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Les Légendes de l'atelier, par Maurice Le Prevost...

De
210 pages
J. Albanel (Paris). 1867. In-18, 212 p..
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LES
LÉGENDES DE L'ATELIER"
DEDIE
A L'ASSOCIATION DE SAINT-ÉLOI
Des jeunes ouvriers et apprentis de Notre-pame de Nazareth.
IMPRIMERIE L, TOINOK ET C«, A SAINT-GERMAIN.
LES LÉGENDES
DE
L'ATELIER
\ PAR
mïRICE LE PRÉVOST
LÀ JEUNESSE I1E SAINT ÉLOI ■
LES MOlrvES OùVuIERS — HISTOIRE D'UN INGÉNIEUR
LE REGISTRE DES MÉTIERS — i/lMPRIMERlE
1fA-™K*rË'u R — LES DIMANCHES TU GARDERAS...
PASTEURS ET MERCENAIRES — A L'HOPITAL
LA GDERRE
PARIS
J. A L B A N E L, LIBRAIRE
15, RUE DE TOURNON
1867
Drbils.de traduction et de reproduction réservés.
PREFACE
Montrer au peuple, si étrangement prévenu
de nos jours contre l'Église, qu'aujourd'hui,
comme autrefois, elle a inspiré les institutions
qui ont le mieux contribué à relever sa dignité,
à protéger son indépendance, à assurer son
bien-être au milieu des transformations de
notre état social depuis le moyen âge jusqu'à
nos jours.
Lui prouver que l'isolement, l'avilissement
et la misère qui l'exaspèrent ne sont pas l'oeu-
vre de l'Église et qu'il ne doit pas chercher
en dehors d'elle les remèdes aux maux dont il
se plaint.
PfiEFACE
Telle est la pensée mère de ces légendes
fort diverses de style et de sujet, empruntées
pour la plupart aux annales du travail.
Espérons que la vérité par l'histoire, la
charité par les oeuvres, éclaireront le peuple,
si catholique encore et de si bonne foi, et lui
feront reconnaître dans l'Église, au lieu d'une
irréconciliable ennemie, comme veulent le lui
persuader tant de faux docteurs et d'écrivains
perfides, UNE MÈRE, à laquelle il doit bien des
gloires dans le passé, presque tous les bien-
faits du présent et les meilleures espérances
de l'avenir !...
9 octobre 1867, fête de saint Denis.
LES
LÉGENDES DE L'ATELIER
LA JEUNESSE DE SAINT ÉLOI
Saint Éloi, le célèbre patron des serruriers, des
orfèvres et de tous les ouvriers qui travaillent les
métaux, ayant de devenir un grand saint, ne fut
d'abord qu'un forgeron très-habile et très-passionné
pour spn art.
Cette grande passion-là prenait, il est vrai, dans son
coeur la place de toutes les autres, mais il finit par
succomber néanmoins à la pire de toutes, à l'orgueil.
Nul, en effet, ne pouvait lutter avec lui d'adresse et
d'intelligence. On eût dit qu'il tenait dans le creux de
sa main le feu de sa forge, tant il en appréciait exac-
tement le degré de chaleur et la puissance.
Sous le coup de son soufflet, l'âtre flamboyait
comme une fournaise ou se refroidissait à son gré ; il
en était maître comme le musicien de son instrument,
LES LEGENDES DE L'ATELIER
et le fer à peine sorti de la forge se tordait comme une
pâte sous son marteau rapide.
Éloi avait donc plus d'un jaloux, mais point d'égal.
On venait le consulter des pays voisins; on voyait les
maîtres les plus habiles étudier humblement sous ses
ordres. Enfin on ne parlait que d'Éloi dans la fer-
ronnerie de ce temps-là.
Si bien qu'un jour, tout gonflé de sa gloire, tout
ébloui de sa renommée, il ne craignit pas de faire
écrire sur la porte de son atelier, en grosses lettres
qui se lisaient à cent pas, cette étrange enseigne :
LE MAITRE DES MAITRES, LE MAITRE SUR TOUS.
Le beau renom d'Éloi était si bien établi que la
plupart des forgerons du voisinage, loin de s'indigner
de la forfanterie du jeune maître, se taisaient,
avouant sa supériorité, et ils se seraient volontiers
découverts en passant devant cette demeure ou s'ac-
complissaient de vrais prodiges.
Mais parfois aussi un compagnon étranger, en son
tour de France, jeune, jovial et moqueur, apercevant
l'enseigne, éclatait de rire et entrait aussitôt pour voir
de ses yeux « le maître des maîtres et le maître sur
tous. »
A peine introduit, en voyant le forgeron à l'oeuvre,
LA JEUNESSE DE SAINT ÉL0I
si fort et si adroit, si calme et si actif tout ensemble,
au milieu des chefs-d'oeuvre sortis de ses mains, le
compagnon étourdi, stupéfait, ne riait plus, et après
être resté longtemps à le contempler, se retirait len-
tement, silencieux et humilié.
Du reste, maître Éloi, sauf cette faiblesse, était un
ouvrier exemplaire pour la régularité de sa vie labo-
rieuse et chrétienne. Il avait, entre les mérites qui lui
firent trouver grâce devant le Seigneur, une dévotion
singulière à son ange gardien, auquel il se recom-
mandait souvent dans le travail.
Or le bon ange craignait fort pour le salut du for-
geron, et il doutait, si Éloi ne changeait, d'avoir la joie
de conduire un jour son âme dans la gloire du para-
dis. Comme il était touché de la dévotion d'Éloi à son
égard, il eut pitié de son orgueil et obtint de Dieu la
permission de lui donner un avertissement salutaire.
Or donc, voici que vers la fin d'une belle journée,
maître Éloi, seul en son atelier, considérait les fermes
contours et les ciselures délicates d'un siège en fer et
en bronze qu'il venait d'achever, le même, sans
doute, quoi qu'en disent les savants, que l'on admire
au trésor de Saint-Denis, et que la voix populaire a
surnommé depuis le fauteuil de Dagobert.
C'était le premier essai en ce genre de maître Éloi,'
qui n'avait jamais entrepris jusque-là que les travaux
d'un forgeron de campagne, tout à la fois serrurier et
LES LEGENDES DE L'ATELIER
maréchal ferrant, fabriquant tout ouvrage de. fer-
ronnerie, hormis les objets de luxe et d'art, qui
s'exécutaient en ville par les orfèvres et les cise-
leurs.
Cet essai était tout à fait un coup de maître.
Les archéologues d'aujourd'hui veulent absolument
y reconnaître le génie de l'art antique, et prétendent
que ce chef-d'oeuvre est bien antérieur au vu 0 siècle.
Quoi qu'il en soit, plus tard, le forgeron devint or-
fèvre, et cisela ces merveilleuses châsses d'or et d'ar-
gent, enrichies de perles et de pierres précieuses,
vénérées de nos pères pour leur admirable travail et
surtout les trésors qu'elles renfermaient.
Un jeune ouvrier vient à passer, s'arrête, lève la tête
et sourit en lisant la singulière enseigne. A ses vête-
ments noircis, à son sac d'outils sur l'épaule, on re-
connaît un confrère.
L'ouvrier, après avoir lu et relu la gigantesque
inscription, regarde curieusement la boutique qu'elle
décore, et s'efforce surtout d'apercevoir l'orgueilleux
chef qui la dirige.
Il entre et le surprend en contemplation deyant son
oeuvre.
— Ètes-vous, dit-il, le maître des maîtres et le maître
swlous?
— Oui, répond Éloi sans bouger, sans regarder,
accoutumé à pareille demande.
LA JEUNESSE DE SAINT ÉLOI
— Maître, je viens d'un pays lointain, j'ai déjà par-
couru le monde et j'ai travaillé chez les maîtres les
plus fameux, ne les quittant que lorsqu'ils me di-
saient : « Compagnon, tu en sais maintenant autant
que moi et je n'ai plus rien à t'apprendre; va-l'en
ailleurs! » J'ai donc voyagé par le pays de France et
les pays étrangers, villes et villages, chez maîtres à bre-
vets ou maîtres libres des faubourgs, grands et petits,
mais je n'ai trouvé nulle part homme assez habile pour
mériter ou oser prendre le titre de maître des maîtres
et maître sur tous... C'est pourquoi vous me donne-
rez grande joie en m'accordant la grâce de travailler
sous vos ordres et en m'octroyant les leçons dont j'ai
grand besoin pour arriver à îa perfection de notre
métier.
Éloi jeta un coup d'ceil de protection sur le jeune
homme qui lui parlait, et sourit en voyant ses mains
fines et petites et ses membres déiicats.
— Mais, mon cher, dit le fier forgeron, que pourrez-
vous faire ici? On n'y travaille ni joaillerie, ni colliers,
ni pendants d'oreilles!... mais la ferronnerie, la forge
et le bâlimeht. Il me faut ici un homme et non un
enfant.
— Maître, dit le jeune ouvrier tranquillement, on
ne doit se fier à qui parle de soi. Mettez-moi à
l'épreuve, s'il vous plaît, et vous verrez !
— C'est mon usage, en effet, dit Éloi, d'essayer le
LES LÉGENDES DE L'ATELIER
savoir-faire d'un compagnon avant de l'embaucher.
— Tu persistes donc à vouloir entrer ici ?
— Oui, maître.
— Soit. Je pense que tu perds ton temps, mais pour
ne point te faire peine je te permets de travailler
devant moi. Voilà justement une pratique qui nous
arrive... C'est un charretier dont sans doute le cheval
est déferré. — Voici le fer, voici les outils. — Allume
la forge et prends ce qu'il te faut... Je te préviens
d'avance que je ne mets jamais plus de trois fois mon
fer au feu. Arrange-toi. Il y a encore de l'eau dans le
baquet et du charbon dans le tonneau... A l'ouvrage,
mon garçon !
Et maître Éloi de retomber tout aussitôt dans sa
muette et délicieuse contemplation, non sans toutefois
regarder de temps en temps du coin de l'oeil lès faits
et gestes de l'apprenti.
Il ne put s'empêcher tout d'abord d'admirer avec
quelle intelligence et dextérité le jeune ouvrier met-
tait aussitôt la main sur tout ce qui était nécessaire à
son ouvrage. Il était aussi à l'aise qu'Éloi lui-même
dans cet atelier où il mettait le pied pour la première
fois. En un clin d'oeil le feu fut allumé, la forge flam-
bante, le fer rougi, dressé, percé.
— C'est fait, dit l'apprenti.
Éloi ne voyait rien, ni dans le feu, ni sur l'enclume.
— Où donc? où donc? répétait Éloi impatienté,
LA JEUNESSE DE SAINT ÉLOI
qui cherchait de tous ses yeux et n'apercevait rien.
— Voilà, dit le jeune homme.
Et, à l'aide de pinces de fer, il fit sauter en
l'air le fer forgé qui refroidissait au fond du ba-
quet.
Éloi le prit et le retourna.
Sans trop cacher son dépit, il murmura :
— Ce n'est pas mal... pas mal! Il y a mieux
cependant.
— Qu'y manque-t-il, s'il vous plaît? dit l'apprenti
d'un ton soumis.
Éloi, un peu déconcerté, ne répondit pas.
— La belle affaire, dit-il enfin, que de forger pas-
sablement un fer à cheval ! Où l'on montre adresse
et savoir, c'est à ferrer la bête. Nous allons vous y
voir.
Et prenant le cheval du charretier qui en attendant
était allé boire, ii le plaça dans le travail, sorte de
barrière faite en bois, dont on se servait autrefois
pour contenir le cheval tandis qu'on le ferrait.
— Oh ! oh ! dit Éloi, la bête est déferrée des quatre
pieds
— N'importe, dit l'apprenti, ce sera bientôt fait.
Et le jeune homme, aussi silencieux et modeste que
la première fois, forge tout aussitôt les trois autres
fers avec une dextérité non moins merveilleuse.
Éloi, les yeux écarquillés, suivait tous les mouve-
1.
10 LES LEGENDES DE L'ATELIER
ments de l'apprenti et ne pensait plus au fauteuil du
roi Dagobert.
Son sang-froid et sa facilité avaient quelque chose
de prodigieux. Le fer dans la fournaise s'enflammait,
devenait transparent, éclatant comme l'or, dès qu'il
touchait légèrement le soufflet. Le vent descendait
comme de lui-même sur l'âtre embrasé; le degré de
chaleur nécessaire était trouvé du premier coup. A
peine sur l'enclume, le fer s'aplatissait, se pétrissait
et se tournait selon la 'orme voulue, sans qu'il fût
besoin d'y revenir.
Éloi, hors de lui, rougissait, pâlissait et ne pouvait
en croire ses yeux.
Mais quels ne furent pas sa stupéfaction et son
effroi lorsqu'il vit l'apprenti tirer de son sac un grand
couteau de forme orientale, s'en aller droit au Cheval,
lui trancher d'un seul coup un pied de devant, le
poser sur l'enclume et le ferrer, puis le remettre en
place et faire reprendre les os et les muscles en
frappant légèrement sur la jambe sans qu'il y parût,
sans que le cheval boitât le moins du monde et fît
entendre le plus léger soupir durant l'horrible opéra-
tion.
Après le premier pied ferré, l'apprenti ferre le se-
cond et le troisième et le quatrième, toujours par 1e
même procédé, avec le même sang-froid et le même
succès...
LA JEUNESSE DE SAINT ÉLOI il
Éloi ne criait pas ; il était immobile, il était pâle ; il
regardait comme sans voir le pauvre cheval qui ne
ruait pas même.
L'apprenti, l'ouvrage achevé, ne disait mot, comme
si la chose eût été la plus simple du monde, et restait
debout devant son maître comme attendant qu'il lui
indiquât un autre travail.
Éloi sortit enfin de sa torpeur et s'écria brusque-
ment :
— Va-t'en vite à la rivière, au bout du- village, me
chercher deux seaux d'eau fraîche. Dépêche, ne t'ar-
rête point en route, et surtout je te défends de parler
à qui que ce soit...
Le jeune homme prit les seaux et partit.
A peine est-il disparu qu'Éloi court au cheval, tàle
ses quatre jambes l'une après l'autre, et les trouve
aussi souples, aussi intactes qu'avant. Le cheval sem-
ble même plus vif que jamais et piaffe joyeusement.
Éloi s'élance sur le couteau, le tourne et le retourne,
l'essaye et l'examine dans tous les sens, sans y rien
voir d'extraordinaire.
— Est-il possible! s'écrie le forgeron tout trem-
blant. N'y a-t-il pas en tout ceci du sortilège? Ne suis-
je pas dupe d'une illusion, ou serait-ce en effet quel-
que secret merveilleux que cet enfant rapporterait
d'un pays lointain? ou bien aurais-je enfin trouvé
mon maître ?
12 LES LEGENDES DE L'ATELIER
A peine eut-il dit, qu'il aperçut au bout du chemin
un cavalier qui venait droit à la boutique et dont le
cheval boitait sensiblement.
C'était un-militaire. Il descendit à quelque distance,
prit son cheval par la bride et l'arrêta devant la
porte.
—Holà ! quelqu'un ! cria-t-il de ce ton bref, familier
aux soldats de tout pays, surtout lorsqu'ils ont quel-
que doute de ne point être servis gratis.
— Voilà, dit Éloi avec un empressement qui ne lui
était pas tout à fait ordinaire. Qu'y a-t-il pour votre
service ?
— Ne voyez-vous pas ma pauvre bête? Je ne sais
quel diable a criblé de cailloux vos routes d'enfer,
mais ma chère Phébé y a laissé ses quatre fers et la
voilà presque estropiée. Je te demande, maître forge-
ron , de me la ferrer proprement et de ne pas la
brusquer. Voilà quelque dix ans que nous chevau-
chons ensemble, à travers maints hasards, fatigues et
dangers. Ne la dirait-on pas jeune et fringante comme
une pouliche de châtelaine? Je vais prendre un mor-
ceau dans le cabaret le plus voisin, mais je reviens
dans un quart d'heure. Que l'animal soit donc bien
arrangé, ou sinon, vilain, je pourrais bien te fer-
rer moi-même la plante des pieds du plat de mon
sabre!
Éloi n'entendait pas les insolentes paroles du sol-
LA JEUNESSE DE SAINT ÉLOI 13
dat ; il avait pris le cheval, l'avait installé dans le
travail au lieu et place de l'autre bête ; il était à la
forge pour la rallumer ; il était à l'enclume pour pré-
parer quatre nouveaux fers ; une activité fébrile
l'agitait. Il était évident qu'Éloi brûlait de prendre
sa revanche.
— Bah ! se disait-il, ce jeune novice n'est pas un
sorcier, après tout. Pourquoi ne ferais-je pas aussi
bien que lui ? Et si je réussis, de tous les pays on vien-
dra pour voir la merveille, et nul ne voudra plus se
faire ferrer que par moi! Allons, hardiesse, confiance
et courage... Mon bon ange, assistez-moi!
Et le brave Éloi, armé de son grand couteau, se
jette sur le pauvre cheval, coupe résolument à tra-
vers les chairs et les muscles, et parvient à trancher
les os et à détacher le pied de la victime après de
violents efforts.
Mais le cheval du soldat ne prend pas la chose aussi
paisiblement que son précédent confrère. Le voilà qui
se débat convulsivement dans les barrières qui l'empri-
sonnent. Il pousse des hennissements épouvantables,
et son pauvre, moignon coupé lance au loin un jet de
sang qui ruisselle dans la boutique jusqu'aux pieds du
forgeron.
Éloi n'en persiste pas moins dans son entreprise in-
sensée, lia posé sur l'enclume le pied coupé, il essaye
de ferrer ce débris sanglant qui lui échappe des mains.
14 LES LEGENDES DE L'ATELIER
Au premier cri de son. cheval, le soldat a laissé de
côté son verre de vin à moitié bu et s'est précipité
dans la boutique.
A ce spectacle, il entre en fureur:
— Misérable ! s'écria-t-il en blasphémant, tu as
estropié mon cheval !
Mais Éloi n'entend rien. Il veut ferrer quand même
le tronçon sanglant. Il y parvient tant bien que mal et
court au cheval qui continue ses hennissements déses-
pérés ; il saisit la jambe mutilée et s'efforce de faire
reprendre les deux morceaux.
Le soldat reste un moment stupéfait de cet acte de
folie.
Éloi, égaré, presque en délire, ne voit rien, ne
craint rien et se contente de dire :
— C'est un nouveau procédé^ ne soyez pas inquiet,
monsieur le militaire, voilà que le pied va reprendre
parfaitement et il n'y paraîtra plus dans un moment.
Mais il a beau faire, le pied ne reprend pas. Aux
tentatives d'Éloi, le cheval répond par de terribles
ruades et des hennissements furieux.
Éloi, de guerre lasse, jette au loin le pied mutilé et
contemple son ouvrage avec des yeux hagards-
— Avant que je ne te tue, tu me payeras mon che-
val ! s'écrie le soldat exaspéré en saisissant Éloi à la
gorge.
Mais Éloi, fou de désespoir, le couteau sanglant à la
LA JEUNESSE DE SAINT ELOI 15
main, le dirige déjà contre sa poitrine, lorsqu'un bras
puissant l'arrête soudain.
— Que faites-vous, maître? s'écrie l'apprenti qui
revenait de la rivière, arrachant le couteau des mains
d'Éloi et le jetant au loin,
— Eh 1 ne vois-tu pas mon malheur? s'écrie Éloi en
montrant du doigt et le pauvre cheval estropié et le
soldat furieux, le sabre levé sur lui.
— Ce n'est rien, mon maître, dans un moment tout
sera réparé... Ne vous fâchez pas, monsieur le soldat,
votre cheval n'en sera tout à l'heure que plus frin-
gant.
Il y avait dans le ton du jeune homme une si ferme
confiance et une telle autorité que le soldat baissa
son sabre et qu'Éloi, un peu rassuré, put regarder
faire son apprenti.
Le jeune homme court ramasser le pied du cheval,
l'applique à la plaie sanglante et la frotte un peu
du plaide la main.
Le sang se tarit, les chairs déchirées se rejoignent,
la plaie se cicatrise, bientôt elle a disparu tout à fait.
Le bon cheval hennit de plaisir et secoue la jambe
avec une complète aisance. Le soldat l'enfourche et
prend le galop, oubliant sans doute, dans sa joie, de
payer ce qu'il doit au forgeron
Mais Éloi n'y songe guère.
^rmé d'un énorme marteau, il fait voler en éclats
16 LES LEGENDES DE L'ATELIER
les planches et l'arrogante inscription de son en-
seigne.
Puis il s'écrie, aux pieds du jeune compagnon :
— Voici le maître des maîtres à vos genoux, qui vous
demande à son tour, comme une grâce, de devenir
votre apprenti.
Le compagnon considère avec douceur le pauvre
Éloi humilié.
Et voilà que les pieds du merveilleux jeune homme
s'élèvent de terre ; ses vêtements souillés deviennent
tout lumineux ; ses cheveux blonds s'allongent et
flottent sur ses épaules autour de belles ailes bleues
qui battent joyeusement en s'élevant dans le ciel.
Et le bon -ange d'Éloi lui adresse d'une voix mélo-
dieuse ces douces paroles :
— Éloi ! Éloi! il n'y a pas sur la terre de maître des.
maîtres et de maître sur tous! C'est de lui que nous
vient tout savoir comme toute vertu... Ton assiduité
à le prier et ton amour du travail t'ont obtenu grâce
devant lui ; aussi m'a-t-il envoyé vers toi pour te don-
ner cette leçon. Sois humble désormais, Éloi, au mi-
lieu de la fortune, de la gloire et du génie, et alors
seulement tu deviendras un grand saint et un grand
artiste.
LES MOINES OUVRIERS
Au milieu d'une des campagnes solitaires et encore
à demi sauvages du pays d'Ouphe, au fond d'une
vallée où serpente la petite rivière la Charentone,
entourée de forêts et de bois taillis, apparaissent
tout à coup, au sortir d'un chemin creux et profond,
les ruines d'un vaste édifice, de construction presque
royale, dont les matériaux immenses semblent trans-
portés en ces lieux déserts par enchantement ou par
miracle.
C'est l'abbaye de Saint-Évroult, d'Ouche, dont
l'origine remonte au ve siècle, un des plus beaux sou-
venirs religieux et artistiques de la catholique Nor-
mandie.
Le vieil édifice est renversé et ses ruines imposantes
jonchent le sol. Un pan des croisillons de l'église, haut
18 LES LÉGENDES DE L'ATELIER
de soixante pieds, est encore debout, ainsi que les
arcades du côté droit de la nef.
Un four à chaux, ménagé dans les murs de l'ancien
choeur, et dont la fumée continuelle noircissait les
derniers restes des vieilles colonnades, a englouti,
comme un chancre rongeur, durant de longues an-
nées, les riches chapiteaux, les corniches à délicates
dentelures, les ogives gracieuses, les statues mutilées,
tout ce que les siècles, l'art et la foi avaient labo-
rieusement amassé à Saint-Évroult d'inappréciables
trésors.
L'oeuvre de destruction n'a pu venir à bout cepen-
dant des derniers vestiges du vénérable édifice, tels
que la mense abbatiale et d'autres intéressants débris.
Laissons en paix ces ruines. À d'autres les prome-
nades au clair de lune, à travers les cloîtres, au
milieu des galeries envahies par le lierre et la vigne
vierge, et où les joyeux chants des nids ont succédé
aux graves psalmodies des siècles passés.
Lecteurs et conteurs de nos jours sont beaucoup trop
pressés. Au lieu d'attendrissements inutiles, transpor-
tons-nous plutôt aux plus beaux jours du monastère.
Et, si vous n'avez pas peur de vous aventurer en un
tel lieu, rempli, au dire des gens que vous savez, de
tant de crimes et de mystères, aidés des vieux chroni-
queurs, nous verrons ensemble ce qui s'y passait.
Notre excursion est essentiellement rétrospective,
LES MOINES. OUVRIERS 19
puisque c'est au xie siècle que nous voyageons, fan-
taisie à coup sûr innocente et peu coûteuse.
Nous allons par le train express (qu'on nous passe
cet anachronisme). Nous nous dispensons d'un travail
cher aux conteurs à tant la ligne et la page : le plan
et l'état des lieux du monastère et de ses dépendances.
Nous résistons à la tentation d'étaler sans trop d'affec-
tation notre érudition archéologique, en décrivant les
transepts, les fenêtres à meneaux, les chapiteaux re-
fouillés et les pierres tombales de la vieille église. Nous
ne jetons pas même un coup d'oeil sur le réfectoire,
malgré ses élégantes sculptures, peu en harmonie,
peut-être, avec les rigueurs bénédictines, et sans nous
occuper davantage de savoir si la règle de l'abstinence
a été, dans les derniers temps, aussi strictement
observée à Saint-Évroult, que celle de l'aumône et de
l'hospitalité, hâtons-nous d'arriver au but principal
de notre voyage.
— Ni la chapelle, ni le réfectoire ! mais que venons-
nous donc voir en ce monastère, s'il vous plaît?
— L'atelier, lecteur, ne vous déplaise.
• — Un atelier ! chez des moines ! au xie siècle!
— Oui certes, un atelier, et assez bien organisé,
comme vous allez voir.
LES LEGENDES DE L'ATELIER
II
C'est le temps des grands moines. Leur vie est rude
et simple. Les monastères en forme de châteaux forts,
de peur des invasions, sont grossièrement construits,
solides et pauvres.
Après avoir gravi un large escalier, dont chaque
marche est un bloc de pierre, nous arrivons devant
une porte de chêne où je lis cette inscription :
Mathildis Regina uxor Guillelmi conquestoris régis Anglorim
E dutis PTormannorum Utiçum venit frqtihusque datis
Swmptibus lapidem tricorium ubi/una reficerent construi
Proecepit, anno 1081, sub Manerio abbate i.
Ce tricorium, ou réfectoire, appelé ainsi par les
moines de Saint-Benoît, n'est autre que la bibliothèque,
le second sanctuaire du monastère.
Plusieurs tables et quelques sièges en chêne poli,
lourds et massifs, garnissent la salle de moyenne
grandeur, voûtée à plein cintre et éclairée par trois
étroites fenêtres.
' Revue normande, pèlerinage à Saint-Éyroult, t. I", page 172.
LES MOINES OUVRIERS 21
Un meuble contenant cent et quelques volumes
forme le vrai trésor de Saint-Évroult.
Çà et là, appuyés sur les tables, ou sur les pupitres,
les moines immobiles sont plongés dans l'étude des
parchemins in-folio.
Le type du moine de ce siècle respire la force et
l'austérité. On y sent le soldat et l'ouvrier, plutôt que
l'homme d'étude et de pieux loisirs.
La tête est belle, d'une proportion parfaite; le crâne
nu est poli comme l'ivoire; les traits purs, arrêtés,
corrects, sans maigreur; l'oeil vif, intelligent et doux.
Les moines du x\° siècle, dans les peintures d'Holbein
et de son école, sont plus gras et plus vulgaires. Le
feu intérieur de la contemplation ne brille plus dans
leurs regards. Leurs chairs pendantes et leurs joues
creusées sentent trop le mélange de la vie du cloître
et du contact avec le monde.
Mais au xie siècle la vie monastique est dans toute
sa splendeur. La pénitence dompte les corps, la prière
épanouit les âmes. La sérénité, la joie, l'extase rem-
plissent de vie ces célestes solitudes.
Un jeune religieux reçoit en ce moment du moine
bibliothécaire un livre qui doit être recopié et le
transporte dans la salle voisine, l'atelier de calligra-
phie, le scriptorium.
Plus de cent moines y sont occupés à écrire ou à
confectionner des livres.
22 LES LÉGENDES DE L'ATELIER
Le plus absolu silence y est observé.
Il est défendu aux moines de quitter leurs places
pour se promener dans cette salle destinée à un tra-
vail et sacré.
Personne ne peut y pénétrer, sinon l'abbé, le bi-
bliothécaire et le sous-prieur.
C'est le bibliothécaire qui remet aux moines les
ouvrages à transcrire et leur fournit tout ce qui est
nécessaire. Ils ne peuvent rien copier sans son con-
sentement.
Chaque moine a son occupation particulière.
Le travail est organisé à rendre jaloux nos modernes
industriels.
Ceux-ci n'ont pas deviné les premiers les avantages
du travail divisé. Les moines les avaient trouvés avant
eux. Seulement ils eurent le secret de ne pas annuler
l'ouvrier et respectèrent en lui, avec l'amour légitime
de l'oeuvre accomplie, la liberté de l'art.
« Un moine corrige le livre qu'un autre a écrit.
» Un troisième fait les ornements à l'encre rouge.
» Celui-là se charge.de la ponctuation, un autre
des peintures.
» Celui-ci colle les feuilles et relie les livres avec
des tablettes de bois. L'un les prépare, l'autre apprête
le cuir, un autre taille des lames de métal qui doivent
orner la reliure ; un autre coupe les feuilles de par-
chemin, un autre les polit, un autre trace les lignes
LES MOINES OUVRIERS 23
qui doivent guider l'écrivain, un autre prépare l'encré,
un autre les plumes, etc. *. » '
De toutes parts s'étalent sur les grands pupitres les
parchemins éblouissants d'or et d'éclatantes pein-
tures, les fortes reliures aux larges fermoirs, aux
cuirs épais frappés de dessins grossiers et fantas-
tiques.
L'abbé du monastère, Théodoric, est là. Il donné
l'exemple et achève un magnifique antïphonaire a.
Osberne, aussi abbé de Saint-Évroult, poussait
l'humilité et le zèle jusqu'à fabriquer lui-même les
écritoires pour les jeunes copistes. -
Guignes, cinquième prieur de la Grande-Chartreuse,
plaçait au premier rang des devoirs monastiques la
copie des bons livres et disait :
« Nous apprenons à lire à tous ceux que nous rece-
vons parmi nous. Nous voulons conserver les livres
comme l'éternelle nourriture de nos âmes. »
D'autres scribes, illustres dans la calligraphie de ce
siècle, élèves de l'abbaye de Saint-Évroult, siègent
auprès de l'abbé.
Son neveu Radulphe transcrit un missel : Hugues,
le Décalogue; Roger, les livres de Sàlomon; Bérenger,
depuis évêque de Venosa, Goscelin, Bernard, Tur-
' Le moine de l'abbaye de Saint-Victor.
2 Orderic Vital, moine de Saint-Évroull, dans son Histoire ecclé-
siastique, livre III.
24 LES LEGENDES DE L'ATELIER
quetit, recopient patiemment avec une netteté qui
surpasse facilement nos tirages mécaniques, si pâles
et si inégaux, les traités de saint Jérôme et de saint
Augustin, l'Enéide de Virgile et les tragédies de So-
phocle 1.
Avant de se mettre à l'oeuvre, les moines calligra-
phes ont dit cette prière pour glorifier et sanctifier
leurs travaux, comme le Benedicite avant le repas.
« Daignez bénir, Seigneur, ce scriptorium de vos
J> serviteurs, et avec lui tous ceux qui l'habitent, afin
» qu'ils comprennent parfaitement et accomplissent
» fidèlement tout ce qu'ils auront lu ou transcrit de
» vos divines Écritures. Par Notre-Seigneur, etc. »
Comme la prière accompagne incessamment le tra-
vail, les outils, les mains, le corps tout entier obser-
vent avec la langue un profond et religieux silence.
On croirait l'atelier désert, si un mouvement léger et
discret n'y décelait l'animation et la vie.
III
Tout à coup, au milieu du silence profond qui en-
veloppe le monastère et tout le désert, la cloche de la
1 Orderie Vital.
LES MOINES OUVRIERS 25
haute tour * se fait entendre et un glas funèbre pro-
longe au loin ses notes entrecoupées et lugubres.
A ce signal, avec plus de promptitude et d'ensemble
que ne s'exécute une manoeuvre militaire, la plume,
le pinceau tombent de toutes les mains, le travail est
interrompu; les religieux sont debout, immobiles à
leur place.
A un mouvement de l'abbé, ils sortent aussitôt par
longues files dans les corridors et les cloîtres, glissant
comme des ombres, sans agitation et sans bruit.
L'habitude des mouvements en commun, la paix de
leur âme, merveilleusement reflétée sur leur visage et
dans leur personne, impriment à leur démarche quel-
que chose de sévère et d'angélique.
Ils sont descendus dans la salle du chapitre, cou-
ronnée d'arcades, de quarante pieds de long sur vingt-
cinq de large 2. Là, un moine étendu sur la cendre
achève son agonie. Les frères, à genoux, psalmodient
les dernières prières.
Immobiles et profondément recueillis, ils l'environ-
nent, priant avec ferveur.
Mais l'agonisant, pâle et hagard, murmure à peine
les prières, s'agite convulsivement et détourne ses
lèvres du crucifix que le père abbé lui présente. La
' La tour de Saint-Évroult avait cent pieds de haut.
2 Revue normande, tome Ier.
2
LES LEGENDES DE L'ATELIER
psalmodie des moines couvre ses cris étouffés et ses
gémissements.
Le malheureux cache sa tête dans le sein du père
abbé, penché sur lui, et cherche à s'y réfugier.
A peine son front touche-t-il la coule noire du vé-
nérable père, qu'il expire.
Les moines, saisis de terreur, à cette triste mort, si
rare parmi eux, restent longtemps prosternés et con-
tinuent leurs prières.
Enfin, ils se lèvent, et viennent jeter tour à tour,
suivant l'usage, l'eau bénite sur le corps du décédé,
puis descendent silencieusement au choeur, où com-
mence l'office des morts.
Lé cadavre y est bientôt transporté. Un cierge brûle
près de lui. Durant la nuit, à tour de rôle, deux reli-
gieux viennent prier.
La faible lueur du cierge éclaire à peine le visage
livide du mort, et laisse la vaste église plongée dans
une profonde obscurité.
Enfin les vitraux des hautes fenêtres se détachent
plus lumineux sur la masse des ténèbres et font pres-
sentir le jour.
L'un des moines, vaincu par la fatigue, s'est en-
dormi. L'autre, dominé par une invincible terreur,
veille toujours, et fixe sans cesse, comme malgré lui,
ce visage effrayant, qui a gardé, dans la mort, l'épou-
vante de l'éternité.
LES MOINES OUVRIERS 27
Le moine s'aperçoit de la faiblesse de son compa-
gnon, et, autant par charité pour le défunt, privé de
l'assistance de ses prières, que par effroi de sa soli-
tude, il s'efforce de le réveiller.
— Mon frère, murmure-t-il à voix basse, prions
bien pour notre pauvre frère Rudulphe.
— Hélas! où est-il maintenant ? répond l'autre en
se frottant les yeux.
— Grand et zélé copiste, il est vrai, mais pauvre reli-
gieux ; combien de fois repris et puni par le père abbé,
et retombant sans cesse dans la paresse au choeur et la
négligence de la règle! Oh! mon frère, souhaitons-lui
le purgatoire.
— Hélas, il serait trop heureux !
— Silence ! fait une voix éclatante.
Et le capuchon du cadavre se relève. Et les bras
s'ouvrent. Et le corps se dresse
C'est le mort qui ressuscite
Les deux moines causeurs s'enfuient épouvantés.
IV
Et frère Rudulphe se lève, et sort de l'église.
Il gravit plus légèrement qu'en pleine santé les de-
grés de l'escalier.
28 LES LEGENDES DE L'ATELIER
Pâle, le cierge en main, il entre dans le scriptorium,
où les moines sont déjà au travail.
Les lampes allumées éclairent encore les travailleurs
et jettent une clarté moins vive, contrariée par les
lueurs du jour naissant.
À l'entrée soudaine de Rudulphe, un cri de toutes
les poitrines rompt l'obligation et la coutume sacrée
du silence.
Le moine ressuscité tend les bras à son abbé, qui
frémit d'abord.
Mais l'amour fraternel l'emporte sur la terreur.
Tous les frères entourent Rudulphe. Le père abbé
l'embrasse, les autres après lui. Puis tous descen-
dent à l'église, et, d'une seule voix, chantent Te
Deum.
Et au milieu des frères remplis de joie, voici ce que
Rudulphe raconte, ainsi qu'il est rapporté tout au
long dans la chronique du vénérable frère Orderic
Vital, moine de Saint-Évroult.
— Mes frères, réjouissez-vous avec moi de la
grande miséricorde de Dieu.
J'ai été sauvé de l'enfer et j'ai obtenu la grâce de
LES MOINES OUVRIERS 29
revenir parmi vous réparer par la pénitence toutes
les fautes de ma vie.
Ce ne sont pas seulement vos charitables prières,
ni les mérites de saint Évroult, notre père, qui m'ont
valu cette grâce, ce sont, comme vous allez voir, les
travaux du monastère.
Oh! mes frères! si Dieu a été si bon pour moi,
indigne religieux, quelles seront votre récompense
et votre gloire, à vous, si zélés au travail et si fidèles
observateurs de nos saintes règles !•
Bénissons nos labeurs, mes frères! Chaque lettre
écrite en ce monde efface un péché dans le ciel.
A peine mort, mon âme a paru devant le juge équi-
table pour être examinée.
Les mauvais esprits portaient contre elle de vives
accusations et faisaient l'exposé de mes innombrables
péchés.
Le divin juge me présentait un visage de plus en
plus courroucé. Je voyais sa juste vengeance prête à
éclater sur moi.
Et je ne répondais rien ! Et je tremblais ! Et je me
voyais perdu.
L'arrêt allait être prononcé quand les saints anges
parurent.
Us présentaient au juge souverain des vivants et des
morts ce grand livre des saintes Écritures, commencé
30 LES LÉGENDES DE L'ATELIER
par moi, il y a dix-huit ans, à mon entrée au monas-
tère, et à peine achevé quelques jours avant ma mort.
Le visage du Seigneur s'adoucit en considérant cet
ouvrage, et les anges obtinrent de lui que chacune de
ses lettres effacerait un de mes péchés.
Les anges comptèrent donc lettre par lettre tout
l'énorme volume.
Et les démons, de leur côté, énuméraient à mesure
tous mes péchés.
Leur nombre immense m'apparaissait et me plon-
geait dans le désespoir.
J'étais persuadé que la miséricorde de mon juge et
la charité des anges seraient encore vaines à mon
égard.
Enfin, anges et démons achevèrent leurs comptes.
Une seule lettre dépassait le nombre de mes fautes.
Les démons faisaient d'incroyables efforts pour qp,-
poser encore quelque péché.
Mais ils ne purent en trouver un seul et le juge se
tournant vers ma pauvre âme, plus morte que vive,
lui dit avec bonté :
— Frère Rudulphe, tes oeuvres t'ont valu miséri-
corde. Va maintenant, et fais pénitence et tâche d'é-,
difier désormais tes frères autant que tu les as scanda-
lisés.
J'obéis, et me voici maintenant devant vous, vous
demandant de vouloir bien me recevoir encore parmi
LES MOINES OUVRIERS 31
vous et décidé à travailler d'une ardeur égale aux
manuscrits du monastère et au salut de mon âme.
Et vous voyez comment, mes frères, chaque lettre
tracée dans le monde vous sauve un péché dans le
ciel 1.
C'était la parole que le saint abbé Théodoric se
plaisait à répéter depuis à ses moines. La légende du
frère Rudulphe et la maxime de l'abbé Théodoric pé-
nétrèrent dans les autres monastères, encourageant
les religieux dans leurs labeurs, multipliant les ma-
nuscrits et, avec eux, la parole divine, les actes des
saints, les annales de l'histoire et les trésors de l'esprit
humain.
Et voilà comme, au xr 3 siècle, temps obscur et bar-
bare, dit-on, l'Église honorait le travail et en faisait
comme la clef du ciel, glorifiant de toutes les ma-
nières celui de tous les arts le plus opposé à l'igno-
rance et à l'oppression, le plus favorable à la science,
à la civilisation et à la liberté.
1 Le fond et la plupart des détails de cette le'gende sont empruntés
au Livre d'Or des Arts et Métiers du bibliophile Jacob (Paul Lacroix)
et à ['Histoire de la Normandie d'Orderie Vital.
HISTOIRE D'UN INGÉNIEUR
Il y avait dans un village, à trois journées d'Avi-
gnon, un petit berger qui gardait le troupeau de sa
mère. Il avait douze ans et il s'appelait Benoît ou
Benezet.
Un jour qu'il était dans la campagne, seul au milieu
de ses brebis, il crut entendre une voix.
Il regarde, il cherche et ne voit personne.
Il croyait s'être trompé lorsque, quelques moments
après, il entendit distinctement ces paroles :
— Je suis Jésus-Christ, qui ai créé toutes choses de
rien par une seule parole.
Laisse là ton troupeau, et va-t'en bâtir un pont sur
le Rhône.
— Je ne sais pas seulement ce que c'est que le
34 LES LEGENDES DE L'ATELIER
Rhône, car je n'ai jamais quitté mon village. Et ma
mère! que dira-t-elle?
— Je me charge de tout, dit Notre-Seigneur, va et
obéis.
— Mon Seigneur, dit le petit pâtre, je vous obéis,
mais comment bâtir un pont avec trois deniers? C'est
tout ce que je possède.
— Ne t'inquiète pas, dit le Sauveur, aie confiance
et tu réussiras.
Notre ingénieur des ponts et chaussées, par la
grâce de Dieu, ne résiste plus ; il quitte son troupeau
et part.
A peine a-t-il fait quelques pas, qu'un jeune homme
d'une beauté singulière se présente à lui en costume
de voyageur, un bâton à la main et une besace sur les
épaules.
L'ange sourit à l'enfant (car c'était un ange que
Dieu envoyait à Benoît pour guide), et lui dit qu'il
allait le conduire sur les bords du Rhône, à l'endroit
où Notre-Seigneur voulait qu'il bâtît le pont.
Et, quoiqu'il y eût trois journées de marche de son
village aux bords du Rhône, on dit que l'ange et l'en-
fant firent ce trajet en moins de trois heures.
Et cependant ils n'allèrent pas en chemin de fer,
car cette histoire se passait il y a sept cents ans.
Arrivé au bord du fleuve, Benoît considéra sans
rien dire sa largeur et sa rapidité.
HISTOIRE D'UN INGÉNIEUR 35
—- Avec trois deniers, répétait-il, faire là un pont,
jamais je ne pourrai !
— Passe la barque, dit l'ange, et va trouver l'évèque.
L'enfant demande au batelier passage.
Le batelier le rebute.
— Je vous en prie, disait Benoît, passez-moi de
l'autre côté, je vous le demande pour l'amour de
Notre-Seigneur et de la vierge Marie.
Or, le patron de la barque était juif. Je vous laisse à
penser combien la prière de l'enfant le toucha.
Benoît insistait.
— Combien me donneras-tu ? disait le batelier.
— Je n'ai que trois deniers, dit l'enfant, je vous les
donnerai si YOUS voulez me passer.
Et le batelier, de mauvaise humeur, se décida à le
passer pour le prix.
Arrivé à l'autre bord, le jeune berger se dirige vers
Avignon et va droit à l'église.
L'évèque faisait une instruction au peuple.
Sans cérémonie, Benoît l'interrompt au milieu de
son sermon.
— Monsieur l'évèque! monsieur l'évèque! s'écrie-t-
ii, le bon Dieu m'envoie pour faire un pont sur le
Rhône.
Grand éclat de rire dans le peuple, malgré le saint
lieu.
36 LES LÉGENDES DE L'ATELIER
L'évèque pensait que cet enfant avait un peu perdu
la tête, et ordonna qu'on le fît sortir.
— Conduisez-le, dit-il, au prévôt de la ville, qui le
corrigera d'importance et lui apprendra à bâtir des
ponts.
Benoit obéit à l'évèque; il va trouver le prévôt.
— Monsieur le prévôt, lui dit-il, le bon Dieu m'en-
voie pour bâtir un pont sur le Rhône. Voulez-vous
bien me venir en aide?
— Volontiers, dit le prévôt pour se moquer de
lui, et pour te donner tout de suite une preuve de ma
bonne volonté, je te fais cadeau de cette pierre que tu
vois là-bas, pour la première pierre de ton pont.
C'était un rocher énorme que trente hommes au-
raient eu peine à remuer.
Benoît, enchanté, n'hésite pas : il va droit à la pierre,
fait le signe de la croix, et la transporte dans ses bras
comme une plume.
Le prévôt de la ville, tout saisi, n'ose rien dire et n'a
plus envie de rire.
De tous côtés on crie au miracle.
■L'évèque, averti, sort de l'église avec tout le peuple
pour voir le prodige.
Benoît, chargé de son rocher, traverse toute la ville,
suivi du prévôt, de la noblesse et de tout le peuple.
Arrivé à l'endroit qui lui a été marqué par l'ange, il
HISTOIRE D'UN INGÉNIEUR 37
y jette sa première pierre, à la grande admiration de
tous les habitants d'Avignon.
L'évèque, tout à l'heure si sévère, le prévôt si rail-
leur, se prosternent aux pieds de l'enfant, et les bai-
sent humblement.
Le prévôt commence par lui donner trois cents
pièces d'argent. Chacun veut contribuer à l'oeuvre
sainte, et en moins de deux heures plus de cinq mille
pièces étaient remises aux mains du pauvre Benoît.
On rapporte aussi que plusieurs malades furent
guéris sur l'heure pour avoir baisé les mains ou sim-
plement touché la robe du saint enfant. On compta
dix-huit miracles de ce genre en ce jour.
Aussitôt on se mit à l'oeuvre.
C'était Benoît qui dirigeait lui-même les travaux, à
la grande stupéfaction de messieurs les architectes et
ingénieurs de ce temps-là.
Ce que les empereurs romains et les rois de France
n'avaient osé entreprendre, ou pu conduire à bonne
fin, fut accompli en sept années par un pauvre enfant
du peuple, qui n'avait jamais appris autre chose que
garder son troupeau et prier le bon Dieu ; mais il le
priait si bien que c'était lui qui se chargeait de l'ou-
vrage.
Ainsi, le Tout-Puissant, pour confondre l'orgueil et
la science de l'homme, se sert souvent des plus petits
38 LES LÉGENDES DE L'ATELIER
et des plus méprisés pour accomplir les plus grandes
choses.
Ainsi sera-t-il de nous, si nous sommes humbles et
soumis à sa sainte volonté.
Benoît, à l'âge de dix-neuf ans, avait réuni autour
de lui une multitude d'ouvriers qui s'étaient donnés à
lui et qui, sous le nom de Frères du pont, se dé-
vouèrent en même temps à la Yie religieuse et au
travail. Ils bâtissaient, réparaient et surveillaient la
construction. Il fallut même fonder bientôt un hos-
pice pour les nombreux pèlerins qui venaient en foule
vénérer le saint et admirer son oeuvre.
Mais le diable enrageait de voir mener à si bonne
fin cette sainte entreprise, où rien ne pouvait lui être
attribué et où la puissance de Dieu était si manifeste.
Il essaya de la ruiner, et, se ruant sur une des arches
principales, il fit tant des pieds et des mains, ou plutôt
de ses cornes et de ses griffes, qu'il réussit à la ren-
verser.
Le pont tout entier menaçait de s'écrouler dans le
Rhône. Mais Benoît, en prière à cinq ou six lieues de
là, fut averti par révélation de ce qui venait d'arriver,
et envoya aussitôt plusieurs de ses frères pour réparer
le dégât.
Peu de temps après, Dieu lui fit connaître qu'il allait
mourir. Il reçut les derniers sacrements avec une fer-
veur angélique. Il prononçait sans cesse les noms de
HISTOIRE D'UN INGÉNIEUR 39
Jésus et de Marie, et sa belle âme, qui n'avait jamais
commis de péché, s'envola au paradis et alla se repo-
ser de ses grands travaux entre les bras de Dieu.
A la nouvelle de sa mort, tout le pays prit le deuil,
On courut à son tombeau ; on se disputait ses reli-
ques. L'évèque, le prévôt, les abbés et les chapitres
voulaient retenir son corps ; mais, selon son désir, il
fut enseveli dans une petite chapelle, bâtie sur la
troisième pile du pont, où il avait coutume de passer
plusieurs heures en prières. Ses obsèques ressem-
blèrent plutôt à un triomphe qu'à une cérémonie fu-
nèbre.
Saint Benoît ou saint Benezet est encore en grande
vénération dans le midi de la France, et ce pont,
l'oeuvre principale de sa vie de prière et de travail, fait
encore aujourd'hui l'étonnement et l'admiration des
voyageurs.
LE REGISTRE DES MÉTIERS
On charge à tort le moyen âge de tous les
maux qu'ont pu produire les corporations in-
dustrielles. Tout annonce qu'a, l'origine les
maîtrises et les jurandes ne furent que dés
moyens de lier entre eux les membres d'une
même profession et d'établir au sein de chaque
industrie un petit gouvernement libre dont la
mission était tout à la fois d'assister les ou-
vriers et do les contenir. Il ne paraît pas que
saint Louis ait voulu davantage.
ALEXIS DE TOCQITEVILLE.
(L'ancien Régime et la Révolution, p. 17(5.)
DIEU E«T LE PEUPLE
Les Halles de Paris.
Voyez-vous entre ces bois touffus, au milieu de la
rivière sinueuse et limpide qui l'enveloppe étroite-
ment comme un ruban d'azur et d'argent, cette île
resserrée, où les cheminées,les pignons et les clochers
42 LES LÉGENDES DE L'ATELIER
entassés se dressent, dominés par les deux tours de
sa sombre cathédrale, rougies par le faîte aux der-
niers rayons du soleil couchant. C'est Paris, la cité
sainte, Paris au xiv° siècle, la ville des clercs et des
moines. Nulle après Rome plus célèbre pour le tré-
sor de ses reliques, pour la science de ses docteurs,
pour sa charité envers les pauvres, pour son culte
dévot à la vierge Marie et par-dessus tout pour son
invincible attachement à l'Église de Dieu. Aussi le
seigneur roi qui la gouverne, le benoît saint Louis,
chérit-il avec une douce tendresse sa pieuse capitale,
réglée comme un monastère, fermant ses portes après
compiles, ses boutiques, à l'angelus sonné à Saint-
Jacques ou à Saint-Merry, toutes lumières éteintes, et
ses rues désertes au couvre-feu.
Alors Paris était moins étendu et moins populeux
qu'aujourd'hui, mais bien plus bruyant, malgré le
vacarme de nos voitures inconnu au temps du saint
roi. Alors les enseignes n'étaient point de mode
encore et les habitants trop peu savants pour lire nos
affiches. Chaque marchand criait sa marchandise.
Les crieurs publiaient les ventes, les objets perdus et
aussi les ordonnances de monseigneur le roi. Le
samedi, tous les maîtres des corporations d'arts et
métiers de la ville, tous les maîtres et ouvriers libres
des faubourgs et lieux privilégiés étaient tenus de
fermer boutique et de transporter leurs marchah-
LE REGISTRE DES MÉTIERS 43
dises aux halles, sous peine de punition de M. le
prévôt de Paris. Les principales villes de France en-
voyaient aussi leurs produits. Beauvais, Cambrai,
Amiens, Douai, Lagny, etc., avaient établi leurs
comptoirs parmi ceux des habitants de Paris. Maîtres
et marchands fermaient leurs boutiques dans la ville
désertée et rangeaient leurs ouvrages les plus nou-'
veaux sur des huches dont ils payaient le tonlieu. Ainsi
les halles de ce temps-là formaient comme une
exposition permanente de l'industrie nationale.
Le marché était franc, la liberté illimitée, les
fraudes seules étaient réprimées.
A ces comptoirs des mêmes métiers réunis et con-
tigus, des maîtres de corporations ou des maîtres de
faubourg, du marchand forain ou du marchand étran-
ger, l'acheteur pouvait comparer les produits, la dif-
férence de matière première, de fini et de bon mar-
ché. On ne connaissait pas d'autre concurrence que
celle du savoir-faire. Le meilleur marché n'était
pas l'unique fin de l'industrie mais le meilleur travail.
Le profit n'était pas au plus adroit charlatan, mais au
plus habile ouvrier.
C'était donc dans le vieux quartier des Halles que
le mouvement commercial était le plus bruyant; rue
Trousse-Vache-oh se vendaient les étoffes et les modes
les plus recherchées du temps, le siglaton, le cendal,
le molequin, les fraises à col boutonnées d'or, les très-
44 LES LEGENDES DE L'ATELIER
sons ou tressoirs pour la coiffure, les riches offrois, etc.
et rue Qui qu'en poil, centre du luxe et de la bonne
chère, où l'usage des balances était si continu que
son nom lui est venu, dit-on, d'une question que l'on
entendait répéter à chaque instant : « Qu'est-ce que
cela pèse? »
Les dix-sept premiers piliers de la tonnellerie ap-
partenaient aux maîtres cordonniers. Chose singu-
lière, malgré nos bouleversements sociaux, industriels
et autres, depuis six cents ans la cordonnerie pari=
sienne, sinon la plus élégante au moins la plus popu-
laire, a.conservé la tradition des siècles passés et
quelques débris de l'héritage paternel. Elle occupait
encore en 1864 cinq à six de ses antiques piliers, tant
l'organisation du travail d'autrefois a laissé dans le
peuple une tradition vivace et enracinée.
Devant la halle au blé, est la halle neuve; les forains
brabançons déballent souliers estivaux, chapeaux de
bieure et de feutre, selles, brides, galoches, chan-
delles de suif et autres, patins, espérons, toilles,
armures et autres denrées.
Les marchands de cordouan apportent leurs cuirs
préparés par imitation de l'apprêt espagnol. Les save-
tiers étalent par terre leurs chaussures remises à
neuf.
La foule se presse, tous les débitants crient à la
fois.
LE REGISTRE DES MÉTIERS 45
— Pour deux deniers, qui veut s'étuver?
— Pour quatre qui veut se baigner ?
— Oublies chaudes et renforcées!
— Gruel et froment bien piles !
— Cottes et chapes à vendre.
Mais la concurrence a ses règles.
Amende au marchand trop avide qui excite le cha-
land encore en pourparler avec le voisin.
On ne perd pas le temps en écriture ; tout marché
se conclut bonnement en se frappant dans la main.
On ne sait pas d'autre code/le commerce que la bonne
foi et la parole donnée.
A travers cette foule bruyante, trois hommes gra-
ves passent et conversent entre eux.
L'un d'eux est un moine portant habit blanc, mais
ce n'est pas celui de Citeaux. Il est enveloppé d'un
manteau noir. C'est un frère prêcheur, de grande
taille, de forte corpulence, au visage austère, au
regard éclatant.
Auprès de lui se tient un gros homme vêtu en bour-
geois, mais dont le teint basané a vu le soleil de la
croisade et dont la démarche ferme et la taille droite
révèlent le soldat.
Entre le moine et le vieux croisé marche un homme
jeune encore, vêtu d'une robe de simple camelot
noir ; son visage, bruni par le ciel d'Orient, rayonne
d'une incomparable beauté ; son regard plein de dou-
4» LES LÉGENDES DE L'ATELIER
ceur se promène sur la foule animée qui l'environne.
De temps à autre de ce fond de calme serein et de
paix profonde jaillit un éclair de vive intelligence et
de profonde pénétration.
Ces trois personnages passent au milieu du peuple
sans être remarqués. Ils considèrent, ils écoutent et
causent entre eux.
— Quelle joie dans cette foule, dit le jeune homme,
et quelle différence avec la morne activité des bazars
de Syrie !
— Les pauvres infidèles, dit le bourgeois, n'ont pas
le travail ; ils n'ont pas la liberté.
— Surtout, ils n'ont pas la foi, dit le moine, unique
source de la vraie joie.
— Oui, notre peuple est heureux, reprit le jeune
homme, mais il y a encore bien des pauvres. Nos
aumônes n'y peuvent suffire. 0 frère Thomas, qui
savez toutes choses, indiquez-nous donc le secret de
bannir la misère de notre royaume ?
Tout à coup un tumulte d'un caractère particulier
s'éleva dans la foule comme une agitation qui se ré-
pand de proche en proche! Nos trois hommes ne
savaient qu'en penser, quand le bruit d'une clochette
tintant à intervalles et un large sillon de passants age-
nouillés se dessinant dans cette foule, leur en firent
comprendre le motif.
C'était le saint viatique porté à un mourant.
LE REGISTRE DES MÉTIERS 47
On aperçut bientôt au-dessus de toutes les têtes le
dais sous lequel un prêtre transportait sous un voile le
Très-Saint-Sacrement.
On se prosternait sur le passage et un grand nom-
bre de personnes se détachait et suivait le cortège.
Nos trois hommes se mirent aussitôt à la suite du
divin Seigneur. On se hâta de faire place au moine
dont l'habit était déjà cher au peuple de Paris. La
foule qui faisait haie sur le passage était saisie de son
céleste recueillement ainsi que de celui de ses com-
pagnons. Ils se trouvèrent bientôt tous trois en tète
de la colonne.
On fit de. nombreux circuits à travers des rues bien
étroites. Partout même dévotion et même respect. Le
prêtre s'arrêta enfin devant une maison de misérable
apparence. Les trois compagnons le suivirent'jusqu'à
l'humble grenier où il s'arrêta. Ils pénétrèrent dans
une salle déjà occupée par un assez grand nombre de
personnes.
Un homme expirant, encore dans la force de l'âge,
estétendu sur son lit;-plusieurs amis l'entourent. Une
femme, environnée d'enfants qui la consolent, pleure
au pied du grabat. Des outils de cordonnier, depuis
longtemps abandonnés, sont fixés au mur.
A l'entrée du prêtre portant le Saint des saints,
toute l'assistance tombe à genoux. Le mourant se
soulève et il reçoit avec des larmes de joie le
48 LES LEGENDES DE L'ATELIER
sacrement, qui garde l'âme pour la vie éternelle.
Quand la cérémonie est achevée, après un silence
respectueux, le moribond fait un signe. On amène au-
près de lui ses trois petits enfants. Il pose ses mains
en silence sur leurs fronts pour dernière bénédiction.
La mère éclate en sanglots. Les amis se détournent
pour pleurer.
L'un d'entre eux, cependant, se détache du groupe
et s'avance.
— Mon frère, dit-il d'une voix émue, la corporation
de notre métier adopte tes trois enfants. Moi grand'-
garde, je te promets de veiller sur eux, de leur trou-
ver un bon apprentissage avec franchise de tout droit,
et de les faire élever selon la religion et les bonnes
moeurs comme leur père !
— Je réclame le plus jeune des trois, dit un
vieillard. Je suis le patron de Marcel, j'ai formé le
père, je veux élever l'enfant. Je prendrais aussi les
deux autres si les usages du métier ne défendaient
pas d'occuper plus d'un apprenti.
— Je réclame le second, s'écrie un autre.
— Moi, l'aîné, dit l'homme au camelot noir, ainsi
que la mère, sa vie durant.
Le moribond leva pour la dernière fois un regard
vers le ciel, avec une expression de joie céleste. Il
invoqua le nom de son saint patron et celui du saint
de son corps d'état, saint Crépin, puis il expira.
LE REGISTRE DES METIERS
Quelques amis emmenèrent la femme et les enfants
en pleurs. Le prêtre resta près du défunt, assisté de
quelques confrères.
Frère Thomas dit à l'homme au camelot qui des-
cendait avec lui le pauvre escalier :
— Sire roi, vous me demandiez tout à l'heure le
secret de guérir la misère de vos enfants. Vous le
voyez ! Dieu l'a révélé à votre peuple, c'est l'union des
travailleurs dans la foi et dans la charité.
II
DIEU ET LE ROI
Le souper du Roi.
La royauté, comme la comprenait saint Louis, était
un ministère sacré exercé au nom de Dieu, pour Dieu
et en Dieu, participant aux obligations de l'abbé, père
et maître du monastère, de l'évêque, pasteur des âmes,
du monarque, maître des corps.
Il pratiquait les grandes observances monastiques,

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