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Les principes de la révolution française sont incompatibles avec l'ordre social. Aussi longtemps que les Français ne seront pas soumis à leur souverain légitime, il ne peut y avoir ni bonheur pour la France, ni sûreté pour l'Europe. 3e partie d'un ouvrage destiné à l'impression en 1795

184 pages
J.-J. Paschoud (Paris). 1816. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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LES PRINCIPES
DE LA
RÉVOLUTION FRANÇAISE
SONT INCOMPATIBLES
AVEC L'ORDRE SOCIAL.
DE L'IMPRIMERIE DE J. J. PASCHOUD.
ERRATUM.
Page 143, ligne 19. Au lieu d'établir au loin
lisez d'exercer au loin
LES PRINCIPES
DE LA
RÉVOLUTION FRANÇAISE
SONT INCOMPATIBLES
AVEC L'ORDRE SOCIAL.
AUSSI LONG-TEMPS QUE LES FRANÇAIS
NE SERONT PAS SOUMIS A LEUR SOUVE-
RAIN LÉGITIME, IL NE PEUT Y AVOIR
NI BONHEUR POUR LA FRANCE , NI
SURETÉ POUR L'EUROPE,
5e PARTIE
D'un ouvrage destiné à l'impression en 1795.
PARIS,
J.J. PASCHOUD, ; Libraire, rue Mazarine n.° 22.
GENEVE,
Même. maison de commerce.
1816.
AVERTISSEMENT.
IL y a plus de vingt ans que cet écrit
existe; il formoit la troisième partie d'un,
ouvrage dont la première retraçoit les
principaux événements de la Révolution,
et la seconde renfermoit l'analyse de la
Charte constitutionnelle.
On espéroit, à cette époque désastreuse,
que les Français, instruits par le malheur,
se disposaient à secouer le joug d'une exé-
crable tyrannie, et il sembloit qu'en leur
présentant le tableau des crimes de la Ré-
volution, des dangers dont la France étoit
menacée, et de l'avilissante servitude à la-
quelle elle étoit réduite, on les affermiroit
dans des résolutions salutaires.
Je ne doutai point que des hommes
d'Etat, éminemment doués de savoir et
d'éloquence , ne prissent en main la
1
(ij )
cause de l'autorité légitime et de l'ordre
social; mais j'osai présumer que le langage
de la seule raison produirait aussi quelque
impression: sans consulter mes forces, je
n'écoutai que mon zèle, et je crus remplir
un devoir sacré en joignant publiquement
mon voeu à celui de tous les gens de bien.
J'adressai mon ouvrage à un libraire
d'une ville d'Allemagne ; un an se passa
sans que j'en eusse de nouvelles ; j'allai
aux informations, j'appris qu'il n'en avoit
encore imprimé que les premières feuilles;
je le fis retirer: quelques années après,
l'ouvrage a disparu.
Un jeune homme de beaucoup de mé-
rite m'avoit demandé d'en copier la troi-
sième partie, j'y avois consenti ; il a appris
le sort de ce manuscrit, et m'a renvoyé,
il y a peu de mois, le morceau qui étoit
entre ses mains.
Je le fais paraître sans me permettre d'y
apporter aucun changement; si l'on m'ac-
cusoit d'avoir prédit après coupla plupart
des événements qu'il annonce, je répon-
(iij )
drois que, ces événements étant dans le
cours naturel des choses, il appartenoit
au sens commun de les prévoir. Bien des
gens me feront sans doute un reproche
dont j'aurai plus de peine à me justifier à
leurs yeux.
A quoi bon, diront - ils, présenter a la
France le tableau hideux des forfaits et des
calamités de la Révolution, aujourd'hui
que la France pacifiée a pour garant de la
stabilité de l'ordre, un monarque vertueux,
un roi père de ses peuples, qui a comblé
tous leurs voeux et toutes leurs espérances,
et qui a appelé de toutes les provinces du
royaume, des citoyens revêtus à juste titre
de la confiance nationale, pour s'aider de
leurs lumières et de leur patriotisme dans
ses nobles travaux ; aujourd'hui que l'a-
mour pour leurs rois, qui caractérisoit si
glorieusement les Français, a pris de nou-
velles forces, et que le trône a encore pour
appui des Princes d'une race chérie, dont
tous les discours, toutes les actions, toutes
les pensées n'ont évidemment pour but
que le bonheur de la Nation.
( iv )
Ce sont là, j'en conviens, tout autant
de vérités qu'il est impossible de mécon-
noître, et il y aurait une injustice extrême
à confondre les Français avec la faction
criminelle qui les a voit subjugués : asservis
à un despotisme militaire irrésistible, on
n'a pu que déplorer le malheur de leur
situation; mais on n'a pas dû prononcer
leur condamnation.
Lorsque la conspiration a éclaté en
France, il n'étoit pas au pouvoir des
Français de la réprimer. Ce n'est donc pas
leur faire injure que de leur présenter
tous les motifs qu'ils ont de se féliciter
d'avoir été miraculeusement retirés de
l'abîme, et de se garantir d'y être de
nouveau précipités. C'est la plus utile des
leçons que Phistqire puisse nous donner,
et le principal fruit que nous en puissions
recueillir.
Il est encore un objet de la plus haute
importance qui doit fixer tous les regards;
je veux parler des principes qui consti-
tuent et qui affermissent l'ordre social, et
( v)
de ceux qui en opèrent le bouleversement.
Lorsqu'il s'agit du bonheur du genre hu-
main , n'y a-t-il pas un avantage immense
à rétablir la règle pour la faire aimer et
pour inspirer l'horreur de tout ce qui s'en
écarte.
Homo sum , humain nihil a me alienum puto.
Je suis bien sûr que c'est là le seul
sentiment dont j'aie été animé, en com-
posant et en publiant cet écrit.
TROISIÈME PARTIE,
J. ARTOUT où les dissemions civiles sont
portées an point, que les divers partis, per-
dant de vue l'objet de leurs premières contes-
tations, remontent à l'origine de l'ordre social,
aux droits controversés de l'état de nature, à
la condition inconnue des peuplades naissantes,
on est à la veille d'un affrens bouleversement;
car il se trouve chez ces nations des R.
qui s'écrient que tous les établissements
existants couronnent les infortunes du
Peuple , que pour le rendre heureux il faut
le renouveler, changer ses idées , changer
ses lois, changer ses moeurs, changer les
hommes, changer les choses, changer les
( 8 )
mots, tout détruire, oui tout détruire, puis-
que tout est à recréer.
Hinc via Tartarei quae fert Acherontis ad undas. VIRC.
Seroit-îl téméraire de prononcer qu'il, n'y a
de moyen de salut pour une Nation qui est
parvenue à cet excès de délire, que dans une
crise opérée par la violence du mal, ou dans
la généreuse compassion des Peuples voisins,
qui les porte à enchaîner, jusqu'au retour de
sa raison, cette nation égarée et furieuse ?
Il n'est plus temps de lui parler de ses de-
voirs et de ses vrais intérêts ; ce seroit tout
aussi vainement qu'on lui présenteroit l'image
des calamités prêtes à fondre sur elle : elle a
des oreilles et elle n'entend point ; elle a des
yeux et elle ne voit point.
Lorsqu'un Peuple a la sagesse de jouir pai-
siblement des avantages que la société lui pro-
cure , et de remplir scrupuleusement les obli-
gations qu'elle lui impose, sans rechercher avec
inquiétude quels sont ses droits dans un ordre
de choses qui n'existe pas et qui ne peut pas
exister, il faut bien se garder d'exeiler en lui
cette funeste curiosité : mais lorsque des en-
nemis du bonheur de ce Peuple, pour le dis-
poser aux innovations et à la révolte, l'abreu-
(9)
vent d'une doctrine empoisonnée, on ne peut
plus se dispenser d'analyser cette doctrine et
de lui en montrer le venin.
Si c'est là un moyen de le préserver de la
fureur révolutionnaire, n'est-il pas permis d'es-
pérer que dans les intervalles lucides qu'elle
laisse quelquefois aux Peuples qui en sont at-
teints , ce même moyen pourra être efficace-
ment employé pour les guérir de cette horrible
maladie ?
J'ai besoin que le lecteur n'oublie pas l'aveu
qui se trouve à la tête de cet ouvrage (pre-
mière partie ) , c'est que je l'ai entrepris sans
autre guide que le sens commun et sans autre
inspiration qu'un sentiment profond d'huma-
nité.
Da veniam scriptis quorum non gloria nobis
Causa, sed utilitas officiumque fuit. OVID.
Je remonterai à l'origine de l'ordre social,
et je mettrai en évidence les bases sur lesquelles
il repose; je ne présenterai ni une théorie,
ni une doctrine, ni des vérités nouvelles : tout
ce qu'il y a de bon à dire sur ce sujet a été
épuisé, et l'expérience a confirmé les préceptes.
Mais on s'est dégoûté des vieux principes, on
les a attaqués avec les armes du sophisme et
( 10 )
du ridicule; on a associé à cette attaque toutes
les passions malfaisantes, tous les amours-pro-
pres ; on a foulé aux pieds toute morale et
toute religion : aussi l'édifice social est-il ébranlé
jusque dans ses fondements; il n'est plus per-
mis de se faire d'illusions ni sur la cause du
mal, ni sur le remède qui lui est propre.
Il faut donc se résoudre à reprendre son
Catéchisme, à consulter de nouveau la raison
et la conscience , et à revenir à ces antiques
évrités, qui paroîtroient triviales, si le long
oubli où elles ont été ensevelies ne leur
donnoit l'attrait de la nouveauté.
J'entre en matière, et sans dogmatiser par
titres et par chapitres, je me laisse aller au
cours de mes idées ; je crois pressentir qu'il
n'aura rien d'irrégulier.
Il y a un Dieu Créateur et Législateur de
l'Univers; le monde moral est soumis à ses
lois, aussi bien que le monde physique.
La philosophie rationnelle fournit des dé-
monstrations exactes de celle vérité , mais il
n'appartient qu'aux vrais Philosophes de les
présenter sans les affoiblir , parce qu'il n'y a
que ces hommes rares qui joignent à l'amour
du vrai la profondeur des pensées et cet art
d'enchaîner les conséquences aux principes, et
(11 )
cette clarté, cette simplicité dans les expres-
sions qui diminuent les difficultés des sciences
abstraites et qui en ouvrent l'entrée à un plus
grand nombre de disciples; et encore ces dé-
monstrations ne sont-elles guère à l'usage que
des esprits attentifs, exercés à réfléchir et déjà
initiés dans les matières philosophiques.
Ainsi donc je ne puis ni ne dois m'élever
au-delà des arguments populaires; s'ils parois-
sent moins rigoureux à des métaphysiciens ,
ils ont l'avantage d'être saisis avec plus de fa-
cilité , et sans exclure la conviction , de pro-
duire par la persuasion l'assentiment le plus
salutaire : cet écrit, d'ailleurs, n'est point un
cours de théologie naturelle.
Rien n'est plus propre à donner à une opi-
nion le caractère de la vérité, que de voir cette
opinion accréditée dans tous les temps chez
tous les Peuples policés.
Telle est celle de l'existence de Dieu , gé-
néralement répandue et dans les siècles de
ténèbres et dans les siècles de lumières; elle
a résisté et aux attaques des hommes pervers
et à l'action du temps, qui produit de si grands
changements dans les opinions humaines. A
quoi attribuer l'universalité et la durée de celle
Croyance ? Ce ne peut être qu'à la voix de la
( 12 )
vérité, qui n'a pas cessé de se faire entendre
à la conscience des Peuples.
On parle de quelques hordes stupides et
barbares à qui l'idée de la Divinité paroît avoir
été étrangère, mais peut-on opposer ces cat
si rares et si peu constatés, au culte que toutes
les Nations civilisées ont rendu à l'Etre-Su-
prême ?
Je ne saurois voir dans le Polythéisme, l'ido-
lâtrie et la superstition qui ont si souvent dé-
gradé ce culte, que des erreurs de l'esprit
humain qui se sont mêlées au dogme de l'exis-
tence de Dieu.
Attribuer à l'art des Politiques, ou à la
crainte, l'origine de la Religion, c'est opposer
une assertion dénuée de preuves aux preuves
■qui établissent l'existence de Dieu.
Y a-t-il le plus léger degré de vraisem-
blance que les divers Législateurs, malgré la
différence du langage et la distance des pays où
ils ont vécu, aient emprunté les uns des autres
les institutions religieuses, pour en faire la
base des institutions sociales ; et si quelques-
uns d'entr'eux ont fait intervenir la Divinité
pour assurer l'empire des lois qu'ils dictoient
à leur pays, n'est-il pas raisonnable d'en con-
clure que les Peuples auxquels ils donnoient
des lois adoroient déjà l'Etre-Suprême ?
( 13 )
Il n'y a qu'une cause intelligente qui puisse
produire l'ordre et se proposer des fins : donc
le monde n'est pas éternel, donc la matière
qui est contingente, inerte, aveugle , limitée
et sujette au changement, et le mouvement
qui, n'existant point nécessairement et par lui-
même est aussi une qualité contingente de la
matière, ne peuvent être cette cause néces-
saire , première et intelligente, qui a produit
l'ordre et lès fins admirables que nous décou-
vrons dans l'univers.
Les faits viennent encore à l'appui du rai-
sonnement : la tradition la plus ancienne et
la plus générale nous assure que le monde a
eu un commencement, et l'histoire présente
à notre vue l'accroissement graduel du genre
humain, les hommes peuplant successivement
les diverses contrées habitables du globe, l'ori-
gine des Nations et des Empires, l'invention
et. les progrès des arts et des sciences.
Recourir au hasard pour expliquer la for-
mation de l'Univers , c'est substituer au sys-
tème le plus vrai et le plus intelligible , l'hy-
pothèse la plus absurde et la plus incompré-
hensible ; c'est admettre un effet sans cause ,
car le hasard n'est qu'un mot sans vertu, sans
efficace , un mot qui n'explique rien et qui ne
( 14 )
sert qu'à déceler l'ignorance ou l'entêtement
de ceux qui l'emploient.
Le nombre , la grandeur, le concert, la
magnificence des corps célestes qui se meuvent
majestueusement et avec un ordre inaltérable
dans l'immensité de l'espace , la beauté de ce
globe qui sert de demeure à l'espèce humaine,
les classes innombrables d'animaux remarqua-
bles par la variété de leur structure, de leur
naturel, de leur instinct, de leur industrie, et
des avantages que l'homme en relire; l'homme
surtout, composé d'un corps organisé avec tant
d'art, , et d'une ame douée de tant de facultés
excellentes; le comnierce, l'union surprenante
de l'a me et du corps; toutes les productions
qui embellissent la terre et qui sont destinées
à la conservation et au bonheur de ses habi-
tants ; les lois du mouvement, les différentes
forces répandues dans l'Univers, la perfection
du but , l'unité du dessein , l'harmonie des
rapports qui existent entre les parties de la
création : tout-annonce la puissance, la bonté
et la sagesse infinies de la Suprême Intelligence,
cause unique et nécessaire de tant de prodiges.
Mais si le soleil, par sa lumière et par sa
chaleur, éclaire et féconde la terre; si la terre
exécute autour du soleil une révolution pério-
( 15 )
dique qui détermine le cours de l'année et
l'ordre bienfaisant des saisons ; si les corps cé-
lestes circulent dans leurs orbes sans choc et
sans confusion, si, assujettis tout à-la-fois à
la pesanteur et à une force projectile, ils gar-
dent dans la vélocité inimaginable de leur
mouvement un, équilibre et une harmonie
constante; si les corps animés naissent, vivent,
prennent leur accroissement, perpétuent leur
espèce , selon des règles immuables ; si l'on
découvre dans leur organisation un but, des
fins et les moyens d'y parvenir, ce spectacle,
fait pour frapper même les ignorants, permet-
il à tout homme qui a reçu en partage un coeur
droit et un entendement sain, de douter que le
monde physique ne soit gouverné par les lois
que lui a prescrites le Dieu qui l'a créé ?
Et de quel éclat ne brille pas celte vérité
dans les écrits des Savants qui ont fait des
divers ouvrages de la Création l'objet de leurs
méditations et de leurs recherches? Or, si
Dieu a donné des lois au monde physique ,
aura-t-il livré le monde moral à l'anarchie , et
l'homme sera-l-il le seul être dans la nature
indépendant du Législateur de l'Univers ?
Composé d'un corps organisé, if fait partie
du monde physique ; il est donc, ainsi que
(16)
tout être matériel, soumis aux lois de son
Créateur, et parce qu'il est composé aussi d'une
ame raisonnable, c'est-à-dire parce qu'il a été
doué par-dessus les autres créatures des dons
les plus excellents, cessera-l-il pour cela d'être
soumis à l'empire de la Suprême Intelligence?
Telle est dans l'homme l'union de l'esprit
et du corps, que ; jusqu'à ce qu'elle soit sus-
pendue par la maladie, ou dissoute par la mort,
il règne constamment entre eux une action et
une réaction réciproques. Qui est-ce qui a
établi ce commerce admirable et les lois selon
lesquelles il s'exerce , et le but auquel il est
destiné ?
Comment seroit-il permis de douter que
Dieu, qui est le Créateur des hommes, n'en
soit aussi le Législateur ?
N'est-il pas évident que si l'homme n'avoit
été soumis à aucune loi, à aucune règle de
conduite , on ne pourroit rien imaginer de plus
déplorable que son existence? Que dis-je? après
une triste et-courte apparition sur celle terre,
l'espèce humaine n'auroit pas lardé à rentrer
dans le néant, où il auroit mieux valu pour
elle et pour la gloire de son Créateur, de de-
meurer éternellement ensevelie.
Entre des êtres parfaitement égaux, il n'e-
( 17 )
siste aucune relation nécessaire de dépendance
et de supériorité. Entre des êtres inégaux et
qui ne sont liés par aucun fait , par aucune
convention , la supériorité de puissance ne
donne le droit de commander, qu'autant qu'elle
est accompagnée de cette bonté qui ne se pro-
pose que le bien de ceux dont la condition
est d'obéir, et de cette sagesse qui fait dis-
cerner les moyens de les rendre heureux ; je
ne parle pas de la justice, parce qu'elle est
inséparable de la bonté et de la sagesse infinies.
La puissance sans la sagesse et la bonté n'est
autre chose que la force, et elle produit la
servitude et non l'obéissance. Or, Dieu, qui
existe par lui-même et par qui tout existe , a
déployé dans la Création de l'Univers une
puissance qui n'a été bornée que par l'en-
semble de ses perfections, une sagesse qui est
attestée par la nature et par la conservation
de ses ouvrages, et une bonté dont tous les
êtres sensibles et raisonnables reçoivent les
marques les plus signalées , et l'on peut dire
que de tous les bienfaits que Dieu a répandus
sur l'homme d'une main libérale , il n'en est
point de plus grand , de plus glorieux que
celui d'en connoître le prix et d'être rendu
capable de les mériter.
(18)
Dieu en créant l'homme, lui a montré la
supériorité de sa puissance. Il a révélé sa jus-
tice en gravant dans le coeur de l'homme la
notion et l'amour de la justice. En créant
l'homme intelligent, il l'a mis en état d'ad-
mirer sa sagesse; en le douant de sensibilité,
il l'a rendu capable de jouir de ses bienfaits.
Si nous portons des regards attentifs sur la
Mature de l'homme et sur les rapports qui l'u-
nissent à ses semblables, et à son Créateur ,
nous demeurerons persuadés que Dieu nous a
donné des lois et que rien ne sauroit nous sous-
traire à l'obligation de les observer..
Il n'est pas besoin de dire que ces lois sont
munies d'une sanction imposante ; elles ne
sauraient être imparfaites, puisqu'elles émanent
d'un Législateur qui réunit toutes les perfec-
tions. Il suffira d'établir que l'homme est ca-
pable de direction dans sa conduite , et, par
conséquent, que ses actions peuvent lui être
imputées.
L'homme acquiert des idées par les sens, il
les conserve par la mémoire ; l'imagination loi
retrace les objets dont il a reçu l'impression,
et par la raison il compare les idées qu'il a
acquises, il aperçoit les rapports qui existent
entr'elles; il s'élève jusqu'à des maximes géné-
( 19 )
raies; il déduit des conséquences; il lie le pré-
sent au passé et à l'avenir; il forme des juge-
ments. L'homme a au-dedans de lui un prin-
cipe par lequel il se détermine au choix et à
l'action , et par conséquent son ame est douée
de volonté et de liberté : c'est à l'aide de ces
deux facultés éclairées par la raison que l'homme
se porte vers la vérité , dont la connaissance
est la perfection de l'inlelligence, et vers le
bonheur, qui est le but unique de toutes ses
démarches. Mais comme l'ignorance dérobe à
notre vue des vérités et des biens qu'il nous
importe de connoître , et que l'erreur a sour
vent les apparences de la vérité , et les faux
biens celles des biens réels, on doit conclure
que l'homme est souverainement intéressé à
cultiver sa raison.
Pour faciliter les opérations de la volonté,
Dieu nous a donné un sentiment de sympathie
ou d'aversion, ou, pour m'exprimer en d'autres
lermes, un instinct ou sens moral qui discerne
en certains cas rapidement, et par une sorte
de sensation, le bien et le mal moral; les
instincts physiques qui ont pour objet les be-
soins du eorps, les inclinations qui décident
pour l'ordinaire de nos préférences, les affeç-r
lions qui tendent à notre bonheur et à celui
( 20 )
de nos semblables, les passions qui nous en-
traînent violemment vers les biens sensibles :■
nouveau motif de travailler à éclairer notre
raison, puisque ce sont là comme autant d'ins-
truments dont elle est appelée à s'aider, et qui
lui sont manifestement subordonnées : le ju-
gement que nous portons sur les actions d'au-
trui s'appelle imputation, et c'est la conscience
qui juge de nos propres actions.
L'imputation et la conscience supposent,
1.° l'idée d'une règle ou d'une loi, à laquelle
nous comparons une action libre; 2.° l'appro-
bation ou le blâme de cette même action,
Selon qu'elle est conforme ou opposée à la
règle.
Le sentiment intérieur ne nous laisse pas
ignorer que des jugements que notre cons-
cience , c'est-à-dire que notre raison , consi-
dérée comme instruite de la règle que nous
devons suivre , prononce sur nos actions ; il
naît en nous une douce tranquillité , ou un
trouble importun, une joie pure, ou des re-
mords déchirants : l'expérience nous apprend
aussi que rien ne contribue plus à notre bon-
heur ou à notre malheur que l'estime ou le
mépris, suite inséparable d'une conduite loua-
ble ou répréhensible, et ce sont là tout autant
( 21 )
de récompenses et de châtiments que l'auteur
de notre être a attachés à l'observation et à
l'inobservation de ses lois.
L'homme est intelligent, il peut donc con-
noître les règles qui lui sont prescrites ; il est
raisonnable, il peut donc comparer ses actions
avec la règle ; il est doué de volonté et de li-
berté, il peut donc agir d'une manière con-
forme à la règle ; il doit reconnoître qu'il est
intéressé à s'y conformer, puisqu'il est sen-
sible à la louange ou au blâme, au plaisir et
à la douleur, aux récompenses et aux peines,
et la conséquence de ces qualités inhérentes à
notre nature , c'est que nos actions peuvent
nous être imputées.
En Voilà assez pour prouver que Dieu a créé
l'homme capable de direction dans sa conduite,
et je n'aurois pas imaginé d'insister sur une
vérité que présupposent toute législation hu-
maine , tous nos discours et tous nos jugements,
si elle n'étoit pas la base du système des lois
naturelles, dont je suis appelé par mon sujet à
démontrer l'existence.
Dans tous les ouvrages où l'on remarque une
destination , des fins, un but, personne ne ré-
voque en doute que l'intelligent ouvrier n'ait
établi dans ses ouvrages un principe de direc-
( 22 )
tion pour arriver à ce but ; ainsi, comme on
le dit si souvent avec tant de justesse, quand
nous jetons les yeux sur lès rouages compliqués-
d'une montre, sur le ressort qui les fait mouvoir,
sur le cadran qui marque les divisions du temps,
sur les aiguilles qui parcourent ce cadran dans
des intervalles de temps inégaux, mais selon
des proportions constantes, nous en concluons
que cette montre renferme un principe de di-
rection , d'après lequel elle est destinée à in-
diquer la marche des heures, des minutes, des
secondes.
De même, en contemplant dans l'homme
l'union harmonique de l'aine et du corps, le
mécanisme merveilleux des différentes pièces,
ou, pour mieux dire, des différentes facultés-
qui entrent dans sa composition , les secours-
qu'elles se prêtent mutuellement, le besoin
d'une règle pour conduire l'homme à sa des-
tination , son aptitude à connoître la règle et
à l'observer , le pouvoir judiciaire qu'il exerce
sur ses actions et sur celles d'autrui, enfin la
bonté, la sagesse et la puissance de l'Etre-
Suprême, peut-on ne pas conclure que l'homme
renferme au dedans de lui un principe de di-
rection qui lui est propre, et que le Créateur,
dont il tient son existence, ses facultés et son
( 23 )
état, lui a aussi imposé des lois auxquelles il
est obligé de conformer sa conduite ?
Dieu ne nous a point donné la perfection
en partage, mais il a voulu que nous y aspi-
rassions sans cesse ; il nous a bornés dans nos
facultés, mais il a mis en nous le désir et les
moyens d'en étendre l'usage ; il n'a point fait
de nous des êtres solitaires et isolés, il nous
a appelés à soutenir des rapports avec lui et
avec les autres hommes , et pour nous donner
constamment des motifs de mériter sa protec-
tion et d'obtenir la bienveillance de nos sem-
blables , il nous a avertis de notre dépendance
par le sentiment de noire foiblesse et de nos
besoins.
L'étal naturel de l'homme est donc celai qui
est le plus conforme à sa nature , qui lui offre
le plus d'appui dans sa foiblesse, le plus de
ressources dans ses besoins, le plus de secours
pour l'instruire de ses devoirs , le plus de mo-
tifs pour ne s'en point écarter, le plus de
lumières pour dissiper son ignorance et le pré-
server de l'erreur.
Tout état dans lequel les hommes se seroient
trouvés accidentellement placés sans y jouir
de ces avantages, n'auroit jamais dû être qua-
lifié d'état de nature , mais bien plutôt d'état
contre nature".
( 24 )
La sagesse et la bonté du Créateur ne per-
mettent point de regarder un tel état comme
l'état naturel de l'homme, et moins encore de
puiser dans une condition aussi désastreuse la
théorie des droits de l'homme et de ses de-
voirs, puisque là où les droits aux choses dont
on ne peut se passer sont égaux pour tous, il
n'existe plus que des prétentions et par-là même
des chocs et des guerres interminables ; et
comme, dans un sens rigoureux, les devoirs,
du moins ceux qui ont pour objet les autres
hommes, se réduisent à ne pas porter atteinte
à leurs droits, il ne sauroit être question de
devoirs là où il n'y a point de droits.
D'ailleurs , comment les hommes parvien-
draient-ils à connoître et par conséquent à
respecter leurs devoirs et leurs droits réci-
proques au milieu des ténèbres, de la confu-
sion et des calamités d'un prétendu état de
nature ?
Aussi n'est-ce point dans cet état où il ne
sauroit subsister, que l'homme se trouve placé
au moment de sa naissance. Il naît au sein
d'une famille pour y recevoir les secours que
son extrême foiblesse et ses besoins sans nombre
lui rendent indispensables , et son enfance,
prolongée fort au-delà de celle de tous les ani-
( 25 )
maux, démontre que le Créateur a voulu que
par une longue éducation l'homme fût instruit
à faire le meilleur usage des organes de son
corps et des facultés de son ame, à contracter
les habitudes de soumission , de docilité et de
dépendance , sans lesquelles la société ne sau-
roit subsister; à connoître la règle de ses devoirs
et à aimer ses supérieurs. C'est là le but que
Dieu s'est proposé, en plaçant dans le coeur
des parents l'amour paternel qui préside à.
l'éducation de la jeunesse, et dans le coeur
des enfants, la piété filiale qui respecte et qui
chérit l'autorité paternelle : la distinction des
sexes et cet attrait irrésistible qui les porte l'un
vers l'autre dans l'espoir de jouir des douceurs
réunies de l'amour et de l'amitié, produisent
la société conjugale.
Cette société, dont l'origine remonte à l'exis-
tence de nos premiers parents , a évidemment
pour but les secours et les services réciproques,
les consolations de la vie, la propagation de
l'espèce et son éducation physique et morale :
les premières sensations de l'homme sont donc
celles du besoin et de la dépendance ; ses pre-
miers instincts correspondent à ces sensations;
ses premières idées, ses premiers raisonnements,
sont autant de rayons de lumière qui l'éclairent
graduellement sur sa situation.
( 26 )
Il est averti à chaque instant de l'état de foi-
blesse de ses facultés intellectuelles et corpo-
relles, de son impuissance à se procurer par lui-
même la nourriture et le vêtement, à se ga-
rantir par lui-même de tout ce qui peut nuire à
son bien-être et à sa conservation ; à acquérir
par lui-même la connoissance de toutes les choses
dont une curiosité qui lui est naturelle et le
sentiment de ses devoirs lui font désirer si
vivement d'être instruit. Aussi le premier usage
qu'il fait de sa raison est de donner un nouvel
assentiment à cet instinct qui lui avoit appris
à se soumettre à l'autorité paternelle, ou à
l'autorité bienfaisante qui peut l'avoir rempla-
cée, à se regarder comme l'inférieur de ses
parents ou de ceux qui lui en tiennent lieu,
et comme étant assujetti par les liens du devoir
et de la reconnoissance à rendre hommage à
leur supériorité.
Nous commençons déjà à entrevoir l'origine
des sociétés civiles et des devoirs qu'elles nous
imposent, et comme dans tous les ouvrages
qui sortent des mains d'un être intelligent et
qui présentent un but marqué et des moyens
de parvenir à ce but, ce rapport entré le but
et les moyens n'est autre chose que les lois
d'après lesquelles le dessein de l'artiste est mis
( 27 )
en exécution , et qu'ainsi les rapports qui exis-
tent entre les facultés ou les moyens qui ont
été donnés à l'homme pour arriver au but
marqué par le Créateur et ce but même, ne
sont autre chose que les lois que la Suprême
Intelligence a dictées à l'espèce humaine ; nous
commençons aussi à connoître et la nature de
ces lois et les fondements de l'obligation où
nous sommes de les observer.
Il suit de ces principes que si l'homme avoit
été créé pour la vie solitaire d'un prétendu
état de nature , les facultés qu'il tient de son
Créateur se seraient terminées à cet état, et
qu'elles lui auroient suffi pour s'y procurer
une existence supportable : or, les facultés de
l'homme ont évidemment une destination plus
noble et plus étendue qu'une condition bornée
à l'état de nature, et il n'est pas moins évident
que les facultés de l'homme ne peuvent dans
cet état ni se développer, ni lui procurer la
sûreté, la tranquillité et des moyens durables
de conservation et de bien-être.
Le bonheur, nous l'avons déjà dit , est
l'objet de nos voeux, et le malheur celui de
notre aversion ; nous recherchons les biens,
nous fuyons les maux : voilà le principe et le
mobile, voilà le but de toutes nos actions ;
( 28 )
telle est la loi de nature, et c'est pour atteindre
à ce but que l'auteur de notre être nous a
donné les passions, les affections, la raison , la
conscience, les instincts physiques et moraux,
que je comprends tous sous le nom de facultés;
mais ces facultés, qui tendent à notre bien ,
ne tendent pas exclusivement à notre bien in-
dividuel et moins encore à nous l'assurer dans
un état solitaire.
Ces facultés tendent à notre bien par l'ac-
complissement de nos devoirs, et nos devoirs
se rapportent non-seulement à nous-mêmes ,
mais encore aux autres hommes et à notre
Créateur ; enfin ces facultés ont leur emploi
dans les divers étals où nous sommes placés ,
dans les diverses relations où nous sommes
entrés, dans cette existence passagère , dans
cette condition d'épreuves qui nous sert comme
d'introduction à un état permanent où le Lé-
gislateur Suprême distribuera infailliblement
les récompenses et les peines qu'il a attachées
par une sanction imposante à l'observation et
à la transgression de ses lois.
Si vous en exceptez quelques instincts phy-
siques , vous trouverez bien peu de facultés
dans l'homme dont la destination n'embrasse
à-la-fois et le bonheur de l'agent et le bonheur
(29)
de ses semblables; je vais plus loin, et je ne
crains pas d'affirmer que l'homme ne sauroit
être heureux sans associer de tout son pouvoir
les autres hommes à son bonheur, et qu'en
analysant la plupart de ses devoirs, il seroit
aisé dé se convaincre que ceux qui se rappor-
tent principalement à lui-même se réunissent
et se confondent avec ses devoirs envers ses
semblables et envers l'Étre-Suprême, et qu'en
rendant à Dieu et aux autres hommes ce qu'il
leur doit, il s'acquitte en même temps de ce
qu'il se doit à lui-même.
En poursuivant ainsi l'examen des causes
finales de nos facultés , pour découvrir leur
véritable destination et la règle de nos actions
et de nos devoirs, on ne tardera pas à s'aper-
cevoir que plusieurs d'entr'elles n'ont de rap-
port qu'à un état de société particulière ou
publique, état qui a été appelé adventif, parce
qu'il existe par l'intervention immédiate du fait
des hommes, mais qui n'en est pas moins un
état naturel, puisqu'il est le résultat naturel et
nécessaire du véritable usage de ces facultés.
Le bonheur de l'homme n'est pas une chose
simple et uniforme, c'est un composé de sen-
sations et de sentiments agréables, et il ne peut
exister que par l'exercice le plus convenable
de nos facultés.
( 30)
Les divers biens dont se compose notre
bonheur sont d'une nature plus ou moins ex-
cellente , et il y a entr'eux une gradation qui
correspond à une gradation analogue et dans
nos facultés et dans nos diverses relations ; c'est
à bien connoître cette subordination et y con-
former sa conduite que consiste le bonheur ;
et comme il est de notre devoir de travailler
à nous rendre heureux, c'est à observer dans
notre conduite cette subordination que consiste
la règle de nos devoirs.
Je n'entrerai point dans la comparaison de
l'importance et de la durée des biens dont se
compose notre bonheur; je ne parlerai point
des moyens les plus propres à nous en assurer
la jouissance; je m'adresse à des lecteurs qui
ne sont pas étrangers aux préceptes de la mo-
rale et dont le coeur n'est pas fermé aux sen-
timents de la nature. Mais comme l'on serait
en droit de m'adresser aussi le reproche d'avoir
érigé en axiomes plusieurs assertions dénuées
de preuves, je ne saurais me dispenser d'en
établir solidement la vérité ; il ne sera pas
besoin pour cela d'un bien long travail.
Entre les instincts même les plus grossiers,
je veux parler de ceux qui ont pour objet les
biens du corps, n'en est-il pas plusieurs qui
( 01 )
tendent à-la-fois et à noire bien individuel et
à celui de nos semblables? Ainsi, l'homme qui
est averti par son instinct de donner à la con-
servation de sa santé une attention et des soins
convenables, ne trouve-t-il pas dans la santé un
véritable bien, un bien qui sert d'assaisonne-
ment à tous les plaisirs, et en même temps
n'est-ce pas la santé qui le met en état de
remplir gaiement les devoirs de la vie ? et si la
santé est pour nous une source de contente-
ment, le contentement ne nous dispose-i-il pas
à des sentiments de bonté et de bienveillance,
à des affections généreuses et sociales? N'est-
ce pas encore par la santé que le corps acquiert
cette force , cette vigueur et toutes ces pro-
priétés qui tournent à l'avantage de l'homme
qui en est doué et de la société dans laquelle
il est placé, et qui nous rendant capables
d'exercer un si grand nombre d'arts utiles et
de pourvoir à noire défense personnelle, à celle
de nos parents, de nos amis, de notre patrie,
et à envisager le soin de notre santé comme
un devoir envers nous-mêmes , ce devoir n'est-
il pas lié à nos devoirs envers les autres, et le
bien qui résulte de l'accomplissement de ce
devoir-est-il borné uniquement à cotre bieu
individuel ?
( 32 )
La connoissance de la vérité est la perfec-
tion de l'intelligence; elle est un bien en elle-
même; elle est aussi un bien, parce qu'elle
nous éclaire sur nos vrais intérêts, sur ce qu'il
peut y avoir d'utile ou de nuisible dans nos
résolutions, dans nos opinions et dans nos dé-
marches, ainsi que dans les objets qui peuvent
avoir sur nous de l'influence.
C'est par l'étude de la vérité que nous ap-
prenons à rectifier nos jugements, à régler nos
passions, à connoître nos devoirs et à atteindre
par nos actions à un bonheur solide et durable.
Nous ne pouvons parvenir à la découverte des
vérités qu'il nous importe de connoître, que
par l'exercice des facultés intellectuelles dont
le Créateur a enrichi notre aine, et c'est pour
nous engager à les employer d'une manière
conforme à leur destination qu'il a attaché à
l'usage raisonnable que nous en faisons les
jouissances les plus pures.
Or, la destination de ces facultés ne se ter-
mine pas à notre bien individuel, elle embrasse
aussi le bonheur de nos semblables, puisque
les vérités que nous découvrons dans les arts
et dans les sciences tendent évidemment à
l'utilité générale et à la perfection de l'ordre
social ; et en ayant de justes égards à la subor-
( 53 )
dination qui doit régner entre nos devoirs, la
culture de nos facullés intellectuelles n'a-t-elle
pas le triple caractère de nos devoirs envers
nous-mêmes, envers les autres hommes, en-
vers l'Etre-Suprême, auquel nous remontons
ainsi, comme à la source de toute vérité, de
toute intelligence et de toute obligation ?
Les affections sociales, qui font partie de
notre nature, se rapportent immédiatement au
bonheur de nos semblables et à un état de
société ; ce que j'ai dit de l'amour conjugal,
de la tendresse paternelle et filiale , suffirait
pour nous en convaincre, mais comme ces
affections nous sont communes avec un grand
nombre d'animaux, et qu'ainsi l'on pourrait
s'autoriser à les reléguer dans cette classe
d'instincts qui n'ont point de moralité, arrê-
tons un moment nos regards sur quelques af-
fections sociales qui sont hautement approuvées
de la conscience et de la raison. Les mouve-
ments de pitié et de commisération que nous
éprouvons à la vue des malheureux ou au récit
de leurs infortunes, les sentiments et les actes
d'une charité compatissante qui en sont la suite,
la généreuse indignation qu'excite en nous le
spectacle de l'innocence opprimée, cette hu-
manité , cette bienveillance qui. parle à notre
5
( 34 )
coeur en faveur de nos semblables, qui est pour
nous une source de jouissances délicieuses, lors-
que nous nous livrons à ses inspirations, et dont
nous ne parvenons à étouffer un seul instant
la voix que pour être en proie à de honteux
souvenirs, ne sont-ce pas là autant d'affections
sociales qui tendent immédiatement et par une
action rapide au bonheur des autres hommes;
et comme telle est la constitution de notre
nature, que l'exercice de ces affections con-
tribue aussi à notre bonheur, et que nous
sommes malheureux par une conduite qui leur
est contraire , n'est-ce pas là encore une nou-
velle classé de devoirs qui se rapportent éga-
lement et aux autres et à nous-mêmes ? Que
dirai-je de cet amour de la justice qui nous
prescrit de rendre à chacun ce qui lui appar-
tient , et d'observer à l'égard des autres une
conduite conforme à celle que nous aimons à
attendre d'eux ; de cet amour de la vérité, de
cette sincérité qui fait de la parole un des plus
beaux dons que nous ayons reçus de la nature,
de ce sentiment de fidélité qui nous lie à nos
promesses, aux conventions et aux engagements
que nous avons contractés , et sans lequel il n'y
aurait ni commerce, ni société , ni sûreté entre
les hommes : toutes ces affections, qui donnent
(35)
naissance à autant de vertus dont la pratique
est au rang de nos premiers devoirs, ne sont-
elles pas évidemment destinées à suppléer à la
Foiblesse et à pourvoir aux besoins de l'espèce
humaine dans une économie sociale ?
Faites disparaître ces vertus, bannissez de
nos coeurs ces sentiments, dès-lors le discours
n'est plus qu'un trafic de fraudes et de men-
songes ; il n'existe plus entre les hommes que
des rapports de fourberie, de perfidie, de
haine et de violence ; les brigands et les as-
sassins deviennent les seuls habitants de la terre
maudite et dépeuplée, et ces grands et mer-
veilleux rassemblements d'hommes qu'avoit
produits l'instinct social , ne servent plus qu'à
multiplier à l'infini les crimes et les malheurs
du genre humain.
Mais je dois mettre un terme à l'énuméra-
tion des affections naturelles et des instincts
moraux qui tendent au bien de nos semblables
et qui se rapportent visiblement à l'état de so-
ciété ; je me bornerai à remarquer, première-
ment, qu'ils servent de contre-poids et de
régulateurs aux instincts physiques, aux appé-
tits et aux passions qui paraissent tendre exclu-
sivement à notre bien individuel; secondement,
qu'entraînés comme nous pouvons l'être par
(36)
l'attrait des biens sensibles, loin des malheu-
reux qui sollicitent notre secours, ou détournés
de remplir nos devoirs envers eux par la crainte,
de partager leurs dangers, ce serait souvent en
vain que les notions du juste et de l'injuste
nous rappelleraient nos obligations , et que la
raison et l'expérience nous avertiraient que
c'est de leur accomplissement que dépend notre
bonheur, si les vives impulsions des affections
sociales ne dévancoient ou ne secondoient les
sages préceptes de ces paisibles moniteurs.
Il est donc démontré que l'état naturel de
l'homme est un état de société; mais la nature
expansible des affections sociales ne sauroit
être comprimée dans la sphère étroite des so-
ciétés particulières , c'est dans un système plus
vaste qu'elle déploie toute sa force et toule sa
beauté; ce système est celui des sociétés ci-
viles.
La société civile est donc l'état naturel de
l'homme, celui qui correspond à ses facultés,
à ses besoins, à sa raison, et au but de son
existence : je dois donner à cette vérité un
nouveau développement, parce que nous en
connoîtrons mieux les principes de d'ordre so-
cial, les biens qu'il nous procure, les maux
dont il nous préserve et les devoirs qu'il nous
impose.
( 37 )
Pour répandre un plus grand jour sur la
question qui nous occupe, j'irai jusqu'à ad-
mettre la supposition que les hommes ont été
primitivement placés dans un état de solitude
et d'indépendance auquel on a si impropre-
ment donné le nom d'état de nature ; mais je
demande que pour juger de ce qu'ils seraient
dans cette condition, on ne leur attribue point
les avantages et les privilèges dont ils ne jouis-
sent que par la société civile, et au sein de
celle société, et qu'on se garde bien de con-
fondre l'homme solitaire et sauvage avec
l'homme civilisé.
Le Lord Bacon a dit que la nature , bien
que parfaite dans ses ouvrages, a cependant
mis entr'eux une différence remarquable : ceux
qu'elle a placés au-dessus de la portée de l'in-
dustrie humaine sont sortis de ses mains dans
un état de perfection absolue. L'homme ne
peut l'égaler et encore moins y rien ajouter.
Sudet multum frustraque laboret
Ausus idem.
Telles sont, par exemple, les formes, la
structure et le mécanisme des végétaux, des
anirnauxu 'Il est d'autres ouvrages de la nature
auxquels, à dessein, elle n'a pas voulu mettre
(38)
la dernière main, parce qu'elle a laissé ce soin
au génie et à l'industrie des hommes. En effet,
que de riches productions n'a-t-elle pas créées
à leur usage pour les besoins, les agréments,
l'élégance et l'embellissement de la vie ?
Toutefois ce sont des matériaux bruts que
le travail seul peut adapter à nos convenances.
Tels sont un grand nombre de plantes et de
graines , les fossiles, lés minéraux , les bois et
une foule de matières premières ; les éléments,
même peuvent être modifiés et appliqués aux
inventions les plus importantes : mais il faut
creuser , labourer , semer , planter, raffiner ,
polir, bâtir, manufacturer les diverses pro-
ductions de la nature, et ce n'est qu'en échange
de notre industrie et de nos travaux qu'elle
nous fait part de ses richesses.
Les hommes solitaires et indépendants pour-
roient-ils par leurs seules forces, ou même à
l'aide de ces petites associations d'une espèce
privée, fournir à leurs nombreux besoins , fa-
briquer les instruments de leur industrie, in-
venter et exercer les arts et les métiers, ex-
ploiter les mines , travailler les métaux, tailler
le marbre, multiplier, perfectionner et échan-
ger les productions affectées aux différents sols
et aux divers climats, suppléer aux besoins
(39),
d'une contrée par le superflu d'une autre ,
abréger le travail de chacun, augmenter l'ai-
sance générale , remplir les vues de la nature?
Non , les hommes ne peuvent jouir ni en,
tout ni en partie de ces avantagés, que dans
la société civile, parce que ce n'est que dans
cet état qu'ils peuvent réunir leurs forces, leur
génie, exercer en commun leur industrie, en
recueillir les fruits sous la garantie des lois et
par la protection d'un pouvoir coercitif qui
assure l'inviolabilité du tien et du mien. Si de
la différence que le Créateur a mise entre ses
ouvrages, le Chancelier Bacon a conclu avec
beaucoup de justesse que l'état de société
étoit dans les vues de la Providence l'état na-
turel de l'espèce humaine, il n'est aucun de
mes lecteurs qui, appliquant cette observation
aux facultés de l'homme, ne doive en tirer la
même conclusion.
L'homme naît avec des instincts physiques
et des facultés morales : les instincts physiques
se manifestent, pour ainsi dire, dès le moment
de la naissance ; ils sont le résultat immédiat
de l'organisation physique; l'expérience, l'édu-
cation et le bon état des facultés morales n'a-
joutent presque rien à leur perfection et ne
servent qu'à en régler l'usage et à les subor-
donner à la raison.
( 40 ).
Il n'en est pas de même des instincts mo-
raux, des facultés intellectuelles qui constituent
l'excellence de l'homme ; leur développemens
est plus tardif, il n'est point l'effet du hasard,
il ne s'opère point de lui-même, il est dû à
une culture intelligente et non interrompue ;
ce n'est qu'en les exerçant sans relâche sur les
objets variés auxquels elles se rapportent, en
réfléchissant sur les actes qu'elles exécutent,
en mettant à profit les soins , les lumières et
l'expérience de ceux qui nous entourent, que
nos facultés morales peuvent parvenir à leur
point de maturité et de perfection.
Or , c'est uniquement dans la société civile
que nos facultés et nos instincts moraux peu-
vent être cultivés et mis en action d'une ma-
nière assortie à l'excellence de leur destination;
nouvelle preuve que la société civile est, dans
les vues du Créateur, l'état naturel de l'homme.
L'homme dans l'état de solitude et d'indé-
pendance , n'a ni le loisir ni les moyens de
cultiver les facultés morales de ses enfants et
d'exercer les siennes propres : entièrement -
occupé à se garantir de la faim, de l'intem-
périe des saisons, des attaques des bêtes fé-
roces , des passions intéressées et des hostilités
de ses semblables, c'est principalement à lui-
( 41 )
même que se rapportent ses travaux ; l'instinct
moral est en lui si grossier et tellement isolé
du sentiment des devoirs dont on acquiert la
connoissance par les préceptes et par les exem-
ples, que l'homme solitaire, peu propre à sou-
tenir les relations de mari et de père , n'en
remplira que fortuitement les devoirs et d'une
manière toujours imparfaite : que pourroit-il
enseigner à ses enfants ? Les règles de la mo-
rale ! Certainement ces règles existent de toute
éternité ; mais pour les enseigner aux autres,
et pour les observer soi-même, il faut les
connoître , et comment auroit-il pu s'en ins-
truire ? Les droits de l'homme et l'égalité
naturelle ! Quelle idée peut-il se former de
ces droits, lorsque, absorbé par les besoins et
par les travaux du corps, le seul droit qui soit
en vigueur autour de lui et que son instinct
lui fasse reconnoître, est de s'emparer, par
adresse , par ruse ou par violence , de tout ce
qui peut servir à sa subsistance et à sa conser-
vation.
Ce droit ou plutôt ce fait ne sauroit exciter
en lui l'idée de l'égalité, puisque l'inégalité de
ces moyens d'acquisition, d'attaque et de dé-
fense , doit sans cesse le frapper : les rapports
qui existent entre les pères et les enfants ne
( 42 )
les conduiront pas davantage les uns et les
autres à croire à l'égalité naturelle, puisque ces
rapports sont ceux de l'inégalité la plus pal-
pable.
On ne sauroit trop le répéter ; dès que la
propriété est inconnue et la possession pré-
caire, dès que les besoins, les alarmes, les
dangers , se renouvellent chaque jour, il n'y
aura chaque jour, pour chaque individu, qu'une
tâche unique , incompatible avec toute autre ,
celle de pourvoir laborieusement à sa subsis-
tance et à sa conservation : les hommes de-
meureront étrangers aux arts, aux sciences, à
la religion , à la morale ; leurs facultés intel-
lectuelles seront nécessairement dans un état
d'engourdissement et de dégradation ; l'idée
même de s'entr'aider par des conventions ne
se présentera pas à eux, parce que le sens
complexe de ce mot et les principes qui règlent
les contrats, surpassent leur entendement ; et
comme ils n'ont point de supérieur commun
qui puisse en maintenir l'exécution, toute con-
vention serait illusoire, ou plutôt elle seroit
une nouvelle source de guerres.
Ce n'est donc pas au sein de l'ignorance,
des ténèbres, de la terreur et des querelles
sanglantes, que se sont formées ces subtiles
(43)
théories de droit public, et ces stipulations
raffinées qui présidèrent, dit-on, à la naissance
de l'ordre social, car il faut reconnoître, quel-
que humiliant que soit cet aveu , que les
hommes, dans l'état de nature, n'ont rien qui
les distingue honorablement des autres animaux,
et que leurs habitudes, leurs moeurs et leur
caractère y sont entièrement subordonnés à
l'instinct grossier de la vie animale.
Si donc les hommes avoient été primitive-
ment placés dans l'état de nature, Horace aurait
eu raison de dire :
Cum prorepserunt primis animalia terris,
Mutum et turpe pecus, glandem atque cubilia propter,
Unguibus et puguis, dein fustibus atque ità porrà
Fugaabant armis, quoe post fabricaverat usus.
Sat. .3. L. 1.
Voilà pourtant quelle est, la liberté, l'égalité
et l'indépendance de cette condition si vautée
dont on cherche à nous rapprocher, voilà ces
biens inestimables que nous avons sacrifiés à
la société civile et dont elle ne sauroit offrir
de justes équivalents, qu'en proclamant en fa-
veur de tous les membres qui la composent,
l'égalité et la souveraineté, droits imprescrip-
tibles que nous ne pouvons nous dispenser de
( 44 )
revendiquer, sans trahir le plus saint des de-
voirs.
S'il étoit vrai que les hommes fussent passés
subitement de la barbarie et de l'indiscipline
de l'état de nature, à la subordination de la
vie sociale, ce phénomène ne s'expliqueroit-il
pas d'une manière moins invraisemblable , en
supposant que quelque famille placée dans des
circonstances plus heureuses, auroit pu cultiver
et exercer, au sein de l'abondance et de la
paix, ces nobles facultés qui constituent l'ex-
cellence de l'espèce humaine, acquérir par-là
une supériorité marquée sur des hommes sau-
vages et dégénérés, former et exécuter , par-
les conseils et sous les ordres d'un chef hardi,
habile , généreux, ambitieux peut-être , le glo-
rieux projet d'arracher, malgré eux, ces êtres
infortunés aux calamités d'une condition dé-
plorable, et de leur ravir une funeste indé-
pendance pour les asservir au joug salutaire de
l'obéissance et de la soumission à une autorité
souveraine?
On comprendrait alors plus aisément com-
ment les corps politiques ont dû s'agrandir et
se multiplier, et si ces conjectures avoient assez
de vraisemblance pour former une hypothèse
plausible et raisonnable, elles pourraient servir
(45)
aussi à expliquer et à excuser l'introduction de
l'esclavage que nous voyons généralement établi
dans l'antiquité la plus reculée.
Mais si l'on peut attribuer l'origine de la
société civile à des causes plus naturelles et
plus vraisemblables, il faut renoncer à des
suppositions qui ne consistent que dans de
simples possibilités. Nous avons démontré que
l'Etre-Suprême, dont la bonté, la sagesse et
la puissance sont sans bornes, étoit le Créa-
teur et le Législateur des hommes ; de cette
vérité nous pouvons conclure , par les seules
lumières de la raison et sans recourir à l'auto-
rité de la révélation , que Dieu ne créa point
nos premiers parents pour qu'ils ignorassent ses
lois, pour que leurs facultés morales ne leur
fussent d'aucun usage , ni pour eux, ni pour
leurs enfants, enfin pour que l'espèce humaine
demeurât malheureuse et abrutie pendant une
longue suite de siècles, et qu'au contraire, par
l'acte même de la Création ou d'une Provi-
dence spéciale, il donna à leurs facultés tout
le développement qu'exigeoit la condition dans
laquelle il les plaçoit., et, en particulier, qu'il
les rendit propres à soutenir les relations de la
société conjugale, à exercer les droits et à
remplir les devoirs de la paternité.
( 46 )
Les enfants jouirent, dès le moment de leur
naissance, des secours et des soins que pouvoit
leur administrer la tendresse paternelle ; ils
reçurent une éducation proportionnée aux be-
soins de leur âge et de leur situation, et, à
mesure que les instincts moraux et les facultés
Intellectuelles se développèrent en eux, leurs
pères et leurs mères trouvèrent, dans des té-
moignages de reconnoissance, de soumission et
de piété filiale, la récompense de leurs travaux.
L'habitude de l'obéissance, fortifiée par les
sentiments les plus puissants sur le coeur de
l'homme , l'amour , le respect et la reconnois-
sance , ne put que prolonger l'autorité pater-
nelle et lui donner enfin les caractères de
l'autorité civile la plus respectable.
La première famille, devenue nombreuse,
eut besoin d'être soumise à un supérieur com-
mun ; il fallut assigner à chacun sa lâche et ses
devoirs; les membres de celte famille, soumis
dans leur enfance à l'autorité paternelle, par-
venus à l'âge de raison , comblés des bienfaits
de leur père et rendant hommage à son ex-
périence et à sa sagesse, ne tardèrent pas à lui
obéir comme à un Magistrat Suprême.
Ils ne supputèrent point à quoi montoient
les avances que leur père avoit faites pour leur
■ ( 47 )
entretien ; ils n'évaluèrent point strictement la
dette qu'ils avoient contractée envers lui par
l'éducation qu'ils en avoient reçue , et ils ne
crurent point s'acquitter envers lui en lui com-
muniquant à leur tour, dans ses besoins, une
partie des fruits de leur industrie et de leurs
travaux. Ces froids calculs ne sont point ceux
de la nature ; ils furent inventés par une phi-
losophie orgueilleuse, qui, ennemie de l'auto-
rité monarchique dont l'origine est due à la
puissance paternelle, ne trouva pas de plus sût-
moyen d'énerver la première, que de circons-
crire les pouvoirs et la durée de la seconde
dans le cercle le plus étroit.
Accoutumés à juger des institutions an-
ciennes par les nôtres, et voyant combien
l'autorité paternelle est resserrée dans les Gou-
vernements qui subsistent aujourd'hui, nous
en concluons que les bornes de cette autorité
ont toujours été les mêmes. Je crois en avoir
dit assez pour montrer l'erreur de cette opi-
nion , et, en apprenant par l'histoire que le
droit de vie et de mort étoit inhérent à la
puissance paternelle chez les Grecs et chez les
Romains, et sans doute aussi chez les Peuples
plus voisins encore de l'époque reculée du
Gouvernement Patriarchal, on ne peut pas ne
( 48 )
pas reconnoître dans cette formidable attribu-
tion les vestiges des institutions primitives de
l'économie sociale.
On comprendra aisément que le genre hu-
main, borné à une seule famille bien réglée,
n'étoit pas exposé à toutes les calamités de
l'état de nature , que l'homme n'étoit point
l'ennemi de l'homme, que le soin de pour-
voir aux nécessités de la vie n'absorboit
ni tout sou temps ni toutes ses pensées, et
qu'il put cultiver et exercer ses facultés intel-
lectuelles et ses instincts moraux, ainsi que ses
affections sociales. Mais le but du Créateur
étant de peupler les contrées habitables de la
terre , et cette famille n'étant plus bornée à
un père et à des enfants, ceux-ci étant devenus
pères à leur tour, leur nombre s'étant consi-
dérablement accru , le lieu de leur résidence
ne suffisant plus à leur subsistance , cette fa-
mille ayant pu à la longue renfermer dans son
sein un mauvais père, quelques enfants re-
belles, des frères ennemis, il fallut songer à
se séparer; des familles particulières se déta-
chèrent de la grande famille, et, subissant à
leur tour de nouveaux démembrements, elles
formèrent, chacune de leur côté, des établis-
sements qui servirent de berceaux à tout au-
tant de peuples, bu de nations différentes.