Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Les pensées errantes ; avec quelques lettres d'un Indien : par madame de ***

De
337 pages
A Londres ; et se trouve à Paris, chez Hardy, libraire, rue S. Jacques, au-dessus de celle de la Parcheminerie, à la Colonne d'or. MDCCLVIII. 1758. [2]-334-[1] p. ; in-12.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

LES
PENSÉES
ERRANTES.
LES
PENSÉES ERRANTES;
AVEC
QUELQUES LETTRES
D'UN INDIEN:
Par Madame de * * * .fJrlf(1'l,v,"ll<-
Non semper ea funt qui, -videntur. - - - -
Phadr. Prol. Libr. IF.
A LONDR ES-gg^,^
nw..
Et si trouve, à Paris,
Chez H ARDY, Libraire, rue S. Jacques,
au-deilus de celle de la Parcheminerie ,
à la Colonne d'or.
Ui-JL 1 4
M D C C L V 1 1 I.
A
L E S
PENSÉES ERRANTES.
PREFACE
«
t : f
qui contient tout.
Il ne m'est pas plus défendu
qu'aux autres Auteurs o de faire
un peu l'apologie de mon Ou-
vrage ; j'y mettrai feulement cet-
te différence, c'est que je n'em-
prunterai le nom de perionne
pour en dire du bien : quand j'au-
rai exposé moi-même mes inten- *
tions , & le mérite de mon Li-
Les Pensées Errantes.
t
vte , on en croira tout ce qu'on
voudra ; ce que j'en dis, c'est seu-
lement pour tracer une route à
ceux qui ne pensent que d'après
les autres : il est aussi raifonna-
hie que je les mette à portée de
me juger favorablement, que de
les laifler écouter des Cenfeiirs ,
dont ils ne prendront, 411e trop
l'esprit par la fuite. C'est donc
feulement pour donner une peti-
te prévention en ma faveur, que
je vaist parler. La sincérité avec
laquelle je fais cec aveu , doit
faire présumer que je n'en aurai
pas moins dans tout le reste, &
l'on ne se trompera pas, Je fuis
donc comme tous les humains ,
je desire que l'on ait bonne opi-
nion de moi : mais comme je (çais.
Les Pensées Errantes, i
A ij
que l'on ne peut pas réunir tous
les suffrages, je m'attends à es-
suyer des critiques justes & inju-
stes, & je promets de ne m'ety
point ossenser, c'est tout ce que je
puis faire pour le service du Pu-
blic. Au reste, s'il pense que j'é-
cris pour sa satisfaction , il se
trompe ; je ne veux point man-
dier son suffrage , il me le don-
nera s'il veut , c'est pour mon
plaisir que je travaille ; je ne me
crois point capable de pouvoit
contribuer à celui des autresJ,;cët-
te idëé me gêneroit, & mé réiii
droit encore plus ennuyeuse : ain-
si donc, avéc un certain desir de
plaire, je ne veux pas faire de
grands efforts pour y parvenir;
je fais tout justement comme ces
4, Les Pensées Errantes.
• « «
gens qui ont beaucoup d humeur,
ils voudroient qu'on les aimât,
8 ne veulent poii^- fO; corriger ;
c'est qu'ils se crayent fort aima-
bles )f tels qu'ils font : & quand
ils ne plaifen,t pas, ils en accu-
sent le mauvais goût des autres.
En effet , cela est bien plus com-
mode que de se réprimer soi-mê-
me, avec exactitude &ç sévérité ;
ç'est ppurquoi je, veux suivre aussi
le pçnchant de ma plume, ou de
Hion g4pie, Je croirai toujours quq
ce qu'ils aurqnf.prpduit, sera très,
bien , pourvu qu'il me plaise
bipn pourvu , qi)'(ilme, plaise ,
"&• je .st'tdroefWÙ.tdajp, la, claflç
des gens d'esprit , que, ceux qui
feront de mon avis ; pour .les -,an*
tres ,, ils peuvenç être per^^
~9~ lW~
Les Pensées Errantes. ;
A iij
des sots : il est dé mon intérêt db
me les présenter fous cette for-
me j & je ne vois pas pourquoi je
me déciderois par un autre motif
flue mon intérêr; il me semble
que ,c'est assez la mode. Je suis
bien .àise encore de dire-une chc*-
se , c'est que mes am i s ne m'ont
se qu~ r;l'les .amis 'J1e m'ont
point forcée a faire imprimer mon
Livre, ils ont tous trop de difcer-
nemenr, pour ni fçnrir y q]u$
^uroit mieux valu nç lje' pas ctojfc.
^rr;su public. 11 jpjeuf .f\mufer
quelques heures , ma i s il peut
e matSi il peut
également ennuyer ; cela dépend
r ( P^n%.: aipfi. rien
4 est P14s clair, que l'envie de le
produire ne rçiaîétç, inspirée par
personne eHe est assurément 4ç
mon crû ; je n'ai point demandé
f Les Pensées Errantes.
d'avis , parce que ç'est ma façon
de n'en point deipander, à moins
que je ne veuille les suivre ; Be
quand j'ai envie de faire à ma te-
ie, je ne confplte rien. J'en ai U
moitié moins de censeurs, rat p
n'fti blessé l'amour-propre de per-
sonne , ainsi on n'est point inté-
leiTé à me blâmer.
Si j'avois des portraits à faire,
je les plaçerais dans ma Préface ,
afin que l'on pût se dispenser dé
les lire ; car j'entends tous les
jours que t'oh Ce plaint d*"en trou-
ver trop par-tout, sans que tou-
tes dès Copies' corrigeât' jamais
ta seul de leurs Originaux. En es-
Ifet, depuis que la Bruyère a don-
né se ton , il a fait une irffitVité dé
mauvais Copistes ; mais je ne
Les Ptnfces Errantes. 7
A iv
veux pas être du nombre. Je ne
préviendrai donc point l'esprit de
mes Lecteurs , sur le caraftère
d'aucunes des personnes qui ont
un rôle à faire dans cette impor.
tonte Histoire , ils en jugeront
eux-mêmes par le récit des faits j
aufli-bien , la bonne manière,
c'est de juger des gens par ce
qu'ils font.
Comme il y aura plusieurs épi-
sodes dans mon Livre, & que ce-
la interrompt la narration très dé-
sagréablement) je vais les inférer
ici j c'est une façon nouvelle dont
on ne s'est pas encore avisé; peut-
être qu'elle réussira, car la nou-
veauté a toujours une grace par-
ticulière qui prévient, & une for-
te de mérite qui séduit.
t Les Pensles Errantes.
; J'avertis encore que je retran-
cherai toutes les Lettres, les bil-
lets doux, 8c les jolis vers 9 qui
pourroient s'enc haflfer naturelle-
ment dans mon récit, parce que
mes Leaeurs y suppléeront faci-
lement ; Je talent de rimer, Se
celui de bien écrire , font deve-
nus si communs, que ce n'est pas
la peine de fatiguer les yeux par
une lecture inutile ; mais en ré*
compense, je ne m'épargnerai pas
les réflexions, & les petites Dis-
sertations qui me paroîtront con-
venir à mon sujet. Je n'ignore
pourtahr pas que cette manière
de digression , est encore plus fa-
tiguante que les épisodes, aussi j'y
apporterai la même précaution j
c'est-à-dire, que je vais placer
Les Pensées Errantes. 9
tout cela dans cette Préface, avec
des Lettres alphabétiques qui ser-
viront de renvoi, & que l'on trou-
vera également dans le cours de
l'Histoire, pour y ramener ceux
qui voudront sçavoir à propos de
quoi elles font faites. Je fuis per-
suadée que peu de gens en font
curieux, la plupart de mes Lec-
teurs , font sûrement aussi capa-
bles de réfléchir , que de compo-
fer des Lettres & des Vers ; aussi
je les prie de se souvenir, que
c'est pour me faire plaisir que j'é-
cris, c'est pourquoi je ne fçaurois
me résoudre à supprimer tout-à-
fait, des raisonnemens qui m'ont
plu : c'est beaucoup , que de les
reléguer dans une Préface , & le
Public doit être content de mes
égards.
io Les Penfïts Errantes.
Quand il s'agira d'cclaircir des
faits , j'ajouterai quelques mots
du récit au-deilous de la Lettre al-
phabétique ; mais quand il n'y
aura qu'une reflexion , la Lettre
alphabétique fera feule.
(A) *
Je rifolus bien de ne rien affec-
ter , pour dt bonnes raisons que jz
mit disois à moi - même, Les
voici.
Nos discours nous font paroî-
tre ce que nous voulons qu'on
nous croie, mais nos avions nous
montrent tels que nous sommes.
Si nos paroles en imposent sur
cela , notre conduite éclaire bien-
t&t tous les yeux ; aufli les fem-
mes prudes , qui veulent avoir
tout à la fois les plaisirs de la vo-
Les Pensées Errantes. 11
luptc, & la gloire de la vertu, se
bercent d'une chimère ; personne
n'en est la dupe ; il faut opter &
agir de bonne foi en conséquen-
ce , comme dit un bel esprit du
siécle dernier : » Ne vous donnez
« pas tant de peine pour vous
» masquer ; si vous voulez que
M l'on respecte en vous la vertu ,
» pratiquez-la , & l'aimez sincé.
M rement; mais si elle vous dé-
» plaît , n'ajoutez pas an moins
» l'hypocrisie i tous vos autres vi.
» ces. « Il ne faut pourtant
pas prendre cette pensée dans
toute son étendue , car il s'enfui-
vroit de-là, qu'il faudroit que les
gens vicieux sissent en quelque
forte, trophée de leurs désordres,
& ce n'est pas ainsi qu'il faitot l'eir
11 Les Penfles Errantes.,
tendre ; il est toujours bon de ca-!
cher sa mauvaise conduite quand:
on le peut, mais il ne faut pas af-
secter-l'extrémité contraire ; c'est
un ridicule qu'un extérieur aufté-,
re , quand nos atfions le démet-
tent. Que de gens ont intérêt à
démêler notre va l eur intrinséque
les envieux, nos ennemis, nos
amis mêmes, tous les yeux font
ouverts sur nous, dès que nous af-
,., (
feftofls quelque chose ; , ; pour
quatre que nous éblouissons , il y
en a mille qui ne prennent pas le
change : ainsi il faut donc méri-
ter réellement de l'estime & du
respect, quand on, veut se les at-
tirer. • ': Í. -
i
," (B) -
Il soutenoit comme le Président
Les Pensées Errantes. i ;
de M. que c'est l'air qu'on res-
pire, qui décide du génie des Peu-
ples. & moi je dis que ce n'est
point le climat qui influe sur le
génie des Nations , ce font les
temps & les circonstances qui en
décident. Quelle différence des
Romains à eux-mêmes? Sous Ser-
yius Tullius, ils étoient paisibles
& fidelles Sujets; fous les Tar-
quins, ils changèrent tout-a-coup ;
l'esprit Républiquain se glissa dans
toutes les têtes, ôç quiconque pen-
soit autrement que !a multitude,
éçqit digne de mort ; ce fut pour-
tant un événement particulier qui
causa cette révolution gé.nérale,
Enfin cette chimère ( si tant ett
que c'en foit une) a été la source
de lpur grandeur.. t." y
14 Les Pensées Errantes.
J'aime ces premiers temps de
la République , tout y respire la
vertu , on oublie l'origine de ces
gens- l à , qui ont été d'a b or d une
troupe de bandirs ; il semble qu'ils
soient tous devenus Philosophes
ou Héros : il y a des momens en4
côre ou ils font pitié ; Brennus
leur abbat le courage , mais Ca-
mille le leur reléve. Dans certain
nés occasions , les Romains font
cent piques au-dessus de l'huma-
nité : on a peine à comprendre
que tout un Peuple s'accorde à
vouloir le bien par excellence, &
à estimer la vertu ce qu'elle vaut 9
sans s'écarter ni à droite ni à gau-
che; on prenoit un Dictateur à
la charue : n'est-il pas admirable
qu'un homme si simple fut capa-
Les Pensées Errantes. i v
blc de donner des loix, & de
commander des Armées ? & , ce
qui est encore plus merveilleux,
c'est qu'il n'étoit point ébloui par
l'éclat de ses triomphes, & le de-
sir d'acquérir de la gloire ceflbit
en lui, dès que la Patrie n'avoir
plus besoin de son bras. Dans ce
temps-là, on ne connoitroit point!
les brigues à Rome, on se con-
tentoit du ne- ïlTaire, & le super-
flu n'étoit pas devenu une nece f-
fité ; aussi les premiercs places
étoient données au vrai mérite ,
parce que l'opulence n'en étoit.
point un : enfin cet âge d'or s'é-
clipsa., & la destruction de Car-
thage fut l'époque de cette per-
te v le luxe s'introduific à Rome
avec tous les autres vices quil'ac-
16 Les Pensées Errantes.
compagnent d'ordinaire. Les Ri-
ches donnoient des Fêtes au Peu-
ple pour le flatter & pour en ob-
tenir des Charges ; cette coutu-
me fut portée à un excès prodi-
gieux. Le Peuple en sentit mieux
sa force & son pouvoir : de - U ,
les guerres civiles, fomentées par
les ambitieux. Que de crimes !
que de fang répandu! Cette Na-
tion Maîtresse de toutes les au-
tres, ne sçavoit plus se gouverner
elle-même ; il lui falloit donc un
Maître ? mais elle trouvoit ce re-
mède pis que tous ces maux ; 8c
cette aversion étoit si forte , qu'il
n'y avoit pas d'apparence de la
vaincre : cependant elle fut affil-
jettie long-temps avant que de le
ctoïïé. On obéifloit à Marius.
Silla,
Les Penlies Erriinieilé 17
--, -. - B
Silla, Pompée, qui, fous lé nom
de bons Serviteurs de la. Républiv
que, avoient enchaîné leur MaÎJ
trefle y ileft vrai que ce n'éroid
pas sans révoltes & sans contra-
dictions : mais César paroît , il
subjugue tout ; voila les Romains
à ses pieds : quelques-uns cepen-
dant , réveillés parle souvenir de
r^pc^flne liberté , voulurent la,
recouvrer, & replongèrent tout
dans les horreurs du désordre ;
c'étoit une dernièçe convulsion du
génie Républiquain , tous les, ef*;
forts qui suivirent t furent foibles
ou mal conqertés. £ iifin Augu«i,
fte, ce fameux Auguste, qui par-,
1 i n d~
vint à la vertu par le chemin du
vjçe ? trouva le secret d'assujettir.
cps/ft^ùqûe&. j & après avoir
iS Les Penfies Errantes.
rempli l'Univers des effets de sa
vengeance, & de son amhition, il
régna sur les cœurs & fut les VÊH
lontés. Sous son Empirer on voie
ces fiers Rdmains devenus d'au^i
très hommes. Ils Hâtent', ils
obéissent , ils flécliiflènt les ^è-
noux devait celui dont ils font
toute la puissance î maiscèWitoit
rien encore auprès de ce qilf 1 deJ.
voit suivre. Quels vils efclave*
fous Tibère, Galigula , Néron ,
&c!'i'ooèooo Je passe sur tout lé .re.
fte pour lès venir confidérerdan»
Mât où ils font aujourd'hui. SortV-
Cé1 déi hommes ? ( Je n'entende
parler que dé ce tjui s'appelle lè
Peuple] fansfûi, sans courage ,
Peuolé) 'fans-fôî f-ans courage«.
sans moeurs; il n'y a pas jtf hioiri-
drd veftjgé dé* l*aâ<!htàû¥: Vérto^
Les PenJécs Errantes. 19
Bij
Rien n'est plus commun parmi
eux, que le poison & les assasli-
nats : on les craint parce que ce
font des traîtres ; mais quand ils
font hors de leurs tentes, on a
presque honte de se battre contre
eux ; ils fo, 1 aufli lâches contre
leurs ennemis, que perfides en-
vers leurs femmes & leurs Ci-
toyens. Quelle différence ! je le di*
rai encore , des Romains à eux-
mêmes ; cependant la tempéra-
ture du climat n'a point changé,
ainsi ce n'est pas à lui qu'il faut
s'en prendre.
, On trouve de pareils exemples
chez toutes les Nations. Il est vrai
qu'ils font moins frappas, parce
que tes Peuples en font itiomi
célébrés. Chez-nous-autres, Gatli
10 Les Pensèes Errantes.
lois, il y a eu plus de force dans
le temps de la barbarie ; je vois
que les Peuples en se polissant
s'assoiblissent : enfn tout décline
ou s'accroît. C'est la feule régie
générale & permanente.
CC)
De beaux préceptes que jicou-
tois sans dire ma pensée. .Voi-
ci ce que c'étoit.
Il ne faut pas s'affliger des
maux qui font sans remcde ; il
faut se tranquilliser sur tous les
événemens de la vie; ilfaut se poC-
féder parfaitement, & ne point
laisser transpirer ce que l'on pen-
se, que felon qu'il est nécessaire
de Je faire connoîrre ; il faut fuir
40, passions , ce sont nos plus
SSVtfa erniemif# * ^! .!. v,j<1 .»
Les Penjees Errantes. 11
Toutes ces phrases, disois-je
en moi -même, font fort belles
dans la spéculation , & fort diffi-
ciles dans la pratique. Je réponds
à la prerfiière , que je ne m affli-
ge véritablement que des maux
qui font sans remède , par cette
même raison que je n'y puis re-
médier, & que parconféquent ma
douleur est juste , puisque je n'y
fçaurois espérer d'adoucissement.
Il n'en est pas de même des cho-
ses que l'on peut corriger ou chan-
ger , la. prudence m'ordonne de
songer à ce qui peut y contribuer,
& dès-là je suspends mon cha-
grin : mais dans l'autre cas, on
ne voit que des abîmes ouverts.
Je conviens bien qu'il est inutile
fie. s'affliger, mais il n'y a gueres
il - Les Pensées Errantes.
de citconstances dans la vie où
cela puisse servir à quelque cho-
se ; ainsi c'est un argument géné-
ral qui ne conclut rien, non plus
que de dire qu'il faut se rranquil-
lifer sur tout : celui-là dépend du
tempérament ) & il ne dépend
pas de nous de naître vif ou fleg-
matique. Quand à cette maniere
de ne point laisser transpirer ce
que l'on pense, cela peut être fort
utile, mais il en est de cette qua-
lité comme de l'or ôc de l'argent;
l'isage qu'on en fait y donne un
prix ou l'avilit, Il est sûr que
quan d on sçair se posséder parfai-
Mment, on a bien de davantage
sur les autres ; c'est prudence que
de le faire quand on le peut. La
politique peut être une vertu ;
Les Pensées Errantes. ij
mais si elle devient difiimulation,
elle n'est pas loin de la fausseté ,
& pàrconféquent c'est un vice; lé
milieu n'est pas aisé à prendre.
Pour ce qui est de fuir les par-
sions , heureux qri le peut, cela
est bien aisé à dire.
(D) ,I! t
On ne peut nier que l'amour
ne foit la passion la plus séduisan-
te de toutes ; mais les hommes
& les femmes la déshonorent
comme de concert. J'ai peu vu
le monde, mais le peu que j'en
ai vu me donne plus d'envie de
le fuir que de le chercher. D'ail-
teúrs) j'en ai entendu parler à des
gens sensés & qui méritent d'ètrq
..,', l '.," ¡ l' :: ¡ ,;
crus. ,
= En général dbnc, les femmes
14 les Pensées Errantes.
veulent plaire aux hommes , &
ceux - ci les méprisent ; les fem-
mes font vaines, elles exigent des
hommages, on leur en rend ; &
comme elles n'ont pas moins de
soiblesse que de vanité , elles se
laissent prendre à cette glu, &
elles se trouvent subjuguées ne
croyant qu'enchaîner leurs amans.
Les hommes vont à leur but j
ils jouent l'esclavage & la docili-
té, jusqu'au moment qu'ils font
farisfaits & ennuyés ; alors ils
laissent éclater le mépris ou l'in-
différence , & presque toutes les
liaisons finiflent par-là. Voilà-en
peu de *. mors la description que
l'on m'a faite des attachemens
d'aujourd'hui, je ne veux point
la perdre de vue ; si l'on pouvoit
en
Les Pensées Errantes. 15
c
en toute chose profiter de l'expé-
rience d'autrui, on feroit heureux
à bien moins de frais.
(E)
i Un-jour que nous avions gran-
de compagnie je m'amusai à écou.
ur les Discours de quelques habits
noirs, qui se promenoient par la
Chambre
Il faut remarquer d'abord, que
je n'avois encore aucune connois-
sance de la nouvelle Physique, &
pas plus des anciennes opinions
des Philosophes ; ainsi on peut
bien s'imaginer quelle fut ma sur-
prise d'entendre ce propos, qui fut
le premier auquel je fis attention.
Comment ! s'écrioit un R. B. vous
donnez pour preuve de ce que
vous m'avancez l'éxistence des
16 Les Pensées Errantes.
Corps ? Eh ! mais , c'est poser
pour principe ce qui est en quef-
ftion. Il faut donc me prouver
d'abord qu'il y a des Corps ; non-
seulement le prouver , mais le
démontrer : cela n'est pas si diffi-
cile , reprenoit le Curé de Villa-
ge , à qui ce discours s'adressoit ;
la preuve se trouvera dans vos
yeux & dans les miens : vous ne
pouvez nier qu'il n'y en ait plus
de douze dans cette chambre ?
Or s'il y en a ici, donc ils exis-
tent, Quand à la démonstration ,
je n'aurois pas besoin de vous
donner trois coups de poings de
ma force , pour vous faire apper-
cevoir que vous avez un Corps
matériel & tout des plus sensi-
bles. Il ne s'agit pas de cela, dit
Les Pensées Errantes. 27
- Cij
le R. B. il faut raisonner, une fois !
Je vais vous prouver d'abord qu'il
n'est pas nécessaire que nos Corps
soient réellement ce qu'ils parois-
sent, il suffit qu'ils paroissent tels
qu'ils font ; n'est-il pas vrai que si
l'apparence produit le même ef-
fet que la réalité, il n'en faut pas
davantage ? Oui, si c'est le vou-
loir de Dieu que cela foit ainsi ;
cela est : oui, & pour lors, l'exi-
sience des Corps est inutile : je
l'avoue. Vous conviendrez égale-
ment que Dieu, qui est un Etre
infiniment parfait, n'a rien fait
d'inutile : cela est Jûr. L'éxistence
des Corps pouvant être inutile ,
Dieu ne l'a sûrement pas faite.
donc les Corps n'éxistent pas en
effet, puifqu'il suffit qu'ils éxif.
18 Les Pensées Errantes.
tent dans l'opinion de Dieu ! Le
pauvre Prêtre étoit fort embarras-
sé pour répondre à cela ; cepen-
dant il reprit un peu courage , &c
ne s'écartant point du personnel ,
il dit à l'autre : Je n'entcnds rien
a toutes vos subtilités; mais je
sçais bien toujours que quand je
fuis malade, je le sens. Or , si
mon Corps étoit une illusion, ma
goutte en feroit une aussi, & ne
m'incommoderoir pas si fort. Je
fuis de l'avis de M. le Curé, dis.
je à mon tour, je trouve qu'il est
bien plus naturel d'en croire les
apparences , & de les prendre
tout bonnement pour ce qu'elles
font, que d'aller diicaner par un
raifbnnement creux, notre expé-
rience de tous les jours. Le R. B,
Les Pensées Errantes. 29
Ciij
fut étonné de voir que je m'en me-
lois aufli y & qu'appellez-vous vo-
tre expérience , Madame , me
dit-il ? Si vous en êtes redevable à
vos sens, rien n'est plus facile à
détruire : songez que vous ne
pouvez vous en rapporter à au-
cuns d'eux pour la vérité des cho-
ses que vous croyez connoître ; ce
que vous voyez bleu est peut-être
rouge pour moi, & vert pour un
autre , quoique nous soyons tous
convenus de l'appeller bleu. Le
goût vous dénote encore mieux
cela, ce qui est doux pour l'un,
paroît amer à l'autre ; ce l a prou-
ve très - bien que les choses ne
font rien en elles-mêmes, mais
feulement relativement à nous ;
ou 9 pour mieux dire , comme les
30 Les Pensées Errantes.
sensations naissent à l'occasion de
l'impression des objets extérieurs y
les impressions font différentes ,
fuivanr la disposition des organes
qui en font frappés; tellement
que l'on ne peut pas affirmer qu'u-
ne telle chose est douce ou élnlé-
re ; ni cette autre, bleue, ou ver-
te ; & celle-là , dure , ou molle ;
mais feulement qu'elle est telle
par ra ppoit à foi : ainsi on peut
assurer qu'il n'y a point de cou.
leurs, vu que cela est inutile , ÔC
qu'il suffit qu'il nous en paroisse..;
Oh pour cela , Monsieur, inter-
rompis-je , vous m' impatientez !
si nous vous laillons faire, vous
allez tout détruire, & l'Uni vers
ne fera composé que de chimé-
res. Si nons n'existions que dans
Les Pensées Errantes. 3 1
Civ
l'opinion de Dieu , pensez - vous
que nous pussions jamais erre
coupables d'aucun péché ? Quel
droit auroit- il donc de nous pu-
nir ! ah ! je vois bien ou vous ten-
dez, reprit le R. B. mais ne
croyez pas que je nie l'éxistence
réelle des Corps, je veux seule-
ment dire qu'il ne faut pas moins
que les lumiéres de la foi pour
nous en convaincre , & que ne
pouvant avoir sans cela aucune
certitude sur cet article , il est
tout aussi impossible de rien fia.
tuer pour les autres : il n'y a qu'u-
ne chose dont nous femmes très-
sûrs, c'est que nos sens font trom-
peurs , & qu'ainsi nous ne pou-
vons pas plus nous en rapporter à
eux qu'à tous les argumens, puif-
31 les Pensées Errantes.
que l'évidence même ne prouve
rien. Un moment, lui dis-je , si
l'évidence même ne prouve rien,
vous ne devez donc pas être sûr
que vos sens soient trompeurs ou
non; mais quoique vous en di-
fiez , je crois qu'il y a des choses
.à l'évidence desquelles vous ne
pouvez pas vous refuser : il faut
d'abord convenir des termes , tk
les définir. Ne trouvez-vous pas
que l'incertitude & le doute ne
sont : pas la même chose ? Pour
moi , il me semble que l'incerti-
tude est le passage rapide d'une
pensée à une autre ; & que le dou-
te est le c hoc de plusieurs pensées
contraires. Il approuva cette dé-
finition. Vous conviendrez donc
aufli que pour douter & être in-
Lis Penfies Errantes. 3 j
certain , il est évident qu'il faut
penser ? Il en convint : & si vous
A c 'd 'd 0
etes forcé de m'accor d er ce point,
vous ne pourrez plus nier que l'é.
vidence prouve quelque chose : là-
deflus il se jetta dans de grands rai-
sonnemens, qu'apparemment je
n'entendis guéres, puisque je ne
m'en souviens plus ; mais ils me
laiflerenr toujours une certaine
crainte de ne voir que des fan-
tomes qui m'a duré long-temps.
Je dirai dans son lieu ce qui m'a
rassurée.
(F)
Pour l'ordinaire on se console
plus par soiblesse que par aucune
autre raison ; c'est qu'on n'a pas la
force de porter éternellement sa
douleur; on se laffe de s'affliger ;
34 Les Pensees Errantes.
on s'ennuie d'être ma lheuuux :
d'ailleurs > le temps qui change
tout, varie les goûts & les cir-
confiances; on n'envisage plus les
choses de la même façon ; on y
trouve des adoucissemens que l'on
n'avoit pas apperçu d'abord ; ou
il survient des événemens qui pa-
roissent nous dédommager, & l'on
saisit tout ce qu'on peut pour se
tirer d'un état cruel & fatiguant*
C'est sagesse & prudence que de
le faire quand on le peut ; & cer-
tainement c'est un grand bonheur
que de le pouvoir : mais que l'on
ne vienne pas me dire, j'ai pris
le parti de me consoler parce qu'il
n'y auroit pas de remède ; c'est une
raison qui n'a jamais pu ni dû
frapper personne. Quoi ! je ne
Les Penfles Errantes. 3 5
m'affligerai plus d'un mal parce
qu'il ne guérira point : un mal-
heur ne me paroîtra plus un mal-
heur , parce qu'il doit durer -ou.
jour. Je ne connois rien de plus
extravagant que cette façon de
raisonner, ( si tant est que ce foie
raisonner ) ; mais parlons vrai, &
fondons le fond du cœur. Quand
on dit, je me fuis consolé parce
qu'il n'y avoit pas de remède ;
c'est que l'on n'ose avouer les
motifs de consolation que l'on a
eus, parce qu'ils font contre nous*
Par exemple, les gens flegmati-
ques & indolens , qui ne s'atta-
chent à rien qu'autant que cela ne
nuit point à leur repos , qui fe-
roient périr mille fois ce qu'ils
paroissent aimer le mieux, plutôt
• Les Pensées errantes.
que d'y sacrifier un moment de
leur bien-être : ces gens-là , dis-
je, n'oferoient avouer de- pareils
sentimens ; on leur voit prendre
facilement leur parti sur tout ; ils
en font honneur à leur Philoso-
phie & à leur courage ; ils débi-
tent d'un air précieux qu'il faut
être maître de foi, & céder aux
circonstances : mais que leur en
coute-r-il, puifqu'ils ont si peu de
sentiment ? aussi ce n'est pas eux
que j'approuve ni que j'admire.
Leurs vertus , quand ils en ont,
font l'ouvrage du tempérament ;
c'est à la Nature feule qu'ils font
redevables de leur espéce de mé-
rite, & s'ils ne font fort estima-
bles, du moins font-ils heureux:
mais il est certain que quelqu'un
Les P enfles Errantes. 3 7
doué d'un bon cœur , qui fait une
perte irréparable , est fort dans le
cas de ne s'en jamais consoler ,
par cette même raison , que cela
ne se peut réparer; alors il n'y a
que deux partis à prendre, le plus
commode est de Ce livrer à son
chagrin , de s'enfermer & de ne
plus voir personne : le plus salu-
taire , & sûrement le plus raifon-
nable, c'est de voirun peufesamis,
pour s'étourdir sur les douleurs les
plus légitimes : mais en ce cas Il
il faut se contraindre, pour ne pas
être injuste & ne pas nuire à la So-
ciété , en lui faisant porter conti-
nuellement des peines dont elle
n'est pas la cause.
J'avoue que la contrainte n'est
pas un soulagement ; mais on s'y
38 Les Pensées Errantes
accoutume comme a mille autres
cliofes défagiéables ; & certaine-
ment c'est être vertueux, que de-
tre capable de tels efforrs. La dou-
leur est une passion comme les au.
tres , & n'est: pas la plus aisée à
surmonter.
(G)
On me fit Vanalyfe des Lettres
Siamoises, & je levai les épaules.
En effet, c'est toujours le même
refrain, c'est-à-dire , la critique
des mœurs du siécle & de la Na-
tion. Ne devroit-on pas être las
de reprendre des choses que l'on
ne corrigera point? Cet Auteur
fronde violemment le luxe des
femmes, & leur coquetterie.
C'est bien fait, Messieurs, pour-
quoi leur faites - vous un mérite
Les Pensées Errantes. 39
d'être belles ? Si vous étiez assez
fages pour ne vous attacher qu'au
mérite & A la vertu, cela retran-
cheroit bien de la superfluité :
mais , dira quelqu'un , pourquoi
veulent - elles plaire aux hom-
mes ? je lui répondrai, & pour-
quoi les éléve-t-on dans ce goût-
là ? Pourquoi les hommes eux-
mcmes leur en font-ils une forte
de gloire ? Je l'ai déja dit, & je
le répéte, la mauvaise éducation
fait le fond de l'extravagance des
femmes ; & l'adulation des hom-
mes l'achéve : ils nous flattent &
nous déprisent ; cest le comble de
la sausseté.
(H)
Quand on joue au Piquet, on
écarte de son mieux; mais on
4<5 Les Pensées Errantes.
ignore la rentrée, & c'est ce qui
décide si l'on a bien ou mal fait.
Quelquefois on s'attache à une
carte sans en sçavoir la raison ,
on la garde par fantaisie , & cel-
les qui viennent après, lui don-
nent un prix ou la rendent inuci-
le , ou même nuisible : la Fortune
arrange tout bien pour ceux qui
font heureux ; & tout à rebours
pour ceux qui ne le font pas : je
ne sçache rien qui représente
mieux le cours de la vie. On
prend son parti bien ou mal ;
c'est ce que l'on ne sçait pas dans
le temps qu'on se décide, quoi-
que l'on pense toujours bien fai-
re : il n'y a que la réussite qui
nous apprenne ce qui en est ; &
quoique la prudence foit en elle-
A
lneme
Les Pensées Errantes. 41
D
même une chose très-estimable )
je gngerois bien pourtant qu'elle
est le plus souvent inutile. Ne
voit-on pas échouer les mesures
les mieux prises, tandis que tous
les jours des fautes heureuses con-
duisent des extravagants au com-
ble de la félicité ? J'ai bien mif
dans ma tete que nous ne pou.
vons fuir notre destinée, qu'elle
en: marquée dans le Ciel ; qu'in-
dependament de nos goûts &
de notre volonté, il faut que nous
en remplissions toutes les circon-
fiances, & que le vice ou la ver-
tu ne font ni des écueils, ni des
moyens de réussir.
(U
On dit ordinairement qu'il n)1
a que la vérité qui offinfl.
41 Les Penfles Errantes.
Cela n'est pas vrai pour tout le
monde : en mon particulier, je
jardonnerois plutôt la médisance
que la calomnie ; on peut ne pas
donner occasion à la première ;
mais il est impossible d'éviter la
seconde, quand il plaît à nos en-
nemis de nous attaquer par - là.
Or c'est un grand mal, que celui
contre lequel il n'y a point de re-
mide.
(K)
Je n'iaimerois pas à dire mes se-
crets à une héroïne de Roman.
Cest que pour l'ordinaire ces for-
tes de personnes vont contant leur
histoire à qui veut l'entendre ; &
la mienne feroit une épisode dans
la narration , cela ne feroit-il pas
fort amusant ? En général les gens
Les Pensées Errantes. 4$
D ij
passionnés font sujets à trop par-
ler , ce font de mauvais confidens.
(L)
Trouvez-moi quelqu'un qui fois
content des autres, & qui ne le
foit pas de lui - même.
Je ferois plus facile à satisfaire
si je retournois la phrase ; mais
non je fuis comme Diogêne, je
cherche un homme ; j'en veux
trouver un qui ait assez d équité
pour être indulgent envers son
prochain 3 & sévére pour lui-mê-
me ; qui sçache voir ses défauts Be
vouloir les corriger ; que les diffir
cu l tés qu'il éprouvera dans l'éxé-
cution de ce projet lui faisent sen-
tir combien font à plaindre ceux
qui ne peuvent ou ne veulent pa*
Ici ÍUrmoauer ; ài qu'en confé»
44 les Pensées Errantes.
quence la pitié chasse l'aigreur de
son efprir. Il faut également plain-
dre ceux qui ne peuvent pas se
corriger, & ceux qui ont l'imbé-
ciliré de ne le pas vouloir ; car
c'est une imbécilité. Envain l'on
m'objeétera qu'il y a des gens de
beaucoup d'esprit , qui ne voyent
pas leurs mauvais côtés, ou par-
mi ceux qui les voyent , qui ne
veulent «as prendre la peine de
travaifltiPt les détruire , & qui ne
biffent pas de critiquer tout le
genre humain ? Je dirai toujours
qu'il manque à ces gens - là une
bonne portion de leur ame, puis-
qu'ils ne sentent pas la nécessité
de tendre à la perfe&ion, & qu'ils
font assèz injustes pour vouloir
exiger des autres, ce qu'ils M
Les Pensées Errantes. 4 j
veulent pas tirer de leur propre
fonds,
(M)
Il ripétoit toujours la mimt
c h ose
Ce qui est passé est passé : ce
qui est dit est dit. On veut du
nouveau & de la diversité ; les
vieillards n'ont pas l'itnagination
si fertile que les jeunes-gens; ils
retournent sans-cesse sur le passé >
parce que le présent leur pése &
qu'ils ne comptent pas sur l'ave-
nir. Voilà ce qui fait précisément
que les jeunes - gens s'ennuient
avec eux , parce que la jeunesse
s'occupe du préfenr, projette pouf
l'avenir, & compte le passé pour
rien. Tous les âges ont leur foi.
ble y chacun s'abandonne au fien.
46 Les Pensées Errantes.
& nul ne veut tolérer celui des
autres; c'est ce qui rompt le lien
de la Société. Si on vouloit se prê-
ter un peu de chaque côté, il n'y
auroit plus d'inconvénient à ras-
sembler tout le monde : la jeu-
nesse n'est jamais mieux qu'avec
les gens d'un certain âge, c'est un
frein à son étourderie ; mais il ne
faut pas que ce frein foit rouillé,
on doit lui passer tout ce qui ne
méne point au mal, & s'amuser
de ses petites fantaisies : cette
douceur n'est point perdue ; on est
si aise de trouver de l'indulgence
où l'on craignoit de la sévérité,
que l'on en devient beaucoup plus
disposé à être complaifanr, & à
se laitfer conduire dans les choses
importances. Ce D'ea pas confer.
Les Penfles Errantes. 47
ver (on autorité , que de la faire
trop sentir ; au contraire , il fau-
droit tâcher de ne la point rendre
incommode, afin quon ne cher.
chât point à s'y soustraire.
(N)
Quelle folie de faire des projets.!
Oui c'est une folie , je l'avoue;
mais elle est tellement nécessaire
à notre bien-être, que ceux mê-
me qui la blâment, ne peuvent
s'en passer : je dirai plus, c'est
qu'il est de la prudence de pro-
jetter, & quoique très * souvent
on ne réussite pas ; cette expé-
rience - là même est utile pour
nous apprendre combien on doit
peu compter sur les événemens
de la vie. D'ailleurs, le temps
que nous passons dans l'arrange-
48 Les Pensees Errantes.
ment de nos desseins, n'est pas
le plus désagréable. Enfin il n'y
a que les extrêmement sots qui
vont sans sçavoir où , & qui n'ont
jamais de vues dans tout ce qu'ils
font,
(0)
Tous les pas que nous faisons
nous mènent à la douleur
Pour le peu que J'ai vécu , je
n'en ai que trop fait l'épreuve.
Quand on desire une chose, c'est
s'exposer au chagrin de ne la pas
obtenir : l'obtient-on ? Qui peut
se sauver de la crainte de la per-
dre , ou du regret de l'avoir per-
due quand cela arrive ? hélas ! les
biens qui paroissent les plus défi-
rables , font la source des peines
les plus sensibles. D'un autre côté,
l'indifférence

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin