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Les Partis, esquisse morale et politique, ou les Aventures de Sir Charles Credulous, à Paris, pendant l'hiver 1817, 1818, ouvrage extrait des papiers de M. Freelook, secrétaire de Sa Seigneurie, et publié par M. Malte-Brun,...

De
358 pages
chez tous les marchands de nouveautés (Paris). 1818. In-8° , XII-343 p..
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LES PARTIS,
ESQUISSE MORALE ET POLITIQUE.
LES PARTIS,
ESQUISSE MORALE ET POLITIQUE,
OU
LES AVENTURES
DE SIR CHARLES CREDULOUS, A PARIS,
PENDANT L'HIVER 1817,1818;
OUVRAGE EXTRAIT DES PAPIERS DE M. FREELOOK ,
SECRÉTAIRE DE SA SEIGNEURIE,
ET PUBLIÉ PAR M. MALTE-BRUN.
Les Partis disent : Il n'y a que nous ! Que la nation
se lève et qu'elle dise ; Il n'y a que moi!
A PARIS,
CHEZ
Tous les Marchands de nouveautés.
LADVOCAT, Libraire au Palais-Royal.
EYMERY, rue Mazarine, n° 30.
BEAUDOUIN, frères, rue de Vaugirard, n° 36.
1818.
A PARIS, DE L'IMPRIMERIE DE LEBEGUE,
RUE DES RATS, ND 14.
PRÉFACE.
J 'AVAIS annoncé , dès le commence-
ment de l'an 1816, un Recueil histori-
que, politique, géographique et litté-
raire, faisant suite aux Annales des
voyages et au Spectateur. J'avais choisi
pour titre le nom de la déesse qui pré-
side à tous les arts de la civilisation ;
j'avais mis sous l'égide de Minerve ce
travail, conçu sur un plan peut-être trop
vaste. D'autres écrivains se sont servis
avec succès de ce titre. Cependant j'a-
vais des obligations à remplir envers
mes anciens abonnés qui, après un dé-
lai de deux ans, veulent bien encore me
demander : Quand continuerez - vous
vos Recueils périodiques ? Pour les Sa-
tisfaire, j'avais saisi quelques momens
ij
de loisir, c'est-â-dire, j'avais veillé quel-
ques nuits, et j'avais traité quelques-
uns des sujets d'histoire, de politique
et de moeurs contemporaines, indiqués
dans le prospectus de ma Minerve. La
réunion de ces morceaux aurait pu for-
mer un recueil semi-périodique, mais
en jetant les yeux sur les vingt ou trente
recueils de ce genre dont la France est
inondée, j'ai pensé, tout orgueil d'àn-
teur à part, que cette forme éphémère
ne convenait pas à la nature de mes
écrits ; que, de plus , elle m'imposait un
assujettissement qui n'est pas de mon
goût. Je me décidai donc à réunir ces
Essais politiques dans une suite de
Volumes détachés, chacun sous un
titré particulier. *
* Les Variétés littéraires , philosophiques et géogra-
phiques, indiquées dans le prospectus de ma Minerve,
seront également publiées comme des ouvrages à part,
iij
Le premier de ces ouvrages, qui est
sous les yeux du lecteur, offre pour
ainsi dire la carte générale du monde
politique français. En peignant les
Partis qui se disputent notre patrie,
en retraçant le tableau de leurs pré-
tentions, de leurs systèmes, de leurs
querelles et de leurs intrigues ; en pla-
çant dans cette galerie lès portraits
d'une foule d'hommes d'état, d'ora-
teurs et d'écrivains, j'ai dû éviter de
marcher sur la ligne d'aucun parti ; je
n'ai défendu d'autres intérêts que ceux
de la nation qui sont aussi les miens;
lorsque j'en aurai achevé un nombre suffisant pour for-
mer des volumes.
Le nombreux et respectable public, qui s'était attaché
aux Annales des voyages et au Spectateur, verra dans
cet arrangement une garantie des intentions de l'auteur,
de ne rien imprimer qui n'ait une valeur intrinsèque,
durable. Les Recueils périodiques, las plus soignés, ne
peuvent se soustraire à la nécessité d'admettre des arti-
stes d'un intérêt passager.
IV
je n'ai reconnu d'autres autorités que
la Charte et le Roi. Forcé par la na-
ture du sujet à parler du personnel
de plusieurs hommes marquans, j'ai
cherché dé bonne foi à tempérer par-
tout la louange par de franches criti-
ques, et la censure par des éloges sin-
cères. Je sais d'avance que ni la modér
ration ni l'impartialité ne sauraient
me faire trouver grâce auprès de cer-
tains hommes de parti : rien ne peut
les satisfaire si ce n'est une soumis-
sion aveugle et absolue à leurs person-
nes comme à leurs doctrines; on ne
risquerait pas plus à les outrager qu'à
les juger. Je n'ai cherché, dans l'im-
partialité, que la seule chance d'un suc-
cès durable auprès de la saine masse
du public. Les lecteurs de cette classe
trouveront que je n'ai rien déguisé de
ce que diverses opinions offrent de
V
plus fort et de plus spécieux ; ils con-
viendront également que je n'ai fait
à aucun individu nommé ni désigné,
le moindre reproche qui pût blesser
l'honneur ou les convenances : au con-
traire, je n'ai pas seulement rapporté
la moitié des reproches scandaleux que
les partis se font entre eux. Les deux
tiers de cet ouvrage consistent en por-
traits généraux, en scènes supposées,
en réflexions morales dont on aurait
tort de faire des applications person-
nelles. Je crois donc pouvoir réclamer
auprès de mes contemporains ces pri-
viléges du peintre moral que Molière,
Lesage et La Bruyère ont obtenus de
leur siècle. Tant pis pour les Tartuffes
et les Turcarets , s'ils se nomment eux-
mêmes ! En prétendant à l'impartialité
et à l'indépendance des grands mora-
listes que je viens de nommer, je n'ai
vj
pas toutefois la folle ambition de met-
tre ces faibles esquisses dans aucune
espèce de parallèle avec leurs immor-
tels tableaux, et je me flatte aussi que
la critique littéraire n'emploiera pas,
pour déprécier mon travail, une com-
paraison que je n'ai pas cherchée. La
forme dramatique, ou romanesque, ou
allégorique , donnée à l'esquisse des
Partis, est si évidemment un simple
accessoire, qu'il serait ridicule de me
démontrer gravement tout ce qui s'y
trouve de hazardé, ou de trop char-
gé. Je sais très - bien quand et pour-
quoi je prends le ton de Rabelais ou
celui d'Aristophane; et, comme c'est
toujours dans l'intention de faire re-
marquer une vérité utile, je passe
condamnation sur ce qui pourrait bles-
ser la vérité dramatique, ou les règles
d'un goût sévère.
vij
Une censure plus sérieuse pourrait
s'attacher à prouver qu'il n'y a pas
d'ensemble dans les idées politiques
semées dans cet ouvrage. On répond
que le but même de l'ouvrage n'est que
de mettre en présence les opinions,
qui ne sont indiquées ici à dessein, que
sous les formes incertaines et rapides
d'un dialogue ou chaque interlocuteur
défend son système. C'est dans la suite
de nos ouvrages politiques que l'on
trouvera des aperçus dogmatiques,
avoués de l'auteur ; c'est alors que la
critique pourra exiger un ensemble,
un plan marqué et une gravité sou-
tenue ; c'est alors que d'autres écri-
vains politiques pourront à leur, tour
juger mes doctrines, et prendre leur
revanche des censures que je me suis
permises à leur égard.
Je méprise d'avance les injures par
viij
lesquelles les hommes de parti se ven-
geront des vérités que je leur ai dites.
Depuis que j'ai fixé mon domicile dans
une nouvelle.patrie, j'ai montré, je
crois, un caractère trop élevé et trop
indépendant pour qu'on puisse se flat-
ter de m'atteindre par des calomnies,
ou m'effrayer par des persécutions.
Sous le régime impérial, j'ai imprimé
dans le Précis de la Géographie, dans les
Annales des Voyages, et même dans
le. Journal de l'Empire , des vérités
politiques et morales qui frondaient les
opinions serviles du moment ; aussi
M. Pommereuil me traitait de sédi-
tieux , et menaçait de destitution deux
honnêtes censeurs, MM. Lacrételle et
Demanne, comme suspects de favori-
ser mon audace sacrilége. M. Desma-
rets attachait à mes pas l'espion nom-;
mé Rosenstein ; un certain Conseiller-
IX
d'État, du département des relations
extérieures, envoya jusqu'à Smolensk
des courriers pour demander vengeance
contre l'insolent critique qui avait blâ-
mé et ridiculisé un ouvrage grossier
contre la Russie, traduit et imprimé
officiellement : l'ouvrage fut mis au
pilon ( sauf quelques exemplaires dont
un est dans ma possession) ; mais sous
la main, les actionnaires du Journal
de l'Empire furent engagés à punir
un rebelle qui traversait les opéra-
lions des Bureaucrates. J'ai eu , il
est vrai, une sorte de relation per-
sonnelle avec le chef du gouverne-
ment : mais qu'est - ce que je lui ai
demandé ? des vaisseaux et des ar-
mes pour exécuter de grands projets
qui peuvent encore être utiles à la
France. Qu'est-ce qu'il m'a donné?
rien, si ce n'est un salut gracieux sur
un champ de bataille, et une approba-
tion rendue sans effet par les circons-
tances. Je ne pense pas que, sous le
gouvernement royal , j'aie démenti
mon caractère, soit quand j'ai vanté,
pendant les cent jours, les vertus du
Roi et des Princes, soit quand j'ai aban-
donné un journal que j'avais cherché
à maintenir sur la ligne d'un royalisme
éclairé et constitutionnel. Il est surtout
un mot qui doit faire taire, en rougis-
sant, tout Français qui oserait m'adres-
ser d'ingrats reproches. J'ai donné à la
littérature française, dans le Précis de
la Géographie universelle, un ouvrage
qui lui manquait, et qui, de notoriété
publique, lui a fait le plus grand hon-
neur dans les autres pays de l'Europe,
de même qu'il a obtenu le plus com-
plet succès en France. Quelle ré-
compense , quel encouragement
ai-je reçus ? Opprimé , offensé , ob-
jet , comme J-J. Rousseau , d'une
conspiration d'intrigans, je n'ai trouvé
d'appui que dans le public, dont l'inep-
tie accréditée cherchera toujours en
vain à me ravir les faveurs.
Il est encore utile de faire observer
que ce tableau des Partis, quoique par-
faitement applicable au moment ac-
tuel, était destiné à paraître il y a trois
à quatre mois.: le motif du retard était
la position désagréable où se trouvaient
alors M. Fiévéé et quelques autres
écrivains politiques objets de pour-
suites judiciaires. On voit que l'ou-
vrage a été écrit avant que l'évacuation
du territoire ne fût décidée. Mais
l'heureux événement qui rend à la
France toute son indépendance , ne
rend nullement superflus les conseils
xij
qu'on donne ici aux Partis, de ménager
l'honneur et la délicatesse des autres
nations européennes, ainsi que de se
soumettre à cette espèce d'autorité
dictatoriale, momentanément néces-
saire à un Roi législateur et restaura-
teur.
On reconnaîtra, par-ci, par-là, dés
passages tirés des articles que j'ai fait
paraître dans quelques journaux. C'est
un droit dont tous nos auteurs poli-
tiques usent d'une manière bien plus
large, sans en avertir.
LES PARTIS,
ESQUISSE MORALE
ET POLITIQUE.
CHAPITRE PREMIER.
LA GRANDE NOUVELLE.
" COMMENT un ami de la liberté peut-il
« respirer à Paris ? Français, pauvres esclaves
" que vous êtes, vous avez une charte, mais
« vous ne vivez que sous des lois d'excep-
« tion. Si vous parlez contre le ministère, dans
" un lieu public , aussitôt un alguazil vous
« saisit et vous mène en prison; si vous écrivez
« sur des matières politiques, votre ouvrage ,
« avant d être publié, est confisqué et mis au
« pilon. Que je vous plains de vivre sous le
« joug de cet épouvantable ministérialisme ! »
Ainsi murmurait, entre les dents le jeune
sir Charles Crédulous, nouvellement débarqué
I
( 2)
au grand hôtel des Myopes , boulevard de
Coblentz, où Sa Seigneurie avec ses secrétaires,
occupe tout le premier étage. Sir Charles,
sans être le plus instruit ni le plus habile de
tous les pairs d'Irlande, en est un des plus
riches et, en même temps, un des plus capri-
cieux. Tantôt, rival du colonel Thornton, il
entretient quelques centaines de chiens de
chasse ; tantôt, émule de lord Stewart, il est
suivi d'une compagnie entière de palfreniers ,
conduisant l'élite de tous les chevaux de l'Eu-
rope. On l'a vu fatiguer les imprimeurs de ses
commentaires sur les poëtes grecs, où il dis-
cutait le blason et le budjet ; puis, reléguant sa
bibliothèque dans le grenier, il s'est mis à re-
cueillir des dessins', en préférant toujours les
croquis les moins achevés aux ouvrages les plus
soignés. Sa manie actuelle est la politique ; il
entretient une meute d'écrivains, de secrétaires
et de copistes ; les uns pour composer des dis-
cours , les autres pour envoyer des nouvelles au
journal le New-Times, et quelques-uns seu-
lement pour lire des brochures nouvelles. Un
de ses secrétaires venait justement de lui ap-
porter la Correspondance de M. Fiévée , le
Système de M. de Châteaubriand , et vingt
( 5 )
autres brochures qu'un libraire étalagiste lui
avait vendues, très-loyalement, pour des « ou-
« vrages défendus. »
Le lendemain sir Charles s'achemine vers
le Palais-Royal, craignant toujours qu'on ne
lui trouve un air anti-ministériel, et qu'on né
l'arrête en chemin. Il dîne chez Véry ; il en-
tend à gauche, à droite des discours fort libres
sur la politique du jour ; mais, en homme pru-
dent, il se dit : « Tous ces gens-là sont sans doute
" des espions de police, qui me suivent à la piste ;
« je vais bien les attraper. » En effet, il ne parle
à son premier secrétaire , qu'il avait amené
avec lui, que de choses indifférentes ou du
moins innocentes. Mais il ne put s'empêcher
d'entendre le dialogue suivant, prononcé à haute
voix.
— " Le ministère est donc tout à fait à
bas ?
— « Ils ont tous dû résigner ; mon discours
leur a porté le coup mortel ; c'est un journaliste
qui me l'a dit : il sortait de la séance.
— « Vous êtes donc content de vos élèves,
les ultra?
— « A quelques égards ; mais ils débitent
généralement très-mal les discours que je leur
( 4)
prête. L'un d'eux, après avoir psalmodié long-
temps avec un accent lugubre les épigrammes
dont j'avais semé la première partie de son
discours, se mit à prononcer du ton le plus
facétieux la seconde partie, où j'avais peint la
grande conspiration qui est, comme vous savez,
la finale obligée.
— « Il est arrivé quelque chose de plus
fâcheux à mon ministériel; il avait promis hier
au soir de parler aujourd'hui ; je passe la nuit à
lui faire son discours ; il l'étudie en déjeûnant ; il
monte à la tribune ; « Messieurs, » dit-il, et puis
il veut regarder le manuscrit qu'il croyait tenir
dans la main ; hélas ! il ne tenait qu'une carte
de restaurateur. Il fut obligé d'en rester là; »
— « Trait digne du parti du ventre ! Mais ,
puisque le ministère est mort, vous n'aurez plus
de discours à faire pour les ministériels.
— « Bah ! est - ce qu'il n'y en aura pas
d'autres? Nous pourrions demain troquer nos
pratiques. »
Sir Charles était agréablement chatouillé par
la nouvelle de la résignation des ministres ;
cependant il persista dans ses soupçons incré-
dules. « N'ai-je pas lu dans toutes les brochures
que les lois d'exception ôtent aux Français toute
(5)
franchise et toute confiance? Que l'on n'est
instruit à Paris de ce qui s'y passe que par les
journaux étrangers ? Non , non, ceci n'est
qu'un piége qu'on m'a tendu. »
En raisonnant ainsi, il s'arrête devant la
boutique d'un libraire ; il voit étalées mille
brochures anti-ministérielles; il entend quatre
ou cinq auteurs et imprimeurs converser à haute
voix sur les pamphlets qu'ils ont, sous presse et
auxquels, disent-ils, le gouvernement ne sau-
rait résister plus de quinze, jours. « Aussi ,
« ajoute, un de ces. spéculateurs, mon homme
" d'Etat ne veut pas fixer le jour où paraîtra
« son prochain cahier, car, dit-il, avec.raison ,
« tout est incertain dans ce moment de crise.
« Qui sait si mon auteur ne sera pas ministre.
« avant d'avoir eu le temps de faire la suite
« de son livre ? Avant-hier on lui offrit une
« préfecture ; il n'y fit pas seulement attention;
« hier on lui a proposé un ministère ; il a poli-
« ment refusé ou du moins, il a demandé du
« temps pour y réfléchir. Il a bien fait, car ce,
« matin peut-être le ministère tout entier est.
« destitué. La commission du budjet a dé-
« couvert une erreur de 27 francs sur le blan-
« chissage des bureaux, et un article fort suspect
(6)
" sur le nombre de balais et de torchons, em-
« ployés dans les ministères. La confiance du
« Roi est trahie, s'est-on écrié; la bureau-
« cratie dévore tout; le génie du mal persécute
« jusqu'aux balayeurs fidèles et jusqu'aux blan-
« chisseuses dévouées ; on devait les voir par-
« tout et on ne les voit nulle part. C'est ainsi
que la conspiration de l'illégitimité marche
« à front découvert ; la chute du trône légi-
« time est prochaine, si nous n'arrêtons pas
« le génie du mal dans sa course désastreuse. »
Sir Crédulous, étonné d'entendre conspirer
ces pamphletaires en public et à haute voix,
s'imagine que le gouvernement est sur le point
de se dissoudre, et, plein de cette idée, il passe
chez son banquier, qu'il trouve extraordinaire-
ment occupé , quoique ce juif hollandais ne soit
pas un de nos grands négocians. Mais le com-
merce est le moindre soin d'un banquier poli-
tique; ne faut - il pas payer les amendes pour
nos auteurs de parti? N'a-t-on pais à régler le
prix de quelques discours, pour éviter un
procès avec le bureau général de rédaction?
Enfin , ne doit-on pas envoyer des ordres pour
faire hausser ou baisser le prix des subsistances?
C'est un rude métier que de gouverner à la fois la
(7)
bourse et l'Etat! Aussi M. Van-Procenten, dis-
trait , fatigué, et parlant mal le français, confirme
le jeune Anglais dans l'idée que le ministère est
déjà, pour ainsi dire, renversé.
Sir Charles fut choqué des manières sèches
et roides de M. Van-Procenten. Il l'eût peut-
être excusé, s'il eût su combien le banquier
avait la tête occupée de son grand comité poli-
tique qui se tenait précisément ce jour-là et
où se décident une fois par semaine les vastes
projets de la fédération universelle des pa-
triotes européens. Déjà la cour était pleine de
voitures, ornées d'armoiries de fraîche date ;
déjà les patriotes et les républicains, chamarrés
de décorations ci-devant impériales, arrivaient
en foule ; mais, quoiqu'invité à rester, notre An-
glais, après avoir conclu un marché important ,
se fit conduire rapidement à son hôtel, d'où
il expédia une estafette à Londres pour porter
au rédacteur du New-Times la grande nou-
velle de la résignation du ministère français.
(3)
CHAPITRE II.
DEUX SALONS POLITIQUES.
LA maison de Crédulous est si ancienne, si
étendue, si intimement liée avecla plus haute
noblesse de tous les pays, que l'héritier de ce
nom illustre ne pouvait être embarrassé que du
choix entre les plus brillantes soirées de Paris. Il
donna la préférence au cercle du prince Aris-
tippe, ce célèbre homme d'Etat qui, au dire
de ses amis, a seul décidé, par un déjeûner à
la fourchette, la politique de tous les Souverains.
Aristippe a certainement porté, avec une grâce
et une assurance particulières, la plupart des
coiffures connues en Europe ; c'est bien de lui
qu'Horace a dit par pressentiment :
Omnis Aristippum decuit color et status et res.
La société était des plus brillantes. Sir
Charles, ennuyé pendant toute la journée par
le ton grossier de la boutique et le ton sec de la
(9)
banque, fut charmé d'entendre ici le langage de,
la plus noble politesse, animé par les saillies
d'une aimable plaisanterie. La joie qui brillait
dans les regards du maître de la maison, semblait
se répandre sur tous les visages ; une agréable,
attente paraissait occuper toutes les pensées, et
le contentement de la compagnie était si sincère,
qu'on abandonnait en foule les tables de creps,
où déjà deux ducs napolitains, un prince russe
et six à sept lords avaient perdu entre eux
3 à 300,000 francs : quelques diplomates et les
tailleurs de banque seuls tenaient ferme au jeu ;
ils auraient craint de déroger les uns et les autres
à l'honneur de leurs corps respectifs. L'Europe
sait, par de, fameuses expériences, que c'est
entre une partie de carte et une polonaise que
les affaires des royaumes et des peuples s'ar-
rangent le mieux... L'espérance qui faisait épa-
nouir le coeur de tous les membres de ce brillant
cercle, répandait pour la première fois dans leurs
discours une sorte de bonne foi et de candeur.
On plaignait franchement ces pauvres ministres,
égarés par la charte et entraînés par les idées
constitutionnelles : l'un, disait-on, a pourtant
mérité dans l'exil l'estime des plus grands Sou-
verains; l'autre a bravé l'homme qui faisait trem-
( 10)
bler les Rois; celui-ci a courageusement protesté
contre l'usurpation des cent jours ; celui-là, cher
aux braves, a su rappeler la gloire sous les dra-
peaux de la fidélité : ce sont au fond de très-
honnêtes gens ; c'est dommage qu'ils ne soient
pas des nôtres; enfin, nous les protégerons puis-
qu'ils perdent leurs places. Tandis que ces bons
et loyaux ultra préparaient un magnanime
pardon aux ministres , après leurs chutes , un
aide-de-camp entre, il annonce au maître de la
maison que le duc de ...n ne peut pas, pen-
dant son court séjour à Paris, trouver le moment
de rendre ses hommages au prince Aristippe,
que ce soir même il est obligé de travailler
avec un des ministres du Roi, et que demain,
avant de partir, il dîne chez un autre, avec les
ambassadeurs étrangers. Ce coup de foudre
fait changer toute la scène ; le plus grand des
hommes d'Etat veut en vain cacher son dépit ;
en vain, il passe un moment dans son cabinet,
et fait semblant d'avoir reçu une dépêche du
roi de Monomotapa ; les gens habiles aper-
çoivent malgré lui quelques légers nuages sur
ce visage qui ne change jamais ; alors, toutes
les mines deviennent plus graves, le sourire
languissant expire même sur la lèvre des dames ,
( 11 )
à la douce gaîté succèdent les épigrammes
sanglantes et les véhémentes déclamations ;
plusieurs sombres politiques s'emparent de la
conversation ; en vain la prudence et l'urbanité
du maître cherchent-elles à retenir la fougue
indiscrète de ses amis ; l'esprit de parti éclate
avec violence.
« Quoi; s'écrie un lugubre orateur, les mi-
nistres se donnent un air tranquille, malgré
nos discours. Je les ai dénoncés à l'Europe, et
l'Europe va chez eux comme si rien n'était ! »
Deux ou trois héros imberbes provoquent une
crise salutaire et regrettent que la guerre
civile effraye les esprits faibles ; une dévote
au regard tendre, à la voix flûtée, souhaite qu'il,
n'y ait plus de modérés, plus de métis , qu'il
n'y ait plus que deux partis extrêmes afin
que la lutte soit terrible , mais courte et déci-
sive. La bonne dame s'effraye elle - même
d'avoir emprunté le langage d'un journal jaco-
bin ; mais elle est aussitôt rassurée par son
directeur politique : « Plus d'opposition entre
« les doctrines! dit-il, plus de défiance entre
« les partis ! Il faut avant tout sauver la
« France et renverser le ministère. » C'est
ainsi que toute cette aimable société s'émeut,
(13).
s'enflamme, s'agite, et que bientôt ce salon, na-
guère si riant, prend l'aspect d'un quartier-
général de ligueurs. Au milieu de ce brouhaha,
quelques grands admirateurs du maître de la
maison s'esquivent à petit bruit, s'élancent
dans leurs cabriolets et vont solliciter les faveurs
du ministère, en protestant qu'ils arrivent de
leur campagne, qu'ils y ont été malades et
qu'ils n'ont pas vu le prince Aristippe depuis
six semaines.
Sir Charles, qui avait déjà perdu quelques
centaines de guinées, voulut encore le même
soir visiter une autre grande maison ; mais il
s'y crut transporté dans un monde tout diffé-
rent. Quoique toute la compagnie fût mise
dans un goût assez moderne, plusieurs dames
avaient l'air de porter encore les vertugadins,
tant leurs discours rappelaient les temps des
croisades; quelques hommes conservaient avec
soin leur épée dans une position horizon-
tale, absolument inconnue à nos militaires. Sir
Charles se trompa constamment en croyant de-
viner l'état des personnes : l'un, par ses discours
pleins de dévotion et d'onction, lui paraissait
un évêque, c'était un grand politique de Bor-
deaux ou de Toulouse; l'autre, profond financier,
( 15 )
discutait sur les rentes, les banques et sur la
vente des domaines : c'était un abbé. Quel
est donc cet homme d'État qui écoute d'un
air affable une espèce de rapport sur l'état de
l'esprit public? Est-ce un ministre? Non, c'est
un entrepreneur des vélocifères, qui depuis
quelques mois s'efforce de saisir les rênes du
gouvernement. Un vieillard vante les grâces de
mademoiselle Gaussin, et un jeune lieutenant-
général à qui on parle des campagnes qu'on
suppose qu'il a faites, se livre à une disserta-
tion sur la bataille de Fontenoy. Des roturiers
déclament contre l'égalité des droits, et de
preux chevaliers pleurent sur les libertés per-
dues des communes. Sir Charles, ayant laissé
échapper quelques mots sur ce grand secret
de la destitution du ministère, qu'il avait ap-
pris au Palais-Royal, devint à l'instant l'idole
de tous ces hommes d'Etat, qui exaltent à l'envi
son esprit, ses connaissances et ses sentimens.
Il aurait bien voulu s'en débarrasser, car de-
puis une demi-heure il ne pensait plus guère
à la politique ; un intérêt plus doux et plus vif
s'était emparé de son coeur ; il avait vu la jeune
Emilie de C**, et deux beaux yeux noirs lui
avaient complétement fait oublier la charte, les
( 14)
pouvoirs et les dangers de la France. Mais les
politiques, qui, dans ses distractions visibles ,
n'apercevaient que les rêveries d'un esprit supé-
rieur, ne lâchèrent pas prise, et persuadés qu'un
pair britannique connaît tous les secrets de la
politique, ils accablèrent sir Charles de ques-
tions embarrassantes auxquelles il répondait
par des monosyllabes mystérieux.
« N'allez-vous pas bientôt abolir les écoles
« lancastériennes ? lui demanda un jeune abbé
« au teint fleuri. C'est à ces maudites écoles
« que vous avez dû l'émeute de Spafields;
« pourquoi aussi apprendre au peuple à lire ?
« il n'a droit qu'à être gouverné.
— « Rétablirez-vous bientôt la traite des nè-
« gres? dit une respectable douairière. Ce n'est
« pas que je regrette mes nègres et mes plan-
" tarions; mais c'était d'un si bon exemple!
« cela servait d'appui aux bonnes doctrines. »
Sir Charles ayant demandé à un jeune homme
d'un air très-grave ce qu'il pensait de la cons-
titution de l'Angleterre, celui-ci lui adressa le
petit discours que voici :
" Votre société politique n'est pas cons-
tituée, pas plus que votre société domestique et
votre société religieuse. Dieu qui, selon M. de
(15)
Bonald, est souverainement intolérant, a vou-
lu qu'il y eût dans chaque société constituée un
homme-pouvoir. Où est votre homme-pouvoir?
Vous n'avez ni pape ni patriarche. Votre Roi
n'a qu'un pouvoir partagé, c'est-à-dire nul,
car le pouvoir est indivisible. Vous ignorez
d'ailleurs que le ministre doit être essentiel-
lement et héréditairement distinct du sujet ;
or, vous admettez dans vos divers ministères
de simples sujets qui peuvent avoir des ta-
lens, mais qui ne sortent pas des familles
sociales. Or, les familles sociales doivent seules
participer au pouvoir ministériel J'ai même
entendu dire que vous donniez une fausse éty-
mologie au motgentilhomme, que vous expli-
quez ce terme par homo gentilis, homme sortant
d'une famille distinguée, tandis que M. de Bo-
nald, en dépit de vos latinistes incrédules, a
démontré que tout bon chrétien et bon roya-
liste doit l'expliquer par homo gentis , homme
de la nation. Or, quand on méconnaît cette
étymologie fondamentale, on renverse toute
la théorie du pouvoir et toute la législation
primitive. »
Cette tirade fut écoutée avec une attention
et un recueillement qu'un étranger eût pu
(16)
prendre pour de l'ennui. On craignait de per-
dre un seul de ces aperçus si fins, de ces dis-
tinctions si savantes; l'admiration retint seule
les signes d'approbation qui à chaque moment
étaient prêts à éclater. Personne n'avait montré
plus de recueillement que sir Charles ; on au-
rait dit qu'il sommeillait un peu ; le savant mé-
taphysicien lui sut infiniment gré de cette
preuve d'une admiration sincère, et le proclama
un des esprits les mieux faits et un des élèves
les plus dociles qu'il eût encore rencontrés.
Cette haute recommandation ne pouvait que
porter au comble l'intérêt que lord Crédulous
inspirait à ces bons ultrà ; ils l'étouffaient de
complimens, et sir Charles, pour répondre à
l'empressement de ses nouveaux admirateurs,
les invita tous à déjeuner pour le lendemain,'
(17)
CHAPITRE III.
COLLOQUE ENTRE MILORD ET SON SECRÉ-
TAIRE.
— « MON cher Freelook , vous-êtes un whig
de la première force ; mais vous m'êtes sincère-
ment attaché, et vous avez long-temps habité
la France : dites-moi, que faut-il penser au fond
de ces royalistes dont je viens de vous peindre
la conversation ?
— « Ce sont les plus honnêtes gens du monde:
braves chevaliers, loyaux sujets , fidèles amis,
hommes pleins de vertus et d'honneur ; c'est
parmi eux seuls que s'est conservé ce ton d'ur-
banité et de galanterie qui avait fait de Paris
le salon de l'Europe.]
— « J'ai remarqué pourtant que la plus jolie
femme de la société, mademoiselle Emilie de
C**, recevait bien peu d'hommages.
— « Cela m'étonne ! Ah, je m'y remets ; j'y
suis. C'est la cousine d'un des ministres.
2
( 18 )
— « Quoi ! cette charmante provençale , dont
les yeux par leur éclat et leur vivacité, effaçaient
les diamans de dix vieilles marquises....
— « Est cousine d'un ministre !
— « Qui dans sa démarche légère et sa taille
élancée, réunit la grâce d'une nymphe à la
majesté d'une déesse...
— « Cousine d'un ministre, vous dis-je.
— « C'est bien dommage ! Parlons d'autre
chose. Les royalistes sont donc à vos yeux des
gens bien respectables? Cela m'étonne de votre
part, vous m'avez si souvent parlé contre leur
Système politique.
— « Entendons-nous; j'estime leurs personnes,
je respecte leurs sentimens, je me moque de
leurs systèmes, et je plains leur conduite. »
— " J'avoue moi-même que je n'ai rien com-
pris aux systèmes d'un jeune professeur de
métaphysique, qui, en me citant toujours l'au-
torité de M, de Bonald, me proposait de re-
constituer l'Angleterre conformément à sa légis-
lation primitive; je n'ai pu saisir le fond de ce
système, et je le lui dirai, si je le revois. »
— « Gardez-vous bien de le dire ; vous pas-
serez pour un jacobin, ou tout au moins pour
un libéral. M. de Bonald est l'oracle de son
( 19)
parti; il est toutefois plus admiré que lu. Sa
théorie du pouvoir est l'Évangile , ou, plus
exactement, la Génèse de l'ultraïsme. Les fidèles
n'en connaissent guère les doctrines que par des
extraits plus ou moins exacts ; moi j'ai remonté
à la source, et je n'en ai pas regret. M. de Bonald
est un de ces esprits énergiques, qui aiment
mieux refaire le monde d'après leur imagination ,
que l'étudier et le comprendre. Les idées simples
enchantent toujours les esprits de cette trempe;
mais toute vérité est compliquée, la nature varie
à l'infini, et il faudrait être Dieu pour réduire
le monde à une seule idée fondamentale, à la
fois simple et juste. Celle de M. de Bonald n'est
fondée que sur un jeu de mots : « la société, nous
« dit-il, était d'abord famille, elle devint ensuite
" État. » Vous devinez sa conclusion. Parce que
le terme de société s'applique indistinctement
à tous les rapports constans et convenus entre
les hommes, il prétend que ces rapports sont
exactement les mêmes dans tous les genres d'as-
sociation, quelles soient fondées sur une dé-
pendance physique réelle, ou sur une soumission
volontaire. C'est comme si on disait : une église
est un bâtiment ; elle renferme un choeur, une
nef, un clocher ; donc il y a dans tous les bâ-
timens quelconques, un clocher, une nef et
un choeur. C'est par un raisonnement de cette
force qu'il démontre qu'il y a nécessairement
dans la société politique un homme pouvoir ,
représentant le du père dans la société domes-
tique , un ministère qui ressemble comme deux
gouttes d'eau à une mère, vu qu'il nous a portés
sous son coeur et qu'il nous a nourris de son lait ;
enfin des sujets, comparables en tout point
aux enfans, attendu qu'on leur donne tour
à tour des bonbons ou de la verge. Confor-
mément à ce système si profond et surtout si
neuf *, une nation n'est, à ses yeux, qu'une
grande famille patriarchale d'Asie, et doit être
gouvernée comme telle. Un monarque absolu ,
une noblesse héréditaire, investie du droit ex-
clusif d'administrer l'Etat, un peuple serf des-
tiné à' l'agriculture, au commerce , aux arts :
voilà tous les élémens de sa société politique.
C'est l'Europe au dixième siècle; sans doute
* Aristote, dans sa Politique, liv. I, avait, il y a
déjà deux mille deux cent cinquante ans, réfuté les so-
phismes de M. de Bonald , sur l'identité logique de la
famille et de la société politique.
il consolide son édifice social par des institutions
ingénieuses, il adoucit le despotisme par deslois
fixes, il humanise l'orgueil aristocratique par
l'influence d'une religion toute-puissante ; en un
mot, s'il fût né à la place de Grégoire VII, avec
son âme élevée et son coeur excellent, il eût été
le Lycurgue de la chrétienté. Né huit siècles
trop tard, il a rarement une idée applicable,
un aperçu juste : comme il voit les faits se roidir
contre son système, il se donne encore le tort
de reconstruire l'histoire moderne et ancienne
au gré de ses théories. Personne n'a plus complè-
tement résolu le problême de rendre un beau
caractère et un grand talent nuisibles aux inté-
rêts de l'humanité. C'est le Jean - Jacques du"
despotisme, et s'il n'était pas un très-honnête
homme, ennemi de toute intrigue, il serait le
Sieyes dela contre-révolution.
— « Mon cher mentor, dites -moi si M. de
Bonald est le seul prophète reconnu canonique
dans l'église des ultrà ?
— « Il est leur Moïse : je vais vous faire con-
naître leur Isaïe, Un jeune chevalier français, ami
de la liberté, se soustrait à la tyrannie révolu-
tionnaire ; il quitte le sol de la patrie, fumant du
sang de ses, illustres parens; il cherche dans les
(22)
déserts, sous la hutte du sauvage, la paix exilée
du monde civilisé et la vertu bannie de nos
riches cités ; mais la misère humaine attriste par-
tout sa vue ; il se réfugie dans les régions célestes
de la poésie et de la religion : sa grande âme,
altérée de l'amour du beau et du vrai, trouve
enfin ce double idéal réuni dans le christia-
nisme ; il en dépeint tous les charmes dans deux
compositions, les plus ingénieuses et les plus,
élevées de notre siècle, Mais d'augustes mal-
heurs, terminés par un événement miraculeux,
font descendre aux choses terrestres ce chantre
assis sur la cîme lumineuse de Sion : il porte
dans le service de ses princes légitimes tout
le feu de son génie et toute l'élévation de ses
sentimens ; il donne à la cause de la royauté
le brillant coloris de la poésie, et, chose plus,
admirable, il y joint les conseils d'une poli-
tique aussi sage que magnanime. La catastrophe
la plus inouie lui procure encore la gloire d'être
le compagnon de son monarque sur la terre de
l'exil. Tant d'honneurs n'avaient pas enivré son
coeur; mais à peine la faveur royale s'éloigne-
t-elle de quelques-uns de ses amis, qu'une ar-
deur chevaleresque s'empare de son imagina-
tion exaltée ; les illusions viennent l'assiéger, et,
dans ce système de fusion qu'il avait lui-même
si éloquemment recommandé, il ne voit plus à
travers un prisme trompeur qu'un honteux
abandon des principes, un assemblage d'oppres-
sion et de partialité ; il se croit appelé à venger
contre le trône même ceux qu'il croit exclusi-
vement les soutiens du trône, et, devenu tri-
bun de la royauté contre le Roi, il ne craint
pas de blesser la main que naguère il adorait.
Plus il s'avance au milieu des dangers et des
périls, plus sa situation romanesque charme
son courage; la disgrâce lui sourit comme une
amante capricieuse et mélancolique, il la pour-
suit, il la serre dans ses bras; plus de retour
à des idées calmes, si la muse ne lui présente
un breuvage salutaire. »
— « Vous n'avez pas besoin de mettre le nom
au bas du portrait : mais expliquez-moi, je vous
en prie, comment un parti, composé des plus
honnêtes gens de la France , sous des. chefs
pleins de génie, peut vous paraître presque ri-
dicule ? "
— « Je ne dis pas, Milord, que le parti soit
ridicule; je dis seulement qu'il est égaré par
des hommes peu prudens, dénaturé par des
prétentions personnelles , et décrédité par la
( 24 )
manifestation de sentimens intempestifs et dan-
gereux. »
— « Je vous avouerai, mon cher Freelook,
que, dans ma qualité de pair, quoique sans
siége au parlement, j'aime dans les royalistes
ce caractère d'une opposition systématique qui
les fait ressembler à la partie aristocratique de
notre opposition, aux amis de lord Grenville,
cm à ceux du marquis Wellesley. Pourquoi ne
voulez-vous pas qu'on puisse aussi en France
être royaliste contre le Roi?
— « Quel Anglais pourrait révoquer en doute
le droit qu'aurait un fidèle membre du parle-
ment de s'opposer aux tentatives d'un roi am-
bitieux , d'un despote , d'un conquérant in-
sensé ? aux attentats contre la constitution ,
qu'un ministère égaré voudrait couvrir du man-
teau, royal ? Mais ce n'est pas sous ces couleurs
spécieuses que l'opposition des ultrà s'est d'a-
bord présentée; elle cherche bien aujourd'hui
à les prendre, car tout parti d'opposition sent
tôt ou tard la nécessité de se rendre populaire ;
mais elle s'est annoncée sous un tout autre
aspect, elle a affiché des théories politiques gé-
nérales, trop favorables à l'aristocratie héré-
ditaire, ou du moins susceptibles d'être inter-
( 25)
prêtées dans ce sens par une nation imbue
d'opinions démocratiques, et d'autant plus om-
brageuse sur ses droits, qu'elle en a une idée
très-vague et qu'elle n'en a pu fixer les limites
par une expérience tranquille. Ces soupçons du-
rent être d'autant plus vifs que la réaction de
1815 avait porté dans la représentation natio-
nale un nombre beaucoup trop grand de nobles,
qu'on pouvait avec raison regarder comme
disposés à faire tourner la révision de la Charte,
imprudemment annoncée, à l'avantage exclusif
de leur caste. Aussi, tant qu'ils ont cru faire
marcher le Roi dans la direction de leurs théo-
ries, le mot seul d'opposition leur était en hor-
reur ; ils démontraient doctement qu'il n'en
fallait pas du tout en France; dès que le Roi,
par l'ordonnance du 5 septembre, a montré qu'il
ne voulait marcher que dans la direction de
l'intérêt national, la guerre a été déclarée, et
l'opposition au Roi est devenue le plus saint
des devoirs. Il est difficile de ne pas voir que
le vain nom de royaliste couvre ici la qualité
réelle d'aristocrate. »
— « Eh bien, ils sont aristocrates. Pourquoi
n'aurait-on pas le droit de l'être ? »
— « Personne ne leur refuse ce droit; mais,
(26)
« comme on aime en France la loyauté et la
" franchise *, » on veut que les partisans de
l'aristocratie se montrent ouvertement pour ce
qu'ils sont, au lieu de se cacher sous le nom
impropre de royalistes ; on veut qu'ils fixent
avec « loyauté et franchise » la nature et l'é-
tendue de leurs prétentions aristocratiques, soit
envers le Roi, soit envers le peuple. Ce pre-
mier pas fait, il est probable qu'ils auraient
très-bien pu concilier leurs prétentions avec les
droits de la nation, et qu'ils auraient pu faire
comprendre aux partisans éclairés de la démo-
cratie , qu'une aristocratie bien organisée est le
boulevard de la liberté commune. »
— « Mais voilà précisément ce qu'ils vous di-
sent! Ils ne cessent de vanter les droits de la
nation, de demander des assemblées munici-
pales et provinciales, une administration dé-
partementale plus populaire , et toute sorte
d'institutions favorables à la démocratie. »
— « Sans doute, c'est ainsi qu'ils parlent, et
ils parlent très - bien, quoi qu'en disent certains
écrivains ministériels peu éclairés ; mais depuis
quand parlent-ils de la sorte ? Il n'y a pas dix-huit
mois, ils parlaient exclusivement de la nécessité
* Paroles de M. de Villèle.
( 27 )
de faire prédominer l'influence des grands pro-
priétaires, les intérêts héréditaires et les corpo-
rations aristocratiques. Ils ne se sont fait un peu
démocrates que depuis qu'ils sont en disgrâce ; et
ils ne recherchent l'approbation du peuple que
depuis qu'ils ont été désapprouvés par le Roi. »
— « D'après cet exposé, je conçois qu'il existe
contre les soi-disant royalistes des soupçons
assez naturels ; mais ne croyez-vous pas ces
soupçons beaucoup trop généraux ? »
—« Assurément, ils le sont. Parmi les orateurs
habituels de ce parti, j'en distingue surtout deux :
M. de Villèle et M. Corbière, qui ont trop d'é-
tendue dans les idées pour qu'ils puissent croire
possible de séparer les intérêts de l'aristocratie
de ceux de la masse de la nation, dans un siècle
où les supériorités morales et civiles s'acquiè-
rent par le talent et le travail. Mais on juge
l'esprit d'un parti d'après ceux de ses membres
qui paraissent parler avec la plus grande fran-
chise. Ainsi, les ultrà sont jugés d'après ceux
d'entre eux qui proposent en termes précis
« l'abolition de la Charte et l'établissement de
« la monarchie absolue *, » ceux qui combinent
* Le marquis Ducrest, dans son Traité de la monar-
chie absolue.
( 28)
ingénieusement une représentation et une admi-
nistration auxquelles, avant deux générations,
la haute noblesse aurait seule une part active *,
ceux enfin qui regardent le gouvernement re-
présentatif en général comme une chose impos-
sible et une contradictio in terminis **. Voilà
des propos bien indiscrets, que le parti tout
entier désavouerait en vain, attendu que ces
propos sont assez en harmonie avec la théo-
rie de M. de Bonald, qui est l'évangile re-
connu ou le livre symbolique de tout bon ultrà.
— « Je conviens que de semblables doctrines
ne peuvent guère espérer une faveur générale ;
mais un parti politique doit surtout être jugé
d'après sa conduite civile et administrative. Or,
mes amis les ultrà jurent tous qu'ils sont les
meilleures gens du monde, qu'ils n'écoutent au-
cune dénonciation, qu'ils abhorrent les persé-
cutions et qu'ils ont partout donné des preuves
de douceur et même de résignation. J'ai vu ce
soir trois] préfets, destitués en 1817, qui m'ont
* L'auteur de l'écrit des Assemblées représentatives.
** M. le comte de Saint-Roman, pair de France, dans
plusieurs Développemens de ses opinions.
donné des détails là-dessus; ils m'assurent que la
calomnie seule a inventé tout ce qu'on a répandu
sur la conduite hautaine, oppressive et vexa-
toire qu'aurait tenue la noblesse possessionée
envers les fermiers et les bourgeois ; ils m'affir-
ment encore qu'on a beaucoup exagéré l'empres.
sement avec lequel certains nobles ont cherché
dans les places et les pensions un dédommage-
ment pour leurs longues souffrances; enfin, ils
m'attestent que l'esprit d'union civile et so-
ciale anime tout ce parti qu'on accuse faussement
d'aspirer à la tyrannie.
— « C'est ici, Milord, où il nous faut beau-
coup d'impartialité, et pour être impartial, il
faut ne voir que la masse de la nation. Ne consul-
tons ni les préfets destitués de 1817, ni les
hommes qui ont perdu leurs places en 1814 ; lais-
sons de côté tout ce qui peut être contesté en dé-
tail, et considérons l'esprit politique général de
ce parti. J'en exclurai même toutes les têtes
exaltées, tous les rêveurs de conspirations, tous
ces lugubres déclamateurs de tribunes, tous ces
Epiménides qui vont décriant la civilisation
et les lumières , rappelant la féodalité, l'inqui-
sition, les dragonnades, et qui s'imaginent re-
placer l'Europe à l'époque des croisades aussi
( 50 )
facilement qu'on fait rétrograder l'aiguille d'une
montre. Ces braves paladins de la barbarie ne
sont pas seulement royalistes contre le Roi, ils
sont en même temps royalistes contre la nation,
contre l'Europe, contre la Providence elle-
même.
« Bornons-nous à examiner les prétentions
de ceux qui ont quelque expérience des affaires
et quelque habitude du monde actuel, qui ont
parlé un langage intelligible et qui ont donné
à leurs idées quelque apparence de raison.
« Ces royalistes mécontens demandent, si
je ne me trompe, trois choses principales :
1° Une tendance plus antirévolutionnaire dans
les lois et les institutions de la France ; 2° Des
punitions plus sévères de toute erreur politique ;
3° Des récompenses plus abondantes pour les
serviteurs d'une fidélité éprouvée, au rang des-
quels ils n'oublient pas de se mettre eux-mêmes;
« Voilà trois demandes qu'on peut faire sans
être ni mauvais citoyen, ni malhonnête homme ;
mais, nous verrons qu'on ne saurait les faire
dans le moment actuel, et de la manière dont
on les a faites dans la Chambre de 1815, sans
être un très-mauvais politique, et sans blesser
les intérêts de la cause qu'on prétendait servir
et défendre. Examinons,
( 51 )
" 1° Les royalistes de l'opposition voudraient
que l'on se rapprochât plus de l'ancien régime
que le Roi ne l'a jugé convenable. D'abord, les
parties de l'ancien régime auxquelles le Roi a
renoncé , sont celles que l'opinion générale
regarde comme abusives, injustes , ou du moins
surannées et inutiles. Eh bien, supposons que
l'opinion générale se trompe, et sans doute elle
n'apprécie pas assez les anciennes institutions ;
supposons que la très-petite minorité ait raison
envers et contre tout le monde. Du moins la pru-
dence aurait dû conseiller au plus faible d'avoir
un peu de patience, d'user d'un peu d'adresse,
de ne pas attaquer de front toute la génération
nouvelle, de ne pas jeter son gant à l'adver-
saire avant d'être en état de se mesurer avec lui,
de ne pas provoquer et irriter l'esprit révolu-
tionnaire, avant d'avoir créé une opinion pu-
blique plus saine et sur l'appui de laquelle on
aurait pu compter. Il fallait surtout acquérir
plus d'influence et plus de considération person-
nelle. Quand Napoléon voulait subjuguer les
Français, il leur fit du moins l'honneur de se
présenter en libérateur, en restaurateur et en
législateur, avant que de se montrer comme
despote militaire et conquérant extravagant.
(52)
Les nobles anticonstitutionnels, peu connus hors
de leurs salons et de leurs châteaux, absorbés
depuis vingt-cinq ans dans l'éclat de la France
nouvelle, s'ils voulaient regagner leurs préroga-
tives politiques abolies par la charte, auraient dû
commencer par conquérir l'opinion de la nation,
à force de grandes actions et de sacrifices pa-
triotiques. La reconnaissance et l'admiration
auraient peut-être aveuglé le tiers-état sur les
prétentions d'une aristocratie environnée de
l'éclat des services rendus à la nation et à la
patrie. Mais sortir de la nullité politique pour
demander brusquement tout à ceux qui croient
ne nous devoir rien, c'est bien pis qu'une in-
justice ; c'est une sottise. »
« Le Roi qui, par sa seule considération per-
sonnelle , a procuré à la France la paix et
l'intégrité du territoire , s'est pourtant bien
gardé de redemander à la nation toute l'éten-
due de son ancien pouvoir, et; par cette mo-
dération, il a montré qu'il est aussi grand
politique que les royalistes de l'opposition le
sont peu. »
« 2°. Les personnes dont nons examinons l'in-
capacité politique, désirent qu'on punisse, par
une sorte de flétrissure civique, tous les an-
(35)
biens excès révolutionnaires , et qu'on réprime
également, par des peines sévères, toute action
par laquelle un individu, ou coupable, où
indiscret, trahirait un sentiment contraire à
l'ordre légitime. Nous voulons bien croire que
ce désir , étranger à tout esprit de vengeance
ou de vanité personnelle, est dicté par le seul
intérêt du trône, Mais qu'il soit juste dans sa
source , il n'en est pas moins imprudent et im-
politique dans son application. Supposez que
le Roi eût été rétabli sur son trône par les
armes victorieuses d'un parti français , au mi-
lieu du désordre révolutionnaire, on conçoit
qu'un monarque moins sage, moins magnanime
que Louis XVIII, aurait pu croire de nom-
breuses vengeances nécessaires à sa gloire. Mais
tout le monde sait que le Roi a été rétabli sans
la coopération active des royalistes, par un
concours d'événemens miraculeux, et par les
voeux unanimes de tous les Français.Royalistes
ou révolutionnaires, tous les sujets du Roi l'ont
également rappelé au trône de ses ancêtres,
tous ont reçu de sa royale main cette Charte
qui est à la fois un pacte de concorde pour
l'avenir et un pacte d'oubli pour le passé. Il
n'y a donc, de Français à Français, ni vainqueur
3
( 34)
ni vaincu ; il n'y a que des frères réconciliés par
le père commun. Réveiller les vengeances en-
dormies, revenir sur le passé , ce serait, dans là
position particulière de la dynastie légitime
restaurée , un acte de perfidie en même temps
qu'un acte de folie. Aussi les généreux enfans
de Henri IV, ont-ils repoussé cette idée avec
un mouvement unanime d'indignation et d'hor-
reur. En dépit de cette volonté auguste , quel-
ques royalistes exagérés ont continué à de-
mander , ou même à exercer des vengeances
personnelles et, par ces vaines menaces, par les
déclamations anticonstitutionnelles qu'ils se per-
mettaient , par les fausses mesures qu'ils propo-
saient , ils ont hâté la fermentation qui rendit le
20 mars possible. Ainsi; les royalistes outrés
devraient eux-mêmes être punis comme fauteurs
et complices du 20 mars, s'il fallait absolument
punir tout le monde. Mais la sage et généreuse
politique du Roi évite avec soin toutes les pu-
nitions superflues, et même toute recherche
désormais inutile. Le Roi s'est dit, avec l'orateur
romain : « La multitude fut entraînée à la guerre
civile plutôt par ignorance et par fausse terreur
que par aucune passion haineuse. * Ce système,
*A plerisque ignoratione potius et falso atque inani metu-
(35)
propre à tranquilliser même les consciences les
plus coupables, doit à la longue faire mourir
obscurément toutes les factions contraires à la
légitimité, si le ministère sait conserver et l'au-
torité nécessaire et la fermeté convenable; Le sys-
tème opposé de nos Dracons modernes réunirait
au contraire, contre le trône légitime, une masse
de préventions et de craintes qui ferait de la
restauration une longue et douloureuse tour-
mente, un rêve pénible et agité qui pourrait
encore finir par un réveil affreux. Et dans quel
moment a-t-on proposé ce système de terreur
royaliste? Le royaume n'est-il pas assez épuisé?
N'est-il pas assez couvert de plaies ? C'est sur
ce corps affaibli que l'on aurait voulu essayer
les remèdes les plus violens. Ah! le Roi s'est
montré bien plus habile en adoptant le doux
régime d'une médecine expectante. Déjà les
effets de ce régime sont visibles; déjà la plu-
part des esprits malades sont en pleine conva-
lescence ; il ne reste à guérir que ces docteurs
atrabilaires, mécontens de n'avoir pu vendre
leur orviétan.
quam cupiditate aut crudelitate bellum civile susteptum.
Cic. pro Marc.

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