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LES IDÉES
DE
JEAN CHAUVIN
DU MEME AUTEUR
LES BRAS MERCENAIRES
1 volume
LE CAMP DES BOURGEOIS
avec illustrations de GUSTAVE COURBET
1 volume
LE PAYSAN
4 volume
POISSY. — TYP. ABBIEU, LEJAY ET CIE
LES IDÉES
DE
Jean Chauvin
PUBLIEES PAR
ETIENNE BAUDRY
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR-LIBRAIRE
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS,
1869
PROLOGUE
AUX RÉDACTEURS DU SIECLE
Messieurs,
Votre journal, qui n'est certes pas une tribune
ouverte à toutes les opinions, donnait, il y a
quelques mois, la relation d'un pèlerinage à
Sainte-Anne-d'Auray ; et j'ai lu avec une bien
douloureuse émotion le récit navrant, fait par
madame André Léo, de l'état de misère dans
lequel est plongé le paysan de la Bretagne :
4
2 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
« Nous remarquons là, écrit madame André
Léo, entre autres, une femme à figure honnête et
douce, dont la taille dénote un état de grossesse
assez avancé, et qui, accompagnée d'un enfant
valide, traîne dans une charrette un pauvre
garçon infirme.
» Nous l'interrogeons ; elle vient de quinze
lieues, et son pauvre costume souillé de pous-
sière, et ses pieds nus enflés servent de passe-port
à cette assertion. Quelle raison a-t-elle de men-
dier? — Elle se montre étonnée d'une telle
question. C'est bien simple : le travail du père
ne suffit pas, et la misère engendre la maladie.
Là-bas, la journée d'homme, sans préjudice du
chômage, vaut quinze sous par jour, et ils sont
six à la maison, femme, enfants, vieillards...
» Oh ! sainte Anne, voici l'infirmité, source
LES IDEES DE JEAN CHAUVIN 3
de toutes les autres, qu'il faudrait guérir. Eh
quoi ! depuis dix-neuf cents ans vous n'y songez
pas ? »
Puisque sainte Anne n'y songe point, pourquoi
n'y songeriez-vous pas, vous, madame? Pourquoi
ne vous inquiéteriez-vous pas de savoir si la
France possède des départements plus fortunés
que le Morbihan, et où la population bretonne
trouverait un travail largement rémunérateur ?
Et puisque vous faites des excursions, et que
vous vous livrez aux pèlerinages, pourquoi
ne pousseriez-vous pas jusqu'à une contrée par-
faitement connue, où les travailleurs ne chôment
jamais, et où le paysan est tellement surchargé
de propriétés, qu'avant peu, il ne pourra venir
a bout d'ensemencer ses champs, — à moins
qu'il ne lui survienne un peu d'aide?
4 LES IDEES DE JEAN CHAUVIN
Là, les journaliers sont nourris mieux que le
maître quand il est seul, — et ils gagnent sans
se tuer leurs trois francs par jour ; — seulement,
on commence à n'en trouver plus.
Là, le faucheur ne manque jamais de dire à
celui qui le loue : « Si je vais travailler chez
vous, ce n'est pas par besoin, mais par pitié
pour vos foins qui se pourriraient dans les
prés. »
Là, — faute de mains pour ramasser les
gerbes, — la moisson dure trois fois le temps
qu'elle devrait durer.
Là, les vendangeurs ne daignent se déranger
pour aller couper vos raisins, que si vous leur
promettez, — par jour, — quatre copieux repas
assis, et de la musique pour danser le soir en
sortant de table.
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 5
Quant aux porteurs de grappes, ils ne s'enga-
gent point sans avoir mis dans leur marché :
que leur ordinaire sera uniquement composé de
viande; qu'ils boiront du vin sans eau, et qu'ils
ne décesseront pas de manger (même en mar-
chant) d'un soleil à l'autre.
Là, le métayer dit à son bourgeois : « J'ai
décidé! » Et l'autre se garde bien de le contre-
dire, trop heureux qu'il est d'avoir un colon
pour labourer, à peu près, ses terres.
Là, soixante pour cent des propriétés bour-
geoises sont à vendre et ne trouvent point d'ac-
quéreurs; non pas que l'argent soit rare dans
la contrée, mais parce que le paysan y est suffi-
samment pourvu de biens.
Là, deux mille familles de Bretons, hommes,
femmes, enfants, trouveraient du travail plus
6 LES IDEES DE JEAN CHAUVIN
qu'ils ne pourraient en faire, et ne seraient pas
obligés d'aller mendier ; car dans ce paradis du
travailleur, la mendicité n'est pas seulement
inconnue ; elle y serait impraticable.
Que si vous désirez avoir des renseignements
plus précis sur le département dont je parle, ce
serait pour moi, messieurs, un vrai plaisir de
vous y conduire et de vous en faire les hon-
neurs.
Veuillez me croire, messieurs, votre tout dé-
voué.
ETIENNE BAUDRY,
Pendant que je terminais cette lettre, Jean
Chauvin était entré. — Quel Jean Chauvin ? me
direz-vous : — Nicolas-Polycarpe-Isidore Cau-
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 7
vin (mon voisin le plus proche), surnommé
Jean Chauvin, parce que son père avait fait la
campagne de Russie.
— Je parie, me dit-il, que vous voilà encore
après un nouveau livre?
— Dieu m'en garde ! ami Chauvin, je n'écris
plus depuis longtemps, sauf quelques rares
lettres indispensables ; les livres m'ont trop mal
réussi ; ils ne m'ont fait que des ennemis sans
avoir jamais converti personne.
— Il faut donc que les autres s'en mêlent ?
dit Chauvin, avec un air presque satisfait.
— Ma foi ! oui. Si le paysan veut qu'on parle
de lui, qu'il le fasse lui-même ; j'ai été trop mal
inspiré la première fois que l'idée me vint d'é-
crire son histoire ; à son tour de prendre la
plume.
8 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
— Comme ça se trouve ! s'écria Jean Chau-
vin : justement, je vous apportais mes idées sur
les choses du moment.
Et il me tendit, sans se déconcerter, le ma-
nuscrit que vous allez lire.
É. B.
LES IDEES
DE
JEAN CHAUVIN
I
On parle, on parle, on parle et on ne dit pas
un mot du paysan.
On écrit, on pérore, on discute, on propose,
on décide, et tout cela sans plus s'occuper de lui
que s'il n'existait pas.
On se met vingt pour décréter la suppression
d'un capital... que l'on n'a pas.
On se réunit cent pour en finir avec une pro-
priété que l'on ne possède pas ; — et l'on pro-
1.
10 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
clame : que le sol appartenant (de droit) à tous,
n'appartiendra plus désormais à personne.
Soit! Ainsi durent se passer les choses du
temps que la terre n'était pas encore habitée
par l'homme. Donc ce n'est pas moi qui ferai
d'objections ; excepté une, celle-ci : Que leur
amour pour l'humanité a troublé la vue aux
cent vingt abolitionistes sus-nommés, au point de
les avoir empêchés de voir que la consécration
de leur théorie aurait pour résultat de dé-
pouiller douze millions de paysans de leurs
droits de propriétaires ; — aussi les détenteurs
du sol prêtent l'oreille et se demandent ce que
tout cela signifie.
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 11
Un labeur opiniâtre et incessant, une éco-
nomie de toutes les heures a mis dans leurs
mains la propriété foncière, _ grâce à leur
nombre, ils sont devenus les maîtres souverains
du vote ; _ ils écoutent donc, et regardant leurs
champs où le blé pousse, ils se demandent, non
pas inquiets mais ennuyés , s'il prendrait fan-
taisie à quelqu'un de toucher au suffrage uni-
versel.
C'est pourquoi, moi, Jean Chauvin, campa-
gnard, cultivateur, vigneron, et commerçant à
l'occasion, c'est-à-dire chaque fois que mes af-
faires le veulent, — je me décide à prendre la
parole, à seule fin de dire ce qui est de nous, ce
12 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
que nous pensons, et ce que nous ferons peut-
être, si l'envie nous en prend.
Puissent « LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN » donner
à réfléchir à MM. les faiseurs de discours, fai-
seurs de livres, politiqueurs, gens de lettres,
conférenciers, économistes, irréconciliables et
autres bourgeois qui font profession de parler du
paysan sans nous connaître.
Je m'adresse à tous, mais plus particulière-
ment à ceux qui se plaignent de la cherté des
denrées, et trouvent mauvais que le paysan,
qui seul pourvoit au besoin de leurs estomacs,
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 13
en soit arrivé a tirer un bénéfice réel de la fa-
meuse révolution de 89.
Enfin, je m'adresse a ceux qui, ne doutant
jamais de rien, ont écrit de confiance : « Les
paysans formeront toujours l'appoint de tous les
gouvernements établis. »
Je ne demanderai pas aux auteurs de cette affir-
mation sans gêne, ce qu'il faut entendre par un
gouvernement non établi (?) ; mais je puis don-
14 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
ner l'assurance que si le paysan a, jusqu'à ce
jour, formé l'appoint de tous les gouvernements
en fonctions, solides ou branlants, bons ou mau-
vais, honnêtes ou pas, favorables et même non
favorables aux. intérêts du paysan ; ce n'est pas
une raison pour qu'il continue aux gouverne-
ments présents ou futurs, — même régulièrement
établis, — son concours et son obéissance.
Aujourd'hui le paysan ne croit plus à rien —
à rien. — Il ne dit plus : « Je dois », il dit : « On
me doit » ; et il en est arrivé à ne comprendre et
à n'admettre qu'un gouvernement sous lequel il
puisse faire ses affaires.
Que si vous me demandez pourquoi le paysan
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 15
prête son appui au régime actuel par ce temps
de marasme industriel et financier ; je vous ré-
pondrai que ce marasme n'empêche pas du tout
les productions du sol de se maintenir à un taux
fort élevé.
Or, pour le paysan, producteur principal et
consommateur secondaire, les affaires vont tou-
jours bien lorsque les denrées alimentaires se
vendent cher; et vous savez que tout ce qui se
mange est maintenant hors de prix.
Est-ce la faute au paysan ?
Est-ce sa faute si, pendant tant d'années, la
vie a été à un excessif bon marché ?
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 17
II
UNE IDEE
Une idée qui a fait son chemin — Jean Chauvin
n'en revendique pas la propriété, — est celle-ci :
« Travailler de la tête est bien plus fatigant et mé-
ritoire que travailler à la terre. » Ainsi le publi-
ciste, le chroniqueur, le reporter, le philosophe,
y compris le socialiste en chambre, sont obligés
à une bien plus grande dépense de sueur, de
force et de courage que l'homme simplement
tenu a manoeuvrer le pic ou la pioche, dès
18 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
l'aube, et sous la pluie, le.vent, le soleil ou la
neige.
Ainsi, messieurs, vous étiez forts et le paysan
était faible ; vous étiez grands et il était petit :
si petit, que vous l'aperçûtes à peine lorsque
vous fîtes votre révolution de 48.
Excusez-moi si, en parlant de 48, je dis votre
révolution ; car dans vos projets d'organisation
du travail, vous ne songeâtes qu'à l'homme des
ateliers et des manufactures, oubliant à peu près
le cultivateur, qui se trouva ainsi relégué hors
de la classe des ouvriers.
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 19
Songez à vos proclamations aux travailleurs ;
s'adressaient-elles aux paysans ? Jamais !
Je ne vous en fais pas un crime.
Vous étiez probablement de bonne foi : vous
ne songiez qu'aux capacités.
N'ayant point vécu avec les campagnards, ne
les ayant jamais vus, vous ne soupçonniez pas
leur existence ; ce fut tant pis ! messieurs ; car
si vous aviez songé aux paysans, lorsque vous
fîtes votre révolution ; et si après l'avoir faite
vous aviez été un peu aimables pour eux, je vous
jure que vous seriez encore en république.
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 21
III
DEMOCRATIE MILITAIRE
Non! vous ne fûtes pas aimables pour nous,
démocrates, à commencer par M. Victor
Hugo, lui-même. Ce grand poëte ne nous a
jamais pris au sérieux. Ecoutez plutôt les pa-
roles qu'il lui a plu de mettre dans la bouche
d'un de ses ancêtres présumés :
22 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
« Hugo de Cottentin salua l'Empereur :
» Sire, c'est un manant heureux qu'un laboureur :
» Le drôle gratte un peu la terre brune ou rouge,
» Et quand sa tâche est faite, il rentre dans son bouge.
» Moi, j'ai vaincu » etc.
Voyez-vous ce « Moi, j'ai vaincu » ? C'est-à-
dire , moi je ne suis pas un laboureur ; je suis
un militaire. Or, le militaire, voilà l'idole qui
a perdu la république de 1848.
Oh ! je sais bien que vous allez lever les
épaules et vous écrier : « Cet animal confond
tout ». Levez les épaules, bons messieurs, mais
je ne confonds rien.
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 23
Oui, a cette époque, l'idéal du beau c'était le
militaire. Tout le monde voulait, sinon être mili-
taire, au moins en avoir l'air. On jouait au soldat;
on posait pour le soldat ; car en ce temps-la les
militaires étaient presque aussi intéressants
qu'aujourd'hui les irréconciliables.
Quelques détails :
Prenez quelques têtes des républicains d'alors,
et dites s'il eût été possible à feu Dantan de
composer des figures plus martiales. Je ne parle
pas des choryphées du parti; ceux-là seuls
avaient au reste assez d'occupation pour ne
pas songer à aiguiser leurs barbes. Mais
24 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
contemplez les autres : commissaires, sous-
commissaires, délégués et commandants des
gardes nationales ; que voyez-vous ? Moustaches
en lames de sabre, barbiches taillées en glaives ;
et plus de favoris bourgeois. Les vénérables bar-
bes dites à l'apôtre durent elles-mêmes se résigner
aussi à tomber sous les ciseaux du frater, avec
les cheveux longs, le jour où le képi militaire
fut adopté au lieu et place du chapeau réformiste.
Ah ! le képi ! Quel emblème démocratique !
Aussi quel succès il eut. Non, il n'est pas un
seul de vous, natifs de 1825, à qui il ne soit
arrivé, au moins sept fois, d'avoir oublié volon-
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 25
tairement son feutre, pour pouvoir vaquer à
ses affaires , coiffé du petit couvre-chef des
braves.
Le képi détrôna le bonnet grec conservateur,
mais quand il tomba lui-même, rien ne put le
remplacer. Depuis sa chute, les hommes sont
nu-tête à la maison ; c'est plus hygiénique.
Et la tunique ! jusqu'alors spéciale au troupier,
n'est-ce pas en 1848 qu'elle devint notre cos-
tume obligatoire? Elle s'est depuis transformée
en jaquette, mais elle a tué l'habit national,
l'habit si français, qui, depuis, n'a plus jamais
reparu dans les rues : il n'était pas assez mili-
taire.
26 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
Après la Réforme , l'uniforme ; il envahit
jusque les pensionnats : par lui nous vîmes trans-
formés en petits gardes nationaux tous les collé-
giens de France. Le gouvernement leur fit pour-
tant grâce du sac et du fusil, mais non pas des
galons, qui remplacèrent les bons points donnés
jadis aux studieux élèves.
De ce jour, on ne joua plus ni aux billes, ni à
la toupie, ni au cerceau, ni à rien : — les
jeux d'enfant n'étaient pas assez militaires.
Les récréations s'employaient à se communi-
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 27
quer le moyen le plus prompt de se faire pousser
des moustaches. On n'achetait plus de jouets :
on se procurait un rasoir, on se râclait, et on le
prêtait aux camarades.
On se levait la nuit pour boire de la forte
eau-de-vie et pour fumer du caporal. Et quand
venait le jour de sortie, plutôt que d'aller courir
les bois, on tâchait de se faufiler au Café militaire.
J'y suis allé , moi aussi, comme les autres ;
et c'est là que j'ai appris lé vrai motif de la chute
de Louis-Philippe :
« C'était un vieux poltron qui n'avait pas
voulu faire la guerre aux Anglais. »
28 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
Je n'ai jamais entendu dire rien de plus déso-
bligeant contre le gouvernement de cet affreux
tyran constitutionnel. — Ah ! pardon, j'oublie
qu'on lui reprochait aussi son amour de l'éco-
nomie.
Et songer qu'aujourd'hui, les hommes dont
les critiques et les sarcarmes fustigèrent le plus
impitoyablement la récente organisation de
l'armée, sont les mêmes hommes (sauf quelques
exceptions), qui, il y a vingt-deux ans, vou-
laient à toute force nous gratifier d'un régime
militaire devant lequel le grand soldat Lycurgue
se fût prosterné.
Sommes-nous changés !
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 29
Oui, vous êtes bien changés, anciens citoyens
fougueux, aujourd'hui devenus si pacifiques.
Pauvres vieux! qu'avez-vous fait de ce ton
d'impérieux commandement qui distinguait les
républicains de votre époque.
En ce temps-là, si le passant qui flânait par
les rues, à l'heure où le couvert est mis, venait
à entendre tout à coup les femmes pleurer, les
enfants crier, et les roquets aboyer au bruit de
la vaiselle brisée, il pouvait dire presque à coup
sûr, en désignant la maison d'où sortaient les
gémissements : « Voici la demeure d'un ardent
démocrate. »
2
30 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
Eh bien! démocrates, vous eussiez mieux
fait d'avoir moins d'autorité dans vos ménages ;
et nous débarrasser des armées permanentes,
et de bien d'autres choses, alors que vous aviez
le pouvoir de le faire : car enfin vous ne, nierez
pas que, durant les quinze premiers jours de
votre règne, votre pouvoir de gouvernants fut -
sans bornes et l'enthousiasme des gouvernés
sans limites.
Pourquoi n'avez-vous pas d'un coup supprimé
cette armée dont vous ne voulez plus?
Pourquoi? Parce que vous vous étiez enlevé la
possibilité de le faire.
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 31
Non, ils ne pouvaient pas décréter le licencie-
ment des troupes, lès hommes qui avaient pro-
clamé la république aux refrains de la Marseil-
laise, car notre chant national n'a jamais été
qu'un cri de guerre.
Non, il ne vous était pas possible de supprimer
l'armée, vous qui veniez de supprimer la royauté
pour la punir de n'avoir pas été conquérante.
Ainsi, vous avez été conséquents.
Vous étiez militaires, vous êtes restés mili-
taires ; et nous ne vous en reparlerions plus, si
vous laissiez à d'autres, c'est-à-dire à ceux qui
n'ont pas vos antécédents, l'honneur de crier
contre l'ancien objet de votre culte :
Ce n'est donc pas fini.
32 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
Il vous était même fatalement impossible de
licencier l'armée, après avoir commis l'énorme
maladresse de vous adjoindre et de vous associer
des généraux véritablement républicains. Et
quels généraux ! Ceux qui parmi tous leurs com-
pagnons, passaient pour les plus enragés batail-
leurs.
Et vous avez bien été obligés d'utiliser leurs
aptitudes et leurs talents.
Quand on s'est mis dans l'obligation d'ac-
cepter les services d'un général, on n'est pas
libre de licencier ses soldats.
Et pourtant, voyez : si vous vous étiez passés
des généraux, l'armée s'en fût aussi passée; or,
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 33
entre une armée qui se passe de général et une
armée qui s'en va, il n'y a pas de différence ; —
donc, l'armée s'en fût allée et la république fût
demeurée, si vous n'aviez pas eu parmi vous des
officiers républicains.
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 35
IV
LES QUARANTE-CINQ CENTIMES
— De sorte que, selon Jean Chauvin, la ré-
publique existerait encore, si elle n'avait pas eu
de républicains pour la commander.
— Oui, mais aussi il eût fallu en outre que
le gouvernement ne fît pas peser sur le paysan
l'impôt des 45 centimes.
— Taisez-vous, Jean Chauvin, c'était un impôt
juste et sur lequel il n'est plus permis d'émettre
une idée de fantaisie : on a prouvé son utilité.
36 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
— Prouvé ! prouvéI En effet, il est prouvé
que le paysan les a payés, mais vous ne nous per-
suaderez jamais qu'il s'en soit consolé, et qu'il
en ait pris son parti ; car la résignation est abso-
lument inconnue au paysan : il la repousse en
toute circonstance, et à plus forte raison quand
il s'agit d'un malheur pécuniaire ; et, pour lui,
les 45 centimes appartiendront éternellement à
cette catégorie de malheurs.
Un jour le garde champêtre vint battre la
caisse sur le canton du village, et nous apprendre
que la république invitait ses enfants à remplir
les coffres de l'État qui se trouvaient vides pour
le quart d'heure.
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 37
— Vides ! s'écria le paysan ; comment ?
Qu'a-t-on fait de l'argent qui était dedans? Nous
ne sommes pas au quart de l'année !
Le tambour ne répondit pas; mais dans la
quinzaine, un chacun reçut du percepteur une
invitation fraternelle a venir lui verser, en sus
de la contribution ordinaire, 45 centimes par
franc, destinés à faire aller les services publics
sur le point d'être arrêtés faute d'argent.
— Le vide de la caisse du trésor fut pourtant
expliqué.
— Oui, mais le paysan ne se rendit point aux
explications qui lui furent données.
38 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
De même que Rachel ne voulait par être con-
solée, de même le paysan refusa de se laisser
convaincre. Il comprenait bien, très-bien qu'il
payait neuf sous par franc de plus qu'il n'eût
payé si la république n'était pas venue ; mais ce
fut tout : il ne voulait pas en entendre davan-
tage. En effet, s'il eût compris, il lui eût fallu
digérer les bonnes raisons, et c'est justement ce
qui lui déplaisait : il avait peur de trouver la
chose sinon bonne, du moins juste, et de s' ôter
par un aveu l'espoir même vague de se faire
rembourser l'impôt dans l'avenir. Or, cet espoir
n'est pas encore éteint, et il durera aussi long-
temps que le paysan se souviendra des 45 cen-
times.
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 39
V
POURQUOI LE PAYSAN SE
BOUCHE LES OREILLES
Le paysan se bouche les oreilles toutes les
fois que son intérêt lui conseille d'être sourd ;
et s'il vous arrive de vous étonner souvent qu'il
ne comprenne pas des choses toutes simples et
toutes claires, c'est que réellement il ne les a pas
entendues.
Au contraire, s'il croit qu'il est de son avan-
tage de vous écouter, il vous entendra, il vous
devinera même, il trouvera tout bon et tout
40 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
juste ; étant ainsi fait, que le gros bénéfice lui
fait toujours la bonne conscience.
— Et si vous parliez vingt heures ?
— Il vous écouterait vingt heures.
Expliquez-lui que le paysan étant imposé sur le
foncier, moins l'impôt foncier serait élevé, et
moins il aurait à payer ; — il boira vos pa-
roles.
Dites-lui que certains économistes ont songé à
supprimer même totalement l'impôt foncier,
c'est-à-dire à exempter de toute redevance les
43 millions d'hectares cultivés qui constituent
la propriété en France; — et le paysan sautera
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 41
de joie : preuve qu'il peut comprendre au point
d'en sauter de joie.
Mais ajoutez, que dans le cas où le ralentisse-
ment des affaires ne permettant pas à l'impôt in-
direct de fournir assez pour les besoins de l'État,
ce serait au paysan à venir en aide au pays en
laissant imposer le sol ; dites-lui cela aussi clai-
rement que possible: — tout son être se ré-
voltera. L'idée que ce sol, ce bien a lui, qu'il
s'est donné tant de mal pour acquérir, peut en-
core devoir quelque chose; cette idée, il ne
l'admet pas ; la redevance, il la subit ; il ne veut
pas qu'on lui en parle.
42 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
Et quand vous lui en parlez ?
— C'est alors qu'il se bouche les oreilles.
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 43
VI
LES FRERES ENNEMIS
Eh bien ! messieurs, avec une aussi forte dose
de tendresse pour la propriété, est-il étonnant
que le paysan tienne avant tout à voir marcher
les affaires, à voir se multiplier les transactions
commerciales, et à voir hausser le prix des
denrées que lui seul produit ?
— Mais, me direz-vous, ce qu'il produit et
vend si cher, c'est l'ouvrier qui l'achète et le
consomme : donc ce qui enrichit l'un ruine l'au-
44 LES IDEES DE JEAN CHAUVIN
tre; donc ce commerce que l'un chérit , l'autre
doit nécessairement le détester.
— En effet, messieurs, depuis que le paysan,
étant devenu possesseur du sol, n'est plus obligé
à acheter pour sa propre consommation les
aliments qui font vivre; depuis ce moment-là,
les intérêts de l'ouvrier et ceux du paysan se
trouvent en opposition flagrante.
On commence à savoir cela aujourd'hui, mais
combien d'hommes politiques l'ignoraient en-
core hier, s'imaginant que le peuple est UN et
que ses besoins sont identiques. — Non, le peuple
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 45
n'est plus UN ; il y a maintenant deux peuples :
celui des champs, et celui des villes; celui qui
produit, et celui qui consomme, voulant chacun
le contraire de ce que veut l'autre.
Ne vous étonnez pas de me voir revenir fré-
quemment sur ce sujet dans le cours de ce petit
livre : je le ferai à dessein, parce que je ne crois
pas que l'on puisse jamais mettre trop au grand
jour le plus curieux des phénomènes modernes
dans l'ordre social : « Le consommateur tombé
à la merci d'un producteur fatalement néces-
saire. "
46 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
Tenez, ceci se passait il y a bientôt sept ans,
dans mon département.
Quelques électeurs bien intentionnés avaient
sollicité un de nos plus courageux écrivains de
poser sa candidature dans leur circonscription.
Le publiciste accepta ; et comme il n'y avait
point de temps à perdre, il lança incontinent sa
circulaire, profession de foi des plus accentuées.
Je vous avertis que dans ce département, éminem-
ment agricole, les ouvriers ne font pas la majorité.
La circulaire du candidat commençait ainsi :
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
47
« Voulez-vous le blé à bon marché?
» Voulez-vous le vin à bon marché ?
» Voulez-vous la viande à bon marché?
» Voulez-vous tout à bon marché?...
_ " Plus souvent que nous en voulons ! » s'é-
crièrent en choeur les paysans après avoir lu ces
quatre lignes : « Cet homme veut nous ruiner ! »
Il ne voulait pourtant pas les ruiner, au con-
traire ; il croyait même leur faire plaisir en leur
parlant ainsi. Il s'était trompé. Il s'était four-
voyé. Ses amis, le croyant mieux instruit sur les
instincts du paysan, avaient oublié de lui révéler
le véritable esprit des campagnes ; au reste, ils
48 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
s'imaginaient probablement que le pays était
aussi las qu'eux-mêmes du député qui les repré-
sentait depuis tant d'années.
Mais ils avaient eu grand tort de s'imaginer
cela ; ils auraient dû savoir, et ne jamais oublier,
que pour être le député des paysans, il faut tou-
jours faire passer le bien-être général après l'in-
térêt des campagnards. Or, l'intérêt des campa-
gnards veut que le blé, que le vin et que la
viande soient hors de prix, parce que ce sont
eux qui produisent le blé, le vin et la viande.
En voyant l'accueil plus que froid fait à la
circulaire de leur ami, les bourgeois, victimes
LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN 49
de leur bonne intention, suspendirent l'affichage,
et télégraphièrent au publiciste : « d'avoir a rester
» chez lui, sous peine d'être reçu à coups de
» fourches. »
M. X... retira sa candidature. Il fit bien; et
les ouvriers de Paris firent bien aussi, en l'en-
voyant à la Chambre, où il siége encore.
— Vous dites que M. X... est député des ou-
vriers?
— Oui ; il ne s'en cache pas, et vous devriez
vous rappeler qu'il est monté à la tribune, il n'y
a pas longtemps, pour affirmer ses préférences a
l'endroit de la classe ouvrière.
50 LES IDÉES DE JEAN CHAUVIN
— Et Jean Chauvin trouve-t-il cela bien?
— Dame ! Il faut que tous les intérêts soient
représentés. Et puisque le paysan demande
avant tout à ses représentants de faire aller le
commerce, il me semble logique que l'ouvrier
donne aux siens mission d'arrêter les affaires ;
car il importe que nous vivions tous, sans être
obligés de nous dévorer les uns les autres.
Or, si jamais nous en arrivons là ; le plus dé-
voré des deux ne sera point celui que l'on
pense.
Pourtant, n'exagérons rien ; et ce serait mal
connaître le paysan que de le croire capable de