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Les jumeaux de Lusignan, ou Les petits-fils de Mélusine / par Mlle Émilie Carpentier

De
292 pages
J. Vermot (Paris). 1866. 1 vol. (280 p.) : ill. ; in-12.
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COLLECTION J. VÊRMOT
SÉRIE A 2 FRANCS LE VOLUME
ÉM. CARPENTIER
LES
JUMEAUX DE LUSIGNAN
OU LES
PETITS-FILS DE MELLUSINE
ILLUSTRÉ PAR VAN' DARGENT
PARIS
J. VERMOT ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
33, QUAI DES AUGUSTINS, 33
LES
JUMEAUX DE LUSIGNAN
OU LES
PETITS-FILS DE MELLUSINE
PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D' ERPURTH, 1.
JUMEAUX.
P. 18.
Je vis appuyé sur son bâton blanc le vieux Gaël.
LES
JUMEAUX DE LUSIGNAN
OU LES
PETITS-FILS DE MELLUSINE
PAR
MLLE EMILIE CARPENTIER
PARIS
J. VERMOT ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
33, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS
LES PETITS-FILS
DE
MELLUSINE
I
LA COMTESSE YOLANDE
L'automne de 1253 touchait à sa fin : on était vers
le milieu du mois de novembre, et les hirondelles avaient
fui depuis longtemps. Le soleil s'était levé pâle et froid;
quelques-uns de ses rayons perçaient les nuages, mais
loin d'égayer la nature attristée, ils faisaient encore da-
vantage ressortir le gris terne du ciel. Un vent àpre et
glacé, qui s'était élevé avec la pâle aurore, chassait en
violents tourbillons les feuilles jaunes ou couleur de
rouille jonchant la terre; par instants, l'ouragan pliait les
branches des arbres à les briser, et mettait en fuite les
1
2
pauvres oiseaux qui s'y étaient blottis. Ils volaient alors
éperdus, venant raser de l'aile les fenêtres en ogive du
château, mais toutes étaient fermées, et il leur fallait
chercher un refuge ailleurs. Le vent furieux s'engouffrait
encore dans les cours intérieures, sous les galeries, et y
faisait entendre de lugubres gémissements, interrompus
de temps à autre par le cri rauque des corbeaux, hôtes as-
sidus des tourelles. Cette journée qui commençait ainsi,
triste et désolée, allait porter l'ennui à ceux qui étaient
condamnés à la solitude ou augmenter le chagrin de
ceux qui vivaient dans la douleur. Ainsi pensait Yolande
de Dreux, comtesse de Porrhoët, clame de Lusignan,
pendant que son regard se promenait rêveusement sur
le bois nu et dépouillé qui s'étendait devant ses fenê-
tres. Bien que huit heures ne fissent que sonner à l'hor-
loge du château, la comtesse était levée depuis long-
temps. L'insomnie qui la chassait tic sa couche, et la
retraite absolue dans laquelle elle vivait, imprimaient à
son teint une pâleur nacrée qui donnait à sa beauté
une fleur de délicatesse et de mélancolie. Yolande avait
trente ans ; sa taille haute et un peu frêle pliait déjà
sous le chagrin immense qui l'avait saisie au milieu de
sa joie et de sa vie. Sa chevelure noire et onduleuse
recevait, de sa blancheur de lis, un nouvel éclat; elle
la portait relevée en une épaisse torsade retenue à
grand'peine derrière la tête, à la manière des jeunes
Grecques. Nulle tresse, nulles pierres ni diadème ne
venaient altérer son austère simplicité. Avec sa longue
robe gris de perle, aux plis flottants, retenue par une
ceinture de cuir blanchi, avec sa taille élancée, ses traits
délicats et purs, elle ressemblait bien plus à une jeune
fille qu'à une mère de famille, et pourtant quatre
beaux enfants se partageaient son coeur. La grandeur
et la fortune ne donnent pas le bonheur : ce dicton si
populaire avait été une fois encore justifié par la vie de
la comtesse. Née sur les marches d'un trône, puisqu'elle
était fille d'Alix, comtesse de Bretagne, et de Pierre de
Dreux. dit Mauclerc, tenant tous deux par des liens étroits
aux grandes familles des Plantagenets et des Capets, la
jeune Yolande n'avait jamais connu sa mère; jamais ses
yeux n'avaient rencontré le regard maternel, jamais ses
lèvres ne s'étaient épanouies sous les baisers de celle qui
lui avait ouvert la vie. La pauvre Alix avait vu son sort
différer peu de celui de son frère, ce jeune Arthur tombé
sous le poignard haineux et hypocrite du lâche Jean
Lackland; les rois rivaux s'étaient servis d'elle comme
d'un poids jeté dans la balance de leur politique égoïste,
et elle s'était trouvée mariée sans avoir été consultée;
Pierre Mauclerc, galant chevalier, troubadour élégant,
brave guerrier, aurait pu cependant assurer le bonheur
de sa jeune épouse, si une ambition dévorante et inquiète
ne l'eût entraîné dans des guerres et des révoltes inces-
— 4 —
santes. Alix mourut après sept ans de mariage, le coeur
bien triste de laisser une pauvre orpheline. Le sort
d'Yolande ne fut pas heureux, en effet. Livrée à des mains
étrangères, ne voyant son père qu'à de rares intervalles,
séparée de son frère qu'elle aurait aimé, mais que la dif-
férence d'éducation éloignait d'elle, elle grandit, solitaire
et triste, dans un vieux castel de Bretagne, jusqu'au jour
où son père vint lui annoncer qu'elle était fiancée au
jeune Richard de Cornouailles, frère de Henri III, roi
d'Angleterre. Yolande avait huit ans et son fiancé, neuf.
A cette nouvelle, elle pleura sans trop savoir pourquoi,
donnant pour unique raison qu'elle « ne voulait mie
laissier sa Bretaigne. » Mauclerc, qui était poëte, sourit
de cet attachement précoce pour son pays, et le temps
qu'il demeura au château, se prit à aimer fort et chè-
rement cette enfant qui jusque-là lui avait été étran-
gère. Yolande reçut l'amitié de son père avec recon-
naissance et la lui rendit au centuple. C'étaient les
premiers jours heureux de sa vie : elle s'imaginait naï-
vement qu'ils dureraient toujours, lorsque Mauclerc la
quitta précipitamment pour retourner à sa vie agitée et
guerroyante. Puis, vint le jour où il fallut laisser la
Bretagne, non pour aller outre-mer, comme elle le crai-
gnait : le mariage était rompu; mais pour fuir en Na-
varre, près de la soeur du fameux Thibault de Champa-
gne, allié et ami de Pierre de Dreux. On voulait ainsi la
— 5 —
dérober aux poursuites que ne manquerait pas de diri-
ger contre elle Henri III, furieux de voir glisser entre
ses mains une dot considérable et si longtemps convoitée.
Elle passa donc sous le beau ciel du Midi les années de
sa jeunesse, mais elle n'en goûta qu'à demi les douceurs,
se sentant là comme exilée de son pays, et privée de
son père qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, mais qui était
resté une des grandes affections de sa vie. Yolande était
née songeuse et un peu triste ; cette disposition mélan-
colique s'augmenta clans l'isolement, en même temps que
sa vive imagination se développait sous l'influence d'un
climat plus ardent. L'inaction dans laquelle vivaient
alors les nobles dames leur permettait d'ailleurs de
donner une libre carrière à leurs rêves, et les trouba-
dours qui, par leurs chants, célébraient la gloire, la va-
leur, la beauté, offraient un nouvel aliment à ce besoin
de songer. Le grand bonheur d'Yolande était, dans la so-
litude, de plier la langue encore rude et rebelle à des ac-
cents plantifs et doux qui redisaient ses sentiments; mais
loin d'aller étaler orgueilleusement ses lais naïfs clans
les cours d'amour, comme avaient aimé à le faire Con-
stance d'Arles et Éléonore d'Aquitaine, elle les enfermait
en elle, ne désirant que les offrir à son père et seigneur,
habile plus qu'aucun dans le doux art de la gaie science.
Elle arriva ainsi jusqu'à sa dix-huitième année; Pierre
de Dreux, alors épuisé et vaincu, fut obligé de céder à
ses ennemis et de se plier à la volonté du jeune roi
Louis IX. Yolande fut ramenée en Bretagne, où elle
épousa Hugues XI le Brun, comte de Lusignan. Pierre
Mauclerc renonça au duché de Bretagne, et reconnais-
sant dans son coeur que tout n'était que vanité et ombre,
il partit à la croisade, sous le simple nom du chevalier
Pierre de Braine. Sans cette nouvelle affliction, Yolande
aurait pu enfin se croire arrivée au bonheur. Son époux,
brave entre les braves, loyal, humain, prudent malgré
la fougue impatiente de son père et l'orgueil insatiable
de sa mère, la fière Isabelle, lui témoignait une vive
affection et une grande estime. Une profonde sympathie,
basée sur des vues semblables et des vertus communes,
ne faisait que grandir avec le temps ; ils avaient résolu
de consacrer leur règne au bonheur de leurs sujets, et
de nombreux affranchissements avaient signalé la nais-
sance de leurs enfants. Hugues X partageait le pouvoir
avec son fils, mais toujours préoccupé d'idées d'agran-
dissement, et exclusivement dominé par sa femme, il
se souciait peu de s'associer à ces bienfaits. Pour lui,
comme pour la plupart de ses contemporains, les serfs
qui peuplaient ses domaines étaient un peu plus que les
bêtes des forêts, mais beaucoup moins assurément que
ses destriers de guerre. Cependant sa jalousie fut plu-
sieurs fois soulevée par Isabelle, et des discussions ani-
mées, s'élevant alors entre le père et le fils, remplis-
— 7 —
saient l'âme d'Yolande d'inquiétude et d'ennui. Mais
tous les coeurs se tournaient vers les jeunes époux, at-
tendant d'eux la paix et le calme, dont les guerres des
derniers temps les avaient si cruellement sevrés. Cepen-
dant, après dix ans d'une union parfaite, Hugues dut
quitter son épouse et ses quatre enfants, dont le der-
nier était au berceau. Le roi Louis IX, qui se plaisait à
le nommer son ami, venait de faire appel à ses plus
braves chevaliers pour aller combattre les infidèles et
délivrer le tombeau du Christ, du glorieux maître au-
quel le saint roi avait voué son existence. Un Lusignan,
un fils des rois de Jérusalem, pouvait-il rester sourd à
cette invitation? Hugues le Brun partit, et son vieux
père l'accompagna. Pour la première fois depuis dix
ans, les larmes de la comtesse, qui n'avaient coulé que
sur les infortunes des autres, furent causées par ses
propres chagrins. La séparation fut cruelle : le brave
chevalier lui-même ne put retenir une larme en baisant
le front pur de ses petits enfants qui lui disaient gaie-
ment : «Au revoir! » Et lorsqu'Yolande eut perdu des
yeux les derniers étendards de son époux, elle sentit
s'élever en elle des pressentiments pleins d'amertume.
La comtesse Isabelle de la Marche, veuve de Jean sans
Terre, d'Angleterre, femme du comte Hugues X et mère
de l'époux d'Yolande, devait partager la solitude de sa
belle-fille ; quant au gouvernement du comté, il avait
— 8 —
été confié à messire Aymeri de Couhé, cousin des comtes
de Lusignan. Les premiers temps de l'absence, quoique
déjà cruels, furent adoucis par la venue des courriers
que le comte envoya régulièrement jusqu'à ce que les
vaisseaux eussent mis à la voile, à Aigues-Mortes. A partir
de cette époque, les nouvelles devinrent plus rares, puis
furent tout à fait suspendues. Il y avait deux ans que
les croisés étaient partis, lorsque, le premier jour de
l'Avent 1251, un pèlerin se présenta à la Porte-Geoffroy,
entrée principale du château, et demanda la dame chà-
telaine de Lusignan, disant qu'il venait de la terre
d'Afrique, et qu'il avait fait voeu de ne pas coucher en
un lit, qu'il n'eût accompli le message dont il était
chargé. Quand Yolande le vit, elle s'écria :
— Hélas! mon cher Hilaire, pourquoi es-tu seul?
Mon seigneur est-il malade ou captif?
Hilaire, qui était l'écuyer de Hugues XI, lui remit en
tremblant deux parchemins, dont les scels étaient noirs,
l'un aux armes de Lusignan, l'autre à celles de Louis IX.
L'un contenait les volontés dernières du jeune comte et
des conseils à son fils aîné; l'autre des consolations et des
regrets sur la mort prématurée de ce vaillant seigneur
et sur celle de son illustre père; il était signé Loys
de Poissy. Le saint roi avait espéré adoucir la douleur de
la comtesse en la partageant. A peine Yolande eut-elle
lu les premières lignes, qu'elle devina ce que ses pres-
— 9 —
sentiments lui murmuraient depuis si longtemps, et
jetant un cri d'épouvante, elle tomba privée de senti-
ment.
Ainsi, du jeune et courageux gentilhomme frappé à
la fleur de l'âge, il ne restait plus rien qu'un fugitif
souvenir, quelques éloges stériles et des larmes. Yolande,
avec sa sensibilité exquise et presque maladive, son tem-
pérament mélancolique et faible, fut renversée par ce
coup comme un jeune arbre sous la tempête. Il lui
sembla que sa vie était finie, elle s'abandonna au déses-
poir, ne nourrissant qu'un désir, celui d'aller rejoindre
son époux et seigneur dans la couche glacée que lui
avaient creusée les Sarrasins. Les enfants, privés du
même coup de leur père et de leur aïeul, n'avaient pas
même le pouvoir de tarir ses larmes, et pendant long-
temps elle les tint éloignés d'elle ; puis, lorsque cédant
aux instances de sa nourrice, la dévouée Inésille, elle
laissa au coeur de la mère reprendre ses droits, elle de-
meura toujours faible, inquiète et triste. La comtesse-
reine avait quitté le château pour aller passer l'année de
son veuvage clans son château d'Angoulème, et la direc-
tion entière du castel resta dans les mains du sire de
Couhé, qui n'eût pas mieux demandé que d'oublier les
autres maîtres. Yolande se sentait portée à douter de la
franchise et de la loyauté de ce seigneur, malgré la
grande estime en laquelle le tenait Isabelle. Elle l'évi-
1.
— 10 —
tait donc, et, comme ses enfants étaient trop jeunes pour
la comprendre, elle versait ses larmes et ses douleurs
dans le coeur de la fidèle Inésille, vieille Navarraise qui
ne l'avait pas quittée d'un jour depuis son arrivée dans
le Midi, et qui ne savait rien au monde de si bon, de si
beau et de si noble que sa pupille chérie.
Bien que trois ans se fussent écoulés depuis la mort
du comte de Lusignan lorsque commence ce récit, nous
ne serons donc pas étonnés de trouver Yolande encore
triste et accablée. Après avoir longtemps prié, agenouil-
lée sur le large prie-Dieu de chêne, elle avança vers sa
fenêtre et demeura quelques instants à suivre des yeux
les tristes ébats des oiseaux plaintifs; puis, en attendant
l'heure de la messe qui se célébrait dans la chapelle du
château et à laquelle elle assistait régulièrement, elle
voulut prendre sa tapisserie, se répétant que lorsque les
doigts sont occupés, l'esprit est moins porté aux rêves,
et le coeur, au chagrin; mais, arrivée au milieu de la vaste
chambre, elle s'arrêta et demeura immobile comme si
elle eût oublié son dessein. A quoi rèvait-elle alors? A
l'été qui s'enfuyait, emportant dans les plis de sa tu-
nique flétrie les dernières fleurs? à la Navarre au doux
ciel qu'elle avait tant aimée? ou plutôt, au vaillant
Hugues? Non : elle songeait à ces oiseaux que la tem-
pête chassait de leurs nids, et éloignait de leur famille;
et pour la première fois depuis bien longtemps, elle
— 11 —
trouva la solitude pesante; elle se demanda ce que ses
enfants faisaient en ce moment loin d'elle avec un tuteur
avide, ou un précepteur gonflé d'une vaine science, et
elle se dit que si Hugues si gai et si tendre, Gui si
grave et si attentif, Isabelle si gentille, Marie si mi-
gnonne, étaient à ses côtés, sa chambre lui semblerait
moins lugubre, et elle résolut de les voir plus souvent-
II
HUGUES LE BLOND
La comtesse de Lusignan avait assez raison quand elle
trouvait sa chambre triste, bien que peu de châteaux
en possédassent d'aussi élégante et d'aussi confortable
pour une époque où le bien-être était chose ignorée, et où
l'on ne se préoccupait de sa demeure que pour en faire
une forteresse imprenable. Cette vaste pièce était un carré
long dont le plafond formait des voûtes d'un plein-cintre
assez hardi, gâtées par de grossières peintures représen-
tant les actes principaux de saint Hilaire, évêque de
Poitiers, et patron de la province. Une haute boiserie de
chêne, habilement sculptée, lambrissait les murailles;
— 12 —
on avait tendu sur les piliers ronds et unis une tapisserie
de haute-lisse qui avait dû être rose, mais que le temps
avait rendue lilas-terne. Elle était bordée à la partie su-
périeure d'une large bande jaune sur laquelle se déta-
chaient les armes de la maison de Lusignan : « Burelé
d'argent et d'azur de dix pièces, au lion de gueules,
armé, lampassé et couronné d'or, brochant sur le tout. »
Pour cimier, une Mellusine (femme terminée en pois-
son), tenant de la main droite un miroir et de la main
gauche un peigne.
Le parquet était formé de briques rouges, vertes et
blanches, disposées en carrés et en losanges, grand luxe
alors, où l'on couvrait simplement le sol d'une couche
de paille dite jonchée. Le lit à baldaquin très-élevé,
puisqu'on n'y montait qu'avec un escabeau de quatre
échelons, était recouvert d'un couvre-pieds de soie bro-
dée ; un banc de chêne à dosseret occupait tout un côté
de la chambre; la cheminée, les escabeaux et un dres-
soir à trois planches orné de vases et de verreries, fai-
saient de cette chambre un séjour envié par la comtesse-
reine elle-même, amie du luxe avant tout. Mais ce qui
attirait le plus souvent les regards d'Yolande, c'était le
portrait de son époux, dû au crayon inhabile mais naïf
d'un moine de Poitiers. Le comte était représenté nu-
tête et de profil, l'expression de bonté et de franchise
qui faisait le fond de sa physionomie avait été bien
— 13 —
rendue et suffisait à la comtesse, fort ignorante en pein-
ture. Les fenêtres ouvraient leur ogive élégante dans
l'épaisse muraille et permettaient de voir la place d'hon-
neur et l'église.
Yolande en était donc venue à désirer de rassembler
sa couvée sous ses ailes, et cette idée avait amené sur
son visage un doux sourire, lorsqu'un bruit de pas ré-
sonna sur les dalles sonores de la galerie qui précédait
sa chambre. Des voix étouffées se faisaient entendre et
semblaient contenir des pleurs ou des rires. Yolande
songea aux pleurs, et obéissant à ce sentiment qui nous
fait préférer la certitude du malheur au doute, elle
allait, tremblante, soulever la tapisserie qui cachait la
porte, lorsque le pêne se souleva brusquement et
donna entrée à une femme âgée, dont les yeux noirs et
éclatants, le teint bruni, la taille fine.et nerveuse dé-
nonçaient l'origine méridionale; elle était suivie de
plusieurs enfants. Elle semblait flotter entre une cer-
taine gaieté et cet air légèrement bourru qu'on ren-
contre souvent chez les anciens et fidèles domes-
tiques.
— Madame, dit-elle, je ne voulais pas qu'ils vinssent
vous déranger; mais ils m'ont forcée, poussée, vain-
cue, et dame... C'est une villageoise nouvelle qui...
que... Ah! dame! qu'elle s'explique elle-même.
Et Inésille, car c'était elle, se recula et fit place à une
— 14 —
fillette qui semblait se cacher derrière elle. Cette enfant,
portait, dans son tablier de serge verte, un énorme pa-
quet de violettes dont le parfum vint doucement cares-
ser l'odorat de la comtesse ; elle était vêtue, comme les
paysannes, aux jours de fêtes, d'une cotte brune, dont
les manches rouges, fendues dans toute leur longueur
et retenues au coude, laissaient échapper une autre
manche d'une éblouissante blancheur; de sa coiffe, at-
tachée avec une négligente coquetterie, s'échappaient
quelques soyeuses boucles de cheveux d'un blond d'ar-
gent. Rien n'était aussi joli que cette enfant au teint
blanc et délicat peu commun chez une fille des champs,
aux beaux yeux noirs, dont le regard velouté semblait
une caresse, à la bouche mutine, qui en ce moment
semblait contenir à grand'peine un joyeux rire.
— Madame, dit-elle, noble dame, acceptez les der-
nières violettes de cette année; jusqu'au printannet pro-
chain, les bois ne nous en donneront mie : nous avons
cueilli celles-ci pour...
Mais sans lui permettre d'achever, Yolande la saisit
par le bras, l'attira près de la fenêtre, et rejetant sa
coiffe au loin, la regarda un instant et partit d'un
rire sonore, que les vieux murs, peu habitués à en-
tendre, renvoyèrent bruyamment.
— Hugues! s'écria-t-elle en secouant les boucles de
l'enfant, qui, ramassées un moment clans le bonnet, se ré-
— 15 —
pandirent en flots ondulés jusque sur son cou. —
O le fou! le lutin! le gentil garçon! Embrassez-moi,
mignon! Nous sommes donc à la mascarade?
Hugues se prêtait gaîment aux caresses de sa mère,
et les enfants qui l'avaient accompagné, pour la plu-
part pages du château, frappaient dans leurs mains et
riaient de bon coeur.
— Comment! madame ma mère, est-il possible que
vous m'ayez pris pour une serve, en vérité?
— En vérité, mon bel enfant, mais dès que vous avez
parlé, je vous ai reconnu. Les mères ont des yeux qu'on
ne trompe pas longtemps.
— Je le crois bien, maman; mais je suis content, car
vous avez souri au moins ; voilà bien des fois que je
cherche à vous rendre gaie, et c'est la première que je
réussis. Oh! je suis content! Riez encore, mère.
— Vous m'aimez donc bien, cher Hugues?
Le jeune garçon enveloppa Yolande de son beau
regard.
— Oui, ma mère, dit-il avec plus de gravité; je vous
aime plus que tout au monde, plus que Gui même, et,
pour vous rendre joyeuse et rose, je donnerais mon cas-
tel et tout ce que j'y possède. Et si vous voulez me lais-
ser congé de vous faire une grande prière, je vous dirai
de ne jamais nous quitter, de venir, quand nous nous
promenons avec Isa et Marie, qui vous aiment aussi chè-
— 16 —
rement; et toi, s'écria-t-il en prenant par le cou Inésille
qui regardait avec admiration le visage charmé de sa
maîtresse, toi, Inésille, je te ferai pendre en haut du
donjon, si tu t'enfermes encore des heures avec ma-
dame ma mère, qui a toujours ses beaux yeux rouges
quand tu sors; et il embrassa cordialement la nourrice.
— Ah! messire, fit celle-ci flattée.
— Savez-vous, Hugues, dit Yolande qui considérait
son fils avec attention, qu'en grandissant vous avez beau-
coup de votre cher et honoré père? Vous avez tout à
l'heure prononcé le nom d'Inésille comme lui; j'ai cru
l'entendre.
— Mon plus grand désir serait en effet de lui ressem-
bler, répondit l'enfant; mais partout on prétend que
Gui est sa vivante image. Oh ! mais rassurez-vous, si je
ne lui ressemble pas par les traits, je ferai en sorte que
cela soit par le courage et le coeur.
— Hugues le Blond après Hugues le Brun, dit la mère
en caressant la chevelure ébouriffée de son fils, et pous-
sant un profond soupir, elle ajouta : Hélas ! au jour de
votre naissance, nul ne pensait que vous dussiez si tôt
lui succéder !
— Ma mère, reprit Hugues, désireux d'effacer le
nuage qui s'était montré sur le front de Yolande, il
vous faut à présent remercier Jeannik qui s'est levé
avant le soleil pour cueillir ces fleurs.
— 17 —
— Vrai ! Approche-toi, Jeannik ; tu es un bon garçon,
et voici deux sols pour avoir du pain blanc.
Un paysan d'une douzaine d'années avança, tiré par
Hugues, mais son visage vulgaire et naïf, d'ordinaire
rouge coquelicot, était pâle et terne. Ses gros yeux bleus
promenaient autour de lui des regards inquiets ; ses ge-
noux étaient mal assurés ; il semblait sous l'empire de
quelque terreur secrète.
— Mais qu'as-tu donc? demanda Yolande, surprise de
la physionomie de l'enfant.
Jeannik, sans répondre, tournait et retournait dans
ses grosses mains son escarcelle complétement vide.
— Dis donc ce que tu as, répéta Hugues en tirant
légèrement l'épaisse chevelure roussàtre du paysan. Eh
bien ! il ne remue pas ! As-tu rencontré l'enchanteur
Merlin, et t'a-t-il jeté un sort?
Jeannik répondit par un geste de terreur qui fit rire
Hugues et reculer de peur les autres enfants.
— Parlez donc, petit paysan, dit brusquement Iné-
sille, dont la patience n'était pas la vertu dominante.
Est-il bienséant de faire ainsi attendre madame Yolande
et messire Hugues?
Ce reproche toucha le garçon.
— Pardon, madame, sauf vot' respect, voilà : c'est
que... et il continuait à lancer ses regards inquiets, c'est
que j'ai eu peur, bien peur...
— 18 —
— Mais tu n'as rien à craindre ici, mon pauvre
Jeannik, dit le jeune Lusignan en lui frappant amicale-
ment sur l'épaule.
— D'abord ce matin, dit Jeannik enhardi, j'ai mal
commencé ma journée; comme je courais au Val-le-Gay
pour quérir des violettes, ainsi que monseigneur Hugues
me l'avait ordonné hier, j'ai vu un corbeau.
— Quelle drôle d'idée, reprit Hugues. Moi, j'en ai vu
au moins dix ; eh bien, je n'ai pas plus peur pour cela.
— Dix, monseigneur, ça n'est pas un mauvais
compte; mais un, et à ma gauche encore; quel vilain
signe! Je me rappellerai toujours les paroles de défunt
ma mère-grand, Dieu veuille avoir son âme :
Quand à gaucho un corbeau verras,
Le soir même tu pleureras.
Hugues ouvrit de grands yeux.
— Ah ! je ne savais pas cela, dit-il, continue.
— J'allai droit au Val-le-Gay, et dame, après m'ètre
signé, je cueillis une brassée de violettes et je revenais
bien vite, quand, au sortir du bois, je vois...
— Quoi donc! un loup peut-être?
— Un loup! mais je n'ai pas peur des loups, moi,
messire, dit Jeannik avec fierté. Non, je vis appuyé sur
son bâton blanc, le vieux Gaël ; il était deux fois plus
grand qu'à l'ordinaire, et il regardait eu l'air d'un air
— 19 —
menaçant. C'est alors que le vent s'est mis à souffler.
J'ai crié, mais je n'ai pu éviter le regard moqueur des
yeux creux du sorcier. Je me suis mis à courir à toutes
jambes, et je l'ai alors entendu rire d'un rire sec qui
m'a fait faillir le coeur.
— Si ce n'est que cela, dit Hugues avec insouciance
en passant dans la ceinture de sa mère un bouquet qu'il
avait formé, il n'y a pas à trembler. Le vieux Gaël était
un beau vieillard; j'aimais, quand j'étais petit, à aller
passer mes mains sur sa barbe blanche, qui ressemblait
à celle des statues, et il me disait : Dieu vous garde,
jeune seigneur ! Il a quitté tout à coup le pays, et il
doit être mort : c'est sans doute son esprit que tu
as vu.
— Et ça ne vous ferait pas mourir de peur si vous
rencontriez un esprit?
— Mais ni toi non plus, Jeannik, car tu n'es pas mort.
Je ne crois pas que j'aurais peur d'un esprit. Que peut-
on craindre, quand on n'a fait de mal à personne?
— Ce n'est pas tout, dit Jeannik déconcerté du peu
d'effet qu'il produisait. Non, comme j'entrais sous la
poterne Blanche, j'ai entendu dans le vent une voix qui
me criait : Ne sors pas! Malheur! malheur!
— Tu as entendu cela? dit Yolande en pâlissant légè-
rement.
— Comme je vous entends, madame la comtesse.
— 20 —
— Ne croyez rien de tout cela, chère maîtresse, dit
Inésille; ce petit serf a rêvé.
— Il a rêvé, redit Hugues en folâtrant autour du pol-
tron et d'Inésille.
En ce moment un coup sec fut frappé à la porte, Inésille
alla ouvrir et donna entrée à un femme de haute taille.
III
LE FILS FAVORI
La nouvelle venue pouvait avoir soixante et quel-
ques années; malgré son âge, elle portait la tête
haute et ne s'appuyait que légèrement sur le bras de son
page; son visage, flétri et fatigué, gardait encore les
traces d'une grande beauté; mais les années n'avaient
pu enlever à ses yeux profonds leur regard dur et fier,
ni à sa bouche une expression de lier dédain: ses
sourcils s'étaient conservés d'un noir de jais, et con-
trastaient singulièrement avec sa chevelure compléte-
ment blanche.
— Madame ma belle-mère, dit Yolande avec plus de
respect que d'affection, d'où me vient cet honneur que
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vous veniez me visiter dans ma chambre quand c'est
moi qui devrais aller vous saluer dans la vôtre?
Et elle présenta son front à la vieille comtesse, qui
y imprima à peine ses lèvres, mais qui, promenant son
regard dur sur les assistants, dit d'une voix brève :
— Que signifient ces pages, Yolande? Est-il Pâques
ou Pentecôte, et recevez-vous l'hommage de vos vas-
saux ?
— Ni Pâques, ni Pentecôte, madame, répondit la
jeune femme en faisant asseoir sa belle-mère sur la
chaise d'honneur. Mais pouvais-je tenir ma porte fermée
à ces bons enfants qui se sont souvenus de mon amour
pour toutes fleurettes des bois ?
— Je n'ai le droit de rien blâmer ici, ma bru ; je ne
suis plus en mon castel, dit froidement Isabelle; mais
depuis tantôt trois mois que je suis revenue, je me
souviens que maintes fois votre porte m'a été tenue
fermée.
— Ne me reprochez pas cela, madame ma belle-
mère, dit Yolande en prenant la main de la comtesse-
reine et là pressant doucement; j'étais triste, ma.
lade; je ne vous aurais pas été d'agréable vue. A pré-
sent, je me sens plus forte, et je serai tout à votre bon
plaisir.
Sans répondre à ces affectueuses paroles la douai-
rière reprit :
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— J'ai à vous entretenir en votre particulier ; veuillez
congédier ces varlets.
— Soit. Inésille, conduis à l'office ceux qui ne sont
pas du castel, et que la joie qu'ils m'ont apportée leur
soit largement payée.
Inésille obéit, non sans avoir jeté sur la nouvelle ve-
nue un regard peu chrétien.
Celle-ci semblait attendre avec impatience la sortie
de la dernière villageoise, lorsque l'envisageant de prime
abord, elle la saisit par sa manche et poussa une excla-
mation courroucée.
— Mes yeux ne me trompent-ils pas? s'écria-t-elle en
promenant un regard sévère de Hugues à Yolande. Est-ce
mon petit-fils, le comte régnant de Lusignan, que je
vois dans cette mascarade? Et vous, ma bru, l'avez-vous
souffert ?
— Mais, madame, reprit la comtesse, oui, je l'ai souf-
fert ; quel mal voyez-vous à cela? Hugues est jeune et
aime à rire; faut-il lui en faire un crime?
— Eh ! madame, il y a d'autres divertissements pour
un jeune gentilhomme, et je ne voudrais pas permettre
ce jeu, même à mes pages.
Une légère rougeur couvrit les joues de la comtesse.
— Vous avez toujours été sévère pour cet enfant,
madame, observa-t-elle.
— Sévère ! reprit la douairière avec un demi-sourire
— 25 —
ironique qui lui était habituel ; je vous reconnais là, Yo-
lande; quand on n'adore pas votre favori, on est sévère,
cruelle même, n'est-ce pas? Je suis juste, madame, et
tout se révolte en moi quand je vois un jeune garçon de
douze ans passer sa vie en jeux et en folies au lieu d'ap-
prendre à gouverner ses fiefs et à faire la manoeuvre
militaire !
— Il lui serait difficile de faire la première des
choses que vous dites, madame, répondit Yolande, dont
l'extrême douceur n'excluait pas une certaine fermeté,
car ni lui ni moi n'apprenons rien du tuteur ; il tranche,
ordonne, gouverne à sa guise, et la haine que j'ai pour
la lutte m'empêche seule d'exiger plus de confiance.
Cependant je me rassure, madame, quand je songe que
messire de Couhé vous a en grande estime, et vos con-
seils pourront sauvegarder le bien de votre petit-fils.
— De mes petits-fils, vous voulez dire, madame.
Mais laissons cela, et venons au sujet qui m'amène.
Ce garçon peut aller continuer ses jeux, dit-elle en re-
gardant ironiquement Hugues qui, pour tromper son
impatience, avait arraché la tête à une vingtaine d'in-
nocentes violettes.
— Mais, madame, si vous jugez que mon fils doit être
initié aux choses sérieuses, pourquoi l'éloignez-vous?
— S'il doit rester, qu'il quitte au moins cette mas-
carade.
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Yolande fit signe à l'enfant irrité et humilié d'aller
changer ce malencontreux costume, et lorsqu'il eut
quitté la chambre, les deux châtelaines restèrent si-
lencieuses et attendirent.
Nous l'avons dit, nulle sympathie n'unissait ces fem-
mes, qui devaient se rencontrer à chaque heure dans
les mêmes affections et dans des intérêts communs.
Pourtant, si Isabelle l'eût voulu, Yolande lui aurait
voué une tendre amitié. Mais la comtesse vit, dès l'a-
bord, avec jalousie, une étrangère prendre à ses côtés
une part égale de puissance et de grandeur, et lors de
leur double veuvage, elle ne lui pardonna pas d'être
mère du comte régnant et tutrice de Lusignan.
Tout ce que faisait ou disait Yolande était blâmé,
raillé par elle ; cette aigreur avait été loin d'affaiblir
la douleur de la jeune femme, et, chaque année, elle
voyait arriver, avec une terreur qu'elle ne voulait pas
s'avouer, les quatre mois que la comtesse-reine passait
au château.
Fière de son alliance avec Jean sans Terre, Isabelle
ne pouvait cacher la préférence orgueilleuse qu'elle ac-
cordait à son fils Henri III, roi d'Angleterre, sur les fils
qu'elle avait eus d'Hugues de Lusignan, et cette affection
accordée à un prince étranger blessait profondément
les sentiments d'Yolande. Enfin la comtesse-reine était
en bons rapports avec Aymeri de Couhé, qui se ran-
— 25 —
geait souvent de son avis, et ne prenait jamais celui
d'Yolande.
Isabelle, esprit remuant et révolté, avait gardé jusque
dans la vieillesse ce besoin d'intrigue qui avait failli
causer la perte de son second époux. Conséquente donc
avec son esprit d'opposition à tout principe établi, elle
était fort irritée des dernières volontés de son fils :
savoir que, bien que ses fils fussent jumeaux, le premier-
né seul régnerait. Elle n'avait donc pas pour Hugues
l'affection à laquelle il avait droit, et son unique désir
était de l'éloigner et de lui substituer son frère Gui, sei-
gneur de Cognac et d'Archiac. De là, une lutte sourde
et irritante entre les habitants du château. Isabelle,
Aymeri exaltaient sans cesse Gui ; Yolande, Inésille, les
pages, les serfs, adoraient Hugues le Blond, et eussent
donné leur part en paradis pour cet enfant qui ne les
abordait jamais sans quelque bonne parole ou quelque
grâce nouvelle.
Ce jour-là, Isabelle s'était décidée à venir auprès de
sa belle-fille, pour tenter d'arracher au jeune comte
un de ces priviléges dont la noblesse était jalous ■.
Sous peu de jours, monseigneur Alphonse de Poitiers,
frère du roi et comte suzerain du Poitou et de Toulouse
depuis la mort de son beau-père, Raymond VII, voulait,
en allant dans le midi, s'arrêter un jour à Lusignan.
Hugues devait lui être présenté comme comte unique
2
— 20 —
de cette puissante seigneurie, et recevoir alors les
priviléges qu'il conviendrait au comte Alphonse de lui
octroyer.
La comtesse Isabelle et Couhé avaient résolu de per-
suader à Yolande qu'une parfaite égalité devait régner
entre les deux frères lors de cette cérémonie, se réser-
vant le soin, l'autorisation une fois donnée, d'écarter
Hugues et de lui substituer tout doucement Gui.
L'aïeule et le tuteur avaient chacun leur dessein caché.
Après quelques instants de silence, la comtesse-reine
entama ainsi la conversation, au moment où Hugues
rentrait :
— Ne trouvez-vous pas, Yolande, vous qui méditez
beaucoup, que les hommes de la terre sont souvent in-
justes dans leurs décisions?
La comtesse de Lusignan regarda d'abord sa belle-
mère avec étonnement, puis, baissant la tête, elle sou-
pira profondément.
— C'est vrai, dit-elle; mais à quel propos, madame,
me faites vous cette réflexion amère ? Avez-vous eu à
ouffrir de quelque injustice récente, et y suis-je pour
quelque chose?
— Oh ! fit la vieille reine avec un fier mouvement,
quand l'injustice a frappé sur moi, je l'ai attaquée di-
rectement, et je l'ai brisée quand elle ne m'a pas ren-
versée. Non, ce n'est pas moi que cela concerne.
— 27 —
— Est-ce quelque pauvre serf que l'on a encore per-
sécuté? dit Hugues avec feu ; pariez, madame ma grand'-
mère, et j'emploierai tout mon pouvoir à le rendre heu-
reux et libre. Je ne veux plus qu'on les tue, ni qu'on
les vole, ni qu'on les fasse tant travailler d'abord, dit
l'aimable enfant avec la droiture de son noble coeur.
Isabelle le regarda profondément sans paraître le
moins du monde touchée de cet élan généreux.
— Ainsi, dit-elle, on fait étalage de pitié pour ces
sauvages, et l'on conserve des esclaves clans la famille!
— Des esclaves ! dit Hugues en ouvrant ses grands
yeux étonnés.
— Hélas ! madame, je crains de vous entendre. En
grâce, n'entamez pas une lutte qui nous fera souffrir
tous, sans rien changer aux circonstances, je le sens. La
paix vous est-elle à charge, que vous souhaitez de la
troubler ? Où voyez-vous des esclaves ?
— Je vois des esclaves quand le fils aîné est frustré de
ses droits, réduit à néant, compté comme un simple
page au château de ses pères, et qu'il ne possède pas
même l'amour de sa mère.
— O madame! s'écria Yolande offensée et peinée,
quelles dures paroles vous dites là !
— Qui cela donc, le fils aîné? demanda Hugues en
fronçant son blond sourcil.
— Votre frère, jeune damoiseau ; le seigneur Gui, né
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comme vous de Lusignan; brave, généreux, ferme ainsi
que tous ceux de son nom, et de plus le vivant portrait
de son père Hugues, onzième du nom.
— Oui, oui, Gui est tout cela, madame, dit le jeune
garçon avec franchise ; je l'aime de tout mon coeur, je
sais qu'il est fier, noble et brave ; mais c'est moi qui
suis l'aîné.
— Oui, mon fils, et vous méritez de l'être, reprit
vivement Yolande, sentant en elle un courage inconnu
pour maintenir les droits de l'enfant choisi par son
époux pour lui succéder. Les paroles de votre aïeule ne
doivent pas vous offenser, votre coeur est trop droit
pour y rien comprendre. Allez rejoindre votre frère, et
comptez sur votre mère, ami; quoique faible, elle saura
se faire forte pour veiller sur vous.
Hugues promena avec inquiétude son beau regard
clair de sa mère à son aïeule, puis il avança de quelques
pas comme s'il eût voulu tenter de les mettre d'accord,
mais il s'arrêta, soit qu'il n'osât pas, ou qu'il ne sût pas
comment dire.
— Je vous obéis, madame, dit-il en baisant la main
de sa mère, et, venant plier un genou devant la comtesse-
reine, il sortit. Il n'était pas encore arrivé à l'extrémité
de la galerie, que déjà ses préoccupations l'avaient
tjuitté, car on l'entendit répéter un chant que lui avait
appris Jeannick, lequel pouvait bien avoir ses défauts,
— 29 —
mais qui, après tout, était le plus fin chanteur de deux-
lieues à la ronde.
— Et maintenant, madame, dit Yolande d'un ton
résolu, expliquons-nous enfin. Faudra-t-il voir chaque
jour se renouveler cette lutte impossible, et voir naître
entre mes fils une inimitié qui, je le sais trop, hélas ! dés-
unit leurs parents? Que voulez-vous? vers quel but ten-
dent ces sourdes et fréquentes réclamations? Ah ! tenez,
il me prend parfois des tentatives folles d'emporter mon
fils, mon aîné, entendez-vous, dans mes bras, de fuir
avec lui et de cacher nos misérables jours dans quelque
cloître inconnu, dont les murs impénétrables nous sépa-
reraient à jamais de ce monde de haine et de jalousie.
Mais une force me retient, un devoir m'enchaîne, qui est
plus fort que tout : la volonté de mon seigneur et époux.
Pourquoi vous acharner à épuiser ma vie dans une lutte
cruelle où je succomberai peut-être, mais où je ne cé-
derai pas? Mes fils sont jumeaux, dites-vous? cela est
vrai; mais un double règne est impossible, vous ne pou-
vez l'ignorer. Il fallait un aîné, le premier qui vit le
jour fut reconnu pour tel et reçu! sur le bras droit, au
jour de sa naissance, une incision qui est son meilleur
blason. Que pouvez-vous opposer à la volonté d'un père,
madame? Hugues n'est-il pas doux, loyal, généreux et
brave à la fois? Pourquoi cette haine sourde contre un
enfant qui est votre sang après tout? Le pauvre innocent
2.
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ne vous paye votre antipathie qu'en respectueuses ca-
resses, et vous n'êtes pas désarmée. Qu'exigez-vous
donc ?
Et Yolande, émue et comme fâchée de tant de har-
diesse, jeta sur sa belle-mère un regard qui demandait
grâce, mais que la vieille reine soutint sans sourciller.
— Je ne saurais blâmer ce feu qui vous anime, ma-
dame, répondit-elle, et qui vous fait peut-être oublier
à qui vous parlez ; vous êtes mère et vous avez à défen-
dre votre fils favori; mais je vous dirai que pendant les
hivers que je passe à Angoulème, dans la solitude et la
tristesse, je songe beaucoup et j'ai souvent rêvé à la
bizarrerie du destin. Lui seul a tout fait dans ceci, je le
reconnais et le déplore. Mais il est aveugle, et c'est à nous
qui avons des yeux de le réformer. Vous avez été franche
jusqu'à la dureté, je serai de même. Je trouve Gui plus
capable, plus habile, plus fort, en un mot plus digne du
nom de Lusignan que cet enfant frêle et pâle, plus sem-
blable à une mignonne fillette qu'à un damoisel valeu-
reux. Cependant je n'ai résolu la ruine ni la honte de
personne. Les deux frères sont égaux à mes yeux : qu'ils
le deviennent aux yeux de tous ; consentez à ce que Gui
partage un fardeau trop lourd pour Hugues, et désor-
mais je répartirai également ma tendresse sur les deux
héritiers de mon fils bien-aimé.
— Cela est impossible, madame.
— 31 —
— Je sais combien vous haïssez votre second fils.
Yolande se contenta de baisser les yeux sans ré-
pondre.
— Non, vous ne l'aimez pas; mais laissez la justice
remplacer la tendresse, et pour première concession,
laissez Gui siéger en égal aux côtés de son frère lorsque
va venir le sire comte de Poitiers.
— Il assistera son frère comme premier vassal.
— Ainsi vous refusez?
— Puis-je enlever à celui qui remplace mon époux le
moindre privilége ni honneur?
— Vous refusez?
— Je refuse.
— Il suffit, dit la douairière en se levant avec un
mouvement de colère qu'elle réprima aussitôt. Moi, moi
qui ai clans ce château dicté des conditions à un roi, je
regrette, Yolande, de m'ètre abaissée à la prière pour
vous porter à faire ce qui est droit, et...
— Ah ! ne faites pas de menaces ! s'écria Yolande
surexcitée comme elle ne l'avait jamais été ; ne tentez
rien contre moi, ni vous, ni Aymeri de Couhé; s'il est
tuteur de mes fils, je suis leur tutrice naturelle, et avant
d'arriver jusqu'à nous, il faudrait traverser le ban et
l'arrière-ban de nos vassaux.
Isabelle lança à sa belle-fille un noir regard de ses
yeux profonds, puis la voyant épuisée, elle eut un sou-
— 32 —
rire de pitié en songeant qu'une femme ne sachant pas
mieux maîtriser ses émotions était peu à craindre, et
elle sortit sans rien ajouter. Mais arrivée sur le seuil de.
la porte, elle dit à son page, de manière à être entendue
de la jeune femme:
— Lorsque mon fils vivait et que je venais à Lusi-
gnan, il aimait à m'accompagner dans ma visite au
château ; aujourd'hui qu'il n'est plus, je la ferai
seule. Ton épaule, Hatto ; je veux avoir fini dans une
heure.
Yolande, demeurée seule, s'agenouilla sur son prie-
Dieu et murmura d'une voix entrecoupée par les
larmes :
— Hélas ! cette journée encore devait être triste pour
moi!
IV
LE CHATEAU DE LUSIGNAN
Le château de Lusignan, le castel que la vieille reine
aimait à parcourir, mérite au moins une mention. Parmi
les châteaux dont la France se hérissa au moyen âge,
— 33 —
l'un des plus beaux et des plus redoutables était celui
des sires de Lusignan. A la force, caractère général de
ces constructions, ce castel unissait la majesté et la
grandeur. C'eût été une résidence digne des rois, et
Brantôme put écrire avec justesse trois siècles plus tard,
en en déplorant la ruine : « Ce château si admirable et si
ancien, qu'on pouvait dire que c'était la plus belle mar-
que de forteresse antique et la plus noble décoration
vieille de toute la France... »
Un descendant des comtes de Poitiers avait reçu en
apanage trente villes ou baronnies, parmi lesquelles était
Lusignan ou Lesignan, où les étymologistes retrouvent
Le Signal. Hugues le Bien-Aimé, héritier de ces do-
maines, choisit pour résidence la ville de Lusignan, y
fit construire ce beau château, et en dotant sa lignée
d'une demeure si bien fortifiée, il lui assura le premier
rang dans la noblesse poitevine.
Une enceinte de murs épais d'au moins dix pieds
dominait la ville, dont elle était séparée par une espla-
nade; un large et profond fossé d'eau éloignait cette
enceinte d'une seconde, bâtie à une distance de deux
cents pas; puis en venait une troisième plus élevée et
placée à une égale distance. Les trois murailles, et en
particulier la première, étaient flanquées de tours sur-
montées d'un parapet crénelé et de nombreuses échau-
guettes. Les tours fortes et élancées, en forme de cônes
— 54 —
tronqués, servaient de magasins, de casernes contenant
les munitions ou dépôts d'armes, et protégeaient les
poternes percées à leur pied. En avant du château, et
faisant face à la ville, était un bastion dit Porte-Geoffroy,
dont le fronton était décoré d'une grossière sculpture
représentant Geoffroy à la Grande-Dent, ce qui fit, à
tort, attribuer longtemps la fondation du château à ce
seigneur. Les armes des premiers Lusignan, burelles
d'argent et d'azur, surmontaient ce buste imparfait.
Une barbacane, ouvrage extérieur destiné à couvrir
et défendre la porte, masquait l'entrée et empêchait l'a-
bord du pont-levis. La partie supérieure à la porte ren-
fermait le logis du portier, habile homme d'armes, lar-
gement rétribué à cause des services qu'il rendait. Deux
grosses tours octogones, assez hautes pour ne pas sem-
bler lourdes, et construites en fine pierre de taille, s'é-
levaient de chaque côté du bastion. Elles étaient occupées
par les chefs militaires, et le sénéchal, Bryan de Vie-
ville, la comtesse Yolande s'étant réservé le donjon pour
elle et sa famille. Quelques arbres touffus venus là sans
culture, ou ménagés pendant les constructions, enca-
draient bien cette entrée sombre, et lui ôtaient un peu
de sévérité en jetant leurs branches flexibles contre les
murs noircis.
En franchissant les deux autres enceintes, on arrivait
à la four Poitevine, communiquant avec la basse-cour,
— 35 —
où se trouvaient les écuries, plusieurs puits, une mare
profonde et les logements de quelques valets. Ces der-
nières constructions, ressemblant à nos chaumières,
étaient à l'intérieur tout caractère de régularité et
d'élégance. Enfin, au milieu, vers l'ouest, se dressait
sur une motte artificielle, mais élevée, le donjon, ap-
puyé d'un côté aux fortifications, et se reliant vers le
nord à la chapelle. Une muraille l'entourait encore, et
son front élevé, surmonté d'un casque étincelant, sym-
bole d'hospitalité, dominait non-seulement le castel,
maisencore le pays à une grande distance. Le donjon était
une tour carrée, avec des tourelles aux quatre angles;
ces tourelles contenaient les escaliers, et l'une d'elles, un
puits appelé puits du Désespoir, parce qu'on n'en con-
naissait pas le fond. Le beffroi, qui couronnait le centre
de la plate-forme, renfermait la cloche qu'on agitait en
cas d'alarme. C'était au donjon qu'Yolande, nous l'a-
vons dit, avait établi sa résidence et celle de ses fils;
bien qu'on y eût accumulé tous les moyens de défense,
il n'offrait ni la tristesse, ni l'obscurité de maints châ-
teaux forts, où perçaient à peine les faibles rayons d'une
lumière étouffée, puisque, pour ajouter à la force de la
citadelle, les châtelains se refusaient le luxe des fenêtres.
A Lusignan, les croisées étaient larges, hautes, et afin
d'y conserver la lumière, le mur avait été taillé en biseau
à la partie supérieure de l'ouverture. Au rez-de-chaus-
— 36 -
sée, était la salle des Aïeux, avec ses voûtes hardies, ses
sculptures et ses armes, la salle du réfectoire et les cui-
sines; à l'étage supérieur, on voyait la chambre d'hon-
neur, celle d'Yolande et des Innocents. Les derniers
étages étaient réservés à l'écuyer Hilaire, chargé de sur-
veiller la distribution des munitions de guerre dans
cette partie du castel. La chapelle, unie au donjon
par une partie du promenoir, élevait dans les airs son
clocher, dont la hardiesse et la délicatesse faisaient un
contraste agréable avec le reste du château ; deux arbres,
l'un un vigoureux ormeau, l'autre un peuplier élevé,
avaient été plantés de chaque côté du porche. C'était
dans cet asile de la prière et du repos, que sur la dalle
blanche et glacée couvrant la sépulture vide de son
époux, Yolande venait depuis quatre ans pleurer et prier.
La cour d'honneur s'étendait devant le donjon et la cha-
pelle, tandis que de l'autre côté se montrait la tour dé
Mellusine, haute de 216 pieds, et surmontée des fameux
créneaux sur lesquels la fée traînait ses voiles blancs
et se lamentait lors d'une catastrophe prochaine. On
voyait àquelque distance une fontaine naturelle joliment
ombragée de saules au feuillage éploré, et maintes fois,
Mellusine s'y était, dit-on, baignée; aussi ne tarissait-on
pas dans le pays sur les propriétés merveilleuses de la
source et sur les faits étranges dont elle avait été té-
moin. Un événement tout récent avait surtout impres-
JUMEAUX.
p. 37
Et maintes fois Mellusine s'y était, dit-on, baignée.
— 37 —
sionné les esprits : la Vône s'étant trouvée à sec aux
dernières grandes chaleurs, les femmes de Lusignan
sollicitèrent de la comtesse la permission de laver leur
linge dans la fontaine. Mais le linge qu'elles en retirè-
rent était devenu sorcier, et il s'envola de leurs mains
avant leur retour au logis; de plus, les varlets et guet-
teurs assurèrent avoir failli mourir de peur la nuit sui-
vante en voyant des lavandières ailées raser les eaux de
la fontaine et battre follement un linge de l'autremonde.
Depuis ce jour, chacun évitait la source merveilleuse,
bien qu'à la prière d'Yolande, le chapelain l'eût exor-
cisée pour rendre le calme aux poltrons. Nul n'habitait
la tour; aussi fut-on très-surpris lorsque la comtesse-
reine manifesta le désir de s'y établir, se trouvant à
l'étroit dans le donjon, où une vaste chambre lui était
cependant réservée. Afin qu'elle ne fut pas seule, Yolande
exigea que plusieurs écuyers et le chapelain l'y suivissent.
On prétendait encore que la tour de Mellusine don-
nait accès dans un souterrain conduisant jusqu'à Poitiers,
mais nul n'y avait jamais pénétré, et d'aucuns disaient
même tout bas, que la fée n'ayant jamais pu mourir, y
restait captive le jour, et le quittait à la nuit pour aller
s'ébattre sur les créneaux. Les souterrains n'étaient pas
chose rare à cette époque, et il y en avait, au château,
de très-beaux et de très-vastes destinés à servir d'asile
en cas de prise; quelques-uns étaient réservés pour les
5
— 38 —
prisons, et avaient déjà entendu les cris de désespoir de
bien des captifs, car les Lusignan étaient de fiers ba-
tailleurs, souvent victorieux dans les combats, où ils
s'élançaient avec une témérité héréditaire, et ils étaient
cruels, dans leur victoire. Le château avait résisté à
plusieurs siéges, et on racontait, à la veillée, les ex-
ploits hardis de ces fiers-à-bras. Hennery, fils du
fondateur du castel, avait, jeune encore, donné le
signal de la révolte contre Henri II Plantagenet, de-
venu maître du Poitou par son mariage avec la vindica-
tive Aliénor, femme répudiée de Louis VII. « Ceux de
Guyenne et les Poitevins se rebellèrent contre le roi, dit
la chronique, et tenaient les champs, robbant et pillant
les pauvres gens. Ce que le roy (Henri) entendant, se
présenta aussitôt pour leur résister, print le fort château
de Lusignan nouvellement bâti, my garnison dedans et
saccagea leur ville et maisons. » Cette dure leçon n'a-
vait pas refroidi le sang des successeurs d'Hennery,
comme on le voit dans la révolte de Hugues X contre
Louis IX.
Ce fut donc à parcourir ce vaste château où elle avait
passé les meilleures années de sa vie, que la douairière
Isabelle passa la matinée. On remarqua qu'elle n'entrait
pas à la chapelle, et que, contre son habitude, où elle
gardait un silence hautain avec ses inférieurs, elle se
montra affable et bienveillante avec les hommes d'armes,
— 39 —
observa avec l'oeil d'un capitaine exercé la disposition
des postes qu'ils formaient, et se fit expliquer avec le
plus grand détail, par le sénéchal, l'état militaire de la
place, ses ressources et ses moyens de défense. Bryan
de Viéville resta « moult esbahi » d'entendre une noble
dame s'exprimer ni plus ni moins qu'un homme d'armes
consommé, et il l'eut en grande admiration. Quant à Isa-
belle, après avoir pris toutes ces indications, elle conti-
nua à se promener seule avec son page, autour des en-
ceintes, jusqu'à ce que l'écuyer tranchant s'en vint
corner l'eau pour annoncer le dîner.
V
LES JUMEAUX
Cependant Hugues en quittant sa mère avait été tout
droit à la salle des Aïeux, où il consacrait d'habitude
une partie de la matinée à étudier sous la direction de
Cuthbert, savant clerc anglais appelé d'York par Couhé.
La salle des Aïeux était une longue galerie, aux ten-
tures sombres sur lesquelles se détachaient les statues
grossières et roides de la lignée des Lusignan, depuis
— 40 —
Hugues Ier le Veneur, jusqu'à Hugues XIe du nom, père
des enfants dont nous esquissons l'histoire. Sur le
piédestal de ces dix statues, on avait peint les armoiries
des familles auxquelles les comtes s'étaient alliés par
mariage. Le jour venait, à travers les petits vitraux
plombés surchargés de peintures, éclairer comme à re-
gret, de lueurs inégales ce séjour peu fait pour l'enfance.
Tout y était sombre et presque funèbre : les boiseries de
chêne noirci, les armes de fer, les armures toutes mon-
tées, accrochées derrière chaque statue, pouvaient faire
supposer que le guerrier allait agir et marcher.
Jamais le soleil n'avait pénétré dans cette triste salle,
où l'on aspirait en entrant l'air humide et pénétrant
des caves.
Un jeune garçon, penché sur une table de chêne,
couverte de couleurs et de pinceaux, s'amusait à co-
lorier un missel. Cuthbert, debout derrière lui, donnait
ses conseils et semblait guider ce travail avec autant de
sollicitude que d'intelligence. Tous deux étaient graves
et appliqués, lorsque Hugues entra bruyamment, lais-
sant retomber la lourde porte d'elle-même avec un
fracas qui fit sauter le clerc.
— Oh! dit Hugues, qui en deux bonds fut près de
son frère, maître Cuthbert a eu peur. Je gage qu'il a
cru que c'était notre sombre ancêtre Hugues sixième,
dit le Diable, qui abattait sa grande épée pour venir lui
— 41 —
couper les deux oreilles, et le pourfendre ensuite;
boum! comme dans le fabliau de l'Ermite enchanté
et du grand Léonard aux Dents Vertes. — En voilà un
joli conte : Il était une fois...
— Monseigneur, dit Cuthbert dont le long visage
s'était encore allongé depuis l'arrivée de Hugues, le
moment du travail est sonné voici tantôt une heure,
et je vous demanderai si c'est au maître à attendre
l'élève. L'empereur Théodose, de glorieuse mémoire,
comprenait, lui, le respect qu'on doit à ceux qui vous
meublent l'esprit de connais...
— Il était une fois, reprit Hugues avec une pointe
de malice impertinente...
— Suspendez votre récit, messire, et ne dérangez pas
monseigneur Gui de son travail, reprit Cuthbert d'un
ton sévère.
— Ah! c'est vrai cela, je suis toujours étourdi; bon-
jour, Gui, dit-il à son frère en lui envoyant un bon
sourire.
— Bonjour, Hugues, répondit celui-ci sans relever
la tête.
— Bonjour, Hugues ! répéta le jeune Lusignan en
imitant le ton froid de son frère. Je ne t'ai pas vu de-
puis notre lever, et tu ne trouves rien à me dire autre
que cela! Embrasse-moi au moins. Et le bel enfant
avança sa tête blonde pour recevoir un baiser.
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Mais Gui ne le lui donna pas.
— Monseigneur, redit Cuthbert, encore une fois,
respectez le travail de votre frère.
— Tout le monde m'est donc ennemi ici ! s'écria
Hugues sur le beau visage duquel passa un nuage.
Son frère le regarda et fit un mouvement comme
pour aller vers lui, mais un regard de Cuthbert le
retint.
— Ne vous interrompez pas, mon jeune sire, écou-
tez et rappelez-vous que la couleur de gueules demande
à être employée promptement, sans cela elle sèche et se
ternit.
Et le clerc allant prendre un long manuscrit attaché
à une chaîne scellée dans le mur, le plaça sur une
sorte de lutrin devant Hugues, resté tout pensif, et il
l'ouvrit à la place marquée par le signet de soie brodé
en disant :
— Continuez la lecture que vous aviez commencée
hier des faits et gestes du grand saint Bernard ; quand
le sablier sera vide, je vous prierai de répondre à mes
questions
— Hugues sembla ne pas avoir entendu, et garda
les yeux attachés sur son frère dont il ne s'expliquait
pas la froideur maussade, habitué qu'il était à être
l'objet de sa tendresse.
Cuthbert ne put s'empêcher de lever les yeux au
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ciel et de pousser un grand soupir à la vue de tant d'in-
différence pour la science, et il se permit même de
dire :
— Ah ! si votre noble tuteur messire Aymeri de
Couhé voulait m'entendre, il vous expédierait en l'uni-
versité de Paris, dans l'Ile-de-France, et vous ver-
riez là comme on traite les écoliers insolents et re-
belles.
— Comment dites-vous cela? maître clerc, reprit
Hugues avec hauteur; mon tuteur m'envoyer à Paris !
mais avant Aymeri, j'ai ma mère, la comtesse de Lu-
signan, savez-vous, et ici c'est elle seule qui doit or-
donner en attendant que ce soit moi.
Cuthbert envoya un sourire railleur à Gui, qui y ré-
pondit faiblement.
— Oh! je vous donne congé de vous divertir, reprit
Hugues qui le vit, mais c'est plutôt à moi de rire de
votre science. A quoi nous servira cette éducation que
vous nous donnez, maître? Gui a-t-il besoin de passer
sa vie à enluminer de méchantes images, et moi, à lire la
discipline et le règlement de saint Bernard? Me croyez-
vous déjà moine de Prémontré? Pourquoi ne me don-
nez-vous pas ces autres manuscrits qui parlent des
Croisades ou du roi Arthur ou de messire Roland?
Avez-vous oublié que je suis fils noble, comte sou-
verain, et qu'on ne doit pas m'élever pour faire un
maître clerc comme vous, qui ne savez seulement pas
tenir une épée ?
Et l'enfant tout rouge, l'oeil brillant d'une colère
qu'il n'osait pas encore épancher tout entière, se leva
avec brusquerie de son escabel, et se mit à arpenter
nerveusement la longue salle.
Cuthbert, par nature, ami du repos et de la quiétude,
fut effrayé de continuer une lutte qui ne pouvait se
terminer qu'à son désavantage, et prenant un manu-
scrit pour lui-même, il s'absorba bientôt dans sa lecture
avec autant de calme que s'il ne fût rien arrivé.
Quant à Hugues, comme toutes les natures vives et
sensibles, il regretta son emportement dès que l'exer-
cice en eut dissipé les premières vapeurs, et s'appro-
chant de son frère, il se tint debout derrière lui, sui-
vant d'un oeil attentif la merveilleuse peinture que le
jeune garçon conduisait avec une grande habileté, et
lui jetant de temps à autre un regard de côté.
Gui, quoique né quelques heures après son frère,
pouvait en effet être pris pour l'aîné à cause de l'ex-
pression grave et même un peu triste de son visage.
Son teint, loin d'avoir la blancheur nacrée de celui de
Hugues, était brun comme si le soleil du midi l'eût
bronzé. Ses grands yeux noirs avaient un regard pensif
et profond, mais prenaient une expression ardente et
presque sauvage quand un sentiment violent l'agitait.

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