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Les Grandes Folies de mon temps. L'épi de blé et l'épi de diamants, dédié à Paris millionnaire, par Jules de Saint-Félix (Félix d'Amoreux)

De
107 pages
Dubuisson et Cie (Paris). 1871. In-12.
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LES GRANDES FOLIES DE MON TEMPS
L'ÉPI DE BLÉ
ET
L'EPI DE DIAMANTS
DÉDIÉ
A PARIS MILLIONNAIRE
PAR
JULES DE SAINT-FÉLIX
PARIS
LlBliAXHIE DE DUBUISSO N & Cie
5, RUE COQ- HERON, 3
1871
LES GRANDES FOLIES DE MON TEMPS
L'EPI DE BLÉ
ET
L'EPI DE DIAMANTS
DÉDIÉ
A PARIS MILLIONNAIRE
PAR
JULES DE SAINT-FÉLIX
PARIS
LIBRAIRIE DE DUBUISSON & Cie
5, RUE COQ-HÉRON, 5
1871
Paris. — top. da Dubuisson et C°, rue Coq-Héron, 5.
AVANT-PROPOS
Cet ouvrage était écrit dès l'année 1869.
L'auteur était loin de prévoir alors l'enva-
hissement de la France par l'armée alle-
mande et la domination terroriste de la
Commune. Qui aurait prédit nos désastres,
à cette époque, eut passé pour un esprit
frappé d'insanité ou pour un initié trop
bien informé.
La France, en 1869, était encore en
4 AVANT-PROPOS
pleine jouissance d'une prospérité maté-
rielle qui paraissait devoir être de longue
durée, mais qui, à certains points de vue,
présentait quelques prodromes inquié-
tants.
Diverses circonstances indépendantes
de la volonté de l'auteur empêchèrent ce
livre de paraître. Il le donne au public
aujourd'hui tel qu'il était écrit il y a deux
ans, c'est-à-dire avec ce caractère d'indé-
pendance et cette bonne foi dont tout
écrivain honorable a le droit d'être fier.
Si l'auteur de ce livre a jugé sévèrement
la société de son temps, et s'il a mis de
l'énergie à révéler quelques bonnes vé-
rités, il ne cessera de s'en féliciter, heu-
reux de l'approbation des honnêtes gens
et des esprits clairvoyants dont le nombre
AVANT-PROPOS 5
est plus grand qu'on ne pense dans le beau
pays de France.'
Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Croyez-
vous que ce que j'écrivais à la fin de l'an-
née 1869 sur la société contemporaine
n'est pas resté vrai, après les terribles
événements que nous avons traversés?
Croyez-vous que la classe riche se soit
transformée ou seulement modifiée? Non,
vous ne le croyez pas. Prenez dix million-
naires au hasard. Quel est celui des dix qui
s'est dit : A dater d'aujourd'hui, par pa-
triotisme ou par esprit de charité, je sa-
crifie mon superflu?
Je vous défie de citer le nom de ce mil-
6 AVANT-PROPOS
lionnaire. Si vous l'avez trouvé, que ce
nom soit béni et proclamé dans toutes les
feuilles publiques.
Sinon, je continuerai à écrire mon livre.
INTRODUCTION
Que l'épi de diamants se souvienne
qu'il doit son origine à l'épi de blé.
Il est beau d'être la richesse; mais
il est plus beau d'avoir été le travail.
Que l'épi de diamants se souvienne
donc d'honorer et de justifier son
origine en répandant autour de lui
abondamment les bienfaits 49 l'opu-
lence.
La configuration géographique de la
France est un hexagone, touchant à la mer
par trois côtés, ayant sur les autres points
d'énormes chaînes de montagnes pour li-
mites.
La France, qui occupe sur le globe une
surface de près de trente mille lieues car-
rées, a toutes les températures moyennes,
8 INTRODUCTION
par conséquent tous les produits agricoles
dans ses zones diverses. Elle a toutes les
richesses, depuis l'épi de blé jusqu'à l'épi
de diamants ; elle a la supériorité dans tous
les arts ; elle a, à un degré éminent, l'intel-
ligence de toutes les industries.
Elle possède près de soixante millions
d'hectares de terrains sur lesquels près de
six millions d'hectares sont encore en fri-
che et peuvent être mis en culture. Elle a
pour revenu un budget s'élevant à deux
milliards de francs et dont la perception
s'opère régulièrement par l'administration
du trésor public. Elle peut armer près de
six cent mille hommes en temps de paix ;
elle peut armer facilement douze cent
mille soldats le lendemain d'une déclara-
tion de guerre.
Après une révolution sociale terrible ;
après dix-sept années de lutte héroïque
avec l'Europe, de victoires et de puissance
inouïe ; après quinze années d'une restau-
ration ou plutôt d'un vain retour vers le
passé ; après dix-huit années d'un régime
INTRODUCTION 9
paisible mais manquant de gloire; après
une tentative de république tombant fatale-
ment dans la confusion ; après les malheurs
et les folies de l'Empire ; voilà la France
encore debout, plus fière, plus féconde,
plus belle, et, malgré ses malheurs, plus
glorieuse que jamais.
L'histoire de ses variations depuis quatre-
vingts ans serait certainement un des livres
les plus curieux ; un livre philosophique,
moral et même pittoresque au suprême de-
gré. Mais un pareil livre n'est pas notre
but. D'autres l'écriront avec succès, car ils
l'écriront avec l'impartialité que donne le
lointain des événements.
Ce que nous voulons tenter de démontrer
aujourd'hui c'est que, au milieu de tant d'é-
léments de puissance et de prospérité, une
sorte de malaise moral s'est manifestée dans
la généralité des esprits et qu'un sourd dé-
couragement, une inquiétude vague gagnent
les coeurs à notre insu même. Etrange !
étrange ! répéterait Hamlet.
A une autre époque de paix générale
1.
10 INTRODUCTION
(1864), comme la nôtre aujourd'hui (1869),
un grand esprit (1) disait : « La France s'en-
nuie. » Or cet ennui provenait de la satiété
du bien-être.
Prenons-y garde : Quand une femme *
même vertueuse, s'ennuie, elle est à la
veille de faire quelque grosse sottise. Celle
que notre belle patrie pourrait commettre
serait, cette fois, presque irréparable (2).
Cherchons à indiquer les causes d'un si
étrange état de choses qui, pour hien des
gens-, est alarmant.
Deux vices énormes me paraissent ron-
ger sourdement la société de notre temps.
La folie excessive des vanités ;
La soif immodérée des richesse.
Et qu'on ne vienne pas nous dire que les
hautes classes surtout sont atteintes de
cette double contagion. Les classes moyen-
nes et populaires en sont infestées. Si le
(1) M. de Lamartine.
(2) Irréparable pour tout autre pays que la France
de 1871.
INTRODUCTION 11
grand seigneur crève d'orgueil, le bourgeois
crève d'ambition et l'ouvrier crève d'envie ;
passez-moi cette expression triviale ; elle
rend et dépeint toute ma pensée.
Or cette double contagion morale que
nous venons de citer, comment en guérir,
aujourd'hui qu'elle a pénétré dans toutes les
couches de la société ? On ne peut le prévoir,
surtout dans un temps où le sentiment reli-
gieux ne domine plus le monde. La foi s'en
va; et l'espérance ne revient pas.... Ah ! du
moins que la charité nous reste ! Grâce au
ciel, cette vertu qui dépend plus particuliè-
rement de la volonté de l'homme, ne nous a
pas entièrement abandonnés ; toute folle
qu'elle est, notre époque voit encore de ma-
gnifiques exemples de bienfaisance se pro-
duire par intervalles, comme de riantes oasis
parsemant le désert.
Qu'il nous soit donc permis, après avoir
jeté un rapide coup d'oeil sur tant d'excès,
tant de fautes, de travers et de vices, de
terminer par un appel énergique à la fonda-
tion d'une oeuvre qui suffirait, peut-être,
42 INTRODUCTION
pour servir de rançon, à la société de nos
jours, devant Dieu et devant l'avenir.
Le timor domini était considéré autrefois
comme le commencement de la sagesse.
Heureux le temps où la charité marquera la
fin de la folie!
Ayons le courage de tout dire. Et vous qui
lirez ces lignes, ayez le courage de tout en-
tendre.
DES VANITÉS
I
La France est belle, généreuse, puissante;
d'où vient cependant que la société de nos jours
est comme atteinte d'accès de fièvre à tous les
degrés ? Expliquez ce phénomène si vous le
pouvez, ou plutôt ne l'expliquez pas; courez au
mal, et quand vous oserez le regarder en face,
vous chercherez à y remédier.
Les vanités excessives peuplent les salons plus
que jamais et courent les rues. C'est un des
caractères particuliers des époques jouissant des
— 14 —
bienfaits de la paix après des temps convulsion-
naires.
Mais qui le croirait? les vanités de mauvais
ton, maladroites, grossières, se rencontrent au-
jourd'hui chez les hautes classes tout aussi fré-
quemment que dans les classes inférieures, et,
par cela même, elles sont plus remarquées, étant
placées en pleine lumière.
Elles sont infinies; elles fourniraient matière
à dix volumes de critique. Qui pourrait les dé-
nombrer, grand Dieu ! dans leur variété sans
cesse renouvelée sous toutes les formes, sous
toutes les couleurs, depuis le rouge vif de l'in-
solence, jusqu'au gris modeste de l'hypocrisie.
Vanités du nom, de l'argent, de la science, de
la réputation, du succès, de la folie, dû vice...
et jusqu'à la vanité des bonnes oeuvres, toutes
s'étalent au grand jour et se prélassent avec une
incomparable effronterie.
Ce vice funeste, cette égoïste et absurde con-
templation de soi-même ; cette glorification per-
pétuelle de nos mérites personnels ; cette passion
effrénée de l'individu pour sa propre nature, cette
détestable vanité, répétons-le, est une des causes
premières des désordres moraux dont nous som-
mes infestés.
Quand on ne voit que soi, quand on n'admire
que soi, on perd d'abord l'idée de Dieu, qui est
le principe de toute lumière ; on perd le sens
— 15 —
moral et on substitue fatalement l'individu à la
généralité. On s'isole dans l'humanité et, par
conséquent, on devient un être méchant et nui-
sible à tous.
Quelle pitié que le sentiment exagéré de la
vanité humaine ! quand on pense que des milliers
d'individus d'une médiocrité, avérée confondent
ce ridicule sentiment avec la dignité, c'est-à-dire
avec l'ordre et la moralité dans la conduite, on
se sent pris d'un fou rire ou d'une juste indi-
gnation.
Grenouille enflée devant le boeuf, regarde-toi
donc dans le cristal de ton étang !
Escarbot sorti de l'ordure, il te sied vraiment
bien de critiquer le soleil !
Malheureux ciron, que le pied du voyageur
écrase, fais la censure de l'univers !
Grue stupide, essaye-donc de chanter le canti-
que des anges !
Le nom, la race, la richesse, la beauté, les
honneurs, l'opulente demeure, les dignités, l'éclat
du costume, et, dans un ordre inférieur, les sa-
tisfactions du bien-être et les puérils avantages
de la position de fortune, qu'est-ce que tout cela?
au fond, qu'est-ce que cela vaut devant Dieu,
d'abord, et devant la sagesse? Voyez cette foule
qui passe ; voyez ces groupes qui se pavanent ;
voilà certainement bien des gens fort satisfaits
d'eux-mêmes. Prenez tout cela en masse et écou-
— 16 —
tez ce que TOUS dit une voix intérieure : « Dans
moins de vingt-cinq à trente ans, pas un de
ceux, pas une de celles qui passent devant moi
ne sera debout. Cadavres d'abord, poussière
après, tout ce qui est là, emporté par les quatre
vents du ciel, ira fertiliser la terre. »
Ce n'est pas une menace; c'est une certitude.
Rapportez-vous-en à l'Ecclesiaste,que vous n'avez
peut-être jamais lu : « Une génération passe et
« une autre lui succède; la terre reste toujours.»
« Et elle reste pour tout ensevelir. »
Mais, direz-vous, mon nom survivra avec le
souvenir de mes oeuvres. Et d'abord qui êtes-vous?
avez-vous écrit l'Iliade ? avez-vous conquis les
Indes et triomphé à Babylone ? avez-vous siégé
au sénat romain la tête couronnée du laurier d'or?
avez-vous fondé l'empire d'Occident ? avez-vous
peint la chapelle Sixtine ou le tableau de la
Transfiguration ? avez-vous trôné à Versailles ?
avez-vous gagné la bataille d'Austerlitz ? non,
n'est-ce pas ?
Oh ! alors votre gloire est de courte durée.
Êtes-vous Shakespeare, Corneille, Molière,
Chateaubriand? — assurément non, n'est-ce pas?
Etes-vous classé seulement au nombre des répu-
tations qui ont fait leur bruit depuis vingt ans
parmi nous?—non, n'est-ce pas? qui êtes-vous?
un homme d'État, un artiste, un écrivain, un
opulent banquier I je le veux bien, admettons
— 17 —
que vous soyez quelque chose d'approchant. Mais
malheureux enflé de vanité, vous n'en avez pas
pour dix ans de souvenir après vous ! l'époque
où nous vivons a la mémoire courte, je vous en
préviens.
Qui se souvient des grandes existences étein-
tes depuis quinze ou vingt années ? A part quel-
ques esprits supérieurs, qui lit leurs oeuvres et
qui rappelle les aventures de leur vie ? Hélas !
pour la grande majorité des habitants de mon
pays de France et surtout pour la jeunesse d'au-
jourd'hui, des noms qui retentissaient hier ne
sont que des syllabes mortes, n'éveillant pas
môme le sentiment de la curiosité.
Soyez donc vaniteux; aimez-vous, admirez-
vous, adorez-vous. Si vous n'êtes ni un souve-
rain dont l'histoire inscrira le nom forcément, ni
un grand homme (et il n'y en a plus), dix pelle-
tées de terre, tombant sur vous, vous étoufferont
tout entier.
Soyez vaniteuse; idolâtrez-vous. Et le surlen-
demain de votre mort, beauté triomphante, une
poupée à la mode vieillira de cinquante ans vo-
tre souvenir et mettra des rides à voire fraîche
renommée.
Tout est petit, vain, plat et parfaitement nul
dans le cercle des grosses vanités de nos jours et
ce cercle est immense, gardez-vous d'en douter.
— 18 —
II
Une des vanités exorbitantes de notre époque
est celle qui consiste à entretenir des femmes.
Je sais parfaitement que de tout temps il s'est
rencontré des gens ayant de la fortune qui, tout
en mettant leur luxe à avoir une grande écurie,
l'ont mis également à posséder une petite mai-
son. Depuis les dernières années du 17° siècle
jusqu'à la Révolution, la petite maison fut com-
prise dans le train de vie mené par ceux qu'on
nommait autrefois les grands seigneurs. Le duc
de Richelieu et le régent les mirent à la mode,
et combien d'autres depuis les imitèrent jusqu'à
l'époque de Mirabeau ! Mais ce luxe de débauché
était particulièrement celui de la noblesse et de
l'aristocratie de la finance. On avait un hôtel
magnifique à Paris ou à Versailles, l'hôtel du
foyer domestique, et on faisait bâtir à la Chaus-
sée-d'Antin, ou dans les quartiers isolés de la
porte Saint-Honoré, une délicieuse villa entre
cour et jardin, un vrai nid d'amours où l'on ca-
chait de son mieux une maîtresse, une belle co-
quine choisie dans les classes populaires, dans
les rangs de la petile noblesse ruinée, dans la
— 19 —
bourgeoisie, à la boutique, ou même au théâtre.
Cette petite maison n'était souvent qu'un gîte
abrité, solitaire, où l'on venait en partie fine
avec une ou plusieurs belles impures ayant la
passion des bijoux, des soupers et de l'argent.
La haute compagnie aimait ces façons d'élé-
gance et de débauche. C'était reçu; le roi le sa-
vait, et il en riait; souvent même, très souvent,
le roi Louis XV imitait ses courtisans. Mais pour
entretenir une ou plusieurs filles, une comé-
dienne ou une bourgeoise affolée, le grand sei-
gneur n'en restait pas moins un parfait gentil-
homme, plein de respect pour sa mère et sa
femme légitime, plein de circonspection et de
sollicitude pour ses enfants, et n'attristant ja-
mais l'hôtel de ses pères de la moindre apparence
de libertinage. Ses valets mêmes, ceux qui ser-
vaient sa famille, ignoraient sa vie occulte, et si
par le hasard d'une indiscrétion ils la devinaient,
ils perdaient le droit d'avoir l'honneur de servir
la famille de leur maître. Ils passaient, s'ils le
voulaient, au service de la main gauche.
Quatre-vingt-treize ferma les petites maisons
de la noblesse et de la finance. Il s'y prit par le
moyen le plus simple : il coupa la tête à leurs
propriétaires. Le procédé était brutal. Les liber-
tins, jeunes et vieux, disparurent de la scène
du monde, et ceux qui n'avaient pas émigré et qui
parvinrent à échapper à la hache se gardèrent
— 20 —
bien de reprendre le chemin de leurs nids d'a-
mours.
Le Directoire vint; vous savez son histoire et
le train de vie qu'il mena. La femme galante re-
prit tous ses droits; elle adopta le costume grec,
découvrit sa gorge, mit des diamants à ses bras
et à ses pieds, montra sa jambe nue, et voila à
peine ses formes sous la transparence de sa robe.
Elle parla le jargon lascif de Phryné, elle chanta
les chansons d'Aspasie, et dès lors, l'incroyable
société française vaincue, subjuguée, affolée, ra-
massa comme elle put ses débris de fortune et
recommença sa vie de. libertinage.
Vous savez le reste. Le luxe dans les plaisirs, la
prodigalité dans les voluptés allèrent croissant, se
transformant, sous tous les régimes, selon les ca-
prices de la mode et les mille fantaisies de la vanité.
Aujourd'hui, non-seulement, tout ce passé ne
reparaît plus, mais il est même oublié; et si
quelques vieux libertins en ont gardé le sou-
venir, ils se contentent d'en soupirer en secret,
sans oser en parler, sous peine de ridicule.
La vanité dans le libertinage a complètement
changé de peau et d'allures ; elle s'est transformée,
mais en s'affublant de grossièretés inouïes. La
sottise triomphe et l'imbécillité s'épanouit. Sauf
quelques rares exceptions, ce n'est plus du
théâtre que descend la courtisane, ce n'est plus
de la bourgeoisie ou de la petite noblesse (saut
— 21 —
encore quelques exceptions), que sort la femme
entretenue ; elle vient de plus bas, et avec d'au-
tant plus d'impudence qu'elle vient de très-bas.
Mais ne cherchons pas encore ses origines, nous
en parlerons ailleurs. Pour le moment, il s'agit
bien plus des nourrisseurs dans l'opulence, que
de leurs biches à l'engrais.
Dans sa gaîté railleuse, le peuple de Paris a
surnommé les vaniteux entreteneurs de filles
d'une façon originale et qui restera : Les cocodès
et les petits crevés.
En général, qu'il soit d'honnête maison, ou de
basse origine, le cocodès est un enrichi. Cepen-
dant, quelques fils de famille font partie de cette
catégorie et mangent en très-mauvaise compa-
gnie l'héritage de leurs pères. Le cocodès pur
sang, l'enrichi, se reconnaît à des signes cer-
tains : au physique, large visage, traits épais,
regard aviné; grosses mains, qui crèvent leurs
gants, gros pieds de charretiers, gros ventre de
glouton. La mise est excentrique, chère, mais
commune; on voit que le tailleur s'est inspiré du
mannequin. Le cocodès aime l'or, il en met par-
tout; il le porte avec orgueil ; son épaisse chaîne
de montre ferait envie à un forçat. Son instruc-
tion est nulle ; je me trompe, il sait la Bourse
sur le bout du doigt. Il a des aptitudes particu-
lières ; il devine assez bien par instinct un coup
à faire, soit sur des valeurs, soit à la roulette. Ce
^22 —
personnage grossier, repu et satisfait, a le rire
bruyant, la voix haute quoiqu'éraillée, la gaîté
goguenarde et le langage poivré. Il se livre à
des plaisanteries de maquignons en goguette,
et dans quel style, grand Dieu ! c'est un langage
hybride, n'appartenant à aucun idiome connu ;
un jargon emprunté aux vocabulaires de l'écurie
et du tripot ; quelque chose qui étonne, qui fa-
tigue et qui dégoûte. Comme ce monsieur paye,
il a, avec les femmes, des audaces d'épithètes à
soulever le coeur et des libertés à faire rougir un
soudard. On s'en effraye d'abord, on le tolère en-
suite» on finit par en rire faute de pouvoir en
pleurer : Monsieur paye, et il paye cher.
0 triste misère ! pour qui donc sont inventés
la trique et le fouet vengeur ?
Quant au cocodès de bonne race, au beau-fils
qui mange ses bois et ses prés, au petit crevé,
c'est un être banal et incolore, dont la mise est
aussi correcte que son esprit est de travers. Pau-
vre niais aux moeurs dissolues et à la tête vide
autant que le coeur. Celui-là mangera trois cent
mille francs avec une fille de plâtre, se laissera
voler au jeu cent mille écus, et, ruiné, malade,
stupide, il s'enfuira dans sa province, au fond
d'un château délabré, appartenant à une vieille
tante qui le fera mourir à petit feu, sans jamais
vouloir mourir elle-même, malgré son asthme et
sa toux opiniâtre.
— 23 —
Pauvre cher enfant* qui ne connut jamais sa
mère, qui perdit son père avant sa majorité et sa
fortune à vingt-deux ans !
Il est une variété de libertin vaniteux que les
naturalistes finiront par classer dans la famille
des échassiers hupés et de passage ; c'est le co-
codès étranger, hivernant à Paris. Sa nationalité
importe peu. Qu'il soit Russe ou Américain, l'es-
sentiel est qu'il arrive à Paris avec un million,
de crédit chez un banquier. On ne lui en de*
mande pas davantage.
Dans les beaux jours d'Athènes et de Gorinthe,
et à la grande époque de Rome, cet étranger, ar-
rivant en Grèce ou en Italie, eût été qualifié de
la dénomination de barbare. A Paris, on est
moins exclusif et plus courtois. Aux yeux de la
bonne compagnie, la qualité d'étranger (pour peu
que ce personnage soit bien élevé) porte en elle-
même un certain caractère de distinction. Aux
yeux de l'élégante société des impures, l'étranger ,
annonçant la richesse est tout de suite un homme
comme il faut; comme il en faut surtout, enten-
dons-nous bien. Il est millionnaire ! les biches
se sentent tout à coup saisies pour lui d'une ad-
miration inouïe et d'une prédilection sansbornes.
Le premier jour, il est fêté, le second jour il est
adoré, le troisième jour
S'il est jeune, dix coquines à la mode se char-
geront de son éducation ; s'il est âgé, on se pla-
— 24 —
cera sous son patronage et on se fera ses élèves.
Douces et charmantes élèves, soumises, attenti-
ves, fières de leur amour, tendres et respec-
tueuses, dévouées, ohi mais dévouées jusqu'aux
soins minutieux de la servante. Il est si beau, ce
noble étranger avec sa chevelure argentée, ses
longues dents d'ivoire, sa taille bien corsée, ses
■jambes grêles et, surtout, avec son énorme dia-
mant fixant la cravate et son portefeuille toujours
bien nourri de billets des banques d'Europe et
de France ! quelle gloire d'être son amie ! quel
délice d'être sa protégée, sa petite bichette, son
chien aimé ! et comme il paye tout cela, ce brave
ami ! comme chaque expression de tendresse lui
devient chère ! avec quel attendrissement il se
laisse baiser au front et tirer les piquants de sa
moustache grise ! voyez donc ses yeux noirs
adoucir leur regard jusqu'au velouté et quelque-
fois même, quand l'ivresse est venue, laisser rou-
ler de leurs paupières une larme furtive. O larme
précieuse à l'égal d'un brillant et qu'un baiser
dévore !
Mais les hautes satisfactions de la vanité dans le
libertinage ne sont pas données à tout le monde ;
heureusement ! Où en serions nous donc si la so-
ciété n'était peuplée que de ces grands et petits
millionnaires, qui ne cèdent à des élans de pro-
digalité qu'en faveur des beautés plâtrés du mo-
ment?
— 25 —
Non, l'argent encore prend d'autres courants.
Bien d'autres moyens de provoquer les irritantes
satisfactions de l'orgueil lui sont ouverts. Le sen-
timent vaniteux se trouve dans vingt classes
différentes, dont se compose ce qu'on appelle le
monde. A Paris surtout, car c'est de Paris qu'il
faut s'occuper presque uniquement, puisqu'il sert
de type, comme vice, comme distinction et môme
comme vertu au beau pays de France.
III
Peut-être avez vous fréquenté le monde of-
ficiel?
Et, ici, une précaution est à prendre, une pa-
renthèse est nécessaire à ouvrir. Nous l'ouvrons
donc de grand coeur pour y placer, comme dans
un cercle sacré, les personnalités de haut mérite
qui, malgré tout, existent encore dans la société
de nos jours.
Ce monde de gens en place, grands et moyens,
le connaissez-vous? Je vous plains sincèrement
si vous êtes obligés de le fréquenter beaucoup.
Ah ! du moins, étudiez-le, et vous ferez ainsi
2
-- 26 —
bonne provision de philosophie pour le temps où
sonnera pour vous l'heure de la retraite.
« Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire. »
Que j'aime Boileau pour avoir écrit ce vers-là !
Comme il portait juste à la cour du grand roi,
aux réunions du Marais, aux cercles des grands
seigneurs, aux soupers donnés aux comédiennes 1
Boileau avait tout vu, tout appris et rien oublié
de la science du monde doré de son temps.
Dans le nôtre, la grande sottise a moins
d'excentricité, mais peut-être plus de prétention :
elle ne va plus en chaise à porteur, elle ne se
coiffe plus du chapeau empanaché de Mascarille,
non! elle a une tenue plus sévère. La vanité chez
l'homme d'état (toute réserve faite pour l'excep-
tion), consiste à voiler le vide de l'esprit et la
nullité des connaissances acquises sous les appa-
rences de grands airs et d'une abondante phra-
séologie. Le régime parlementaire a fait long-
temps défaut. Quel malheur ! mais il nous restait
encore les réceptions officielles, les discours de
circonstances et les monumentales colonnes du
Moniteur. Aujourd'hui, le régime parlemen-
taire nous est rendu : Quel bonheur !
L'homme d'État dans ses beaux jours (ils pas-
sent vite), tient énormément à la réputation de
réformateur d'abus et d'initiateur à des systèmes
nouveaux. Avant lui, rien n'a été fait et si la na-
— 27 —
ture ne l'avait pas créé, si son étoile ne l'avait pas
conduit aux affaires, il croit, Dieu me pardonne,
que le monde serait mort d'épuisement. Il em-
brasse tout d'un coup d'oeil, l'ensemble et les dé-
tails ; il lève les épaules en parlant de ses prédé-
cesseurs ; il est fort mécontent des autres, heureux
de lui-même et s'il a une inquiétude, elle ne porte
que sur l'avenir, sur le temps (lointain toujours)
où il ne serait plus aux affaires.
OH ! laissez-moi considérer ce grand homme !
que je contemple son visage et son attitude ; que
je sois ébloui de la clarté de son regard, étonné
de sa parole, enchanté de son sourire ! laissez-
moi recueillir ses moindres pensées, si toutefois
il m'est donné de les comprendre ; quelle hau-
teur ! et quelle profondeur ! comme il sait tout,
comme il devine tout et quel fortuné moment fut
celui où son nom revint à la mémoire du prince
pour l'élever au pouvoir !
O Rome fortunée,
Sous mon consulat née!
« O fortunatam natam, me consule, Romam ! » (1)
Laissez-moi le contempler, vous dis-je, afin
que je grave ses traits dans mon souvenir et que
je puisse un jour dire à mes arrière-neveux :
« Je l'ai vu, il avait le calme et la majesté du
(1) Juvénal. Satire. X.
— 28 —
« génie, la grâce du grand seigneur et la fierté
« du victorieux. »
Eh ! bien, qu'arrive-t-il ? un beau jour ses anti-
chambres sont désertes, ses voitures de bagages
partent rapidement, et un immense éclat de rire
retentit dans la foule.
Ainsi disparaissent les grosses vanités offi-
cielles; bouffies, affairées, tracassières à vide,
dédaigneuses et loquaces, nuisibles à tous, sauf à
leurs créatures bien rentées, elles s'en vont sans
bruit, tout étonnées d'être tombées.
Comment tombent-elles ? on n'en sait rien.
Pourquoi tombent-elles? on l'ignore; mais ce
qu'if y a de certain c'est qu'elles ne tombent
jamais de haut.
Passons à un autre sujet.
Je comprends la fierté militaire quoique sou-
vent un peu brutale ; je comprends la dignité
peut-être un peu gourmée de l'artiste et de l'écri-
vain; le dédain ricaneur du savant pour l'igno-
rance; le petit orgueil du paysan devant ses
riches moissons, mais les vanités du bourgeois
me donnent de terribles impatiences.
— 29 —
IV
Le bourgeois a fait fortune dans le commerce,
il a sué sang et eau pour ramasser vingt-cinq ou
trente mille livres de rente. Il n'est ni jeune ni
vieux, ni beau ni laid ; il a appris l'histoire dans
les romans, la politique dans son journal, la litté-
rature dans les almanachs, la philosophie dans
les chansons de Béranger. Il est voltairien sans
avoir lu une ligne de Voltaire, artiste pour avoir
visité les expositions, économiste pour avoir ba-
vardé au café avec des commis de la Banque;
mais il sait les quatre règles de l'arithmétique sur
le bout du doigt. Avec cette instruction, il eût pu
devenir maire du village où il a acheté une mai-
son de campagne, mais il fronde le gouverne-
ment. Àlcibiade est son prénom et il s'en fait
gloire, ayant appris que son illustre homonyme
avait d'immenses succès auprès des femmes
grecques, les plus belles femmes du monde.
Ce bourgois est père d'une fille unique, fort
jolie, à qui il donne deux cent mille francs dans
son tablier, jour de mariage. Les gendres ne lui
manquent pas; il s'en présente de toutes les en-
2.
— 30 —
colures; il n'a qu'à choisir. Seulement, tout en
frondant l'aristocratie en général, il veut un nom,
un titre, un château avec des terres et des bois
alentour. Il est l'époux d'une grosse femme qui
fut assez helle, dont la conduite est restée irré-
prochable, mais dont le caractère, après vingt
ans de mariage, n'a pu se modifier de l'épaisseur
d'un cheveu : bonne mère pour sa fille; mais ja-
louse et raide pour son mari.
Eh ! bien? cet homme est-il heureux?
Comment le serait-il, juste ciel ! d'un côté, au
nord de sa propriété, son voisin est un gentil-
homme entre deux âges, qui n'a pas plus de
fortune que lui, mais qui mène la vie de châte-
lain ; vieux garçon possédant une meute, des
chevaux de chasse, deux piqueurs; recevant
chez lui bruyante compagnie ; sportsmen et
femmes légères de Paris; organisant des parties
de chasse qui font du bruit dans les environs;
ayant table ouverte; donnant des fêtes et passant
pour un seigneur accompli, rappelant les belles
traditions de l'ancien régime, tout en vivant de la
vie à la mode de nos jours. Or ce voisin aristo-
crate pur sang s'est contenté de lui rendre sa
première et dernière visite, mais avec une po-
litesse glaciale, sans lui avoir fait l'honneur de
l'inviter une seule fois à ses fêtes et à ses chasses.
Bien mieux; n'a-t-il pas appris, par les échos
d'alentour, que., parmi les belles invitées du châ-
— 31 —
teau, il s'en est trouvé qui, en parlant de lui,
l'ont appelé épicier !
Epicier, lui, qui n'a jamais exercé qu'en gros
le commerce de la droguerie ! Comment serait-il
satisfait de son sort et pourrait-il échapper aux
morsures de l'amour-propre irrité en voyant sa
propre femme se refuser à' partager son indigna-
tion et ne répondre à ses colères que par ces ba-
nalités :
Le vrai bonheur consiste à se croire heureux.
Ou bien :
La vraie félicité est dans la satisfaction de
soi-même, dans la vie de famille et dans la sim-
plicité des goûts.
Excellente femme, mais désolante compagne,
qui s'est fait un code de sagesse à l'usage des
gens de bas étage et des esprits terre à terre 1
Comment serait-il heureux encore en portant
ses regards sur l'habitation de son autre voisin,
du côté du midi, et avec lequel il possède des
fossés mitoyens? Ce voisin insupportable n'est-il
pas un vieux savant, passant six mois à la cam-
pagne avec ses trois filles majeures, occupées
comme lui à des expérimentations chimiques ;
soufflant des fourneaux toute la journée et
n'ayant d'autres occupations et d'autres conver-
sations que celles qui ont les sciences pour objet
et fin dernière. Comment aurait-il l'esprit calme
et le coeur satisfait, ce brave négociant retiré des
- 32 —
affaires, lui, qui ne connut jamais que ses livres
tenus en partie double? comment serait-il heu-
reux en songeant que, chez ses voisins les pé-
dants, il est traité d'ignorant, et d'ignorantis-
sime ?
Certes, la situation est cruelle; au nord, il
n'est qu'un épicier; au sud, il est un âne bâté!
Hélas, mon Dieu! que peut-il donc être à l'est et
à l'ouest de sa propriété? il n'a jamais voulu le
savoir.
V
Qu'un vieux drôle, célibataire, avec ou sans
héritiers collatéraux, mange sa fortune avec des
drôlesses, c'est ignoble, mais enfin il ne fait tort
qu'à lui-même, et s'il tient à aller mourir sur un
lit d'hôpital, avez-vous le droit de l'en empê-
cher?
Qu'un jeune vaurien de qualité ou sans qua-
lité, aille follement jeter ses terres, en pâture
au cylindre de la roulette, ses bois, ses prés, ses
moulins et même le château de ses pères, c'est un
malheur ; mais, enfin, il est libre d'échanger ses
habits élégants contre la livrée de la misère.
Mais que des chefs de famille se ruinent par
— 33 —
vanité, c'est un crime; et, malheureusement, un
crime que la loi n'a pas prévu.
Il arrive quelquefois que ce crime a pour com-
plices toute la maison; père, mère, enfants, cha-
cun pour sa part concourt au désordre et au
malheur général. *
Telle famille est horriblement obérée qui, d'un
commun accord, s'obstine à ne vouloir rien répa-
rer et à courir le grand chemin de la déroute.
On vous présente dans une maison charmante
et honorable ; tout y est séduisant, tout y est de
bon ton et de bon goût.
Un bel appartement au premier étage d'une
maison située dans un quartier à la mode. Une
grande antichambre, où on est reçu par trois do-
mestiques en livrée, ce qui suppose voiture de
ville et de campagne et quatre chevaux à l'écu-
rie. L'appartement est vaste et l'ameublement
est d'un luxe tout artistiqne. Chaque pièce rap-
pelle une époque ; ce mobilier est un cours d'his-
toire de France.
Vous dînez dans cette maison et quel dîner
vous y attend ! tout y est exquis. Comme ce ser-
vice est élégant dans sa richesse ! Mais, mon
Dieu, comme ce luxe matériel est cependant peu
de chose en comparaison des distinctions infinies
des hôtes qui vous reçoivent ! La maîtresse de la
maison est mère de deux jeunes filles ravissantes,
dont l'aînée peut avoir dix-huit ans, et, cepen-
— 34-1
dant, cette heureuse mère ne peut être parée
que de trente printemps tout au plus. Quelle
taille souple et élancée ! les beaux cheveux
cendrés! Quelle fraîcheur dans le sourire, quel
éclat doux et velouté dans le regard! Et ces deux
anges aux cheveux d'or, qu'elle appelle ses filles,
ne cherchons pas à les dépeindre par des paroles ;
demandez plutôt le crayon d'un des princes dans
l'art des vignettes. Ces enfants-là c'est de la poé-
sie ; elles aiment leur mère à l'adoration, et la
comtesse ne vit que pour elles. Heureuse et
charmante trinité de beauté, d'élégance et de
sentiment !
Le maître du logis vous étonne d'abord, il vous
charme cinq minutes après. Quelle tête inspirée,
mais quelle harmonie dans l'organe et quelle
merveilleuse faculté de bien dire et de tout dire
s'il le voulait ! Exçuise politesse, esprit fin et
bienveillant, comprenant tout et dominant tout
par la hauteur de ses sentiments. C'est un vrai
gentilhomme depuis la pointe de ses cheveux
argentés jusqu'à ses talons rouges.
On vous a invité à un dîner de douze couverts
avec des amis intimes. Le soir, on attend quel-
ques amis encore ; c'est un petit jour, à peine si on
reçoit, et il vient soixante personnes 1
Ah ! du moins vous allez trouver quelque tra-
vers, quelque chose qui doche dans cette com-
pagnie qui vient d'arriver. Vous êtes tellement
— 35 —
sous le charme que vous tenez à apercevoir
quelque désillusion ; vous ne voulez pas rencon-
trer une perfection sansfune tache légère, an
bonheur complet. Cet idéal vous fait peur et
vous avez raison ; je suis parfaitement de votre
avis : dans les choses humaines, il faut pouvoir
découvrir quelque côté humain. Sans cela, le
point de vue manque de naturel et ressemble
trop à une décoration. ■
Eh bien ! non, dans cette maison-là, vous avez
beau chercher, votre oeil vigilant est en défaut
et votre raison se trouble.
Que dire ? que faire ? avez-vous rencontré le
nec plus ultra du bien-être, du beau et du bon-
heur ? tout vous l'affirme. Dans cette incompa-
ble maison, tout est à souhait et tout annonce une
de ces fortunes qui, sans atteindre l'opulence des
princes de l'argent, se trouve rangée dans cette
bienheureuse catégorie qu'on peut appeler une
grande aisance.
Hélas ! trois et quatre fois hélas ! en sortant à
minuit de cette maison, vous interrogez un des
habitués du logis qui chemine avec vous dans la
rue, au clair de lune, et il vous répond sans
trop d'embarras :
— Détrompez-vous, Monsieur, le bonheur dans
cette maison est une illusion qui aura un terrible
lendemain. Cette famille tout entière, d'un com-
mun accord, court volontairement à sa ruine
— 36 —
Personne là ne veut déroger. On pourrait avoir
quarante raille livres de rente en vivant avec
plus dé modération. Mais père, mère et jeunes
filles sont affolées d'un grand train, d'un luxe
furieux et enivrant. On veut avoir, aux yeux du
inonde, un revenu de cent mille francs, et chaque
année, on jette au creuset de la ruine un mon-
ceau d'or pris sur le capital de la fortune. Quel
démon les pousse à cela? un démon femelle : la
vanité.
Une année s'est écoulée. Vous revenez à Paris.
Guidé par un doux souvenir, vous vous dirigez
un soir vers cette maison pleine de délices. Un
concierge arrogant vous répond que le comte et
sa famille ont déménagé. Il vous donne une
adresse et ne. vous reconduit pas. Vous vous
faites voiturer jusqu'à l'adresse indiquée dans
un quartier éloigné, assez peu fréquenté. Yous
montez à un second étage et vous vous faites an-
noncer par le seul domestique sans livrée que
vous trouvez dans l'antichambre. L'appartement
est décent, sans luxe, mais assez bien distribué.
Le salon est convenablement meublé, aucune re-
cherche, un mobilier banal.
Votre nom provoque deux ou trois exclama-
tions. On vous reçoit avec empressement,
mais avec un peu d'embarras. La maîtresse du
logis vous tend la main, et ses aimables filles ne
vous refusent pas la leur. Toujours belles toutes
- 37 —
les trois, toujours souriantes ; vous remarquez
sur ces ravissants visages une légère teinte de
mélancolie, qui est, du reste, un charme de plus.
On vous dit que le comte est parti pour un assez
long voyage, motivé par de grandes affaires, oh !
mais pour les affaires les plus brillantes, et que,
ayant cessé de recevoir pour un temps, on s'est
réfugié dans un quartier tranquille, presque à
la campagne. On passe vite là-dessus, et on s'oc-
cupe de vous avec un empressement qui vous
toucihe.
Quelques personnes arrivent dans la soirée.
Pas une femme, mais des hommes d'un certain
âge ; vous remarquez mômes quelques vieillards.
Ces gens-là, sont pour vous de nouveaux visages.
Ces gens-là sont polis, mais avec un demi-sans-
façon qui vous blesse comme une fausse note en
musique. Ces messieurs paraissent aimer les
cartes. Trois ou quatre tables à jeu sont prépa-
rées par les filles mêmes de la maison et avec une
grâce incomparable. On ne vous invite pas d
jouer ; c'est de bonne compagnie. Ce qui vous sur-
prend et peut-être ce qui vous inquiète un peu,
c'est l'empressement, c'est l'amabilité extrême
que ces adorables jeunes filles ne cessent de
montrer pour ces personnages assez communs,
occupés de leur jeu et s'appercevant à peine de
tant de grâce et de distinction déployées autour
d'eux. Le coude appuyé sur le coin de la chemi-
3
— 38 —
née, vous contemplez le tableau, et un peu de
tristesse vous gagne malgré vous.
. Qu'est-ce que cela, mon Dieu? et pourquoi
cela, Seigneur? pourquoi cette noble femme,
jeune encore, si grande dame l'année dernière,
est-elle si soucieuse pour les soins à donner à son
salon? pourquoi, de la part de ces belles enfants,
tant d'empressement et de délicates attentions
pour ces vieux joueurs ? Mais à ces sourires si jeu-
nes et si suaves aucun sourire ne répond ! Mais à
ces paroles si harmonieuses et d'une amabilité
exquise, aucun écho ne répond ! Mais ces anges
de la terre vivent dans la solitude, et quand l'un
d'eux vient à vous un instant, vous découvrez
qu'une larme tremble aux cils de ses pau-
pières.
Votre coeur se serre et vous profitez d'un mo-
ment où vous n'êtes pas remarqué pour sortir
du salon et pour quitter cette étrange com-
pagnie;
Vous voilà seul dans votre voiture, regagnant
votre logis. Des idées confuses vous oppressent,
et vous vous surprenez ayant les yeux humides.
0 charmantes créatures, que vous devez souf-
frir! La gêne est venue ronger votre splendide
bonheur ; et vous en êtes réduites, vous divines
enfants, à solliciter un riche mariage avec n'im-
porte qui ; et vous, pauvre mère, à dresser vos
filles à cette épouvantable manoeuvre de séduc-
— 39 —
tions; tant la pauvreté vous fait peur à toutes les
trois !
Maintenant, dites-moi, la main sur le coeur,
vous qui lisez ces lignes, dites-moi si, dans de pa-
reilles conditions, la vanité, l'impitoyable vanité
n'est pas un crime ?
La ruine a écrasé cette maison. Le père est en
fuite et se tuera probablement ; la malheureuse
mère n'a plus de ressource que dans la jeunesse
et la beau té de ses filles !...
VI
Malheureusement tous les faits que je cite sont
véritables, bien loin d'être des contes faits à
plaisir pour les besoins de la cause.
Suivez-moi dans le récit que voici. Il s'agit
d'un des exemples les plus poignants d'une mi-
sère écrasée par une brutale vanité.
Un riche capitaliste, s'occupant lui-même de
ses affaires, recevait dans la matinée d'un
jour d'été des courtiers de commerce qui ve-
naient à lui pour des placements.
Parmi ces courtiers, il en était un plus humble
que ses confrères et par la mise et par le langage.
Cet homme avait dû se trouver jadis dans une
— 40 —
position heureuse. Il avait même reçu une cer-
taine éducation ; on pressentait cela, on le devi-
nait à la manière dont il s'exprimait. Il venait
donc chez le capitaliste pour lui offrir ses servi-
ces. Il connaissait la place et paraissait être au
courant des affaires commerciales, industrielles, »
etc.; mais il était mal mis ! Le capitaliste, somp-
tueusement logé, avait commencé par jeter un
regard de défiance, un regard de mauvaise hu-
meur sur ce nouveau venu, dont les souliers
crottés compromettaient la propreté de l'appar-
tement et menaçaient en particulier l'éclat du
magnifique tapis du cabinet de M. le million-
naire.
L'humble courtier, le chapeau à la main (un
chapeau gras et cassé, hélas ! ) se tenait à deux
pas d'un splendide secrétaire d'acajou devant le-
quel était assis le capitaliste. Le pauvre diable
de courtier répondait de son mieux aux interro-
gations plutôt qu'aux questions qui lui étaient
adressée? en plein visage, comme des coups de
pointes.
— Et qui diable peut vous confier des affaires,
à vous à qui l'on donnerait l'aumône dans la rue?
—- Monsieur, reprenait le modeste courtier, ma
mise ne paye pas de mine, mais je vous affirme
que je suis honnête homme et que j'ai l'hon-
neur d'inspirer de la confiance à beaucoup d'hon-
nêtes gens
— 41 —
— Ta, ta, ta, vos honnêtes gens vous laissent
pourtant dans votre saleté et vos haillons.
— Monsieur, une longue maladie m'a mis
dans la gêne.
— Allons bon ! voilà la. maladie, maintenant.
C'est commode ; ils ont tous la même raison à
faire valoir; et la maladie qui les a étranglés,
soi-disant, ne vient pas leur donner un démenti.
Voyons, dépêchons-nous, j'aimerais autant vous
savoir hors d'ici. Vous me proposez ?...
— Des placements avantageux, honorables.
— Honorables et avantageux ? C'est beau,
monsieur le marquis. Voyons vos bordereaux ;
je jugerai bien vite ce que valent vos ofires.
Alors, le pauvre courtier, obligé de fouiller
dans la poche de son méchant paletot pour en ti-
rer un portefeuille, ne sut comment s'y prendre
sans poser quelque part le chapeau qu'il tenait à
la main; un peu troublé et, pour aller plus vite,
car les allons, voyons, dépêchez-vous, le pres-
saient beaucoup, il jette les yeux sur la tablette
large et polie du beau secrétaire d'acajou qu'il
avait devant lui, et il y pose, pour un instant,
son feutre défoncé à moitié, une misère !... puis
il fouille dans sa poche.
Le secrétaire était voisin de la fenêtre, qui
était grande ouverte à cause de la chaleur ; un
orage avait éclaté une heure auparavant.
L'homme de l'opulence, le glorieux capitaliste,