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Les Jours de congé, par Mme de Beaujeu

De
87 pages
A. Vermot (Paris). 1868. In-16, 94 p..
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LES
JOURS DE CONGÉ
LES
JOURS DE CONGE
PAR
Mme DE BEAUJEU
PARIS
J. VERMOT ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
33, QUAI DES AUGUSTINS, 3 3
L'ENFANT STUDIEUX
Madame Lebreton était la plus heureuse desmè-
Alfred, son fils unique, âgé de onze ans, était
doux, si obéissant et si; studieux, que sa mère
L avait jamais un reproche à lui faire. Il se levait
tous les jours à six heures du matin et apprenait
— 6 -
ses leçons en attendant le déjeuner ; aussitôt que
ce repas était fini, Alfred travaillait avec ses pro-
fesseurs, écoutait avec attention leurs explications
et s'efforçait de les retenir. Il ne manquait jamais
de faire sa prière, et le soir, agenouillé près de son
petit lit, il répétait les paroles que, bien jeune, sa
mère lui avait apprises' :
Dieu, qui fis tout ce que je vois,
Dieu créateur en qui je crois,
Pour papa, pour maman chérie,
Dieu, de tout mon coeur je te prie !
Pour ma famille et ses amis,
Pour les pauvres et leurs petits,
Pour tous ceux de qui la souffrance
Place en toi seul son espérance ;
Pour tout le monde, enfin pour moi,
0 mon Dieu, je m'adresse à toi !
Mon Dieu, fais que je sois bien sage,
Que je m'applique à mon ouvrage,
Et que je grandisse en raison,
Pour que je sois de la maison
L'ange de joie et d'espérance.
LÉON GUÉRIN.
Puis.il s'endormait paisiblement, et, la nuit, il
faisait de doux rêvés : il lui semblait que son bon
ange venait s'asseoir auprès de lui, et que, re-
pliant ses grandes ailes blanches, il penchait son
visage doux et pâle sur le petit enfant; puis,
ouvrant un livre divin, il lui enseignait les vérités
éternelles que la vertu nous trace, et lui disait
d'une voix grave et harmonieuse les volontés de
Dieu.
Madame Lebreton avait un frère appelé: M. le
Lemaître, qui demeurait à, Neuilly.. Tous les di-
mamches., cet excellent homme venait chercher sa
soeur et son neveu Alfred et les emmenait avec lui.
à sa maison, située dans un beau jardin. Là
Alfred se reposait des travaux de la semaine, man-
geait des fruits, cueillait des fleurs, courait sur le~
gazon. Souvent son oncle, qui était un botaniste-
distingué, lui faisait un petit cours de botanique.
La botanique, chers enfants, est une science qui
nous apprend la naturelles plantes, des herbes,
des arbres, des fleurs; elle nous enseigne leurs-
noms, leurs espèces, leurs propriétés. Quelquefois,
M. Lemaître disait à son neveu :
—Mon cher neveu, travaillez, travaillez toujours
avec ardeur! L'homme ignorant n'est guère supé-
rieur à la bête ; l'instruction et la science seules
nous placent au- dessus d'elle. L'étude nous apprend
à apprécier les bienfaits de Dieu, à user sagement
des productions de la nature, à tirer parti de tout
car les poissons mêmes sont utiles et bienfaisants,
employés à propos. Dieu n'a rien créé d'inutile ni
de nuisible, car la science nous montre que les
plantes dangereuses contiennent des qualités pré-
cieuses.
Alfred savait les noms de toutes les fleurs, il"
savait quels sont les parfums malfaisants, et lors-
qu'il faisait un bouquet pour sa mère, il choisis-
sait les fleurs les plus douces et les plus inoffen-
_ 8 -
sives, celle que madame Lebreton, dont la santé
était fort délicate, pouvait respirer sans danger.
Quand venait l'automne, M. Lemaître prenait
son fusil, et Alfred le sien ; car son bon oncle lui
avait fait cadeau, au jour du nouvel an, d'un joli
fusil, d'une gibecière, d'une casquette de peau, de
grandes guêtres et de tout ce qu'il faut au chas-
seur, et ils allaient ensemble courir dans les champs.
Madame Lebreton avait permis à son fils ce délas-
sement, parce qu'elle le.savait prudent et réfléchi,
et aussi parce qu'elle ne pouvait rien refuser à un
enfant si docile et si studieux.
Un jour, après avoir chassé longtemps, et
voyant le soleil près de se coucher, M. Lemaître et
son neveu pensèrent à rentrer à la maison. Ils
étaient fort éloignés de Neuilly, et ils commen-
çaient à se sentir très-fatigués. M. Lemaître vou-
lut se diriger vers Une route, dans l'espoir de
trouver une voiture qui pût les conduire vers Pa-
ris; mais il s'égara et la nuit approchait. Tout à
coup ils entendirent un grand' cri et un clapote-
ment d'eau, comme si on venait d'y jeter un corps
pesant. Alfred s'élança vers l'endroit d'où partait
ce bruit, et arrivé sur le bord d'un grand étang,
il vit une jeune fille éplorée qui lui montra
son frère se débattant dans l'eau et prêt à se
noyer. Alfred se jeta aussitôt dans l'étang, et sai-
sissant le malheureux enfant par les cheveux, il
l'entraîna vers le bord; mais des planches, soute-
nues par des pieux, formaient une palissade élevée
et l'empêchaient d'y monter. Le jeune paysan
était évauoui. Alfred se cramponnant à un pieu
avec une main, soulevait le noyé de l'autre et
appelait son oncle d'une voix déchirante, car il
sentait que ses forces s'épuiseraient bientôt. La
jeune fille avait disparu, la nuit s'obscurcissait et
un froid mortel s'emparait du brave enfant, qui ne
voulait point abandonner celui qu'il avait essayé
— 10 —
de sauver. Enfin, plusieurs voix se firent entendre,
des pas rapides approchaient ; Alfred entendit son
oncle l'appeler, il répondit, et bientôt on tira les
deux pauvres enfants de cette position périlleuse;
il était temps, une minute de plus et Alfredsuc-
combait ! Mais Dieu veille sur les enfants coura-
geux et dévoués.
Le petit paysan, qui se nommait Pierre, et son
sauveur furent portés dans une petite maison où
l'on s'empressa de leur donner des soins. Un fris-
ison glacial semblait leur avoir ôté tout sentiment
d'existence, ils étaient pâles et défaits ; on les plaça
— 11 —
devant un grand feu, après leur avoir ôté leurs
vêtements mouillés. Anna, la soeur de Pierre, ai-
dait sa mère à secourir les deux jeunes gens. Cette
bonne mère s'appelait Françoise ; elle était pau-
vre ; mais, comme elle vivait avec une grande éco-
nomie, elle parvenait, en travaillant beaucoup, à
nourrir ses deux enfants. Ils habitaient tous trois
une petite chaumière et avaient pour tout bien
une belle vache qui les nourissait du produit de
son lait.
Il faisait nuit, la bonne Françoise ne voulut pas
laisser partir son jeune bienfaiteur, et le supplia,
- 12
ainsi que son oncle, de passer la nuit dans son
humble demeure. M. Lemaître accepta, car Alfred
était pâle et accablé de fatigue. Françoise, heu-'
reuse de retenir près d'elle et d'entourer de ses
soins le sauveur de son fils, se hâta de préparer
des lits pour ses hôtes, et de leur offrir un repas
frugal. Elle courut au jardin cueillir les plusbelles
pommes et les meilleures poires, qu'elle plaça sur
des feuilles de vigne, car elle ne possédait que
quatre assiettes dans son pauvre ménage.
Oh ! mon oncle ! il faut partir, dit tout à
coup Alfred en faisant un effort pour se lever ; ma
mère ne se couchera point si elle ne nous voit pas
rentrer, et elle passera une nuit affreuse en nous
attendant.
— Tu as raison, répondit M. Lemaître, il faut
la faire prévenir... Mais comment ?
— Écrivez-lui, monsieur, dit Françoise; il y
a près d'ici un brave homme qui montera à che-
val et qui portera votre lettre à madame votre
soeur.
-•- Mon oncle, dis-lui bien que nous ne sommes
pas malades; ne lui parle point de l'accident qui
nous est arrivé, reprit Alfred avec vivacité.
— Comme vous aimez votre mère ! s'écria
Françoise, et combien ces sentiments vous hono-
rent ! Les enfants qui aiment ainsi leur père et
leur mère sont bénis de Dieu..
Le voisin sella son cheval et partit pour Neuilly,
- 13 —
où était madame Lebreton. Il trouva cette tendre
mère inquiète et agitée ; la lettre de son frère la
calma un peu ; mais elle résolut de partir le len-
demain matin, dès le point du jour, pour revoir
son enfant et s'assurer de son état. Elle retint le
paysan pour lui servir de guide.
Alfred, content d'avoir fait une bonne action,
s'endormit le sourire sur les lèvres et la joie dans
le coeur ; il voulut que Pierre, dont il occupait le
lit, vînt reposer près de lui. Le lendemain, les
deux jeunes garçons se réveillèrent aux premiers
rayons du soleil.
— Mon cher sauveur ! s'écria Pierre, je vous
dois le bonheur de revoir le jour, d'embrasser ma
mère et ma soeur !
— Mon bon Pierre, dit Alfred, xous 1$ sous
- 14 -
quitterons plus ; je serai ton petit maître ; je t'ap-
prendrai à lire, à écrire... Si tu savais quel bon-
heur donne l'instruction !
-— Oh ! comme vous êtes bon, Alfred ! je vous
devrai une seconde fois la vie ! Et à mon tour, je
montrerai, tout ce que, vous m'apprendrez, à ma
petite soeur Anna, qui est si bonne et si douce.
Après avoir bu une tasse de bon lait chaud,
Alfred sortit de la chaumière suivi de la bonne
paysanne, qui lui faisait mille recommandations
pour éviter les accidents, et se dirigea vers un
champ où Pierre et Anna gardaient des chèvres
et des moutons. Alfred avait un livre, et il allait
donner sa première leçon de lecture aux deux
petits paysans; Pierre et Anna étaient des élèves
dociles; mais, peu habitués à l'étude, leur mé-
moire les servait mal, et il fallait leur répéter
bien des fois la même lettre avant qu'elle se fût
gravée dans leur esprit. Alfred était patient ; il ne
montra aucune mauvaise humeur, et il pensait
tout bas que nous devons tous être bien reconnaisr
sants envers nos professeurs, car c'est une chose
très-fatigante que d'enseigner aux enfants. L'heure
du déjeuner approchait. Pierre rassembla ses mou-
tons, et les enfants prirent le chemin de la maison,
où ils trouvèrent madame Lebreton, impatiente
de revoir son fils. La bonne Françoise lui avait
raconté le dévouement d'Alfred, et les deux bonnes
mères avaient des larmes dans les yeux lorsque
— 18 -
leurs enfants arrivèrent. Françoise ne voulut pas
laisser partir ses hôtes.
— Vous me donnerez cette journée, dit-elle
d'un air suppliant à madame Lebreton et à son
frère.,
Anna, Pierre et Alfred unirent leurs prières à
celles de Françoise. x M. Lemaître et sa soeur con-
sentirent à rester jusqu'au; soir.
Après le déjeuner, Anna montra à madame.
Lebreton ses petits poulets, ses petite canards, qui
suivaient leur mère dans l'eau, quoiqu'ils n'eus-
sent pas encore de plumes, et qu'ils ne fussent
couverts que d'un léger duvet jaune. Puis, elle
montra sa belle vache brune, tachetée de noir, qui
donnait de si bon lait, dont sa mère faisait du
beurre et du fromage.
Cette vie tranquille et retirée plaisait à madame
Lebreton et à son fils ; la jeune femme y trouvait
un bon air et du repos, si nécessaires à sa santé.
Alfred aimait les champs où il pouvait étudier en
paix et méditer sur les merveilles" de la nature.
— On devient plus pieux à la campagne, dit-il
àsa mère; on sent davantage la présence de Dieu,
notre âme s'élève avec ardeur vers lui... car sa
main bienfaisante est empreinte sur toutes ehoses.
— Tu as bien raison, mon Alfred, répondit ma-
dame Lebreton avec un doux sourire, et je suis
bien heureuse de te voir goûter le bonheur de la
solitude.
— 16 —
Madame Lebreton, se sentant fatiguée de sa pro-
menade, retourna à la chaumière, où elle trouva
la petite Anna, qui courut à sa rencontre aussitôt
qu'elle l'aperçut, et son frère, M. Lemaître, qui
l'attendait sur le seuil,. La bonne Françoise faisait
cuire une excellente soupe aux choux et au lard;
elle avait tué une de ses poules, et fort occupée de
tous ces détails de cuisine, elle allait et venait tout
en causant avec la jeune Parisienne.
— Il faudra revenir tous les mois, madame,
disait-elle ; à la campagne on a toujours de nou-
velles occupations et de nouveaux plaisirs. La se-
mence, la récolte, sont les deux grands buts de
notre existence, et elles nécessitent les travaux les
plus variés.
— Mais que faites-vous l'hiver? demanda ma-
dame» Lebreton.
— En hiver, les hommes raccommodent leurs
outils, les charrues qui creusent et retournent la
terre, la bêche, la houe, le râteau, instruments
précieux dans la main du laboureur. Le soir, ils
réparent les harnais des chevaux, pendant que les
femmes filent le chanvre et le lin qui font la toile,
la laine avec laquelle on fait du drap.
— Et les enfants? demanda madame Le-
breton.
— Les enfants nous aident dans tous nos tra-
vaux, répondit Françoise ; mon petit Pierre sème
le grain sur la terre que le laboureur a préparée.
— 17 -
Mon Anna sait faire le fromage, soigner les pou-
lets, et traire notre vache.
Tout en causant, le dîner se faisait. Anna mit le
couvert et alla appeler les absents. M. Lemaître,
Alfred et Pierre accoururent et mangèrent de bon
appétit la soupe, le lard, le poulet et les galettes
que la bonne paysanne avait placés sur la table.
Après le dîner, M. Lemaître conseilla à sa soeur de
se mettre en route et de ne pas attendre la nuit.
Françoise et ses enfants les conduisirent jusqu'à
la grande route ou passaient les voitures
— 18 —
allant à Neuilly. En prenant congé de cette inté-
ressante famille, madame Lebreton promit de re-
venir bientôt.
Tous les mois, M. Lemaître conduisit sa soeur et
son neveu à la chaumière de Françoise, et ils ne
s'y ennuyèrent jamais. Alfred étudiait toujours
avec ardeur et donnait des leçons à ses protégés,,
qui apprenaient à lire et à écrire et qui étaient
bien contents d'être si instruits.
Au mois de. janvier, nos trois enfants firent un
petit traîneau qui glissait sur la glace, et ils s'a-
musèrent beaucoup en s'y traînant tour à tour. Ils
fixent aussi un château de neige, avec des fenêtres
et des portes. Quand le froid était trop vif, ils-
rentraient à la chaumière, et la bonne Françoise
réchauffait leurs petites mains engourdies par la
neige. La reconnaissance de Pierre envers son
jeune sauveur ne peut pas se décrire. Il aurait
donné sa vie pour lui, il ne pensait qu'à lui plaire.
Alfred devint un des jeunes gens les plus studieux
de Paris, et rendit bien heureux sa mère et son
oncle par ses succès et sa bonne conduite.
UNE
RÉCOMPENSE INATTENDUE:
Madame, de Giradon emmena avec elle à la
campagne ses trois neveux, Paul, Emile et Albert,
tous trois bons garçons, mais un peu turbulente;,
et madame de Giradon les emmenait à la campa-
gne parce que sa soeur, madame Bourdon, la mère
de nos trois jeunes garçons, était dangereusement
malade., et que le bruit qu'ils faisaient sans cesse-
fatiguait la pauvre souffrante. Berthe, la soeur des
petits Bourdon, resta avec sa mère. Elle ne quit-
tait point le chevet de son lit, et le soir courait à
l'église voisine demander à Dieu le retour de la
santé de sa chère maman. Paul et Albert, quoi-
— 20 —
qu'ils ne fussent pas nés avec un mauvais coeur,
oublièrent vite les souffrances de leur pauvre mère
et ne pensèrent qu'à jouer. Emile ne jouait pas, il
regardait ses frères d'un air triste et soucieux, et
attendait avec impatience une lettre de leur soeur
Berthe, qui devait leur écrire aussitôt que madame
Bourdon se trouverait mieux Tous les soirs en se
couchant Emile disait à Paul et à Albert :
— Mes frères, il faut être bien sages et bien
raisonnables, car nous ferions bien de la peine à
notre pauvre mère, si elle apprenait que nous avons
oublié ses bons conseils et que nous ne nous ren-
dons pas dignes de son affection.
Je suis bien inquiet, Berthe ne nous a pas en-
core écrit.
— C'est que maman ne va pas plus mal, dirent
21 —
les deux insouciants garçons en s'endormant tran-
quillement.
Emile ne dormait pas, et il savait que sa soeur
Berthe veillait aussi. Il la voyait lisant auprès de
sa mère, lui parlant doucement et lui présentant
les tisanes que le médecin ordonnait ; puis il re-
gardait ses frères qui dormaient, et il eut peur
pour eux, car Emile savait que Dieu punit les mau-
vais fils.
Quelques jours passèrent ainsi, et la lettre n'ar-
rivait point. Emile, tremblant pour sa mère et sa
— 22 —
soeur, priait sa tante de le ramener auprès d'elles,
lorsqu'un matin il vit le domestique, qu'il avait
envoyé à la ville pour voir s'il n'y avait pas de let-
tres pour lui à la poste, revenir en courant etlui
faisant des signes. Émile agita son mouchoir pour
montrer à cet homme qu'il comprenait qu'il lui
apportait des nouvelles; bientôt le domestique re-
mit entre les mains du jeune homme impatient
une lettre dont il reconnut l'écriture... c'était celle
de sa soeur Berthe. Emile respirait à peine; il l'ou-
vrait, et les premiers mots le comblèrent de joie :
— 23 —
« Notre mère est en convalescence, écrivait Ber-
the, et les médecins lui ordonnent d'aller en Ita-
lie pour se rétablir tout à fait. Nous savons tout,
notre tante Giradon nous écrit tous les jours et
nous tient au courant de votre conduite à tous trois.
Nous savons que tu étais toujours seul et pensif,
pendant que Paul et Albert s'amusaient et jouaient
toutela journée, aussi, maman a décidé que toi
et moi nous irions avec elle en Italie... Oh! que
je suis heureuse de faire ce charmant voyage avec
elle et toi ! Quant à Paul et à Albert, ils iront dans
un pensionnat où ils resteront toujours s'ils mon-
trent un aussi mauvais coeur; mais j'espère, mon
cher Emile, qu'ils reconnaîtront leurs torts et
qu'ils s'efforceront de les faire oublier. Notre mère
est si bonne qu'elle les verrait avec joie devenir
meilleurs. »
Les yeux d'Emile se remplirent de larmes de
joie et de reconnaissance envers Dieu, qui lui
avait rendu sa mère chérie et qui le réunissait à
elle et à sa petite soeur Berthe.
— 26 —
spectacle !... Une pauvre femme était étendue
sans vie au pied d'un arbre; son visage pâle et dé-
charné, les misérables vêtements qu'elle portait
annonçaient la plus grande misère. En l'exami-
nant de plus près, le fermier fat convaincu qu'elle
était morte de faim ! Un pauvre petit enfant âgé
à peine de deux ans et couvert seulement d'une
chemise en lambeaux était auprès de cette infor-
tunée; il pleurait d'une voix faible. En voyant
approcher le fermier, il lui tendit ses petits bras.
M. Dupont le prit, le serra contre sa poitrine, et
jura de ne jamais l'abandonner. Il apporta l'enfant
à sa femme, appelée Marguerite, et lui dit :
-— Nous n'avions pas d'enfant, en voici un que
le bon Dieu nous envoie.
— 27 —
—Pauvre petite créature! s'écria Marguerite
en le prenant dans ses bras et le serrant contre son
coeur; si jeune et être privé des caresses d'une
mère ! mais tu seras heureux près de moi, j'aurai
pour toi la plus grande affection. Regarde donc,
comme il sourit ! il semble comprendre mes pa-
roles.
En disant ces mots, Marguerite prit le petit
étranger, l'enveloppa dans un jupon de laine blan-
che, et le coucha dans un lit bien chaud. Ensuite
elle serra dans un petit coffret un petit collier et
une médaille que l'enfant portait autour du cou.
Le lendemain matin, M. Dupont invita plusieurs
voisins à venir déjeuner avec lui, leur raconta son
aventuré de la veille, et leur montrant le petit
orphelin que Marguerite avait vêtu d'une jolie
blouse neuve, il leur dit :
— Il s'agit maintenant de donner un nom à ce
petit ; car il ne sait pas parler, et ne peut nous dire
celui que sa pauvre mère lui a donné.
— Il faut l'appeler Ferdinand, dit une voi-
sine.
— C'est un nom espagnol, j'aime mieux les
noms français, dit M. Dupont.
— Appelons-le Georges, dit l'un.
— C'est un nom anglais, s'écria un marin.
— Si nous consultions M. le curé, qui passe
là-bas, lisant son bréviaire ? dit Marguerite.
— Va, va l'inviter à entrer chez nous, dit Du-
— 28 —
pont à sa femme ; il nous donnera un bon con-
seil.
— Oh ! oui, c'est le bon ange du village, le
père des pauvres, et il aimera notre petit, parce
qu'il est orphelin, répondit la jeune femme.
Le bon curé entra dans la ferme. Comme il
traversait la cour avec Marguerite, il vit le petit
enfant assis, qui jouait avec un petit agneau dont
le loup avait mangé la mère et que Marguerite
nourrissait à la maison.
— Ce sont deux jeunes orphelins, dit la fer-
mière en désignant l'enfant trouvé et l'agneau.
Après les compliments d'usage, le fermier ra-
conta au bon prêtre comment il avait trouvé le
pauvre enfant couché près du corps de sa mère
morte de faim.
— Morte de faim! s'écria douloureusement
M. Morel (c'était le nom du curé), morte de faim!
et cela dans un pays chrétien... en France ! où la
terre produit largement le pain de tous ses enfants!
Ah ! nous sommes bien coupables !
— Nous sommes embarrassés pour lui donner
un nom, et nous voulons avoir votre avis, mon-
sieur le curé, dit Dupont, qui voulait tirer le digne
prêtre de sa rêverie.
— Un nom?... Voyez cet enfant... il joue dans
la cour avec une innocente créature comme lui !
Que ceci soit une leçon pour vous; nommez-le
Jean, et élevez-le dans une douce et sereine obs-
— 29 --
curité. Et voici une image de saint Jean-Baptiste
que vous placerez à la tête de son petit lit, dit le
curé en souriant; c'est le patron des pauvres,
celà lui portera bonheur.
Le nom plut à tout le monde. Le petit orphelin.
grandit sous les yeux de ses parents adoptifs ; il
devint bientôt frais et rose, grâce aux soins de la
bonne Marguerite, qui le chérissait comme un fils.
Le curé venait souvent visiter la ferme, applau-
- 30 -
dissait à la bonté des bons fermiers, et leur disait:,
Dieu vous rendra au centuple le bien que
vous faites à cet enfant sans parents ni amis i
Élevez-le dans l'amour du Seigneur, et il ne sera
jamais ingrat !
Jean était l'enfant le plus doux et le plus do-
cile qu'il y eût jamais; ses lèvres roses souriaient
toujours, ses jolis yeux brans se fixaient avec une
tendresse infinie sur sa mère Marguerite et son
père Dupont. Du plus loin qu'il les voyait, il leur
tendait" ses petits bras. Les premières paroles
qu'il prononça furent des mots d'affection pour
ceux qui veillaient sur lui avec une attention si
infatigable. Un jour, Jean tomba malade; sa mère
Marguerite veilla près de son lit nuit et jour, ne
laissant à personne le soin de lui donner à boire,
de soulever sa tête sur l'oreiller, souvent elle po-
sait sa bouche sur le front pâle de l'enfant, et deux
larmes roulaient sur les joues du pauvre petit ma-
lade. Chaque jour jesserrait les liens de recon-
naissance et d'amour qui unîssaient l'orphelin à
ses parents adoptifs !... et ceux-ci-ne semaient pas
un bon grain dans une terre stérile : Jean avait
le coeur plus aimant qu'an vît en ce monde.
A un quart de lieue de la ferme, il y avait un
beau bateau habité par le vieux baron de Mont-
ville et ses deux petites filles, appelées Sophie et
Antoinette. M. de ;Montville avait près de cent
ans; cependant il marchait avec fermeté et s'ap-
— 31. —
puyait rarement sur le bras de ses enfants ou de
sa bonne vieille Joséphine, qui était à son service
depuis trente ans.
Mesdemoiselles de Montville étaient de bonnes
et aimables jeunes filles; leur éducation avait été
très-soignée, et leur grand-père avait fait venir
de la ville les plus savants professeurs, pour leur
enseigner les sciences et les arts. M. Dupont vou-
lut profiter de cette circonstance pour instruire le
petit Jean ; il consulta le bon curé, qui lui dit :
— J'approuve votre projet, mais avec des res-
trictions... Que les études de Jean ne l'empêchent
pas de vous aider dans les travaux des champs;
veillez bien à ce que le développement de son
intelligence ne lui fasse pas mépriser vos occupa-
tions modestes et utiles, et ne remplisse pas son
coeur d'un sot orgueil. Dites-lui qu'nne éducation
distinguée nous rend supérieurs à ceux qui sont
restés dans l'ignorance ; que l'instruction est une
grande force morale; mais ajoutez que c'est or-
dinairement au hasard que nous devons cette in-
struction, puisqu'elle dépend de l'état de fortune
de nos parents et non de notre volonté. Apprenez-
lui à aimer le pauvre, et faites-lui comprendre
que la simplicité du coeur est le premier titre du
chrétien auprès de Dieu.
La ferme était sur la route du château.M. Du-
pont pria les professeurs de langue française, de
géographie,, de mathématiques, de dessin, d'his-
— 32 —
toire, de s'arrêter chez lui en passant, et de donner
des leçons de ces sciences au petit Jean. M. Du-
pont régla ainsi l'emploi du temps du jeune gar-
çon : il devait se lever à cinq heures, aller tra-
vailler aux champs, avec son père adoptif ; on
rentrait déjeuner à neuf heures. Jean apprenait
ses leçons en attendant ses maîtres, qui arrivaient
à dix heures ; il travaillait avec eux jusqu'à la
nuit. M. Morel instruisait l'enfant dans les de-
voirs de la religion.
— Celui qui laboure la terre et qui sème le
grain est plus grand aux yeux de Dieu que les
— 33 -
rois et les princes, disait-il quelquefois à Jean;
c'est dans la paix et le recueillement que l'homme
devient meilleur.
Le professeur de français de Jean lui parlait
souvent du château de M. de Montville et de ses
filles, de leurs richesses, de leurs belles toilettes,
de leurs splendides repas, des fêtes magnifiques
qu'on donnait.
— Tout cela ne me fait pas envie, disait l'en-
fant en souriant ; j'aime mieux l'humble toit qui
m'a donné asile, le bon fermier et ma chère ma-
man Marguerite, qui m'ont donné dans leur coeur
la place d'un fils !
Mesdemoiselles de Montville avaient aussi en-
tendu parler du jeune orphelin, de ses progrès, de
son application aux études, de son charmant ca-
ractère, et elles dirent un jour à la bonne José-
phine de les conduire à la ferme. Le lendemain,
elles entraient chez M. Dupont. Marguerite était
seule à la maison ; elle préparait le dîner, qui était
toujours servi à deux heures, car on soupait à huit
heures.
Les gens qui se lèvent de bon matin et qui tra-
vaillent tout le jour font d'ordinaire quatre repas
par jour. Marguerite quitta son ouvrage et enga-
gea avec politesse les belles visiteuses à s'asseoir.
Après avoir causé un moment, elle leur demanda
la permission de continuer à faire ses crêpes, car,
dit-elle :
3
— 34 -
— Quand nos laboureurs rentreront, s'ils ne
trouvent pas leur dîner prêt, ils ne seront pas con-
tents !
— Et votre petit Jean est en promenade ? de-
manda mademoiselle Sophie.
— Oh ! non, mademoiselle, il a suivi son père
aux champs.
-— Et que fait-il là ? il est trop jeune pour tra-
vailler, dit Sophie.
— A la campagne, mademoiselle, on n'est ja-
mais trop jeune pour être utile ; il y a des travaux
faciles et peu fatigants que l'on confie aux enfants;
Jean a presque dix an?, il est grand et fort et très-
adroit, je vous assure ! En ce moment il tient un
bâton à la main et conduit les boeufs qui creusent
le sillon, pour qu'ils suivent une ligne droite ; mon
mari soutient et dirige la charrue. Mais je pense
qu'ils, ne vont pas tarder à rentrer.
En effet, deux heures sonnaient ; les travailleurs
revinrent des champs. Jean courut laver ses mains
et son visage à la fontaine près de la maison, et
sans voir mesdemoiselles de Montville, alla se jeter
au cou de la bonne Marguerite.
— Nous avons bien travaillé, mère,dit-il d'une
voix joyeuse, et nous allons faire honneur à ton
dîner !
Puis, apercevant les filles du baron, il tourna
vers elles son doux et gracieux visage et les salua
poliment. Marguerite invita les deux demoiselles .
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et Joséphine à partager leur modeste repas ; elles
refusèrent en priant Jean de venir au château le
dimanche suivant, et qu'elles lui feraient voir de
belles gravures et de beaux jouets.
— Jean, dit M. Dupont avec sa douceur habi-
tuelle, tu sais que l'enfant qui garde les moutons
est malade, et que tu m'as promis d'aller à sa place
cette après-midi les garder aux champs.
Sophie et Antoinette se regardèrent.
— Volontiers, mon bon père ; faut-il partir tout
de suite ?
— Oui, mon fils, répondit M. Dupont, heureux
de voir, son enfant adoptif sortir ainsi de la petite
épreuve qu'il lui avait fait subir devant les filles
du baron.
— Veux-tu me permettre d'emporter un livre?
demanda Jean à demi-voix à son père.
— Sans doute, Jean. Quel livre prendras-tu?
— Mon histoire romaine, que le professeur me
faisait lire hier.
— C'est bien; va.
Jean salua mesdemoiselles de Montville, prit un
long bâton, embrassa ses parents adoptifs, fit sor-
tir les moutons de leur étable, et dirigea, aidé de
Mentor, le chien de berger, les dociles animaux
dans .une grande prairie où ils' se mirent à paître.
Les deux jeunes filles sourirent dédaigneusement
en passant près de lui lorsqu'elles sortirent pour
retourner au château.
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Le dimanche suivant, après avoir été à la messe
avec sa mère Marguerite, Jean demanda la per-
mission d'aller au château; M. Dupont la lui ac-
corda, et Marguerite fit mettre à l'enfant ses plus
beaux habits. Arrivé chez M. de Montville, on le
conduisit au jardin, où ce respectable vieillard se
promenait avec ses filles et plusieurs autres per-
sonnes. Après avoir questionné Jean et l'avoir fait
causer une heure entière, M. de Montville, qui
s'intéressait beaucoup à cet enfant, lui dit :
— Vous avez, mon petit ami, un jugement sain,
une intelligence vive et étendue : si vous voulez
quitter la ferme et venir habiter mon château, je
ferai finir votre éducation ; vous deviendrez mon
secrétaire, c'est le premier pas vers la fortune.
— Je vous remercie, monsieur, dit vivement
Jean ; je ne puis quitter mes parents adoptifs !
Vous ne savez donc pas que je leur dois tout...
qu'ils m'ont recueilli pauvre, mourant de faim, à
demi nu, sur le bord d'un chemin, qu'ils m'ont
accablé de soins et de tendresse ! ce serait bien mal
à moi de les abandonner.
— Je le sais, mon ami ; mais vous pourriez les
voir tous les dimanches.
— Oh ! non, ne m'en parlez plus, Cela ne se
peut pas, s'écria Jean; mon voeu le plus ardent
est de passer ma vie auprès d'eux !
— Mais vous ne savez pas, reprit M. de Mont-
ville, que la fortune de M. Dupont est ébranlée ;
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qu'il a perdu un procès et qu'il est presque ruiné,
qu'il sera peut-être forcé de vendre sa ferme ?
— Monsieur, je ne savais pas tout cela...mais
ce que vous m'apprenez me confirme dans ma ré-
solution. Mon père adoptif a besoin de mes soins,
de ma tendresse... Ah! quand serai-je assez
grand pour travailler avec lui et l'aider efficace-
ment !
— Vous voulez, alors, retourner garder les mou-
tons, dit Sophie avec un air ironique.
— Taisez-vous, ma fille, dit le vieillard en ten-
dant la main au petit orphelin. Ne voyez-vous
pas que ce brave enfant a raison, qu'il sent que
la reconnaissance est la première des vertus ?
Jean prit congé de M. de Montville et courut à
la ferme. Les paroles du baron l'inquiétaient d'au-
tant plus qu'il avait remarqué une certaine tris-
tesse chez M. Dupont depuis quelques jours.
Marguerite le reçut en souriant. Évidemment elle
ne savait rien.
— Peut-être, pensa Jean, mon père ne lui a
rien dit, de peur de l'affliger.
— T'es-tu bien amusé au château? dit-elle en
répondant aux caresses de l'enfant.
— Oui... non... dit Jean. Ah ! non, je ne veux
plus y retourner !
— Pourquoi cela, mon fils? dit M. Dupont, qui
rentrait en cet instant.
— Je te le dirai, père, dit Jean à voix basse;
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puis, l'entraînant dans la cour, il lui raconta tout
ce qui s'était passé chez le baron.
— Mon cher enfant, dit M. Dupont, tu es digne
de toute ma confiance, tu es digne de tout notre
amour! Je veux tout te dire. Il est vrai, j'ai perdu
un procès qui me mettra dans la plus grande gêne
pendant plusieurs années; nous serons forcés de
renvoyer nos domestiques, de faire tout nous-
mêmes; il nous faut du courage!
— 0 mon père, je puis enfin vous être utile!
vous prouver mon dévouement... Nous aurons du
courage !..
M. Dupont essuya deux larmes qui coulaient le
long de ses joues et serra Jean sur son coeur. Il ré-
solut d'instruire sa femme des malheurs qui leur
étaient arrivés, et il termina en disant :
— Dieu nous a donné un fils qui nous console
de tout!
Et il lui raconta les offres de M. de Montville et
le noble refus de Jean. Marguerite sourit au milieu
de ses larmes, en pressant sur son sein la tête de
son enfant adoptif.
Jean vit sans regrets congédier ses professeurs,
les domestiques, réformer le bien-être de la maison,
et vouer sa vie à un travail incessant. Son courage
doublait ses forces, et il faisait souvent l'ouvrage
d'un homme. Il gardait les moutons, soignait les
chevaux, allait à la forêt voisine avec une hache
faire la provision de bois de la semaine; infatiga-