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Les Jeunes filles de Paris. Gabrielle de Célestange, par Étienne Enault

De
408 pages
E. Dentu (Paris). 1873. In-18, 404 p..
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LES
JEUNES FILLES DE PARIS
GABRIELLE
DE CÉLESTANGET
DU MÊME AUTEUR:
L'ENFANT TROUVÉ. 2* édition. 2 vol.
MADEMOISELLE DE CHAMPROSAY. 4« édition. 2 vol.
L'AMOUR A VINGT ANS. 1 vol.
COMMENT ON AIME. Nouvelle éiiuoD. i vol.
LE ROMAND'ONE ALTESSE. 1 vol.
EN PRÉPARATION :
DIANE KERDOVAL, deuxième série des leimes Filles de Paru.
Poissy, — Typ. S. LSJAT M Cie.
LES JEUNES FILLES DE PARIS
GABR1ELLE
DE GÉLESTANGE
PAR
^-^ÊTIENNE ÉNAULT
DEUXIEME EDITION
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GE^'S DE l.CTrUCS
PAIAIS-ROY.il., 17 ET 19, GALCEIE B'OIII.ÉANS
1873
Tons droits réservés
A MON<FRÈRE
ALPHONSE ÉNAULT
MON CHER AMI,
Je t'offre la dédicace de cette première histoire des
JEUNES FILLES DE PARIS. Tu jugeras, sans doute, que c'est
moins une étude qu'un roman, et tu auras raison.
Je laisse à des plumes plus déliées et plus habiles que la
mienne la tâche délicate d'analyser savamment l'âme de la
jeunesse féminine. Moi, je n'ai eu d'autre intention que celle
de geindre en relief quelques types assez caractérisés, et de
faire jaillir un y eu d'intérêt de certaines situations qui m'ont
paru de nature à impressionner le coeur.
Si GABRIELLE DE CÉLESTANGE éveille l'émotion et met
une larme dans les yeux, j'aurai atteint mon but, et je serai
satisfait.
Tout à toi.
ETIENNE ÉNAULT.
LES JEUNES FILLES DE PARIS
GABRIELLE
DE CÉLESTANGE
i
C'était en mai 18G2.
Le printemps souriait. Le soleil était épanoui,
sans être éclatant. L'air exhalait des senteurs de
violettes et de lilas.
"Vers quatre heures de l'après-midi, les Champs-
Elysées offraient dans "toute leur étendue un as-
pect charmant. 11 y avait foule; les promeneurs,
en voiture, à cheval, à pied, allaient et venaient
le plus gaiement du monde, tandis qu'une multi-
tude, assise au bord des contre-allées, contemplait
toute cette joyeuse animation.
i
2 LES JEUNES riLLES DE PARIS.
Au moment où l'élégance des toilettes et des
équipages arrivait pour ainsi dire à son apogée,
éveillant l'enthousiasme de mille curieux ébahis,
une jeune fille, admirablement belle, mais toute
vêtue de noir, comme si elle eût été en deuil, par-
venait devant le piédestal de marbre d'un des che-
vaux sculptés par le merveilleux ciseau de Guil-
laume Coustou.
Après avoir prêté une attention distraite à ce
mouvant diorama de l'opulence et de la mode,
cette jeune fille se tint quelques minutes immo-
bile, réfléchie. Evidemment, elle avait le coeur op-
pressé, car deux larmes brillèrent soudain sur le
cristal de ses grands yeux bleus ; mais elle ne leur
permit pas de jaillir, et les refoula si énergique-
ment, qu'elles disparurent aussitôt.
Elle ne tarda pas à remarquer que plusieurs
personnes s'étaient arrêtées près d'elle, et la re-
gardaient avec un sentiment manifeste de sympa-
thie et d'admiration. Elle entendit même quelques
jeunes gens s'exprimer avec une vivacité élogieuse
dont l'indiscrétion parvint à la troubler. Elle rou-
git et s'élança tout à coup pour franchir la chaus-
sée, afin de se soustraire à une importunité qui
ne froissait pas seulement sa modestie, mais qui
offensait aussi en elle la dignité d'un mystérieux
chagrin.
Trois ou quatre équipages se croisaient alors
devant elle, elle les é\ita sans ueine; mais elle
GABR1ELLE DE CÉLESTANGE. 3
n'aperçut pas un cavalier que lui cachait une Vic-
toria; elle fut heurtée par le cheval lancé au grand
trot, perdit l'éauilibre, et alla tomber presque sous
les roues d'un phaéton qui se dirigeait vers la
place de la Concorde.
Des cris d'effroi retentirent, et quelques prome-
neurs se précipitèrent vers la jeune fille qui ve-
nait de s'évanouir.
Mais le conducteur du phaéton, ayant eu la pré-
sence d'esprit d'arrêter soudain son attelage et de
l'immobiliser, avait déjà mis pied à terre ; il en^
levait dans ses bras la pauvre enfant sans connais-
sance, et la transportait sur un banc de la con-
tre-allée de gauche, où il se mit en devoir de la
secourir.
Elle ne tarda pas à se ranimer»
Lorsqu'elle rouvrit les yeux et se vit entourée
d'une foule émue, elle se rendit compte de sa si-
tuation, se sentit toute confuse, et se leva par un
brusque effort pour s'éloigner. Mais elle était en-
core si faible, si chancelante, qu'elle dut s'appuyer
sur le bras de celui dont elle recevait les soins, et
qu'elle parut reconnaître aussitôt.
— Vous, Gaston, murmura-t-elle. Ah! Dieu soit
loué!
— Je bénis le ciel, moi aussi, de m'avoir per-
mis de vous venir en aide, répondit à demi-voix
son inlerlocuteur.
— Emrnenez-moi bien vite, reprit-elle; je ne
4 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
suis pas blessée, et je .ne souffre que d'être le
point de mire de tant de regards fixés sur moi.
— Vous sentez-vous assez forte pour marcher?
— Oui.
— C'est bien.
Et, par un signe de la main, celui que la jeune
fille venait de nommer Gaston donna l'ordre à son
domestique, qui avait rangé le phaéton près du
trottoir, de le rejoindre sur le Cours-la-Reine.
Puis il pria en de si bons termes la foule d'épar-
gner l'embarras de sa compagne, que les uns s'é-
loignèrent, tandis que les autres s'écartaient res-
pectueusement.
• En cet instant, d'ailleurs, un cheval qui se cabrait
sur la chaussée détourna l'attention publique,'et
les deux jeunes gens purent se mettre en marche
sans "être suivis par la sollicitude importune des
curieux.
Ils cheminèrent à pas lents sous les ombrages.
Leur beauté frappait l'attention de ceux qui les
rencontraient, car ils étaient remarquables tous
les deux au même degré, par l'extrême élégance
de leur taille et par la rare perfection de leurs
traits.
La jeune fille avait un visage éclatant de blan-
cheur, sous une couronne de cheveux noirs à
reflets bleus. Sa physionomie, en dépit de l'expres-
sion de tristesse qui y dominait, offrait un carac-
tère'd'une suavité angélique. On devinait aisément
GABRJELLE DE CÉLESTANGE. 5
qu'une âme exquise se voilait sous l'harmonie des
formes dont elle était revêtue, et qui projetaient
autour d'elle comme un rayonnement.
Son compagnon lui faisait contraste : il était
blond, de cette nuance cendrée dont le reflet est
si doux. Ses yeux, d'un noir velouté, avaient un
regard plein de franchise et d'ardeur. Une fine
moustache accentuait la délicatesse de son teint. Il
y avait dans la grâce toute sympathique de sa per-
sonne ce sentiment noble et sérieux qui révèle
un coeur tendre et loyal.
Il avait environ vingt-six ans, et celle dont il
soutenait la démarche endolorie en comptait à
peine dix-neuf.
Comme ils arrivaient devant le Cours-la-Reine,
promenade si fréquentée jadis, si solitaire aujour-
d'hui, deux voitures s'arrêtaient à quelques pas
d'eux, et un cavalier, s'élançant à terre, jetait la
bride de son cheval à un groom qui le suivait.
L'une de ces voitures était le phaéton qui avait
failli être si funeste à la jeune fille, l'autre un
élégant coupé dans lequel un visage remar-
quablement joli, mais légèrement anxieux, ap-
paraissait à la portière, près de la figure placide
d'une vieille demoiselle, respectable gouvernante,
qui avait pour devoir d'accompagner sa jeune
maîtresse partout où elle allait.
Une voix, s'échappant du coupé, appela :
— Monsieur Christian de Beaurenaire!
D LES JEUNES FILLES DE PARIS.
Celui qui venait de descendre de cheval se re-
tourna. Il eut un mouvement de joie et s'empressa
d'aller vers la voiture, en frisant sa moustache
rousse d'un air de faluité suprême :
— Mademoiselle Eléonore d'Arminges, dit-il,
j'ai l'honneur de vous saluer.
Il grasseyait avec affectation.
Son interlocutrice lui rendit à peine son salut;
elle ne parut remarquer ni sa physionomie pré-
somptueuse, ni son accent prétentieux.
— Où allez-vous ainsi, monsieur le vicomte ? re-
prit-elle, le regard distrait, le front assombri.
— M'excuser.
— De quoi, s'il vous plaît?
— D'avoir failli être la cause involontaire d'un
très-grave accident.
— Ala!... Qu'est-il donc arrivé?
— En traversant tout à l'heure l'avenue des
Champs-Elysées, près de la place de la Concorde,
une jeune fille s'est heurtée contre mon cheval, à
qui je rendais en ce moment la main. Elle a été
renversée presque sous la roue du phaéton d'un
de vos parents... qui est, hélas! votre ami de pré-
dilection.
Un soupir accompagna ces mots, ce qui n'em-
pêcha pas Christian de Beaurepaire de friser de
nouveau sa longue moustache par un geste du
dernier galant.
•— Vous parlez sans doute de Gaston de Ville-
GABRIELLE DE CEI.ESTANGE. 7
taneuee? demanda mademoiselle d'Arminges d'un
ton qui vibrait.
— Oui... de mon rival préféré!
Éléonore n'entendit pas, ou feignit de ne pas
entendre ce propos impertinent, lancé d'ailleurs
à demi-voix.
— Je ne m'étais pas trompée, murmura-t-elle.
C'est bien Gaston que j'avais aperçu donnant le
bras à une femme et se dirigeant vers le Cours-
la-Reine.
Tout à coup elle tressaillit.
Ses yeux devinrent fulgurants, sa lèvre se con-
tracta.
— Que vois-je? se dit-elle d'un air crispé; il
est avec Gabrielle de Célestange, mon ennemie du
couvent des Oiseaux... Peut-être l'aime-t-il....
Oh ! moi, je la hais !
II
Christian de Beaurepaire devina le sentiment
qui agitait Éléonore d'Arminges, en remarquant
les éclairs de son regard et la contraction de ses
traits.
—• Elle est jalouse comme une ligresse ! mur-
mura-t-il.
b LES JEUNES FILLES DE PARIS.
Il haussa imperceptiblement les épaules, et,
s'inclinant avec un sourire dédaigneux
— Souffrez, dit-il, que j'aille m'acquitter d'un
devoir de stricte politesse.
-Allez, répondit l'ardente jeune fille, sans
daigner prendre garde à la mimique narquoise
du fat.
Christian se cambra la taille et s'éloigna sur la
pointe du pied, en se dandinant avec la gracieuse
légèreté d'un clown.
C'était d'ailleurs un assez joli garçon, ce Chris-
tian de Beaurepaire. Il était grand, bien fait; il
avait de fines extrémités. Aussi montrait-il à tout
propos l'élégance de son pied et la petitesse de sa
main. Si sa physionomie n'eût exprimé une insi-
pide satisfaction de soi-même, son visage eût sem-
blé charmant, en dépit de la nuance excentrique
des cheveux roux qui lui encadraient le front.
Comme il se dirigeait jvers Gabrielle de Céles-
tange et Gaston de Villetaneuse, il les vit s'arrêter
tous deux.
La jeune 'fille, lasse d'un premier effort, s'assit
sur un banc, près d'une de ces oasis de verdure
et de fleurs qui entourent l'ancien palais de l'in-
dustrie. Son compagnon se tint debout devant
elle, dans une attitude pleine de sollicitude et
de respect; ses yeux attendris étaient pénétrés
d'un inexprimable sentiment d'enthousiasme et
d'amour.
GABU1ELLE DE CELESTANGE. V
— Chère Gabrielle, lui dit-il, permettez que
ma voiture vous ramène chez vous.
— Non, mon ami, répondit-elle. Dans un ins-
tant j'aurai retrouvé toute ma force, et je rega-
gnerai sans peine ma demeure à pied.
— Du moins, accepterez-vous encore l'appui
de mon bras?
— Oui, je vous autorise à me reconduire jus-
que vers l'extrémité du Cours-la-Reine, où nous
nous dirons adieu.
— Adieu... et au revoir.
— Non ! pas au revoir.
— Pourquoi?
—.Parce que nous ne nous reverrons plus.
Gaston de Villetaneuse pâlit. Il allait reprendre
la parole lorsque la présence de Christian de
Beaurepaire l'en empêcha.
Celui-ci venait d'aborder Mlle de Célestange en
lui adressant de grandes salutations.
— Ah! mademoiselle, s'écria-t-il sans trop gras-
seyer, je suis vraiment en retard pour vous offrir
l'expression de mes vifs regrets! Mais je n'ai pu
franchir tout à l'heure le cercle des personnes qui
se pressaient autour de vous, et qui vous témoi-
gnaient un intérêt si sincère. J'ai dû attendre que
la foule se, dissipât et que vous devinssiez acces-
sible. Remarquant alors la direction que vous pre-
niez, je suis accouru. Me voici tout contristé et
vous demandant pardon, car c'est mon cheval dont
10 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
le choc a failli vous être mortel. Je frissonne à la
pensée du malheur irréparable qui pouvait être la
conséquence de cet accident. Et, certes, je ne
m'en fusse jamais consolé !
Disant cela, sa voix avait pris des inflexions
assez touchantes ; mais ses yeux ne réfléchis-
saient guère une émotion bien réelle; ils étaient
plutôt brillants d'admiration et surtout de curio-
sité.
Gabrielle de Célestange s'en aperçut; elle ré-
pondit avec une douceur grave :
— Je n'impute qu'à moi-même, monsieur, ce
qui m'est arrivé il y a quelques instants. J'ai man-
qué de prudence et d'attention. Vous n'avez donc
aucune excuse à me faire, et je n'ai rien à vous
pardonner.
— Je ne saurais être de votre avis, mademoi-
selle, reprit Christian de Beaurepaire. Je déclare
m'être montré d'une maladresse insigne, quoique
je passe généralement pour un assez bon écuyer.
Je me reproche d'avoir manqué de présence d'es-
prit, et de n'avoir pas su éviter que mon cheval
vous touchât. Qu'en pense • monsieur Gaston de
Villetaneuse?
— Selon moi, monsieur, la fatalité a seule été
coupable, et nous devons nous réjouir de n'avoir
pas eu à déplorer quelque sinistre événement.
— Il convient alors de vous féliciter un peu,
car vous êtes intervenu fort à propos pour empê-
GABRIELLE DE ^CÉLESÏANGE. 11
cher une catastrophe. Recevez mes compliments,
et croyez que j'envie votre bonheur.
En même temps, Christian de Beaurepaire ap-
puyait sur Gabrielle de Célestange un regard qu'il
croyait flatteur, mais qui était trop hardi pour
n'être pas impertinent.
Gaston eut un frémissement d'impatience. Il se
contint toutefois, et répliqua d'un ton presque
sec :
— J'ai déjà reçu, monsieur, l'expression d'une
reconnaissance qui m'a récompensé au-delà de ce
que je méritais. Cela me suffit.
— Je le conçois à merveille, et c'est une rai-
son pour que je regrette bien davantage de n'avoir
pas eu la même chance que vous.
Et, satisfait de sa réplique, Christian s'inclina
devant la jeune fille, salua d'un geste sommaire
Gaston de Villetaneuse, et retourna sur ses pas en
se dandinant avec affectation, et en murmurant
assez haut pour être entendu :
— Elle est idéalement belle, parole d'honneur !
Après une minute de marche, il s'incrusta un
lorgnon dans l'oeil, s'arrêta pour revoir Gabrielle
de Célestange, et ■ reprit bientôt sans baisser la
voix :
—■ Oui, pardieu ! elle est adorable ! et ce Ville-
taneuse est, ma foi, un heureux mortel.
Un accent persifleur achevait de donner à ces
paroles un sens injurieux. La jeune fille les avait
12 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
entendues; son front s'empourpra. Gaston indigné
s'élançait déjà pour châtier l'insolent, lorsqu'une
main s'empara de son bras, et une voix tendre-
ment impérieuse lui dit :
— Non, de grâce! Pas de bruit! Il faut que je
vous parle. Venez.
Il obéit, et laissa le vicomte de Beaurepaire
s'en aller tranquillement vers le coupé qui station-
nait encore à la même place, et dans lequel Éléo-
nore d'Arminges attendait, le visage frémissant, le
sourcil crispé.
Éléonore d'Arminges offrait dans sa beauté le
type saillant de l'Espagnole très-brune; elle avait
toute l'apparence d'une fille de l'Andalousie. Sa
peau reflétait l'or; ses yeux projetaient l'éclat
sombre de deux diamants noirs. Elle tenait de sa
mère, née à Séville, le sang méridional qui coulait
dans ses veines et colorait ardemment son teint.
Cette ressemblance physique n'était pas, d'ailleurs,
la seule transmission que lui eût faite celle qui
lui avait donné le jour, et qui était morte jeune,
victime de la violence de son tempérament. Elle
lui avait, en outre, transmis son âme : une âme
passionnée, jalouse, hautaine, vindicative, et ca-
pable des plus énergiques résolutions.
Quand Éléonore remarqua que Gaston se remet-
tait en marche avec Gabrielle, elle saisit le bouton
d'ivoire de la portière, comme si elle eût l'inten-
tion d'ouvrir sa voiture et de s'élancer sur les
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 13
traces des deux jeunes gens. Mais elle vit Chris-
tian près d'elle et parvint à se contenir.
— Eh bien ! lui demanda-t-elle d'une voix qui
se ressentait de sa secrète émotion, vos excuses
ont-elles été agréées?
■— A merveille! répondit le vicomte d'un air
triomphant. A merveille!
— Comment avez-vous trouvé votre... victime?
- — Très-remarquablement jolie, en vérité.
— Ah! •
Une gerbe d'étincelles jaillit des yeux de
Mlle d'Arminges. Elle pâlit et froissa son éventail.
— Avez-vous dit à M. de Villetaneuse que j'étais
ici? reprit-elle d'un ton sec.
— Ma foi! non.
— Tant pis!
•— Vous plaît-il que j'aille le lui annoncer?
— Ne prenez pas cette peine... Vous verrai-je
dans quelques heures au bal?
— Assurément. Est-ce que je me dispense ja-
mais d'aller aux fêtes de l'hôtel d'Arminges?
— Vous êtes on ne peut plus gracieux. A ce
soir.
En achevant ces mots, Éléonore tendit sa fine
main gantée au vicomte, qui la pressa tendrement,
non sans exhaler un long soupir, trop mélodieux
pour s'échapper d'un coeur bien endolori.
Un instant après, Christian remontait à cheval
et regagnait l'avenue des Champs-Elysées, tandis
14 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
que M,le d'Arminges disait au valet de pied qui
attendait ses ordres :
— A l'hôtel.
Le coupé partit rapide, entraîné par son atte-
lage fringant. Il remonta le Cours-la-Reine pour
se rendre avenue Montaigne, où l'hôtel d'Armin-
ges était situé.
Quand Éléonore passa près de Gaston et de Ga-
brielle, qui^ s'éloignaient avec lenteur les bras
entrelacés, elle se pencha brusquement à la por-
tière, et leur lança un coup d'oeil sombre et me-
naçant.
— S'ils s'aiment, murmura-t-elle avec une
sourde violence, qu'ils prennent garde à moi!
III
Gabrielle de Célestange avait seule aperçu Éléo-
nore d'Arminges, dont la physionomie irritée avait
eu la puissance de l'émouvoir assez violemment.
Gaston de Villetaneuse, qui venait de sentir le
bras de sa compagne s'agiter sur le sien, lui de-
manda la cause de l'impression bizarre qu'elle
éprouvait.
Il remarquait en même temps qu'une pâleur
mortelle s'était répandue sur le visage de l'admi-
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 15
rable jeune fille, et avait communiqué l'apparence
du marbre à l'harmonieuse pureté de ses traits.
Ne recevant point de réponse, il renouvela sa
question. Il mit même tant d'insistance dans l'ex-
pression de sa sollicitude inquiète, que Gabrielle
fit un visible effort sur elle-même, et répondit avec
une douce fermeté :
— Mon ami, j'ai vu tout à l'heure celle dont
vous serez bientôt l'époux.
Gaston s'arrêta stupéfait.
— Où donc? balbutia-t-il d'un air incrédule. Je
suis curieux de la voir, moi aussi. Montrez-la-moi !
— Elle est là-bas dans le coupé qui s'éloigne si
rapidement.
— Vous la nommez?
— Éléonore d'Arminges.
. Ce nom produisit sur Gaston de Villetaneuse un
effet saisissant.
Il demeura une minute interdit, muet, puis, se
dégageant soudain de cette paralysie de l'étonne-
ment :
■— Qui vous a si bien informée? demanda-t-il
avec un sourire à la fois triste et moqueur.
— Que vous importe, mon ami?.
— Pardon! Je tiens à savoir qui s'est permis de
vous renseigner de manière à me nuire dans votre
esprit et à vous causer peut-être un tourment.
Est-ce le docteur Chardin?
— Non, certes.
16 LES .1ELNES FILLES DE PARIS.
— Alors, c'est mademoiselle Flavia de Berg?
Gabrielle ne répondit pas. Son silence était si-
gnificatif. Gaston ajouta :
— C'est elle! J'aurais dû le deviner tout de
suite. La vilaine petite âme! Ah! ses compagnes
du couvent des Oiseaux l'ont bien caractérisée en
la nommant la Vipère, car elle se plaît à distiller
du venin.
— Vous êtes trop sévère pour elle, mon cher
Gaston. Elle n'est pas si méchante qu'on le suppose
généralement, et je me refuse à croire qu'elle ait
eu une mauvaise intention en m'annonçant votre
prochain mariage avec votre cousine Éléonore
d'Arminges.
■— En tous cas, elle n'a pas dit la vérité.
'— Je le regrette, mon ami.
— Pourquoi cela? demanda Villetaneuse avec
une sorte de stupeur.
— Parce que je souhaite de toute mon âme
votre prospérité, votre bonheur. Parce que je me
réjouirais de vous voir contracter une union bril-
lante sous tous les rapports.
— Vous oubliez donc que je vous aime, Ga-
brielle, et que je vous ai fait l'aveu de mon amour?
Comment me supposez-vous capable d'épouser
désormais une autre personne que vous?
— N'exagérons rien, mon cher Gaston. Le sen-
timent que vous m'avez exprimé semblait être très-
vif, sans doute, mais je n'ai voulu y voir qu'une
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 17
amitié généreuse, très-naturelle de vous à moi,
car enfin, vous m'avez connue toute enfant, et vous
étiez déjà un jeune homme lorsque je n'étais en-
core qu'une bien petite fille. Il y avait alors entre
nous des habitudes de douce familiarité. Vous me
traitiez avec tendresse; je vous aimais cordiale-
ment. Bientôt j'entrai au couvent des Oiseaux, et
votre père vous fit voyager. Des années s'écoulè-
rent, pendant lesquelles nous ne nous revîmes
qu'à de longs intervalles. Lorsqu'il y a un an en-
viron, nos relations se renouèrent, plus d'un gra-
cieux souvenir d'enfance se ranima en nous, et,
sous les yeux de ma mère, nous reprîmes aisément
notre affectueuse intimité d'autrefois. Et- c'est
ainsi qu'un jour, dans un accès d'enthousiasme,
sans doute irréfléchi, vous avez cru devoir
me révéler toute l'ardeur de vos sentiments pour
moi. Aveu imprévu, qui m'a troublée si profondé-
jnent, que je n'ai su comment vous répondre, mais
auquel, après de sérieuses réflexions, il m'a paru
que je ne devais point accorder une trop grande
importance. Aussi n'ai-je pas été très-surprise en
apprenant que vous étiez sur le point de vous ma-
rier avec l'une des plus belles et des plus riches
personnes que je connaisse. J'en ai même ressenti,
je me plais à vous le redire, une certaine joie, car
je ne suis pas égoïste, mon ami, et je suis toujours
heureuse de ce qui peut rendre ceux que j'aime
réellement heures
2.
18 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
En dépit d'elle-même, sa voix s'était altérée,
tandis qu'elle achevait de s'exprimer de la sorte ;
un léger nuage avait éteint à demi le suave rayon-
nement de ses grands yeux.
Gaston de Villetaneuse était devenu triste et
pensif. Soudain un frémissement d'impatience l'a-
gita.
— Croyez-vous donc que ma félicité serait cer-
taine si j'épousais votre impérieuse compagne du
couvent des Oiseaux ! s'écria-t-il. Soyez franche, et
répondez-moi.
Gabrielle hésita un instant.
— Je sais, dit-elle enfin, qu'Éléonore est une
nature plus passionnée que tendre, plus énergique
que sensible. Son âme a je ne sais quoi de ferme,
de résolu, qui semble exclure la flexibilité si né-
cessaire au coeur d'une femme pour produire l'har-
monie dans une union. Mais je me plais à penser
que le mariage adoucirait son caractère, et la
rendrait capable de faire une existence charmante
à l'époux de son choix.
— Eh bien! tel n'est pas mon avis, et votre
opinion se montre beaucoup trop favorable q. cette
hautaine jeune fille, dont je n'ignore pas que vous
avez eu plus d'une fois à vous plaindre au couvent.
Jecrpis la connaître mieux que vous, car je l'ai
observée attentivement. C'est un esprit dominateur,
tyrannique, absolu, devant qui tout doit fléchir.
Mariée, elle voudra n'avoir qu'un esclave dans son
GABRIELLE DE CELESTANGE. Il)
mari.* S'il refuse de se courber, la lutte s'engagera
terrible, et tout espoir de bonheur sera perdu à
jamais. Jugez si, avec cette conviction bien nette, je
suis disposé à devenir l'époux de celle dont vous
parlez.
•— Elle y compte cependant, assure-t-on, car
elle vous aime, et vos familles projettent de res-
serrer leurs liens de parenté en vous unissant tous
les deux.
■— Je n'ignore pas, en effet, que mon père et le
vieux duc d'Arminges ont depuis longtemps le dé-
sir de nous marier, Éléonore et moi. J'ai eu l'oc-
casion de remarquer aussi que ma cousine se
montre favorable à l'accomplissement de ce souhait.
Moi-même, — pourquoi ne l'avouerais-je point?
— j'avais résolu-naguère de me prêter à de telles
intentions. Mais depuis lors mon coeur m'a dis-
suadé d'agir ainsi, et m'a inspiré une autre ambi-
tion. Ou je vous épouserai, Gabrielle, ou ie ne
me marierai jamais.
— Je vous en prie, mon cher Gaston, ne prenez
pas envers vous-même un engagement si formel.
Écoutez-moi d'abord, et vous reviendrez ensuite, je
l'espère, sur une si grave détermination.
— Voyons, qu'avez-vous à me dire? Parlez.
M),e de Célestange refoula un soupir qui venait
de gonfler sa poitrine, reprit le bras de son com-
pagnon qu'elle avait abandonné un moment, et
se remit à marcher,
20 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
— Je n'hésite pas à vous faire un triste aveu,
mon ami, commença-t-elle, bien certaine que vous
ne vous méprendrez point sur l'intention qui me
détermine à vous tenir un langage franc et loyal...
Ma mère et moi, nous n'avons plus même de quoi
vivre dans la plus humble des médiocrités. 11 y a
une heure à peine, j'ai vendu le dernier diamant
que contenait l'écrin de famille, et je rapporte
sous le toit appauvri de la maison que j'habite la
dernière ressource, grâce à laquelle il me sera
permis d'attendre que je sois en mesure de gagner
par le travail le pain de chaque jour.
— Quoi ! s'écria Gaston avec une expression
d'étonnement douloureux, vous avez perdu votre
fortune, et je n'en ai rien su! Vous avez été ré-
duite à de pénibles extrémités, et vous n'avez pas
eu recours à mon affection, à mon dévouement!
— Ne m'en veuillez pas, mon cher Gaston. La
fierté de ma mère m'a imposé silence, et je me
suis tue. Si je me suis décidée à vous faire aujour-
d'hui une révélation, c'est que je veux essayer de
vous prémunir contre l'imprudence d'un entraîne-
ment généreux, et que d'ailleurs le secret de notre
ruine sera bientôt connu.
— En vérité, je ne comprends pas comment le
bien-être que vous possédiez a pu vous être ravi.
— Rien de plus simple, cependant. Un homme
d'affaires, en qui nous avions mis notre confiance,
a pris la fuite, il y a six mois, en emportant plus
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 21
de la moitié de notre fortune. Presque à la même
époque, un agent de change, chez lequel ma mère
avait placé une somme importante, s'est suicidé
pour échapper aux conséquences d'une banque-
route, et le reste de notre capital — cela est désor-
mais certain — est englouti dans l'énorme déficit
qu'il a laissé.
Après une pause, Gabrielle reprit avec un pâle
sourire :
— Vous voyez, mon ami, que je ne suis point
un parti sortable, et que votre père ne saurait
consentir à notre union.
Gaston de Villetaneuse eut un éclair d'exaltation
dans le regard. Sa voix vibra résolument.-
— Dans vingt-quatre heures, dit-il, mon père
sera chez vous, Gabrielle. Il sollicitera pour moi
l'honneur de vous épouser. S'il refuse d'accomplir
cette demande, tant pis pour son autorité! Je...
Mlle de Célestange leva vivement les yeux sur
lui. Il y avait une ombre de reproche dans l'éclat
de son beau regard.
— N'achevez pas, interrompit-elle. Écoutez-moi
encore, car je n'ai pas tout dit.
2Q 1V.S JEUNES riLLES DE PARIS.
1Y
Un nouveau silence eut lieu. Il ne dura qu'un
instant. Gabrielle reprit :
— Je m'attendais, mon cher Gaston, à vous voir
me déclarer que ma pauvreté ne pouvait rien sur
votre résolution de m'épouser. Je savais que voire
coeur se souciait peu d'une dot. Mais il est des
circonstances qui doivent faire réfléchir même les
plus désintéressés, et les dissuader de tout projet
d'alliance qui se présente avec les plus graves in-
convénients pour l'avenir.
— Je ne vous comprends pas.
— Je m'explique, mon ami. Si je devenais votre
femme, je vous apporterais, hélas! plus d'une
charge, plus d'un tourment.
— Lesquels? Désignez-les-moi.
— D'abord l'obligation de recueillir ma mère,
ciîère âme, dont je ne consentirai jamais à me
séparer, maintenant surtout que le malheur vient
de la frapper plus rudement qu'il ne l'avait fait
encore jusqu'ici.
— Que lui est-il donc arrivé?
— Hier, à la suite d'une nouvelle inattendue,
GABRIELLE DE CEI.ESTA.NGE.
une congestion cérébrale a failli la tuer. Le doc-
leur Chardin a pu la secourir à temps. Mais elle
a perdu la liberté d'une partie de son corps : elle
v est maintenant paralysée du côté droit.
■— Ce que vous m'apprenez là m'afflige profon-
dément. Toutefois ce triste événement ne peut que
m'affermir davantage dans ma détermination. Nous
serons tenus d'entourer votre mère d'une grande
sollicitude... Voilà tout.
La physionomie de Gabrielle s'éclaira d'un reflet
de tendresse et de bonheur.
Le jeune homme ajouta d'un air souriant :
— Continuez, je vous prie, l'énumération des
graves inconvénients qui sont de nature à empê-
cher notre union.
— Soit, mon ami... Sachez donc que ma pau-
vre mère ne serait pas le seul ennui que je vous
donnerais, si vous persistiez dans votre projet de
m'unir à vous.
— Quel devoir m'imposeriez-vous encore?
— Celui de venir en aide au comte de Céles-
tange, mon père, qui sera bientôt de retour en
France, plus malheureux, plus à plaindre qu'il
n'était il y a sept ans, époque à laquelle il se sé-
parait de ma mère et de moi.
Ces paroles sembleront causer une sen>.alion pé-
nible à Gaslon de Villetaneuse. Jl resta un moment
comme interdit.
— Quoi! dit-il enfin avec un elforl, voire père
24 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
a quille le Brésil? Il revient, et il n'a pas craint
de vous en prévenir!
— Une lettre datée de Rio-Janeiro nous a ap-
pris sa prochaine arrivée.
■— Et c'est là sans doute ce qui a déterminé la
crise dont la comtesse de Célestange est la victime
en ce moment?
— Oui.
— Je ne vous cacherai pas que le retour de
votre père me contrarie. J'eusse préféré qu'il ne
revînt pas.
— Gaston 1
- Pardonnez-moi ma franchise, chère Gabrielle,
mais je n'ignore point que le comte de Célestange
a laissé de tristes souvenirs dans le grand monde
parisien, et j'ai peur que sa réapparition ne soit
de nature à mettre un obstacle entre vous et
moi.
— Renoncez donc à notre union, car, si cou-
pable qu'ait été mon père, je ne dois pas oublier
que je suis sa fille. Mon devoir est de l'accueillir
avec déférence, avec respect.
— Soit. Piemplissez votre devoir. Puisque votre
père revient pauvre, il peut compter sur moi.
C'est vous dire que je suis résolu à vaincre tout
ce qui semble devoir rendre difficile notre ma-
riage. Mon coeur et ma main sont à vous.
Mlle de Célestange eut un frémissement de joie;
son regard refléta un radieux sentiment d'admi-
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 25
ration; sa main charmante étreignit avec une
affectueuse vivacité le bras de Gaston.
— Que vous êtes bon, mon ami ! murmura-t-elle
d'une voix ineflablement douce. Comme vous me
rendez fière d'être aimée ainsi!
— Je vous aime, Gabrielle, comme vous méri-
tez de l'être : avec exaltation et dévouement.
En même temps, Gaston de Villetaneuse pressait
avec une tendre effusion nerveuse le bras de sa
compagne, qui sourit en fixant sur lui ses grands
yeux bleus, et en cntr'ouvrant ses lèvres roses,
d'où s'échappa comme une blanche lumière dans
un souffle embaumé.
— Est-ce tout? reprit gaiement le jeune homme.
N'avez-vous plus aucune objection à m'opposer?
— Aucune, balbutia Gabrielle d'un air pensif.
— Voyons, ne me cachez rien : ne vous reslc-t-
il pas quelque chose encore à me révéler?
— Non... Ou plutôt, si je me permets d'avoir
un secret pour vous, mon ami, c'est que ce secret
ne m'appartient pas.
— Alors, gardcz-le. Je ne désire point le savoir,
car je suis bien convaincu qu'il ne cache rien qui
puisse projeter une ombre sur vous.
— Merci, Gaston. J'espère me montrer toujours
digne des sentiments que vous me témoignez.
Gabrielle de Célestange et son compagnon arri-
vaient en ce moment à l'extrémité du Cours-la-
Rcine, près du pont de l'Aima.
3
26 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
A l'instant même, un convoi funèbre, débou-
chant de la rue Jean-Goujon, s'acheminait vers
l'avenue de l'Empereur, pour se rendre à l'église
de Saint-Pierre de Chaillot.
C'était un convoi de jeune fille, un de ces tris-
tes et doux convois qui emportent vers la tombe
la jeunesse et l'espérance, au milieu d'un cortège
de tendresses en larmes, où se cache parfois un
amour bri^é.
Gabrielle fit le signe de la croix, et Gaston se
découvrit avec recueillement.
Tous les deux suivirent d'un regard mélancoli-
que, durant quelques minutes, cette touchante
procession de la mort, revêtue de blancheur et
couronnée des roses du printemps
Bientôt un profond soupir s'exhala des lèvres de
Villetaneuse ; ses yeux humides se fermèrent à demi.
Gabrielle aussi soupira.
— Je vous devine, mon ami, dit-elle avec émo-
tion. Vous pensez à une jeune fille qui n'est plus,
à votre soeur, qui s'en est allée vers Dieu, il y a
plus de deux ans, et. que nous ne reverrons qu'au
delà de cette vie.
— Pauvre Alice!... chère âme disparue! mur-
mura Gaston d'une voix navrée... J'étais loin d'elle,
hélas ! quand elle exhalait le dernier soupir, et je
n'ai pu l'accompagner jusqu'au seuil du tombeau.
Après un instant de silence pensif el endolori,
il ajouta :
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 27
•— Elle vous aimait bien, la douce enfant, et
vous étiez sa meilleure amie, ma bonne Gabrielle...
Ah! j'ai la conviction que son ombre tressaillira
de joie quand nos deux existences s'uniront à ja-
mais, et qu'alors une influence propice contribuera
mystérieusement à nous rendre heureux.
— Je le crois aussi, répondit M1]e de Célestange
avec une certaine solennité. Je crois que ceux
qui nous ont chéris sur la terre deviennent nos
anges gardiens dans le ciel.
Elle articula quelques mots encore, mais Gaston
ne les entendit point.
— Toi surtout, mon Alice, murmura-t-elle, tu
dois veiller sur moi et me protéger!
Villetaneuse insista de nouveau pour que sa
compagne se laissât conduire chez elle en voiture,
mais elle n'y voulut pas consentir.
Sur le point de se séparer de lui ;
— Adieu! lui dit-elle. Réfléchissez encore, et,
croyez-moi, abandonnez votre résolution.
— Au revoir, répondit-il. Mes réflexions sont
toutes faites, et je ne changerai rien à mes pro-
jets d'avenir.
La jeune fille traversa la chaussée, et se diri-
gea vers le pont, tandis que Villetaneuse .s'élan-
çait dans son phaéton, qui l'avait suivi à la dis-
tance d'une vingtaine de pas.
Comme il commençait à redescendre le Cours-
la-Reine, il se retourna; Gabrielle se retournait
28 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
au même instant; tous deux échangèrent un de
ces regards rayonnants, où deux âmes s'unissent
dans une ardente promesse d'amour éternel.
Le phaéton s'éloigna rapidement; Mlle de Cé-
lestange parut d'abord vouloir traverser la Seine
pour se rendre rue de Grenclle-Saint-Germain
où elle demeurait; mais elle rebroussa chemin
tout à coup, s'engagea dans la rue Boulainvilliers,
et prit ensuite celle de l'Assomption.
Là, elle s'arrêta devant une porte placée au
milieu d'une haie de troëne. Cette porte était ou-
verte ; sur le seuil jouait une petite fille de deux
ans et demi environ, blanche et rose, et jolie
comme un ange du Corrége ou de Raphaël.
Dès que la belle enfant aperçut Mlle de Céles-
tange, son visage s'éclaira d'un sourire radieux,
puis elle s'écria dans un élan de folle gaieté :
■— Pclitc maman! voilà petite maman Gabrielle!
V
Gabrielle saisit dans ses bras la gamine, dont
les lèvres arrondies en coeur lui demandaient gen-
timent dçs baisers. Puis, en la pressant contre sa
poitrine, en lui prodiguant des caresses, elle en-
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 2!)
tra dans un enclos de verdure où s'élevait une
maisonnette à l'ombre d'un tilleul et d'un vernis
du Japon, près d'une corbeille de roses, de chry-
santhèmes et de réséda.
Cette maisonnette n'avait qu'un rez-de-chaussee,
avec une porte pratiquée entre deux fenêtres; sa
façade s'enguirlandait de pampre; ses côtés étaient
revêtus d'une épaisse courtine de lierre. Ainsi ni-
chée dans le feuillage, elle offrait un aspect rus-
tique et charmant.
Le pas de Gabrielle sur le sable fut entendu.
Une gentille tête blonde se montra dans l'enca-
drement d'une fenêtre ; une voix fraîche et jeune
dit aussitôt :
— Mademoiselle de Célestange! Quel bonheur!
Puis une jeune fille, à la taille moyenne et
rondelette, à l'allure pétulante, habillée d'une jupe
courte en indienne, d'un caraco de même étoffe,
et coiffée d'un bonnet à la paysanne en jaconas,
sortit de la maisonnette, franchit en deux bonds
les six marches qui surélevaient le rez-de-chaus-
sée, et s'élança au-devant de la belle visiteuse,
qui s'avançait dans une allée du jardin.
— Bonjour, Colette, dit Gabrielle en lui tendant
la main.
— Bonjour, ma bonne demoiselle ! répondit la
petite blonde avec effusion. Comme je suis rasie
de vous voir!
Et elle appuya vivement ses lèvres sur la main
«A> LES JLTNTS FILLES DE PARIS.
aristocratique qui lui était abandonnée. Puis elle
entraîna MUo de Célestange près de la corbeille
de fleurs, et la fit asseoir sur une chaise en bois
de coudrier.
Elle se croisa ensuite les bras par un geste
gracieusement délibéré et se tint debout en con-
templation.
- Que je vous admire à mon aise! dit-elle
gaiement. Il y a plus d'un grand mois que vous
n'êtes venue! Oh! que ça m'a semblé long!
— Chère petite, j'ai eu bien des ennuis depuis
un mois... et même depuis plus longtemps.
— Vraiment!... Lesquels?
Colette se reprit aussitôt :
— Suis-je indiscrète? Pardon! Croyez bien que
si le ciel exauçait les voeux que nous formons ici,
personne ne serait plus heureux sur la terre que
votre excellente mère et vous.
— Je n'en doute pas. Je connais vos sentiments
dévoués et ceux de votre frère à notre égard.
— Nous serions bien ingrats si nous ne vous
aimions pas de tout notre coeur. Nous étions très-
pauvres : vous nous avez presque enrichis; nous
avions une demeure étroite et sombre : vous nous
avez donné comme un paradis terrestre, où tout
embaume et sourit. Ah ! le bon Dieu nous a fait
une grâce en nous permettant de vous rencon-
trer !
— Moi aussi, je me félicite d'avoir été mise en
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 31
rapport avec vous. Cela ne pouvait arriver plus à
propos, car ma petite Hermine venait de perdre
sa nourrice, votre parente, enlevée subitement par
une épidémie. Vous étiez alors sous le toit mor-
tuaire, et vous teniez l'enfant dans vos bras :
« Laissez-moi l'élever, me dites-vous d'un ton sup-
pliant. » J'y consentis, et j'eus là une bonne inspi-
ration : votre zèle et votre sollicitude ont fait
merveille. Le cher ange n'a pas souffert un seul
instant d'avoir changé de position. Il a traversé la
crise sans effort, et le voilà tout brillant de santé.
Disant cela, Gabrielle embrassait de nouveau la
petite fille assise sur ses genoux, et s'extasiait à
la voir dans toute la fraîcheur de son doux épa-
nouissement.
Hermine, la mignonne, répondit à celte tendre
effusion en appuyant ses deux mains fluettes sur
les joues de MIle de Célestange, et en criblant
de baisers sonores les lèvres qui venaient de la
caresser.
En ce moment, Colette se posait, vive et gra-
cieuse, sur un tabouret rustique, au pied de la
noble jeune fille, et contribuait ainsi à former un
groupe digne de tenter les pinceaux familiers d'un
Greuze ou d'un Melzu. Quand la petite fille eut
ralenti ses caresses, Gabrielle la mit à terre et la
laissa courir après un papillon mordoré qui pas-
sait; puis elle promena un regard circulaire dans
l'enclos fleuri qu'égayait un rayon de soleil.
32 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
— Le fait est, dit-elle, que l'on doit être bien
ici ! Elle est vraiment aimable, cette habitation en
plein feuillage. Je comprends que vous y soyez
heureux, votre frère et vous, et que ma chère
Hermine y pousse fraîche et vivace comme une
aubépine au printemps.
Elle fixa son attention sur la corbeille de roses,
de chrysanthèmes et de réséda qui s'arrondissait
près d'elle et parfumait l'air.
— C'est joliment disposé, cela ! reprit-elle. Mes
compliments au jardinier.
— Le jardinier n'est autre que Simon, comme
mademoiselle le pense bien. Ah ! dame ! il est fier
de son jardin, et il le soigne, si on peut dire, avec
passion. « Mes fleurs sont mes amours ! » répète-
t-il quelquefois. Pauvre garçon ! il fera bien de s'en
tenir à ces amours-là, s'il ne veut pas se rendre
malheureux.
— En effet, dit Gabrielle, il ne rencontrerait
peut-être pas, dans la jeune fille dont il serait
épris, une personne capable de r aimer tel qu'il est-
— C'est-à-dire, infirme et disgracié. Il faudrait
vraiment qu'elle fût aveugle pour le payer de re-
tour.
Et Colette accompagna cette répartie d'un éclat
de rire joyeux.
— Bah ! reprit-elle, je me plais à croire qu'il
n'aura jamais la prétention de se faire adorer, et
qu'il se contentera de vivre tranquillement, en
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 33
compagnie de sa petite soeur qui a résolu de res-
ter avec lui.
— Du moins, jusqu'au moment où elle semariera?
— Non... toujours! Mon intention paraît vous
surprendre, chère demoiselle. C'est que vous igno-
rez que ce brave Simon a pris grand soin de mon
enfance. Il m'a élevée, et avec quelle tendresse,
avec quel bon coeur! Notre mère, restée veuve
peu de temps après ma naissance, travaillait sans
relâche et n'avait guère de répit pour s'occuper
de moi. Il se mit à m'aimer de toute son âme,
et me prodigua les soins les plus touchants. Bien-
tôt le malheur nous enleva notre mère. Grande
détresse, hélas! Comment vivre? Mon frère n'avait
point d'état, car personne n'avait voulu le rece-
voir comme apprenti à cause de sa difformité, de
sa laideur. Mais il ne se découragea point. Il se
fit si humble et si doux, il se donna tant de mal,
il sut si bien saisir l'occasion d'être utile, que je
n'eus à souffrir aucune privation. Chaque jour, il
rapportait au logis le produit de ses efforts... et
j'ai soupçonné plus d'une fois, ajouta Colette avec
attendrissement, que le malheureux avait dû re-
courir à l'aumône pour ajouter quelque chose h
'l'insuffisance du gain qu'il avait fait... Vous com-
prenez, mademoiselle, que je ne puis abandonner
e digne coeur, à qui personne ne s'intéresserait
eut-cire, si je n'étais toujours là, près de rni,
jour l'aimer.
•J-ï LES JEUNES FILLES DE PARIS.
— En vous épousant, un honnête homme con-
sentirait, sans doute, à ce que votre frère vécût
sous le même toit que vous.
— Oh ! je ne m'y fierais pas, et, pour rien au
monde, je ne voudrais que Simon se crût à charge
et eût du chagrin. Je resterai donc fille, et, ma
foi, je me passerai fort bien d'un mari?
M1Ie de Célestange sourit, mais une larme bril-
lait dans ses yeux.
— Vous avez une bonne petite âme, ma chère
Colette, dit-elle, et j'espère que cela vous portera
bonheur.
— Je suis déjà si heureuse, que la destinée me
semble avoir déjà fait assez pour moi.
— A merveille, mon enfant ! Vous êtes une ex-
ception. Il y a si peu de personnes qui soient
heureuses de leur sort!
Un léger soupir acheva ces mots.
Après quoi, Gabrielle ouvrit une bourse, y prit
quelques pièces d'or, et les remit à Colette en lui
disant, non sans un peu d'embarras :
— Je suis en retard de quelques jours avec
vous; cela tient aux ennuis dont je vous parlais
tout à l'heure. Car, hélas ! l'infortune nous a frap-
pées, ma mère et moi, et nous sommes désormais
réduites à la pauvreté. Pour comble de tourment,
ma mère est très-souffrante, de sorte que l'avenir
est menaçant pour nous.
Le gai visage de Colette s'attrista soudain.
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 35
—■ Ah ! dit-elle avec oppression, que m'apprenez,
ous là?
— Une sombre vérité.
— Mais alors, mademoiselle, la somme que
ous venez de me remettre vous est sans doute né-
essaire... Je vous en supplie, reprenez-la. Grâce
votre libéralité, nous possédons des économies,
t nous n'avons aucun besoin d'argent.
•— Merci, Colette. Plus tard, peut-être, profite-
ai-je de vos bonnes intentions. Mais aujourd'hui,
on. Gardez.
Colette insista cependant,-mais sans succès.
Miie de Célestange se leva en appelant Hermine,
ui accourut vers elle et qu'elle prit de nouveau
ans ses bras.
Tout en lui prodiguant encore les caresses les
lus affectueuses, elle la porta jusqu'au seuil de
'habitation.
— Adieu, fillette! lui dit-elle, tandis qu'elle
embrassait une dernière fois.
■— Adieu, petite maman, répondit la gamine
vec effusion.
■— Ne m'appelle pas « petite maman; » appelle-
oi « bonne amie; » veux-tu?
— Oui, petite maman.
— Eh bien! gronda Colette en regardant (Ier-
ine d'un air fâché.
— Bah! reprit Gabrielle, laissez-la m'appeler
omme elle voudra. Jesuis sapetite mère, en réalité.
36 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
Un instant après, elle s'éloigna.
— Au revoir, bonne amie! au revoir, petite
maman ! "s'écria la mignonne en la suivant des
yeux.
Mademoiselle de Célestange se retourna, mil
deux doigts sur ses lèvres et confia un baiser au
vent qui passait.
Colette ne tarda pas à rentrer avec Hermine, el
referma derrière elle la porte du jardin.
En ce moment, deux personnes qui se tenaient
en observation de l'autre côté de la rue, derrière
la clôture en planches disjointes d'un terrain à
vendre, sortirent de leur cachette. Elles s'éloi-
gnèrent dans la direction de Passy.
L'une était une jeune fille, grande., mince, pâle,
assez jolie d'ailleurs, et vêtue très-élégamment.
L'autre était une femme de chan ) Te qui l'accom^
pagnait.
— Quelle étrange découverte ' dit alors la pre-
mière. Ce soir, je conterai cela à ma chère Éléo-
nore d'Arminges.
1\
Mlle de Célestange suivit les quais jusqu'à la
hauteur du Cours-la-Reine; elle franchit le ponl
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 37
de l'Aima, parcourut l'avenue Bosquet, prit à
gauche la rue de Grenelle-Saint-Germain, s'arrêta
devant un petit hôtel portant le n° 198, et sonna.
Un vieux domestique en livrée ouvrit.
Gabrielle remarqua tout de suite que sa physio-
nomie était triste, et que deux grosses larmes se
dérobaient à demi dans l'ombre de ses cils blancs.
— Qu'y a-t-il, Joseph? demanda-1-elle avec
anxiété. Comment va ma mère?
Le serviteur hocha la tète d'un air découragé.
— Madame la comtesse est bien mal, murmura-
t-il d'une voix qui tremblait.
La jeune fille tressaillit; elle n'ajouta pas un
mot, et s'élança dans le vestibule. Son coeur bat-
tait si fort qu'elle fut contrainte de s'arrêter à la
porte de l'appartement de sa mère. R lui fallut
quelques minutes pour se maîtriser.
A peine entrée dans la chambre de la malade,
elle aperçut sur l'oreiller du lit un visage si im-
mobile, si pâle, qu'il semblait avoir déjà la rigi-
dité de la mort. Elle étouffa un sanglot et courut
en silence jusqu'au chevet.
Là, elle s'inclina avec une angoisse muette sur
un front blême entouré de cheveux argentés, et sa
bouche frémissante s'appuya légèrement sur deux
paupières closes, dont les cils étaient encore hu-
mides de pleurs.
La comtesse exhala un soupir, mais elle n'ou-
vrit pas les yeux,
4
38 LES JEUNES TILLES DE PARIS.
Gabrielle, vaincue par la lassitude et l'émotion,
se laissa tomber sur une chaise placée près du lit.
Alors seulement elle remarqua la présence de
deux personnes dans la chambre de la malade.
C'étaient deux jeunes filles, dont l'une se mit à
l'embrasser de tout coeur, tandis que l'autre lui
pressait les mains avec attendrissement et respect :
— Chère Gabrielle, dit la première à demi-
voix, le docteur Chardin m'a appris que ta mère
était très-souffrante; j'ai aussitôt prié la mienne
de me faire conduire près de toi. J'ai trouvé, hé-
las! la pauvre comtesse en proie à un violent ac-
cès de fièvre, à la suite duquel s'est produite une
sorte d'anéantissement, qui, je l'espère, ne du-
rera pas.
— Mille fois merci, ma bonne Renée, pour le
vif intérêt que tu me témoignes aujourd'hui comme
toujours. Ta tendresse me touche bien sincère-
ment. Au milieu de mes ennuis, elle est ma plus
douce consolation.
— Je n'ignore pas, ma toute belle, que le mal-
heur s'est cruellement appesanti sur toi, et je me
plais à croire que tu comptes sur le dévouement
de ta fidèle compagne du couvent des Oiseaux.
— Je ne compte que sur ton amitié, sur ton
estime, dont je m'efforcerai d'être digne en loule
circonstance, répondit Gabrielle avec une expres-
sion de douce fierté.
Puis, se levant et se tournant vers la jeune fille
GABRIELLE DE CELESTANGE. 39
qui venait de lui presser les mains et s'était pla-
cée ensuite à l'écart :
— Je m'attendais à vous trouver ici, Rosine,
lui dit-elle, car j'avais recommandé ce matin à
Joseph de vous prier de venir me remplacer, pen-
dant mon absence, auprès de ma mère. C'est bien
aimable à vous d'avoir répondu à mon appel.
— Je n'ai fait que mon devoir, mademoiselle.
Après toutes les bontés que vous avez eues pour
moi, je serais une ingrate si je n'étais pas toujours
à votre disposition.
— Vous avez un aimable coeur, ma chère en-
fant, et je suis certaine de votre affection, à la-
quelle je tiens beaucoup, vous n'en doutez pas.
Un nouveau soupir, profond, douloureux, se fit
entendre dans la chambre. Il s'échappait des lè-
vres de la malade. Gabrielle, anxieuse, se pencha
vivement vers le lit; ses deux compagnes se tin-
rent immobiles, osant à peine respirer.
Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'aucun
signe indiquât que la comtesse dût sortir de son
étrange sommeil.
, — Ma mère dort toujours, murmura Mlle de
Célestange. Il semble, hélas! qu'elle soit en lé-
thargie, car son haleine est imperceptible... Je
tremble. J'ai peur.
— Rassure-toi, chère'" âme. J'augure bien de ce
repos auquel ta mère est livrée. Il dissipera sans
doute le terrible accès de fièvre qui l'agitait il y
40 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
i une heure, et lui donnera la force de résister au
mal qui la menace en ce moment.
— Je l'espère aussi, ma bonne Renée, répondit
Gabrielle. Et cependant j'ai la poitrine oppressée
comme si un grand malheur planait sur moi
— Les pressentiments trompent presque tou-
jours, exprima Rosine. Vos craintes ne me pa-
raissent point fondées : elles ne se réaliseront pas.
■— Dieu le veuille! soupira Mlle de Célestange
avec un sentiment de mélancolie et de résigna-
tion.
En même temps, elle remerciait d'un regard
pénétré de gratitude les jeunes amies qui s'effor-
çaient de lui rendre un peu de courage et d'es-
poir.
Malgré ses préoccupations pénibles, elle de-
meura subitement frappée de la ressemblance qui
existait entre les deux personnes réunies là, sous
ses yeux, dont l'une était issue d'une race ducale
et princière, tandis que l'autre devait le jour à
une simple famille d'artisans.
Renée de Saulx-Tavannes et Rosine Bourgeon
étaient toutes les deux très-frêles ; elles avaient une
taille si mince qu'une abeille l'eût enviée, un vi-
sage si délicat et si rose qu'une églantine des
haies en eût été jalouse. Il semblait qu'elles fus-
sent d'albâtre, tant elles avaient le cou mignon et
vaporeux, les mains déliées et transparentes. Leur
fine beauté se rehaussait d'une exquise dislinc-
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. H
lion, toute naturelle chez la noble jeune fille, mais
non moins remarquable dans la jolie enfant du
peuple. En les créant si semblables l'une et l'autre,
Dieu avait voulu prouver sans doute que les grâces
aristocratiques de la femme n'étaient pas un pri-
vilège de la naissance et du rang.
Elles étaient vêtues toutes les deux très-simple-
ment. Si l'on remarquait toutefois un peu de co-
quetterie dans leur toilette, c'était moins assuré-
ment dans celle de Renée de Saulx-Tavannes que
dans celle de Piosine Bourgeon.
Rosine prit congé de Gabrielle en lui disant :
•— Je me retire, mademoiselle, pour aller me
remettre au travail. Je vous supplie de me faire
prévenir dès que je pourrai vous être encore
utile, et j'accourrai.
— J'espère n'avoir pas besoin de vous déran-
ger de nouveau, ma chère Rosine. Je ne vous en
promets pas moins d'avoir recours à votre obli-
geance, si j'en éprouve la nécessité.
— Voilà une bonne promesse, qui me cause un
véritable plaisir... Au revoir.
Et la jeune fleuriste, car Rosine était fleuriste,
après s'être inclinée avec une grâce charmante
devant Mlle de Saulx-Tavannes, adressa un salut
plein d'effusion à Gabrielle, et disparut.
•— Quelle est donc cette jeune fille? demanda
aussitôt Renée avec une expression de vif intérêt. '
Elle est vraiment aimable. N'est-ce pas cette
4.
42 LES JEUNES TILLES DE PARIS.
pamre enfant que ta mère et toi avez secourue
un soir si à propos, et dont tu m'as déjà parlé
en des termes si touchants?
— C'est-elle-mcme, la chère petite, que nous
avons rencontrée toute fiévreuse, toute chancelante,
jl y a quelques mois, et que nous avons recon-
duite dans sa mansarde, où une fièvre cérébrale
se déclara et faillit la tuer. Comme elle était seule,
sans parents, je lui prodiguai mes soins; elle gué-
rit. Depuis ce temps, son bon coeur cherche toutes
les occasions de se montrer reconnaissant.
— Est-ce la misère qui l^ait mise en si grand
danger de mort?
— Non. C'est une cruelle déception qui venait
de la frapper.
— Ah!... Quelle déception?
— Elle aimait un jeune homme, contre-maître
dans une manufacture, et se crpyait sincèrement
aimée de lui. Il lui avait promis de l'épouser, pro-
mis par serment. Tout à coup on lui annonce
qu'il s'est marié avec la fille du directeur de l'é-
tablissement industriel qu'il surveillait. Elle refuse
d'abqrd d'y croire; elle court s'informer; le doule
ne lui est bientôt plus possible : elle est trahie !
Alors le désespoir s'empare de son âme, et son
cerveau en est ébranlé.
— Triste histoire, malheureusement trop com-
mune, et qui prpuve que l'intérêt en ce inonde
est presque toujours plus fort que l'amour.
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 43
Disant cela, Mlle de Saulx-Tavannes devint
pensive. Gabrielle n'eut pas de peine à deviner
le sentiment qui l'affectait. Elle se souvint que Re-
née avait refusé naguère d'être la femme d'un
très-grand seigneur qu'elle aimait, parce qu'elle
avait acquis la certitude que ce gentilhomme, infi-
dèle à son amour pour une autre, traître aux en-
gagements les plus sacrés, n'avait recherché sa
main que pour accroître sa fortune en y ajoutant
une dot de plusieurs millions.
A son tour, MIle de Célestange se mon-
tra un moment toute songeuse. Sa mystérieuse
rêverie ne ressemblait point à celle de son ancienne
amie du couvent des Oiseaux. Elle se rappelait les
protestations de Gaston de Villetaneuse, et se di-
sait avec un secret enthousiasme que s'il y avait
en ce monde des âmes intéressées et déloyales,
il s'y trouvait aussi des coeurs généreux et dévoués.
Le silence fut interrompu cette fois par un cri
poignant.
La comtesse de Célestange venait de sortir de son
lugubre sommeil.
Elle paraissait très-agitée; ses yeux, enfoncés
dans l'orbite, étaient brillants et hagards; sabour
che exhalait ces mots :
— Gabrielle.... ma fille.... viens à moi... Je vais
mourir !
Gabrielle s'élança vers la comtesse et l'étreignit
doucement.
44 LES JEUNES TILLES DE PARIS.
— Mère, soupira-t-elle, ne désespère pas ainsi...
Dieu ne voudra pas me priver de ta tendresse et
me briser le coeur.
— Dieu m'appelle, chère enfant... J'entends sa
voix... Nous allons nous séparer.
Apercevant alors Mlle de Saulx-Tavannes, Mme de
Célestange lui fit signe qu'elle la reconnaissait et
lui sourit avec effort.
Puis elle murmura :
— Ma fille, je désire rester seule avec toi.
Renée appuya ses lèvres sur une des mains de
la mourante, dit au revoir à Gabrielle, et se
retira.
Sa voiture l'attendait.
Vil
Lorsque la comtesse se vit seule avec sa fille,
elle sembla recueillir ce qui lui restait encore d'é-
nergie et de volonté pour un suprême entretien.
Après avoir fixé sur son enfant de grands yeux
à demi-voilés par les ombres funèbres des dernières
heures de la vie, elle dit en soupirant:
-» Mon cher amour, je ne me plaindrais pas de
quitter ce monde... si je ne t'y laissais dans l'isole-
GABRIELLE DE CÉLESTANGE. 45
ment et la pauvreté!... Hélas! pour un coeur ma-
ternel, c'est le plus cruel regret.
Gabrielle voulut de nouveau protester contre
un si lugubre pressentiment, mais la malade l'in-
terrompit.
— Crois-moi, dit-elle, il y a des visions qui ne
trompent pas ceux qui vont mourir... et j'ai en-
trevu l'éternité !
La jeune fille sentit son coeur se serrer violem-
ment.
Après une pause, la comtesse reprit :
— Parlons donc bien vite, mon pauvre ange,
de ce qui intéresse ton avenir.
■— Mon avenir ! balbutia Gabrielle, dont la poi-
trine se gonflait.
■— Oui... Que comptes-tu faire désormais?...
car nos dernières ressources sont à peu près épui-
sées... et ma triste succession... réduite à un mo-
bilier de mince valeur... suffira tout au plus...
quand tu l'auras réalisé, à l'acquit de ce que nous
devons.
— Je travaillerai.
— Comment?
■— Je possède, tu le sais, ma mère, un certain
talent de peintre en miniature; je l'appliquerai à'
l'industrie; je peindrai sur porcelaine, et je ga-
gnerai sans peine un salaire convenable.
— Je le crois, ma fille... Ton talent est réel...
tu parviendras, je l'espère, à l'occuper utilement.
40 LES JEUNES FILLES DE PARIS.
— J'en ai la certitude. Ainsi, rassure-toi.
■— Je me rassure... en m'affligeant, toutefois,
de te voir obligée de recourir au travail.
— C'est la loi qui s'impose au plus grand nom-
bre. Je saurai la subir comme tant d'autres, avec
courage et résignation.
— Hélas ! j'avais rêvé pour toi un sort plus
brillant et plus doux.
- Tu songeais, sans doute, à me faire contrac-
ter une union dans laquelle j'eusse trouvé le bien-
être et le bonheur?
— C'était ma plus vive espérance... ma plus
chère ambition.
— Eh bien ! ma mère, ne te désole pas. Ce que
tu souhaitais si ardemment pour moi va peut-être
se réaliser.
— Que veux-tu dire?... Parle!... parle vile:
— J'ai rencontré ce matin Gaston de Villeta-
neuse. Il m'a avoué qu'il m'aimait et voulait m'é-
pouser.
— Lui as-tu révélé notre détresse... notre ruine?
— Oui. Je l'ai même supplié de renoncer à une
alliance si désavantageuse pour lui.
— Qu'a-t-il répondu?
— Il m'a déclaré que rien ne pourrait changer
sa résolution.
— Ce que tu m'apprends ne m'étonne pas... Le
brave jeune homme!... Je l'ai toujours jugé aimant
et loyal.