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Les Franc-comtoises, lettres politiques sur les affaires présentes, par Émile Laverpillère...

De
93 pages
Marion (Besançon). 1871. In-12, 91 p..
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LES FRANC-COMTOISES
LETTRES POLITIQUES
SUR LES AFFAIRES PRÉSENTES.
LES
FRANC- COMTOISES
LETTRES POLITIQUES
SUR LES AFFAIRES PRÉSENTES
PAR
EMILE LAVERPILLÈRE
A tous les coeurs bien nés que la patrie est chère !
BESANÇON
MARION, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1871
LETTRES POLITIQUES
SUR
LES AFFAIRES PRÉSENTES
PREMIÈRE LETTRE.
Avril 1871.
Monsieur,
Vous daignez me demander quelle est mon opinion
sur les sinistres événements qui accablent notre
malheureux pays, quelles espérances je fonde sur
l'avenir et enfin quelle forme de gouvernement je
préférerais voir adoptée par le peuple ou ses repré-
sentants.
Avez-vous réfléchi, Monsieur, à tout ce que com-
porte de grave, d'écrasant même pour un esprit or-
dinaire, l'engagement de répondre à de pareilles
questions? Avez-vous oublié que, de par Napoléon III
et de par très haut et très puissant Monsieur de
Bismark, je suis devenu tout simplement le premier
ouvrier de mon usine ; que, mû par le désir de ré-
parer, si c'est possible, les pertes résultant pour moi
d'une guerre follement entreprise et d'une invasion
terrible, j'ai dû renoncer aux délassements de l'esprit
que me permettaient mes loisirs d'autrefois, et
qu'enfin, sans aucun respect humain, j'endosse la
veste de l'atelier, quand ma besogne de bureau est
achevée. Nouveau maitre Jacques, je change de ca-
saque suivant l'occasion, et c'est précisément l'obli-
4
— 9 —
gation où je me trouve d'être tout qui fait que je ne
suis plus rien. Que pouvez-vous espérer de sérieux
et de raisonné d'un esprit en proie à des préoccupa-
tions toujours pénibles, et qui seraient incessantes
si la fatigue du corps n'y venait faire diversion ?
Voilà ma position, je vous l'explique avec simpli-
cité, sans en ressentir aucun dépit, sans m'enor-,
gueillir de ce que vous appellerez peut-être mon
courage, comme aussi sans rougir des nécessités que
les circonstances m'imposent. Vous voilà prévenu de
ma décroissance intellectuelle. Puisque vous le
voulez, je me risque.
Dans mon gros bon sens (je ne puis plus prétendre
qu'à cela), je redouterais beaucoup les conséquences
de la criminelle insurrection de Paris, si je n'entre-
voyais la possibilité de les annihiler par une modifi-
cation on ne peut plus radicale dans notre système
gouvernemental, ou, mieux encore, dans l'essence
même de notre institution nationale.
Nous courons à une ruine certaine, fatale, si
Paris, la ville de toutes les vertus et de tous les vices,
mais ou la vertu se voile trop souvent, conserve le
rang et surtout l'influence que lui ont assurés jus-
qu'à présent le siège du gouvernement et son im-
ménse population.
La facilité d'exercer toutes, sortes d'industries plus
ou moins avouables et l'espoir d'échapper aux re-
cherches ont fait de Paris la patrie de tous ceux qui
n'osent pas en avoir une. Et ceux-là, ce sont les au-
dacieux ; ce sont ceux qui triompheront à toutes les
époques où le désordre pourra s'implanter momen-
tanément. Cela se conçoit, Monsieur. Sans patrie,
sans honneur, sans avenir, sans croyances, n'a-t-on
pas tout à gagner en bouleversant ce qui existe? On
n'est rien et on n'a rien ; mais on veut être et avoir
quelque chose. Que fait-on alors? On commence par
s'abriter sous le titre de républicain qu'on souille en
le prenant; on profile d'un moment de trouble,
d'impuissance du pouvoir, ou de calamité publique,
et, sans grand danger, on révolutionne la France à
— 3 —
son profit en entrant avec quelques canailles à
l'Hôtel-de-Ville de Paris. Et le tour est joué ; voilà
le but ; voilà les moyens.
Depuis que le comité Assy parfume la capitale de
l'odeur de ses vertus, je ne cesse dans mon esprit
d'appliquer à ses honorables ' membres ces beaux
vers de Corneille :
Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
Que pressent de mes lois, les ordres légitimes,
Et qui, désespérant de les plus éviter.
Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.
Il y a deux siècles et demi que ces vers ont été
écrits ; et cependant quel portrait a jamais été tracé
plus fidèlement ? Si ces messieurs assistaient à une
représentation de Cinna, je gage que, en entendant
cette fameuse tirade, ils rougiraient jusqu'aux
oreilles, si toutefois ils peuvent encore rougir.
En résumé, des prodigues, des fous, des assassins,
des matérialistes, voilà la noble réunion qui s'est
emparée du timon des affaires. Pour la plupart, or-
ganes exagérés de l'Internationale, sachant exploiter
les vices de l'écume de la classe ouvrière, offrant
l'appât d'une existence oisive ornée du prétexte de
chercher de l'ouvrage, palliant tous les crimes, glo-
rifiant les aesassinats, ils ont pu s'emparer de Paris !...
Et la France n'est pas accourue ! Elle n'a pas volé
comme un seul homme pour étouffer l'hydre nais-
sante ! Il faut une décision législative et la pro-
messe d'une forte paie pour qu'on puisse concevoir
l'espérance d'organiser une défense quelconque.
Oh ! Monsieur, non-seulement Paris est à craindre,
mais ce qui m'épouvante davantage encore, c'est
cette atonie, cette impuissance apparente du pays,
qui semble n'avoir plus que la force de gémir!...
En juin 1848, il n'en fut pas ainsi. Paris n'était pas
abandonné à lui-même comme aujourd'hui, il avait
Cavaignac, Lamoricière, Bedeau, Négrier, Duvi-
vier,.... il avait Clément Thomas. Et cependant les
gardes nationales s'y sont portées en masse et sans
délai ; elles rivalisaient de zèle et de promptitude en
courant à la sainte croisade. Celle de Besançon, la
plus éloignée, eut l'honneur de garder l'Assemblée.
On n'avait rien promis aux hommes, on n'avait rien
promis aux officiers ; on n'avait pas même eu le
temps de se concerter, et tous s'y trouvèrent, parce
que la même pensée était venue à tous ; pensée qu'on
n'avait songé ni à combattre, ni môme à discuter ;
pensée qui ne pouvait pas ne pas venir ! Quelle triste
comparaison à faire avec ce qui se passe aujourd'hui!
Hélas ! le patriotisme s'en va, le patriotisme est dé-
truit. Les corruptions de l'empire, lès idées matéria-
listes qui prennent chaque jour de l'extension, un
amour-effréné de bien-être, de repos et de jouissances
honteuses, voilà ce qui nous a amollis et perdus.
Ne désespérons pas cependant; que ce dé-
couragement, ce dégoût, cet écoeurement (je ne sais
si l'expression est française) qui s'emparent des hon-
nêtes gens fassent place à un peu d'espoir. Il est
vrai que le pays est encore envahi, que ses charges
financières sont incalculables, que le désordre le
plus affreux règne dans les grands centres, que l'ar-
mée n'existe plus, qu'en un mot la France n'a jamais
paru plus près de sa perte. Le règne de Charles VI,
le commencement de celui de Charles VII et la fin
de celui de Henri III ne me paraissent pas en effet
avoir produit autant de causes dissolvantes que notre
époque. Hé bien ! Monsieur, malgré tout cela, moi,
j'espère, ou plutôt j'espérerais, si l'on avait assez de
courage pour faire table rase du passé, pour ne
s'inspirer, dans la réorganisation sociale, que d'une
pensée unique, celle de refaire une nation morale,
sérieuse et animée do passions patriotiques, et cela,
sans aucune considération pour l'intérêt personnel
do tel ou tel individu, pour la satisfaction de telle ou
telle caste, pour le triomphe de telle ou telle cause.
Loin de moi le fol espoir de voir revenir à bien
MM. Flourens, Pyat, Assy, Cluseret, Delescluze et
compagnie, mais qu'on prépare pour la génération
future une refonte des idées et des moeurs présentes;
qu'on fasse naître un ordre de choses destiné à re-
— 5 —
tremper nos enfants et auquel le pays s'habituera
peu à peu. Je vous expliquerai dans ma prochaine
lettre comment la chose me paraît possible.
Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments
bien distingués et bien dévoués.
Emile LAVERPILLÈRE
DEUXIÈME LETTRE.
Monsieur,
Comme vous le dit ma dernière lettre, les.deux
grands dangers que j'entrevois pour notre avenir
sont : d'abord l'absence de patriotisme, dont je trouve
la preuve dans l'apathie du pays en face de la crimi-
nelle révolte de Paris, et ensuite l'influence détes-
table que notre capitale exerce depuis si longtemps
sur nos destinées.
Quel régime nous délivrera de l'imminence de ces
deux périls? Quelle organisation donnerons-nous au
régime préféré ?
Je n'hésite pas à lé dire : la République seule petit
nous assurer la sécurité dont nous avons besoin.
Vous allez, monsieur, manifester de là surprise en
comparant avec cette opinion le dégoût que je vous
ai témoigné au sujet des maîtres actuels de Paris.
Ce sont des républicains, direz-vous; leur système
vous fait horreur, et cependant vous prétendez- que
lui seul peut nous sauver!
Si vous reconnaissez que ces scélérats sont des
républicains, comme ils le proclament bien haut,
j'avoue que je manque de logique, et je me tais.
Mais qu'il m'est facile de démontrer que rien n'est
opposé au régime, républicain comme la tyrannie
sur laquelle, ils appuient leur odieux pouvoir! Le
— 6 —
seul fait'de soulever la capitale d'un grand Etat contre
les élus du suffrage universel est déjà l'acte le plus
autocratique que je connaisse. Il est inutile que la
France entière manifeste librement son choix, si une
poignée de factieux peut le renverser à son gré. Il
était inutile de proclamer la résurrection des droits
du peuple, puisque ces droits doivent s'effacer devant
la volonté des citoyens Assy et consorts. Cela no se
discute pas ; cela s'énonce.
D'un autre côté, comment trouvez-vous le libéra-
lisme de cette maxime proclamée par les journaux à
la dévotion de ces messieurs : La République ou la
mort? N'est-ce pas le Crois ou meurs des Serra-
sins ? Le système qu'on préconise ainsi, fût-il excel-
lent en lui-même, est complètement dénaturé, du
moment qu'il est imposé, et surtout imposé avec une
pareille sanction ; il n'est plus lui ; il n'est plus
qu'un affreux contre-sens dont l'emblème est la
guillotine. Qui pourrait appeler républicains les as-
sassins qui composent le comité, et républicanisme
le régime qu'ils ont établi ?
Supposons que le citoyen Flourens, ou tout autre
de ses acolytes, soit né d'un sang royal, et qu'il ne
trouve devant lui qu'un parlement qui laisse dire im-
punément : L'Etat c'est moi ! Hé bien ! monsieur,
croyez-vous qu'il prononcerait ces mois d'une ma-
nière moins ferme que Louis XIV? Croyez-vous que
ce serait au profit du peuple qu'il établirait sa puis-
sance? Que le despotisme du grand roi était loin de
celui de ces messieurs ! Ils représentent le pillage et
l'assassinat, s'abritant derrière des formes légales,
ou à peu près légales ; mais, quant à la République,
elle n'a jamais été moins représentée que par eux.
L'étymologie du mot République prouve que sa
signification équivaut au triomphe de l'intérêt géné-
ral sur l'intérêt particulier, et non pas à celui de
quelques affreux anarchistes sur la volonté natio-
nale. Qu'on n'appelle donc pas ces gens de la com-
mune de Paris du beau nom de républicains; et
qu'il reste bien établi que, quand je manifesterai des
— 7 —
voeux pour la République, on ne pourra pas m'op-
posér que cette forme de gouvernement doit faire
horreur aux-honnêtes gens, parce que c'est celle
qu'a proclamée le comité Assy.
La République vraie, réelle, nous ne l'avons pas
encore eue. Il convient de reconnaître que, sous son
nom, on a proclamé, en 1792, qu'on émancipait la
nation ; mais cette prétendue émancipation n'a eu
pour effet que le supplice des uns et la ruine des
autres, pour la très respectable satisfaction de la
Commune, des deux comités et de leurs créatures. Il
est vrai encore qu'en 1848 , toujours sous son nom,
on a doté la nation d'un acte constitutionnel, que
j'appello mort-né, car il portait en soi les germes
les plus dissolvants ; mais les conséquences de cette
nouvelle émancipation ont été l'empire, la dégrada-
tion morale, la corruption, la guerre et la ruine pu-
blique. Qu'on ne m'oppose pas plus ces deux tristes
essais que le régime Assy. Toutefois je ne nie pas
leur influence salutaire au point de vue de l'avance-
ment des idées et du triomphe futur de la sagesse et
de la raison. Mais il paraît qu'avant d'y arriver nous
devions supporter ces terribles épreuves.
Les monarchistes objectent sans cesse contre l'é-
tablissement de la République : 1° que la France
est trop étendue pour adopter utilement ce régime ;
2° que la province sera toujours la dupe et l'esclave
des ambitieux qui gravitent sans cesse autour du
pouvoir ; 3° qu'il faut une autorité ferme et durable
pour maintenir l'esprit remuant et versatile de la
nation.
Une chose qui vous surprendra sans doute, mon-
sieur, c'est que, loin de contester la valeur de ces
trois objections, je les reconnais très fondées ; mais,
pour être juste en tout, j'ajoute que les monarchistes
sont heureux de les avoir à leur service, et qu'ils ne
repoussent pas la République seulement parce qu'elle
leur paraît dangereuse, mais aussi et surtout parce
qu'elle les prive sans doute de quelques avantages.
La plupart d'entre eux se révoltent avec aigreur
- 8 —
contre les trois mots de Liberté, Egalité, Fraternité,
qui forment le trépied sur lequel toute république
doit s'appuyer. Ils rient de cette épigraphe dont on a
fait une si fausse application en 1792 et en 1848.
Mais, si l'on trouvait le moyen de faire en sorte que
la liberté ne fût plus l'anarchie, le vol, le pillage ;
que l'égalité fût une répartition équilable des droits
pour tous ; que la fraternité s'établît doucement et
par l'effet des lois les plus sages, qu'auraient-ils à
objecter? S'ils persistaient dans leur opposition, ils
s'exposeraient à ce qu'on leur tînt ce langage : Vous
ne voulez pas de la République, parce que vous savez
bien qu'avec la royauté vous ne manqueriez pas de
liberté, vous qui serez peut être appelés à enchaîner
celle des autres ; vous n'en voulez pas, parce que
vous n'auriez pas à bénéficier de l'égalité, vous qui
avez toujours joui de privilèges dont les autres ont
été privés ; vous n'en voulez pas, parce qu'il vous
répugnerait de fraterniser avec le premier honnête
homme venu, vous qui n'êtes jamais sortis des salons
dorés. Voilà les vrais motifs de répulsion de ce qu'on
appelle les hautes classes pour le régime républicain.
Et tandis que, dans les grands centres, les gens de
la trempe d'Assy, pour leur intérêt particulier,
poussent à la révolte, des êtres dégradés et immoraux,
les monarchistes, pour le leur, exploitent auprès des
paysans parcimonieux et timorés la crainte des par-
tageux, la ruine du commerce, l'intérêt de l'agri-
culture compromis par les révolutions inévitables
avec la République, etc., de sorte que, à un moment
donné, les campagnards, qui sont naturellement plus
nombreux que les perturbateurs de l'ordre, vont
donner à la France un nouveau maître, en haine du
régime le plus sage, le plus modéré, le plus philan-
thropique, et par conséquent le plus évangéliste.
Ce maître, qui sera peut-être le meilleur prince
de la terre, ne se croira pas moins obligé de recevoir
une énorme liste civile, de s'entourer de nombreux
courtisans, de payer très chèrement une police ad-
ministrative, de distribuer à foison des croix, des
dignités, des honneurs dont il faut soutenir l'éclat;
les impôts ne seront pas diminués, les gros traite-
ments ne seront pas réduits, la garde sera peut-être
reconstituée, et tout sera pour le mieux, jusqu'à ce
qu'un nouveau Flourens, se disant depuis longtemps
républicain pur sang, profite d'un moment de défail-
lance du pouvoir et le culbute pour établir la san-
glante dictature qu'il rêve. Au milieu de la bagarre
un général hardi démontrera que lui seul peut ra-
mener les choses à bien, qu'il est temps que les mé-
chants tremblent et que les bons se rassurent, etc.;
et les honnêtes gens, frémissant de crainte, vien-
dront humblement lui tendre les mains de la France
pour qu'il ait la bonté de leur mettre les menottes.
En deux mots l'anarchie ou le régime du sabre, voilà
le cercle vicieux dans lequel nous tournons depuis
quatre-vingts ans, et dans lequel nous tournerons
tant que nous n'aurons pas la République, la Répu-
blique vraie, la République sage.
La République,- comme l'entendent les républi-
cains honnêtes, c'est-à-dire les vrais républicains, est
évidemment le gouvernement le plus moral et le plus
conforme au respect dû à la dignité humaine.
Dans les rêves de votre imagination, créez, si
c'est possible, un roi dévoué à son peuple comme
Louis XII, aimable et bon comme Henri IV, ver-
tueux comme Louis XVI ; vous n'en devrez pas
moins le supposer entouré de courtisans, qui, sous
Je prétexte de le servir, ne travailleront qu'à augmen-
ter leur crédit et à diminuer celui de leurs rivaux,
sans aucun souci de l'intérêt de la nation. Par-ci,
par-là, vous trouverez un Suger, un Sully, mais des
siècles s'écôuleront entre chacun d'eux, et vous ne
devez regarder leur apparition que comme une
exception. Le roi, dans un Etat de trente-cinq mil-
lions d'habitants, ne peut assurément pas descendre
aux détails des diverses administrations : il en délé-
guera' la direction à dos ministres, qui, pour faire
ennoblir leur famille, pour faire inscrire leur nom
dans le livre de l'histoire, pour acquérir crédit et ri-
1
— 10 —
chesses, pousseront la nation dans des voies hasar-
deuses sans s'inquiéter de l'avantage qu'elle aurait à
vivre en paix.
Il serait puéril à moi de développer cette thèse et
de l'appuyer d'exemples.
L'immoralité des courtisans est la conséquence du
pouvoir qu'ont les souverains de distribuer des fa-
veurs exceptionnelles. Une Chambre est bien là pour
donner son avis et dire non si l'intérêt du pays le
demande ; mais, comme les majorités se composent
de satisfaits, de timides et de vendus, la chambre
donne toujours un avis favorable, et ne manque pas
de dire oui si le pouvoir le demande.
Je ne descendrai pas à la peinture de ces tableaux
d'immoralités d'un autre genre, que présentent toute
les cours. Ce mélange d'officiers brillants et désoeu-
vrés, de vieux libertins, de hauts dignitaires qui
peuvent tout, de femmes qui attendent d'un regard
leur fortune ou la satisfaction de leurs penchants,
forme l'assemblage le plus hideux, et offre le spec-
tacle le plus éhonté.
Avec la République telle que je la voudrais, plus
de corruption possible, plus de ministres chargés
d'un rôle politique, plus de personnages assez puis-
sants pour dispenser les faveurs, par conséquent
plus de zèle affecté, plus d'immoralités protégées.
Je vous entends d'ici, monsieur, vous écrier à la
lecture de ces lignes : Des rêves, toujours des rêves;
l'immoralité du Directoire était pire que celle do la
Régence.
Hé ! monsieur, un peu de patience ; attendez une
lettré encore, et vous pourrez changer d'opinion..
Laissez-moi vous dire encore aujourd'hui que le
système républicain est le plus conforme et même le
seul conforme au respect qu'on doit à la dignité
humaine.
Sans m'inspirer entièrement des idées émises par
le philosophe de Genève, dans son Discours sur les
causes de l'inégalité parmi les hommes, je crois
pouvoir dire qu'un chef élu par une nation ne paraît
— 11 —
pas avoir le droit de lui imposer par avance le gou-
vernement d'un fils qui est peut-être encore à naître.
Je dis même que le peuple qui a confié à un manda-
taire l'administration de ses affaires, ne semble pas
davantage pouvoir lier la génération future envers
un prince en espérance. Ce serait faire trop bon
marché de la dignité d'une nation, que de la traiter
en propriété qu'on se transmet par. voie d'héritage
comme une métairie. Les hommes qui, par timidité
ou par méfiance de leurs propres forces, ont consenti
à devenir sujets au lieu de rester citoyens, peuvent
ne pas s'apercevoir de l'état d'infériorité et d'abaisse-
ment qu'ils subissent, mais leurs enfants se sentiront
peut être dégradés par ce marché conclu hors de leur
participation, et je doute fort qu'en bonne morale ils
soient obligés de le respecter.
Ceci ne touche qu'à un principe, respectable assu-
rément ; mais, au point de vue des intérêts maté-
riels, que n'aurait-on pas à dire? Le futur successeur
.du souverain qui, dans ses langes armoriés, est déjà
couvert de cordons, cet enfant qu'on chamarre des
insignes réservés à l'héroïsme dès qu'il peut paraître
en public, ce héros en herbe devant lequél on s'incline,
et dont les poètes chantent par avance les vertus,
peut devenir un Domilien tout aussi bien qu'un Titus.
De sorte que, à chaque succession au trône, la nation
sera assiégée par la crainte de voir surgir un affreux
despote. Les députés seront là, direz-vous. Nous
savons, monsieur, à quoi les majorités servent sous
les royautés. En un mot, par l'effet du système dy-
nastique, le bonhour ou le malheur d'une nation sont
entièrement remis aux hasards de la naissance. .
A demain, monsieur, l'explication du système de
gouvernement qui me paraît le seul possible pour
que notre tranquillité soit assurée, et pour que notre
prospérité renaisse.
Agréez, etc. Emile LAVERPILLIÈRE.
— 12 —
TROISIÈME LETTRE.
Monsieur,
Le régime républicain une fois adopté par le
peuple français, quelle forme serait-il à souhaiter
que l'Assemblée constituante lui donnât?
L'histoire nous présente beaucoup d'exemples à
suivre, mais beaucoup plus encore à éviter. Je n'irai
pas pédantesquement examiner la valeur ou les
désavantages qu'offre chacun des genres adoptés
par les peuples anciens et parles nations modernes.
J'ai hâte d'arriver à mon but, et je no veux pas me
détourner du chemin le plus court.
Une chose à désirer tout d'abord, ce serait qu'il
fût possible, tout en donnant la forme la plus sage
au régime nouveau, de supprimer ce mot de Répu-
blique qui est devenu une cause d'effroi pour les mo-
dérés. Depuis quinze jours, je n'entends que dire
autour de moi, lorsqu'on parle des sinistres événe-
ments do Paris : « Voilà ce que c'est que la Répu-
blique ! Demandez donc la République pour avoir
l'anarchie, le pillage, l'assassinat ! C'est comme en
93! C'est comme aux plus mauvais jours de 48! »
Nous serions exempts de cette petite scie dont mes
oreilles sont continuellement agacées, si la Républi-
que pouvait s'annoncer sous un autre nom. C'est
triste à dire, mais c'est vrai ; nous ne nous payons
presque que de mots en France. Nous sommes au-
jourd'hui si légers, si peu sérieux, qu'on nous ferait
avaler les pilules les plus amères eu les dorant un
peu. Nous ne ressemblons pas mal à l'enfant qui no
trouvera aucun goût à sa tartine, si on l'oblige à la
manger en la retournant.
Est-ce là la grande nation qui, dès le cinquième
siècle, s'est implantée victorieusement dans le plus
— 13 —
beau pays de l'univers ; qui, sous Charlemagne, a
dominé la moitié du monde, non-seulement par la
force des armes, mais encore par l'instruction et les
lumières ; qui n'a jamais cessé de marcher en tête
des mouvements sociaux et civilisateurs ; qui, atta-
quée par la vieille Europe tout entière,.en punition
de ses idées émancipatrices, a dissipé les troupes les
plus aguerries avec des enfants, la plupart chaussés
de sabots et armés de piques? Hélas! oui, c'est bien
la même nation, mais dégénérée, mais amollie, mais
corrompue. Elle a fait trembler toute la terre, elle a
planté partout son drapeau, elle a affronté les
glaces du Nord comme les sables brûlants de la zone
torride, et aujourd'hui elle a peur... d'un mot ! Elle
en a peur comme un enfant tremble devant l'impré-
cation d'un charretier aviné ! Un souffle, un rien
agace le système nerveux d'un malade; songeons
que la France est dans une situation analogue ;
ayons donc pour elle de la pitié, des égards. Nous
appellerons notre système préféré Confédération. .
Ah ! le pays respire ! Bon ! se diraient les gens, de
la campagne, nous n'aurons pas la République !
C'est en effet., monsieur, une confédération que je
voudrais voir établir dans notre pays ; c'est par une
confédération que le patriotisme se rajeunirait et que
le calme renaîtrait sérieusement. Je vous ai annoncé
dans ma première lettre que je ne voyais de salut
pour nous que dans une modification radicale de
notre état; c'est au système fédératif, c'est à la
décentralisation poussée jusqu'aux limites extrêmes
du possible que je faisais allusion. Oui, les monar-
chistes ont raison : la France est trop grande pour
constituer une République; il faut une main plus
puissante que celle d'un président pour maintenir
dans le respect des lois une population si considérar
ble, avec ses tendances remuantes, son inconstance
et sa passion pour les nouveautés. Si nous ne vou-
lons plus du système ruineux et corrupteur des mo-
narchies, portons donc, sans regret et sans arrière-
pensée, le scalpel dans notre organisation vieillie et
— 14 —
incapable de donner satisfaction aux besoins de
liberté qui nous assaillent et de calme qui sont in-
dispensables à notre régénération. Puisque la France
est trop grande, divisons-la en petits Etats complète-
ment indépendants l'un de l'autre sous le rapport
administratif, mais liés entre eux d'une manière
indissoluble par l'unité de législation et par la com-
position de l'armée fédérale.
Des exemples frappants de l'excellence du système
fédératif nous sont offerts par deux nations, l'une la
plus puissante, l'autre la plus petite peut-être de*
l'univers ; ce qui prouve que, dans quelque situation
que soit placé un gouvernement fédératif, sa consti-
tution lui fournit nécessairement des éléments de
prospérité. La Confédération des Etats-Unis d'Amé-
rique et la Confédération helvétique sont les modèles
que nous devons chercher à imiter. Leur système
gouvernemental est perfectible sans doute ; mais
nous pouvons l'adopter en principe sans crainte d'en-
trer dans une voie aventureuse, sauf à l'améliorer -
par les modifications que nous jugerions utiles.
Ce qui est regrettable à mon sens, dans ces doux
gouvernements, c'est le défaut d'unité dans la légis-
lation, c'est que les cantons suisses ou les Etats de
l'Union soient tellement indépendants l'un de l'autre,
que chacun d'eux se gouverne avec des lois qui peu-
vent différer totalement de celles, dû canton ou de
l'Etat voisin. Leur autonomie est évidemment trop
tranchée. Que peut-il arriver delà ? Que des sépa-
rations violentes seront tentées, comme l'Amérique
nous l'a prouvé il y a quelques années. Il serait peut-
être difficile d'amener une réforme immédiate sous
ce rapport aux Etats-Unis. Ils composent en effet
une nation qui n'a pas un siècle d'existence, et qui
s'est grossie brusquement de peuplades, quelquefois
sauvages, dont les moeurs, les coutumes et la légis-
lation pourraient ne pas se plier encore aux exigen-
ces d'une civilisation complète ; mais je m'étonne de
voir vingt-deux Suisses dans la Suisse, qui est ce-
pendant fondée et agglomérée depuis plusieurs siècles.
— 15 —
L'unité de législation, dans une confédération
telle que je la souhaite à mon pays, serait la garantie
infaillible sur laquelle se baserait l'espoir du retour
à la prospérité et au calme qui nous font tant défaut
aujourd'hui. Que chaque fraction de la nation s'ad-
ministre elle-même; que l'assemblée fédérale et le
gouvernement suprême, si je puis l'appeler ainsi,
n'aient absolument rien à voir dans le détail des ad-
ministrations confédérées; qu'aucun contrôle ne pèse
sur leurs actes, d'accord ; mais il me paraît indis-
pensable que la même constitution et les mêmes lois
politiques et civiles régissent chacun des Etats de la
confédération.
En vous avouant, monsieur, que je suis partisan
du gouvernement fédératif, j'ai lâché un grand mot.
Je ne l'aurais pas dit impunément en 93 ; j'aurais
été infailliblement signalé comme brissotin et j'aurais
subi le sort que vous savez. Aujourd'hui, malgré la
Commune de Paris, un nouveau 31 mai n'est pas
trop à craindre, et je peux dire hautement ce que je.
pense. On comprend sans peine que la Montagne ait
fait un crime aux Girondins de leurs tendances au fé-
déralisme. Il ne fallait pas moins que la France en-
tière à genoux pour satisfaire l'ambition des assassins
de Vergniaud, de Brissot et de leurs infortunés col-
lègues. Quel rôle eût joué le petit avocat d'Arras,
nommé président d'une république de trois ou quatre
cent mille habitants? C'eût été se moquer de lui
vraiment que lui offrir un poste aussi peu en rapport
avec ses capacités et ses vertus !
La centralisation de tous les pouvoirs exécutifs
dans une seule main, c'est infailliblement, avec le
caractère actuel de la nation, le despotisme, si le
chef du gouvernement est fort, et l'anarchie, s'il est
faible; c'est là ruine des finances, parce qu'on sera
toujours ébloui par ces ressources annuelles de deux
milliards et demi, qui paraissent suffire à remuer le
monde ; c'est le triomphe des ambitieux qui trouvent
tant à glaner autour d'un chef dont les mains dis-
pensent si aisément les faveurs ; c'est la déconsidé-
— 16 —
ration de la magistrature toujours accusée, à tort
je l'espère, de chercher à plaire au dieu du jour ;
c'est le règne des spéculations honteuses ; c'est la né-
cessité constante de ces armées ruineuses qui arra-
chent tant de bras à l'agriculture et à l'industrie,
c'est.... mais je n'en finirais pas si je disais tout ce.
que c'est; il vaut beaucoup mieux dire ce qu'est le
système contraire, et je le dirai tout en bâtissant
avec vous ma constitution et les lois organiques qui
en découleront.
Comment diviserons-nous la France ? Rétablirons-
nous les anciennes provinces, ou rendrons-nous in-
dépendants chacun des départements?
Je voudrais, pour que la décectralisation descendit
aussi bas qu'elle peut descendre, qu'on accordât
l'autonomie à chaque fraction de territoire assez éten-
due et assez peuplée pour renfermer l'ensemble des
administrations nécessaires à un petit Etat, mais qu'on
ne dépassât pas cette limite Il faudrait, en d'autres
termes, que ce petit Etat eût chez lui toutes les
branches d'administration indispensables à la marche
de ses affaires, qu'il ne fût obligé d'emprunter à son
voisin ni sa cour d'appel, ni son recteur d'académie,
ni son conservateur des forêts ; mais qu'il fût borné
à cela. Ainsi je ne voudrais pas qu'un Etat fût assez
étendu pour avoir deux ou trois chefs de la même
administration, parce qu'alors il lui faudrait au-
dessus d'eux un directeur général que n'auraient pas
les Etats voisins ; et ce serait une cause de supériorité
rompant l'égalité que je voudrais voir établie entre
tous les Etats. L'organisation spéciale dont je vous
parlerai au sujet de chaque branche administrative
me fait dire qu'une population moyenne de 350 mille
habitants formerait la force de chaque Etat confédéré.
Ainsi, non-seulement nous ne reviendrions pas aux
anciennes provinces, mais encore nous scinderions
les départements lés plus peuplés. Il serait à sou-
haiter qu'aucun Etat (nous continuerions à les appeler
du nom de départements) n'eût plus de 500 mille
habitants. J'en excepte naturellement celui de la Seine
— 17 —
dont les administrations seraient plus chargées de
fonctionnaires, sans être plus compliquées dans leur
organisation. Mais je scinderais celui du Nord en
trois et je prendrais dans les départements assez
peuplés du Languedoc, de la Provence et du Dau-
phiné, pour compléter ce qui manque en population
à la Corrèze, à la Lozère, aux Hautes et aux Basses-
Alpes. J'arriverais enfin à une répartition aussi égale
que possible ; et, d'après mes calculs, quatre-vingt-
douze Etats, parfaitement indépendants l'un de
l'autre sous le rapport administratif, sortiraient de
nos quatre-vingt-six départements d'aujourd'hui.
Une Confédération, composée de quatre-vingt-
douze départements indépendants, a des besoins gé-
néraux à satisfaire, dos relations internationales et
politiques à entretenir, de grands travaux publics à
exécuter, une armée à recruter dans toute l'étendue
du pays. Tous ces services seraient naturellement
confiés à un pouvoir exécutif qui obéirait aux déci-
sions législatives d'une Chambre de représentants
députés par chaque département. Nous verrons
bientôt ce que serait ce pouvoir. Je dois vous dire
par avance qu'il ne serait ni assez fort pour rêver le
despotisme, ni assez faible pour faire Graindre l'a-
narchie.
Peut-être trouverez-vous, monsieur, que mon frac-
tionnement est trop multiplié, et qu'il vaudrait mieux
revenir à l'ancienne division par provinces. Plusieurs
raisons graves me semblent militer en faveur de la
division par départements.
D'abord, pour rendre le pouvoir exécutif dans
chaque Etat confédéré moins puissant, et par consé-
quent moins capable de dominer la population et ses
députés, il est bon de ne lui conférer que l'admini-
stration d'un territoire restreint. Si un président
était donné à la Bourgogne, à la Bretagne, au Lan-
guedoc, qui comprennent jusqu'à cinq départements,
ce ne serait là qu'une demi-décentralisation. On se-
rait gouverné par un pouvoir exéxcutif trop puissant.
On ne pourrait en appocher encore que trop diffici-
lement; et le remède que je cherche à notre orga-
nisation actuelle serait insuffisant sous ce rapport.
D'un autre côté, l'inégalité du territoire des an-
ciennes provinces rendrait les unes trop influentes
comparativement aux autres. Elles seraient inégale-
ment représentées à l'assemblée fédérale ; il serait
bon, en effet, qu'elles le fussent proportionnellement
à leur population. Mais qu'arriverait-il de là? C'est
que, dans, une discussion législative oh l'intérêt dif-
férent de deux provinces serait en jeu, celle dont les
représentants seraient plus nombreux aurait natu-
rellement plus d'orateurs que l'autre à son service.
Dans notre état actuel, la variété dans le nombre
des députés de chaque département, offre beaucoup
moins d'inconvénients. La centralisation fait qu'un
député du Doubs ne représente pas seulement
son département, mais qu'il parle au nom de la
France entière. Avec mon système, il pourrait en
être ainsi dans une discussion relative à un traité de
paix ou de guerre, ou au régime colonial, ou à l'ar-
mée, mais il en serait souvent autrement à cause de
l'indépendance et de l'autonomie de chaque province.
Il faudrait donc alors que chaque province fût re-
présentée par un nombre égal de députés. Or, il
serait ridicule que la Normandie n'en eût pas plus
que la Saintonge ou le Quercy,
Un autre motif de préférence en faveur de la divi-
sion par départements, c'est que l'ancien régime,
dont la chute nous a coûté si cher, serait en quelque
sorte rappelé par la dénomination des anciennes
provinces. Quand on parle devant moi de la Bour-
gogne ou de la Lorraine, je ne peux m'empêcher de
songer à Jean-Sans-Peùr et aux Guises. Effaçons
ces vieilles images qui pèsent sur nos esprits, comme
la hèrse d'un vieux donjon pèserait sur nos épaules,
et délivrons-nous de tout ce qui peut nous rappeler
les fureurs du moyen-âge.
Je termine en disant que plus le territoire d'un
Etat indépendant sera restreint, plus seront grands
chez les citoyens le désir et la possibilité de contri-
— 19 —
bner à sa prospérité, par conséquent plus sera vif
l'esprit de patriotisme. Comparez, sous ce rapport,
la Grèce ancienne, divisée en un grand nombre de
petites républiques, avec la Perse qui, malgré son
immensité, a fini par succomber sous les coups de sa
rivale. L'esprit de patriotisme sera non seulement
plus vif, mais encore évidemment plus éclairé. Tout
le monde connaîtra le candidat qui se présenteau
choix de ses concitoyens ; personne ne votera en
aveugle ; on sera édifié sur ses antécédents, sur ses
vertus privées, comme sur ses capacités politiques.
Tous ces motifs m font préférer la division par
départements, autant que possible égaux en popula-
tion et en territoire.
A demain, monsieur, des explications plus dé-
taillées sur l'organisation de mon système.
Agréez, etc. Emile LAVERPILLIÈRE.
QUATRIÈME LETTRE.
Monsieur,
Les pieds sur mes chenets et la plume à la main,
j'ai divisé la France en quatre-vingt-douze départe-
ments jouissant chacun du droit de s'administrer
sans contrôle, de se choisir un chef du pouvoir exé-
cutif et des représentants à l'assemblée départe-
mentale. Chaque département est donc un Etat par-
faitement indépendant et ne relevant que de lui-
même au point de vue de son administration parti-
culière, mais retenu dans la confédération française
par des liens qu'il ne lui est pas permis de briser.
Qu'on ne dise pas qu'un système pareil disloque-
rait la France, car un département ne serait pas plus
libre qu'aujourd'hui de cesser d'être Français et en
— 20 —
aurait même, beaucoup moins qu'aujourd'hui la pos-
sibilité. En effet, par qui des tentatives séparatistes
pourraient-elles être faites ? Par l'écume de la popu-
lation, avide de nouveautés dont elle espère des
changements favorables à ses mauvaises passions.
Elle s'entasse dans les grands centres, où elle s'agite
sous de coupables impulsions, et où elle menace
perpétuellement la patrie d'un effroyable cataclysme.
Pourquoi Paris, Lyon, Marseille, Toulouse reçoivent-
ils ces gens mal famés, mal intentionnés, oisifs, dé-
bauchés, qui se jettent sur la société comme des
bêtes furieuses? Hé ! monsieur, par une raison
bien simple, c'est que partout en France ils sont
chez eux. Si Paris ne renfermait dans son sein que
les révolutionnaires parisiens, soyez assuré qu'on ne
les compterait pas par. centaines de mille. Or, si le
système fédératif qui m'a séduif existait, Paris dirait
à tous ces étrangers à la figure sinistre, à l'allure
audacieuse : « Ici, vous n'êtes pas chez vous; vous
êtes bien citoyens de la confédération française,
mais, comme j'ai le droit do m'administrer moi-
même, j'ai décidé que je refuserai l'hospitalité aux
habitants des autres départements dont la présence
ici n'est justifiée par aucune raison sérieuse ou
avouable ; en conséquence je vous donne douze
heures pour reprendre la route de votre pays, sous
peine d'être arrêté, jugé et condamné pour résistance
à la loi, puis expulsé après votre peine subie. »
N'obtiendrait-on que ce résultat avec mon système,
je dis que ce serait beaucoup. Il est vrai que la pré-
fecture de police a pris, dans les derniers temps de
l'empire, quelques mesures propres, en apparence,
à prévenir la réunion de ces gens dangereux. Il
fallait à un provincial qui venait chercher de l'ou-
vrage à Paris un certificat de son maire constatant
qu'il y avait une position toute trouvée. Mais plus le
sujet était dangereux, plus vite était donné le certi-
ficat, car le maire était heureux de débarrasser sa
commune d'un homme de cette espèce. J'ai vu cela;
vous pouvez me croire. Que signifiaient donc ces at-
— 21 —
testations? Absolument rien. Le département indé-
pendant de la Seine ne gérait plus lié par un carré
de papier certifiant vrai un fait faux; ne relevant
que de lui-même, il pourrait prendre toutes les me-
sures propres à garantir le maintien de l'ordre ; et il
expulserait un Limousin, un Provençal ou un Fla-
mand dont la présence serait un danger, comme il
expulserait un Italien, un Espagnol ou un Anglais se
trouvant en état de suspicion.
Paris, Marseille et d'autres localités viennent de
tenter de se séparer violemment du pouvoir élu par
le suffrage universel, c'est-à-dire de la France, et
nous n'en avons pas encore fini avec la première de
ces villes. On ne pourrait pas dire que c'est le fédé-
ralisme qui cause ces tentatives de séparation. Je vais
plus loin, je dis que le fédéralisme les empêcherait ;
je dis que les départements, heureux do s'administrer
eux-mêmes et jouissant en même temps des avan-
tagés généraux réservés à toute la confédération,
prendraient chacun chez eux les mesures nécessaires
au maintien des choses en cet état ; je dis enfin que
l'ère des émeutes et par suite des révolutions aurait
fait son temps.
Je maintiendrais l'existence des communes et des
cantons avec leurs délimitations actuelles, mais en
renversant complètement leur organisation admi-
nistrative.
C'est en donnant une liberté aussi étendue que le
comporte la raison, que vous ferez une nation, sage,
sérieuse et expérimentée. Si vous la maintenez per-
pétuellement en tutelle, elle ne sera jamais capable
de faire elle-même ses affaires. Les divers gouver-
nements qui, depuis le dévergondage révolution-
naire, se sont succédé en France, ont continuel-
lement entravé la liberté d'action des communes. Ils
ont eu peur des franchises municipales ; ils ont tel-
lement tremblé devant les éventualités de révolution,
que l'ombre d'une indépendance troublait leur som-
meil.
Il faut envisager la liberté sous le rapport poli-
— 23 —
tique et sous le rapport administratif. La liberté po-
litique ne peut pas exister sans restriction, parce
qu'elle dégénérerait immédiatement en licence;
parce que la propriété, la famille, la religion, tout
ce que la société a de plus précieux et de plus sacré
serait continuellement battu en brèche par les Assy
de toutes les époques ; parce qu'enfin la liberté est
indéfinie dans son essence, et que, sous prétexte d'en
obtenir une plus grande somme, on chercherait à
briser tous les freins et tous les principes. Mais, en
parlant des communes, je rie fais allusion qu'à la
liberté administrative. Or, quel abus est-il possible
d'en faire contre les intérêts moraux de la société ?
Les actes purement municipaux ne devant jamais
revêtir le caractère politique, les passions mauvaises
n'y trouveront aucun encouragement. L'adminis-
tration est remise aux mains de quelques citoyens
formant l'élite de la population. Craignez-vous qu'ils
disssipent les ressources communales? Rendez-les
donc alors personnellement et solidairement respon-
sables de leur gestion, et vous les verrez jaloux de
remplir leur mission d'une manière irréprochable,
tant à cause de la conservation de leurs intérêts par-
ticuliers, que par conscience.
Dans des conditions pareilles, quel conseil mu-
nicipal serait en effet assez insensé et assez ennemi
de lui-même pour ne pas agir avec prudence? Au
surplus, s'il juge utile de faire emploi des recettes
extraordinaires, ou d'engager les ressources à venir
de la commune, obligez-le à soumettre sa délibération
à l'approbation de ses mandants, au moyen d'une
enquête de commodo qui n'est autre chose qu'un
plébiscite. On aurait une idée bien fausse do la ca-
pacité des habitants de la campagne en matière de
finances, si l'on supposait qu'ils laisseront dévorer
leurs ressources sans protester, cela leur étant pos-
sible. Je voudrais de plus que toutes les délibérations,
même celles relatives aux objets les plus minimes,
fussent rendues publiques, et que les citoyens pussent
aller, quand bon leur semble, en prendre connais-
— 23 -
sance et même copie. Les administrations munici-
pales devraient habiter un palais de verre, si je puis
employer cette figure, c'est-à-dire que tous les ci-
toyens devraient avoir en tout temps la possibilité de
voir et de contrôler. Cette faculté serait plus efficace,
j'en suis certain, que la prétendue protection des ad-
ministrations supérieures.
Les communes sont, d'après la loi existante, sous
la tutelle du préfet. Mais à quoi sert cette tutelle? A
faire entasser paperasses sur paperasses, à ralentir
la marche des affaires, à éterniser les solutions les
plus simples, d'accord; mais à protéger? Non,
Qu'une commune ait besoin d'un aqueduc ou d'un
mur de cimetière, dont la dépense devra s'élever
seulement à douze ou quinze cents francs ; ne lui
faudra-t-il pas passer par une filière de formalités à
dégoûter la meilleure volonté du monde? On em-
ploiera six mois à s'assurer que la dépense votée ne
dépasse pas le chiffre disponible des recettes ordi-
naires. Travail énorme ! On approuve enfin, et la
commune va faire commencer les travaux. Je la sup-
pose intéressée à les faire exécuter en régie ; mais
elle ne le pourra pas; il lui faut un devis d'archi-
tecte, une adjudication publique, un entrepreneur.
L'architecte qui a pour cinq cent mille francs de tra-
vaux à suivre dans son année s'inquiétera fort peu de
ce pauvre aqueduc ou de ce misérable mur ; il met-
tra une fois par hasard les pieds dans le chantier et
recevra de confiance les travaux exécutés hors de sa
surveillance. L'entrepreneur, qui a fait un rabais
notable pour obtenir l'adjudication, voudra se dé-
dommager par l'emploi des matériaux : ils seront de
mauvaise qualité, mais il espère bien les voir se
maintenir au moins dix ans avec bonne apparence ;
et voilà que, peu de temps après le terme de sa ga-
rantie expiré, le travail s'écroule en tout ou en
partie..
Voyons, monsieur, est-ce que j'invente ? Est-ce
que même j'exagère? Qui oserait me démentir? qui
oserait nier, qu'après une douzaine d'années d'exis-
— 24 —
tence, beaucoup de maisons communes sont lézar-
dées, que les menuiseries ont travaillé, que les cré-
pissages se détériorent, que les plâtreries tombent?
Telle est, pour les communes, l'efficacité de la pro-
tection préfectorale ?
Je ne parle, monsieur, que des travaux publics,
parce que je ne veux pas donner trop d'extension à
notre correspondance ; mais, dans toutes les espèces
de relations établies par la loi entre la préfecture et
les communes , vous trouverez la même superfluité
de formes, d'exigences, de lenteurs, et en même
temps la même absence de garanties.
Laissez donc la commune maîtresse de ses actes.
Si sa pompe a besoin de réparations, ou si un aque-
duc obstrué a besoin d'être curé, ne l'obligez pas,
pour pourvoir à ces nécessités peut-être urgentes, à
en demander humblement la permission par l'inter-
médiaire d'un sous-préfet qui gardera une semaine
la délibération avant de l'adresser à la préfecture,
cette délibération sera reçue par un chef de division
qui, à son tour, la mettra quinze jours en réserve
dans un carton ; enfin, au bout d'un petit mois, le
préfet dira : Je permets ou je ne permets pas. N'est-
ce pas le comble du ridicule et l'amour des paperas-
ses poussé jusqu'aux dernières limites? Que la com-
mune fasse donc elle-même ses affaires; elles mar-
cheront plus promptement, c'est évident, et plus sû-
rement, je le crois. Au fait, ceux qui la dirigent ne
sont pas des idiots, et ils n'ont pas des problèmes
sociaux bien profonds à résoudre.
Ma prochaine lettre vous dira, monsieur, ce que je
pense de l'institution des maires et de l'exercice du
pouvoir exécutif dans la commune.
Agréez, etc. Emile LAVERPILLÈRE.
- 25 —
CINQUIÈME LETTRE.
Monsieur,
Je vous ai annoncé que, pour pouvoir arriver à
notre régénération, il faudrait avoir le courage de
faire table rase du passé et n'avoir que l'avenir de-
vant les yeux.
Ne vous épouvantez donc pas des bouleversements
tout pacifiques que je voudrais, voir opérer dans notre
situation. Ils n'ont rien d'effrayant pour la société.
Je me demande avant tout si l'institution des mai-
res ne devrait pas complètement disparaître. Qu'est-
ce qu'un maire? que devrait-il être? Un maire de-
vrait être uniquement l'homme de ses concitoyens,
et son rôle devrait se borner à exécuter les décisions
de leurs représentants. Au lieu de cela, un maire est
revêtu simultanément du caractère d'officier muni-
cipal et du caractère de fonctionnaire public. Il pré-
side le conseil municipal ; sa voix y est naturellement
écoutée et souvent dominatrice. Je devrais dire que
dans moitié des communes, le maire c'est le conseil.
En même temps qu'il est le conseil municipal, il est
chargé de faire exécuter les décisions de ce conseil,
qui sont les siennes propres et ordinairement con-
formes aux désirs du préfet.
Il résulte de cette situation complexe : d'abord
que, le maire faisant les affaires de l'Etat en même
temps que celles de la commune, et se trouvant sous
la dépendance du préfet qui est son tuteur et qui a le
droit de lui donner des ordres , cet officier se verra
dans un cruel embarras lorsque les intérêts politi-
ques de l'administration supérieure seront en oppo-
sition avec les intérêts moraux ou matériels de ses
concitoyens. La difficulté est grande de faire de l'har-
monie avec des tons discordants. L'officier munici-
2 .
- 26 —
pal n'aura qu'une chose honorable à faire, c'est de
donner sa démission. S'il cède aux désirs du préfet,
ce sera un lâche; s'il y résiste, en supposant qu'il ne
soit pas suspendu, il placera sa commune dans une
situation de défaveur dont elle ne tardera pas à res-
sentir les funestes effets. Il résulte ensuite de la si-
tuation du maire qu'il réunit en sa personne tout ou
partie du pouvoir législatif et le pouvoir exécutif tout
entier, ce qui est reconnu comme une monstruosité
politique. La séparation de ces deux pouvoirs, au
temps où nous vivons, est une nécessité égale à celle
d'une chambre élective. Les inconvénients' sont pal-
pables. Le maire, grâce à son influence, pourra ne
faire prendre au conseil que des décisions dont l'exé-
cution lui sera agréable. Un maire sur mille serait-il
capable de ce genre de tyrannie, ce serait assez pour
qu'on reconnût l'institution entachée d'un vice qu'il
faut faire disparaître à tout prix.
Descendons à certains actes dont vous trouverez
peut-être le détail mesquin, mais qui n'en blessent
pas moins de grands principes, et dans lesquels la
faiblesse humaine laisse malheureusement sa trace.
Est-il possible que l'administration des maires
soit toujours équitable? Hélas, non ! La justice est
représentée allégoriquement avec un bandeau sur
les yeux ; mais le maire place ailleurs son écharpe,
ce qui lui permet de voir que telle blessure peut
blesser les intérêts de son voisin, de son ami, de son
fermier, de son créancier, qui deviendra peut-être
exigeant, ou de son débiteur qui n'a rien à perdre
pour rester solvable ; elle peut compromettre sa po-
pularité, lui susciter des opposants et faire manquer,
aux élections prochaines, sa rentrée au conseil. Elle
est bonne et utile cependant, et , comme ce
maire est un fort brave homme, il a mis résolument
ses lunettes, il a pris la plume et va commencer son
arrêté. Mais il a une femme, un fils, un gendre :A[
serait peut-être bon, se dit-il, que je consultasse ma
famille. Il s'interrompt et remet au lendemain.
Après le repas du soir,, il se hasarde à parler de son
— 27 —
projet, et voilà que les objections lui pleuvent de tous
côtés: « Vous seriez bien... bon, lui dit-on, de com-
promettre vos intérêts, ou ceux, de Pierre, ou ceux
de Paul, pour faire plaisir à un las de manants qui
ne vous en auront aucune reconnaissance ; quand
vos amis vous auront tourné le dos, ce n'est pas le
reste de la commune qui vous en dédommagera...»
On fait si bien que l'arrêté n'est pas pris et : qu'un
état de choses, peut-être fâcheux, ne sera pas modifié.
C'est ainsi que des dépôts de voilures, des amoncel-
lements de déblais, des écoulements de purin sur la
voie publique sont tolérés chaque jour, au préjudice
de la sûreté et de la salubrité du village.. Si le maire
les faisait disparaître, ce serait un tyran ; aussi les
tolérera-t-il par peur et par faiblesse. Mais, un cer-
tain soir, voilà qu'un habitant de la commune, ren-
trant chez lui, se heurte violemment contre le timon
d'une voiture déposée là à son insu ; il en résulte une
lésion intérieure qui, dans quelques jours, le fait
passer de vie à trépas. Alors le magistrat municipal,
qui a voulu s'épargner des reproches de despotisme,
se voit de tous côtés traiter dé roi-soliveau. « Ah !
si j'eusse été maire, disent les administrés, ce ne
serait pas arrivé ; j'aurais pris une mesure sévère,
j'airais dressé procès-verbal, j'aurais...j'aurais..."
J'ai les mêmes observations à faire, relativement
au rôle que jouent les maires de chefs-lieux de
canton au tribunal de simple police. Ils remplissent
l'officice du ministère public, dans les localités qui
manquent d'un commissaire de police ; c'est-à-dire
qu'ils ne remplissent généralement que les bras de
leur fauteuil, et que, attendu leur silence, le juge de
paix ne peut s'inspirer que de lui-même.
J'aurai souvent occasion de dire, dans le cours de
notre correspondance, qu'il faut éviter, autant que
possible, de placer l'homme entre son devoir oison
intérêt. Eloignons de lui les tentations de sacrifier
le premier au second ; c'est la manière la plus sûre
de le rendre juste. Réformons donc l'institution des
maires qui, sous ce rapport, pèche évidemment
— 28 —
Trop souvent, hélas ! incapacité, plus souvent encore
faiblesse, voilà ce que nous offre cette création qui,
théoriquement, peut être trouvée belle, mais qui, dans
la pratique, me paraît inacceptable.
Par qui remplacerons-nous les maires? Par des
hommes capables et instruits, dont le rôle sera simple
et non complexe, et dont la position sera dégagée de
toute influence dangereuse. Dans de pareilles condi-
tions, on ne peut pas donner à chaque commune son
chef dé pouvoir exécutif. On en nommera un par
canton ; ce sera en quelque sorte le préfet de ce can-
ton, non pas un préfet tuteur, mais un préfet simple-
ment administrateur, dont la mission consistera à
faire exécuter les décisions municipales de chaque
commune, à surveiller ses intérêts, à correspondre
avec le pouvoir exécutif départemental, à diriger la
police judiciaire, à poursuivre la répression des con-
traventions et dés délits devant le tribunal cantonal
dont nous aurons bientôt à parler, enfin à faire tout
ce que les circonstances ordinaires et extraordinaires
demanderont pour les besoins matériels et moraux
de la société. Il prendra le titre d'administrateur qui
concorde parfaitement avec ses fonctions. Il aura,
dans chaque commune, l'instituteur pour correspon-
dant, et sera hiérarchiquement au-dessus de toutes
les administrations cantonales, mais au-dessous de
chacun des conseils municipaux dont il devra faire
exécuter les ordres et dont il ne sera que le manda-
taire salarié.
Les conseils municipaux ne représenteraient donc
plus uniquement que le pouvoir législatif. Ils se nom-
meraient un président et des vice-présidents dont
le nombre, comme celui des adjoints d'aujourd'hui,
varierait suivant l'importance des localités. Le prési-
dent remettrait à l'instituteur correspondant les déci-
sions de l'assemblée, décisions sans contrôle, qui
seraient exécutées à la diligence de l'administrateur,
sans que le conseil ait à s'en préoccuper en quoi que
ce soit.
Une seule des attributions des anciens maires doit
— 29 -
rester entre les mains du président du conseil, à
cause de l'urgence qu'elle réclame dans son exécu-
tion : c'est celle d'officier de l'état civil. Comme cette
attribution, malgré son excessive importance, ne con-
siste qu'en une constatation, elle n'offre pas le ca-
ractère habituel des actes du pouvoir exécutif; en
conséquence elle peut, elle doit même rester entre
les mains du pouvoir législatif : c'est un hommage
rendu à l'assemblée primitive issue du suffrage uni-
versel direct, et qui sera, comme nous le.verrons, le
noyau de toutes les autres. En cas d'urgence résul-
tant de circonstances exceptionnelles, telles que
tumulte, émeute, troubles ou accidents quelconques,
le pouvoir exécutif, en cas d'absence ou d'éloigne-
ment de son titulaire, est de droit remis entre les
mains du président du conseil, qui prendra les me-
sures qu'il jugera utiles, en attendant la présence de,
l'administrateur. En dehors même de circonstances
exceptionnelles, le président devra toujours donner
un ordre pressant, et à plus forte raison devra-t-il
fournir l'interprétation doutouse d'une décision du
conseil qu'un fonctionnaire communal craindrait
d'exécuter sans l'avis de l'administrateur.
Le maire a aujourd'hui des relations quotidiennes
avec la police de la commune, qui est le plus ordi-
nairement personnifiée par le garde champêtre.
Pour n'être pas aussi fréquentes dans les communes
éloignées du chef-lieu, les relations du garde, avec
l'administrateur peuvent être tout aussi fructueuses.
Il n'est pas nécessaire qu'il voie son chef immédiat
tous les jours ; il suffit que son zèle soit tenu inces-
samment en éveil par la crainte de le voir arriver
d'un moment à l'autre. J'obligerais en effet l'admi-
nistrateur à des visites fréquentes, mais irrégulières,
dans toutes les communes dont les intérêts lui sont
confiés. Si son administration est trop chargée,
qu'on lui donne un substitut qui le secondera, et
fera, sous sa direction, une sorte de stage, en atten-
dant que son droit à l'avancement l'appelle lui-même
aux fonctions d'administrateur. La surveillance des
— 30 —
gardes champêtres de la part de fonctionnaires qui
leur sont inconnus, et qui n'ont avec eux aucune
attache en dehors de l'administration, serait, avouez
le, bien autrement sérieuse et efficace que celle du
maire.
Le garde est ordinairement peu à son aise ; nous
pouvons encore le supposer chef d'une nombreuse
famille : il attend donc de son trimestre un aide in-
dispensable aux besoins de sa maison ; mais il est
souvent l'ami d'enfance de son maire qui, vu leur
ancienne camaderie, ne pourrait pas prendre sur lui
de lui enlever ses fonctions; aussi le subordonné n'en
prendra-t-il qu'à son aise, et, s'il est menuisier ou
tisserand, il poussera le rabot ou la navette sans
trop s'inquiéter si les récoltes de Jacques sont frois-
sées ou si les fruits de Jean sont pillés. Tout serait
changé avec la surveillance directe de l'adminis-
trateur qui apporterait au tant de fermeté que d'équité
dans ses rapports avec cette sorte d'agents.
L'administrateur cantonal serait nommé, par le
pouvoir exécutif départemental. Je ne voudrais pas
d'élections pour les fonctions publiques. Les citoyens
peuvent être éclairés sur les intentions d'un législateur
à qui l'on demande surtout du bon sens et du pa-
triotisme ; mais je regarde comme impossible qu'ils
le soient complètement sur les capacités d'un ma-
gistrat. Lui-même, à le supposer apte sous tous les
rapports à remplir ses fonctions, ne m'offrirait pas
des garanties suffisantes d'indépendance. Pourra-t-il
prendre résolument une mesure administrative ou
diriger une poursuite judiciaire contre les citoyens à
qui il doit le succès de son élection? Au surplus, les
règles que je voudrais voir établir pour l'avancement
dans les fonctions publiques ne pourraient, en aucune
façon, concorder avec le système électif.
Quoique l'administrateur se trouve placé au-dessus
de tous les fonctionnaires cantonaux et communaux,
il n'en nommerait aucun lui-même. Tous le seraient
par le pouvoir exécutif départemental ; seulement les
fonctionnaires de la commune le seraient sur sa pré-
- 31 —
sentation, et les autres sur celle de leurs inspecteurs
ou directeurs résidant au chef-lieu de département.
le viens de vous parler des pouvoirs législatif et
exécutif dans les communes; avant d'arriver aux
pouvoirs qui leur correspondent au chef-lieu de dé-
parlement, ocoupons-nous du canton à qui nous
allons créer une existence administrative qui, au-
jourd'hui, n'existe pas pour lui. Ce sera l'objet de
ma première lettre.
Agréez, etc. Emile LAVERPILLÊRE.
SIXIÈME LETTRE.
Monsieur,
Le canton n'a aujourd'hui ni existence politique,,
ni existence administrative ; il n'est rien autre chose
que l'agglomération d'un certain nombre de com-
munes qui se réunissent pour nommer, un reprér-
sentant au conseil général, un autre au conseil d'ar-
rondissement, et qui possèdent en commun une jus-,
lice de paix, un agent voyer cantonal et quelquefois;
un garde général des forêts. Le canton est un nom,
par lequel on désigne cette agglomération,, mais ce
n'est pas un être réel ; il n'a pas, à vrai dire, d'exis-
tence propre.
Je voudrais que le canton fût doté de cette exis-
tence, comme la commune ; je voudrais qu'il eût son
pouvoir législatif, son budget, sa caisse, ses impôts,
ses fonctionnaires C'est en faisant descendre ainsi
l'administration centrale jusqu'aux limites du pos-
sible, qu'on arrivera à la véritable décentralisation*
C'est indiscutable. Non-seulement le canton devrait
avoir une existence propre, mais, allant beaucoup.:
plus loin, je dis que l'existence administrative de-
- 32 —
vrait s'arrêter à lui, Le pouvoir exécutif départe-
mental, au point de vue administratif, ne devrait
être que la concentration et la surveillance person-
nifiées des intérêts des divers cantons. La direction
politique seule,lui appartiendrait en propre et en
entier.
Jugez, monsieur, de la facilité de contrôle et de la
simplification des affaires administratives, si elles
s'exerçaient toutes dans le canton, si, au-dessus des
fonctionnaires cantonaux, il n'y avait que de hauts
surveillants, si les impôts ne se percevaient que par-
le canton qui, faisant toutes lesrecettes, sauf les ex-
ceptions dont je parlerai, ferait naturellement toutes
les dépenses. Je soutiens qu'avec cette organisation
le peuple des campagnes, étant à portée de tout voir,
de tout apprécier, de palper, si je puis m'exprimer
ainsi, tous les détails de l'administration, deviendrait
éclairé, expérimenté, sérieux, et qu'il s'attacherait
de la manière la plus tenace au petit Etat qu'il habi-
terait. Comment supposer qu'il permettrait à des
perturbateurs de l'ordre public de toucher à des
institutions aussi précieuses? Ce peuple, si primitif
en fait d'affaires publiques, et cependant si intéres-
sant, puisque la nation lui doit sa nourriture et son
armée, c'est-à-dire la vie et ce qui la conserve, ce
peuple peut-il attacher de l'importance à ce qui se
passe au-dessus de lui? Il lui faudrait dix ans pour
comprendre seulement le jeu de tous ces rouages
administratifs, inutiles quand ils ne sont pas dange-
reux, qui compliquent les affaires, retardent leur so-
lution, accrochent un écu à droite-, un écu à gauche,
ne profilent ni à la moralité, ni au bonheur des ci-
toyens, et ne servent trop souvent qu'à placer les
créatures du pouvoir ou à masquer des dilapidations.
L'habitant de la campagne qui a besoin de parler
au préfet attendra toute une journée son tour d'au-
dience. Pendant ce temps-là, il voit tourbillonner
autour de lui un nombreux personnel administratif
qui se remue, qui s'agite, qui se trémousse, qui
griffonne des paperasses, qui touche de bons ap-
— 33 -
pointements, et il se demande tout ébahi à quoi peut
servir ce peuple d'employés ; mais il s'y perd, l'in-
telligence de tout ce remue-ménage est au-dessus de
sa portée ; et, comme le chat de Elorian, il retourne
aux souris : en effet la nuit est venue, et il lui faut
reprendre la route de son village. Cet homme, qui
n'a pu obtenir d'entrer dans le cabinet du préfet ob-
sédé de hauts solliciteurs, paie cependant son con-
tingent dans les traitements de tous ces beaux mes-
sieurs, dans l'entretien du petit palais qu'habite le
premier magistrat du département, dans les dépen-
ses relativement effroyables des choses inutiles que
réclame l'organisation actuelle. Pourquoi ne dirais-
je pas que le pain, les légumes, la volaille qui pa-
raissent sur la table de tous ces fonctionnaires, c'est
lui, avec ses sueurs, qui les a procurés? Pourquoi
ne dirais-je pas qu'une armée protège le pays et que
son fils en fait partie? Hé bien ! s'il a une demande
juste et modeste à faire au préfet, il reviendra dix
fois avant d'être entendu.
Vous comprendriez mal ma pensée, monsieur, si
vous m'accusiez de plaider ces causes dont on a tant
abusé, en en exagérant la défense, et si vous sup-
posiez que mon but est d'exciter le faible et le déshé-
rite contrôle fort et le riche. Non, monsieur, il est
tout autre , mais, en le poursuivant, je me heurte
malheureusement contre des faits dont l'exposé
pourrait vous conduire à vous méprendre sur mes
intentions. Je constate les vices de la centrali-
sation, et j'y cherche un remède que je trouve sans
effort dans la décomposition des fonctions adminis-
tratives. Je ne demande pas des réformes qui doivent
entraîner un bouleversement social; je n'attaque ni
le principe d'autorité, ni la propriété : je. propose
une réorganisation pacifique qui amènerait, sans se-
cousse, toute la promptitude désirable dans l'expé-
dition des affaires. Elle forait plus (ceci est de la plus
haute importance) : elle moraliserait, si j'ose le dire;
la marche des administrations, dont les chefs pa-
raissent injustes, parce qu'il leur est impossible de
8*
— 34 -
se mettre en communication avec tous les citoyens
en particulier, et que la vérification de leurs actes
échappe nécessairement au public.
Avec l'organisation cantonale, tout se passerait
autrement, puisqu'une moyenne de dix mille habi-
bitants serait administrée en dernier ressort par des
fonctionnaires pouvant être en relations fréquentes
avec chaque habitant.
Dans les villes formant aujourd'hui plusieurs
cantons, je souhaiterais que ces cantons fussent tous
réunis en un seul. Je n'en excepterais pas même
Paris avec deux millions d'habitants. La discus-
sion qui vient d'avoir lieu à la Chambre, au sujet de
l'amendement Raudot, a démontré surabondamment
qu'il faut une unité parfaite dans une même enceinte
On donnera à l'adminstrateur autant de substitus
et de chefs de bureaux que l'importance de ses fonc-
tions le demandera: mais je ne voudrais qu'un seul
pouvoir législatif et un seul pouvoir exécutif dans la
même ville. La division par arrondissement; rendue
nécessaire par l'immensité de Paris, ne rompt en
rien l'unité des pouvoirs. Paris devrait former à lui
seul le département de la Seine. L'assemblée muni-
cipale serait donc en même temps l'assemblée can-
tontale et l'assemblée départementale. Eh bien! que
chaque arrondissement forme une circonscription
électorale, et qu'il nomme trois représentants, qui
seront chargés de l'état civil, comme l'étaient les
maires et adjoints du temps de l'empire. Leur mission
aurait l'apparence complexe, et n'en serait pas moins
simple, puisque Paris formerait une commune, un
canton et un département tout à la fois.
Vous voyez, monsieur, grandir énormément les
fonctions de l'administrateur par cette organisation
nouvelle du canton, érigé en être, réel comme la
commune. Nous le voyons demeurant non seule-
ment l'agent exécutif de chacune des communes
mais aussi celui de leur réunion vivifiée sous le nom
de canton. Donnez-lui, avec son substitut, un secré-
taire, deux si l'importance du canton le demande ;

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