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Les quinze, ou L'histoire de la grande armée ; ouvrage où sont retracés la naissance, le règne et la mort des principaux ennemis de la religion, des moeurs et de toute espèce de gouvernement. Par M. le curé de N***

De
104 pages
Obré (Paris). 1801. France -- 1799-1804 (Consulat). VIII-98 p. ; in-8.
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LES
-
QUINZE.
LES QUINZE,
ou
L' HISTOIRE
D E
LA GRANDE ARMÉE;
o U V R AG E où sont rétracés la Naissance,
le Règne et la Mort des principaux enne-
mis de la Religion des Mœurs et de toute
espèce de Gouvernement.
Par M. le Curé de N***.
J-Spmper ego lector tantùm!
-
Ne ieîài-je éternellement que lire,
'7 - W )
~9ti'ë !VoJr le crime, sans rien dire ?
Ilt.-
( L'Anarch. Poëme du même Auteur. )
A PARIS,
Chez OBRÉJ Libraire, rue Mignon, 11.0 I.
AN I X. ( 1801 ).
AV AN T-PR OP OS.,
IL est en France un petit nombre
d'hommes qui ne veulent ni Religion ,
ni Mœurs, ni Gouvernement. Il y a six
mois environ, qu'un calculateur qui les
connoît fort bien, les évaluoit au nom-
bre de douze ou de quinze ; il en donna
la connoissance au public , dans une
pièce intitulée : Observations. Cette
pièce fut insérée dans presque tous les
journaux ; mais comme ces feuilles quoti-
diennes ne font que passer, elle éprouva
leur destinée ; il en est cependant résté
des traits de lumière, que nous avons cru
devoir recueillir et montrer dans un plus
grand jour.
Cet Opuscule est donc consacré à écor-
cher, s'il est permis de parler ainsi, la der-
nière queue des Anarchistes de toute es-
pèce , en offrant un précis historique de
( vi )
leur naissance , de leur règne, de leur
décadence et de leur mort; car ils sont
maintenant comme s'ils n'étoient plus.
On sera sans doute surpris que de tous
ces brigands politiques, dont le machia-
vélisme et l'ambition ont causé tant de
maux, on se contente d'en désigner
quinze ; mais ces quinze étoient les grands
artistes , qui, suivant l'expression d'un
philosophe gazetier, avoient le droit de
battre la monnoie comme des souve-
rains (i); les autres n'étoient que des ou-
vriers à la journée, auxquels, à la vérité,
on avoit aussi donné le surnom de souve-
rains, mais qui vendoient leur titre au
plus offrant, pour ne pas dire au premier
venu.
Pendant quelque temps , nous avons
liésité entre le nombre de douze et celui
( i ) Cette pensée est développée dans un
des Chapitres de cet Ouvrage. --- , :
( vij )
de quinze ; mais nous avons enfin donné
la préférence au dernier : lorsqu'il s'agit
de compter les coquins, il vaut mieux en
mettre plus que moins.
Du reste, nous n'avons nomme per-
sonne ; si quelqu'un se trouvoit blessé,
portoit des plaintes, nous lui dirions:
Monsieur le président ne veut point
qu'on le joue. D'ailleurs les XV sont
morts ou réputés comme tels ; qui pour-
rait prendre un si grand intérêt à leur
mémoire ?
Mais s'ils ont cessé de faire du mal,
pourquoi troubler leurs cendres, dira-t-on?
Parce qu'ils ont laissé un héritier univer-
sel et des légataires particuliers qui, sui-
vant leurs propres expressions , suent
sang et eau pour régénérer l'espèce hu-
maine et lui donner un bonheur philo-
sophique dont elle ne veut point.
Les Métaphysiciens, que nous dési-
gnons sous le nom des XV , sans nom-
( viij )
mrr personne, avoient juré d'anéantie
tous les trônes, tous les autels, tous les
gouvernemens. Ne voyons-nous pas en-*
core, de temps en temps, quelques - uns
de leurs rejetons annoncer les mêmes dis-
positions réformatrices, et n'être retenus
que par la crainte d'être envoyés à Cayenne
ou à Rochefort ?
x
LES QUINZE.
CHAPITRE PREMIER.
Définition des différais Métaphysiciens et
de V\Armée des TiV.
1 L auroit été plus méthodique de commencer
par exposer la naissance de ces Etres extraordi-
naires , que nous appelons vulgairement Mé-
taphysiciens , avant que d'entreprendre leur
définition; mais, comme jusqu'à présent ils se
sont montrés sous tant de masques, et que les
plus habiles grammairiens ne sont pas d'accord
sur la valeur de ce mot ; que les Métaphysiciens
du temps d'Aristote , de Mallebranche , de
Locke , n'ont aucune ressemblance avec ceux
dont nous parlons , que ces derniers ont une
origine bien différente et bien plus ancienne,
il est indispensable d'en donner , avant tout ,
une définition précise , qui ne puisse atteindre
ni fâcher aucun homme de bien.
La saine Métaphysique, considérée comme
faisant partie de l'ancienne philosophie, est,
suivant d'Alembert, la science qui traite des ,
premiers principes de nos Connoissances, des
( 2 )
Idées universelles, des Etres universels et spiri-
tuels, ajoute le Dictionnaire de l'Académie,
et ce pour cause.
« Par Métaphysique , dit Furetière, on en-
tend la dernière partie de la Philosophie, dans
laquelle l'esprit s'élève au-dessus des Etres créés
et corporels , s'attache à la contemplation de
Dieu, des anges et des choses spirituelles, et
juge des principes de toutes connoissances par
abstraction ».
M. d'Alembert, qui tenoit un peu des XV,
s'est bien gardé de parler de Dieu , des anges
et des choses spirituelles; il est vrai qu'il a paru,
quelque temps après M. l'abbé de Chalivoi ,
comme un grand astre au milieu des petits flam-
beaux célestes. Ce pauvre M. Furetière, il n'a-
voit pas lu Bacon sans doute, lorsqu'il ôta à la
Métaphysique le droit d'aînesse que lui avoit
accordé le chancelier d'Angleterre, et qu'il en
lit la cadette de la Philosophie. Tout le monde
sait, du moins ceux qui lisent encore les philo-
sophes, que l'auteur anglais considère la phi-
losophie comme une pyramide, qui a pour base
l'Histoire naturelle; au second étage, l'Exposi-
tion des puissances et des principes qui opèrent
dans la nature, c'est-à-dire la Physique et les
Mathématiques ; au troisième, qui est la partie
la plus élevée, la Métaphysique : il met donc
(3)
au sommet ce qui tient le premier rang dang
la nature. Aussi M. Saverien, ayant à peindre
l'arbre généalogique des Philosophes, a - t - il
commencé par dessiner les Métaphysiciens 1
qu'il regardoit comme leur véritable racine.
On enseignoit anciennement la Métaphy-
sique, dans le sens de Furetière; au milieu des
grandes réformes régénératrices , elle fut chas-
sée de nos écoles, où l'on ne voulut rien ad-
mettre de ce qui touchoit au spirituel, con-
formément à la réticence de M. d'Alembert.
A cette époque , on vit paroître les Méta-
physiciens de la race bâtarde , ces faux-frères,
connus sous le nom de l'armée des XV. Ils
existoient depuis très - longtemps, ainsi qu'il
sera dit dans le chapitre suivant ; mais il falloit
une bonne année, comme celle de 1793, pour
oser paroître en public, et soutenir les regards
des personnes tant soit peu raisonnables. Ce sont
ces esprits ambitieux et déréglés , qui, appli-
quant à tort et à travers les principes absolus
d'une Métaphysique abstraite, établissent, au
gré de leurs passions et de leurs intérêts, les
systèmes les plus opposés, et presque toujours
les plus contraires à la religion, aux gouver-
nemens et à la société.
4}
CHAPITRE II.
L'origine des XV.
,
L A naissance dès XV, ou plutôt de leurs pre-
miers aïeux, est encore un mystère ; ils appar-
tiennent à cette classe d'individus que nul père,
nulle mère, ne veulent reconnoître ; aussi ces
hommes extraordinaires n'ont - ils jamais fait
aucun cas des nœuds du sang, encore moins de
ceux de la société, à laquelle ils sont entière-
ment étrangers. 1
Rien de plus positif que l'organisation et la
mise en activité de l'Armée des XV par M.
Pitt; mais ils étoient bien longtemps avant lui,
puisqu'il est delà même secte, qu'il a puisé dans
leur doctrine les moyens de se faire estimer et
chérir de toute l'Europe; de faire parmi nous
des innovations vraiment philosophiques, et de
rendre l'Angleterre le plus puissant comme le
plus tranquille et le plus fortuné de tous les
royaumes. r,
Nous ne sommes donc pas de l'avis de Mr
Geoffroy, qui, dans son ouvrage périodique r
prétend que nous devons aux Anglais le poison
de la nouvelle Métaphysique , mieux connue
(5)
aous le titre d'Art de penser. Il cite à ce sujet
une anecdote piquante :
« Sous Louis XV (i), un de ces seigneurs
de la cour, assez sots pour s'engouer de la phi-
losophie qui devoit les détruire, se présenta un
jour au roi, au retour d'un voyage qu'il avoit
fait à Londres; c'était alors pour les initiés le
pèlerinage de la Mecque : « Vous revenez d'An-
gleterre , lui dit Louis XV. — Oui, Sire. — Et
qu'êtes-vous allé faire dans ce pays-là ? — J'y
suis allé , Sire, pour apprendre à penser. -
Oui, répliqua le monarque , en ricanant et en
lui tournant le dos , à panser des chevaux.
Mot aussi ingénieux que juste, dont le voyageur
devoit être terrassé, si le propre du fanatisme
philosophique n'étoit point d'endurcir l'esprit
contre la raison ».
Louis XV n'étoit donc ni le confrère , ni
l'ami des Métaphysiciens, et quoique, vers la
fin de son règne, cette vermine fût le produit
inévitable d'une corruption presque générale,
on ne s'apercevoit encore de son existence que
dans les œuvres de quelques prétendus philo-
sophes , ou plutôt dans les beurières. Ce n'est
(1) Voyez le Numéro XII de l'Année littéraire,
rédigée par MM. Geofiroi et Grosier, page 370.
(6)
donc ni aux Anglais ni au règne de Louis XV
que nous devons rapporter l'origine des XV.
Chaque siècle eut ses Métaphysiciens ; par
conséquent , leurexistencedoit dater delà créa-
tion du monde. Si Ton admettoit le système des
Preadamites , les XV seroient incontestable-
ment ces raisonneurs que l'Ecriture sainte ap-
pelle les mauvais anges ; mais comme ces êtres
mal faisans furent précipités dans les enfers, on
ne sauroit en ire que l'Eternel eût été assez im-
prudent pour les réintégrer sur la terre, au mo-
ment ou il s'occupoit du chef - d'œuvre de la
création.
Il est une conjecture qui nous paroît le plus
approcher de la vérité ; elle est au moins la plus
probable. Tout le monde connoît le serpent qui
séduisit la compagne du premier homme ; c'est
de cet habile Métaphysicien que sont sortis tous
les autres serpensqui ont séduit et perdu la race
humaine. Cette opinion est d'autant mieux fon-
dée, que peu de temps après naquit le féroce
Caïn, et que ce premier fruit de la séduction
métaphysique fit sur l'être le plus innocent la
première application connue de l'un des prin-
cipes fondamentaux de l'Ecole des XV.
(7)
CHAPITRE III.
Organisation de VArmée des XV.
LE nom d'Armée donné à la réunion de
quinze poltrons, qui ne se permettent pas même
le port d'armes, et qui dans leur organisation
conservent les formes civiles, n'est point la dé-
nomination qui lui convienne. Mais M. Pitt les
a baptisés ainsi; ce profond grammairien a bien
senti, comme nous le prouverons dans le cha-
pitre suivant, que pour mieux tromper les Fran-
çais, il falloit les empêcher de s'entendre, en
changeant la signification des mots , et par con-
séquent celle des choses; c'est ainsi que, dans
le nouveau Dictionnaire de Pitt , revu par la
société soi-disant mère, mère à la vérité de plu-
sieurs crimes, mais fille du grand ministre ; le
mot liberté, signifie licence, celui de gouver-
nement , anarchie 3 celui de religion, athéisme,
etc. etc.
D'ailleurs, ce mot Armée présente toujours
une idée formidable , et l'on sait que M. Pitt a
bien su faire mouvoir en France tous les res-
sorts de la terreur, ayant toujours la sage pré-
caution de mettre en avant des hommes très-
(8)
propres au conseil, mais plus habiles encore à
se cacher derrière la toile , au moment de
l'action.
Quoi qu'il en soit , comme les réformateurs
anti - étymologistes nous ont habitués au mot
impropre , nous continuerons de désigner les
XV sous le nom d'Armée. Voici l'organi-
sation :
Un président..
Un secrétaire et son vice.
Trois scrutateurs, pour recueillir les votes et
dire les résultats des appels nominaux.
Neuf censeurs, numero Deus impare gau-
det; ces neuf Catons ont la charge la plus pé-
nible, la plus difficile à remplir ; il sont tenus
d'imposer silence dans les assemblées , et de
faire observer le règlement; lorsqu'un des secré-
taires, élu soit en qualité de chef, soit en qua-
lité de vice, ne sait pas lire, un des neuf est son
remplaçant; il faut donc, pour être censeur,
qu'on sache au moins épeler ses lettres.
Leur costume n'a rien d'extraordinaire ; mais
il varie suivant les circonstances et suivant les
hommes ; les XV, quand ils reçoivent des mé-
decins dans leur assemblée , sont habillés en
noir; ils sont habillés en rouge, quand ils sont
honorés de la visite des auteurs des journées de
septembre; quant aux acteurs, ils ne daignent
(9)
plus les recevoir; ce sont des machines usées.
, Il y a quelques années qu'ils avoient la tête
constamment couverte d'un bonnet de laine
rouge; ce bonnet fut proscrit, ils le rempla-
cèrent par une petite perruque blonde , que
couvre un chapeau rond bordé d'un velows
écarlate; car il faut qu'ils aient partout un peu
de rouge , même sur la figure ; ce qui leur
donne un teint plus frais, et en même temps le
moyen de séduire les femmes aussi bien que les
hommes.
On leur a reproché d'avoir dans le temps
porté des piques , et par conséquent enfreint
un article relatif à la prohibition de toute espèce
d'armes. L'inculpation n'est que trop vraie, et
l'on se souviendra longtemps de l'usage qu'ils
firent de ces mêmes piques. On fut obligé de
leur interdire jusqu'aux canifs.
Depuis cette époque, pour toute arme ils
n'ont qu'une plume, d'oie à la vérité, mais fort
mal taillée, parce qu'ils n'ont plus de canif; ils
la tiennent constamment de la main gauche ; la
main droite doit être continuellement libre, afin
qu'ils puissent s'en servir en toute occasion pour
casser , briser, détruire tout ce qui tient directe.
ment ou indirectement aux anciens systèmes.
Dispensés d'aller aux combats, ils n'ont pas
besoin de trompette , ils en ont cependant une,
( 10 )
que le vulgaire des grammairiens appelle im-
proprement sonnette; c'est la pièce la plus né-
cessaire , lorsque les XV sont rassemblés en
masse..
CHAPITRE IV.
Candidats portr les places vacantes à Varmée
des JLV, soit à cause de mort, soit par dé-
sertion. Historique de la dernière nomina-
tion. Les trois aspirantes. Embarras du
choix.
IL n'en est point des XV comme des ci-devant
Quarante, qui avoient pris pour devise VIm-
mortalité, et qui, par leurs ouvrages, parve-
noient quelquefois à s'immortaliser. Pour le
bonheur du monde, ils ne font que passer ; et
le lendemain de leur mort, on ne se souvien-
droit plus de leur existence, si les frères qui leur
survivent, continuant toujours à philosopher,
ne tâchoient de faire tomber sur eux tout l'o-
dieux de leur propre conduite.
Souvent quelques faux-frères, las d'être, à
pure perte, l'instrument et le jouet des meneurs
de la bande, désertent le poste, et rentrent sans
bruit dans la classe des gens honnêtes. Ce sont
( II )
alors des places vacantes, pour lesquelles il se
présente un grand nombre de candidats ; ce qui
prouve combien ce siècle a produit de prosé-
lytes pour le culte des dieux qui veulent créer
un nouveau monde.
Mais qu'on ne s'imagine pas qu'il soit aisé
d'être admis à remplir le vide en question; il
faut des titres bien authentiques : à la subtilité
scolastique du vieux Scot, il faut joindre la théo-
rie des professeurs empyriques du Pont-Neuf,
et la science pratique de Cartouche. Le hasard
me procura , il n'y a pas longtemps, la connois-
sance d'un fournisseur de la grande armée. Il
étoit initié dans tous ses mystères, et m'apprit
la manière dont elle fit sa dernière nomination ;
c'étoit autre chose qu'un conclave.
Trois Métaphysiciens étoient morts, et trois
autres avoient déserté : c'étoit cinq ou six jours
après une époque remarquable, qui fit trem-
bler les voleurs et les perturbateurs publics. Le
coup étoit terrible; qui de quinze ôte six, reste
bien peu de chose : « Heureusement, dit le pré-
sident , nous sommes la moitié de l'armée, plus
un, et nous pouvons délibérer. Vite, la liste
des candidats, l'épuration de leurs titres, le
scrutin, et le remplacement sans désemparer ».
Aussitôt un ci- devant cordelier en habit
rouge présente la liste des candidats, avec leurs
( 12 )
pièces justificatives. « Si quelqu'un , me dit le
fournisseur, devoit faire un jour l'histoire des
différens charlatanismes, c'est dans ces pièces
qu'il trouveroit les matériaux les plus curieux
et les plus fidèles, car elles sont toutes signées
de l'auteur.
Le premier qui se trouvoit inscrit sur le ta-
bleau étoit un sophiste à grands principes, qui,
dans quelques écrits assez répandus chez les
épiciers , avoit beaucoup déclamé contre les
propriétés ; c'étoit un titre prépondérant; mais
comme un jour il avoit voulu réduire sa théorie
en pratique, et forcer sur un grand chemin un
voyageur à partager avec lui sa bourse , les tri-
bunaux l'avoient envoyé pour dix ans à Roche-
fort ; titre encore plus prépondérant, attendu
qu'à Rochefort, il avoit perfectionné son en-
tendement avec ses camarades ; mais, pour ne
pas brusquer une opinion malheureusement
trop accréditée en faveur des propriétaires, sur
huit, votans, afut rejeté à la majorité de cinq.
Le second étoit un vieux docteur en médecine,
homme extraordinairement habile, qui valoit à
lui seul tous les anciens comités purgatifs ; pen-
dant quarante ans d'exercice, il avoit tué plus
de monde que la guerre la plus meurtrière, par
conséquent, il avoit accéléré le nivellement des
fortunes, moyennant fa rareté des têtes ; il au-
( 13 )
roit pu s'enrichir par les gratifications des en-
fans dénaturés qu'il avoit débarrassés de leurs
pères ; mais il avoit sacrifié tout son avoir pour
soutenir l'Armée des XV. C'était donc un créan-
cier. rejeté à l'unanimité.
Yenoient ensuite une centaine d'esprits forts,
qui, après avoir enseigné la religion de leurs
pères, l'avoient abjurée et décriée. Ils avoient
abattu tous les temples, détruit tous les saints,
attaqué, renversé Dieu même dans son taber-
nacle; de l'argent, des honneurs, et une cer-
taine célébrité avoient récom pensé leurs proues-
ses ; il ne leur manquoit qu'un grade dans l'ar-
mée des XV ; mais leur temps étoit passé. Re-
jelés. -
Il y eut un candidat, dont on ne voulut point
lire en entier les titres ; ce qu'il avoit fait de
plus méritoire, c'étoit d'avoir servi de bour-
reau , faute d'ouvrier de cette espèce. Rejeté
à l'unanimité, et ce, parce qu'il est toujours
imprudent d'introduire le loup dans la ber-
gerie. ',: '- :
On ne fut pas peu surpris de voir au nom-
bre des aspirans trois femmès, qui prétendoient
chacune n'avoir de féminin que le- sexe : « Je
suis la femme d'un des plus grands métaphy-
siciens, disoit l'une d'elles; j'ai moi-même écrit
dans le genre, vous le savez, messieurs les XYv
( 14) -
puisque je n'ai rien de caché pour vous j. L'au-
tre, d'un air plus rassuré, offroit l'hommage de
ses écrits ; ils tendoient tous à la perfectibilité
de l'espèce humaine : « Belle doctrine, disoit
tout bas un des juges, si cette femme parve-
noit à ses fins, et que cette vilaine espèce de-
vînt réellement parfaite, quel seroit notre sort
et celui de nos amis ? C'est une folle, qu'elle
aille rouler ses fuseaux». Le président des XV
auroit désiré, qu'au lieu de présenter des ou-
vrages aussi insignifians , elle eût rendu ses
comptes comme son père; c'est d'après ce ta-
bleau qu'on auroit pu juger de ses talens et de
ses facultés métaphysiques.
Ces deux aspirantes reçurent l'accolade fra-
ternelle de tous les XV, mais ils leur témoignè-
rent le regret de ne pouvoir les admettre, vu
qu'ils faisoient profession de vivre célibataires,
que leur admission pourroit devenir contr'eux
un sujet de scandale ; qu'au surplus , en ré-
compense de leurs services, et de la pureté de
leurs intentions, il seroit créé pour elles deux
places d'honoraires.
La troisième fut rejetéé à l'unanimité ; elle
avoit fait d'assez bonnes pièces de théâtre, mais
on la connoissoit pour auteur d'un système d'é-*
ducation contraire à celui des XV. Elle rou-
git, et s'aperçut, mais trop tard, qu'elle s'étoit
(15 )
trompée sur l'opinion favorable qu elle" avoit
conçue des XV. « Je vois bien, dit-elle en se
retirant , qu'il n'y a rien à gagner avec les
athées ».
Faute de candidats admissibles , il fut im-
possible de remplir les places vacantes : il fut
décidé que le président écriroit au directeur
de la maison de corres pondance de Rochefort,
afin qu'il obtînt du gouvernement la liberté de
six métaphysiciens confiés à sa garde, et destinés
à completter l'année des XV. ;
CHAPITRE T. !
Prix d'un héros de Vudrmée des JLV.
Q u 0 1 Q u 1 E N général on n'achète point les
grands hommes, dont la réputation fait pres-
que toujours la fortune; quoique les XV se re-
gardent comme des êtres purs par excellence,
ils n'en sont pas moins sensibles aux appas du
métal, qui fait tourner la tête à la plupart des
hommes. Ces apôtres de la liberté se vendent
eux-mêmes comme des esclaves : que le marché
soit secret, voilà tout ce qu'ils demandent.
Nous ne parlerons point de plusieurs gros
vol umes de transactions de cette sorte, passées
( 16 )
dans les derniers siècles entre les marchands de
Londres et les vendeurs de la France : nous al-
Ions nous borner à retracer uniquement celles
dont nous avons pleine et entière connoissance:
un long séjour en Angleterre nous a singuliè-
rement instruits.
M. Pitt, ce bondieu des mers, a donné le
premier une certaine vigueur à ce commerce ; -
il a consacré à sa prospérité les millions qu'il
recevoit de l'Inde. Cet homme aux vastes con-
ceptions , aux sublimes entreprises , a montré
ses talens politiques, lorsqu'il a prouvé qu'il en
coûteroit bien moins pour gagner les hommes
avec de l'or, que par la force des armes, ou
même de l'opinion.
Après la guerre d'Amérique, il conçut le
projet de se venger de la France, à quelque
prix que ce fut, mais d'une manière éclatante ;
il n'en trouva point qui pût mieux remplir ses
vues, qu'une révolution; dès ce moment, il fut
arrêté dans sa tête qu'il seroit fait une révolu-
tion en France, que, pour y parvenir, il achè-
terait toutes les langues, toutes les plumes, tous
les bras qui pourraient le servir. On connoît
le grand entrepreneur que M. Pitt fit son cais-
sier , et la manière peu délicate dont ce der-
nier employa ses premiers fonds.
Que de pensionnaires ! que de jetoniers ! que
(17 )
de grands hommes vendus à bas prix ! Il en est
cependant dans le nombre qui, recevant de
plusieurs mains, firent un peu plus les renché-
ris, témoin le célèbre mécanicien , qui deman-
doit dix millions pour empêcher une explosion
métaphysique ; témoins les vendeurs de places
de toute espèce, qui maintenant se reposent
dans les terres d'autrui, devenues leurs do-
maines; à l'ombre des tonneaux de guinées,
de ducats ou de sequins qu'ils ont reçus de l'é-
tranger dans les beaux jours de leur règne.
Voilà le véritable noyau de l'Armée des XV.
Ce n'éloit point dans les jetoniers aux quarante
sols, ni même dans les héros aux cinq cents li-
vres en papier, qu'on auroit trouvé des res-
sources. Les instructions secrètes de M. Pitt
portaient, d'une manière très-positive, qu'il ne
vouloit absolument à ses gages que des méta-
physiciens, reconnus pour tels , des hommes
sédentaires, inamovibles et chargés par état d.e
diriger l'opinion et les mouvemens politiques,
tant dans les journaux que dans les places publi-
ques et dans les assemblées. Il dit, et l'Armée
des XV fut.
A la tête, on remarqua d'abord un dieu fu-
tur , dont les coups d'essai ne valurent que trop
descau^s de maître. On peut assurer que pen-
temps, Il ne vola pOInt 1 argent
^ttelcjïte temps, il ne vo l a point l'ar g ent
2
( 18 )
de l'Angleterre; nouveau Salomon, pour quel-
ques guinées, il eût rebâti le temple de Jérusa-
lem ; mais aussi , pour quelques guinées de plus,
nouvel Erostrate, il l'eût fait dévorer par les
flammes. Soit que M. Pitt ne lui parût point
assez généreux, soit qu'il s'y mêlât un peu de
cette ambition si nécessaire , lorsqu'on veut
bouleverser un empire, sans perdre aucune de
ses maîtresses, et qu'un sac de louis en or ne
lui parût point déplacé à côté d'autres sacs d'or
étranger, il accepta trente mille francs par
mois de Louis XVI, pour lui conserver un
trône qu'il auroit au même instant vendu pour
trente et un mille..
On ne sait point au juste à quel prix l'antro-
pophage, soi-disant l'ami du peuple, vendit à
l'ennemi son ame et son journal ; c'est un se-
cret que le duc entrepreneur a malheureuse-
ment emporté dans la tombe. Quant aux sim-
ples soldats de la petite armée, il est inutile d'en
parler; c'est un prix connu ; le tarif se trouve à
Londres, dans les papiers de rebut du ministre
anglais, et à Paris, chez tous les marchands de
nouveautés : ce qu'on sait de positif, c'est que,
depuis certaine époque, les XV meurent de
faim, et que Pitt, en quittant le ministère, les
a totalement abandonnés.
( 19 )
* C II APl T R E VI.
ui quelle époque les descendons du serpent
ont-ils exercé le plus grand empire ? Jus-
qu'où s'est étendu leur injluence?
POUR répondre à cette question ex-professa,
il faudrait avoir sous les yeux la vie privée des
Ravaillac et des Cartouches des différens siè-
cles ; mais nous avons vu de nos jours le nec
plus ultrà -des expériences métaphysiques ; il
nous est dpnc permis de porter un jugement
à cet égard.
Vainement des antiquaires, qui toujours ont
la Bible à la main , prétendent que l'époque où
les métaphysiciens ont exercé le plus grand em-
pire, date de cet âge célèbre qui précéda le
déluge universel-. A l'appui de leur opinion, ils
citent la hauteur à laquelle s'étaient élevés les
maçons de la tour de Babel, quittaient bien,
disoient-ils, ceux qui ont présidé la commune
de notre bonne capitale ; la comparaison n'est
pas exacte, quant au fond, car les uns bâtis-
soient, et les autres n'ont fait que démolir :
pour la forme, ils sont parfaitement semblables;
même confusion dans le langage ; même abus
( 20 )
de principes. Ils veulent que ce temps- de cor-
ruption générale , pendant, lequel les anges
même ne pouvoient paroître sur la terre, saqf
avoir tout à craindre des frères et amis de So-
dôme, soit l'époque la plus marquante du règne
de la métaphysique. Certes, il falloit qu'en ces
jours son influence fût bien grande , et que
le résultat de ses conceptions fût bien mons-
trueux , pour que Dieu se repentît d'avoir créé
l'homme, c'est-à-dire, l'humble jockei de cette
ambitieuse souveraine. Mais ces temps si recu-
lés sont si obscurs, et nous avons tant vu par
nos propres yeux, que nous pouvons hasarder
la solution du problême, et devâfndlr le jngej
ment de la postérité.
Il nous est démontré que nos Métaphysiciens
n'ont jamais été si puissans qu'à la fin du dix-
huitième siècle, et surtout en 1793 et l'année
suivante.. L'établissement du gouvernement,
jusqu'alors inconnu, fut le chef-d'œuvre de
leur prévoyance; celui des commissions mili-
taires , des trohinaux, des proconsulats et des -
échafauds permanens fut le thermomètre de
leur pouvoir: « Il vaut mieux, disoitun d'en-
tr'eux , sacrifier un million d'hommes qu'un
principe ».
*( 21 )
C HA PITRE-VII.
Influence des XV: Autel qu'ils élèvent
sur une montagne, et qu'un instant après
ils détruisent. Nouveau culte inspiré par
Voracle de Mont-Martre. Querelle et ti-
tres de differens savetiers pour en être les
ministres. Sa destruction par la main
des XV
• r
Q UA ND les XV eurent pris le dessus sur le
reste des hommes, notamment sur les létrés, les
savans et les riches , ils s'établirent sur une
haute montagne, exposée à la vérité aux injures
de Pair., mais du moins à l'abri des atteintes de
la populace qu'ils ont toujours regardée comme
faite pour ramper. Pour être encore plus en
sûreté , ils eurent la précaution d'établir des
troupes auxiliaires, qu'ils placèrent de distance
en distance, derrière eux, sur le penchant de
la montagne, de manière que, d'un souille, ils
pussent les culbutter , s'ils osoient lever la tête.
En effet, comme ces malheureux ne tardè-
rent point à manquer du nécessaire, même de
pain, ils levèrent la tête vers le sommet de la
montagne et se plaignirent aux XV. Ceux-ci,
( 22 )
forts de leur position et de l'état d'épuisement
dans lequel ils a voient réduit tous ceux qui pou-
voient les contrarier, ne firent qu'un souffle èt
les culbutèrent. Ce n'étoit point assez de les
avoir fait mourir de faim, renversés, fracassés,
ils portèrent le machiavélisme jusqu'à mettre
sur le compte de ces misérables, tout le mal
qu'ils a voient fait eux-mêmes.
Tout le monde avoit battu des mains en les
voyant tomber ; les XV s'aperçurent de ce
mouvement, et, toujours constans dans leurs
principes d'inconstance; ils changèrent aussi-
tôt de costume, de système et d'habitation: ils
firent plus ; cette montagne, du haut de laquelle
ils avoient si impérieusement annoncé leurs ora-
cles, devint l'objet de leur exécration; ils fu-
rent les premiers à détruire l'autel qu'ils y
avoient eux-mêmes construit.
Il falloit remplacer cet autel, il en falloit
un pour ce qu'ils nomment la panaille. Les XV
sont les ennemis jurés de toute espèce de culte :
comment faire ? Un homme aux longues oreil-
les , quoique petit de taille, comme le sont près -
que tous les grands hommes, alla consulter
l'oracle de Mont-Martre. Nouveau Jonas, il
il resta trois jours et trois nuits dans l'intérieur,*
pour ne pas dire le ventre dé l'oracle; au bout
de ces trois jours, il en sortit tout rayonnant,
( 23 )
portant dans sa main le fruit des entrailles di-
vines, le culte théophilantropique.
Ce culte étoit d'autant plus séduisant, qu'on
le pratiquoit sans façon; que le premier save-
tier, élu et consacré dans sa baraque au coin
d'une rue, pouvoit en être le ministre: mais
tous les savetiers se disputèrent l'honneur de
l'être; chacun voulut l'emporter ou montrer ses
titres: l'un avoit été président d'une grande as-
semblée. l'autre, membre d'un comité à jamais
mémorable ; celui-ci se faisoit gloire d'avoir
coopéré à des journées exécrées qu'il appeloit
immortelles, suivant l'expression du général en
chef de l'armée ducale: il ne se trompoit pas;
car les assassinats ont aussi bien leur immorta-
lité que les actions héroïques. Un autre disoit
tout bas aux fidèles rassemblés « J'étais l'in-
time ami de Marat ». C'était presque toujours
le dernier qui réunissoit le plus de suffrages et
qui mon toit en chaire; il y a toujours un grand
avantage d'avoir été l'ami d'un saint, de quel-
que régime, de quelque secte qu'il puisse :être".
Le culte des savetiers atttra beaucoup de
croyans pendant quelques semaines, tant le pu-
blic est avide de nouveautés, surtout religieu-
ses; les XV, tremblant pour leur domination,
firent si bien qu'ils parvinrent à paralyser le
C H )
remplissage du Panthéon moderne, a détruire
le nouveau culte, en ne conservant que l'oracle
qu'ils ont souvent besoin de consulter pour eux
et leurs amis.
CI-IAPITRE VIII.
Constitution des XV.
LA Constitution des XV fut pendant long-
temps un mystère; le public ne put laconnoître
que par les récits d'un faux frère, logé gratuite-
ment à Bicêlre, pour de trop grands services
rendus aux XV. Cette pièce est d'autant plus
curieuse, qu'elle est la source de tous les maux
qui nous ont affligés, et qui pèsent encore sur
la surface entière du globe.
Aussi diffus, aussi obscurs, aussi confus que
leurs pères de la tour de Babel, les XV ont fait
mille et une constitutions adaptées aux circons-
tances et à leurs intérêts personnels; mais la
dernière est celle #qui a marqué le plus par ses
principes et par ses résultats; en voici les. prin-
cipaux articles ; �
ARTICLE PREMIER.
L'armée des XV ne sera composée que de
( 25 )
quinze célibataires , connus par leurs principes
métaphysiques. A mérite égal, on donnera la
préférence à ceux qui auront fait un voyage de
quelques années à Brest, à Rochefort ou à Tou-
lon, pour s'instruite avec les émérites de l'Ecole.
A R T. II.
La plume est la seule arme qu'un Métaphy-
sicien puisse employer ; toute autre, et notam-
ment l'épée , lui est formellement interdite.
S'il essuie un affront, il lui sera permis de re-
pousser l'injure par la calomnie. S'il reçoit un
soufflet sur une joue, il ne tendra point l'autre,
comme il est dit dans l'Evangile ; mais il se con-
tentera de ne rien dire, de se retirer,, sauf à
mettre en usage tout autre moyen quelconque
de vengeance.
A R T. I I I.
Il est expressément défendu à aucun Méta-
physicien de reconnoître aucune religion, et
particulièrement celle de Christ r qu'il doit re-
garder comme un philosophe ou comme un
im posteur, ainsi qu'il est prouvé par le livre
du restaurateur des XV. L'objet principal de
ses méditations et de ses travaux sera de ren-
verser de fond en comble l'édifice élevé par le
( »6 )
pêcheur, soit-disant premier évêque de Rome,
et de substituer à ce culte superstitieux celui de
la nature , ou plutôt de les détruire tous en
niasse, comme attentatoires à la circulation des
pensées, et surtout à la liberté inaliénable des
actions.
ART. IV.
Conséquemment à l'article précédent, mais
pour ne point brusquer les sots, il est convenu
qu'on dira publiquement qu'il existe un Dieu;
mais, par des écrits nerveux et des argumens
irrésistibles, on prouvera que Dieu n'est qu'un
être politique, inventé pour tenir la canaille en
respect.
• En quelque lieu qu'il se trouve, un Méta-
physicien de l'armée des XV ne reconnoîtra
d'autre souverain que lui-même, par suite de
l'abstraction faite des autres individus qu'on
nomme improprement ses semblables; il dé-
fendra ce droit, qu'il tient de la nature, de fou-
tes les manière possibles.
A R T. V.
L'immortalité de l'ame est une absurdité
qu'il faut laisser au menu peuple.
( 27 )
A R T. V I.
Le grand, l'unique et le premier but des tra-
vaux des XV, est le changement des systèmes
politiques et moraux, la propagation des prin-
cipes tendans à la perfectibilité de l'espèce hu-
maine, et surtout du ni vellement des fortunes;
une guerre éternelle à quiconque osera parler
de religion, du respect des personnes et des pro-
priétés, en un mot, à qui ne suivra pas notre
doctrine.
A R T. V I I.
Pour atteindre ce grand but, on s'emparera
de la jeunesse, qu'on élèvera dans nos principes;
on détruira les collèges, les universités, et l'on
tâchera de leur substi tuer des chaires de gram-
maires, où les élèves, de tout ce qu'ils auront
appris, retiendront seulement que deux et deux
font quatre; c'est assez qu'il y ait en France
quinze savans.
( 28 )
- C II APl T R E IX.
Développement des articles III et IV 0
relatifs à la religion, à Dieu 3 et à Vim-
mortalité de l'ame.
C'É T o i T un bien petit philosophe que ce
Platon , que tant d'ignorans comme lui ont sur-
nommé divin ; dans ses ridicules spéculation^
sur les lois , il établit la religion pour premier
fondement; esprit foible , à chaque page de ses
rêves anti-métaphysiques, il rappelle à la Di-
vinité.
C'étoit un sot que Cicérou, lorsqu'en défi-
nissant les princi pes des lois, il posoit pour base
l'existence des dieux et leur Providence..Que
dirai-je de l'auguste Scévola , qui sans cesse
ordonnoit les sacrifices et les cérémonies de la
religion? A quoi servent un sacerdoce et des
pontifes , chargés d'enseigner , suivant les ex-
pressions de St. Paul, toute espèce de bonté , de
justice et de vérité, en un mot tout ce qui est
agréableà Dieu PLeMétaphysicien a-t-il besoin
d'autre chose que de ce qui lui est agréable à
lui-même ? Est-il rien de plus insensé que la
maxime de ce procureur-général du roi, qui,
( 29 )
tout philosophe qu il étoit, n a pas craint de v
dire : a 11 y a tout à perdre pour les États et
pour les particuliers, chez qui la religion
se détruit ? » Il est vrai que M. de la Chalo*
tais n'a point "écu dans ces derniers tempt.
Mille et mille fois plus sots que Platon, CI-
céron, Scévola et la Chalotais, ces pauvres ré-
- gens de l'ancien régime, qui, vqulant rétablir
un ancien collége, ont osé parler du culte ca-
tholique! Ils n'avaient point consulté l'opinion
publique, et, comme l'a fort bien observé un
des quinze , ils se sont justement attiré l'ani-
madversiou générale. cc Toutes les religions ,
ajoute ce grand homme , sont de convention.
Les législateurs les ont faites, selon qu'il étoit
convenable aux peuples qu'ils organisoient ; et
ce ne fut jamais que lorsqu'ils ne furent pas
assez forts en principes , qu'ils s'avisèrent de
créer des cultes pour contenir les peuples ». ,
D'après ce raisonnement, faut-il s'étonner
que les X V rejettent et méprisenl tous les cultes,
se trouvant si puissans en principes? Ils ont si
bien trouvé le moyen de contenir les peuples ! il
suffisoit de les rendre heureux, de leur donner
cette perfectibilité , qui vaut bien mieux que
tous les Messies du monde.
Soyons justes; il se trouve de temps en.temps
( 3o )
parmi les XV quelques esprits forts, qui per-
dent celte force à l'article de la mort, c'est-à-
dire , lorsqu'il n'y a plus rien à prendre ni à
conserver ; alors ils appellent un ministre du
culte , et souvent n'ont pas l'avantage de l'ob-
tenir, vu que leurs confrères sont là, qui lui fer-
ment la porte, de peur que l'apostasie de leur
confrère ne les déshonore, ne fasse tomber leur
système et leurs espérances.
Nous ne devons pas dissimuler aussi que
d'autres, quelques semaines avant leur mort,
n'ont fait abnégation de leurs principes anti-re-
ligieux , que pour donner une assurance de leur
conversion ; et pour ne point manquer des se-
cours spirituels, ils ont établi leur demeure dans
la loge d'un ecclésiastique. Peu de gens croient
à ces conversions, surtout quand ils observent
que ces misérables n'ont plus de pain; mais
enfin , à tout pécheur miséricorde.
Ces transfuges n'étoient point initiés dans les
grands mystères, ou bien la vieillesse leur a ôté
l'énergie nécessaire pour les grandes entreprises.
Peut-être étoient-ils effrayés de leurs propres
conceptions : cc Peuples de la terre, s'étoit écrié
l'un d'eux, voulez-vous être heureux, démo-
lissez tous les temples et renversez tous les
trônes. Ouvrez enfin les yeux sur l'origine de
01 Ab
( 3i )
vos malheurs. L'imposture des prêtres vous a
fait adorer (1) ce qui fait horreur à la raison,
et ce premier pas dans la stupidité vous a pré-
cipités dans l'avilissement et l'esclavage. C'est la
philosophie qui doit tenir lieu de Divinité sur
la terre; elle seule éclaire et soulage les hommes,
parce qu'elle leur fait connoître et hair la ty-
rannie et l'imposture. ( oui, sans doute .elle les
soulage , lorsqu'elle les délivre en masse, et
avant le temps, du fardeau de la vie ). Les mé-
chans, ajoute le même auteur, la calomnient.
Ingrats ! qui se soulèvent contre une mère
tendre, quand elle veut les guérir des erreurs
et des vices qui font les calamités du genre hu-
main. Fuyez , fuyez les temples ,'c'est l'impos-
ture qui y parle». Fuyez, est le diminutif de
démolissez; mais dans le dictionnaire de M.
Pitt, et suivant le langage des XV, ces deux
mots sont synonymes.
« Faut-il, dit ailleurs (2) le réformateur de
l'Aveyron , que les sages de la terre aient si
longtemps différé de faire retentir le cri de la
vérité, et que de lâches ménagemens leur aient
ôté le courage d'éclairer ,eurs l'eres..remar-
quez comme le motfrère est bien appliqué ).
(1) Raynal, Révolution de l'Amérique.
(2) Le même, Hist. philos. et polit.
( 32 )
Levez-vous donc, philosophes de toutes les na-
tions. Révélez tous les mystères qui tiennent
l'univers à la chaîne M.
A sa voix, les philosophes se sont levés" non
pas comme il l'espéroit, les philosophes de toutes
les nations , mais seulement autant qu'il en fal-
loit de nationaux pour engendrer les XV. D'ail-
leurs tous les pays ne sont pas également propres
à la culture de la philosophie.
Le ciel se venge tôt ou tard , et la vérité ne
peut souffrir que des éclipses momentanées;
Raynal a vécu assez longtem ps pour voir le
fruit de sa doctrine, et la démentir solennelle-
ment dans le sanctuaire même des lois ; c'est
pourquoi daas l'assemblée, il fut regardé comme
un membre du côté droit; ses disciples le mé-
connurent , et le chassèrent du domaine qu'il
avoit acquis dans ce monde aux dépens de
l'autre; il mourut, et n'eut pas les honneurs
de l'apothéose, à côté de Marat et de Voltaire.
Tantjene animis terrestribus irae !
La destruction du culte , et notamment la
démolition des églises, tenoit à des motifs bien
plus puissans que le désir d'éclairer les frères.
Il y avoit dans ces temples des vases d'or , des
ornemens précieux, des châsses à diamans. Les
XV sont amateurs ; ils ont dit : « Plus de céré-
(33)
3
tnonies, plus d ornemens, plus de messes; plus
de calices, etc. etc. — Mais , que faire de tous
ces emblèmes de la superstition ? Les cacher
dans nos greniers, ou plutôt les vendre à l'é-
tranger, pour nous indemniser de nos peines,
en un mot, les soustraire aux yeux de là canaille,
de peur que l'aspect de ces dépouilles ne rap-
pelât dans leur esprit des souvenirs anti-méta-
physiques 3).
Les temples pillés, détruits, la religion s'est
trouvée sans asyle, sans ministres, sans culte :
les XV ont triomphé; mais loin de rendre l'es-
pèce humaine plus heureuse , ils n'ont fait
qu'aggraver ses maux , en introduisant le van-
dalisme, la dissolution des mœurs* une cor-
ruption générale.
Quant à l'immortalité de l'amé, ils se gardent
bien de Fadmettre ; ils auroient trop de priva-
tions à s'imposer; les gens tant soit peu jaloux
de leur indépendance et de leurs plaisirs, aiment
bien mieux le système consolateur qui les fait
mourir tout entiers; ils n'ont à s'occuper que
du soin d'éviter un mandat-d'amener aux tour"
ches patibulaires.
(34)
CHAPITRE X.
Un mot sur l'article relatif à Véducation
de la jeunesse. Morale des XK.
IL y avoit dernièrement, dans le cabinet d'un
amateur, une caricature assez piquante dans
les circonstances actuelles ; ce n'est encore
qu'un dessin ; mais un habile graveur s'est em-
paré de l'original, et bientôt le public en pourra
jouir. Elle représente le Roi actuel d'Angle-
terre dans une position bien critique; il a la
jambe droite enfoncée dans la mer, et la gauche
est encore appuyée sur le bord ; de la main gau-
che il s'attache à un roseau qui plie, il tend sa
droite vers M. Pitt, qu'on aperçoit dans un coin,
à l'extrémité du tableau , en lui adressant ces
tnots: Domine salvum jàc regem. Vis-à-vis
M. Pitt, au-dessus de la tête du Roi, on voit la
lune, dont les rayons tombent perpendiculaire-
ment sur lui , avec cette inscription : Omnia
per ipsam facta sunt. Sous les pieds de M. Pitt
on lit cette devise: Et per ipsum factum est
nihil. Cette caricature est, en petit, le tableau
de la situation actuelle des XV. Les deux épi-
graphes, surtout celle de la lune, conviennent
(35)
parfaitement à l'origine et au résultat de leurs
idées; mais les XV sont bien plus rusés que le
ministre anglais; ils ne s'amusent pas à conqué-
rir du sucre et du café; d'un mot ils font la
conquête des royaumes * des générations en-
tières. -
Arracher, dès sa naissance, l'enfant à ses
père et mère, afin qu'il ne puisse pas les re-
connoître; lui faire sucer avec le lait la doc-
trine métaphysique; en un mot, s'emparer de
son esprit pour le reste de la vie, et le dirigea
suivant leurs principes, tel est le secret des XV.
Une fois qu'ils ont eu détruit les colléges et les
universités, ils ont ôté de l'enseignement tout
ce qui tenoit à la religion et à la morale, con-
formément à l'article de leur constitution, qui
veut que les enfans soient tous élevés dans leurs
principes; c'est-à-dire, sans aucune connoisw
sance de Dieu, sans aucune pratique de reli-
gion intérieure ni extérieure; en cela bien in-
férieurs à l'animal fidèle qui, à la vérité, après
avoir mangé, se couche et dort, mais au tnoins
reconnoît par des caresses; la main qui lui
donne sa nourriture.
Pourquoi donc les XV ont-ils eu un si grand
soin de défendre à la jeunesse toute espèce de!
religion ? pourquoi ont-ils condamné à mourir
de faim, les instituteurs réfractaires * eu leut