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Les Napoléoniennes, par É. Lambert,...

De
136 pages
Ledoyen (Paris). 1853. In-12, 153 p..
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®K a souvent reproché à la période Impériale de 1804
à 1816, de n'avoir pas été éclairée et illustrée par de
grands talents littéraires. On a dit et on a répété à satiété
que les quinze premières années du 19e siècle avaient été
des années stériles pour l'honneur de l'esprit humain et
pour le progrès de la civilisation française.
Qu'il noussoitpermis denerépondre iciqu'àce qui touche
à la prétendue disette littéraire de ce temps qui, comparé à
d'autres périodes, serait encore très fécond, bien que la
guerre et le patriotisme actif dussent, dans ces années dé
régénération politique et de résurrection nationale, arra-
cher de nombreux talents à la carrière pacifique et médita-
tive de l'écrivain.
Néanmoins, une littérature qui comprend les travaux
et les noms des Joseph Chénier, des Lebrun, des Chateau-
briand, des Delille, des Ducis, des Fontanes, des Ray-
nouard, des Népomucène Lemercier, des Lacretelle, etc.,
n'est pas une littérature de mauvais aloi, et plus d'un
règne s'en est prévalu.
Corneille, Racine, Voltaire n'ont pas brillé à la fois,
mais successivement, et les grands génies, les génies de
premier ordre, si l'on peut parler ainsi, sont des éclairs
rapides qui ne sillonnent les siècles que tour-à-lour, sous
le doigt invisible de la Providence.
Néanmoins, l'Empire tout en dépensant une somme im-
mense de gloire, de courage, de patriotisme, de vitalité et
génie militaire, ne fut pas une de ces haltes sombres de
l'esprit humain, comme on a tenté longtemps de le faire
croire à la jeunesse de 1830, qui ne savait pas que, sous
cet empire (espèce de Minotaure littéraire, selon les
Gazettes des partis), avaient chanté, écrit et vécu : Chéné-
dollé, Andrieux, François de Neùfchâteau, Esménard,
Legouvé, Luce de Lancival, Baour-Lormian, Picard,
Collin d'Harleville, Jay, Tissot, Jouy, etc.
Il faut restituer à chaque époque sa valeur et sa physio-
nomie littéraires.
Il n'aurait pas été impossible que l'ère nécessairement
politique et guerrière du Consulat et de l'Empire fût litté-
rairement inféconde ; par cela seul que les besoins de la
nationalité en péril absorbaient la masse des activités et
des volontésles plus énergiques en apparence ; mais il n'en
a pas été ainsi, et l'Empire, pour tout esprit non prévenu
et jugeant d'après une vue d'ensemble et de synthèse in-
dispensable aux appréciations générales et historiques,
l'Empire, disons-nous, a apporté son remarquable et large
tribut de travail intellectuel à notre 19e siècle.
Le génie romain atteignit son apogée sous l'empire
d'Auguste ; le génie français brilla de toutes ses splendeurs 1
réunies pendant le grand règne de Louis XIV, et notre
littérature, puisant dans les événements et dans la nature,
— 8 —
son éternelle renaissance, a, de 1800 à 1815 et de 1830 à
1850, concouru autant que la guerre et que la paix, aidée
tantôt par l'une tantôt par l'autre, à la diffusion de nos
idées, à la conquête de l'esprit européen et à l'oeuvre in-
cessante de la civilisation universelle.
Et nous avons omis à dessein, dans les noms littéraires
de l'Empire, celui du chef de cet Empire même, l'auteur
des Mémoires de l'Empereur.
Personne n'ignore que les trois grands hommes de guerre.
César, Frédéric II et Napoléon Ier ont été aussi des hommes
de lettres, et qu'ils ont uni la majesté de l'intelligence à
la majesté du pouvoir suprême.
Cette plume de Tacite tombée après dix-huit siècles
dans la main de fer du conquérant, a inspiré à M. Ville-
main, dans son cours de littérature française, un jugement
sur Napoléon considéré comme historien, dont nous
croyons devoir reproduire les dernières lignes, qui résu-
ment la pensée du maître sur ces mémoires :
« Rien de semblable à ce morceau, rien de si grave et
» de si animé, de~si profond et de si fier, ne se rencon-
— 9 —
» tre dans Frédéric ni même dans César. C'est l'imagi-
» nation de Tacite colorant la pensée de Richelieu. »
Cet éloge est illimité, mais il est vrai, et dans la bouche
de M. Villemain, c'est plus qu'un hommage rendu à un
tel génie.
Si, à propos d'un opuscule en vers sur Napoléon Ier et-
Napoléon III, nous avons voulu redresser une idée fausse
sur ce qu'on a appelé, pendant vingt ans, avec une sorte
de dédain ignorant, la littérature de l'Empire, nous tâche-
rons également de modérer cette manie de critique person-
nelle qui, avec le journalisme, a envahi les meilleurs esprits
de notre temps.
Sans doute il est bon de connaître la biographie d'un
auteur et le temps où il a vécu, mais il est indigne d'une
saine critique de ne parler que de la femme de Socrate ou
de Cicéron, à propos du philosophe ou de l'orateur, et de
vouloir tout expliquer dans les oeuvres d'un écrivain, par
sa fortune, sa parenté, ses amitiés ou ses antipathies, à
travers le nuage opaque des passions et les récits contra-
dictoires des contemporains. Cette funeste tendance à in-
— 10 —
dividualiser la critique a beaucoup abaissé les hommes et
les jugements, et l'avenir ne tiendra compte que des oeuvres
et non des invectives ou des scandales de la plume.
Quel critique pourrait soutenir l'examen de conscience
qu'il inflige parfois aux plus hautes intelligences de son
temps, comme aux plus grandes supériorités morales? et
cela presque toujours sans les connaître. — La faiblesse
humaine est le partage du grand nombre ; et Cicéron n'est
pas deshonoré pour être resté flottant et presque neutre
entre Pompée et César, parce qu'au dessus de ces hésita-
tions apparaissent, dans son coeur troublé, l'image de la
patrie et l'humanité attendrie du philosophe ! Virgile et
Horace ne perdront jamais leur auréole de gloire aux yeux
du genre humain, parce que l'un et l'autre, à la suite des
guerres civiles, jugèrent qu'il était temps pour Rome de
finir ses rivalités de tribuns et de consuls, et de se reposer
sous le gouvernement d'un seul, et pour eux-mêmes de
recouvrer le modeste patrimoine de leurs pères et de chan-
ter, afin de calmer des douleurs amères et de rasséréner
le ciel de leur malheureuse patrie. C'est que les poètes sont
— u —
isolés au sein même de la multitude ; ils exercent leur
royauté intellectuelle en dehors du mouvement matériel et
visible des sociétés ; ils récusent ou dominent les partis
sans en avoir les passions (car les partis sont trop étroits
pour les contenir) et par une heureuse impuissance du mal,
ils ne savent conspirer qu'avec la lyre pour le bonheur et
la gloire du genre humain !
On pardonnera à l'auteur ces digressions sur la littéra-
ture de l'Empire et sur les tendances de la critique, à une
époque où l'oeuvre de la conciliation est sacrée, et où le de-
voir de la concorde est le devoir de tous. La philosophie et
la poésie ne sont pas soeurs de la haine et le patriotisme
doit et peut s'exercer dans toutes les carrières et à toutes
les heures de l'existence sociale.
En outre, en publiant ces fragments écrits à diverses
époques, nous essayons, autant qu'il nous est possible, de
replacer Napoléon Ier dans son jour véritable et de lui res-
tituer sa physionomie réelle ; en 1815 il fut déclaré l'en-
nemi des Rois ; en 1830 il fut montré comme l'ennemi des
Peuples, et cette contradiction flagrante est restée dans
— 12 —
plusieurs esprits.' Trop souvent la poésie et l'histoire ont
représenté le géant moderne, tantôt sous les traits d'un
ardent révolutionnaire ou d'un tyran cruel ; ici, selon une
expression fameuse, c'est Robespierre à clieval; là, c'est la
eontre-révolution incarnée.
Les passions ont dû jeter leur écume sur la mémoire de
l'homme extraordinaire — il est temps que sur des cendres
froides qui ont été mouillées par les larmes de l'Océan et
exposées au vent de l'exil, la vérité ressuscite et sorte du
tombeau avec la grande mémoire du réparateur de 93 et
du continuateur de 89.
Napoléon, en effet, a eu pour mission et pour but de
modérer et de continuer la révolution française dans ce
qu'elle avait de moral, de légitime et de véritablement
national.
L'opuscule que nous livrons au public sous le titre des
Napoléoniennes, n'est que le préambule d'un plus grand
travail que nous préparons depuis plusieurs années, et
nous aurons peut-être le temps de montrer à nos contem-
porains les premières colonnes du monument que nous
— 13 —
élevons dans notre pensée à l'homme magique et presti-
gieux des temps modernes. Dans cette tentative, ce n'est
pas le talent qui nous pousse, c'est l'attrait qui nous sol-
licite et nous justifie. Il faudrait, en effet, pour accomplir
souverainement cette oeuvre et la rendre digne de la
France, un Goethe et un Milton, la philosophie de l'un
unie à la sublime imagination de l'autre, et si notre regard
atteint le front de cette statue d'or de notre rêve, notre
main n'en peut toucher que les genoux.
Ces poésies sont filles de la solitude ; elles n'auraient sans
doute pas vu le jour sans la révolution récente qui a res-
tauré de glorieux souvenirs, détruit un passé de transition,
ramené l'ordre et la paix et rétabli les principes incontestés
de 89 dans la personne de Napoléon III, comme si ce nom
était prédestiné, chez nous, à servir de symbole aux
grandes ères de la guerre, delà révolution et de la paix.
Le lecteur trouvera naturel également que nous ayons
baptisé du nom de notre héros, qui est aussi celui de S. M.
l'Empereur, ces, poésies qui n'ont d'autre mérite que la
sincérité de nos convictions et l'amour de notre pays. C'est
cet amour du pays qui nous a inspiré quelques accents em-
preints de reconnaissance et d'admiration pour le nouvel
Empereur de notre France régénérée et replacée dans son
repos civilisateur et dans sa grandeur véritable, et pour
celui qui, après avoir tenu le glaive de la société venge-
resse et du salut national, s'est souvenu, le lendemain
même de la victoire, qu'il était beau, comme fit César, d'é-
lever un temple à la Clémence. D'autres poètes ont salué le
réveil de leur patrie > sous d'autres monarques, avec une
hauteur de pensée et une magnificence de style qui man-
quent à notre muse ; humble disciple de Béranger, ce
chantre divin et presque filial de l'Empire, nous avons
voulu célébrer la résurrection de cette dynastie populaire
et glorieuse qui, après Sainte-Hélène et Schoenbrunn, la
trahison et l'exil, se relève et se continue dans le neveu
prédestiné du grand homme. Nous arrivons tard, comme
il convient aux lyres subalternes, car nous arrivons après
ces trois élections nationales, les plus imposantes de notre
histoire, qui ont placé la toute puissance et la couronne
sur le front de Napoléon lit, en même temps que la Pre-
, - «*- •?% -v *>
1769.
NAISSANCE DE NAPOLÉON.
"**
1769.
(Montagnes de la Ronda en Corse.)
NAISSANCE DE NAPOLÉON.
Celte pièce est tirée d'un plus grand ouvrage,
le Poëme Impérial, que l'auteur a entre-
pris sans savoir si le temps ne lui man-
querait pas pour mettre au jour sa
conception.
PAOLI.
Fortune, sois fidèle aux enfants de la Corse!
Nos pères, âmes d'or, sous une rude écorce,
Aux Romains, aux Génois, cent ans ont résisté;
Dans nos bois, dans nos monts gardons la liberté.
La France ne peut vaincre où ne vainquit point Rome!
— 20 —
CHARLES DE BONAPARTE.
Les destins d'un pays sont au-dessus d'un homme;
Mais j'espère en ton glaive, et chaque paysan
Chaque pasteur se change en soldat partisan;
Ma piève attend ton ordre, à ton nom tout s'exalte,
Mais la fatigue -veut quelques moments de halte.
LOETITIA RAMOLIKO (à Paoli).
J'ignore la mollesse et te suivrai partout....
Seulement vois tes gens qui chancèlent debout;
Trois nuits et trois combats ont épuisé leurs forces
— 21 —
Et mon cheval du fer ne sent plus les amorces....
PAOLI.
C'est bien.... quand tu le veux, chaque chef doit vouloir.
N'es-tu pas de nos monts l'héroïne et l'espoir?
D'un époux courageux épouse magnanime!
UN CHÉVEIEK COESE (accourant).
Chef, au pied du rocher la lutte se ranime;
Les Français ont déjà bien gagné du terrain,
Vous pouvez encor fuir
22
PAOLI (avec mépris).
Fuir.... conseil de vilain....
Un Corse ne fuit pas, un noble meurt sur place....
LE CHÉVMER.
Nous autres campagnards, rien ne nous embarrasse,
Nous fuyons pour tuer.... Mon père me quitta
Tout jeune; en me laissant : patrie et vendetta !
PAOLI.
À la bonne heure, enfant! la fuite ainsi comprise
— 23 —
De notre délivrance assure l'entreprise.
Va, tu peux pour mourir choisir ton horizon,
Le sang d'un ennemi lave la trahison !
CHARLES DE BoNirAirri-: (à Paoli).
Le montagnard dit vrai— de plus, dans la campagne,
L'orage au vent de feu se répand et nous gagne,
Sur les hauts châtaigniers ce nuage pendu
Est comme un noir vautour dont le bec est tendu.
PAOLI.
Quoi ! le ciel contre nous se met de la partie ?
— 24 —
CHARLES DE BONAPARTE.
Ici, par ces buissons, la roche est garantie,
On pourrait dans ce creux déposer les blessés;
La fusillade approche...
PAOLI.
Allons! ils sont pressés
De forcer le lion dans sa sombre retraite.
Tournons cet ennemi, car il faut qu'il s'arrête.
Avec cinq cents soldats, cinq cents déterminés,
Qu'à nous Loetitia retient comme enchaînés,
25
Les échauffant aux feux héroïques de l'âme,
Nous vaincrons ces vainqueurs par cette noble femme!
CHARLES DE BONAPARTE.
Merci, cher Paoli, pour celle dont je sais
La présence être à tous un gage de succès.
Attaquons sans retard. Mais qu'as-lu? Ce visage..
Tu parais chanceler.... sombre et joyeux présage!
— En ce moment!
PAOLI.
Grand Dieu!
26
CHARLES DE BONAPARTE.
Tout combat contre nous!
LOETITIA.
11 est vrai que je souffre Amis, rassurez-vous;
Non, ce ne sera rien — peut-être?
CHARLES DE BONAPARTE.
Femme aimée!
27
LoeTiTU (reprenant ses forces).
Ne vous arrêtez pas ; tenez, cette fumée
Vient vers nous, le bruit et l'ennemi sont là....
Partez, je reste avec les blessés que voilà.
Charles te rejoindra, Paoli, dans une heure;
Sous ta tente aujourd'hui la liberté demeure;
Ne songe qu'à la Corse, à ce que je lui doi
Comme tous ses enfants.... elle est mère avant moi!
{Les douleurs la reprennent.)
Etre femme aujourd'hui
— 28
CHARLES DE BONAPARTE.
Loetitia, c'est bien!
Près de toi chacun est soldat, libre et chrétien!
(A Paoli.)
Ami, pars. —Entends-tu les français qui s'avancent;
Nous resterons cachés afin qu'ils nous devancent.
PAOLI.
Du tonnerre lointain c'est le roulement sourd;
Mais.... sur terre on entend s'imprimer un pas lourd.
Loetitia, courage!
— 29
LCRTITU.
Au revoir, camarades...
(On entend le tonnerre)
Je n'ai point peur pour moi. Là haut des sérénades!
Sans doute pour fêter le fils tumultueux
Que je porte en mon sein sous ce ciel orageux.
CHARLES DE BONAPARTE.
Ne crains rien du français, ennemi magnanime;
Mais s'il ne l'était point .... un seul et même abîme,
Ce rocher, fier témoin de notre dernier sort,
— 30 —
3\Tous recevrait tous deux libres... de par la mort!
LCETITIA RAMOLINO.
Tous les deux, non tous trois! Mais j'en ai l'assurance,
Ce sera notre fils qui domptera la France! (')
(L'avant-garde des français passe
sans les apercevoir.)
(*) On sait que la Corse, après avoir subi diverses dominations et
en dernier lieu celle de l'Angleterre, fut réunie à la France par la Con-
vention (1793) et que le jeune Napoléon Bonaparte embrassa avec ardeur
la cause du parti français, malgré l'attachement qu'il portait à Paoli,
l'ami de son père.
1779.
L'ÉPËE DE PAOLI.
Ir
1779.
L'ÉPÉE DE PAOLI.
(Fragment du Poème Impérial.)
(Intérieur de l'Archidiacre Lucien de Bonaparte, à Âjaccio)
L'archidiacre Lucien est à demi couché dans une chaise longue; son
médecin et ses jeunes neveux Joseph, Napoléon et Lucien l'entourent.
LE MÉDECIN.
Je reviendrai bientôt; en ce moment Je pouls,
Ce matin si pressé, bat d'un mouvement doux ;
Un absolu repos.... et je réponds du reste.-
— 34 —
L'ARCHIDIACRE LUCIEN.
(D'une voix affaiblie
mais solennelle.)
Merci — je voudrais bien obéir sans conteste.
Si la mort a ses droits la vie a ses devoirs,
Et de Charles sur vous j'ai reçu les pouvoirs.
Approchez, chers neveux, votre enfance sévère
N'a près d'elle qu'un oncle à la place d'un père;
Aujourd'hui que tout marche à des destins nouveaux,
Mon frère est à Versailles, aux Etats généraux.
La Corse réunie au royaume de France
— 35 —
Par la noblesse pèse assez dans la balance.
Le sort en est jeté ; contre un petit lambeau
De terre et de soleil, de montagnes et d'eau,
Un grand pays vous tend sa mamelle féconde
D'où peut jaillir un jour la liberté du monde!
(Plus bas.)
Ecoute-moi, Joseph, je radote en vieillard,
Le mal presse, vois-tu ; demain serait trop tard ;
Mais tu sauras redire à tes plus jeunes frères,
Toi l'aîné, ce qu'il faut pour vos propres affaires.
Oui, que chacun s'attache à son nouveau pays;
36
Partout, vous le savez, les traîtres sont haïs;
Vous êtes nés français si vous aimez la gloire,
Votre jour de naissance est un jour de victoire!
Gardez aussi des pleurs pour Paoli vaincu,
De lauriers dans vos coeurs couronnez sa vertu.
Il a lutté dix ans!!... dix ans dans la montagne,
Où la privation fut sa rude compagne,
Le danger son drapeau, la liberté son but,
(Plus haut)
Ainsi que votre père en soldat il vécut.
Enfin le destin veut que les vainqueurs de Gênes
— 37 —
Subissent du français les volontés romaines ;
Nous avons résisté par le fer et le feu,
Sachons nous résigner... c'est un arrêt de Dieu!
(Plus bas)
Les peuples tour à tour sous l'orage qui brille
Se heurtent, pour bientôt former une famille.
Par de sanglants combats tous ils ont commencé,
Puis sous la main du temps le sang s'est effacé. —
Songez-y— bannissez toute pensée amère,
La Corse est le berceau mais la France est la mère !
Il me l'esté à vous dire un secret, mes enfans,
38 —
Un dépôt en mes mains remis depuis deux ans
Est ici.... dans ce coffre, au-dessous de l'image
De Jésus-Christ mourant. — A son dernier voyage,
Charles me confia cet objet précieux
Que depuis la conquête il faut cacher aux yeux ;
Joseph le remettra dans les mains de son père,
C'est un gage d'ami, de guerrier et de frère,
Puisqu'avant que la Corse eût prêté le serment,
Elle devait combattre et le fit vaillamment. —
(Plus haut et s'animant)
Du noble Paoli, ce dépôt est l'épée
i.
39 —
Qui dans le sang Génois et la gloire est trempée!
{Plus bas et avec mélancolie)
C'est celle qu'il portait, cet Annibal nouveau,
A son dernier combat près de Ponte-Novo ;
Maintenant que martyr de la chose publique
Le grand homme est errant, nous avons sa relique!!
{Les enfants se rapprochent et
écoutent avec plus d'attention.)
Contre l'oppression talisman souverain,
Si l'orage grondait dans notre ciel serein,
Votre père pourrait un beau jour la reprendre;
— 40
En tout cas il est temps, Joseph, de la lui rendre.
Avec cette clé d'or ouvre le coffre noir;
Cette épée.... une fois encor.... je veux la voir!
Apporte-la....
(Joseph prend la clé et se dirige
vers le coffre qu'il ouvre : ses
frères le suivent, Napoléon les
devance).
NAPOLÉON (âgé de 10 ans).
Voyons!...
— 41 —
JOSEPH.
Napoléon, arrête,
Quand j'avance la main tu présentes la tête...
NAPOLÉON (arrachant l'épée de la boîte).
La voici!... Qu'elle est belle et pesante... mon Dieu!
JOSEPH.
C'est moi qu'on a chargé de la prendre en ce lieu...
— 42 —
NAPOLÉON.
Je fais ce qu'on t'a dit et je le fais plus vite.
JosEra.
Retire-toi....je suis l'aîné... va-t-en donc,— quitte!
NAPOLÉON.
Non —je ne lâcherai pas — j'étais là le premier,
C'est moi qui porterai le sabre du guerrier ;
— 43 —
Mon oncle, n'est-ce pas, il faut que Joseph eède ?
LUCIEN (souriant un peu).
(A Joseph.)
Allons.... — Napoléon veut te venir en aide.
JOSEPH (avec humeur)
Je la porterai seul... c'est moi qui suis l'aîné.
NAPOLÉON.
Nous verrons qui des deux sera plus obstiné.
— 44 —
{Il échappe à son frère et accourt
en traînant la lourde épée avant
que Joseph ait pu la lui re-
prendre.)
Mon oncle— la voici!! moi seul je l'ai portée!
JOSEPH {avec ironie).
En la traînant à terre !
LUCIEN {pour les apaiser).
Elle est bien disputée !
45
(A Joseph.)
Mais concluons la paix.... — Ton frère grandira
(Montrant l'épée)
Et ce qu'il traîne.... un jour il le relèvera.
Joseph, sous ce grand front vois cet éclair qui brille;
C'est toi l'aîné, mais lui le chef de la famille,
Et si de prophétie un mourant a le don,
Le plus grand de vous tous sera Napoléon !
L'Archidiacre Lucien retombe
épuisé sur sa chaise longue;
le médecin rentre. L'épée est
remise dans le coffre, les en-
fants sortent émus et silen-
cieux.
._ •'■-"^-"ty G> et*
LES TROIS ILES.
LÎ'-i^'i!\.-^Bi^^:iL^^*rtteij«^^lSïft;^.'>-.
LES TROIS ILES.
LA CORSE.
Au milieu de ma vague ardente
Je berçai l'immortel enfant.
De ma couronne verdoyante
Je protégeai son front naissant.
Il s'exerçait dans mes vallées
50
D'où l'aigle, aux ailes déployées..
Regagnait le sommet des monts.
Et déjà sa brune figure
Révélait en lui la nature
Des archanges et des démons.
L'ILE D'ELBE.
De ton fils, maître de la terre,
Je devins l'étroite prison,
Et cachai ce foudre de guerre
Pans l'azur de mon horizon.
— 51
Mais le César plein de son rêve,
Après les cent jours de la trêve.
Voulant passer le Rubicon,
Je le vis un soir dans la brume
Sur un esquif blanchi d'écume.
En France revoler d'un bond!
SAINTE-HÉLÈNE.
Je fus plus pour cet hôte illustre
Que la prison et le berceau ;
Je le couvris du dernier lustre
— 52 —
Car je fus pour lui.... le tombeau!
Mon rocher, où l'oeil de la France
Vint mourir avec l'espérance,
Est l'autel de ce nouveau Dieu;
Et sur ma rive détestée
On a pu voir ce Prométhée
Foudroyé par son propre feu!
LA POSTÉRITÉ.
Peut-être... au fond de ton abîme
Le martyr eût ressuscité ;
— 53 —
Hudson Lowe, l'homme du crime,
Lui donna l'hospitalité
Sur ton rocher désert le vautour britannique
De l'homme-nation ensanglanta le coeur,
Mais son âme immortelle et la France héroïque,
Ayant Dieu pour témoin, ont le temps pour vengeur!
SAINTE-HÉLÈNE.
Au pied de l'étranger ma rive est interdite;
Je suis l'écueil des rois comme des matelots....
54
LA POSTÉRITÉ.
Terre inhospitalière.... Ile trois fois maudite.
Tout meurt sous ton climat, rien ne vit dans tes flots.
L'ARC DE TRIOMPHE.
L'ARC DE TRIOMPHE.
Connaissez-vous quelque chose qui ait
plus de réputation que Platée et Sala-
mine; pourquoi? C'est que c'étaient
le passé et l'avenir du monde gui se
rencontraient d'une manière sanglante.
CODSIN. Hist. de la Philosophie.
À l'homme inspiré qui regarde
Ta gigantesque majesté,
Les exploits de la vieille garde.
Et l'histoire en relief sur ton marbre sculpté,