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Les grenouilles qui demandent un roi

32 pages
[s. n.] (Paris). 1872. France (1870-1940, 3e République). 31 p. ; 15 cm.
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LES GRENOUILLES
QUI DEMANDENT UN ROI
Jean de la Fontaine, le compatriote de M. de Tillan-
court et le mien, ce dont je m'honore doublement,
raconte en ses fables, dans lesquelles on trouve plus
de vérités que dans maint livre d'histoire approuvé et
recommandé par Nos Seigneurs les Evêques, que les
grenouilles, s'étant lassées de l'état démocratique
importunèrent Jupiter pour qu'il leur donnât un roi.
Tout d'abord, peut-on admettre qu'une idée si con-
traire à la raison, ait pris spontanément naissance dans
le cerveau d'honnêtes grenouilles vivant en paix sous
le régime républicain ? La Fontaine n'en parle pas ; mais
on est en droit d'affirmer qu'il n'en est rien. A n'en pas
douter, cette pensée saugrenue fut inspirée aux habi-
2
tantes des marais par quelques-uns de ces flatteurs à
la langue perfidement dorée, ennemis du bien public,
parasites habitués à vivre aux dépens de ceux qui les
écoutent, rois ou peuples, et qui pullulent surtout
dans les cours dont l'air est favorable à cette funeste
engeance.
Il n'est certainement pas téméraire de conjecturer
que ces trompeurs représentèrent aux grenouilles,
l'humble condition d'un peuple vivant en république,
la prospérité, la splendeur et la gloire de ceux qui ont
le bonheur d'être placés sous l'autorité d'un roi.
« Quel sort plus digne d'envie ! La Grenouillère,
aujourd'hui sans éclat, deviendra grande, forte et ho-
norée; elle étendra au loin ses frontières, et, pendant
que ses armes victorieuses imposeront le respect au
dehors, la paix et la prospérité régneront au dedans;
à l'ombre du trône, les Arts, les Sciences, les Lettres
fleuriront; le luxe se développera, et avec lui la
richesse publique, car ce sont les magnificences de
quelques-uns qui assurent le bien-être de tous et
surtout des déshérités de la fortune! Et puis, vous,
n'aurez plus le tracas de vos affaires qui prennent le
plus précieux de votre temps ; le roi les règlera pour
— 3 —
vous et mieux que vous-mêmes, car mieux que vous
il connaît vos goûts et vos besoins et sait ce qui vous
plaît et vous convient. Quant à vos ennemis, ne vous
en préoccupez plus, il vous protégera contre eux ; vous
n'aurez plus d'autre souci que de boire, manger, dor-
mir ou coasser au soleil ; l'âge d'or va renaître pour
vous, vos roseaux seront le paradis terrestre. " Tels,
ou à peu près, durent être les discours de ces trom-
peurs.
Les Grenouilles, trop crédules, se laissèrent séduire,
elles se mirent à dédaigner leur république et
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Mais le Maître des dieux est bon prince; il aime ses
enfants, même dans leurs erreurs ; il voulut ménager
la transition; sans doute aussi il eut l'espoir de les
voir bientôt revenir à la raison : les grenouilles reçu-
rent de lui un souverain qui ne devait guère attenter
à leurs libertés, un roi constitutionnel, comme
le roi des Hellènes, une sorte de président de répu-
blique, comme.... n'importe qui; mais un président
couronné, ce qui est toujours bien plus agréable pour
— 4 —
les sujets qui s'en donnent le luxe et en supportent la
dépense.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique ;
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
Que la gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,
Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau.
Or, c'était un soliveau
De qui la gravité fit peur à la première
Qui, de le voir s'aventurant,
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant.
Il en vint une fourmilière,
Et leur troupe, à la fin, se rendit familière,
Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi.
Le bon sire le souffre, et se tient toujours coi.
L'année dernière, dans un pays qui n'est pas fort
éloigné de nous, nous avons vu un homme d'Etat ac-
clamé comme le sauveur et l'espoir de la patrie; c'était
à qui se prosternerait devant lui, c'était à qui le flatte
— 5 —
rait. Ses plus ardents flatteurs d'autrefois sont ceux qui
l'attaquent le plus aujourd'hui ; il n'est plus bon à rien,
c'est un soliveau qui lient la place d'un Roi.
Mais revenons à nos grenouilles. Assurément le sou-
verain que Jupiter leur avait envoyé ne pouvait pas
donnera l'état la splendeur et la gloire promises, mais
au moins coûtait-il peu à nourrir et laissait-il ses sujets
en repos. Des gens sages s'en seraient contentés, mais
les grenouilles ne l'étaient plus ; d'ailleurs, les flatteurs
n'étaient pas loin; les clameurs recommencèrent de
plus belle.
Jupin on a bientôt la cervelle rompue :
« Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue! »
Le monarque des dieux leur envoie une grue,
Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe à son plaisir.
Et les grenouilles de se plaindre,
Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ! votre désir
A ses lois croit-il nous astreindre:
Vous auriez dû premièrement
Garder votre gouvernement;
Mais ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fût débonnaire et doux.
De celui-ci contentez-vous,
De peur d'en rencontrer un pire. »
- 6 —
Et Jupiter avait mille fois raison : le premier et le
plus grand tort des Grenouilles avait été de vouloir
changer leur gouvernement démocratique; car le
meilleur ou le plus grand des rois ne vaut pas la plus
chétive des Républiques.
Or, songez-y bien, braves gens de France qui ne
connaissez les rois que par les libertés qu'ils vous en-
lèvent et par l'argent qu'ils vous coûtent. Méditez, l'his-
toire des Grenouilles ; elle serait demain la vôtre si
TOUS écoutiez encore comme vous l'avez fait trop sou-
vent, ceux qui vous disent : « prenez un roi ! »
Défiez-vous de ceux qui vous tiennent ce langage ?
Ils vous parlent des malheurs de la patrie qu'il faut
réparer, de sa tranquillité, de sa prospérité que compro-
met le régime républicain; vous êtes perdus, si vous
n'avez un roi, il faut un roi pour vous sauver ! Deman-
dez leur ce qu'ils sont, d'où ils viennent, et vous pour-
rez juger de la sincérité de leur langage ; vous verrez
si c'est l'amour de la patrie qui les inspire, ou si ce
n'est pas exclusivement le leur, la soif des honneurs
et des gros traitements plus ou moins avouables, le
besoin de vivre aux dépens du public, à vos dépens,
travailieurs de la ville et des champs, aux dépens de
— 7 -
tous ceux qui puisent dans un honnête labeur leurs
moyens d'existence et ceux de leurs familles.
En est-il parmi eux qui soient sincères, qui voient
vraiment dans la monarchie le salut de la société?
Pour l'honneur de l'humanité, nous n'en voulons
point douter; mais ils sont peu nombreux, croyez-le
bien :
Il on est jusqu'à trois que l'on pourrait compter.
Mais pour la plupart, ce qu'ils veulent, ce sont des
places, c'est prendre leur part d'un budget toujours
grossissant, vivre aux frais dit peuple, sous le couvert
de la monarchie qui entraîne toujours dans son orbite
une multitude de ces parasites. Un régime démocra-
tique ne saurait les tolérer ; voila pourquoi ils honnis-
sent la République.
L'ancienne noblesse, avant la Révolution, avait le
privilége d'être exempte d'impôts ; les royalistes d'au-
jourd'hui, ne pouvant se soustraire à l'obligation de
— 8 —
les payer, cherchent à s'en dédommager en en prenant
leur part; ils mèneront la vie large, mais Jacques
Bonhomme restera toujours avec sa besace.
Eh bien ! Non ! Jacques Bonhomme ne se laissera
plus tromper ; il a pu juger ces beaux parleurs d'après
leurs actes et au lieu de leur abandonner le soin
de faire ses affaires en faisant surtout les leurs, il
aimera mieux prendre ce soin lui-même et les choses
n'en iront pas plus mal.
Royalistes de toutes nuances, royalistes blancs,
bleus ou multicolores, vous prêchez dans le désert, le
bon sens public fera bonne justice de vos clameurs,
et la République se consolidera malgré vous.
Que lui reprochez vous? Elle est, dites-vous, im-
possible en France, l'expérience qui en est faite ac-
tuellement le démontre surabondamment. Il nous
semble, au contraire, que cette expérience vous con-
damne sans appel. Comment, c'est vous qui gouver-
nez la France, car vous êtes partout, dans le gouver-
nement, dans l'assemblée, dans les conseils généraux ;
vous avez accaparé toutes les fonctions importantes,
et vous avez la naïveté d'avouer que la France est mal
gouvernée, mal administrée, que les affaires vont mal,
qu'il n'ya ni prospérité ni stabilité... Et à qui donc, s'il
vous plaît, revient la responsabilité de cet état de
choses, si ce n'est à vous?
Vous avez nommé un président de la République ;
au lieu de lui donner loyalement votre concours pour
faire les affaires de la République, vous ne lui permet-
tez même pas d'en prononcer le nom; vous entravez
tous ses actes ; après l'avoir acclamé, vous en faites
votre jouet, vous trouvez qu'il tarde bien à quitter le
pouvoir, qu'il fait trop durer la liquidation ; vous le
casseriez aux gages, si vous l'osiez et si vous le pou-
viez, pour le renvoyer comme un domestique impor-
tun. Heureusement pour lui, vous n'en avez pas le
pouvoir ; pour qu'il parte , il faut que vous partiez
vous-mêmes, mais comme vous n'ignorez plus que
vous ne reviendrez pas, vous ne prendrez pas cette
détermination.
La République est la plus simple de toutes les formes
de gouvernement, puisque c'est le gouvernement du
pays par lui même ; qu'avez-vous fait, mandataires de
la nation pour le pratiquer? Vous avez conservé pré-
cieusement tous les rouages des gouvernements mo-
narchiques, comme si la royauté devait être rétablie
— 10 —
demain ; vous avez institué une sorte de régence sous
le titre de présidence de la République, et à cela près
nous sommes en monarchie. Toutes vos réformes se
sont bornées à un faible, bien faible essai de décen-
tralisation, par l'institution d'une commission dépar-
tementale sans autorité suivies préfets; mais le pays
attend encore la loi qui doit fonder la liberté commu-
nale, cette pierre angulaire de tout l'édifice social.
Vous n'avez osé aborder aucune des réformes que
l' opinion publique réclame avec instance depuis la fin
de la guerre et dont, tous ou presque tous, vous pro-
clamiez la nécessité dans vos circulaires électorales.
Lois sur l'instruction publique, sur l'organisation de
l'armée, réformes judiciaires, réformes administratives,
tout est encore à faire. Vous vous êtes attribué le pou-
voir souverain, vous vous êtes déclarés constituants :
où est la constitution que vous avez faite, où est votre
loi électorale? Vous avez tous les pouvoirs, mais vous
TOUS débattez en de stériles discussions et vous n'abou-
tissez qu'à faire constater et à constater vous-mêmes
votre impuissance.
Pour avoir le droit de dire que la République est
impossible, il eût fallu d'abord donner à la France
des institutions républicaines ; où sont ces institutions?
Savez-vous pourquoi vous êtes impuissants? c'est
précisément parce que vous n'avez pas voulu éta-
blir ces institutions républicaines, du fonctionne-
— 11 —
ment desquelles seulement on pourrait conclure que
la République est possible ou impossible. Et nous
avons le droit de dire, nous, que c'est la monarchie
qui est impossible, car ce sont des institutions monar-
chiques, que vous faites fonctionner et la République
n'est pour rien dans votre insuccès.
Ce n'est pas tout : vous dites encore que le pays n'est
pas assez éclairé pour se gouverner et s'administrer
lui-même. Nous le contestons, mais admettons que
cette assertion soit fondée; à qui donc encore en re-
viendrait la responsabilité? Est-ce à la République ou
à la monarchie ? Est-ce la République qui a été chargée
de faire l'éducation du pays? Est-ce elle qui a manqué
à ce premier de tous les devoirs, ou bien est-ce la
monarchie ? Il nous semble entendre un professeur se
plaindre de l'ignorance de ses élèves. A part quelques
bien courts intervalles, la France a toujours été sous
le régime monarchique; donc, c'est ce régime qui
aurait dû faire l'éducation du pays, et c'est lui seul
qu'il faut accuser de cette prétendue infériorité. Si
elle existait réellement, nous y verrions un motif de
plus de repousser à jamais la monarchie, car un pays
ne peut être grand qu'à la condition de savoir se con-
duire lui-même.
— 12 -
Mais ce que vous vouliez surtout éviter, c'était pré-
cisément qu'il pût se diriger lui-même ; vous vouliez
qu'il ne put marcher sans vous; vous vous êtes faits
ses guides, et vous ne l'avez jamais conduit qu'à
l'abîme. Vous parlez sans cesse des quatorze siècles
de gloire, de prospérité et de grandeur que la France
doit à la monarchie ; M. Thiers lui-même, dans son
message du mois de septembre dernier, célébrait les
mille ans de gloire qu'a fournis la royauté, par pure
urbanité, sans doute, car, pour un historien qui a
écrit tant de volumes, ce serait étrangement com-
prendre l'histoire que de dire sérieusement une telle
énormité. Il est, Messieurs, d'autres histoires de
France que celles écrites par l'abbé Velly et le père
Loriquet ; vous permettrez peut-être qu'un jour nous
examinions ce qu'il y a de fondé dans cette assertion,
et ce qu'ont été, en réalité, la grandeur, la gloire et la
prospérité de la France sous cette royauté dont vous
êtes si fiers et que vous voudriez nous ramener.
M. de Bismarck a dit un jour qu'il manquait aux
Français « la notion du droit. » Evidemment il jugeait
les Français en général d'après la faction royaliste, et
cela ne pouvait être juste, car on se trompe presque