;
elle se trouvait encore bien riche ! Mais hélas !
le sort en décida autrement. Je tombai ma-
lade, et ma convalescence, fort longue, obli-
gea mes«parents à ne point exposer ma fai-
blesse aux conséquences rigoureuses d'un
voyage long et pénible. Juge du chagrin de
mon père, des regrets de ma pauvre mère !
Ce fut dans cet état souffrant que je fus
amenée à la pension. Les prières que fit ma-
man à notre bonne institutrice furent si plei-
nes de larmes et d'amour pour moi, qu'elles
sont encore gravées là !
(Elle montre son coeur.)
ADÈLE.
Et elles furent exaucées, ma bonne Alix,

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin