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COULOMMIERS. — Typogr. de A. MOUSSIN.
LES
PARADOXES DE 1789
ET LES
VRAIS PRINCIPES SOCIAUX
PAR
LE Dr JULES GUYOT
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Et de la Société des Auteurs dramatiques
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
1870
Tous droits réservés
PRÉFACE
Les révolutions peuvent ouvrir les portes, briser
les barrières, renverser les armées qui s'opposent
à la réalisation des progrès aperçus, préparés et.
vulgarisés pendant la période qui les précède;
mais les révolutions sans objet déterminé, sans
principes, sans drapeau, troublent profondément
la marche régulière et naturelle des sociétés et.
font le plus souvent rétrograder la civilisation.
J'ai vu, de mes propres yeux, quatre bouleverse-
ments et quatre changements de gouvernement
en France : 1813, 1830, 1848 et 1852. — A chacune
de ces catastrophes, les liens sociaux se sont de
plus en plus relâchés; la bonne foi, la modération
et la probité dans les affaires ont diminué; les
charges publiques se sont accrues, les satisfac-
tions privées, les bonheurs de famille et les jouis-
VI PREFACE
sances morales se sont amoindries, au point d'être
à peu près imperceptibles aujourd'hui.
Les études que je publie sont donc essentielle-
ment conservatrices et opposées à toute idée révo-
lutionnaire.
Le plus excellent ouvrage de réforme sociale qui
ait été produit au XIXe siècle est incontesta-
blement le dernier ouvrage de M. Leplay. —
Mais cet ouvrage a laissé dans l'ombre des ques-
tions sociales de premier ordre, par exemple celle
de la liberté ; il a confondu les opérations hu-
maines les plus opposées, l'agriculture, l'industrie
et le commerce. — II a admis comme institutions
normales les abus les plus évidents, l'escompte et
la circulation des valeurs mobilières. — Enfin il
ajourne, ou donne mollement, les solutions des
problèmes qu'il étudie et qu'il expose dans la per-
fection.
Mes Paradoxes de 89 et les principes sociaux
suivent la direction de la réforme sociale de
M. Leplay; mais ils ne marchent pas, ils galo-
pent ; ils n'attendent pas que les montagnes s'a-
baissent, ils les gravissent et les franchissent. —
En un mot, ce travail est une malle-poste à per-
PRÉFACE VII
cherons, à côté de l'élégant et précieux équipage,
à mecklenbourgeois, d'un grave sénateur.
Malgré cette différence d'allure et de valeur, je
dois cependant me soumettre à l'un des premiers
préceptes de M. Leplay, celui d'exposer briève-
ment où l'on a pu acquérir la connaissance des
questions que l'on traite et le droit d'en parler avec
quelque autorité.
Autant le moi est inutile et inconvenant dans
les ouvrages d'imagination ou de pures spécula-
tions de l'esprit, autant il est indispensable de
montrer les voies qu'on a suivies pour les recon-
naître, quand il s'agit de vérités et de règles so-
ciales à proposer.
Je dois donc dire ici comment dès l'âge de vingt-
trois ans, associé aux élans d'une jeunesse ar-
dente à l'étude et avide de vérité et de justice, je
fus élu en 1830, par l'Ecole de médecine, membre
de la Commission des récompenses nationales, et mis
ainsi en plein rapport avec les ministres et les au-
torités départementales et municipales d'une part,
et d'autre part, avec toutes les classes actives de
la population de la Seine.
La commission des récompenses nationales me
VIII PRÉFACE
fit l'honneur de me désigner pour son rapporteur,
et me nomma commissaire aux enquêtes et aux
secours du dixième arrondissement de Paris et des
arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis, où
j'instituai trois jurys, fonctionnant deux fois par
semaine sous ma présidence, dans, chaque chef-
lieu.
Dans le même temps, sur le voeu des étudiants,
mes camarades et mes électeurs, qui voulaient la
république, et regardaient l'intronisation de Louis-
Philippe comme une usurpation, je dus entrer
dans le conseil de la conspiration des hommes de
juillet, où se trouvaient Godefroy Cavaignac,
Guinard, Bastide, Bixio, Raspail, etc., etc.
Dans le courant de décembre 1830, à l'unanimité
des voles du conseil, je fus investi du pouvoir
absolu qui me permit de faire le rassemblement
de la Glacière, en janvier 1831, et les journées de
février suivant, journées au milieu desquelles je
fus arrêté.
Mis en liberté au bout de six semaines, sur les
réclamations énergiques du général Fabvier, com-
mandant de la place de Paris et président de
la Commission des récompenses nationales , j'a-
PRÉFACE IX
chevai ma tâche dans la commission ; je reçus les
remercîments officiels du président du conseil des
Ministres et des municipalités ; et, après un court
repos dans ma famille, je repris mes études mé-
dicales et scientifiques avec la connaissance, le
désintéressement et, je puis dire, l'éloignement le
plus absolu des fonctions publiques, dans les-
quelles on m'offrit vainement une belle carrière à
parcourir .
Je n'avais rien vu de plus pénible que les fonc-
tions et la responsabilité suprêmes. — J'avais vu
souvent et de très-près le roi, qui me semblait un
martyr; j'avais vu souvent les ministres, qui me
semblaient des forçats. — Disposant de subsides
considérables et de places nombreuses, j'avais
senti, sur mes propres épaules, le poids du pou-
voir et de la vie publique : c'était la renonciation
presque absolue de ma propre possession; sacrifice
si dur, que les six semaines de prison qui me
rendirent à moi-même me parurent calmes et
heureuses, et que j'en profitai pour rédiger mes Élé-
ments de Phisique générale, que je publiai en 1832.
J'avais d'ailleurs pratiqué les foules, affronté les
dangers de la lutte des rues; j'avais constaté la
X PREFACE
faiblesse des conspirateurs, l'impuissance des
conspirations en dehors de l'opinion, publique et
d'un soulèvement général : j'étais guéri de tonte
ambition et de toute illusion politique ; mais j'étais
devenu plus avide d'étude, de science, de vérité et
de justice, et je plaçai tout mon bonheur dans cette
voie.
Pendant dix ans, je menai de front des travaux
économiques, scientifiques et médicaux, et je
pratiquai la médecine et la chirurgie, où je laissai
des points de vue et des applications appréciés des
savants et de mes confrères.
Menacé dans mon existence par l'atmosphère de
Paris, je me retirai pendant neuf ans à Argenteuil,
où j'appliquai mes idées scientifiques à l'industrie
et à l'agriculture, tout en conservant mes relations
et un pied-à-terre à Paris.
J'avais prévu la révolution de 4848, et j'avais, en
décembre 1848, parié avec un dévoué de M. Gui-
zot, aujourd'hui chef de division de la maison de
l'Empereur, qu'avant trois mois, Louis-Philippe
ne serait plus sur le trône ; je gagnai mon pari ;
mais je vis la révolution de Février, à laquelle
d'ailleurs j'étais tout à fait étranger, avec une
PRÉFACE XI
profonde indifférence d'abord, et bientôt avec un
profond dégoût : aussi mon ancien camarade et
ami Bixio, partant comme agent diplomatique en
Sardaigne, fit-il de vains efforts pour m'installer
à sa place comme chef du secrétariat du gouver-
nement provisoire. — Sur ses instances réitérées,
j'allai pendant trois jours, en observateur, à
l'Hôtel-de-Ville où je trouvai l'occasion de faire
abolir la contrainte par corps ; après quoi, je for-
mulai un refus définitif, en indiquant à Bixio un
remplaçant, que nous connaissions tous deux et
qu'il finit par accepter.
Cependant le canton d'Argenteuil me nommait
président de son comité électoral, composé de
cinquante-deux délégués élus par les électeurs de
toutes les communes, dans la proportion de un
délégué par cent électeurs. — Cinquante et une
voix, c'est-à-dire l'unanimité moins la mienne,
m'imposèrent cette fonction.
Sur convocation faite au corps médical, à une
réunion solennelle, pour élire ses candidats à
l'Assemblée nationale, je me rendis, le 26 mars
1848, à la salle Montesquieu, sans autre intention
que celle de remplir un devoir confraternel et de
311 PREFACE
voter pour ou contre les candidats , après les
avoir entendus; mais bientôt, étonné de la faiblesse
des idées et des principes politiques émis par les
candidats, je ne pus m'empêcher de monter à la tri-
bune et d'y exposer les points de vue et les vérités
que j'avais aperças et étudiés depuis 1830; je fus
nommé premier candidat à l'Assemblée nationale,
à une grande majorité, au-dessus de Buchez et de
Récurt. — Il me fut impossible de refuser cette can-
didature, et une commission fut nommée pour
me conduire dans les clubs. — Je consentis à par-
ler dans six des principaux, où je fus accueilli
avec la même faveur dont mes confrères m'avaient
honoré; mais je refusai nettement d'aller plus
loin. Il restait vingt-quatre clubs à parcourir : et
mon ennui de répéter toujours les mêmes choses,
la fatigue et le dégoût d'entendre des lieux com-
muns et des extravagances, étaient à leur comble
après la conférence du sixième club; aucune solli-
citation de mes confrères ne put me déterminer à
aller dans le septième.
Je revins donc au comité du canton d'Argenteuil,
où ma candidature à l'Assemblée nationale pour
Seine-et-Oise était décidée à l'unanimité; mais ma
PRÉFACE XIII
résolution était prise, et je refusai celle-ci comme
j'avais renoncé à la candidature de la Seine. —
J'étais profondément convaincu que je n'avais
rien à faire d'utile ni de bon, soit à côté du gou-
vernement provisoire, soit dans une assemblée na-
tionale trop nombreuse, avec sept continuateurs
de la royauté, d'une part, constituant entre eux
autant d'antagonistes, et d'autre part, avec huit ou
neuf cents individualités, incapables de découvrir
en assemblée une vérité économique, mais très-
capables de repousser, ou de réduire à quelques
centièmes de vérité, toute vérité soumise à leur
approbation.
J'étais bien convaincu, par mes études, que la
science économique, sociale et politique n'était
pas plus avancée que la chimie avant Lavoisier,
Guiton de Morveau, Priestley et Berzélius, et que
nous étions en pleine alchimie à cet égard.
L'impuissance du gouvernement, la logomachie
de l'Assemblée nationale , des clubs et de jour-
naux innombrables, le prouvaient suffisamment.
Pour ne pas être tout à fait inutile, je rédigeai
donc et je publiai, en juin 1848, mes Institutions
républicaines; mais, dans ce temps de fièvre, d'or-
XIV PREFACE
gueil et d'ambition, on dévorait cinquante jour-
naux par jour, et on ne lisait pas un livre par an.
Frédéric Bastiat s'en allant mourir d'épuisement,
me disait que ses Harmonies économiques, ou-
vrage admirable, dont je lui faisais compliment,
comptaient onze exemplaires vendus en quatre
mois de leur publication.
Non, mille fois non ! les révolutions en elles-
mêmes n'ont jamais avancé la civilisation, pas plus
qu'elles n'ont avancé les sciences, les arts, les
lettres, la philosophie , pas plus qu'elles n'ont
avancé l'agriculture , l'industrie et le com-
merce.
Après cette publication, je repris et j'étendis sur
une grande échelle, en Champagne, mes travaux
d'agriculture, d'horticulture, de viticulture sur-
tout et de vinification; j'élevai des constructions
de toute nature, depuis la ferme jusqu'au château;
je créai une foule de machines industrielles, agri-
coles, de chemins de fer et de navigation; et j'eus
l'occasion d'employer et de diriger, pendant douze
années, de nombreux ouvriers de tous métiers, de
toutes professions, depuis les terrassiers par
bandes de tous pays, jusqu'aux fabricants de mé-
PRÉFACE XV
tiers à tisser et aux tisseurs. — J'appris ainsi à
connaître à fond les ouvriers ruraux et indus-
triels, et à les placer, dans mon estime et dans mes
affections, aussi haut qu'aucune autre classe de
la société. De plus, je remplis, avec un soin extrême,
les fonctions de délégué cantonal pour l'instruc-
tion primaire, dans les communes avoisinant Sil-
lery.
Mes travaux surgissaient du sol avec une ra-
pidité et une étendue qui fixèrent l'attention et
me valurent de nombreuses récompenses pu-
bliques, et de précieuses relations avec les ingé-
nieurs des ponts et chaussées, avec les agriculteurs
et les viticulteurs; relations qui se joignirent à
mes liaisons les plus chères avec la science et les
savants et avec la médecine et les médecins de
Paris. — Mais cette laborieuse existence fut inter-
rompue par des manoeuvres commerciales et in-
dustrielles contre lesquelles je ne m'étais ni exercé
ni prémuni.
C'est à la fin de 1857, qu'après avoir rompu avec
mon associé, je rentrai à Paris, où mes confrères
me nommèrent membre de la commission admi-
nistrative de l'association générale des médecins
XVI PRÉFACE
de France — Je mis à profit mes travaux anté-
rieurs pour créer à Clichy une industrie nou-
velle, celle des paillassons agricoles fabriqués au
métier, et pour publier mes observations sur la
viticulture et la vinification, d'abord dans les
journaux d'agriculture, puis en 1860, dans un
livre qui, à mon grand étonnement, reçut du pu-
blic un accueil extraordinaire.
Cette publication et la connaissance de quel-
ques-unes de mes oeuvres dans la Marne excitèrent
l'intérêt du prince Napoléon, et sur son insistance,
M. Rouher, alors Ministre de l'agriculture, me con-
fia la mission d'étudier les vignobles de France et
d'y propager les meilleures méthodes de viticul-
ture et de vinification.
De 1861 à 1867, c'est-à-dire en six ans, je par-
courus et j'étudiai soixante et onze départements
viticoles; non pas seulement dans leur viticulture
et leur vinification, mais dans leur agriculture
comparée, dans leurs travaux, dans leurs besoins,
dans leurs moeurs, dans leur vie et dans leur pen-
sée intime. — Dans chaque centre départemental,
d'arrondissement, souvent de canton et même de
commune, au milieu des ouvriers ruraux, des pe-
PREFACE XV II
tits, des moyens et des grands propriétaires, soit
parcourant avec moi les vignes, soit réunis en
conférences, soit assemblés dans des banquets,
soit séparés dans l'hospitalité privée, qui m'était
partout offerte et que j'acceptais cordialement, je
voyais tout , j'entendais tout, je m'intéressais à
tout, aux maîtres, aux enfants, aux serviteurs,
aux travailleurs; tous avaient un langage qui m'é-
tait familier, et je les comprenais tous dans leurs
rapports et dans leurs sentiments de ménage, de
famille, d'affaires et d'opinion. — Chaque soir,
chaque nuit, je notais mes impressions et mes
observations avec soin ; et je pourrais dire au-
jourd'hui que, de mon lit, je sens battre le coeur de
la France, car le mien a pris partout l'unisson.
— Rarement j'ai quitté un département sans le,
connaître, sans l'aimer et je puis dire sans en être
aimé ; car en sympathie, on reçoit presque toujours
ce qu'on donne.
En 1866, vers la fin de l'année, je succombai
sous le poids de la tâche que j'accomplissais avec
la précipitation et l'ardeur d'un homme qui veut
finir son oeuvre avant sa propre fin; heureuse-
ment, j'avais tous mes matériaux réunis dans mes
XVIII PREFACE
carnets et dans mes rapports spéciaux et généraux
adressés au Ministère de l'agriculture, qui les a
publiés ; car, depuis cette époque, je n'ai plus
quitté mon appartement et à peine mon lit, d'où
j'ai fait paraître mes études des vignobles de
France, en 1868.
Mais il me restait un devoir à remplir , c'était
celui de faire connaître le résultat de mes obser-
vations économiques, sociales, politiques et reli-
gieuses ; observations faites dans toutes les phases
parcourues par notre société depuis 1829, et dans
toutes les classes de la société.
C'est à ce travail, tout de conscience et de désin-
téressement, que j'ai consacré, en 1869, ce qui me
restait de force.
Malgré ses allures peu régulières, malgré ses
répétitions,, malgré l'aridité de ses exposés et de
ses démonstrations scientifiques, j'ose espérer que
ce travail agitera utilement les idées dominantes
aujourd'hui et pourra contribuer à en changer la
direction. Puisse la France sortir de la voie des
révolutions où ces idées la maintiennent fatale-
ment, sans sécurité, sans bonheur et sans avan-
tages réels!
PREFACE XIX
Mon but, dans cette publication, n'est pas
d'imposer, comme des vérités absolues, les points
de vue qu'elle signale, mais bien d'établir, sur cha-
que question économique, politique et sociale,
une controverse qui conduise enfin à ces vérités,
auxquelles il est grand temps d'arriver.
LES PARADOXES DE 89
ET
LES VRAIS PRINCIPES SOCIAUX
CHAPITRE I
LA LIBERTÉ
Mirages de la liberté. — Jusqu'à l'âge de qua-
rante ans, la liberté a été ma passion, ma religion,
mon idole.
Pour la suivre et l'atteindre, j'ai négligé ma pro-
fession, abandonné mon patrimoine, et risqué bien
des fois ma vie.
Aux yeux de ma jeune raison, la liberté était le
premier et le plus noble attribut de l'homme. — Je
ne concevais ni justice, ni dignité, ni vertus privées
ou publiques qui ne procédassent de la liberté indi-
viduelle, nationale, universelle.
Liberté morale, liberté religieuse, liberté sociale,
liberté politique et philosophique, tel devait être le
but de toutes nos aspirations, de tous nos efforts, de
1
2 LES PARADOXES DE 89
tous les sacrifices et de tous les martyres de notre vie
naissant avec le XIXe siècle.
Issus de la puissante génération qui a reconstitué
la société française de 1780 à 1800 ; nés à une époque
de scepticisme religieux absolu, de parents que leur
éducation avait associés, soit par le coeur et l'esprit,
soit par l'action, à tous les principes, à tous les fer-
ments de la révolution de 89, et à toutes les exaltations
de réorganisation, de valeur et de gloire nationales;
sentiments éclos sous la République et transformés
sous l'Empire : nous grandissions dans ce milieu
vibrant qui ébranlait à la fois toutes les poitrines,
faisait battre tous les coeurs et résonner toutes les
têtes à l'unisson.
Nos corps et nos intelligences, formés sous ces
impressions électro-sociales, vivaient et vivent en-
core aujourd'hui d'une vie commune à tous, bien
plus que de la vie privée, étroite et égoïste, qui avait
pris fin en 1789, pour renaître et s'accentuer de
plus en plus depuis 1815.
De 1815 à 1820, après la chute de l'Empire, nous
nous réunissions, enfants de sept à douze ans, dans
une cour fermée de murs, comme dans une forte-
resse; et là nous poussions en choeur le cri de vive
la liberté! jusqu'à ce que nos parents, inquiets des
persécutions de la Restauration, vinssent nous impo-
LA LIBERTÉ 3
ser silence. — Plus tard, au collége, nous cultivions
la liberté à notre manière, en persécutant les fils
d'émigrés et en protestant contre tout arbitraire et
toute violence de nos gardiens. — Plus tard enfin,
dans le cours de nos études professionnelles, à Paris,
les pensées de résistance à l'arbitraire de l'autorité
civile, à l'oppression religieuse et au retour des
priviléges et du favoritisme, nous passionnèrent
avec plus de force et d'efficacité et nous poussèrent
à des actions qui ne furent pas sans éclat, ni sans
influence sur le succès de la révolution de juillet 1830.
À dater de cette époque, nous entrions en pleine
expérience de la vie pratique, et tout d'abord nous
dûmes croire à l'escamotage complet, par la royauté
citoyenne, de la liberté telle que nous la rêvions,
et protester énergiquement, par la lutte armée,
contre cette confiscation.
La liberté était grande après la révolution
de 1830. — Pourtant, la liberté de conscience, la
liberté de la presse, la liberté de réunion, prirent d'a-
bord et en réalité, à cette époque, une grande exten-
sion; mais, chose qui nous parut singulière, cette
extension fut tout au profit des abus individuels,
sociaux, politiques et philosophiques. — Les senti-
ments de respect de soi-même, de la famille et des
autres, l'amitié, l'amour, les principes de désinté-
4 LES PARADOXES DE 89
ressement, d'honneur, de délicatesse et de loyauté
parurent s'abaisser et menacer de disparaître entière-
ment; tandis que l'intérêt égoïste, les manoeuvres
frauduleuses, les coalitions spoliatrices semblaient
prendre possession de la société avec la liberté.
La l'évolution de 1848 vint rendre quelque espoir
aux hommes voués, depuis leur enfance et par leur
nature môme, à la vie de famille, à l'amour de la
patrie, aux sentiments délicats et généreux, en un
mot à tout ce qui rend heureuse, digne et grande la
vie privée et la vie publique.
La liberté n'avait pas de limites en 1848.
— Mais pas un de ces hommes ne se rua à la curée
qui suivit cette révolution; pas un n'y chercha et
n'y prit une position influente. Tous virent avec
dégoût les coryphées de l'égoïsme et de l'orgueil-
leuse personnalité, se jeter à la tête du mouvement
par les portes largement ouvertes de la liberté de
coalition, de réunion, de la tribune et de la presse. —
Ces libertés enfantèrent immédiatement l'incertitude,
l'impuissance, l'inaction, la cacophonie et le chaos.
J'en appelle à tous les hommes indépendants,
libéraux, intelligents et désintéressés de cette épo-
que ! tous n'étaient-ils pas frappés de stupeur et
réduits à une sorte d'idiotisme, par les discours des
clubs, des gouvernants et de la Constituante? par les
LA LIBERTÉ 5
sophismes, les contradictions, les bavardages d'un
torrent de journaux, de proclamations et d'affiches?
— Tous n'étaient-ils pas honteux de voir la nation
descendre au-dessous de toutes ses infirmités précé-
dentes, par l'entrée en scène des doublures et des
incapables que la Royauté bourgeoise elle-même
avait eu le bon esprit de rejeter avec obstination?
Les sauveurs de la France la sauvaient de
la liberté. — Cependant la liberté régnait alors sans
conteste et s'étendait à tout et à tous, au point d'é-
pouvanter et d'affoler ceux-là même qui l'approu-
vaient d'avoir rompu ses chaînes et qui prétendaient
la gouverner : — Nous sauvons la France! nous l'a-
vons sauvée! s'écriaient-ils deux ou trois fois par an;
récompensez-nous, décernez-nous des triomphes!
oui, les meneurs criaient cela comme auraient crié
des fous qui, ayant mis le feu à leur maison, aide-
raient un peu les sages à l'éteindre.
De quoi donc sauvaient-ils ainsi la France, ou du
moins de quel fléau prétendaient-ils l'avoir sauvée?
De la liberté! de la liberté des méchants contre les
bons, des injustes contre les justes, des forts contre
les faibles, des effrontés contre les timides, des vo-
leurs contre les honnêtes gens, des savants contre
les ignorants, des habiles contre les imbéciles, des
turbulents contre les tranquilles, des fainéants contre
6 LES PARADOXES DE 89
les laborieux, des hommes contre les femmes, des
adultes contre les enfants, des jeunes contre les
vieux, en un mot des sauvages contre les civilisés...
car la liberté c'est cela ou ce n'est rien.
Louis-Napoléon prend la liberté de s'empa-
rer des libertés : tout va bien. — Aussi, quand
Louis-Napoléon prit la liberté de s'emparer du pou-
voir, tous ces sauveurs se sauvèrent, et huit millions
de suffrages, sans regarder de trop près au modus
faciendi, s'empressèrent-ils de crier bravo! en sou-
venir de la main de fer de Napoléon 1er, du puissant
réorganisateur et défenseur de la France, au dedans
plus encore qu'au dehors.
Tout alla bien d'abord. Oui, tout alla bien! sauf
trop de liberté prise par le pouvoir à l'égard des fi-
nances, de l'agiot, des expéditions au long cours et
des constructions urbaines. — Ce n'est pas là le côté
le plus grave; les pertes d'argent et d'hommes se
réparent facilement et en peu de temps.
Les libertés sont rendues : tout va mal. —
Mais voici que toutes les libertés, si sagement gardées
par l'Empereur comme Éole tenait et gardait les
vents et les tempêtes dans ses outres, sont lâchées de
nouveau, une à une, contre la société : liberté des
hommes, liberté des femmes, liberté dès enfants,
liberté des patrons, liberté des ouvriers, liberté de
LA LIBERTÉ 7
coalition, liberté de circulation, liberté de réunion,
liberté de la presse, liberté d'agiot, liberté des lote-
ries, liberté des grèves.... gare à la grève des sol-
dats! car la liberté s'entend de tout, s'étend à
tout et suppose tout! C'est la société en liquidation
générale et permanente.
Quoi qu'il en soit, après avoir cherché vainement,
pendant plus de vingt ans, avec toute l'ardeur et
toute la confiance de la jeunesse, les vertus civiques,
les bonheurs sociaux et les grandeurs nationales dans
la liberté; après avoir vainement poursuivi, pour
l'atteindre et la fixer, cette charmeuse à mille séduc-
tions, nous la vîmes s'arrêter court, devant nous, en
1848; et pendant deux ans, il nous fut heureusement
permis de l'étudier dans son essence, dans ses pro-
cédés et dans ses résultats.
La liberté sociale économique et politique n'est
point une idéalité fantastique, une chimère créée
par l'imagination, c'est bien une réalité. C'est le
principe destructeur de toute association, c'est le
drapeau de guerre sans cesse levé contre les conven-
tions et les lois protectrices des individus, des fa-
milles, des tribus, des nations et du genre humain
tout entier. — C'est l'appel permanent fait à la force
contre le droit..— C'est le monstre insatiable dont
l'égorgement est le dernier pourvoyeur.
8 LES PARADOXES DE 89
Liberté et sauvagerie sont l'antithèse de so-
ciété et de civilisation. — Liberté et société for-
ment une antithèse absolue dont les deux termes
extrêmes, sauvagerie et civilisation, sont inconci-
liables.
Dans l'état sauvage ou isolé, comme Robinson dans
son île, l'homme n'a aucun droit ; il a seulement des
besoins à satisfaire, des organes et des forces pour
tenter cette satisfaction.
Le premier et le plus impérieux de tous les besoins
est celui de soutenir sa vie intérieure par la respira-
tion et par l'alimentation.
Le second est de se défendre par les vêtements et
les abris contre les intempéries, par ses forces et ses
armes contre les animaux dangereux, dont le plus
redoutable est son semblable, et, comme moyen
d'assurer ces deux nécessités primitives et impé-
rieuses, le besoin de conserver ses conquêtes et ses
oeuvres, c'est-à-dire sa propriété.
Le troisième est celui de la reproduction par l'u-
nion de ses deux moitiés.
Le quatrième enfin, celui qui le distingue de tous
les autres animaux, est la tradition, c'est-à-dire le
besoin et la faculté de s'enrichir de l'acquit du passé,
d'augmenter cette richesse dans le présent et de
transmettre le tout à l'avenir.
LA LIBERTÉ 9
La civilisation a pour objet de pourvoir à la satis-
faction de ces besoins, d'assurer et de régler la vie
de tous et de chacun en substituant, par l'associa-
tion, l'harmonie au désordre, le calme à la violence,
l'affection à la haine, la justice à l'arbitraire, la loi,
le droit et le devoir à la force et à la liberté. — La
loi, le droit et le devoir sont la force organisée, la
liberté disciplinée, la sauvagerie enchaînée par l'as-
sociation et par les statuts qui la constituent. — So-
ciété et liberté sont radicalement incompatibles.
Etude de la liberté dans tous les phénomènes
de la nature et de la vie humaine. — Mais un
paradoxe qui, lancé depuis plusieurs siècles et exalté,
surtout pendant le dix-huitième, par des hommes du
plus grand coeur et du plus haut mérite, s'est trans-
formé en question de vie et de mort des individus,
des familles et des sociétés dans les derniers 80 ans,
mérite une étude approfondie avant d'être condamné
et rayé des vrais principes sociaux.
Recherchons donc la liberté dans tous les ordres
des phénomènes naturels grands et petits; dans
les trois règnes minéral, végétal et animal; dans
toutes les sciences astronomiques, géologiques, phy-
siques, mécaniques, chimiques, physiologiques et vi-
tales; dans les mathématiques; dans les arts, les let-
tres, l'agriculture, l'industrie, le commerce; dans
10 LES PARADOXES DE 89
la morale, la religion, la philosophie, l'économie
sociale et politique, et tâchons d'en bien constater
l'existence et d'en bien saisir le rôle avant de nous
prononcer.
LA LIBERTÉ N'EXISTE PAS DANS LES PHÉNOMÈNES
ASTRONOMIQUES.
La terre tourne et tournera éternellement sur elle-
même en 24 heures; elle entraîne la lune dans sa
sphère d'action ou dans son tourbillon, dans la
29e spirale duquel celle-ci flotte, c'est-à-dire que
la terre est obligée de tourner 29 fois sur son axe,
pour faire tourner la lune une seule fois autour
d'elle. — La terre tourne en 365 jours et 6 heures
autour du soleil, lequel tourne sur son axe en
25 jours et demi, c'est-à-dire qu'il a tourné 14 fois
sur lui-même avant d'avoir pu faire accomplir à la
terre un cercle complet autour de lui. — La terre
flotte donc et flottera éternellement au commence-
ment de la 15e spirale du tourbillon solaire. — Toutes
les autres planètes et tous leurs satellites suivent les
mêmes lois invariables.
Toutes les planètes suspendues dans la sphère
d'action du soleil, attirées par le noyau de cet astre,
sont descendues dans son tourbillon jusqu'à ce
qu'elles y déplacent une somme de sa matière élas-
LA LIBERTÉ 11
tique et transparente, égale en poids ou en gravita-
tion au poids de leur propre tourbillon ; et chaque
satellite, attiré par sa planète, est descendu de même
dans son tourbillon planétaire, où il reste flottant,
allégé par son tourbillon propre. — Là, chaque pla-
nète, chaque satellite subit le mouvement imprimé
au tourbillon principal par son noyau moteur : ainsi
le soleil tournant sur lui-même d'occident en orient,
toutes les planètes tourneront dans le même sens et
les satellites tourneront de même dans le sens de
leur planète. Mais la densité de la matière du tour-
billon décroissant à mesure que la distance au centre
du noyau augmente, et en proportion du carré de
cette distance, cette matière raréfiée est de moins en
moins attirée par le noyau et subit un mouvement
retardé sur le mouvement du centre; d'où résulte
l'enroulement en spirale du tourbillon, du centre à
la circonférence. — C'est à cause de ce retard que
Mercure flotte dans la 4e spirale du tourbillon so-
laire; Vénus, vers la fin de la 9e; la terre, au com-
mencement de la 15e; Mars, dans la 26e; les 82 pe-
tites planètes, de la 47e à la 91e; Jupiter, dans la fin
de la 167e; Saturne, au commencement de la 422e ;
Uranus, dans la 1204e, et Neptune, dans la 2360e spi-
rale.
Toutes les planètes tournant sur elles-mêmes
12 LES PARADOXES DE 89
d'occident en orient, tous leurs satellites suivent
nécessairement le môme mouvement de leur maître
tourbillon, avec le retard proportionnel au carré de
la distance au centre du noyau. — C'est ainsi que les
quatre satellites de Jupiter tournent autour de leur
noyau, le premier dans la 4e spirale, le second dans la
9e, le troisième dans la 20e et le quatrième dans la 40e.
Les huit lunes de Saturne et d'Uranus suivent
les mêmes lois d'équilibre et de mouvement.
Le soleil qui fait partie des étoiles, tous astres
lumineux et brillants comme lui, semble, comme
elles, à peu près immobile. — Les tourbillons res-
pectifs de ces grands corps sidéraux, se délimitant
et s'appuyant les uns par les autres, remplissent à
nos yeux l'immensité indéfinie du ciel.
Aucune trace de liberté n'apparaît dans les sys-
tèmes sidéraux, planétaires et lunaires; tout, au
contraire, y paraît enchaîné et commandé comme
sont entre eux les divers organes et les rouages
d'une horloge (Copernic — Galilée — Descartes —
Kepler — Newton).
Les étoiles filantes, les aérolithes, les comètes,
n'ont point encore, il est vrai, divulgué leurs causes
ni leurs règles ; aussi ces sidéroïdes sont-ils regardés
comme des menaces et des dangers pour l'ordre
établi dans l'univers; mais tout porte les savants à
LA LIBERTÉ 13
croire qu'ils obéissent aux lois générales qui régis-
sent la matière. — On a cru longtemps à certaines
indépendances de la lune, à certains caprices dans
les oscillations des planètes ; les astronomes ont
pourtant fini par constater que ces oscillations
étaient liées à des périodes invariables.
LA LIBERTÉ N'EXISTE PAS DANS LE SYSTÈME
TERRESTRE.
Si nous nous l'enfermons dans l'étude de notre
système terrestre, nous constatons que la terre est
sous l'influence permanente de l'attraction solaire
et des autres planètes ; que, si elle tient la lune en-
chaînée à son sort, la lune à son tour soulève et
laisse retomber, deux fois par jour, les masses fluides
de la terre, son atmosphère et ses océans. — Nous
voyons la terre, par sa rotation diurne, affecter sa
chaleur intérieure et son pouvoir d'attraction en
raison inverse de la translation de ses parties : en
sorte que l'une et l'autre sont moindres à l'équateur
et plus prononcées aux pôles, ce qui fait que sa cha-
leur propre et la pesanteur augmentent à mesure
qu'on s'approche plus de l'axe de rotation : aussi le
fil à plomb s'incline-t-il vers le nord, et le thermo-
mètre s'élève-t-il d'un degré par 33 mètres de pro-
fondeur du sol.
14 LES PARADOXES DE 89
Nous reconnaissons que la lumière et la chaleur
du soleil engendrent les saisons, affectent les miné-
raux, entretiennent la vie végétale et animale à la
surface de la terre, et que la lumière et les phases
de la lune ne sont point étrangères à certains phé-
nomènes de ces trois règnes, non plus que les posi-
tions de certaines planètes. — Enfin, nous sommes
induits à penser que tous les corps, tous les milieux,
toutes les forces et toutes les manifestations météo-
rologiques et géologiques, dans les airs, les eaux,
les terres, les minéraux, les végétaux et les ani-
maux, sont la conséquence de lois immuables et ne
laissent apercevoir aucune trace, aucune influence
de la liberté : que tout y est enchaînement, ordre,
harmonie, et que rien n'y est libre.
LA LIBERTÉ N'EXISTE NI DANS LES SCIENCES PHYSIQUES
NI DANS LES SCIENCES MATHÉMATIQUES.
Il suffirait de poser la question de liberté dans les
sciences pour exciter la gaîté moqueuse de tous les
savants : car ils ne l'y ont jamais aperçue que comme
un chien dans un jeu de quilles, renversant tout,
bouleversant tout sans rien comprendre. — En effet,
jamais la dépendance des êtres, des faits et des chif-
fres ; jamais l'enchaînement de leurs rapports et la
nécessité de leurs résultats ne se sont montrés plus
LA LIBERTÉ 15
impitoyablement régis par des lois absolues, que
dans la chimie, la physique, la mécanique, la géo-
métrie et l'arithmétique. — Rien n'est dû au hasard,
au caprice et surtout à la liberté dans les phéno-
mènes si variés et si compliqués qui constituent le
domaine de ces vastes conquêtes de l'esprit humain.
— L'évidence est telle pour les mathématiques qu'il
n'est besoin de s'arrêter à aucune démonstration,
et un coup d'oeil rapide suffira pour montrer l'en-
chaînement des phénomènes de la physique générale.
Résumé de la physique générale.— La science
a constaté que la matière, la substance constitutive
de tous les corps, de tous les êtres, de tous les mi-
lieux, que nous avons pu étudier, directement sur
terre, et par induction dans tout l'univers, se rédui-
sent à un très-petit nombre de corps que nous
appelons corps élémentaires ou atomes, parce que
nous n'avons pu jusqu'ici ni les diviser, ni les
former par d'autres éléments. — Ces corps simples
se combinent entre eux, non pas librement, mais en
nombre et en proportions définies, pour former tous
les minéraux, tous les végétaux, tous les animaux,
tous les gaz, tous les liquides, tous les solides qui se
sont offerts et s'offrent tous les jours à l'observation
de nos sens, aux méditations et aux inductions de
notre esprit.
16 LES PARADOXES DE 89
Chacun de ces atomes simples a son poids précis
et son activité propre qui attire ou repousse les
autres atomes et détermine la nature et la propor-
tion de leur association ou de leur décomposition :
cette propriété s'appelle l'affinité et constitue un des
modes de la gravitation universelle. — Tous les
corps résultant des diverses combinaisons des ato-
mes se présentent à l'état solide, à l'état liquide et à
l'état gazeux, états dont les propriétés sont précises
et spéciales, indépendamment de la nature et de la
composition du corps. Les solides se transforment,
en liquides, les liquides en gaz, et réciproquement,
sans altération essentielle : ainsi l'affinité, s'associe à
la solidité, à la fluidité liquide ou gazeuse, à la va-
porisation, à la condensation, à la cohésion, à l'élas-
ticité, toutes propriétés dépendant d'une même force
qui les tient sous un joug identique et régulier.
Cette force, ainsi que tous les phénomènes de la
gravitation, réside dans un mouvement de vibration
propre à chacun des atomes simples ou composés
de la matière pondérable et coercible si rapide
et si peu étendu qu'il est invisible et compatible
avec l'état solide, liquide et gazeux des corps. — La
vibration des molécules pondérables réagit sur la
matière incoercible et impondérable qui les en-
toure, les pénètre et les comprime plus ou moins
LA LIBERTE 17
suivant l'amplitude et la rapidité de la vibration. —
C'est l'amplitude des vibrations qui détermine l'état
gazeux, liquide et solide, la densité, la cohésion,
l'élasticité, tandis que la rapidité de ces mêmes vi-
brations engendre le degré de froid, de chaleur, de
lumière, et constitue leur puissance électrique et
attractive. — En somme, la gravitation universelle,
la pesanteur, l'affinité, l'électricité, le magnétisme,
la chaleur, la lumière, la saveur, l'odeur et le son,
reconnaissent pour cause exclusive l'amplitude, la
rapidité et le mode des vibrations proportionnées à
la densité, au volume et à la structure des molécules
ou des atomes simples ou composés; et cette vibra-
tion n'est autre chose qu'un mouvement intérieur
aux corps, tandis que la translation en est le mou-
vement extérieur. — Ces deux sortes de mouve-
ments sont solidaires et complémentaires et se
transforment l'un dans l'autre (1).
La matière impondérable, incoercible, appelée
matière subtile, éther, constitue la matière primi-
tive, simple, universelle ; c'est l'eau mère, l'océan,
l'atmosphère du monde, au sein de laquelle se
forment, flottent et se rassemblent en astres, en
planètes, en satellites, en comètes, en bolides, en
(1) Guyot, Éléments de Physique générale, Paris, 1832: chez
Germer Baillière, rue de l'École-de-Médecine.
2
18 LES PARADOXES DE 89
corps météoriques, tous les atomes coercibles et
pondérables; agissant, par leurs vibrations, sur ce
milieu élastique qui les rapproche, les condense par
sa réaction et les maintient à l'état gazeux, liquide
ou solide, comme la pression de l'air extérieur soli-
difie les hémisphères de Magdebourg par sa raréfac-
tion intérieure; comme le diapason et les vibrations
sonores raréfient l'air et l'eau, au contact des corps
vibrants et attirent, par la réaction de l'air et des
liquides, les corps flottants dans leur sphère d'action
et de réaction (1).
Tous ces phénomènes si différents et si opposés
en apparence, le mouvement intérieur et extérieur
aux corps, le chaud, le froid, la lumière, les ténè-
bres, l'attraction et la répulsion, l'électricité, le ma-
gnétisme, la contraction et l'expansion des corps,
sont liés les uns aux autres; et leurs manifestations
suivent des lois immuables et éternelles qui éloi-
gnent toute apparence de liberté. — Il suffirait
qu'un seul rouage s'échappât de cet immense en-
grenage pour ramener l'univers au chaos.
LA LIBERTÉ N'EXISTE PAS DANS LES VÉGÉTAUX.
Puisque la liberté est absolument exclue des corps
(1) Guyot, Mouvement de l'air et pression de l'air en mouve-
ment, Paris, 1S35, chez Germer Baillière.
LA LIBERTÉ 19
inanimés, des forces qui leur appartiennent, de
leurs manifestations et de leurs rapports, voyons si
elle n'existerait pas davantage dans les corps orga-
nisés pour vivre, et jetons un coup d'oeil d'abord sur
le règne végétal, piédestal du règne animal, et sur
les conditions principales et nécessaires de la vie
des plantes.
On sait qu'aucun végétal ne pourrait se former
sans la préexistence des minéraux et des forces qui
les animent. Comme éléments de leur composition,
l'hydrogène, l'oxygène, le carbone et l'azote sont
indispensables : comme milieu, l'air pour leur
respiration, l'eau pour leur circulation, le sol pour
leur point d'appui, ne sont pas moins nécessaires;
ajoutons ici leurs éléments terreux et leurs aliments
divers désignés sous le nom d'engrais. — Sans la
chaleur, sans la lumière, sans l'électricité, sans la
succession des jours et des nuits et les variations des
saisons et des climats , leur vie serait également
impossible.
Le règne végétal commence donc par subir toutes
les lois qui régissent les corps sidéraux, planétaires,
lunaires, toutes les lois géologiques et toutes celles
qui réglementent les milieux et la composition des
substances minérales; mais bien d'autres disposi-
tions anatomiques ou de structure, et bien d'autres
20 LES PARADOXES DE 89
lois physiologiques ou vitales, viennent s'imposer à
l'organisation et aux nécessités spéciales de la -vie
végétale.
Aucun végétal ne peut naître, devenir vivant et
s'accroître que s'il sort d'une graine ou d'un germe,
ou d'une partie quelconque provenant d'une plante
semblable. — Aucun végétal sorti d'une graine ne
pourra différer essentiellement de la plante qui a
produit sa graine.
Toutes les plantes se composeront de racines, de
tiges, de feuilles, de fleurs et de fruits ou graines,
ou d'organes analogues, et s'accroîtront par l'ab-
sorption des liquides par les racines et des gaz par
la respiration des feuilles. — Toutes se reproduiront
par la fécondation des graines au moyen d'organes
mâles et femelles contenus dans les fleurs.
La vie végétale ne comporte et n'admet aucune
liberté, ni dans sa création, ni dans ses formes, ni
dans ses organes, ni dans son accroissement, ni
dans sa reproduction, ni dans le choix de son sol,
de son climat ni de sa saison. — Cette vie est réglée
et soumise à une succession et à un enchaînement
de fonctions dont le dérangement, la suspension ou
la suppression entraînent nécessairement la des-
truction. — Tous les cultivateurs, tous les jardi-
niers, tous les savants phytologistes seront d'accord
LA LIBERTÉ 21
pour proclamer que jamais les plantes ne pour-
raient prospérer, se multiplier et môme vivre par
le principe et sous le drapeau de la liberté. — Plus
les combinaisons et les organisations matérielles se
compliquent et s'élèvent, par le nombre et le carac-
tère spécial de leurs propriétés et de leurs manifes-
tations, moins elles sont libres, plus leur existence
est attachée à des règlements multipliés, à des lois
sévères dont l'inobservance entraîne fatalement la
maladie et la mort de l'individu. — Aussi l'exis-
tence des végétaux est-elle beaucoup plus courte et
plus fragile que celle des minéraux, celle des miné
raux plus tourmentée et plus variable que celle des
astres. — Ceux-ci sont beaucoup moins compliqués
et plus indépendants; ils ont leurs mouvements
intérieurs résultant seulement de leur volume et de
leur densité. Les minéraux sont entraînés par la
translation des astres, et leur vibration intestine est
influencée puissamment par la vibration d'ensem-
ble du corps sidéral auquel ils appartiennent. —
Les végétaux n'ont pas davantage de translation
propre, mais leur organisation intérieure les fait
échapper en grande partie au mouvement molécu-
laire général. — C'est cette indépendance organi-
que, intérieure, qui caractérise le premier degré de
la vie et le commencement des lois physiologiques,
22 LES PARADOXES DE 89
différentes des lois physiques ; mais cette indépen-
dance relative comporte un asservissement plus
compliqué et plus sévère : la vie n'est qu'un joug
ajouté aux jougs primordiaux.
LA LIBERTÉ N'EXISTE PAS DANS LES ANIMAUX.
Le règne animal, qui s'élève au-dessus du règne
végétal, sans lequel il ne saurait exister, semble, au
premier coup d'oeil, offrir les apparences d'une cer-
taine liberté par les mouvements propres à tous les
animaux et par les nombreux rapports que leurs
sens et leurs muscles leur permettent d'établir
entre eux et avec les objets extérieurs; mais l'obser-
vation, l'étude et l'analyse montrent bientôt que ces
apparences de liberté ne sont que les conséquences
des nécessités les plus tyranniques et des lois les
plus implacables.
En effet, la vie animale, c'est-à-dire cette succes-
sion de phénomènes de formation et de nutrition,
d'accroissement, de, fonctions organiques, de diges-
tion, de circulation, de respiration, de sensations,
de locomotion, de relations, de reproduction et de
mort, ne peut se manifester que comme consé-
quence de tous les phénomènes préexistant ; elle est
forcée d'accepter, pour les subir ou les accomplir,
toutes les forces et toutes les lois qui animent et
LA LIBERTÉ 23
régissent la matière générale. — C'est aux actions
et aux réactions des astres, des minéraux et des vé-
gétaux que les animaux doivent toutes leurs formes,
toutes leurs forces, toutes leurs facultés spéciales,
et jusqu'à leur indépendance apparente.
L'animalité est la dernière et la plus haute com-
binaison des éléments matériels et de leur manifes-
tation. — Comme les astres, ils ont leurs mouve-
ments extérieurs spontanés et leurs mouvements
intérieurs propres ; mais ces propriétés, que les corps
sidéraux doivent à leur masse, les animaux les doi-
vent à leur mécanisme, à leurs organes et à leurs
fonctions intérieures : aussi leur existence est-elle
très-fragile et de très-courte durée, parce qu'elle
tient à une infinité de rapports, de règlements et de
lois dont la précision et l'observance ne peuvent
être gardées ni facilement ni longtemps.
Principe de la vie animale. — Tout animal,
comme tout végétal, provient d'une graine, d'un oeuf
ou d'un germe produit par un animal semblable ou
analogue.
Pour former une organisation, il faut que le germe
soit juxtaposé à des substances assimilables, auxquel-
les son activité spéciale lui permette d'emprunter la
matière propre à constituer ses organes. — Mais ja-
mais ce germe n'aura l'activité nécessaire pour créer
24 LES PARADOXES DE 89
une organisation, si une force extérieure ne lui
vient pas en aide.
Cette force est la chaleur ; aucun autre mode
de mouvement ne peut donner la vie animale. —
Jamais aucun germe, juxtaposé à des substances
assimilables, ne peut entrer en activité assimilatrice,
et former une organisation complète, sans l'applica-
tion constante d'un certain degré de chaleur, varia-
ble pour chaque ordre, chaque genre, chaque espèce ;
mais toujours le même et durant le même temps,
pour chaque espèce.
Jamais une organisation faite pour vivre ne vivra
si, par le jeu de ses organes ainsi formés, elle n'en-
tretient pas, au dedans d'elle-même, une tempéra-
ture égale à celle qui lui a donné naissance.
Ainsi la chaleur est d'abord la cause, puis l'effet
nécessaire de toute existence animale ; tout comme
la chaleur, qui aura servi d'abord à former les or-
ganes d'une locomotive, sera encore le principe du
jeu des organes et du mouvement de cette ma-
chine. — La chaleur est vraiment le principe de la
vie matérielle des animaux, et la vivacité des mou-
vements, des fonctions et des sensations de chaque
ordre, de chaque genre, de chaque espèce, est pro-
portionnelle à l'élévation du degré de cette tempé-
rature. La physiologie animale est donc commandée
LA LIBERTÉ 25
par la physique, par la chimie, par les lois végéta-
les, minérales, géologiques et astronomiques (1).
Cinq étages dans la vie des animaux. —
La série des êtres organisés pour vivre, depuis les
végétaux fixés invariablement au sol et les ani-
maux les plus inférieurs qui peuvent à peine s'en
séparer, jusqu'aux animaux les plus parfaits et aux
mouvements propres les plus étendus, jusqu'à
l'homme enfin qui s'élève au-dessus de tous les ani-
maux par des facultés supérieures et des attributs
différents, présente des nuances infinies d'abaisse-
ment et d'élévation dans leurs propriétés vitales et
dans les manifestations intérieures et extérieures de
leur existence : mais toutes ces nuances se rappor-
tent à cinq sortes de vie parfaitement différenciées
et caractérisées :
1° La vie organique, 2° la vie automatique, 3° la
vie instinctive, 4° la vie intelligente, 5° la vie spiri-
tuelle.
Ces cinq sortes de vie se superposent et s'ajoutent
à mesure que les animaux s'élèvent dans le sens de
la perfection. — La vie organique peut exister seule,
mais la vie automatique ne peut exister qu'avec
et par la vie organique ; la vie instinctive implique les
(1) Guyot, Traité de la chaleur animale appliquée à la thera-
peutique. Paris, 1840. G. Baillière.
26 LES PARADOXES DE 89
vies automatique et organique ; la vie intelligente
ne paraît qu'avec sa base, la vie instinctive ; enfin,
la vie spirituelle, qui n'appartient qu'au genre hu-
main, ne saurait se montrer sans la vie intelligente,
au-dessus de laquelle elle apparaît.
Si nous suivions ces divers degrés de la vie, dans
l'échelle des animaux, nous constaterions qu'ils
s'imposent absolument dans chaque espèce d'ani-
mal, sans laisser apercevoir la plus petite trace de li-
berté, jusqu'à l'homme ou plutôt jusqu'à la vie spiri-
tuelle de l'homme exlusivement; car dans les quatre
premiers genres de vie que l'homme possède né-
cessairement, il est, comme tous les autres ani-
maux, l'esclave le plus absolu des lois de la nature.
LA LIBERTÉ DANS L'HOMME.
Examinons donc d'abord, au point de vue de la
liberté, les quatre genres de vie qui précèdent les
facultés de la vie spirituelle dans l'homme.
Vie organique. — L'homme possède la vie orga-
nique; mais ce n'est ni dans la nutrition de ses tis-
sus, ni dans la constitution de ses organes, ni
dans leur accroissement, qu'il pourrait prétendre
à la liberté de son intervention ; ses os, ses chairs,
ses viscères, ses nerfs, ses vaisseaux, se forment et
se constituent sans qu'il lui soit permis d'en dé-
LA LIBERTÉ 27
libérer ni de présenter le plus petit amendement
à ce travail, qui le touche pourtant plus qu'aucun
autre. — Qui donc a osé attenter à la liberté de
l'homme, au point de l'enfermer neuf mois dans
le sein de sa mère et d'y préparer toute son organi-
sation sans le consulter ? qui donc a osé lui inter-
dire le langage pendant un an ou deux et lui imposer
16 à 20 ans pour son développement à peu près
complet ? qui l'a obligé à vieillir tous les jours d'un
jour, à respirer, à manger, à dormir sous peine
de mort.
Debout! hommes des clubs et de la liberté ! sus à
la nature, à cet affreux tyran qui vous a donné nais-
sance, vie, force, intelligence, esprit au-dessus de
toutes ses créatures, sans vous laisser la moindre
liberté d'accepter ou de refuser ses lois !
Vie automatique. — Mais l'homme est doué de
la vie automatique : là encore, il est tyrannisé par la
nature. — Comment! dans sa poitrine bat un coeur
auquel sa raison et sa volonté ne peuvent point
commander! son sang circule, son estomac et ses
intestins digèrent; son foie, ses reins et ses autres
glandes distillent, chacun de son côté, des liquides
différents sans qu'il le sache!
Mais ce qui est plus humiliant encore pour sa di-
gnité, ce qui prouve que la nature a pris son cerveau
28 LES PARADOXES DE 89
pour un être dangereux, incapable ou stupide, c'est
que le coeur, l'estomac, les reins et les autres viscères
pectoraux, abdominaux et encéphaliques entretien-
nent, entre eux, une correspondance secrète pour
lui; des télégraphes électriques, avec leurs fils et
leurs stations, qu'on appelle ganglions et nerfs sym-
pathiques, assurent la nutrition et les mouvements
automatiques, sans que le cerveau en ait connais-
sance ; de peur sans doute que sa liberté et sa folie
en détruisent l'harmonie et entraînent instantané-
ment la mort; ce monstre d'orgueil, cet idiot qu'on
appelle le cerveau, ne peut vivre et penser que par
les battements du coeur et les mouvements des pou-
mons régularisés par une police occulte. — Si les
battements du coeur se précipitent, il entre en dé-
lire; s'ils cessent, il tombe en syncope. Cependant
l'homme, qui croit vivre dans sa tète et par sa tète
seule, se proclame libre à la tribune, dans les carre-
fours ou au coin des bois.
Vie instinctive. — Si l'homme sent, en partie,
sa vie instinctive, s'il comprend ses besoins naturels
et peut chercher à les satisfaire, il n'en est pas moins
leur esclave. — La faim, la soif, les passions sexuelles
à éteindre, le repas et le sommeil à assurer, les in-
tempéries, les dangers à éviter, les ennemis à com-
battre, la famille à entretenir, à dresser, à protéger,
LA LIBERTÉ 29
ne lui laissent aucune, liberté dans la plus grande
partie de ses pensées et de ses actions.
Vie intelligente. — Aussi la plupart des êtres
humains consacrent-ils toute leur vie intelligente au
service de leurs instincts; leur mémoire, leur ré-
flexion, leur raisonnement et leur jugement, sont le
plus souvent consacrés à satisfaire leurs besoins, à
multiplier la jouissance de leurs sens, à assouvir leurs
passions, à attaquer et à se défendre dans la mesure
et la prudence qui échappe à la vie instinctive, mais
que la vie intelligente sait presque toujours trouver
quand elle exclut les préoccupations de la vie spiri-
tuelle et qu'elle se consacre exclusivement aux be-
soins, aux satisfactions et à l'intérêt personnel.
Dans ce quatrième degré de la vie, la liberté n'a
en réalité aucun rôle appréciable, si ce n'est celui
de nuire à tous au profit de l'égoïsme. — Les faibles,
les timides, les ignorants, les honnêtes sont écrasés
par les forts, par les effrontés, les savants et les co-
quins en tout ce que la société laisse de liberté à la
vie intelligente, c'est-à-dire à la vie instinctive, ser-
vie par l'observation, la mémoire, le raisonnement
et le calcul.
Mettez tous les enfants, grands et petits, d'un lycée
dans un espace clos, sans surveillants et sans règle-
ments applicables à la répression de leur liberté res-
30 LES PARADOXES DE 89
pective; et, avant un mois, vous constaterez que les
petits et les débiles sont devenus les domestiques,
les esclaves, sinon les martyrs des grands et des
vigoureux : vous reconnaîtrez que les premiers sont
les tributaires des seconds auxquels ils abandonnent
leur pécule, leurs friandises et même la plus grande
partie de leurs aliments substantiels et indispensa-
bles, leur viande, leur vin et jusqu'à leur pain, pour
échapper aux mauvais traitements.
Telle est l'image, tel est le réalisme des sociétés
libres, à vie intelligente appliquée au culte des ins-
tincts, des besoins, des passions. — Liberté veut dire
emploi de la force, de la ruse, de la violence sans
répression; la civilisation, c'est la liberté modérée,
réglée, enchaînée.
La plupart des animaux vertébrés, mais surtout
les oiseaux et les mammifères, possèdent la vie intel-
ligente avec la mémoire, la réflexion, le raisonnement
et le jugement. — Quelques-uns même sont beaucoup
plus intelligents que certains hommes, mais aucun
ne peut porter la perversité ou la perfection aussi
loin que l'homme, parce qu'ils sont privés de toutes
les facultés de la vie spirituelle.
Vie spirituelle : apanage de l'homme seul
— La vie spirituelle n'est pas plus que la liberté une
chimère, un rêve de l'imagination, une spéculation
LA LIBERTÉ 31
vague; c'est un fait positif et caractérisé par l'héri-
tage et la transmission des richesses matérielles et
intellectuelles du genre humain, et par l'accumula-
tion de ces richesses de génération en génération. —
Chaque génération humaine s'élève et s'agrandit de
tout l'acquis des générations passées ; elle ajoute à la
somme de ces acquêts le résultat de ses propres tra-
vaux, et les transmet aux générations suivantes.
Aucun genre, aucune espèce, dans l'ordre des ani-
maux, ne jouit d'une telle faculté et ne présente ce
phénomène d'une existence qui se compose à la fois
des trois termes du temps et de l'immortalité : le
passé, le présent, l'avenir.
C'est la propriété distinctive de la vie spirituelle,
le cachet spécial à l'humanité, qu'aucune logique,
aucun point saisissable ne peut rattacher à la matière
ni au mouvement.
Système spirituel du monde. — Dieu et l'âme
sont deux êtres, deux forces réelles, en dehors et
au-dessus de la matière et de ses propriétés. — Leur
existence est évidente et incontestable; mais leur
nature, leurs fins et leurs moyens échappent à toutes
nos perceptions et à toutes nos facultés.
Synthèse universelle. — L'intelligence et l'es-
prit des hommes les plus élevés, s'éclairant des lu
mières des siècles passés et de leurs propres études,
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sont arrivés, par les analyses les plus exactes et les
plus complètes, à rapporter l'existence de tous les
corps à une substance unique dans son essence et
infinie dans ses formes; substance qu'ils se sont
accordés à appeler la matière.
Ces mêmes hommes, par les mêmes moyens et les
mêmes études, ont reconnu que toutes les propriétés,
toutes les forces, toutes les manifestations de la ma-
tière, depuis la translation des corps jusqu'aux affi-
nités des molécules, la gravitation, la pesanteur,
l'électricité, le magnétisme, la chaleur, la lumière,
la saveur, l'odeur, le son et la sensibilité, se dédui-
saient clairement et indubitablement d'une seule et
même force qu'ils ont appelée le mouvement.
Les perceptions analytiques ne vont pas au delà;
mais la synthèse des diverses formes de la matière
et des manifestations diverses de son mouvement
montre jusqu'à la dernière évidence qu'un principe
unique, antérieur et supérieur à ce dualisme et aux
lois admirables qui régissent ses actions et ses réac-
tions, existe de toute nécessité, puisqu'à tous les
effets il faut une cause.
C'est ce principe unique, cette cause première que
tous les savants, tous les philosophes, tous les théo-
logiens sont convenus d'appeler DIEU.
Mais à l'extrémité opposée de l'échelle des êtres,
LA LIBERTÉ 33
se manifeste dans l'homme seul la faculté de re-
cueillir les enseignements et les faits accomplis anté-
rieurement à son existence, de se les assimiler et de
les joindre à ses propres moyens d'étude, de médita-
tion, d'action et de recherches, puis de les trans-
mettre à ses successeurs.
Cette faculté, qui permet à l'homme de comprendre
la matière, le mouvement, les lois qui les régissent
et de devenir ainsi créateur en second, est, par cela
seul, classée aussi en dehors et au-dessus de la ma-
tière et du mouvement : attendu que la matière et le
mouvement ne peuvent pas plus s'analyser et se
comprendre qu'une montre ou une locomotive ne
pourraient s'analyser et se comprendre elles-mêmes.
— Cette faculté, dis-je, qui remonte des effets aux
causes et saisit les causes dans leurs effets, en em-
brassant le présent, le passé et l'avenir, s'appelle
l'âme.
L'âme n'est donc pas plus matière et mouvement
que le principe même de l'existence de l'univers : et,
bien que, pas plus que Dieu, elle ne puisse être com-
prise dans sa nature, dans ses moyens et dans ses
fins, la logique la plus sévère conduit à penser que
ces deux essences se' rattachent l'une à l'autre : Dieu
étant le principe créateur du monde et l'âme com-
prenant le monde créé.
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