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Les Régicides, par René de Pont-Jest

De
118 pages
aux bureaux du "Figaro" (Paris). 1872. Gr. in-8° , 118 p..
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J5 N*
LES REGICIDES
PAR
miteSoe; BME roivr-jnESTr
PARIS
AUX BUREAUX DE L'ADMINISTRATION DU JOURNAL LE FIGARO
3, RUE UOSSINI, 3
/ / f/"
-■•■ 1872 ////(Dh
LES RÉGICIDES
PRÉFACE
LES RÉPUBLICAINS APRES 1830
Il faut remonter aux premiers temps
de la monarchie française pour retrouver
un règne aussi tourmenté que le fut ce-
lui de Louis-Philippe, surtout dans ses
six premières années. Depuis le jour où
le duc d'Orléans fut investi de la lieute-
nance générale du royaume jusqu'en 1836,
c'est-à-dire jusqu'à ces fameuses lois de
septembre que M. Persil présenta à la
Chambre sous le ministère Guizot, Thiers
et de Broglie, Paris et la France n'eurent
pas un instant de repos. La révolution y
demeura en permanence et le roi vit com-
mencer cette lugubre série de lâches et
odieux attentats qui devaient être com-
mis contre sa personne pendant dix-huit
ans.
C'est que, si grâce au principe de non-
intervention ou malgré ce principe, que
M. Mole, ministre des affaires étrangères,
avait pris pour base de sa politique exté-
rieure, le pays vivait en assez bons rap-
ports avec les autres puissances, les par-
tis ne s'agitaient pas moins à l'intérieur.
Le bonapartisme n'était pas encore cons-
titué, car un grand nombre des servi-
teurs du premier empire se ralliaient à la
nouvelle cour et le duc de Reichstadt se
mourait à Schoenbrun; mais en attendant
que les légitimistes, frappés de stupeur
par la rapidité des événements, se réveil-
lassent, les républicains ne laissaient
échapper aucune occasion de prouver au
gouvernement qu'ils se considéraient com-
me dupés, et que la solution monarchi-
que des troii glorieuses n'était pas pré-
cisément la réalisation de leurs espé-
rances.
Ces nombreuses existences déplacées
par les événements de Juillet, ces folles
ambitions déçues, ces incapacités mises à
l'écart, tout cela formait un grand parti
révolutionnaire, dont les éléments si di-
vers cependant se trouvaient toujours
d'accord dès qu'il s'agissait de battre en
brèche l'état de choses actuel.
Ainsi que nous l'avons vu de trop près,
que nous le voyons encore, et ainsi d'ail-
leurs que cela a toujours été, le parti
républicain se composait d'hommes éner-
giques, audacieux, comme le" sont ceux
qui n'ont rien à perdre et tout à ga-
gner, déclassés, mécontents, avides de
places et de jouissances, et exploitant cy-
niquement à leur profit le désoeuvrement
des ouvriers, la cherté du pain, les appé-
tits sensuels de la foule, les besoins des
malheureux et les haines des miséra-
bles, sans se soucier, le plus souvent du
moins, des manoeuvres criminelles dont
les fanaiiques et les assassins salariés
étaient prêts à user pour leur venir en aide.
Nulle faction politique ne s'est appro-
prié plus justement et plus complètement
que le parti républicain la maxime de
Loyola : « Qui veut la fin, veut les
moyens. »
La fin, c'est l'avènement du système
qui doit mettre les ambitieux 8U faîte
de l'échelle sociale ; les moyens, ce sont
d'abord les clubs et les barricades ;
puis, selon les circonstances, le régicide,
la révolution, les masacres et la Com-
mune.
Les avocats commencent l'oeuvre et
se cachent ; les assassins et les incen-
- 4
diaires la terminent et payent de la vie
ou tout au moins de la liberté le succès et
le bien-être de leurs élus.
C'est pour cela qu'on voit se renouveler
ainsi à chaque nouvelle commotion so-
ciale les instruments révolutionnaires —
ceux-là ne font que passer — tandis que
certains personnages sinistres résistent
pendant toute leur vie, et bien que mêlés
à tous les mouvements populaires, s'en
tirent presque toujours sains et saufs.
Un jour on apprend qu'ils sont morts
tranquillement dans leurs lits de minis
très, de conseillers d'Etat ou d'apôtres,
eux qui, depuis si longtemps, auraient dû
râler au bout d'une corde.
Le noms de ces habiles, tout le monde
les a sur les Ièvre3, et nous allons les re-
trouver dans ce récit. Ils ont des amis
dans tout les camps. Ils ont débuté, eux
ou leurs pères, en 1830. Ils étaient des af-
faires d'avril, de la révolte de Lyon, de
l'opposition sous Louis-Philippe, des jour-
nées de Février et de Juin, du 4 Septem-
bre, et prudemment à l'abri sous la Com-
mune, qui est leur enfant Men-aimé,
mais qui les eût dévorés, comme Jf zabel
l'a été par ses chiens, nous les avons vus
revenir, après cette tempête de san», cal-
mes, souriants, ne voyant qu'une seule
chose dans toutes ces secousses terribles,
c'est qu'ils étaient restés debout.
Ce que certains portefeuilles, bon nom-
bre de préfectures et pas mal d'ambassa-
des coûtent à la France ne saurait certes
se comparer à aucune liste civile.
C'est à lutter contre toutes ces ambi-
tions insatiables, ces colères et ces haines
qui ouvraient la route anx régicides,
que le gouvernement de Louis-Philippe
usa six préfets de police en moins de
quinze mois.
Son premier embarras sérieux fut le
procès des anciens ministres de Charles X.
et comme il donna lieu à une adresse
au roi, ayant pour objet la suppression
de la peine de mort en matière poli-
tique, les aïeux du 18 mars, si vio-
lents partisans de cette idée lorsqu'il
s'agit de leur amis, tentèrent d'enlever
les prisonniers de ViDcennes aux cris de:
Mort aux ministres! C'est ce qu'on ap-
pelle la logique républicaine 1
A la suite de ces fâcheux événe-
ments, la parlie du ministère qu'on
désignait par le nom de Doctrinaires, se
retira, et M.Thiers y gagna d'être nommé
sous-secrétaire d'Etat, aux finances, c'est-
à-dire de débuter dans cette carrière poli-
tique où. il devait faire un chemin si
rapide.
Malgré cette petite satisfaction donnée
aux passions, le calme ne se rétablit pas,
et c'est alors que se produisit l'affaire de
Saint-Germaia-l'Auxerrois, qui n'a pas
été et ne sera certainement jamais expli-
quée.
Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans les
journées des 13 et 14 février 1831, on vit
l'émeute, provoquée, disait-on, parle parti
légitimiste, abattre les croix des églises
et démolir l'archevêché. M. Baude était
alors préfet de police et il tut impuissant,
à arrêter le désordre. M. François Arago
ne fut pas plus heureux. L'illustre sa-
vant, sans abandonner la science, devint
ce jour-là homme politique et dota la
France de cette interminable famille
Arago, représentée aujourd'hui à la Cham-
bre par Emmanuel-Stentor.
M. Louis Blanc affirme que le gouver-
nement n'était pas au fond très-fâché de
cette émeute, et qu'il l'a laissé faire, con-
vaincu qu'elle ne pouvait nuire qu'au
parti légitimiste.
L'auteur de VHistoire de dix ans en
donne même comme preuve la réponse
que fit M. Talabot à M. Arago, lorsque
celui-ci le pria d'entrer à l'archevêché
avec la légion de la garde nationale qu'il
commandait : J'ai ordre, répondit M. Ta-
labot, de paraître ici et de m'en retourner.
Et en effet, il s'en retourna avec ses
hommes, pendant que le peuple, toujours
intelligent, voulait renverser au palais de
Justice la statue de Malesherbes qu'il pre-
nait ponr celle d'un saint, et que M. Thiers,
te v'uage satisfait, et le sourire siir les lè-
vres (lj se promenait devant les ruines
du palais archiépiscopal.
Enhardies, cela se conçoit, par l'im-
punité dont cette émeute avait été cou-
verte, les sociétés politiques, qui s'é-
taient formées dès le lendemain de la ré-
volution, reprirent toute leur activité. Il
y en avait un grand nombre. C'était d'a-
bord l'Association des Ecoles, dirigée par
Eugène Lnéritier et Marc Dufraisse,la
Société de l'ordre et du progrès, par l'étu-
diant Sambuc, la Société constitutionnelle
par Cauchois-Lemaire. puis la fameuse So-
ciété Aide-toi, si célèbre sous la Restau-
ration, et au sein de laquelle le parti ré-
publicain dominait, depuis qu'elle ne
comptait plus parmi ses membres MM.
Guizot, de Broglie, ni aucun de ceux qui
ne l'avaient traversée que pour arriver au
succès.
La plus puissante de toutes était celle
des Amis du peuple, qui voulait faire re-
vivre les traditions des jacobins. Bi««n
qu'à partir du 25 septembre 1830, elle eût
cessé d'avoir des réunions publiques, elle
(1) Histoire de dix ans, tome II, page 276.
— 5 —
n'avait rien perdu de son influence. Elle
avait armé à ses frais un bataillon qu'elle
avait envoyé au secours de la Belgique;
son secrétaire, Félix Avril, entretenait
avec les départements des relations assi-
dues, et elle tenait sans cesse le gouver-
nement en échec par des proclamations
violentes, véritables appels, aux armes.
Il exista aussi, mais seulement en 1832,
une société dont nos démocrates d'aujour-
d'hui doivent bien regretter certains sta-
tuts, c'était : La Société pour la défense de
la liberté de la presse, et elle avait pour but
de venir en aide aux journaux poursuivis
et aux hommes delettres condamnés comme
auteurs d'écrits séditieux.
M. Raspail en était le président.
On comprend avec quel empressement,
grâce à cette sociéié, les littérateurs in-
connus publiaient force petits livres illisi-
bles, mais incendiaires, afin de se faire ac-
corder des secours. Le martyre politique
était une opération financière. Au gen-
darme qui demandait à un frère et ami:
Vos moyens d'existence ? celui-ci avait le
droit de répondre : Auteur de publications
démagogiques.
Tel journal qui n'en pouvait plus se hâ-
tait d'insérer un article violent. Il était
poursuivi, condamné, ce qui était une
excellente réclame et lui ramenait quel-
ques lecteurs, et il frappait à la caisse de
l'association, pour payer son amende
sans bourse dé>ier.
Ainsi, c'est M. Marrast qui demande
6,000 francs pour la Tribune, et M. An-
tony Tnouret le remboursement de toutes
les amendas de la Héoolulion de 1830. C'e>t
M. Philippon. qui supplie en même temps
pour la Caricature et le Charivari, puis
MM. N. Parfait, Blanqui et cent autres
qui implorent des secours mensuels.
Malheureusement, cela se comprend,
la caisse de la société était souvent à sec,
et M. Marchais, son secrétaire, s'en tirait
alors de son mieux.
A M. Viennot, gérant du Corsaire, il ré-
pond un jour :
« Pardonnez à notre pauvreté la modi-
cité de notre offrande; que ne pouvons-
nous l'acquitter en sympathie ! »
Il est certain que ce mode de paiement
eût été moins onéreux pour l'association,
mais si j'en juge par la réponse de M. Vien-
not à M. Marchais, le moindre billet de
mille aurait beaucoup mieux fait son af-
faire !
C'est à ce moment-là que le parti répu-
blicain vit arriver au pouvoir un homme
énergique, M. Casimir Périer, qui avait-
Juré sa ruine et qui devait tout faire pour
tenir sa parole.
Les démagogues se sont vengés de lui
en prétendant que son dévouement au
trône était médiocre, et que s'il l'a dé-
fendu, c'est parce qu'il était banquier et
fort riche et qu'il trouvait que la royauté
était une institution protectrice de la
banque.
Voilà certes un reproche qu'on n'a pu
faire au 18 mars, et on n'avoue pas avec
plus de franchise et de naïveté qu'un
gouvernement démocratique est infini-
ment moins rassurant pour ceux qui
possèdent.
A la suite des troubles de Décembre,
MM. Trelat, Godefroy Cavaignac et Gui-
hard avaient été arrêtés, ainsi que seize
autres personnes. Traduits en cour d'assi-
ses et détendus par Me* Marie, Bethmont,
Rouen, Rittiez, Roussy, Plocque, Dupont
et Michel (de Bourges), les accusés furent
acquittés. Grâce à cet acquittement,
victoire incontestable pour le parti, on
put croire, le lendemain 16 avril, qu'une
nouvelle révolution allait éclater, tout
simplement parce qu'il avait été décidé
que la croix de Juillet porterait pour lé-
gende : Donnée par le roi.
A cette nouvelle, les républicains se
réunissent, s'excitent, se répandent dans
la ville. Leurs orateurs habituels démon-
trent, avec force arguments de circons-
tance, que « le gouvernement n'avait pas
le droit de transformer en un hochet de
cour cette décoraton qui ne devait être
qu'un impérissable témoignaga de l'im-
puissance du despotisme et de la fragilité
des trônes. »
On s'essaye à la révolte par de joyeux
banquets, où le démocratique saucisson à
l'ail occupe la place d honneur, pendant
que le petit bleu entretient le patriotisme,
et douze cents décorés, réunis au passage
du Saumon, sous la présidence de M.Gar-
nier-Pagès — encore un nom immortel —
j urent de n'admettre ni le serment ni la
légende.
Aucun d'eux toutefois ne parle de re-
fuser la croix, bien que cefût évidemment
le moyen le plus simple de trancher la
difficulté.
Bientôt tout Paris est en émoi; la Mar-
seillaise, que le3 démagogues sont parve-
nus à nous faire prendre en grippe, reten-
tit; la place Vendôme est au pouvoir du
peuple, le sang va peuf-être couler; mais
le maréchal Lobau, jugeant sagement
qu'il n'a affaire qu'à des cerveaux mala-
des, disperse les groupes à coups de pom-
pes à incendie,et les frères et amis mouil-
lés, percés jusqu'aux os, singulièrement
refroidis, rentrent chez eux au milieu
d'un éclat de rire général.
— 6 —
Furieux de cette ridicule défaite, le
parti républicain tenta de se venger peu
de temps après en attaquant les marchés
d'armes que M. Gisquet, le futur préfet de
police, avait faits à Londres. M. Armand
Marrast écrivit dans la Tribune que M.
Casimir Périer et le maréchal Soult avaient
reçu un pot-de-vin d'un million, et il ga-
gna à cette calomnie six mois de prison.
Nous en avons vu bien d'autres depuis
lors, mais avec cette différence que ce
sont les marchés républicains qui ont été
mis sur le tapis et que ce ne sont pas ceux
qui en ont signalé les irrégularités qui
ont été condamnés.
Malheureusement toutes les tentatives
insurrectionnelles ne devaient pas se
terminer d'une façon aussi pacifique que
celle du 16 avril.'Le 14 juillet 1831, les
républicains voulurent fêter l'anniver-
saire de la prise de la Bastille et il s'en-
suivit une petite émeute qui fut vivement
réprimée; mais le soulèvement de Lyon,
au mois de novembre suivant, vint prou-
ver que les sociétés secrètes ne perdaient
par leur temps pendant que la question du
jour, à Paris, était l'hérédité de la pairie
et que les légitimistes s'organisaient dans
l'Est.
La révolte de Lyon n'avait rien de poli-
tique; il ne s'agissait que d'une question
de salaire : c'était la guerre civile entre
l'ouvrier et le fabricant; mais l'occasion
était trop belle pour que le parti républi-
cain ne tentât pas d'en profiter. Il en pro-
fita si bien, en effet, que lorsque l'insur-
rection fut victorieuse, on vit tout à coup
desgensinconnus, des ouvriers eux-mêmes,
s'emparer du pouvoir.
La conséquence naturelle de cet avène-
ment de chefs de sections républicaines
fut que le gouvernement, sans s'inquiéter
autrement des causes primitives du con-
flit, ne vit plus dans la révolte de Lyon
qu'une insurrection politique, et que la
ville fut traitée en cité conquise.
Aussi les républicains s'empressèrent-
ils d'essayer de la vengeance en formant
un vaste complot dont le but était de met-
tre le feu aux quatre coins de Paris et
d'assassiner le roi et les mioistres. L'in-
cendie des tours de Notre-Dame devait
être le signal de l'insurrection. Prévenu à
temps, M. Gisquet, préfet de police, put
faire éteindre le feu et s'emparer des con-
jurés avant que le mouvement fût devenu
général.
Le chef du complot, Considère, fut con-
damné à cinq ans de prison ; les autres
n'en eurent que deux ans, et ce qui frappa
surtout dans ce procès, c'est que sur huit
de ces accusés qui s'étaient donné la
mission de détruire le gouvernement mo-
narchique pour y substituer la forme ré-
publicaine, qui, s'étaient crées réforma-
teurs, sept ne savaient pas même signer
leurs noms.
Le 18 mars nous a montré de nom-
breux co'onels dont l'éducation présen-
tait le» mêmes lacunes, et on sait à quelle
orthographe fantaisiste se livraient, au
nom de la liberté, les citoyens délégués
aux fonctions les plus importantes par le
gouvernement insurrectionnel.
Toutes ces tentatives avortées n'empê-
chaient pas le parti républicain de faire
des progrès incessants, grâce à ses deux
chefs avoués à la Chambre, Armand
Carrel et Garnier-Pages, et l'année 1832
s'était ouverte sous de trop mauvais
auspice3 pour qu'on pût espérer qu'elle
se terminerait tranquillement.
Louis-Philippe s'était vu discuter sa
liste civile, son nom avait été mêlé à ce-
lui de madame de Feachères dans l'af-
faire du testament du prince de Condé;
à la suite de ce dernier événement, la
Société des Amis du Peuple avait été
condamnée à l'amende et à la prison
dans les personnes de MM. Raspail,
Bonnias, Gervais, Thouret et Blanqui;
l'affaire de la rue des Prouvaires avait
fourni aux républicains l'occasion de sa
moquer du pouvoir et des légitimistes ;
^invasion du choléra avait été une triste
et nouvelle cause de désordres, et la mort
de Casimir Périer, victime de son dé-
vouement, permettait aux démagogues
d'espérer que leurs mouvements révolu-
tionnaires seraient moins énergiquement
réprimés.
Ils résolurent alora de tenter un su-
prême effort. Depuis le commencement de
l'année, de nombreux bustes de Marat et
de Robespierre avaient été distribués, et
le presse démocratique n'avait pas cessé
d'exhumer les doctrines de 93, de sancti-
fier les noms les plus justement abhor-
rés.
Le 1er juin, un journal républicain ne
craignait pas de déclarer que les hom-
mes du parti préféraient l'horrible au
ridicule, et l'illustre B anqui , un des
chefs du club des Amis- du peuple, for-
mait le projet de reproduira uar frag-
ments les meil'ews ouvrages publiés dans
l'intérêt du peuple, c'est-à-dire l*-s oeuvres
fie Couthon, de Saint-Just, de Marat et da
Robespierre.
Ces précieux catéchismes révolution-
naires ne devaient coûter que 1 fr. 25
les cent exemplaires. C'était vraiment
pour rien.
On voit que le terrain était habile-
ment préparé, mais le mouvement qui
devait éclater le 2 juin après l'enterre-
— 7 —
ment d'un sieur Gallois, républicain
exalté, tué en duel par un de ses amis,
fut tout à coup remis à quelques jours
plus tard.
Les meneurs avaient appris que lé
général Lamarque était mourant, et il
leur avait semblé que la cérémonie
des funérailles d'un général de l'empire,
d'un patriote qu'ils pensaient des leurs,-
parce qu'il avait signé lé fameux compté
rendu des députés de l'opposition à leurs
commettants, serait une occasion favora-
ble entre toutes pour commencer la révo-
lution.
La Société des Droits de l'Homme fut
de cet avis ainsi que le club dts Amis du
Peuple, et le mouvement fut ajourné au
6 juin.
On sait comment il éclata, la lutte san-
glante qui ea fut la conséquence, la résis-
tance désespérée des insurgés à Saint-
Méry; mais ce qu'il est intéressant de rap-
peler, c'est qu'au moment où les républi-
cains formaient leur quartier général au
milieu de la rue Saint-Martin, M. Tùiers
dînait avec MM. Mignet et d'Hctubôrsaërt
au Rochtr de Cancale, c'est-à-dire à cin-
quante pas du camp où les insurgés se
fortifiaient, bien résolus à proclamer la
République ou à mourir. Le futur prési-
dent de la République dé 1872 n'eut que
le temps de quitter la table pour orga-
niser lai-mêmè la défense de la monar-
chie contre les républicains de 1832.
Le résultat de cette insurrection fut la
mise en état de siège de Paris et l'arres-
tation de plus de quinze cents individus,
parmi lesquels se trouvait Pépin, un de
ces héros sinistres dont j'aurai à parler
plus tard.
Cet homme, bien connu pour un répu-
blicain exalté, tenait un magasin d'épi-
cerie à l'entrée du faubourg Saint-An-
toine, et le général Schramm déclara
dans son rapport qu'une très vive fusil-
lade avait été dirigée de sa maison contre
la troupe.
En effet, lorsqu'on pénétra chez Pé-
pin, on y trouva quatorze fusils de muni-
tion dont on venait de se servir, et l'épi-
cier démagogue voulut tuer à bout por-
tant .le soldat qui l'arrêtait. Heureuse-
ment que son pistolet rata. La maison
était vide, ses complices avaient fui parles
toits et l'exaspération de la troupe était si
grande que Pépin faillit être mis en
pièces.
Cependant le futur complice de Fieschi
fut acquitté. Après quelques jours de dé;
tention, il put retourner chez lui et re-
trouver au club de la Société des Droits de
l'Eomme son vieil ami Morey, qui était
également membre de cette même société
depuis fort longtemps.
Pour cette fois et momentanément, le
parti républicain était vaincu ; c'était au
tour des assassins à entrer en scène.
Il ri'était pas difficile d'en trouvera Paris,
car if y avait alors seize cents repris de
justice, six mille voleurs et vagabonds,
sans compter cette masse d'individus qui
se grossit, dans les temps de trouble, des
innombrables aventuriers cfui viennent
chercher un refuge dans la grande ville
et sont les plus précieuses recrues de l'é-
meute.
Ces auxiliaires naturels des républi-
cains devaient ouvrir la série des atten-
tats contre Louis-Philippe par le coup de
pistolet du .Pont-Royal, et nous arrivons
alors à notre première station chez les
régicides.
FIN DE LA PREFACE
PREMIÈRE SÉRIE : 1SSO-1S4S
LE COUP DE PISTOLET DU PONT-ROYAL
l
L'ATTENTAT
Ce que certains républicains pardon-
naient encore moins à Louis-Philippe que
leur défaite, c'était sa promenade triom-
phale du 6 juin, alors qu'il avait par-
couru le Cirrousel et les environs des
Tuileries, où la garde nationale lui avait
fait un accueil enthousiaste. Il leur sem-
blait que ce n'était là qu'une bravade,
une insulte à leurs frères martyrs, et il
est certain qu'à partir de cette époque,
l'assassiDat du roi fut résolu.
Plusieurs fois, en effet, la route de
Neuilly parut occupée çà et là par des
groupes suspects; mais, soit qu'elle fût
trop activement surveillée, soit que le ha-
sard n'ait pas favorisé les conjurés, elle
ne fut le théâtre d'aucun attentat, et l'on
put croire que tout i>rojet de régicide était
momentanément abandonné.
On dut même le croire d'autant mieux
— je parle ici de la masse des citoyens
paisibles — que la Tribune, organe ordi-
naire des opinions les plus exaltées, pu-
blia dans son numéro du 19 novembre
1832, un article écrit la veille dans le but
de rassurer les esprits et aussi peut-être
dans celui de donner une fausse sécurité
au pouvoir.
L'auteur de cet article disait que la po-
lice répandait elle-même le bruit de ces
projets criminels, mais que le parti répu-
blicain étant décidé à ne pas user inutile-
ment ses forces, toutes les manifestations
étaient superflues et qu'il ne devait en
être tentée aucune.
Quelques jours auparavant, le 14 no-
vembre, deux individus nommés Canti-
neau et Collet s'étaient présentés à la
préfecture de police pour dénoncer le
complot formé par Biliiard, Benoist, Ber-
geron et Girou de tuer le roi, le 19 du
même mois, pendant qu'Use rendrait des
Tuileries à la Chambre des députés.
Louis Philippe habitait les Tuileries de-
puis qu'il avait quitté le Palais-Royal, et
les démagogues ne l'avaient pas vu sans
un vif déplaisir s'installer dans ce palais
qui, au moins, était à l'abri d'un coup de
main, grâce à ses grilles et à la petite
tranchée dont on l'avait fait entourer du
côté du jardin.
Le fossé des Tuileries fut pendant plu-
sieurs mois l'objet des critiques les plus
vives et des plus outrageantes caricatures.
Le premier soin de M. Gisquet, alors
préfet de police, fut de charger les deux
révélateurs de trouver l'adresse des con-
jurés. Malheureusement, ni Cantineau ni
Collet ne la savaient. Tout ce qu'ils pu-
rent faire connaître, c'est que Biliiard,
qui s'était chargé de tirer sur le roi avec
un petit fusil dont il était possesseur,
était employé chez un épicier dont ils
donnèrent le nom.
En effet, on trouva sous un comptoir,
dans la boutique du patron de Biliiard, le
fusil qui devait servira l'attentat. C'était
une arme à feu si petite qu'il eût été fa-
cile au meurtrier de la cacher sous ses vê-
tements et de la dérober aux regards de
la foule.
Quint aux trois autres complices de
Biliiard,—celui-ciavaitétémisen état d'ar-
restation, ainsi que Cantineau et Collet,—
la poiice ne put les découvrir, malgré les
perquisitions auxquelles elle se livra chez
les républicains qu'on savait être de leurs
amis.
On n'attachait pas d'ailleurs à cette
arrestation une importance extrême, car
on pensait qu'après la capture de Biliiard
et la saisie de son fusil, les autres con-
jurés avaient dû renoncer à leur pro-
jet.
Le gouvernement attendait donc, sans
beaucoup d'inquiétude, la Journée du 19.
Cependant, une surveillance plusaclive
que d'ordinaire avait été recommandée.
Presque tous les inspecteurs de police et
les sergents de ville, une partie de la
garde municipale et de la gendarmerie
étaient échelonnés le long du chemin
que le roi devait parcourir, c'est-à-dire
depuis le guichet des Tuileries jusqu'à la
Chambre des députés, où Louis-Philippe
allait ouvrir la session.
Les agents de police avaient reçu l'ordre
de surveiller la foule en pénétrant dans
les groupes et de ne pas perdre de vue les
gens qui paraîtraient mal intentionnés.
D'après les instructions de M. Gisquet, le
colonel de la garde municipale et le chef
de la police municipale s'étaient rendus
sur les lieux pour s'assurer de l'exécution
de ses ordres.
La garde nationale et la troupe de ligne
enfin formaient la haie depuis les Tuile-
ries jusqu'au palais Bourbon.On voit qu'au-
cune mesure de prudence n'avait été épar-
'gnée.
Louis-Philippe, qui avait été mis au
courant de ce qui se passait, mais qui
était resté fort calme, sortit des Tuileries
vers deux heures. Il était à cheval, suivi
d'un nombreux état-major et de deux voi-
tures contenant l'une la reine et ses filles,
l'autre les ministres.
La foule était immense, surtout sur le
Pont-Royal. Le cortège allait au pas et il
avait atteint l'extrémité du pont, du côté
de la rue du Bac, lorsqu'un coup de feu
retentit tout à coup. Un long murmure de
surprise et d'effroi répondit à cette déto-
nation.
On venait de faire feu sur le roi
d'un groupe qui n'était qu'à quelques mè-
tres du cortège, et on avait vu Louis-
Philippe tressaillir, puis se courber rapi-
dement sur sa selle. On crut qu'il était
blessé.
Heureusement il n'en était rien, car il
se redressa aussitôt et levant son chapeau
pour saluer la foule, il se rapprocha de
la voiture de la reine, afin de la rassu-
rer.
La consternation était grande, et le gé-
néral Pajol, qui dirigeait le cortège, eut
un moment d'hésitation, car cette pre-
mière tentative pouvait être le signal,
d'une agression plus grave. M=us les aides
de camp du roi jugèrent à l'attitude de la
foule que rien de semblable n'était à
craindre et l'on se remit en marche.
Pendant ce temps-là, les gendarmes et
les sergents de ville s'étaient précipités
vers le groupe d'où était parti le coup de
feu, et ils avaient ramassé à terre deux
pistolets, dont l'un était encore chargé et
amorcé.
Quant au meurtrier, il s'était en-
fui au milieu de la cotifusion que des
gens, intéressés bien certainement, aug-
mentaient encore par leurs cris.
On interroge vainement tout le monde,
personne ne peut donner son signale-
ment. L'un n'a vu que le chapeau de l'as-
sassin; l'autre n'a vu que son dos; celui-ci
n'a remarqaé que son vêtement ; celui-là
n'a distingué que la moitié de son visage.
Un soldat déclare que le régicide était
placé derrière lui, qu'il a même effleuré
son épaule en tirant sur le roi, mais qu'il
avait déjà disparu lorsqu'il s'est retourné.
On comprend que jusqu'à un certain
point cette disparition subite est expli-
cable, car tous les regards devaient être
fixés sur le cortège, et un individu placé
en arrière de la'foule avait pu paraître et
disparaître sans éveiller son attention;
mais, d'un autre côté, on doit se deman-
der si cette fuite n'a pa3 éié protégée par
le groupe des complices qui entouraient le
meurtrier.
Quoi qu'il en soit, M. Gisquet donna
l'ordre d'arrêter immédiatementBergeron,
Benoist et Girou,qu'il devait tout naturel-
lement soupçonner, au moins de compli-
cité, et au moment même où il donnait
cet ordre le procureur du roi lui amena
une jeune et jolie femme, mademoiselle
Boury, qui prétendait avoir d'importantes
révélations à faire à propos de 1 attentat
du Pont-Royal.
Mademoiselle Boury raconta en effet à
M. Gisquet qu'elle avait vu l'assassin,
qu'elle le reconnaîtrait parfaitement,
qu'elle s'était trouvée tout à côté de lui,
et même que s'il avait manqué le roi, c'é^
tait sans doute parce qu'elle avait retenu
son bras au moment où elle l'avait va
sur le point de faire feu.
C'étaient là de précieux renseigne-
ments, mais malheureusement ils étaient
inexacts en grande partie,et mademoiselle
Boury avait inventé le plus intéieâsant
de son récit.
Cette jeune femme était venue à
Paris pour solliciter la survivance d'une
direction des postes à B^rgues, et avait
habilement profité des circonstances
pour faire parler d'eiie. Cela lui réus-
sit d'ailleurs assez bien pendant quelques
jours; car ce fut à qui l'entourerait de
si>ins. Elle fut reçue aux Tuileries, et on
n'appelait plus mademoiselle Boury que
« la jeune personne qui a sauvé le roi >.
Du reste, cette affaire du Pont-Royal
devait fourmiller d'épisodes inexplicables.
Un sieur Roqueton affirma qu'il avait
10 —
trouvé sur le lieu de la tentative du meurtre
deux autres pistolets chargés, mais il finit
par dire que c'était taux, et qu'il avait
voulu mystifier la police; puis, le 4 dé-
cembre, un individu vint, tout à coup se
constituer prisonnier, en se prétendant
l'auteur de l'attentat. M. Thiers l'interro-
gea lui-même, et il finit par apprendre
qu'il se nommait Courtois et n'était même
pas à Paris le jour du crime.
Ou cet homme était fou, ou c'était un
mystificateur dont le but était d'égarer la
justice.
On s'arrêta saos doute à la première
de ces suppositions, car il fut mis en li-
ber îé aptes quelques jours de détention.
Cependant, la police ne découvrait pas
les coupables, et M. Gisquet commençait
à se désespérer, car il était édifié sur les
récits de mademoiselle Boury, lorsqu'il
fut fait à M. Thiers des déclarations qui,
enfin, avaient, l'apparence da la vérité.
On lui avait appris que dix minutes
avant l'attentat, un nommé Jannety avait
rencontré près du Pont-Royal un sieur
Piarei qui lui avait dit : Bergeron est
comme un fou, il veut tuer le roi.
Peu de temps après, ces deux hommes
avaient entendu dire qu'on venait de tirer
sur Louis Philippe, et ne doutant pas alors
que Bergeron fût l'auteur de ce crime, ils
s'étaiect rendus dans les environs de la
préfecture de police pour savoir si le cou-
pable était arrêté. Là, ils avaient rencon-
tré un de leurs amis, nommé Delaunay,
à qui Plarel avait décrit le pistolet de
Bergeron.
Or cette description s'appliquait exacte-
ment aux armes trouvées sur le Pont-
Royal.
Ces explications venaient trop bien à
l'appui de la dénonciation de Cantineau et
de Collet pour qu'on pût hésiter un ins-
tant à l'égard du rôle de Bergeron et de
Benoît. M. Gisquet finit par découvrir
leur adresse; ils furent arrêtés, ainsi que
Girou, et l'instruction suivit son cours.
Giron fut tout d'abord mis hors de
cause, et quatre mois après l'attentat, le
11 mars, Bergeron et Benoist comparu-
rent devant la cour d'assises.
Bien que ces deux accusés aient été
acquittés, il est intéressant néanmoins
d'esquisser les débats de cette première
affaire, afin de juger de l'esprit d'opposi-
tion dont la foule était animée à cette
époque, et aussi parce que mon respect
pour la justice ne saurait m'erapêciher
de rappeler que M. Gisque't, dit, dans ses
mémoires : Salon mon opinion, le jury
s'est trompé!
Ce qu'il y a de certain, c'est que les
preuves d'innocence de Bergeron durent
être bien convaincantes, car son. attitude
avant les débats n'avait pss été de nature
à lai attirer l'indulgence de ses juges. C'é-
tait un homme d'une exaltation froide,
d'un caractère fort énergique, et inter-
rogé nar le magistrat instructeur à
l'égard de ce propos qu'on lui repro-
chait : « Le roi mérite d'être fusillé »,
il ne craignit s as de répondre avec le plus
grand calme : Je ne me rappelle pas avoir
dit cela, mais je le pense.
Quant à Louis-Philippe, il na s'était oc-
cupé de ce premier attentat que pour dire
à M. Dupin, en le retrouvant à la Cham-
bre :
— Eh bien ! ils ont donc f iré sur moi !
Ce à quoi M. Dupin avait répondu :
— Non, sire, ils ont tiré sur eux !
Mot profond, mais qui malheureuse-
ment ne devait être vrai que longtemps
plus tard, alors que MM. les républicains
auraient encore maintes et maintes fois
tiré sur nous !
II
LE PROCES
Ainsi que je l'ai dit plus haut, les dé-
bats de l'affaire du coup de pistolet avaient
été fixés au 11 mars. Ce jour-là, dès huit
heures du matin, la foule se pressait aux
portes de la cour d'assises, qui était à
cette époque dans la vieille partie du Pa-
lais de Justice, à peu près où se trouve
aujourd'hui la chambre des appels cor-
rectionnels.
On n'était admis à l'audience qu'avec
des billets de faveur, et les dames, tout
naturellement, en avaient obtenu le plus
grand nombre. A neuf heures, aucune
placé n'était plus libre, et en attendant
la Cour, tous les regards se portaient avec
curiosité sur Mlle Boury.
«La jeune personne qui a sauvé le roi»
était accompagnée d'un vieux monsieur
et s'était assise dans le fond de l'auditoire,
sur le dernier des bancs réservés aux té-
moins. Quoiqu'elle parût fort peu inti-
midée de fexamen dont elle était l'objet,
elle gardait néanmoins son voile sur son
visage. On pouvait à peine distinguer ses
traits.
A onze heures, enfin, l'audience est ou-
verte. La cour est présidée par M. Du boys,
d'Angers. M. le procureur général Persil
occupe le siège du ministère public, et est
assisté de M. Franck-Carré, avocat gé-
néral.
Peu d'instants après l'entrée des magis-
trats, les accusés sont introduits.
— Il —
Bergeron est vêtu avec soin. Il est pe-
tit, a le teint pâle, le nez aquilin et les
cheveux châtains. Son premier soin est
de saluer de la main et de sourire les
personnes de sa connaissance qu'il recon-
naît dans la foule.
Benoist en fait autant. Lui aussi est
élégamment mis. C'est un beau garçon, très
brun, au visage encadré de favoris épais.
On remarque qu'il a au-dessous de l'oeil
droit une cicatrice qui rend son visage
facile à reconnaître. Il paraît plus ému que
Bergeron; cependant à la question d'iden-
tité que lui adresse M. le président, il ré-
pond d'une voix ferme :
—Philippe-Françrtis-Hippolyte Benoist,
médecin, âgé de vingt-cinq ans, né à
Castalnazzo, demeurant à Chauny.
A la même demande, Bergeron avait
répondu :
-r- Louis Bergeron, âgé de vingt et un
ans, répétiteur et étudiant en droit, de-
meurant à Paris, rue de Vaugirard, 48,
né à ChauDy.
Ces premières formalités accomplies, le
greffier de la cour d'assises donne lecture
de l'acte d'accusation, lecture que Berge-
ron suit très attentivement sur un jour-
nal en prenant des note3 au crayon, puis
M. le président ordonne aux gardes d'em-
mener Benoist, car il juge nécessaire de
demandera chacun des. accusés séparé-
ment quel a été l'emploi de sa journée le
19 novembre.
— J'ai donné mes répétitions chez M.
Reuss, de sept heures à neuf heures du
matin, dit Bergeron, interrogé à ce sujet;
puis Benoist est venu me voir, et je l'ai
aceompagné chez son tas Heur, rue Mont-
pensier. Nous sommes restés là une demi-
heure, et c'est dans lei environs du Pa-
lais-Royal que j'ai quitté mon ami pour
me rendre, rue Richelieu, chez un avoué,
M. Vallée. J'y allais retrouver un de mes
cousins, M. Lécluse. Je l'ai rencontré
dans la cour, et nous sommes allés nous
promener aux Tuileries pendant près de
deux heures. Je suis sorti du jardin par
la grille du Pont-Royal. Je n'ai remarqué
sur le quai aucune disposition pour le
passage du cortège; j'y ai vu seulement
un régiment de ligne qui venait de Ver-
sailles. J'ai traversé alors le Pont-Royal
pour aller rue Jacob, où je suis resté jus-
qu'à trois heures, dans le cabinet de lec-
ture de M. Fontaine.
— Comment, dit M. Duboys, vous n'a-
vez pas eu la curiosité de rester pour voir
passer le roi?
— Il n'était encore que midi et demi, ré-
• pond Bergeron, et je me souciais peu d'at-
tendre. J'ai déjeuné avec M. Fontaine qui
m'avait invité et ensuite nous sommes sor-
tis ensemble à trois heures, pour aller à
la Gazette de France. De là, nous avons été
au café du Phénix. A quatre heures, j'ai
quitté M. Fontaine, pour rendre une vi-
site à madame Lucas, et à cinq heures et
demie, j'étais à ma pension.
— Vous avez fait dans l'instruction des
déclarations différentes. Ainsi, vous avez
dit que vous étiez allé avec votre cousin,
rue Dauphine, et vous n'avez pas parlé de
votre station aux Tuileries?
— J'étais sans doute troublé. La seule
chose importante pour moi était de dire
où et quand j'avais vu Lécluse et Be-
noist.
— Où avez-vous appris l'attentat?
— Au cabinet de lecture de la rue Ja-
cob. C'est madame Fontaine qui l'a ap-
pris à ceux qui s'y trouvaient.
— Dans votre interrogatoire, vous avez
déclaré que vous aviez été informé de l'é-
vénement, par une personne de votre in-
timité que vous ne vouliez pas nommer,
de crainte de la compromettre.
— C'est à M. le procureur du roi que
j'ai fait cette réponse, et, comme il m'avait
dit que j'étais accusé d'avoir voulu assas-
siner le roi, on comprend que j'étais fort
ému.
— Vous paraissiez parfaitement calme.
Dans votre deuxième interrogatoire, vous
avez encore répondu différemment, et au-
jourd'hui vous présentez une autre ver-
sion.
— J'ai subi au moins vingt interroga-
toires. On m'adressait toujours les mêmes
questions, et j'ai pu y répondre différem-
ment.
— C'est aucontraire parce qu'on vous
adressait toujours les mêmes questions
qu'il était fort simple dô faire toujours
les mêmes réponses.
— Il est certain que si j'avais pu sup-
poser que je serais arrêté, j'aurais pris
un calepin pour y noter mes pas et démar-
ches. On m'a demandé de préciser à peu
près l'emploi de mon temps, je l'ai fait à
peu près, et on veut aujourd'hui que je
l'aie fait d'une façon positive. Benoist a
dû être interrogé comme moi; comme moi
il n'a pu répondre que par à peu près.
C'est ce qui explique les différences de
nos déclarations. Le même fait s'est évi-
demment produit avec Girou, et cepen-
dant il a été mis en liberté. Il ne suffit
donc pas des contradictions d'un accusé
pour le faire condamner.
Après cette dernière réponse de Berge-
ron," M. le président lui adresse encore
quelques autres questions sans impor-
tance, puis il le fait sortir, et Benoist est
introduit et interrogé à son tour sur l'em-
ploi de sa journée.
— 12 —
— Le 19 novembre, dit-il, je suis arrivé
à Paris vers six heures du matin et je me
guis rendu chez mon père. Je ne saurais
dire combien de temps au juste j'y suis
resté. De là, après m'être fait raser pas-
sage du Pont-Neuf, je suis allé chez M.
Reuss trouver Bergeron. En sortant de
l'institution , je crois me rappeler que
nous avons été directement chez le tail-
leur, puis chez moi, où j'ai pris quelque
argent pour acheter des gravures. C'est
ensuite que je me suis dirigé vers le Pont-
Royal.
— Y éfiez-vous quand le roi a passé?
demande M. Duboys.
— Oui, j'ai entendu l'explosion, et je
me suis éloigné pour rentrer chez moi où
j'ai raconté ce qui venait d'avoir lieu.
— Dans votre premier interrogatoire,
vous avez déclaré que Bergeron vous avait
accompagné chez vous.
— Je me suis trompé de date. Tons les
jours, je voyais Bergeron et nous sortions
ensemble.
— Quelle est l'époque de votre dernier
voyage à Paris avant celui du 19 ? ■
— J'y suis venu le 15.
— Comment se fait-il alors que vous
ayez dit dans l'instruction que vous n'é-
tiez pas venu à Paris depuis trois mois?
— Parce que le 15, j'y venais pour pas-
ser mon examen de bachelier et que pou-
vant échouer, je ne tenais pas à le faire
savoir.
— Quand èfes-vous parti de Chaunypour
votre voyage du 19?
— Le 18 au soir.
— Par quelle voiture ?
— Par celle... celie qui m'a amené.
— Où l'avez vous prise?
— A la barrière.
— La voiture vous attendait donc?de-
mande M. le procureur général.
— Non, monsieur le procureur général,
c'est moi qui l'ai attendue.
— Messieurs les jurés apprécieront le
ton et la nature de vos réponses, riposte
M. le président Duboys.
—Pardon, monsieur le président, dit M6
Moulin, défenseur de Bergeron. mais ces
réponses s'expliquent d'elles-mêmes. On
voudrait que Bergeron et Benoist se sou-
vinssent absolument, minute par minute,
de leurs faits et gestes. Si on demandait à
M. le procureur général lui-même ce qu'il
a fait le 18 novembre, heure par heure,
que répondrait-il ? Je l'ignore et cepen-
dant il n'est pas criminel.
— Je n'ai pas à répondre à cette inter-
pellation,interrompt M. Persil fort piqué;
ce qu'il estimportant de savoir, c'est st Be-
noist est venu à Paris le 15. Or, il affirme
qu'il a fait ce voyage.
A ce moment, sur l'ordre du président,
Bergeron est ramené; et M. Persil réitère
sa dernière question a Benoist, en faisant
observera la cour que si l'accusé a caché ce
voyage du 15, c'est là un fait de nature à
faire pessr isur lui les plus grands soup-
çons. Néanmoins, Benoist répond avec une
grande fermeté, presque avec emporte-
ment :
— Oui, je l'ai déjà déclaré, je suis venu
à Paris le 15 ; mais Bergeron a ignoré ce
voyage, car je ne suis pas allé le voir.
Après cette dernière explication, l'au-
dience est suspendue, et on fait circuler
vans la salle une brochure que des crieurs
vendent à la porte. Elle est intitulée : Le
coup de pistolet, réfutation des calomnies
auxquelles le gouvernement a été en butte.
Le fait est que depuis l'instruction de
l'affaire du Pont-Royal, les journaux ré-
publicains ne cessaient pas de tonner con-
tre le ministère et surtout contre M. Gis-
quet, le préfet de police. Quant aux feuil-
les légères, elles s'en donnaient à coeur
joie et s'attaquaient directement à Louis-
Philippe.
Ainsi on lisait fous les jours dans la Ca-
ricature et le Charivari des plaisanteries
dans le genre de celles ci :
<c Il est reconnu maintenant que le coup
de pistolet n'a manqué son but que parce
qu'il était dirigé trop haut. Cest un coup
monté.
» Nous ne trouvons nullement extraor-
dinaire que le coup de pistolet n'ait
attrapé personne.
» C'est depuis le fameux coup de pisto-
let du Pont-Royal qu'on a défendu le
Moi s'amuie.
» Le cheval de M. Cassette s'est cabré,
dit-on, lors de l'explosion du coup de pis-
tolet ; la pauvre bête n'était pas dans le
secret.
» On a dit à tort que le coup de pistolet
n'avait fait aucun mal à Louis-Philippe;
il lui a fait garder la chambre. »
Puis la Caricature appelait le roi Bouffe-
la-B*lle Ier, et pour se venger de M. Thiers,
qui l'avait fait poursuivre et condamner,
lui adressait ce trait :
« La Belgique se plaint de ne pas avoir
de ministère; ne pourrions-nous pas lui
en donner un Thiers nu nôtre. »
Il y en avait comme cela tous les jours.
On vo-.t donc que le gouvernement se dé-
fendait de son mieux en protestant à son
tour par la publication de ces brochures,
qu'il faisait vendre jusque dans l'enceinte
du Palais de Justice.
Lorsque l'audience est reprise, après
une demi-heure de suspension, M. le pré-
sident Duboys passe à l'audition des té-
— 13 —
moins ; mais comme il n'y en pas eu moins
de 101 dans cette affaire, on comprend
que je n'en veux citer que les plus impor-
tants.
Ce sont d'abord quelques dépositions
insignifiantes de gens qui ont entendu
parler de l'attentat avant ou après son
exécution, et qui ne reconnaissent pas
les accusés ; puis M. le général Pajol 3'ex-
prime en ces termes :
— Le 19 novembre, j'étais à la gauche
du roi, lorsqu'à l'extrémité du Pont-
Royal, un coup de pistolet fut tiré entra
deux des soldats qui formaient la haie.
J'ai parfaitement vu partir le coup. L'as-
sassin était au milieu d'un groupe consi-
dérable, et l'arme était dirigée de bas en
haut. Si le coup eût été dirigé plus bas,
j'aurais été infailliblement frappé.
— Avez-vous entendu le sifflement de
la balle, demande le président à l'hono-
rable témoin ?
— Mon, j'étais trop près pour cela, ré-
pond le général.
Après sa déposition, M. Pajol examine
les pistolets, mais il ne les reconnaît pas
positivement, et quant à Bergeron, à qui
ces armes sont présentées, il se contente
de hausser les épaules et de sourire.
Les témoins qui succèdent à M. le géné-
ral Pajol n'en savent pas davantage,mais
ce qui est remarquable, c'est qu'ils sont
tous d'accord pour rappeler qu'il régnait
dans le groupe qui entourait l'assassin
un enthousiasme des plus vifs et pour
dire qu'ils n'ont pas aperçu mademoiselle
Boury.
C'est ainsi que se termina la première
audience, et la seconde commença par
l'audiiion d'un brave épicier du nom de
Roqueton, dont la déposition excita uûe
hilarité générale.
Roque on était sur le Pont-Royal; il
avait ramassé les pistolets et tenait mor-
dicus à avoir joué dans toute cette affaire
un rôle des plus importants. Aussi s'em-
pressa-t-il, a peine en présence de la
cour, de débiter son discours avec une
volubilité incroyable.
Impossible de l'arrêter, et pour répon-
dre enfin à M. le président qui lui de-
mande s'il reconnaît les armes, Roqueton
tire de sa poche une paire de petits pisto-
let», en disant avec un sourire :
— Oh ! ne craignez rian, messieurs, ils
ne sont pas chargés. Eh bien ! ceux que
j'ai trouvés éta eut semblables.
De toute cette déposition, il ressort
clairement que cet impitoyable témoin
n'a véritablement rien vu, que son récit
ost l'oeuvre de sou imagination, et que
c'est tout au plus s'il a entendu le coup
de feu, au moment où il arrivait sur le
Pont-Royal avec un de ses amis, M. Besa-
cier, courrier de la malle-poste, qui lui,
ne tient ni à se compromettre ni à rien
inventer.
En effet, à la question de M. le prési ;
dent Dubovs: Dite-s ce qua vous savez.
Besacier répond d'un air surpris:
— Je ne sais rien du tout.
— Mais vous étiez avec Roqueton sur
le Pont-Royal, lui dit le président.
— C'est vrai ! nous avons entendu un
coup de feu et M. Roqueton m'a dit qu'il
avait ramassé les pistolets.
— Et après ?
— Après, ça finit là!
Roqueton, dont cette brève explication
ne fait pas l'affaire, proteste et va recom-
mencer son interminable histoire, mais le
président des assises l'arrête à temps, et
il se produit alors un vif mouvement de
curiosité.
L'huissier vient d'appeler mademoiselle
Boury, et l'auditoire a hâte d'entendre
enfin « la jeune personne qui a sauvé le
roi. »
A peine son nom est-il prononcé que
mademoiselle Boury s'approche vivement
da la cour, et comme une fois devant les
magistrats, il lui faut bien relever son
voile, l'auditoire peut enfin la voir à son
aise.
<c La jeune personne qui a sauvé le roi»
est une fort jolie femme, brune, au teint
pâle, à la bouche mignonne et aux grands
yeux noirs, quelque peubattus par l'émo-
tion et l'insomnie. Elle est simplement
mais coquettement vêtue et porte un cha-
peau de peluche atnaranthe. C'était la
grande mode de l'époque.
Oa sa rappelle tout naturellement en
voyant sa physionomie charmante, les
aventures galantes dont elle a été, dit-on,
l'héroïn9 à Boulogne, et on se souvient
aussi de cette coïncidence étrange, c'est
que sou père, maître d'hôtel à Calais, à
l'enseigne de la Tête-Noire, a rendu à
Louis XVI le service qu'elle prétend, elle,
avoir rendu à Louis-Philippe ; ce qui fait
dire aux mauvais plaisants que mademoi-
selle Boury sauve de race.
Tout cet examen et toutes ces réflexions
semblent d'ailleurs inquiaterfort peu ma-
demoiselle Boury, car, après avoir dit ses
nom et prénoms, elle s'assied sur la chaisa
que M. le président Duboys a fait avancer
pour elle, et d'une voix d'abord un peu
faible, mais bientôt plus ferme, elle com-
mence sa déposition en ces termes :
— Le 19 novembre dernier, je suis al-
lée au ministère de l'intérieur, espérant
y trouver M. Thiers; il n'y avait per-
sonne. Je me dirigeai du côté da Pont-
^ 14 —
Royal, par la rue du Bac. Je ne pus d'a-
bord me placer sur le pont; mais plusieurs
musiciens, qui sortaient d'un café voisin,
fendirent la foule. Je les suivis. Je me
plaçai sur le côté gauche du pont, der-
rière la haie de soldats. Trois voitures
passèrent sur le pont. A ce moment, un
jeune homme, ayant de petites mousta-
ches et de la barbe sous le menton, me
repoussa vivement de la main droite, qu'il
me porta sur la poitrine, et se plaça de-
vant moi, derrière les soldats.
»Dans le premier moment, je ne sentis
pas une très grande douleur du coup qu'il
m'avait porté, mais je fus étonnée de cette
impolitesse et ne pus m'empêcherde faire
remarquer à ce jeune homme combien
cette action était peu honnête; il ne me
répondit pas. Il avait la main gauche dans
son estomac, sous sa redingote. On cria :
A bas les chapeaux! et au moment où le
roi passait, je vis cet homme retirer sa
main gauche de dessous son vêtement:
elle était armée d'un pistolet. Il leva le
bras et dirigea son pistolet sur une per-
sonne à cheval, et que j'ai su depuis être
le roi.
» Au même instant, effrayée et surprise
de son mouvement, je lui ai saisi le bras
avec les deux mains, ce qui ne l'empêcha
pas de tirer. Il y eut à ce moment une
grande confusion; les personnes placées
près de moi me renversèrent à terre au-
près du parapet. L'assassin s'enfuit à ma
droite du côté des Tuileries.
» Lorsque ce premier moment de trouble
fut passé, je retournai au ministère de
l'intérieur, espérant y trouver M. Thiers;
j'étais fort émue et fort agitée ; son secré-
taire me demanda la cause de mon trou-
ble, je racontai ce que j'avais vu.
» On me fit conduire aux Tuileries où
j'ai fait, à diverses personnes, le récit de
ce qui s'était passé. Je m'y suis trouvée
mal. Un commissaire de police m'enmena
à son bureau ; mais à l'entrée du Carrou-
sel, M. Desmortiers, procureur du roi,
survint, et me conduisit d'abord à la pré-
fecture de police, puis ensuite au Palais
de Justice où il reçut ma déclaration. »
— Quel motif vous conduisait chez
M. Thiers dans la matinée du 19, made-
moiselle? demande à la jeune femme M.le
président Duboys qui l'a écoutée sans la
quitter des yeux.
— Mon père a eu un bureau de poste
quelque temps avant sa mort, répond ma-
demoiselle Boury ; ma mère s'est rema-
riée avec un paysan, et comme je savais
qu'il voulait avoir la poste en son nom,
Je venais pour demander qu'elle fût plutôt
mise sous le nom de ma mère et de ses
enfants.
— Vous n'avez pas vu M. Thiers avant
l'attentat?
— Non, monsieur; quand j'y suis allée
le matin, il n'y était plus.
— Et après l'attentat ?
— Pas davantage; mais j'ai trouvé M.
Martin, auquel, dans mon saisissement,
j'ai dit ce que je venais de voir. Ce fut lui
qui me fit monter dans une voiture et me
condusit aux Tuileries.
— Expliquez-vous sur ce qui s'est passé
aux Tui)eries pendant le temps que vous
y êtes restée ?
— On m'a fait traverser plusieurs ap-
partements, j'ai vu plusieurs personnes
qui m'ont demandé comment cela était
arrivé? J'ai dit ce que je savais. Le com-
missaire de police m'a ensuite emme-
née.
— Vous n'avez vu ni le roi ni la reine?
— Non, monsieur, j'ai vu une dame
avec un chapeau à plumes qui m'a dit :
Rassurez-vous, mon enfant, vous êtes ici
en sûreté.
— Lorsque vous étiez sur le Pont-Royal,
avez-vous reconnu quelqu'un auprès de
vous?
— Non, monsieur.
— Je vous fais remarquer que les person-
nes qui étaient auprès de vous vous au-
raient vue ; qu'aucune d'elles, et surtout
les militaires, ne vous ont remarquée;
et que la seule femme qu'ils aient aperçue
était pâle et marquée de la petite vérole.
Or ce signalement ne vous convient pas ?
— Oh t non, monsieur, réplique vive-
ment mademoiselle Boury, avec son plus
gracieux sourire ; mais ce qui m'étonne,
c'est qu'il se soit trouvé tant de gens
auprès de l'assassin et qu'il ait pu s'é-
chapper.
Et après cette réflexion fort logique et
qui conduit à supposer que, dans cette af-
faire, personne ne dit tout à fait la vérité,
la jeune femme regagne sa place, mais
elle y arrive en chancelant et si profon-
dément émue que tout à coup on la voit
pâlir et s'affaisser sur son banc dans les
bras du vieux monsieur, son compa-
gnon.
Aussitôt vingt personnes se précipitent
vers elle, et on la porte à la buvette des
avocats, qui devient dès ce moment l'ob-
jectif des curieux. Mais mademoiselle
Boury reprend bientôt ses sens, elle re-
mercie d'un sourire aimable ceux qui lui
ont prodigué des soins, et, pâle, intéres-
sante, elle rentre dans la salle des assises,
où l'audience, un instant suspendue, vient
d'être reprise pour la continuation de
l'audition des témoins, qui tous, à l'una-
nimité, ne reconnaissent ni mademoiselle
Boury ni les accusés.
të —
Ces bizarres dépositions, mêlées çà et là
d'explications intéressantes , d'épisodes
burlesques, mais surtout de contradictions,
se poursuivent ainsi jusqu'à sept heures
du soir, sans grand profit pour la recher-
che de la vérité, et sur un ton qui de-
venait aigre-doux grâce aux défenseurs,
Mes Joly et Moulin.
Il n'en ressort clairement qu'une seule
chose, c'est que Bergeron s'est battu en
Juin, ce que d'ailleurs il ne nie pas, et
l'audience se termine par un incident trop
touchant pour n'être pas préparé : un
vieillard aveugle, conduit par un avocat,
s'approche du banc des accusés et serre
Bergeron dans ses bras. C'est le père de
Benoist.
Reconnaissant qu'il s'est trompé, le vieil-
lard embrasse ensuite son fils, et comme
on sait qu'il est autorisé à le visiter dans
la prison aussi souvent que cela lui con-
vient, personne ne se méprend à cette pe-
tite mise en scène mélodramatique.
Le lendemain, à l'audience suivante,
l'inévitable Roqueton fait une troisième
apparition pour protester de nouveau et
avec une énergie héroï-comique, contre
les témoins qui prétendent non-seulement
qu'il n'a pas ramassé les pistolets, mais
encore que lui, Roqueton, a avoué n'avoir
eu d'autre but dans ses premières déclara-
tions que de se moquer de la police et du
gouvernement.
—- Tous ces témoins mentent! s'écrie-
t-il, avec un mouvement rempli d'indi-
gnation ; mais comme je suis fatigué, j'ar-
rive au fait. M. l'avocat général, dans son
plaidoyer, a demandé : « Qu'est-ce que
Roqueton est venu faire à Paris? » Il n'a
pas pu le dire. Eh bien ! moi, je vais le
dire. Je suis venu, voir Paris et ses splen-
dides monuments.
On pense si l'auditoire, qui était devenu
attentif et s'attendait à quelque mysté-
rieuse déclaration, éclate de rire en enten-
dant cette intéressante et tout inattendue
communication.
Roqueton ne s'en préoccupe pas, et il
continue ;
— Oui, je suis venu voir les monuments,
et cela demandait au moins trois mois ;
mais je suis tombé malade, et alors vous
comprenez, la maladie, les médicaments,
la convalescence, tout cela m'avait épuisé.
Cependant j'ai été sur le Pont-Royal, car
je voulais voir le roi, dont je suis le fidèle
sujet.
» Quelque temps après l'événement, je
rencontrais M. Marut de l'Ombre, qui me
dit : Eh ! mais, c'est M. Roqueton. Eh !
bonjour, monsieur Roqueton. — Monsieur,
votre serviteur, lui dis-je. — Me recon-
naissez-vous, monsieur Roqueton? — Non,
monsieur. — Je suis le commissaire de
police à qui vous avez remis les pistolets.
— Moi ! ce n'est pas vous que je lui dis.
Pour lors, le lendemain, je rencontrais
encore M. Marut de l'Ombre, qui me dit :
— Ah ! ah! M. Roqueton. — C'est moi-
même, monsieur. — Venez avec moi chez
le préfet de police. — Allons, monsieur
Marut de l'Ombre, allons 1 — Et nous
allâmes tous deux bras dessus bras des-
sous à la préfecture.
»Le préfet de police me dit : Monsieur Ro-
queton ! — Moi, avec fermeté : monsieur
le préfet ! — Vous avez dit que vous aviez
ramassé les pistolets, dit-il, il faut vous
dé tracter; détractez-vous. — Moi : Non. —
Je vous ferai mettre en prison. — Moi :
Très bien, monsieur le préfet, faites-moi
mettre à l'échafaud.
La toute ne tient pas à ce dernier trait
d'héroïsme, et l'hilarité devient si géné-
rale que les magistrats eux-mêmes ont
peine à ne pas succomber à la contagion ;
mais tout cela n'est rien pour l'intrépide
Roqueton, dont la valeur ne connaît ab-
solument aucun obstacle, et qui poursuit
en s'écriant avec feu :
— Que je me détracte \ jamais! J'avais
dit que j'avais vu un petit officier de
vingt ans, blond, à petites moustaches et
on me présente à un grand gaillard de
quarante ans avec des favoris noirs. J'a-
vais parlé d'un militaire, et on me con-
fronte avec un garde national. Comment
voulez-vous qu'ils me reconnaissent- Alors
je me suis dit : Allons-nous-en. Les fonds
baissaient. J'allais chez le procureur gé-
néral : Ah I vous voilà, M. Roqueton, me
dit-il. — Moi, à vous servir, monsieur le
procureur général. Seulement, je vous
préviens que les fonds baissent et que je
veux partir. — Mais partez ou restez, me
répondit-il, faites comme vous voudrez.
Vous croyez avoir.ramassé les pistolets ;
vous les avez vu ramasser voilà tout.
Alors vivement ému, je lui dis : monsieur
quand on a été maréchal des logis chef de
gendarmerie, car j'ai été colonel de gen-
darmerie, on ne ment pas. Oui, messieurs
les jurés, je le dis avec une conviction
profonde, je suis petit, mais la petitesse
n'ôte pas la bravoure. Or, je suis petit et
je suis brave ! J'ai dit !
Cette fois, c'en est trop, l'auditoire tout
entier éclate, et l'ex-gendarme se décide à
se retirer, ce qu'il fait en saluant à droite
et à gauche, et en envoyant son plus gra-
cieux sourire aux journalistes, qui lui
rendent cette politesse avec une touchante
unanimité et le plus sérieusement du
monde.
Aussi le brave Roqueton paraît-il en-
chanté, et salue-t-il profondément jus-
qu'au témoin qui vient le remplacer à la
barre.
Ce lémoin est ce Jannety, qui avait fait
à M. Thiers la déclaration si importante
dont il a été question plus haut. Il la re-
nouvelle avec une exactitude parfaite et
en ces termes :
— Le 19 novembre au matin, j'avais
reçu une invitation de Planel pour me
rendre au Palais-Royal à une heure et
demie. J oubliai le rendez-vous, et vers
deux heures seulement, me dirigeant du
côté du boulevard des Italiens, je voulus
prendre par le Pont-Royal. J'en fus empê-
ché par la foule. C'est là que je rencon-
trai Pianel. Chemin faisant, il me dit qu'il
venait de rencontrer Bergeron, que ce-
lui-ci était extrêmement agité, commt> un
furieux, qu'il avait l'intention de tirer ua
coup de pistolet sur le roi; que lui, Planel,
avait cherché à le détourner de ce projet,
soit par des avis sages, soit en se moquant
de lui, et qu'alors Bergeron, furieux et
perdant tout à fait la tête, l'avait me-
nacé d'un soufflet s'il continuait à la plai-
santer.
» Nous apprîmes qu'une explosion avait
eu lieu, nous nous doutâmes bien de ce
que ce pouvait être, et au moment où
nous nous dirigions vers le Pont-Royal,
nous rencontrâmes M. Delaunay qui dit à
Planel : Vous savez ce qui vient de se
passer; on vient de tirer sur le roi.Planel
répondit : Je sais qui.
» Nous nous dirigeâmes alors tous trois
vers la préfecture de police. C'est là que
nous fûmes abordés par un jeune homme
avec des favoris noirs, qui nous raconta
que Bergeron avait tiré sur le roi et s'é-
tait enfui sans être arrêté.Ce jeune homme
était Benoist. »
Jannety complète cette déclaration en
rapportant qu'il a été l'objet de manoeu-
vres et de menaces dans le but de le faire
revenir sur sa déposition, et que, selon
lui, les amis de Bergeron se sont concertés
pour établir son alibi et induire la police
en erreur.
On comprend si ces explications, les
plus importantes de toutes celles qui ont
été entendues jusqu'i.i, soulèvent un
orage aux bancs des accusés et des défen-
seurs. Bergeron déclare énergiquement
que tout ce que je viens de rapporter sur
Jaannety est faux, et Benoist jure que, ne
le connaissant pas, ne l'ayant jamais vu,
il n'a pu lui faire aucune espèce de confi-
dence.
C'est au milieu de cette tempête que
l'audience est levée; mais le lendemain, la
même scène recommence lorsque Planel
vient déclarer que Jannety n'est qu'un
infâme calomniateur, qu'il ne lui a rien
dit, absolument rien de ce qu'il a raconté
la veille, que tout son récit est sorti de
son imagination.
La cour entend ensuite des témoins qui
presque tous affirment que Bergeron était
arme, puis les époux Fontaine viennent
faire une déposition très ferme et très
précise pour démontrer que le môme Ber-
geron, le 19 novembre, ne les a pas quit-
tés da midi à trois heures, et qu'il n'a pu
alors se trouver à deux heures sur le
Pont-Royal.
A propos de Benoist qui n'a pas à prou-
ver son alibi, puisqu'il avoue s'être trouvé
vers deux heures sur le Pont-Royal, M.
Darboo, marchand de gravures, affirme
l'avoir vu peu de temps auparavant et lui
avoir vendu des estampes.
Eafin, à l'audience du 17, M. le procu-
reur général Persil prononça son réqui-
sitoire, dans lequel il abandonne à peu
près l'accusation à l'égard de Benoist,
mais la soutient très énergiquement en ce
qui concerne Bergeron ; puis Me Joly, le
défenseur de ce dernier, prend la parole
pour faire un long discours politique ten-
dant à démontrer que son client est un
républicain, mais non pas un assassin, —
comme si les deux choses ne pouvaient
pas aller parfaitement ensemble, — et
qu'il doit être acquitté.
Me Joly termine enfin en lançant au
pouvoir ce coup de boutoir dont aucun
avocat bien pensant ne pouvait alors
se dispenser :
— Ce procès servira ainsi de grands
enseignements à tous; il apprendra aux
hommes comme Bergeron qu'ils doivent
attendre tout du temps, et il les éloignera
de ces sociétés populaires dont s'alarma
la société, et où la police n'a que trop
d'agents; au pouvoir, il apprendra que ce
n'est pas par des procès de cette nature,
par des persécutions ou des trames de po-
lice qu'il donnera de l'autorité à ses doc-
trines, da la dignité à la nation qu'il gou-
verne, et de la force à la justice.
Ua assez joli pathos, comme on peut en
juger, mais que tous les démocrates
d'alors ne trouvèrent pas moins admirable.
Le lendemain, bien que l'accusation
eût été abandonnée pour Benoist, M0 Mou-
lin n'en débita pas moins sa plaidoirie,
puis M. Persil répliqua; M0 Joly riposta,
et Bergeron finit enfin par un long dis-
cours, assez moléré d'abord, mais bientôt
plus vif, qui ne fut qu'une très énergique
profession de foi républicaine, et aussi
une désapprobation de l'assassinat politi-
que.
M. Duboys fit ensuite son résumé et le
jury se retira dans sa salle des délibéra-
17 —
tions, d'où il revint après moins de vingt
minutes d'absence avec un verdict négatif
sur toutes les questions, à la majorité des
voix.
M. le président déclara alors que les ac-
cusés étaient acquittés et la foule, après
avoir applaudi, se précipita sur le quai de
l'Horloge, où elle accueillit les prisonniers
à la sortie de la Conciergerie par des ac-
clamations et les cris de : Vive Bergeron !
vive le jury !
Ainsi finit l'affaire du coup de pistolet
du Pont-Royal ; mais pour compléter ce
premier épisode des KÉGICIDES, je dois dire
ce que sont devenus les acteurs de ce pro-
cès, espèce de lever de rideau pour les
grands drames qui allaient si rapidement
lui succéder.
LE COUP DE PISTOLET. DU PONT ROYAL
III
ÉPILOGUE
Après leur acquittement, Bergeron et
Benoist, qui étaient lancés, restèrent à
Paris ; et le premier jouit bientôt dans le
quartier des écoles d'une célébrité qui
le conduisit à faire partie des défenseurs
officieux dans le procès d'Avril, et à en-
trer ensuite au journal le Siècle, ce refu-
gium peccatorum.
Je dis : peccatorum, pour remplacer un
mot qui n'existe pas en latin, car les Ro-
mains avaient la République sans avoir
de républicains. Ils étaient bien heureux !
Là, c'est une justice à lui rendre, il ne
fit pas grand bruit ; mais en 1840 on en-
tendit de nouveau parler de lui. Furieux
d'un article de M. de Girardin, à qui il
avait inutilement envoyé ses témoins —
l'un d'eux était Félix Pyat, — Bergeron
se rendit coupable d'une voie de fait gros-
sière envers le célèbre publiciste, et il fut
condamné à deux ans de prison.
Tout naturellement il interjeta appel
de ce jugement, et, comme il fut défendu,
heureuse inspiration ! par M8 Jules Favre,
la cour éleva la peine d'une année. Déjà,
à cette époque, M" Pas-une-Pierre avait
d'immenses succès oratoires.
Cette condamnation n'était pas faite
pour calmer Bergeron, aussi n'en resta-
t-il que républicain plus acharné, et 1848
arrivant, il obtint enfin la récompense si
légitime qui lui était due. La République
l'envoya comme commissaire extraordi-
naire dans les départements de la Somme
et de l'Aisne, où il eut politiquement tous
les déboires imaginables, en compagnie
de son ami Leclanché.
LES RÉGICIDES,
Forcé de rentrer à Paris, l'ex-commis-
saire de la République eut un mot hé-
roïque pour ceux qui lui demandaient
compte de sa gestion.
— Je ne rends pas de comptes à des
réactionnaires, leur répondit-il avec mé-
pris.
Bien que la probité de M. Bergeron
n'ait jamais été suspectée, on avouera
que c'était là une façon commode de se
tirer d'affaire.
C'est sans doute en vertu de ce même
principe, seulement, que les héros du
4 Septembre aiment si peu à s'expliquer
sur leurs marchés et autres opérations.
Mais l'Empire se fit, et M. Bergeron,
bien qu'il ne fût pas poursuivi, je crois,
jugea cependant plus sage de disparaître.
Il se réfugia en Espagne.
Là, il s'occupait d'assurances, et le soir,
il se retrouvait, Puer ta del Sol, aune table
d'hôte qui était tenue parun Marseillais,
et autour de laquelle se réunissait une
foule d'exilés. Les citoyens Gent et Ma-
gen étaient le dessus du panier de cette
aimable assemblée.
On pense si, en savourant la bouil-
labaisse et l'olla podrida sur les bords
du Mançanarès, ces messieurs démolis-
saient en théorie ce qui s'édifiait sur
les rives de la Seine.
Gela dura de longues années, puis
M. Bergeron revint à Paris à l'amnistie et
ne s'occupa plus de politique, sauf pour
publier à Bordeaux, pendant le règne de
la délégation, une petite brochure contre
le duc d'Aumale, qui d'ailleurs n'en mou-
rut pas.
Aujourd'hui, c'est un homme d'une
soixantaine d'années, gros, gras, bien
portant, fort tranquille, ne demandant
rien à la Rép&blique, ce dont je lui fais
mon compliment sincère, et satisfait de
représenter honorablement une de3
grandes Compagnies d'assurances de
Paris.
Lorsqu'on lui parle de l'affaire du Ponf-
Royal,il se contente,pour toute réponse, de
hausser les épaules et de sourire, malgré
le procès en diffamation qu'il a voulu
faire jadis à M. Gisquet, à propos de ses
Mémoires.
Quant à Benoist, mort depuis trois ans
déjà d'une maladie de coeur, médecin il
était au moment de l'attentat, médecin il
resta. Seulement il s'occupa plus de ta-
bleaux que de médecine, heureusement
pour l'art et pour les malades, car il était
bon juge en matière de peinture, et pra-
ticien assez médiocre.
C'était un homme doux, timide et sur-
tout facile à entraîner. En politique
surtout ses amis démagogues en fai-
— 18
saient absolument ce qu'ils voulaient, ce
qui me permet de supposer un peu, en
forme de conclusion, que le pistolet qu'on
trouva chargé et amorcé sur le Pont-Royal
a bien pu échapper de sa main tremblante,
avant même qu'il eût eu la pensée de s'en
servir.
Le docteur Benoist ne s'est jamais
/engê de l'accusation dont il avait été
l'objet et de ses quatre mois de prison pré-
ventive que par un mot, véritable bou-
tade de docteur.
Un beau jour, à l'amphithéâtre, on lui
apporta le corps d'un gendarme, et re-
connaissant avec stupéfaction qu'il avait
là celui qui l'avait arrêté sur le Pont-
Royal, il s'écria :
— Ah! Dieu est juste; que je vais donc
le disséquer avec plaisir !
Dieu ! Et moi qui pensais que les répu-
blicains n'y croyaient pas !
Inutile d'ajouter, pour terminer le récit
de ce premier attentat, que la presse ré-
volutionnaire, enhardie par le verdict né-
gatif du jury, s'empressa d'écrire :
« L'attentat duPont-Royal est une simu-
lation, une mystification que la police a
offerte en spectacle pour réveiller de leur
engourdissement quelques soutiens du
juste-milieu et pour avoir l'occasion de
persécuter une centaine de bons patriotes.
S'il existe un coupable, c'est le préfet de
police qui devrait figurer sur les bancs
de la cour d'assises. »
Et les républicains commencèrent dès
ce moment-là à préparer les journées
d'Avril 1834, épisode révolutionnaire que
je dois raconter, car il touche de plus près
qu'on ne se l'imagine au complot de la
machine infernale.
Dans les journées d'Avril, en effet,nous
retrouverons une grande partie des accu-
sés et des défenseurs de Décembre, comme
plus tard, auprès de Fieschi, quelques-uns
de ces bons patriotes que la police avait
la cruauté de persécuter.
LES JOURNEES D'AVRIL
I
LE COMBAT
Malgré tout le bruit que les républi-
cains avaient fait autour du procès de
l'affaire du Pont-Royal, Tannée 1833 ne
s'était pas ouverte sous de trop mauvais
auspices. Le gouvernement n'entendait
pas parler des bonapartistes, et la capti-
vité de la duchesse de Berry à Blaye avait
débarrassé le ministère des craintes d'une
nouvelle Vendée. On pouvait donc espérer
quelques instants de repos.
C'était compter sans la Société des Droits
de l'Homme, dont l'organisation s'était
complétée rapidement. D'abord composée
d'une trentaine d'individus, elle n'avait
pas moins de 4 000 adhérents au mois de
mars 1833, et ses chefs étaient tous des
révolutionnaires émérites, ceux qu'on al-
lait voir à la tête de tous las mouvements
pendant près d'un demi-siècle. Ils s'appe-
laient -. Recurt, Cavaignac, Barbes, Blan-
qui, Raspail, N. Parfait, Langlois, Clava-
(ier, Defraisse, Berryer-Fontaine, etc.;
puis il s'y trouvait, un peu plus bas hié-
rarchiquement, Pépin, Morey, Fieschi,
Alibaud et une foule d'autres assassins que
nous reverrons dans ce récit.
Ces derniers nous disent assez ce que
voulait la Société des Droits de VHomme,
qui, du reste, ne se gêsait pas pour ex-
primer hautement son but.
J'en suis bien désolé pour ceux de
ses chefs qui vivent encore aujourd'hui,
et qui sont moins ardents que jadis, ainsi
que pour ceux de leurs fils qui ont re-
cueilli leur héritage républicain ; mais il
est utile que l'on sache bien que la fa-
meuse association voulait alors, non pas
seulement le renversement de la monar-
chie, mais aussi et surtout le bouleverse-
ment social.
Il se disait dans ses réunions des phrases
dans lé genre de celles-ci :
« La République seule peut tarir les
souffrances du peuple et donner à chaque
individu sa part de jouissances et de féli-
cité. »
« Le temps est venu où nous devons
compter avec les fainéants et nous parta-
ger les biens qu'ils nous ont volés. »
« Après la victoire, nous saurons faire
à chacun rigoureuse justice. »
« Le comité vous dirigera toujours bien
et soyez sûrs qu'il frappera avec vous dès
que l'occasion sera favorable. »
« Ce que nous réclamons, c'est le nivel-
lement de la fortune et des conditions. »
Et les journaux démagogiques répé-
taient toutes ces niaiseries, tous ces cli-
chés qui devaient tant servir, en adoptant,
comme le fait aujourd'hui le Rappel, 18
calendrier révolutionnaire. On était en
pluviôse, brumaire ou ventôse, an 42.
On voit que déjà le parti se compo-
sait de gens dangereux et d'imbéciles.
Ce qu'il y avait de plus triste dans la
situation, c'est que le jury acquittait in-
variablement tous les individus qai
étaient traduits devant lui sous l'accusa-
tion d'être affiliés à des sociétés secrètes,
et on comprend si cette impunité encou-
rageait les frères et amis.
Aussi décidèrent-ils qu'une nouvelle
insurrection éclaterait le 28 juillet; mais
19
le gouvernement prit si bien ses précau-
tions que le mouvement avorta, et au mois
de décembre suivant, vingt-sept accusés
furent traduits devant la cour d'assises.
Ils étaient prévenus d'avoir formé un com-
plot contre la sûreté de l'Etat. Les princi-
paux étaient Raspail, Kersausie et Lan-
glois. Ils furent tous acquittés. Le seul
condamné fut un témoin, le citoyen Vi-
gnerte, qui répondit démocratiquement à
une observation de l'avocat général:
« Misérable, tu en as menti ! » De plus,
trois avocats : MM Dupont, Michel (de
Bourges) et Pinart furent suspendus.
Cet échec ne désespéra pas les républi-
cains ; pour eux ce n'était que partie re-
mise, et dès le commencement de l'année
suivante, on les vit préparer le mouve-
ment insurrectionnel qui éclata au mois
d'avril 1834.
La Société des Droits de l'homme com-
mandait dans Paris à 173 sections, dont
elle entretenait l'ardeur par les mani-
festes les plus violents; dans les départe-
ments, la situation n'était pas moins me-
naçante, et à Lyon surtout, qui se souve-
nait de novembre 1832, et où M. Jules
Favre débutait eomma avocat et comme
révolutionnaire, tout était prêt pour l'in-
surrection.
En effet, elle éclata d'abord dans
cette ville, et on sait si elle y fut san-
glante; puis Paris, voulant opérer une di-
version utile aux Lyonnais, s'ébranla à
son tour.
Cependant le gouvernement se tenait
sur ses gardes, et M. Gisquet avait fait
arrêter tous les chefs de section dont il
avait pu s'emparer.
Malheureusement , Kersausie avait
échappé à ses recherches, ainsi qu'Armand
Marrast, rédacteur en chef de la Tribune,
et dans la matinée du 13 avril, le minis-
tère fut prévenu que l'insurrection écla-
terait le jour même.
Les valeureux sectionnaires étaient
échelonnés sur les boulevards ^ depuis
la place de la Bastille jusqu'à la rue
de la Paix, et Kersausie avait déjà
commencé son inspection. Il suivait les
contre-allées, escorté d'une espèce de garde
prétorienne, et donnait aux chefs ses der-
nières instructions, leur indiquant le
poste qu'ils devaient occuper au moment
de l'attaque, et leur recommandant la
prudence jusqu'au signal de la lutte.
Instruit de cette espèce de revue révo-
lutionnaire, M. Gisquet n'hésita pas : il
envoya un officier de paix, M. Tranchard,
avec l'ordre d'enlever Kersausie coûte que
coûte.
L'expédition réussit à merveille et
avec une rapidité féerique. M. Tranchard
s'en alla le long des boulevards avec une
vingtaine d'agents solides et déterminés,
et au moment où le révolutionnaire s'y
attendait le moins, M. Tranchard l'enleva
lui-même dans ses bras, comme il l'eût
fait d'un enfant.
Les gardes du corps du citoyen Ker-
sausie étaient à peine revenus à eux
que celui-ci était déjà sous les verrous, à
la Conciergerie. A son arrivée à la prison,
on s'était tout naturellement empressé de
le fouiller et on avait trouvé sur lui huit
cents francs en or et un plan de Paris.
En même temps qu'il apprenait cette
intéressante capture, le préfet de police
était prévenu que les insurgés commen-
çaient des barricades rue Maubuée. Il se
hâta d'en informer M. Thiers et d'accord
avec le général Jacqueminot, il expédia
deux bataillons qui enlevèrent sans coup
férir les deux barricades qui barraient
déjà la rue Saint-Martin. Sur l'une d'elle
on-saisit un drapeau qui portait l'inscrip-
tion suivante : Société des Droits de
l'Homme et du Citoyen, sixième arrondis-
sement, deuxième quartier.
La petite troupe, qui n'était composée
que da deux détachements de la garde •
municipale et de quelques centaines
d'hommes de la garde nationale, reconnut
en même temps un grand nombre d'au-
tres barricades qui obstruaient toutes les
rues, aux environs de l'église Saint-Merry
et la rue Michel-le-Gomte -, mais elle n'é
tait pas assez forte pour tenter de s'en
emparer et se replia vers la place du Ghâ-
telet.
Pendant ce temps-là, M. Thiers était ar-
rivé à l'Hôtel de Ville, et c'est alors, ainsi
que nous allons le voir, qu'il fit bravement
son apprentissage de soldat.
Bien qu'il fût en costume de ministre, ce
qui l'exposait plus que tout autre aux balles
des insurgés, M. Thiers voulut accompa-
gner le général Bugeaud, qui avait jugé
indispensable de faire enlever la barricade
établie à la réunion des rues Geoffroy-
Langevin et Saint-Avoye.
L'expédition coûta malheureusement
fort cher aux défenseurs de Tordre.
Le capitaine Gilbert, du 32° de ligne,
fut tué avec trois de ses hommes, et l'aide
de camp du général Bugeaud, M. de Va-
reilles, reçut une blessure à laquelle il
succomba quinze jours plus tard.
Mais toutes ces mesures n'avaient eu
pour résultat que de circonscrire l'insur-
rection, et le lendemain matin, 14 avril,
les généraux Bugeaud et Lascours com-
mencèrent une attaque générale.
C'était M. Thiers, que le hasard des
événements réservait à cette étrange f or-
tane d'êfre dans sa jeunesse un ennemi
— 20
impitoyable des républicains, et dans sa
vieillesse un président de République, qui
avait arrêté lui-même le plan d'attaque.
Une colonne formée de deux cents mu-
nicipaux et d'une compagnie du 61° de
ligne fut dirigée sur la rue Saint-Martin,
avec l'ordre d'occuper toutes les petites
rues barricadées qui aboutissaient à la
rue Beaubourg.
Une autre colonne, composée des volti-
geurs du 32e de ligne et de gardes natio-
naux commandés par le colonel Boutarel,
devait opérer de la même manière par les
rues Bar-du-Bec, Sainte-Avoye et du Tem-
ple.
Au même moment, le 35e régiment,
qui s'était déjà distingué à Grenoble, et
que par un hasard étrange nous retrouve-
rons maintes fois dans ce travail, s'avan-
çait en bataille par la rue Saint-Martin.
Un bataillon de la garde municipale, qui
l'avait rejoint, se dirigeait vers les barri-
cades de la rue Beaubourg par la rue
Grenier Saint-Lazare, et le 2" bataillon
du 35e pénétrait dans la rue Montmo-
rency.
D'autres compagnies gagnaient le foyer
de l'émeute par les rues Jean-Robert et du
cimetière Saint Nicolas, et le comman-
dant Rabaudy débouchait par la rue Au-
maire, dans le haut de la rue Transno-
nain.
Le général Tourion, enfin, avec trois
bataillons, occupait la rue Saint-Martin,
depuis la rue Saint-Merry jusqu'à celle de
Montmorency, et concourait ainsi à l'at-
taque de la rue Maubuéa.
L'action commença avec un ensemble
parfait sur tous les points à la fois, et les
insurgés défendirent énergiquement leurs
maisons qui les dominaient. Cependant
ils furent rapidement forcés d'abandonner
leurs postes avancés pour se replier sur
leurs barricades du centre , et bientôt
même de se réfugier dans les maisons,
d'où ils purent fuir par les toits en aban-
donnant ' leurs armes et leurs muni-
tions.
La lutte avait été plus pénible pour les
assaillants que pour les insurgés, qui
avaient tiré des fenêtres et des toits, et
cependant, après avoir profité de tous
leurs avantages pour multiplier le nom-
bre de leurs victimes, ils n'en employè-
rent pas moins la ruse pour échapper à
la répression.
A peine en possession des barricades,
les soldats de l'ordre virent arriver à eux
des masses d'individus qui se prétendaient
les victimes des factieux et demandaient
à fraterniser avec la troupe qu'ils ve-
naient de décimer. C'était parfois au
moment même où les soldats croyaient à
ces affirmations qu'une balle, partie d'un
toit ou d'un soupirail, frappait lâchement
un des leurs.
C'est ainsi que M. Rey, capitaine au 35"
régiment fat tué, et c'est alors que la
troupe indignée, furieuse, voulantvenger
à tout prix ses chefs, n'écouta plus que sa
colère, et se précipitant au n° 12 de la rue
Transnonain, en fit le théâtre sanglant
de cette hécatombe à jamais regrettable,
dont MM. Ledru-Rolin, Louis Blanc et les
autres écrivains du parti républicain se
sont habilement emparés pour tenter de
flétrir les vainqueurs du 13 et 14 avril.
Heureusement aue l'enquête solennelle
ordonnée par la Chambre de3 pairs a per-
mis de rendre à ces faits leur vérité déjà
bien assez attristante. Ce quia été surtout
prouvé, c'est qu'il avait été tiré sur les
troupes de cette maison n" 12, et que le re-
fus des habitants d'en ouvrir les portes
les avait fait considérer comme des in-
surgés qui ne voulaient pas se rendre.
Que quelques citoyens paisibles aient
été, dans cette terrible circonstance, vic-
times de la fureur des soldats, c'est incon-
testable, et on doit le déplorer du fond
de l'âme ; mais ce qu'il faut aussi recon-
naître, c'est que ces meurtres ont été
commis dans l'ardeur de la lutte, et que
le parti démagogique a prouvé depuis lors,
par ses incendies et ses fusillades d'otages,
qu'il savait mieux faire, et que ce qu'il
appelle encore aujourd'hui les assassinats
de la rue Transnonain ne sont, auprès de
ses hauts faits, que bien peu de chose.
L'insurrection vaincue, il restait au
gouvernement à en juger les chefs, car,
tout naturellement, aucun d'eux n'avait
succombé dans la lutte. Dans ce but, la
Chambre des pairs fut constituée en cour
de justice, et le gouvernement fixa, au
5 mai de l'année suivante (1835), l'ouver-
ture de ce procès que M. Louis Blanc qua-
lifie de monstrueux, et dont les accusés
les plus compromis et les plus intéres-
sants allaient s'évader de Sainte-Pélagie,
si audacieusement et si malheureusement
pour leur honneur, peu de jours avant
l'épouvantable massacre du boulevard du
Temple.
II
DEVANT LA COUR DES PAIRS
On pense bien que les républicains qui,
jusqu'alors, avaient été jugés par le jury
et invariablement acquittés, n'acceptèren-
pas sans les plus vives protestations la jut
ridiction de la Chambre des pairs pour les
affaires d'avril. Ils sentaient bien que,
cette fois, le danger était réel, et que le
gouvernement était décidé à profiter de sa
victoire pour en finir tout à fait, ou du
moins pour aussi longtemps que possible,
avec les révolutionnaires, surtout avec
ceux de leurs chefs occultes ou prudents
qu'il tenait sous les verroux.
Instruit par une expérience chèrement
acquise, le pouvoir ne tenait pas tant à
frapper les hommes d'action, ceux qui
avaient pris les armes, que les intrigants
qui les avaient poussés en avant. Il com-
prenait|enfin qu'il fallait aller au delà de
ces ignorants crédules qui n'avaient fait
qu'obéir, pour atteindre ces apôtres de la
démagogie, ces théoriciens ambitieux,
ces écrivains anarchistes, dont les procla-
mations, les discours, les écrits et las
mensonges étaient la première cause de
tout le mal.
Dés qu'ils ne purent plus, douter du
sort qui leur était réservé, les chefs du
parti républicain jetèrent un cri d'alarme,
et ne songeaient plus à conspirer, car
cette fois il leur aurait fallu peut-être
payer de leur personne; ils s'agitèrent
dans tous les sens pour susciter des em-
barras à la Chambre des pairs, dans le
seul espoir de rendre sa tâche impos-
sible.
Un de leurs principaux arguments était
que, d'après les chances ordinaires de la
longévité, la vie moyenne des membres
de la cour ne suffirait pas à la durée pro-
bable du procès ; puis, il s'efforceraient de
circonvenir les témoins, de les effrayer
par des menaces, quelquefois! même par
de mauvais traitements, de les gagner par
la séduction, et surtout de faire dispa-
raître tous les documents qui se ratta-
chaient au complot.
. A la première de ces objections le gou-
vernement répondit en faisant mettre en
liberté tous les accusés qui n'avaient été
que des instrument et en gardant seule-
ment les meneurs.
Godfroid Cavaignac étaient, un de ceiix
qui s'étaient échappé* ; mais il écrivit à
M. Pasquier qu'il se constituerait prison-
nier avant l'ouverture des débats ; et, en
effet, il vint de lui-même se faire écrouer
à Sainte-Pélagie, le 26 février.
Pendant ce temps-là les défenseurs des
accusés ne parvenaient pas à se mettre
d'accord, ce qui fesait présacrer cas scè-
nes scandaleuses qu'ils soulevèrent du-
rant le cours des débats.
C'est bien certes de ces procès polîti-
tiques QVL& sont nés ces avocats.ambitieux
et, égoïstes qui plaident, selon l'expres-
Pion pittoresque adoptée : sur le dos de
leurs elients, s'inquiétant bien davantage
du succès de leurs plaidoiries pour leÛ9
propre avenir, que du sort du malheureux
dont ils ont non pas accepte, mais ambi-
tionné, imploré la mission de défendre la
liberté et la vie.
Il avait été décidé d'abord que les accu-
sés n'auraient que des avocats nommés
d'office ; mais le gouvernement revint en
partie sur cette détermination, tout en se
réservant le droit de repousser les défen-
seurs qui n'étaient pas inscrits au barreau.
Ce fut alors un conflit sans précédent.
Les accusés eux-mêmes ne savait quel
parti prendre. Ceux da Paris qui avaient
eu primitivement l'intention de profiter
de l'occasion pour tenir de véritables as-
sises républicaines au sein même de la
Chambres des pairs, avaient changé d'i-
dée, et décidés, ainsi que leurs coaccusés
de Lunôville, à ne pas se défendre, ils
avaient répondu fièrement à M. Pasquier :
— Vous nous condamnerez, mais vous
ne nous jugerez pas.
Ceux de Lyon, au contraire, voulaient
être défendus, et c'était l'avis de M0 Jules
Favre qui ne tenait pas à être venu à
Paris pour rien.
Il s'éleva à même ce sujet, entre lui et
Armand Carrel une discussion des plus
graves que le rédacteur en chef du Na-
tional termina par ces mots: Eh bien!
monsieur, puisque vous persistez, nous
ferons de tout ceci une simple affaire de
police correctionnelle.
Md Jules Favre, que le sort réservait à
de si superbes destinées, ne voulut pas
comprendre ce que cela voulait dire. A
cette époque déjà il préférait ne paraître
devant les tribunaux que comme avocat.
Il a fallu l'affaire Laluyé pour le faire
changer d'avis.
On sait ce qu'il y a gagné.
Enfin ces messieurs finirent par s'en-
tendre à peu près daDS une dernière réu-
nion chez Auguste Blanqui, et le 5 mai' au
matin, la foule sa précipita vers le Luxem-
bourg où les débats allaient s'ouvrir dans
la salle provisoire des pairs, construite
et arrangée tout exprès sur les indica-
tions de M. Thiers, pour ce grand procès.
Les précautions les plus intelligentes
avaient été prises pour éviter la confu-
sion entre les témoins, les accusés et les
spectateurs.
On s'attendait tout naturellement à une
affluence énorme de public et un peu aussi
à un mouvement séditieux. Pour parer à
ces éventualités, plusieurs bataillons de
troupe étaient campés dans le jardin du
Luxembourg, pendant que les abords du
palais étaient gardés par la force pu-
blique.
Deux chemins, fermés par de solides
palissades et ayant chacun uns issue rue
de Vaugirard, conduisaient dans les tri-
bunes disposées pour les avocats, les té-
moins à charge, ceux à décharge et les
personnes munies de billets de faveur.
Un autre chemin, également fermé à
gauche et à droite par une forte cloison
en planches de dix pieds de hauteur, con-
duisait de la salle d'audience jusqu'à la
prison du Luxembourg, aujourd'hui dé-
truite, et où les accusés avaient été ame-
nés depuis la veille'.
Ce passage était exclusivement réservé
aux prévenus, à ceux qui les escortaient,
aux employés et aux magistrats que leurs
fonctions appelaient à la prison.
Les pairs, les membres du gouverne-
ment, les députés, les hauts fonctionnai-
res et les diplomates étrangers arrivaient,
comme toujours, par la cour d'honneur.
A une heure un quart, les accusés fu-
rent introduits et les gardes municipaux
se répandirent dans la salle pour y faire
observer le silence.
A deux heures, M. le président Pasquier
entra à son tour, suivi des pairs. Il avait
à sa droite MM. Portalis et de Bastard, et
à sa gauche MM. Seguier et Boyer.
Les membres du parquet : MM. Martin
(du Nord), procureur général; Frank-
Carré, Plougoulm, Chegaray, de la Tour-
nelle, étaient en robes rouges. M. Barbé-
Marbois, très souffrant, s'était fait appor-
ter dans un fauteuil.
Cent soixante-quatre pairs étaient pré-
sents. Quatre-vingt-six ne répondirent
pas à l'appel, et on remarqua que les ma-
réchaux "Grouchy, Maison et Gérard fai-
saient partie de ces absents, ainsi que
les marquis de Castellane et de Dreux-
Brézé, et le comte Excelmans.
Les accusés étaient cent vingt-un : qua-
tre-vingts des départements et quarante-
un de Paris.
Une fois le calme à peu près établi dans
la foule, M. Pasquier procéda à leur in-
terrogatoire. Ceux de Pans répondirent,
mais ceux de Lyon refusèrent; et M.
Baune, l'un de ces derniers, se leva pour
protester contre le refus des places qui
avait été fait aux parents des accusés.
Ce n'était là que le début de l'ouragan
qui allait se déchaîner sans interruption
sur chacune des audiences de la cour des
pairs, et offrir au public le plus honteux
des spectacles.
A M. Baune succéda M. Maillefar, qui
proposa comme défenseurs treize citoyens
parmi lesquels se trouvaient La Mennais,
Raspail, Carnot, Pierre Leroux. La cour
les refusa, parce qu'ils n'étaient inscrits
au tableau ni comme avocats, ni comme
avoués, et le lendemain Cavaignac sou-
leva un tel tumulte par sa violente
sortie contre cet arrêt, que le procu-
reur général dut prendre des conclusions
contre lui et que la séance se termina au
milieu d'une agitation frénétique, sans
que les débats eussent fait un seul pas.
Le jour suivant, la tempête fut plus
orageuse encore. Un des avocats, M" Gri-
velli, demanda la récusation des pairs qui
avaient été chargés de l'instruction, ce
qui d'ailleurs était assez juste; mais comme
il importait avant tout aux républicains
que les débats ne pussent être engagés, il
s'éleva un si épouvantable bruit, que
les accusés durent être emmenés, et, grâce
à ces scènes sans cesse renouvelées, le 13
mai, c'est-à-dire le neuvième jour des dé-
bats, il ne restait plus que vingt trois pré-
venus sur les bancs de l'ascusation. Les
autres avaient refusé de comparaître de
nouveau, et il avait été décidé qu'ils se-
raient jugés sur pièces.
Cette décision motiva une protestation
des défenseurs, protestation qui parut
dans la Tribune et le Réformateur, sous
forme de lettre adressée aux accusés, et
■qui était rédigée en ces termes :
« Persévérez, citoyens, montrez-vous
eomme par le passé, calmes, fiers éner-
giques. Vous êtes les défenseurs du droit
commun. Ce que vous voulez, la France
le veut ; toutes les opinions généreuses le
veulent ; la France ne verra jamais des
juges où il n'y a pas de défenseurs. Sans
doute au point où les choses en sont ve-
nues, la cour des pairs continuera à mar-
cher dans la voie fatale où le pouvoir l'en-
traîne, et après vous avoir mis dans l'im-
puissance de vous défendre, elle aura le
triste courage de vous condamner. Vous
accepterez avec une noble résignation
cette iniquité nouvelle, ajoutée àtant d'au-
tres iniquités. L'infamie des juges fait la
gloire de l'accusé. »
Au bas de. cette lettre se trouvaient
les signatures de presque tous les défen-
seurs, mais lorsqu'elle devint l'objet de
poursuites judiciaires, on reconnut qu'un
grand nombre de noms étaient tout sim-
plement des faux. Les avocats des accu-
sés n'étaient que vingt-cinq à la réunion
où la lettre avait été rédigée, et elle ne
portait pas moins de 109 signatures.
MM. de Cormenin et Audry de Puyra-
veau, entre autres, n'avaient ni signé ai
autorisé qui que ce fût à signer pour eux.
M. de Cormenin l'affirma, et cette décla-
ration, qui dévoilait les manoeuvres hon-
teuses du parti républicain, tira la cour
des pairs d'un grand embarras, car MM.
de Cormenin en Audry de Psyrayeau
étaient députés, et il aurait fallu deman-
der à la Chambre dont ils fesaient partie
l'autorisation de les poursuivre, ce qui
— 23 —
eût encore compliqué la situation et sin-
gulièrement augmenté les difficultés.
Cependant M. de Puyraveau, ayant re-
fusé de s'expliquer devant la cour, fut
poursuivi, et après des débats très vifs,
durant lesquels on entendit MML d8 Cor-
menin, Arago, Armand Carrai, Michel de
Bourges et Trélat., la Chambre des pairs
condamna M. Trélat à trois ans de prison
et 10.000 francs d'amende; MM. Michel
(deBourges), Bichat, gérant de la Tribune,
et Jaffrenou, gérant du Réformateur, à un
mois d'emprisonnement et à 10,000 francs
d'amende ; M. Reynaud à un mois de pri-
son et à 500 francs d'amende ; et enfin
MM. Gervais de Caen, Jules Bernard, Da-
vid de Thiais, Audry de Puyraveau, à un
mois d'emprisonnement et à une amende
de 200 francs.
Cet incident vidé, la cour des pairs ren-
tre dans le débat général, mais pour y re-
trouver déchainéa plus violemment en-
core contre elle, cette même tempête dont
j'ai parlé plus haut. Il lui fallut d'abord
interroger, au milieu des rumeurs de l'au-
ditoire, les accusés paisibles qui étaient
restés à l'audience, puis cette première
lâche terminée, la cour fut obligée de
donner l'ordre d'amener de force devant
elle les récalcitrants de la catégorie de
Lyon, et on comprend si les républicains
prisonniers profitèrent de cette excel-
lente occasion pour se poser en victimes
et en martyrs.
La mise en scène faisait d'ailleurs, il
faut l'avouer, le plus grand honneur à
leur imagination, car, en voyant arriver
devant les pairs ces hommes échevelés,
avec leurs vêtements en désordre, leurs
cravates dénouées, l'éclair dans les yeux
et l'écume aux lèvres, la foule put sou-
vent supposer qu'une lutte sanglante ve-
nait d'avoir lieu entre les acsasés et leurs
gardiens.
M. Louis Blanc écrit à ce sujet, dans
son Histoire de Dix ans : Les gardes cou-
raient appréhender les prisonniers dans
leurs cabanons, de la sommation passant
vite à l'injure, et de l'injure à la violence;
puis on se prenait corps à corps, et quand
épui3é de fatigue, accablé par le nombre,
le prisonnier n'avait plus qu'à opposer
une résistance inerte ; saisi par les pieds,
il était traîné impitoyablement le long
des escaliers de son cachot, sa tête bon-
dissant sur chaque marche. Brutalité sté-
rile ! En présence de la cour, l'accusé se
redressait fier de ses meurtrissures, fier de
la poussière sanglante dont ses vêtements
étaient souillés, et ce n'étaient plus alors
qu'accès de colère et clameur sauvage.
Eh bien! tout cela est exagéré. Il n'y
avait pas de cabanons à la prison du
Luxembourg; les accusés y étaient détenus
par section dans des salles parfaitement
aérées, et si quelques-uns ont préféré se
faire porter à l'audience plutôt que de s'y
rendre à la première sommation, leurs
têtes n'ont jamais rebondi sur les marches
des eachots, et ils maltraitaient leurs gar-
diens bien plus certainement que ne le
faisaient ceux-ci.
C'était là une indigne et honteuse co-
médie que les énergumènes étaient en-
chantés de donnera la foule; comédie
dans laquelle les hommes plus sou-
cieux de leur dignité, tels que les Ca-
vaignac, les Marrast et bien d'autres se
gardaient de jouer aucun rôle.
Mais l'esprit de parti n'a pas permis à
M. Louis Blanc de voir les choses sous ce
point de vue plus exact et plus naturel,
quoiqu'il sache mieux que personne que
ce sont surtout les hommes d'action qui
sont calmes devant leurs juges, et que les
violences et les déclamations sont absolu-
ment la spécialité de ceux qui se cachent
pendant la lutte et n'ont de courage que
lorsqu'il n'y a plus de danger.
Les débats se poursuivaient donc au
milieu de ces mille incidents scandaleux,
lorsque, le 11 juillet, les accusés détenus
à Sainte-Pélagie écrivirent à M. Pasquier
que, si on les forçait de nouveau de venir
à l'audience, ils" feraient tant de bruit et
se livreraient à tant d'excès qu'ils ren-
draient impossible la marche du procès.
Or, cette missive n'était qu'un piège,
piège d'autant plus adroit, qu'elle pa-
raissait la conséquence logique de leurs
refus précédents, et, en l'écrivant, cas
intrépides lutteurs devant la chambre
des pairs, songeaient bien plus à eux-
mêmes qu'à la politique.
En effet, ainsi qu'on va le voir, avec
une adresse véritablement digne de
Latude et de Casanova, ils avaient pré-
paré leur évasion de Sainte-Pélagie, et
leur intérêt était alors de faire croire
qu'ils ne songeaient, au contraire, qu'à
rester en prison, pour y attendre avec
dignité, martyrs de leurs opinions , le
jugement qui les menaçait.
La prison de Sainte-Pélagie était à peu
près, en 1835, ce qu'elle est encore au-
jourd'hui en 1872. Sauf les murs de ronde
qui ont été exhaussés, ça et là, aux en-
droits les plus tentateurs pour les éva-
sions, et quelques dispositions intérieures
qui ont été les conséquences du transfère-
ment des détenus pour dettes à la maison
de la rue de Clichy, il n'y a pas été fait de
changements importants.
On n'y remarque qu'une chose absolu-
ment nouvelle, c'est dans l'angle du che-
— 24
min de ronde, à gauche, le long vie la
muraille et à hauteur d'homme, les tra-
ces des balles communardes qui ont frap-
pé Chaudey et trois malheureux gardes
de Paris.
Le citoyen Mottu et ses collaborateurs
du Radical, qui vivent en ce moment à
Sainte-Pélagie, — ces derniers dans le
pavillon des Princes, s'il vous plaît, —
peuvent compter ces projectiles à leur
aise, et se faire répéter l'histoire de cet
infortuné gendarme, qui se sauva, après
une première décharge, avec les deux
bras cassés, mais que ses bourreaux rat-
trapèrent dans le petit caveau à charbon,
où il s'était réfugié, et où ils l'achevèrent
à coups de baïonnette.
Il y a là un joli sujet d'article à faire
sur l'entêtement que mettait ce misérable
réactionnaire à ne pas vouloir mourir 1
C'est dans cette prison qu'avaient été
enfermés les prévenus parisiens des affai-
res d'avril. Ils y occupaient le quartier de
la dette, c'est-à-dire la partie la plus pro-
pre et la plus aérée de l'établissement, et
ils y vivaient absolument comme bon leur
semblait, lisant, travaillant, chantant, se
réunissant jusqu'à dix heures du soir, re-
cevant tous les journaux, correspondant
à leur gré avec le dehors, et voyant autant
qu'ils le voulaient leurs parents et leurs
amis.
Obéissant aux ordres supérieurs qu'l-
avait reçus, M. Prat, directeur de la pris
san, faisait à peine examiner les permi-
des visiteurs, et c'est grâca à cette corn
descendance de l'autorité que MM. Cavai-
gnac, Recurt et Guinard purent rece-
voir souvent l'épicier Pépin, qui avait ob-
tenu sous un faux nom l'autorisation de
venir à Sainte-Pélagie.
Pépin était lié surtout avec le docteur
Recurt et Guinard, mais il avait obligé
plusieurs fois Cavaignac, qui lui devait
alors 500 francs. Us avaient tous quatre
de longs entretiens, durant lesquels, bien
certainement, le futur régicide les tenait
au courant, si non da ses projets crimi-
nels, du moins de l'état des esprits et des
chances qu'il y avait de voir éclater bien-
tôt un nouveau mouvement révolution-
naire, grâce à un événement dramatique
qui en serait le signal sanglant.
Est-ce à dire, parce que j'émets cette
opinion, que je confonds absolument tous
les républicains de 1835 avec ceux que
nous connaissons, et qui nous ont con-
duits à la Commune? Non pas. Je sais
qu'il y avait, à cette époque, d'honnêtes
gens dans le parti; il y en a peut-être en-
core aujourd'hui, mais je me demande où
est la démarcation, la limite, où s'arrête
le républicanisme et commence la déma-
gogie, où finit la démagogie et commence
la Commune, c'est-à-dire le vol, l'incen-
die, le pillage et le massacre?
J'avoue que je l'ignore, et que, malheu-
reusement pour les philosophes et les rê-
veurs, je ne vois dans ce système qu'une
chaîne sans solution de continuité, chaîne
dont la premier anneau peut être un ora-
teur convaincu, un apôtre, mais^dont le
dernier est trop souvent un assassin.
Ceci dit, je reviens aux prisonniers de
Sainte-Pélagie, dont les excès aux au-
diences de la cour des pairs n'avaient
d'autre but réel que celui de prolonger
les débats, afin de leur donner le temps de
préparer leur évasion.
En effet, c'était là leur seule préoccu-
pation, et leur plan avait été audaciause-
ment et habilement construit.
En se promenant dans la cour, où ils
allaient et venaient en toute liberté, Gui-
nard , Cavaignac et Armand Marrast
avaient remarqué, à l'extrémité d'un pe-
tit couloir obscur, un caveau à charbon
qui faisait face à la porte de ce couloir.
Ils jugèrent du premier coup d'oeil que la
muraille du fond de ce caveau devait être
la fondation même du mur de la prison,
et qu'en la perçant, ils seraient sous le
chemin de ronde. Il ne restait plus à sa-
voir que deux choses : quelle était la lar-
geur de ce chemin de ronde, et quelles
habitations se trouvaient au-delà ?
C'est Armand Barbes qui se chargea de
renseigner les détenus. Il leur apprit qu'un
chemin creusé en ligne droite, dans une
longueur de cinq mètres seulement, dé-
boucherait dans un jardin voisin, et ce
jardin, il parvint à le visiter à l'aide d'une
véritable ruse de vaudeville.
Armand Barbes avait parmi ses amis
un jeune dessinateur qui lui inspirait une
confiance absolue. Il le mit au courant de
ce qui se passait, et ce jeune homme prit
avec sa soeur le chemin da la rue Copeau,
aujourd'hui rue Lacépède. C'était sur
cette rue que donnait l'entrée de la mai-
son derrière laquelle s'étendait le fameux
jardin. Cet immeuble appartenait à M.
Vatrin.
Arrivée devant la porte, la jeune fille
feignit de se trouver mal ; son frère ap-
pela au secours, et tout naturellement on
transporta la malade chez M. Vatrin. Là,
l'évanouissement de l'enfant dissipé, on
proposa une promenade dans le jardin.
C'est ce que le dessinateur attendait. Il
prit la bras de sa soeur, et il put ainsi
examiner les lieux à son aise et s'assurer
que le chemin souterrain, prendrait jour
au fond du jardin à gauche, sous des mas-
sifs épais qui permettraient aux évadés de
ne pas être aperçus des voisins.
— 23 —
Le lendemain même, les prisonniers re-
çurent un plan de la maison; la soeur
d'un détenu leur apporta sous sa robe les
instruments nécessaires et ils se mirent à
l'oeuvre, après avoir obtenu des gardiens,
sous le prétexte da l'organisation d'un
jeu da balles, de tenir fermée la porte du
couloir au fond duquel se trouvait le ca-
veau.
Afin de n'avoir à craindre aucune in-
discrétion, les chefs du complot n'avaient
confié leurs projets qu'à un très petit
nombre de leurs camarades. C'était un
nommé Fournier, ouvrier maçon et hom-
me fort adroit, qui dirigeait les travaux.
Ils marchèrent avec une rapidité merveil-
leuse.
Pendant que trois ou quatre prison-
niers travaillaient dans le caveau, à la
lumière d'une petite lampe, les autres
veillaient au dehors et détournaient l'at-
tention des gardians par mille ruses d'é-
coliers.
On réparait à ce moment cette partie
de la prison, et le bruit que faisaient
les ouvriers suffisant à couvrir celui qui
venait de la cave," dont le sol s'ex-
haussait rapidement, grâce à la terre de
leur souterrain, que les détenus étaient
bien forcés d'étendre sur le sol, ne pou-
vant la transporter au dehors.
Les choses marchèrent si vite qu'en
moins de huit jours le passage fut creusé.
Il ne restait plus à percer qu'une croûte
de quelques pieds d'épaisseur pour dé-
boucher dans le jardin de M. Vatrin.
Cavaignac, Guinard et Armand Marrast
fixèrent leur évasion et celle de leurs
compagnons au 12 juillet; et ils écrivirent
alors à M. Pasquier, dans le but de bien
dissimuler leur intention, la lettre dont
j'ai parlé plus haut.
La 12 juillet dans la soirée les préparatifs
pour recevoir les détenus au dehors, n'a-
vaient pas moins été habilement combinés
que pour faciliter leur départ.
Afin de détourner tout soupçon, quel-
ques prisonniers avaient prié M. Prat de
prolonger leur séjour à Sainte-Pélagie où
ils disaient se trouver fort bien ; M. Ar-
mand Marrast, qui avait l'habitude de
prendre un bain tous les soirs, l'avait de-
mandé ce jour-là pour dix heures, et M.
Dornez avait remis à Cavaignac le pro-
duit de la souscription qu'il avait faite en
faveur des détenus.
Au dehors, toutes les dispositions étaient
également prises. Un grand nombre de
voitures attendaient les évadés dans les
rues voisines, et vers huit heures M. Bar-
bes, donnant le bras à la femme d'un des
détenus, vint prendre position à quelques
pas de la maison de M. Vatrin.
Pendant ee temps-là. MM. Etienne Ara-
go, Klein et Fulgence Girard, installés
dans un appartement de la rue Copeau,
en face de la cellule de M. Guinard, guet-
taient le signal convenu. Ils devaient,
par gestes, indiquer aux prisonniers le
moment où las rues voisines leur paraî-
traient sûres, et M. Guinard devait leur
annoncer l'évasion, en élevant en l'air sa
lampe à trois reprises différentes.
Enfin, h oit heures sonnèrent. Aussitôt
les chefs da complot coururent prévenir
leurs amis. La plupart acceptèrent avec
joie cette idée d'être libres, mais quel-
ques:uns refusèrent: nous verrons bientôt
pourquoi.
Des groupes se formèrent aussitôt à la
porte de la chambre d'Armand Marrast,
où les détenus avaient coutume de se
réunir chaque soir pour entendre la lec-
ture des journaux, et les fugitifs se diri-
gèrent vers le caveau qui était resté dans
la plus profonde obscurité.
M. Landolphe, qui était à leur tête, al-
luma la petite lampe dont il s'était muni ;
M. Guinard arriva à son tour, et les pri-
sonniers s'acheminèrent en rampant vers
l'extrémité du souterrain. MM. Rozière,
Villain et Fournier s'étaient chargés de
donner les derniers coups de pioche, et
pendant qu'ils se livraient à ce travail,
les fugitifs entendaient au-dessus de leurs
têtes les pas du factionnaire qui se pro-
menait dans le chemin de ronde, en fai-
sant résonner son fusil.
Les quelques minutes qu'il fallut à
.MM. Rozière, Villain et- Fournier pour
achever leur oeuvre, parurent à leurs amis
durer des siècles. M. Landolphe les pré-
vint enfin que tout était fini, et un à un,
alors, les accusés d'Avril apparurent
comme des faut ornas dans le jardin de
M. Vatrin, où pendant quelques instants
ils restèrent sous les arbres, immobiles et
glacés de terreur.
Ils se demandaient comment ils allaient
pouvoir traverser la maison, et ils aper-
cevaient, curieusement penchée en avant
et cherchant à percer les ombres de la
nuit, la sentinelle qui était de faction
dans la guérite de veille, au sommet de
la prison.
Cependant Barbes, prévenu par M.
Arago, s'était introduit chez M. Vatrin.
Celui-ci était absent ; sa femme seule était
à la maison. Barbes prétexta une affaire
urgente à communiquer à son mari et de-
manda la permission de lui écrire. Ma-
dame Vatrin s'empressa de se rendre à ce
désir de son visiteur inconnu, et au mo-
ment où elle venait de mettre à sa dispo-
sition plume et papier, la porte vitrée du
Jardin vola tout à coup en éclats.
— 26 —
C'étaient les fugitifs qui, avertis par un
coup de sifflet de M. Fulgence Girard, se
frayaient un passage.
Madame Vatrin jeta un cri de terreur;
mais la compagne de Barbes s'empressa
de la rassurer en lui disant : « Ne crai-
gnez rien, madame, se sont les détenus
d8 Sainte-Pélagie qui s'évadent. »
Cinq minutes après, grâce à Etienne
Arago, qui avait amusé le concierge et
avait tenu la porte ouverte, les évadés
étaient déjà loin.
Il ne restait plus à Sainte-Pélagie,
parmi les accusés importants, que MM.
Kersausie, B.eaumont, Sauriac et Hubin
de Guer.
Ces messieurs avaient pensé qu'ils de-
vaient à leur parti de ne das abandonner
la lutte, et ils étaient dans le vrai, car on
ne manqua de rappeler à propos de cette
évasion le blâme énergique axec lequel
Marrast, Guinard, Cavaignac, Landolphe
et vingt autres da leurs amis avaient flétri
la fuite da deux détenus de Lyon. Ils les
avaient tout simplement accusés de lâ-
cheté et de trahison, et ces malheureux,
qui n'étaient que des ouvriers, s'empres-
sèrent de revenir à la prison tant ils
craignaient d'être méprisés par leurs
chefs, ceux-là même qui, quelques semai-
nes plus tard, devraient fuir à leur tour.
Après cette évasion, le procès des accu-
sés suivit son cours, et, le 13 août, la cour
des pairs rendit son premier arrêt en con-
damnant les accusés deLyon. Ce n'est que
le 23 janvier de l'année suivante (1836)
qu'elle condamna les contumaces : Cavai-
gnac, Berryer-Fontaine, Vignerte, Lebon,
Guinard, Daleute, Deludre, et A. Marrast
à la déportation.
Les autres furent frappés de peines di-
verses, mais tous, comme les premiers, à
la surveillance de la police pendant toute
leur vie.
Telle fut la fin du procès d'Avril, et il
me faut maintenant revenir sur mes pas
pour prendre à leur point de départ les
sinistre héros du massacre du 28 juillet
1835.
C'est ce que je vais faire en retournant
dans le journal à ma place accoutumée, à
celle où, sous la rubrique : Souvenirs ju-
diciaires, j'ai déjà offert aux lecteurs du
Figaro plusieurs causes célèbres, et où je
vais leur raconter, toujours sous ce même
titre : LES RÉGICIDES, l'épisode sanglant de
la machine infernale de Fieschi et les au-
tres attentats dont Paris a été le théâtre
jusqu'à la chute de la monarchie.
LA MACHINE INFERNALE
LE NUMÉRO 50 DU BOULEVARD DU TEMPLE
Bien qu'il se soit écoulédéjàprèadevingt
ans depuis que le boulevard du Temple a
été transformé, au grand désespoir des ro-
mantiques, on n'a pu encore oublire la
physionomie pittoresque qu'avait ce quar-
tier de Paris, pendant la règne de Louis-
Philippe.
A cette époque, il s'élevait sept ou huit
théâtres qni attiraient là tous les soirs la
plus curieuse et la plus hétérogène des
populations flottantes, depuis l'habitué en
blouse du Petit-Lazary et les braves bour-
geois que les drames en six actes et vingt
tableaux n'effrayaient pas, jusqu'à ces in-
nombrables petits industriels, dont la
journée ne commençait réellement qu'à
six heures du soir pour ne se terminer qu'à
deux ou trois heures du matin.
Tout cala a disparu; le beau temps des
marchands d'oranges, des débitants de
coco, des vendeurs de contremarques et
des ouvreurs de portières, est passé ; les
soldats de la caserne du Prince-Eugène ont
remplacé les mousquetaires d'Alexandre
Dumas et les figurants militaires du Cir-
que; des immeubles de cinq étages se sont
élevés là où régnaient le Théâtre-Histori-
que, la Gaîté, les Folies-Dramatiques, les
Délassements, les Funanbules et dix ca-
fés, leurs annexes indispensables, et le
boulevard du Temple, dégénéré ou débar-
rassé de sa grandeur d'autrefois, est main-
tenant aussi calme qu'il était bruyant
jadis.
Son ancien aspect n'est guère trahi
aujourd'hui que par le défaut de niveau
qui y existe entre la chaussée et le trottoir,
et par un angle rentrant qui s'y dessine
brusquement à gauche, après le numéro
50, comme si l'effort de la pioche munici-
pale n'avait pu aller au delà.
De ces vieilles demeures rebelles à l'a-
lignement, il n'en reste plus que trois, les
numéros 48, 46 et 44. Sur une portion
qu'occupe maintenant le numéro 42, il s'é-
levait en 1835 une maison qu'il me faut re-
construire, pour que mes lecteurs'puissent
suivre dans ses moindres détails le drame
dont elle à été le théâtre et que je vais leur
raconter.
Cette maison portait alors le numéro
50, et on y entrait par un long couloir
qui séparai! les deux corps de logis dont
elle se composait. Le corps de logis de
gauche, le plus étroit et le plus élevé des
deux, faisait saillie sur le boulevard et
était occupée au rez-de-chaussée par un
— 27 —
marchand de vins, le sieur Travault. Ce-
lui de droite était le côté fuyant de l'angle
que formait l'immeuble, et le café Permet
ou des Mille Colonnes en prenait toute la
façade.
L'escalier qui conduisait aux étages su-
périeurs était au fond du couloir; un au-
tre escalier descendait dans une petite
cour plus basse que le boulevard et de
niveau avec la ruedesFossés-du-Temple.
La partie de la maison n° 50, qui était le
rez-de chaussée sur le boulevard, était
donc élevée au-dessus du sol de la cour
comme l'eût été un premier étage.
Au bas de ce second escalier se trouvait
une allée, qui, après avoir longé le bâti-
ment servant d'atelier à un fabricant de
billards, donnait sur une petite cour qui
formait un retour d'équerre à droite, et
s'étendait sur toute la longueur de la mai-
son.
Cette cour n'était séparée que par une
clôture en planche de la maison n° 39 de
la rue des Fossés-du-Temple, maison qui
dépendait du théâtre des Folies-Dramati-
ques et servait de magasins pour les déco-
rations. Elle ouvrait sur la rue par une
porte cochère.
Il n'existait donc réellement aucune
communication entre les maisons n° 50
boulevard du Temple et 39 rue des Fossés-
du-Temple, mais il était facile de passer
de l'une dans l'autre, soit en montant sur
les matériaux qui se trouvaient fréquem-
ment dans la cour de la première, soit à
l'aide d'une échelle remisée dans un coin,
soit enfin par la petite fenêtre d'un cabinet
d'aisances qui, bien qu'appartenant à la
maison de la rue des Fossés-du-Temple,
prenait jour sur la cour de l'autre im-
meuble.
A gauche de cette petite cour que nous
venons de décrire, se prolongeaient les
bâtiments de la maison qui portait le
n° 52, boulevard du Temple, et ceux du
nr 41, rue des Fossés-du-Temple.
Le rez-de-chaussée de la première de
ces maisons était occupé, comme celui du
n° 50, par un café, le café Rustique, tenu
par un sieur Barfety, et il y existait aussi
un couloir qui conduisait du boulevard à
la cour, où on descendait par un escalier
de plusieurs marches. Cette cour commu-
niquait avec celle de la maison n° 41 de la
rue des Fossés-du-Temple par une porte
qui n'était jamais fermée que par une
courroie. Ces deux maisons n'en faisaient
ainsi qu'une seule.
On remarquait enfin adroite, en entrant
dans cette cour, une écurie dont le toit
formait une terrasse qa'il était facile d'at-
teindre de la cour du n° 50, à l'aide des
constructions qui y étaient adossées. On
voit donc qu'on pouvait passer sans gran-
des difficultés de l'une dans l'autre de ces
quatre maisons.
Sur le boulevard, la façade des numé-
ros 50 et 52 formait donc trois corps de
logis.
C'étaitd'abord le café des Mille Colonnes,
au-dessus duquel s'élevaient deux étages
assez bas; le magasin de vins du sieur
Travault, qui était surmonté de trois éta-
ges, et enfin le CaféRuslique, dont la mai-
son n'avait que deux étages, mais si éle-
vés que le second était à la même hauteur
que l'unique fenêtre du troisième du
corps de logis Travault. Cette dernière
maison est encore aujourd'hui telle qu'elle
était en 1835.
Sur le derrière, l'aspect de ces trois
maisons était à peu près le même. Les fe-
nêtres du corps de logis du sieur Travault
plongeait sur cette allée qui conduisait
à la cour du numéro 50, et l'appartement
du troisième n'avait de ce côté, comme
sur la façade, qu'une unique croisée, qui
n'était séparée de la terrasse formant le
toit de l'écurie du n° 52, que par un es-
pace de quelques mètres. On touchait ce
toit de la fenêtre qui était immédiatement
en dessous, c'est-à-dire au second étage.
Deux des fenêtres enfin de l'apparte-
ment du premier du n° 52étaient à la hau-
teur de ce petit toit, de sorte que l'individu
qui aurait pu y descendre des fenêtres du
corps de logis Travault n'aurait plus eu
qu'à traverser cet appartement et à ga-
gner l'escalier pour s'échapper, soit par
le boulevard, en traversant le Café Rusti-
que ou en longeant le couloir, soit par
la rue des Fossés-du-Temple en se glissant
dans la maison du n? 41.
• Pour compléter cette description topo-
graphiqae doDtnos lecteurs comprendront
bientôt l'utilité, ajoutons que le boulevard
du Temple avait à cette époque plus de
cinquante mètres de largeur, à l'endroit
du moins dont nous parlons; qu'il était
planté d'arbres des deux côtés de la chaussée
pavée, et qu'en face de ces maisons n°" 50
et 52s'étendait le Jardin-Turc, qui, étrange
hasard, on l'avouera, devait devenir plus
tard rétablissement du citoyen-restaura-
teur-conseiller municipal Bonvalet.
Voyons maintenant comment ces mai-
sons étaient abitées, puisque quelques-
uns de leurs locataires sont appelés à
jouer un rôle dans ce récit.
Nous savons déjà qu'au commencement
de mars 1835, le rez-de-chaussée du n° 50,
à droite, était occupé par le café des Mille
Colonnes et un fabricant de billards, et à
gauche, par le marchand de vin Travault.
Ce même Travault était [également le lo-
cataire du premier étage dé son corps dé
— 28 —
logis. Au-dessus de lui demeurait une da-
me Léon, et le troisième, au-dessus duquel
s'étendaient des greniers, était à louer.
Ces appartements étaient tout en lon-
gueur et se composaient de quatre pièces
en enfilade. C'était d'abord la cuisine,
pièce éclairée par une fenêtre donnant
sur la cour, dans l'axe de l'escalier qui
descendait du côté de la rue des Fossés-
du-Temple, au-dessus par conséquent
du toit en terrasse de l'écurie du numéro
52, et où on pouvait entrer directement
du palier.
Apre Ua cuisine venait la salle à man-
ger, la chambre à coucher, puis le salon.
Cette dernière pièce, seule, avait deux
fenêtres, une sur le boulevard et une autre
qui ouvrait sur le toit du café des
Mille Colonnes, ainsi que celle de la cham-
bre à coucher et de la salle à man-
ger.*
Le premier étage au-dessus du Café
Rustique, c'est-à-dire au n° 52, était ha-
bité par M. Chimène, marchand de
rubans, qui demeurait là avec ses enfants
et madame Gomez, sa belle-soeur.
Son appartement se composait de deux
pièces sur la boulevard et de deux au-
tres sur la cour. Cas deux dernières pièces
étaient le magasin de rubans et la cuisine.
Leurs fenêtres ouvraient sur le toit de
cette écurie dont nous avons déjà parlé,
et la cuisine donnait sur le couloir, c'est-
à-dire n'était séparée que par une seule
porte de l'escalier qui descendait au rez-
de-chaussée, dans la cour du n° 52.
De là, on ne doit pas l'oublier, on pou-
vait sortir de la maison, soit en prenant
le couloir qui conduisait au boulevard, soit
en pénétrant par la porte, toujours ou-
verte, dans la cour du n° 41 de la rue des
Fossés-du-Temple.
Ajoutons enfin pour en terminer avec
ces détails, dont nos lecteurs nous sau-
rons peut-être quelque gré, en raison du
mal qu'ils nous ont donné à receuillir,
que les concierges de la maison n° 50
étaient les époux Salmoïi, vieillards qui
étaient aidés par leur fille Sophie.; et
maintenant que nous avons décrit notre
théâtre aussi exactement que possible,
arrivons enfin à notre drame et à ses tris-
tes héros.
II
GIRARD ET SON ONCLE
Au moment où se passaient les événe-
ments que nous ajlons raconter, c'eat-à
dire au mois de mars 1835, Paris était plus
tranquille qu'il ne l'avait été depuis long-
temps, malgré les efforts que les républi-
cains faisaient pour entraver la marche
du procès des accusés d'avril et entrete-
nir l'animation du peuple. Mais le parti
démagogique était devenu peu redoutable,
et semblait avoir renoncé, momentané-
ment du moins, à une lutte ouverte.
Malheureusement, ce calme n'était
qu'apparent, il n'existait que dans les mas-
ses, à la surface, et il n'en restait pas
moins, çà et là, des exaltés, dont l'attitude
laissait pressentir que si le moment de
l'insurrection était passé, celui des crimes
isolés approchait.
C'est là, d'ailleurs, un phénomène so-
cial çui n'est plus à démontrer, tant notre
histoire en fournit des preuves nombreu-
ses et irrécusables.
Aussi longtemps que les factions ont
quelque espoir dans le combat des ruas,
elles attaquent le pouvoir les armes à la
main, et c'est seulement lorsqu'elles sont
vaincues qu'on voit jaillir de leur sein,
comme s'ils héritaient de la haine entière
de leur parti, ces assassins qui s'en
prennent directement au représentant de
la puissance que la révolution n'a pu ren-
verser.
N'est-ce pas, en effet, alors qi?e leur pou-
voir était consolidé et accepté par la na-
tion entière, que ceux de nos souverains
dont la via a été le plus souvent menacé :
Henri IV, Napoléon 1er, Louis-Philippe et
Napoléon III, ont vu se multiplier contre
eux les attentats des régicides.
Ainsi, à l'exception de la tentative cri-
minelle du Pont-Royal, aucun complot ne
fut formé contre Louis-Philippe avant
'insuccès des journées d'avril et le procès,
qui vint détruii e les illusions et les espé-
rances des ennemis de la monarchie.
Jusque-là les esprits exaltés avaient
compté sur les mouvements révolution-
naires auxquels ils prenaient part, et ils
s'étaient naturellement abstenus d'actes
dont ils auraient été directement respon-
sables. C'était seulement après avoir re-
connu l'impuissance de leur parti, que ces
misérables devaient se décider à jouer le
rôle sanglant qui leur était assigné.
Le pouvoir le savait si bien et il avait
si complètement le pressentiment de ces
desseins criminels, qu'il ne négligeait au-
cune mesure pour garantir la roi et, les
siens. Les routes que la famille royale
parcourait habituellement étaient surveil-
lées avec le plus grand soin, et la police
prenait toutes les précautions possibles,
aussi souvent, du moins, que Louis-Phi-
lippe Ici-même ne s'y opposait pas.
Froidement courageux et accoutumé
dès sa jeunesse à une vie active, le Roi ne
voulait à aucun prix renoncer à ses habi-
tudes si simples ; il lui en coûtait de ne
M
pouvoir circuler dans Paris seul et en
toute liberté comme ill'avaittoujours fait,
et il lui répugnait de ne sortir des Toile-
ries qu'entouré d'une garde, qui semblait
une protestation contre son titre da
souverain populaire, puisqu'elle était
chargée de vieiller sur ses jours.
Il n'avait fallu rien moins que l'atten-
tat du Pont-Royal pour obtenir de Louis-.
Philippe de ne plus se rendre à la Cham-
bre qu'en voiture ; mais il continua de
refuser obstinément l'escorte dont les
ministres voulaient qu'il fût suivi dans
les revues et les autres cérémonies pu-
bliques.
La situation des choses était ainsi, et
tel était l'état des esprits à la fin du mois
de février 1835, c'est-à-dire au moment où
deux individus, complètement inconnus-
des gens du quartier, se préentèrent, un
matin, au n° 50 du boulevard du Temple,
pour louer l'appartement qui était vacant
au troisième étage de cette maison.
L'an de ces étrangers était un homme
d'une soixantaine d'années, d'une taille
moyenne et d'une physionomie dont la
vue causait une impression pénible.
Il était maigre, paraissait souffrant,
était chaudement vêtu d'une longue
redingote bleue et coiffé d'un chapeau à
larges bords, qui laissait dépasser le bon-
net de soie noire dont sa tête était enve-
loppée.
Ses yeux châtains ne manquaient
pas d'expression et sa vo: x était douce et
calme. On eût dit un bon et paisible bour-
geois.
Le personnage qui l'accompagnait était
bien plus jeune; il semblait avoir une qua-
rantaine d'années à peu près, et les traits
accentués de son visage étaient de ceux
qui se gravent facilement dans la mé-
moire.
Il était petit, maigre, mais large d'é-
paules, et musculaire ment charpenté. Ses
cheveux noirs, coupés fort courts, dé-
couvraientsonfronthautet singulièrement
étroit. Ses petits yeux bruns brillaient
étrangement sous l'épaisse arcade sour-
cilière qui les recouvrait, et il portait un
collier de barbe noire qui ne cachait ni ses
pommettes saillantes, ni ses maxillaires
développés, comme ils le sont chez les
êtres aux instincts sauvages et brutaux,
ni sa bouche où un sourire vaniteux et
sarcastique semblait stéréotypé.
Sa tournure était commune et il s'expri-
mait avec un accent méridional très pro-
noncé, qu'on ne pouvait oublier dès qu'on
l'avait entendu même une seule fois.
Ce second individu était moins confor-
tablement vêtu que son compagnon. Avec
son chapeau gris défoncé, son habit noir
râpé et son pantalon à carreaux, il avait
un aspect assez misérable, et le père Sal-
mon, le concierge de la maison, ne put
s'empêcher de l'examiner avec surprise,
des pieds à la tête, lorsqu'il lui dit qu'il
venait pour louer son appartement et qu'il
désirait le visiter. Il ne paraissait pas
que ce fût là un locataire sérieux.
Le plus âgé des deux étrangers s'aperçut
sans doute de ce mouvement d'hésitation,
car il s'empressa de tirer Salmon d'inquié-
tude en lui disant :
— Monsieur est mon neveu, il attend sa
femme qui doit venir le rejoindre bientôt.
Si [votre appartement lui convient,il paiera
un terme d'avance. N'est-ce pas Girard ?
— Parfaitement, mon oncle, répondit
l'homme au chapeau gris, à qui cette der-
nière question était adressée.
C'était là un argument irrésistible; aussi
le père Salmon se hâta-t-il de se rendre
aux désirs de ses visiteurs, et malgré ses
quatre-vingt ans il gravit assez lestement
l'escalier qui conduisait aux étages supé-
rieurs.
Arrivé au troisième, le vieillard ouvrit
la porte qui donnait sur le palier, précéda
SAS futurs locataires dans l'appartement,
et se mit en devoir, en intendant fidèle,
de leur en faire ressortir tous les avan-
tages.
Mais Girard et son oncle, sans s'ar-
rêter à son verbiage, s'empressèrent de
traverser la salle à manger et la cham-
bre à coucher pour se diriger vers la
pièce du devant, celle qui prenait jour sur
le boulevard, ainsi que nous l'avons
dit déjà, par une fenêtre qui ouvrait
en face du Jardin-Turc, ensuite par une
seconde croisée qui donnait sur le toit du
café des Mille-Coionnes, ei regardait par
conséquent du côté de la Bastille. Ces
deux fenêtres étaient garnies de jalousies
peintes en vert.
Après avoir examiné rapidement et d'un
oeil distrait cette pièce, qui avait à peu
près 6 mètres de longueur sur 3 et demie
de large, dont une alcôve tenait le fond,
à côté de la porte, Girard soûle va la jalou-
sie de la fenêtre du boulevard et plongea
ses regards sur la chaussée.
De là le point de vue était admirable.
On découvrait, à droite, toute la ligne pit-
toresque des théâtres, jusqu'à l'Ambigu,
et à gauche la continuation du boulevard
du Temple, presque jusqu'à l'extrémité de
celui des Filles-du-Calvaire. De plus, cette
fenêtre était absolument dans l'axe de
l'entrée du concert du Jardin-Tare.
Cette disposition parut piaire singuliè-
rement au plus jeune des étrangers, car
il manifesta sa satisfaction et appela son
oncle, avec qui il échangea rapidement
— 30
quelques mots à voix basse. Puis il se re-
tourna vers le père Salmon pour lui de-
mander quel était le prix de son logement.
— Trois cent cinquante francs, mon-
sieur, répondit le concierga.
— Je l'arrête, répondit Girard, voici un
demi-terme d'avance et cent sous pour
vous. Je viendrai m'installer dans quel-
ques jours.
— C'estentendu, monsieur. Monsieur?..
— Girard, mécanicien.
Après cette réponse, le nouveau loca-
taire du n° 50 jeta un dernier coup d'oeil,
coup d'oeil étrange, sur la fenêtre du boule-
vard, fit signe à son oncle de le suivre, et,
sans attendre le père Salmon, descendit
rapidement sur le boulevard.
Son compagnon le rejoignit seulement
sur la chaussée.
— Eh bien ! M. Morey, lui dit Girard,
dès qu'ils furent seuls sous les arbres,
croyez-vous que j'ai fait là une vraie trou-
vaille?
— Oui, l'endroit me paraît parfaitement
bien, répondit le vieillard.
— Il ne s'agit plus maintenant que de
le meubler, car vous savez que Laurence
Petit ne m'a pas même laissé un matelas,
et que ma pauvre Nina n'est pas plus riche
que moi.
— Oh ! Pépin y pourvoira, allons le
trouver. Qui veut la fin veut les moyens !
Nous sommes sûrs de le rencontrer, car
je sais que ce soir il a du monde à dîner,
des bons 1
Tant mieux, M. Moret ; tant mieux !
car, voyez-vous, j'ai hâte d'en finir. J'en
ai assez de coucher à droite et à gauche :
il me tarde d'être chez moi et de me met-
tre à l'affaire.
Et les deux hommes, après avoir tra-
versé le boulevard, se dirigèrent, bras des-
sus bras dessous et en pressant le pas, vers
la place de la Bastille.
III
TRIO D'ASSASSINS
Si pressés qu'ils fussent de s'éloigner,
Girard et son oncle ne l'avaient pas fait
cependant sans jeter nn dernier coup
d'oeil sur la partie du boulevard du Tem-
ple qui était comprise entre les numéros
50 et 52 et le Jardin-Turc; mais, après cet
examen sommaire, ils avaient si- bien hâté
le pas, que moins d'un quart d'heure plus
tard, ils atteignaient la Bastille.
Arrivés là, ils tournèrent à gauche, tra-
versèrent la place en diagonale et se di-
rigèrent vers un grand magasin d'épiceries
qui était à l'entrée du faubourg Saint-
Antoine, au rez-de-chaussée de cette mai-
son, n* 1, d'où les insurgés avaient tiré
avec tant d'acharnement contre les trou-
pes pendant les journées de Juin 1832.
Cette maison existe encore aujourd'hui
telle qu'elle était à cette époque. D'un
côté ses fenêtres donnent sur la place, de
l'autre sur le faubourg, et derrière sur le
passage du Cheval-Blanc, grande cité
populeuse, par laquelle s'enfuirent les
insurgés de Juin, et, plus fard, Pépin,
comme nous le verrons bientôt.
Le magasin lui-même n'a subi aucun,
changement ; il est occupé maintenant
par un marchand de couleurs, métier que
Pépin cumulait du reste avec celui d'épi-
cier.
— Attention! dit le vieillard à son com-
pagnon en l'arrêtant doucement par le
bras, au moment où il allait franchir le
seuil de la maison, Pépin à peut-êtse des
étrangers chez lui, ne parlons de rien de-
vant eux. Il serait marne préférable qu'on
ne nous vît pas ensemble.
Oh! je ne suis pas un bavard, mon-
sieur Morey, observa Girard avec le ton
vaniteux qu'il mettait à dire les choses les
plus insignifiantes. Je sais que trop parler
nuit; mais comme je ne suis pas très pré-
sentable, entrez tout seul.Moi, je vais aller
jusque chez Laurence; je viendrai vous re-
prendre dans la soirée. Seulemeat prêtez-
moi cent sous, car je n'ai pas d'argent
pour dîner, et dites à M. Pépin où nous
en sommes.
— Oui, ça vaudra mieux ainsi ; revenez
ce soir, répondit Morey, qui parr issait en-
chanté de se débarrasser de son neveu
d'emprunt, et en remettant à celui-ci les
cinq francs demandés.
Puis il attendit que Girard se fût éloi-
gné, et entra dans le magasin. Madame
Pépin, jeune femme assez agréable, y était
seule avec un de ses employés. Le vieillard
la salua et passa dans l'arrière-boutique,
pièce assez grande qui servait au maître
de la maison en même temps da bureau
et de salle à manger.
Pépin était là avec plusieurs personnes,
parmi lesquelles Morey reconnut le dé-
puté Levaillant et le docteur Recurt, qui
vivait à peu près en liberté, bien qu'il fut
au nombre des inculpés d'avril, dont le
proeès suivait si péniblement son cours
devant la cour des pairs.
Le docteur Recurt avait obtenu sans
doute comme médecin, car il paraissait se
porter à merveille, de faire sa prison dans
une maison de santé. Il en profitait, on
le voit, pour visiter ses amis, et, sans
doute, conspirer de plus belle.
En voyant entrer Morey, le maître de
la maison se leva pour aller au devant de
lui, et lui serra la main.
— 31 —
Pépin était alors un homme de trente-
cinq ans à peine, maigre et d'une taille
élancée. Il avait le front bas, les yeux aux
regards timides, les lèvres pincées et le
menton pointu. Tout cet ensemble lui don-
nait une physionomie qui dénotait une
intelligence médiocre et un tempérament
susceptible d'entraînement.
Il s'appelait Pierrs-Théodore-Florentin,
et était né en 1800, à Rémy, dans le dépar-
tement de l'Aisne. Depuis plusieurs an-
nées déjà il exploitait le magasin d'épice-
ries dont nous venons de parler, et il
était bien connu dans le quartier pour un
républicain exalté. Il faisait partie de la
Société des Droits de l'homme et du citoyen,
où il appartenait à la même seetion que
Morey. Souvent même il présidait cette
section.
A l'époque des journées de juin 1832, il
était capitaine dans la 8e légion de la
garda nationale, et on se souvient qu'au
moment où la troupe envahit sa maison,
il faillit être fusillé par les soldats.
Traduit devant le 1er conseil de gnerre à
l'occasion de la part qu'il avait prise à
cette insurrection, il fut acquitté; mais il
jugea prudent néanmoins de s'éloigner de
son quartier.
Il céda alors son magasin à un de ses
cousins ot s'installa à Ja Gare, dans le
12e arrondissement.
Mais ce cousin mourut l'année suivante,
et Pépin reprit sa maison, où nous le re-
trouvons en 1835, non-seulement lié avec
tous les chefs du parti démagogique, Ca-
vaignac, Guinard, Recurt et bien d'autres,
mais se vantant encore de recevoir chez
lui les ennemis da gouvernement qui ap-
partenait à une autre opinion, le
prince de Rohan, par exemple.
Ce qui n'est pas douteux, c'est que sa
maison était un lieu de refuge toujours
ouvert aux républicains dont la liberté
était menacée, et qu'il se faisait un devoir
de procurer des passeports, sous de faux
noms, à ceux qui voulaient fuir à l'étran-
ger.
C'était chez lui que couchait Girard,
depuis qu'il était sans asile par suite d,es
circonstances que nous dirons bieniôf à
nos lecteurs, et quand il ne rentrait pas
chez Morey, son ami intime depuis plus
de cinq ans.
Mais laissons là pour un instant Pépin
et ses invités pour suivre Girard, qui, en
quittact Morey, s'était dirigé vers la rue
du Battoir.
Il marchait rapidement f=t paraissait en
pr*>ie à une espèce d'exaltation fébrile,
mais lorsqu'ilf ut en face dun° 10, il s'arrêta
brusquement, comme s'il eût changé d'a-
vis et voulut retourner sur ses pas. Puis,
tout à coup, il enfila l'allée, grimpa au
premier étage, et, sans frapper, ouvrit
violemment la porte qui faisait face à
l'escalier.
Cette porte donnait accès dans une
grande salle qu'une longue table occupait
presque toute entière, et à l'entrée de Gi-
rard, une femme qui travaillait auprès de
la fenêtre se leva en jetant un cri d'effroi.
— Ne crains rien, Laurence, dit l'ami
de Morey en fermant la porte derrière lui,
je na te veux pas de mal. Ecoute-moi seu-
lement.
— Non, dit la femme, qui était encore
jeune, assez belle, et était redevenue maî-
tresse d'elle-même; non, je ne t'écouterai
pas; je t'ai défendu de revenir chez moi,
va-t'en.
— Il faut absolument que je te parle.
Tu peux éviter un grand malheur.
— Quel malheur? Encore quelques men-
songes. Retourne avec ta Nina, tu n'es
qu'un misérable, tout est fini entre nous.
— Je t'en prie, Laurence !
Rien ! J'ai quitté la rue Copeau pour te
fuir ; tu sais bien que je tiens ici une table
d'hôte, et que si mes pensionnaires te
voyaient, ils se sauveraient de toi
comme de la peste. Va-t'en, ou j'appelle,
et je te fais arrêter. Ah! je n'ai plus peur
de toi maintenant !
Laurence avait prononcé ces derniers
mots avec tant d'exaltation que Girard
n'osait s'approcher d'elle pour la calmer ;
il craignait qu'elle ouvrît la fenêtre pour
appeler à l'aide. Aussi restait-il de l'autre
côté de la table qui le séparait de son an-
cienne maîtresse, en s'efforçant seulement
de la rassurer du geste.
Mais c'était chez cette femme un parti
bien arrêté sans doute, car sans vouloir
rien comprendre, elle reprit avec une co-
lère croissante :
— Non, je ne t'écouterai pas. Tu m'as
fait assez de misère depuis cinq ans. Je
ne^me consolerai jamais d'avoir vécu avec
un monstre comme toi. Va-t'en!
Eh bien ! soit ! répondit Girard, avec un
accent farouche ; soit ! je m'en vais, mais
on parlera de moi bientôt. Que tout
retombe sur toi !
Et rouvrant brusquement la porte, il
descendit l'escalier d'un seul bond et se di-
rigea en courant vers la Salpêtrière. Il
n'était plus qu'à peu de distance de l'hos-
pice lorsqu'il s'arrêta tout à coup, en
apercevant une femme qui remontait la
boulevard de l'Hôpital.
— Nina, Nina ! cria-t-il en traversant
rapidement la chaussée.
La femme se retourna à cet appel. C'é-
tait une toute jeune fille de vingt ans à
peine, d'une taille élancée, bien faitç,
32
très fraîche et presque jolie, malgré la
difformité qui la défigurait. Elle était pri-
vée de l'oeil gauche.
— Nina, répéta Girard en lui prenant le
bras, que je suis heureux de te rencon
trer ; j'allais te voir.
L'ancien amant de Laurence avait pro-
noncé ces mots avec une Voix douce et
des regards suppliants qui en faisaient
un tout autre individu. Ce n'était plus le
sombre neveu de Morey ; on eût dit un
amoureux timide et tremblant.
— Mais qu'as-tu donc, Joseph ? lui de-
manda la jeune fille, que cette émotion
avait frappéa.
— J'ai, ma petite Nina, que je suis bien
malheureux, reprit Girard en entraînant
doucement son amie du côté des quais de
la Seine. Ta mère est une misérable !
Nina ne répondit que par un geste qui
indiquait qu'elle pensait sa mère capable
de tout.
— Oui, une misérable, continua Joseph.
Après s'être débarrassée de toi en te faisant
entrer à la Salpêtrière, elle se débarrasse
maintenant de moi et me refuse ce qui
m'appartient ; car c'est moi qui ai acheté
et payé ses meubles. Calai est égal que je
couche sur le pavé, et que la police m'ar-
rête comme un vagabond. M&is patience,
elle me le paiera 1
— Que vas-tu faire ?
— Oh I j'ai un logement et de l'ouvrage.
C'était pour t'annoncer cette bonne nou-
velle que je voulais te voir, car tu sais
bien que je t'aima, ma petite Nina, que je
n'aime que toi. Je vais avoir de l'argent,
beaucoup d'argent et tu ne seras plus
malheureuse. Que fais-tu maintenant?
— Je suis au service de madame Sornet,
la mercière de l'hospice.
— Tu peux sortir?
— Oui, mais seulement dans la jour-
née.
— Eh bien ! dans deux ou trois jours,
lorsque j'aurai acheté des meubles, j'irai
m'installer 50, boulevard du Temple, où
j'ai loué un logement. Je te préviendrai
par un mot ; tu viendras me voir, n'est-ce
pas?
— Je te le promets.
— C'est que je n'ai plus que toi, vois-tu;
et si tu m'abandonnais, je ne sais pas ce
que Je deviendrais.
— Compte sur moi, men bon Joseph ;
aussitôt ta lettre reçue, j'irai te retrou-
ver.
— Tiens, voici cinq francs, en atten-
dant mieux. A bientôt. Embrasse-moi !
La jeune fille tendit son front à Girard,
qui la serra dans ses bras, et cinq minutes
après ils se séparaient à la porte de la
Salpêtrière.
L'amant de Nina s'aperçut seulement
alors que la nuit était venue et qu'il était
l'heure de retourner auprès de Morey. Il
s'arrêta cependant un instant au coin de
.la rue Lacuéa pour prendre un repas des.
plus modestes, car les cinq francs qu'il
avait donnés a sa maîtresse constituaient
à peu près toute sa fortune, et il se diri-
gea ensuite vers la place de la Bastille.
Au moment où il rentrait chez Pépin,
vingt minutes plus tard, l'épicier et ses
invités descendaient du premier où ils
avaient dîné, et se préparaient à prendre
le café dans l'arrière-boutique,
En apercevant autant de monde dans
l'arrière-boutique de Pépin, Girard hésita
à y entrer, non nas par timidité, c'était là
son moindre défaut , mais par orgueil
et dans la crainte de faire mauvaise figura
avec son habit râpé au milieu des invités
de son ami.
Mais l'épicier, qui l'avait reconnu par
l'entrebâillement de la porte, vint au-
devant de lui et le prit par la main pour
l'introduire.
— Non, répondit Girard, en faisant un
pas en arrière, je suis trop mal mis; je ne
veux pas qu'on me voie ainsi fait.
— Alors, montez là-haut dans votre
chambre et habillez-vous. Fournier , le
tailleur, a envoyé ici des vêtements en
disant qu'ils étaient pour M. Alexis. Ce'st
ma femme qui les a reçus . devinant
bien que c'était pour vous.
— Oui, je sais, répondit Girard avec
joie. C'est M. Perrève qui m'a commandé
tout cela à son tailleur comme avance
sur les travaux que je fais pour lui.
— M. Perrève?
— Oui, monsieur Perrève le médecin.
Je l'ai rencontré chez un de mes compa-
triotes, Querini, et je dois publier avec lui
un plan de Paris, sur lequel les itinéraires
et les stations des omnibus seront indi-
qués.
— Ah! c'est une très bonne idéa. Eh
bien ! allez vous faire beau et descendez
vite, j'ai là quelques bons amis qui seront
enchantés de vous connaître. Je leur ai
déjà parlé de vous.
Girard ne se le fit pas dire une seconde
fois ; il grimpa lestement dans la petite
chambre que Pépin avait mise à sa dispo-
sition depuis plusieurs jours, et moins
d'un quart d'heure après, il faisait son
entrée dans la pièce où quelques nouveaux
venus s'étai6nt joints aux invités de l'épi-
cier.
Il y avait là une vingtaine de person-
nes, mais elles causaient avec une telle
animation que, pendant un certain temps,
l'amant de Nina put les examiner à,son
aise, sans en être remarqué.
33 -
tl n'en connaissait que trois: le docteur
Recurt, le député Levaillant et un avocat,
M0 Lorelut, pour les avoir déjà rencontrés
chez Pépin.Le maître de la maison l'aper-
çut enfin et s'empressa de le présenter à
ses amis comme un condamné politique
traqué par la police et prêt à tout pour se
venger du gouvernement.
On comprend que la glace fut alors
bientôt rompue et que la conversation de-
vint générale.
On parla d'abord de la situation politi-
que, puis on arriva au procès des accusés
d'avril dont on se rappelle que le docteur
Recurt faisait partie, et la Cour des pairs
fut l'objet des sorties les plus violentes
pour la lâcheté avec laquelle, disaient les
invités de Pépin, elle se soumettait aux
ordres du pouvoir.
Louis-Philippe fut mis ensuite à son
tour sur le tapis, et Morey ne dissimula
pas plus que l'épicier ses sentiments de
haine contre le roi, sentiments que sem-
blaient partager complètement les per-
sonnes présentes.
La réputation de Morey était faite d'ail-
leurs, depuis longtemps, dans le parti ré-
publicain, et son langage ne pouvait sur-
prendre qui que ce fût.
En effet, après avoir servi dix ans com-
me ouvrier dans le train d'artillerie et
dans un régiment de hussards, il avait été
arrêté en 1816 comme prévenu de projets
d'assassinat contre la famille royale, et, à
la même époque, il avait été accusé de
meurtre sur la personne d'un soldat autri-
chien pendant l'occupation étrangère. Il
fut acquitté sur ce deruier chef par la
cour d'assises du département de la Côte-
d'Or, où il était né, comme n'ayant donné
la mort que dans un cas de légitime dé-
fense.
Après son acquittement il avait laissé
sa femme et ses enfants à Dijon, pour ve-
nir vivre à Paris avec une femme Mou-
chet. Il exerçait alors la profession de
bourrelier, et tous les gens de son quar-
tier — il habitait 23, rue Saint-Victor —
le connaissaient bien pour un républicain
exalté. Il passait aussi pour fort habile au
maniement des armes, et, de plus, il était
célèbre dans les environs de'Paris par ses
succès comme tireur de prix.
En 1826, un jugement du tribunal de
commerce de Paris l'avait déclaré en état
de faillite et les dérangements de sa for-
tune furent attribués par le commissaire
rapporteur aux dépenses exagérées de sa
maîtresse.
Cette faillite de Morey fut suivie d'un
contrat d'union entre ses créanciers et en-
fin d'une transaction par laquelle ils
consentirent à cesser toute poursuite
LES RÉGICIDES
moyennant 15 0/0 de leur créance, paya>-
bles dans quinze jours.
Plus tard, Morey, décoré de Juillet, fit
partie de la Société des Droits de l'homme
et du citoyen, ainsi que nous l'avons dit
plus haut. Il était au nombre des mem-
bres de la section Romme, du douzième
arrondissement, où il était commissaire
de quartier. Ses lectures favorites étaient
Y Exposé des principes républicains; le jour-
nal le Populaire et les Chaînes de l'escla-
vage, de Marrast.
On voit donc que Morey était digne à
tous égards d'être l'ami de Pépin, et qu'il
eût été extraordinaire de ne pas le ren-
contrer chez lui, à cette réunion dont nous
parlons et où la conversation était montée
à un tel diapason démagogique que l'épi-
cier, pour terminer la discussion qu'il
avait avec un de ses invités, dit brusque-
ment en se retournant vers Girard :
— Est-ce qu'on ne trouvera pas quel-
qu'un pour lui f... un coup .de fusil ? Il y
en a tant qui, pour un billet de mille
francs, se font condamner aux galères, et
il n'y aura pas un homme pour délivrer
le pays d'un brigand comme celui-là ?
— Il faut espérer que si, répondit Mo-
rey; ah! s'il passait au bout de mon fusil,
ça serait bientôt fait.
Mais, M. Levaillant, reprit Pépin, en
s'adressant au député de ce nom, qu'arri-
verait-il si le roi mourait?
— Selon les principes monarchiques
constitutionnels, répondit M. Levaillant,
le prince royal lui succéderait.
— Et si le prince royal succombait en
même temps que son père?
— Il a des frères qui hériteraient de ses
droits.
— Tout cela prouve, voyez-vous, inter-
rompit Morey, qu'il faudrait que toute la
famille disparût d'un seul coup. Savez-
vous ce que je ferais, moi, si j'avais cent
mille francs ? J'achèterais une maison près
de la Chambre des députés, je ferais creu-
ser un souterrain au moyen duquel je mi-
nerais la salle, et je la ferais sauter au
moment où le roi et les princes s'y trouve-
raient tous.
— Ah! pardon, monsieur Morey, ob-
serva M. Levaillant en souriant, et ne
pensant certainement pas qu'il pût y avoir
là quelque chose de sérieux ; et les dé-
putés ?
— On préviendrait les bons, il n'y en a
pas tant; les autres sauteraient avec leur
maître.
La réunion se sépara à peu près sur
ces mots, et bientôt Pépin, Morey et Gi-
rard se trouvèrent seuls, non plus dans
l'arrière-boutique, où ils craignaient d'ê-
tre entendus du garçon de magasin ou de
-tt-
madame Pépin, qui faisait sas comptes,
mais au premier étage, dans la salie où
avait eu lieu le repas.
— Eh bien ! dit Pépin à ses deux amis,
après avoir fermé la porte derrière lui :
où eh sommes-nous ?
— L'appartement est loué, répondit Gi-
rard, demandez M. Morey, on ne saurait
mieux trouver; maintenant il s'agit dô le
meubler.
.— Combien vous faudrait-il à peu près
pour le nécessaire ?
— Dame, avec cent cinquante francs, je
crois que j'achèterai le principal, uu lit,
un matelas, une table et une,chaise !
— Je vous les donnerai demain. Quand
voulez-vous entrer dans votre logement?
— Le plus tôt possible, dit Morey, si
nous voulons être prêts pour le 1er mai.
On annoncé qu'il y aura ce jour-là une
grande revue.
— Oh! le 1er mai, c'est difficile, répli-
qua Girard. Songez que la machine n'est
pas même commencée. Il faut d'abord que
je fasse faire le châssis, et pour eela il me
faut du bois.
— Je connais un chantier près du pont
d'Austerlitz, sur lequel nous trouverons
tout ce que nous voudrons, poursuivit le
bourrelier.
— Et des fusils? demanda Girard.
— Des fusils, je m'en charge, dit Pépin ;
je suis allé aujourd'hui à Sainte-Pélagie,
j'y ai vu .Cavaignac, il m'en fera avoir.
Lorsqu'il sera temps, je lui écrirai. Com-
bien tout cela va-t-il coûter?
— Je vous en ai donné le devis, M. Pé-
pin, répondit le méridioaal, le tout se
montera à 500 francs à peu près.
— Et vous êtes sûr de votre invention ?
Moi, je n'y comprends pas grand'chose.
— Mais M. Morey la comprend, lui. 11
peut vous dire ce qs.'il en pense.
— Il y a de quoi faire sauter un régi-
ment tout entier, affirma le bourrelier.
— C'est bien dans ce but que je l'avais
d'abord inventéa, reprit Girard. J'y ai
pensé pour la première fois pendant la
guerre d'Italie. Je me suis imaginé que
j'étais enfermé dans une citadelle, que la
moitié de mes hommes avait succombé,
et que cependant il fallait me défendre
avec le peu de soldats qui me restaient.
J'ai alors songé à une machine qui se-
rait formée de quatre-vingts fusils et d'une
pièce de quatre au milieu. Une fois le tout
chargé, on aurait mis le feu en même
temps à tous les canons, un sevl homme
aurait suffi et vous comprenez l'effet que
ça aurait produit. D'abord l'ennemi aurait
cru que la garnison était toujours nom-
breuse, et ensuite il aurait perdu d'un
seul coup beaucoup de monde.
On voit que c'est tout simplement là
mitrailleuse que le sinistre ami de Pépin
et de Morey avait découverte plus de
trente ans avant son apparition.
— Alors tout est nour le mieux, dit l'é-
picier ; voilà onze heures, il est temps de
nous séparer. Demain nous nou3 occupe-
rons des meubles et du bois. Mais tâchons
d'être prêts pour le 1er mai. Plus tôt fait,
plus tôt quittés !
— J'essayerai, répondit Girard en ser-
rant la main de Morey qui s'était dirigé
vers la porte de sortie.
— Quant à nous, dit l'épicier en reve-
nant auprès de son hôte, allons nous cou-
cher.
— Tenez, prenez la lampe, vous m'écla!»
rerez jusqu'à ma chambre, madame Pépin
est déjà remontée.
Girard obéit,' et après avoir accompagné
son hôte jusqu'au premier étage, il lui
souhaita le bonsoir.
— Bonsoir, répondit Pépin ; bonsoir,
Fieschi ; à demain.
Fieschi était en effet le véritable nom
de Girard, et puisque son ami lui-même
vient de nous le faire savoir, voyons dès
à présent d'où venait cet homme, ce qu'il
avait été, et comment était née dans son
esprit la pensée de l'épouvantable attentat
qu'il préparait.
FIESCHI
IV
LES PREMIÈRES ANNÉES DU RÉGICIDE
Aù commencement du s;ècla, il existait
à Vico, en Corse, deux familles italiennes
qui, venues de Rome ou de Gênes, étaient
établies d'ans l'île de temps immémorial.
L'une portait le nom de Fieschi, l'autre
celui de Guelfi. Ces familles s étaient plu-
sieurs fois alliées. Joseph Fieschi appar-
tenait à celle des Guelfi.
Son grànd-père, Ignace Guelfi,, épousa
d'abord Marie Fieschi, dont il eut trois
enfants : Antoine, Louis et Marie-Anne.
Il se maria une seconde fois et les quatre
fils qui naquirent de cette union eurent
de nombreux descendants, qui vivent en-
core aujourd'hui.
Louis, fils d'Ignace, et qu'on avait sur-
nommé Peiusecco, demeurait à Renho,
canton de Vico. Comme son père, il se
maria deux fois, et eut de son premier
mariage, avec Lacie Gentile, deux fils,
Jacques-Toussaint, Joseph, notre sinistre
héros, et une fille du nom de Marie. De
son second mariage, il n'eut qu'un enfant
sourd et muet qui se nommait Antoine.
Ce Louis Guelfi, on ne sait trop pour-
quoi, avait quitté le nom de son père pour
3S —
prendre celui de sa mère. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'dn ne le connaissait que
sous le nom de Fieschi, ainsi que le
prouve un arrêt de justice de la cour cri-
minelle du département du Golo, qui le
condamna le 30 thermidor an XII, à six
ans de détention avec exposition, pour
s'être rendu coupable d'un vol de nuit,
avec la bande qui ravageait Bastia et ses
environs et qui s'était rendue célèbre en
Corse sous son chef fameux : Martino
Pietri.
Le père de Fieschi subit sa peine dans
la maison centrale d'Edlbrun, où il mou-
rut le 8 mars 1808. Quant à son fils Joseph,
on ne connaît pas exactement la date de
sa naissance ; on sait seulement qu'il a été
baptisé à Murâto, le 3 décembre 1790, sous
le nom de Joseph-Marie. Ses père et mère
ne sont désignés dans cet acte de baptême
que sous leurs prénoms de Louis et Lucie
ainsi que c'était alors l'usage en Corse.
D'ailleurs, à cette époque, un grand
nombre des habitants de l'île n'avaient
pas encore de noms patronymiques.
Pendant tout son séjour en Corse, Jo-
seph Fieschi fut berger comme l'avait été
son père, mais à dix-huit ans il s'engagea
dans un régiment qui allait en Toscane
au service de la grande-duchesse Elisa
Napoléon. Le 15 août 1808, il s'embarqua
à Bastia, et de Livourne où il descendit,
il fut envoyé à Naples pour y être incor-
poré dans la légion corse.
Fieschi fit ensuite la campagne de Rus-
sie, et c'est vers la fiu de 1812 qu'il lia
connaissance avec M. le comte Gustave de
Damas, à propos de la conduite vigou-
reuse qu'il tint à Polotsk pendant la re-
traite. Il était alors sergent dans un régi-
ment commandé par le général Frances-
chetti.
Cette légion, dans laquelle servait l'an-
cien berger corse, fût cédée plus tard au
roi de Nâples, et Fieschi s'y distingua
par certaines actions énergiques qui lui
valurent la décoration de l'ordre royal des
Deux-Siciles. Il avait surtout la réputa-
tion d'avoir un esprit intrigant. Ses com-
pagnons d'armes disaient en parlant de
lui : Lorsqu'il y a quelques prouesses à
faire ou quelques mèches à éventer, on
peut compter sur Fieschi.
Le corps dont il faisait partie ayant été
licencié à Ancône en 1814, après la paix,
Fieschi revint en Corse le 8 septembre, et
il entra dans le régiment provincial qu'on
formait dans cette île avec tous les mili-
taires libérés.
Au mois de janvier suivant, il était ser-
gent dans ce régiment, à la tête duquel se
trouvait le colonel Monneret, et lorsque
Napoléon revint de l'île d'Elbe, il fut com-
mandé pour aller en détachement aux en-
virons de Cervioni,
C'est à cette époque qu'apparaît dans la
vie de Fieschi la première mauvaise ac-
tion qu'il ait commise. On affirme, en ef-
fet, que dans l'incendie de la maison du
général Cervoni, il s'empara d'un peigne
de grande valeur, qu'il vendit à un bro-
canteur de Bastia pour une centaine de
francs.
Cependant il n'en resta pas moins jus-
qu'à son licenciement dans ce même ré-
giment, et c'est peu de temps après que
M. de Damas, poursuivienFranceacau.se
de son dévouement à l'empereur se retira
en Corse.
Toutnaturellement,Fieschi vint le trou-
ver et se mit à son service, et quand le
roi Joachim Murât, qui s'était réfugié
dans l'île, groupa autour de lui ses an-
ciens Soldats, le général Franceschetti se
dévoua à sa cause, et notre héros suivit
son ancien colonel, bien qu'il lui fût
déjà Suspect, car on prétendait que c'é-
tait à sa trahison et aux renseignements
qu'il avait donnés aux Autrichiens que le
roi de Naples avait dû sa défaite à Tolen-
tino.
Cependant Joachim Marat accepta ses
services et il lui donna une mission se-
crète en Calabre. On ignore comment il se
conduisit à Naples et s'il n'y joua pas un
double rôle ; mais ce qui n'est pas douteux,
c'est qu'à son retour, il peignit sous un
jour tellement favorable l'état des esprits
dans les Deux-Siciles, que le roi décida sa
tentative de restauration.
Joachim Murât fit voile vers l'Italie le
28 septembre 1815 ; Fieschi était avec le
prince sur un des bâtiments que comman-
dait Barbara.
Lorsque la petite escadre fut en vue de
Pizzo, il sollicita l'honneur de débarquer
en éclaireur. Oh le lui accorda, et il ne
reparut plus.
On sait comment l'infortuné héros et
les siens furent accueillis par la garnison
et les habitants de Monteléone et par quel
terrible drame sa termina cette aventu-
reuse expédition.
Fait prisonnier avec les débris de la pe-
tite armée dû roi Joachim, Fieschi fut con-
damné à mort ainsi que ses compagnons :
généraux, officiers et soldats, qui avaient
été considérés comme das rebelles arrêtés
les armes à la main ; mais Ferdinand IV
se refusa à l'exécution de cette condam-
nation rigoureuse. 11 ordonna qu'elle
serait considérée comme non avenue à
l'égard de tous les soldats français qui
avaient fait partie de l'armée de l'ex-roi
de Naples, et les prisonniers furent mis à
— 36 —
la disposition du gouvernement fran-
çais.
Après avoir relâché à Livourne, Fieschi
et ses compagnons touchèrent à Saint-
Florent, eh Corse, et de là ils furent
conduits au fort Lamalgue, à Toulon.
Peu de temps après, le général Frans-
ceschetti et les officiers nui l'avaient ac-
compagné en Italie passèrent devant un
conseil da guerre à Draguignan. Ils furent
acquittés, et les soldats qui avaient fait
l'expédition d'Italie recouvrèrent la li-
berté.
Fieschi retourna alors en Corse ; mais il
y avait été précédé par une si" mauvaise
réputation, que lorsqu'il arriva à Renno,
dénué de tout, car ses trahisons ne l'a-
vaient pas enrichi, les nombreux parents
qu'il avait dans ce bourg lui firent un assez
froid accueil.
Il s'en vengea aussitôt en jouant un
mauvais tour à l'un d'eux, Quirini Guelfi,
boucher à Viro. Il lui vendit un mulet
qu'il avait volé à Ajaccio, et le véritable
propriétaire de l'animal l'ayant réclamé,
Guelfi dut le lui rendre. Il en fut pour les
dix-huit gros écus qu'il avait comptés à
son cousin.
Cependant, par esprit de famille, son
parent ne le dénonça pas : l'affaire fut
étouffée, et Joseph se retira dans l'an-
cienne province de Rebbio.
Mais ce qui venait de se passer ne de-
vait pas servir de leçon à Fieschi, car, peu
de temps après, il fut arrêté près" de Bastia
comme prévenu d'avoir volé un boeuf à
Murato, le 17 décembre 1815 et de l'avoir
vendu sous un faux nom.
Cette fois l'affaire était plus grave, car
il était accusé, en outre, d'avoir imité et
falsifié l'écriture et la signature du maire
d'Olonetta, d'avoir contrefait le sceau des
actes communs, et d'avoir fait usage de
ces pièces .fausses.
Traduit pour ces faits devant la cor<r
d'assises de la Corse, il fut condamné, le
28 août 1816, à dix années de réclusion et
à l'exposition.
C'est cette condamnation que Fieschi
qualifiait volontiers de politique; et nous
entrons dès ce moment dans la seconde
phase de la vie de cet homme, dont Pépin
et Morey devaient se faire plus tard un
instrument si docile.
En exécution de l'arrêt de la cour d'as-
sises, Fieschi fut transféré dans la maison
de réclusion d'Embrun, le 10 novembre
1816, et il s'y fit remarquer si rapidement
par son intelligence et sa bonne conduite,
qu'au bout de deux ans les entrepreneurs
de travaux obtinrent du directeur de la
prison de le prendre comme contre-maître
de l'atelier des draperies.
, A ce titre, il jouissait d'une certaine li-
berté, il circulait à son gré dans l'établis-
sement, où sa conduite d'ailleurs ne cessa
pas d'être satisfaisante. On lui reprochait
seulement de parler avec trop d'ostenta-
tion de son attachement pour l'Empereur
et des services qu'il prétendait avoir ren-
dus à la cause impériale.
Son caractère était opiniâtre, orgueil-
leux, accessible à la flatterie, intéressé et
violent- Cependant, il n'encourut durant
sa détention d'autres punitions que celles
qui lui furent infligées à cause des rela-
tions qu'il avait l'adresse d'entretenir
avec une fille Laurence Petit, veuve Las-
save, femme Abot, qui était détenue
comme lui.
On raconte, comme preuve de son au-
dace, que, la veille même de sa libéra-
tion , il réussit à se cacher dans un cou-
loir du quartier des femmes pour attendre
sa maîtresse au passage ; mais il fut sur-
pris par le gardien de service et passa
cette dernière nuit au cachot.
Le mari de cette Laurence Petit, le sieur
Abot, était à ce moment-là au bagne de
Toulon pour y subir la peine des travaux
forcés à laquelle il avait été condamné
pour banqueroute frauduleuse à Lyon.
A l'expiration de sa peine, le 2 septem-
bre 1825, Fieschi fut mis en liberté, et il
se rendit à Lodève, où il entra dans une
fabrique de draps à Villeneuvette.
Malheureusement pour l&i, on y apprit
bientôt d'où il sortait, et le maître de l'é-
tablissement le renvoya. Il s'était d'ail-
leurs fait maladroitement remarquer de
ses camarades par l'exaltation da sa pas-
sion pour «ne femme qu'il disait se nom-
mer Emilie, qui était détenue pour l'a-
mour de lui, et qu'il n'avait jamais vue
qu'à travers les grilles et les barreaux de
sa prison, s
C'était évidemment là de sa part une
allusion à ses relations avec Laurence
Petit, qu'il déguisait sous plusieurs noms,
ainsi qu'il devait se déguiser lui-même
plus tard.
Ouvrier peu laborieux, discoureur, il
raisonnait parfois très pertinemment et
d'une façon supérieure à sa condition; il
ne laissait surtout échapper aucune occa-
sion de parler avec enthousiasme de Na-
poléon, mais toutefois sans manifester de
haine pour les Bourbons.
Après avoir quitté Villeneuvette, où il
avait laissé des dettes, Fieschi passa quel-
ques jours à Clermont, près de Lodève,
puis il s'arrêta enfin dans cette dernière
ville. Au mois de décembre 1826, il tra-
vaillait comme fabricant de peignes dans
la manufacture de draps de MM. Vitalis et
Lagure.
— 37 —
Là encore, notre personnage parlait de
ses amours. Cette fois la personne qui
en était l'objet était une jeune fille qu'il
nommait Rosalie, et qu'il disait tenue en-
fermée dans un couvent par sa famille. Il
était toujours napoléoniste exalté; mais
de plus il se prononçait déjà très forte-
ment contrera dynastie régnante.
Le 15 mars 1827, il quitta Lodève pour
se rendre à Sainte-Colombe, dans le dé-
partement du Rhône, et selon l'habitude
qu'il semblait avoir prise, il en partit sans
payer son hôtelier.
Le 15 avril suivant, le préfet du Rhône
fut averti par le directeur de la police
que le nommé Joseph Fieschi, condamné
libéré, était autorisé à résider à Sainte-
Colombe, mais que, bien que cet homme
ne fut pas assujetti à la surveillance de
la haute police, on ne devait pas moins
veiller attentivement sur lui, car l'exal-
tation de ses opinions politiques le rendait
susoect.
En effet, selon cet avis, Fieschi arriva à
Sainte-Colombe dans les premiers jours
de mai. Il était muni d'un passeport déli-
vré par la mairie de Montpellier, passe-
port qui le désignait comme tisserand de
drap, né à Bigulia, en Corse.
Ne trouvant pas de travail à Sainte-Co-
lombe, Fieschi se rendit à Vienne, où il
entra dans la manufacture de M. Romi-
guière ; mais n'ayant pu justifier de l'au-
torisation de résider en cette localité, il
fut obligé de retourner d'où il était venu.
Peu de temps après, cependant, il ob-
tint sans doute cette autorisation, car on
le retrouva à vienne, dans la fabrique de
M. Anselme, qu'il quitta brusquement
un matin, on ne sait pourquoi, après
avoir travaillé pour ce manufacturier
pendant quatre mois, et en se gardant
bien de lui rendre les 24 francs d'avances
qu'il lui devait.
Il est probable que son intention était
alors de partir pour la Corse, car il existe
dans les archives de la préfecture du
Rhône une décision du ministre de l'inté-
rieur, qui refuse au condamné Fieschi de
se rendre à Biguglia en Corse, attendu
qu'il était connu là sous des rapports trop
défavorables pour pouvoir espérer d'y
trouver des moyens d'existence.
Pendant toute la fin de cette année 1827,
Fieschi vécut à peu orès en vagabond, et
c'est seulement le 19 janvier 1828 qu'il
vint à Vaise et entra chez un fabricant de
couvertures,
Au mois de juin suivant, il s'intalla à
Lyon, chez un ouvrier en soies, qui avait
été guichetier à la maison d'Embrun, et
avec lequel il s'était lié.
Il travailla chez cet amieomme tisseur
mais peu de temps, car, au mois de sep-
tembre de la même année, il se trouvait à
Saint-Simphorien d'Ozon, près de Lyon, où
il exerçait l'état de couverturier. On le
connaissait là sous le nom du Corse ou du
Grec, et c'est de cette dernière localité
qu'il partit un matin pour Lyon, afin d'y
retrouver Laurence Petit, avec laquelle il
était resté en correspondance amoureuse,
et qui arrivait de Toulon où elle était
allée voir son mari, toujours au bagne.
Laurence Petit était sortie de la maison
centrale d'Embrun le 7 avril 1829 ; elle
était venue retrouver à Lyon son fils et sa
fille.
C'est à partir de cette époque que Fies-
chi comença à faire passer sa maîtresse
pour sa femme légitime et qu'il se décida
à changer de nom lui-même. En effet,
après avoir été employé à Caluire chez un
fabricant de chapeaux de paille, il le
quitta brusquement en lui laissant une
reconnaissance signée Girard, pour la
somme de deux cents francs, que ce négo-
ciant lui avait prêté8.
En 1830, grâce à cet argent peut-être,
Fieschi retourne à Lyon et, pendant deux
à trois mois, il travaille dans la fabrique
da toiles de M. Fermer!, qui est bientôt
obligé de le renvoyer à cause de son in-
exactitude.
Le préfet du Rhône affirme que c'est à
la fin de cette même année seulement que
Fieschi s'est éloigné de Lyon. Je pense
que c'est là une erreur, car c'est vers le
milieu du mois d'août que notre triste
héros rencontra M. Gustave de Damas, et
que celui-ci lui conseilla d'aller à Paris,
où son esprit industrieux trouverait plus
facilement son emploi.
L'ancien aide de camp du duc de Dal-
matie ne se doutait certes pas qu'il pro-
tégeait un voleur et qu'il envoyait à
Louis-Philipe un assassin.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Fieschi
parut pour la première fois à Paris vers le
milieu du mois d'août 1830, et maintenant
que nous l'avons amené sur le théâtre de
son sanglant exploit, suivons de nouveau
notre personnage pas à pas, depuis le jour
de son arrivée jusqu'à ce moment où nous
l'avons présenté à nos lecteurs, sous le
nom de Girard, au n° 50 du boulevard du
Temple.
— 38 —
V
" A PARIS
Fieschi arriva à Paris vers la fin du
mois d'août 1830; et comme il était à peu
près sans ressources, son premier soin f ot
de se présenter au commandant de la
place, avec diverses pièces qui prouvaient
qu'il avait été sous-officier dans les trou-
pes napolitaines de Joachim Murât. Ce
commandant l'adressa au sergent-major
de la lre compagnie des sous-officiers sé-
dentaires, avec un ordre de l'y recevoir
en subsistance, et à l'inspection générale
suivante, on lui proposa d'entrer dans ce
rég ment avec le grade de sergent. Il re-
fusa; son ambition était d'être sous-lieu-
tenant.
N'ayant pu obtenir ca grade, il eut re-
cours au général Franceschetti, son an-
cien compagnon d'armes et d'infortune.
Celui-ci l'aida de sa bourse et de son cré-
dit, et le fit admettre dans la compagnie
des vétérans, employés à la garda de la
maison de détention de Poissy ; mais là
encore, Fieschi s'ennuya bientôt, et pré-
textant qu'il était à Poissy hors d'état
d'utiliser son industrie, il revint à Paris,
où il s'adressa à un huissier du cabinet
du roi.
Ce nouveau protecteur, ancien mili-
taire lui-même, prit intérêt à la position
d'un ancien soldat, son compatriote, qui,
de plus, se présentait comme un de ces
nombreux condamnés politiques qu'on ad-
mettait facilement à réclamer des indem-
nités et des récompenses, et il recommanda
Fieschi à un de ses amis qui connaissait
particulièrement le général Pelet.
Ce fut donc, hasard étrange ! à la de-
mande de ce général, qui devait être un
jour une de ses victimes, que notre person-
nage dut d'être incorporé dans la troisième
compagnie des sous-ofncisrs sédentaires
en garnison à Paris. C'est peu de temps
aprè*, au mois d'octobre suivant, qu'il
retrouva M. Gastave de Damas, et que
celui-ci lui prêta son appui.
Laurence Petit, dont le second mari,
Abot, était mort au bagne, et qni était ve-
nue â Paris demander une pension à l'ad-
ministration des douanes en qualité de
veuve du sieur Lassave, n'ayant pu obte-
nir cette pension, Laurence Petit se trouva
dans une situation bien, difficile, et elle se
décida alors à céder aux prières de Fies-
chi, c'est-à-dire à se réunir à lui et à
s'abaisser, comme elle l'a dit plus tard,
jusqu'à l'élever jusqu'à elle.
A la fin de 1830, ces époux de circons-
tance étaient concierges rue de Buffon,
n° 7, dans une maison qui appartenait à
un sieur Dubief, charpentier. Cet homme
ne donnait pas de gages à ses concierges,
mais ce logement était commode pour
Fieschi, que son service appelait au Jardin
du Roi, et il devint bientôt pour lui une
source de revenus qui lui auraient suffi
pour vivre honorablement, si son ambi-
tion et ses mauvais instincts ne l'avaient
pas aussi complètement guidé.
En effet, M. Caunes, ingénieur des ponls
et chaussées et inspecteur de l'assainisse-
ment et des travaux de la Bièvre, vint de-
meurer rue de Buffon, et il prit Fieschi et
sa maîtresse à son service. Pendant que la
veuve Abot soignait son ménage, son amant
était employé comme surveillant des tra-
vaux le jour et même la nuit, et lorsqu'il
devint nécessaire de constituer deux gar-
diens pour les quatre moulins que la Ville
avait achetés sur la Bièvre, Fieschi obtint
une de ces places.
Il vint alors s'installer au moulin de
Croullebarbe avec Laurence, qui ne eessa
pas cependant dfi soigner l'intérieur de la
maison de M. Caunes. Ces nouvelles fonc-
tions augmentaient le bien-être da.Fieischi
de deux francs par jour, et sa position
était loin d'être gênée, puisque, de plus,
il avait été admis à la solde de sous-lieute-
nant d'étst-major, par décision ministé-
rielle du 21 septembre 1830.
Mais son caractère envieux, inquiet et
remuant ne lui permettait pas de teair en
place, et loin de vivra sagement, commo
cela lui eût été si facile, il ne cessait pas,
au contrcire, d'abuser des circonstances
antérieures de sa vie et même de la cou-
damnation qu'il avait subie, pour s'en
faire un titre de gloire.
Bavard et vaniteux, il racontait à qui
voulait l'entendra qu'il avait déjà été con-
damné à mort poup crime polidque, à la
suite de Ja part qu'il avait prise à la cons-
piration de Didier, à Grenoble, en 1816 ;
puis qu'il avait été gracié et détenu pen-
dant dix ans dans la maison de détention
d'Embrun.
A l'appui de ses récits, il montrait à
tout venant, deux certificats : l'un énon-
çant que sa détention avait eu pour cause
unique des délits politiques ; l'autre éma-
nant du directeur de lamaison de déten-
tion d'Embrun, et affirmant que Joseph
Fieschi, détenu politique, .avait toujours eu
une conduite irréprochable.
Ua troisième documant,dont il ne faisait
pas moins parade, était censé lui avoir été
délivré par le maire de Sainte-Colombe,
qui certifiait que son porteur était un
homme probe et honnête.
— 39 —
Malheureusement, il se trouvait dans
chacune de ces pièces deux fautes gros-
sières d'orthographe, et si Fieschi n'en
obtint pas moins, grâce à elles, une pen-
sion de 550 fr.r elles devaient plus tard le
trahir et le perdre.
C'est à la fin de ce.tte même année 1831
que la jeune Nina Lassave vint rejoindre
sa mère à Paris, et s'installa près d'elle
au moulin de Croullebarba. Fieschi, pour
subvenir à ce surcroît de charges, redou-
bla encore ses efforts pour améliorer sa
position.
Ainsi, il obtint de M. Chauvin d'être
compris au nombre des porteurs du jour-
nal la Révolution, et comme il faisait tou-
jours profession d'an dévouement exalté
pour l'Empereur, il s'attacha à ce M.
Chauvin lorsqu'il sut qu'il avait accom-
pagné son héros à Sainte-Hélène.
C'est bien certainement à partir de cette
époque que Fieschi devint l'ennemi du
gouvernement. Ses propres sentiments l'y
poussaient et le milieu dans lequel il vi-
vait n'était pas fait pour le calmer. Au
journal la Révoluloin, il se lia avec l'ex-
chef d'escadrons Lennox, sous les auspices
duquel cette feuille avait étéfondée, etpeu
de temps après il fut dénoncé au ministre
de la guerre comme servant d'intermé-
diaire entre MM. Lennox et de Damas, qui
cherchaient à nouer des intelligences
dans les régiments de la garnison de Pa-
ris, pour y entretenir l'esprit d'insurrec-
tion et da révolte qui venait de se mani-
fester si malheureusement à Tarascon.
A cette même époque, un autre Corse,
du nom de Giacobhi, qui avait été signalé
à la police comme un instrument du parti
des jésuites, fonda la Société des Amies de
l'égalité, et Fieschi fut admis dans cette
Société politique, ainsi qu'il l'avait été déjà
dans plusieurs autres, notamment dans
celles Des Droits de l'homme et du citoyen,
où il avait fait la connaissance de Morey
et de-Pépin.
C'est en même temps, et cela s'explique
par ce que j'ai, dit du caractère tout d'am-
bition et de duplicité de Fieschi, qu'il
entra en rapport avec la préfecture de
police.
, M. Baude, qui était alors préfet, avait
eu l'idée de diriger sur Alger un certain
nombre d'hommes dont la présence sem-
blait de nature à troubler l'ordre pubjic à
Paris. Ce projet avait fait grand bruit, et
M. de Damas, qui habitait alors aux envi-
rons de Nantes, écrivit à ,M. Baude pour
lui demander d'être employé à cette opé-
ration.
Le préfet de police accepta les ser-
vices de l'ancien aide de camp du duc de
Dalmatie. M. de Damas vint à Paris, et
dans un entretien qu'il eut ayec M. Bauds»
il lui parla d'un homme qui lui était dé
voué, et dont l'intelligence, le sang-froid
et l'adresse lui pourraient être très utiles
dans les circonstances dont il s'agissait.
Sur un tel éloge, M. Baude n'hésita pas à
remettre à M. de Damas un laissez-pàsser
pour que son protégé pût arriver jusqu'à
lui.
Cet homme était Fieschi. Il se présenta
à la préfecture de police dans un état mi-
sérable et se garda bien de ne pas parler
de la condamnation qu'il avait subie, mais
en affirmant qu'il ne s'était rendu coupa-
ble que d'un délit politique, que ses enne-
mis avaient dénaturé par vengeance. M.
Baude mit sur le compte des moeurs de la
Corse le caractère de gravité des actes
auxquels Fieschi s'était livré; il l'employa,
et fut bientôt convaincu que cet homme
avait une véritable valsur pour certains
genres d'expéditions.
On était alors à la fin de 1831, Paris
. était fort agité, les désordres les plus gra-
ves s'y succédaient, le sang avait coulé.
Fieschi devint vraiment, dans ces circons-
tances, un auxiliaire précieux pour la
préfecture de police. Il bravait les plus
grands dangers pour rapporter au préfet
des renseignements exacts et son amour-
propre, exalté parla confiance qu'on lui
témoignait, le pénétrait d'une vive recon-
naissance pour les rapports directs qu'il
avait avec M. Baude, rapports qui n'é-
taient connus que de celui-ci et de son se-
crétaire particulier.
Fieschi avait été chargé surtout —
étrange mission pour lui, on l'avouera —
de surveiller les Sociétés politiques qui,
selon l'expression pittoresque dont il se'
servait à leur égard, ne voulaient que ren-
verser à droite et à gauche; et il paraît qu'à
l'occasion du pillage et de la destruction
de l'archevêché, il rendit véritablement à
l'autorité d'éminents services.
Lorsque M. Baude quitta la préfecture
de police, Fieschi vint le trouver et lui
dit:
— Je suis Corse, je suis fier, je;ne suis
pas fait pour être un instrument ordinaire
de police ; je n'y retournerai pas,
Mais ce notait là qu'une de ces affirma-
tions vaniteuses dont Fieschi était coutu-
mier ; et la preuve c'est qu'il ne tarda pas
à faire ses offres de service à M. Vivien,
le successeur de M. Baude, et que si ce
nouveau préfet ne l'employa pas, c'est
parce que notre personnage avait mis
pour condition à ses services qu'il n'au-
rait avec M. Vivien que des rapports di-
rects.
Priyé ainsi d'une partie intéressante de
ses ressources, Fieschi sentit bientôt la
— 40
gêne arriver; mais comme à ce moment
la Chambre des députés adopta la loi qui
accordait des secours aux condamnés po-
litiques, Fieschi obtint, grâce à M. Baude,
qui le recommanda à M. Didier, de parti-
ciper à ces; secours, et cette subvention
inespérée le remit à flot. Cette allocation
lui rapportait à peu près 30 à 40 francs
par mois.
C'est à ce moment que se place, dans
la vie de Fieschi, un épisode étrange qui
devait avoir plus tard une influence con-
sidérable sur sa conduite durant le cours
de son procès.
En 1832, le choléra s'abattit sur Paris,
on sait avec quelle fureur M. Caunes,
le premier protecteur de Fieschi à Paris,
en fut violemment attaqué, et il se fit por-
ter au moulin de Croullebarbe, où son
protégé l'installa dans sa propre chambre,
la veilla nuit et jour avec la plus intelli-
gente sollicitude, et lui sauva la vie,
grâce aux soins les plus affectueux et les
plus attentifs.
La famille de M. Caunes avait mis à la
disposition de Fieschi, pour subvenir aux
frais de cette maladie, une somme consi-
dérable, et il est intéressant de faire re-
marquer que l'ancien détenu d'Embrun
rendit compte de cet argent avec la plus
scrupuleuse exactitude.
A peine M. Caunes était-il rétabli, que
le frère d'un de ses amis, M. Lavocat,
membre de la Chambre des députés, colo-
nel de la 12" légion et directeur des Gobe-
lins, fut atteint lui-même du choléra et
transporté dans une maison de santé.
Fieschi l'apprit et spontanément il s'offrit
pour aller soigner cet homme qu'il ne con-
naissait cependant que parce qu'il était
l'ami de celui à qui il avait voué la plus
sincère affection.
Sa proposition fut immédiatement ac-
ceptée; il entoura M. Lavocat des mêmes
soins dévoués qu'il avait donnés à M. Cau-
nes; comme le premier, ce second malade
lui dut la viea et M. Lavocat s'étant natu-
rellement montré reconnaissant, Fieschi
lui voua—ce sont ses propres expressions
— une protection de Corse.
Aussi, à partir de ce moment-là, Fies-
chi n'eut-il plus aucun secret pour M. La-
vocat, et celui-ci ayant appris qu'il faisait
partie de plusieurs sociétés républicaines,
mais qu'il était surtout fanatique de l'Em-
pereur, fit tous ses efforts pour le rame-
ner à des opinions plus conformes à l'état
de choses actuel.
M. Lavocat fit surtout observer à Fies
chi que Napoléon n'avait jamais aimé les
républicains; qu'ils avaient été cause de
sa chute, et aussitôt il les prit en horreur,
en disant: « Je ne reste dans leurs rangs
que pour savoir ce qu'ils méditent. »
En effet, à chaque nouvelle émeute,
Fieschi était toujours des premiers à ve-
nir offrir ses services à M. Lavocat, qui
plusieurs fois l'envoya reconnaître le nom-
bre et la position des insurgés, mission
périlleuse dont il s'acquitta aveczèle et in-:
trépidité. Souvent même il donna à son-
protecteur des renseignements utiles pour
sa sûreté personnelle, en l'avertissant que
dans certains clubs, on avait manifesté
l'intention d'attenter à ses jours.
L'ambition suprême de Fieschi était
d'être employé en première ligne dans la
police politique ; car depuis que M. Lavocat
l'avait éclairé sur la haine de l'Empereur
pour les républicains, il n'admettait plus
que Louis-Philippe comme souverain, il
le disait du moins, et il jurait qu'il était
prêt à le.servir avec un dévouement
aveugle.
Il aurait voulu être envoyé en Vendée
ou en Italie, où il prétendait pouvoir
rendre de grands services, car il affir-
mait que sa femme recevait une pension
des carlistes, et que, grâce à elle, il en-
trerait facilement en rapport avec les
chefs de ce parti.
Mais M. Lavocat, bien qu'il ne doutât
nullement de la bonne foi de son protégé,
résista à toutes ses instances, et il est
certain que c'est à la suite de ce refus
que Fieschi fut tenté de se jeter parmi
les révoltés, car plusieurs fois on l'enten-
dit murmurer :
« Les Français sont las des rois; »
Puis dans ses moments d'exaltations :
« Quelque chose me dit que je passerai
à la postérité ! »
Malgré cette disposition d'esprit, qui
certes ne lui donnait guère le droit de
s'adresser an pouvoir, Fieschi n'en as-
siégeait pas moins de ses pétitions le mi-
nistre de la guerre et la commission des se-
cours à distribuer aux condamnés politi-
ques.
Il exploitait ses campagnes militaires,
les prétendus services qu'il avait rendus,
et se donnait comme un père de famille in-
téressant , ayant à sa charge une femme
et une fille de quatorze ans. •
Or, cette famille, nous savons qu'elle se
composait de Laurence Petit et de sa fille
Nina Lassave, qui était déjà l'objet de la
passion brutale de Fieschi.
Toujours désireux d'augmenter son
bien-être et celui des amies qui l'entou-
raient, le gardien de Croullebarbe dérobait
à ses fonctions tout le temps qu'il pouvait,
afin d'exercer son métier de tisserand. Il
travaillait pour un sieur Ferret, marchand
41
de molleton, et comme il ne perdait ja-
mais aucune occasion de se poser en mar-
tyr politique, il dit un jour au neveu de
ce négociant, en lui montrant des cicatri-
ces que les fers lui avaient laissées aux
jambes, nous savons dans quelles circons-
tances :
Si jamais vous avez des enfants, tâchez
qu'ils n'aient point de fanatisme politique.
Endehorsdecesnombreusesoccupations
que nous lui connaissons,, Fieschi trouvait
encore moyen de faire des commissions
à ses moments perdus et de donner des
leçons au gymnase militaire, où il était
instructeur des exercices à la baïonnette;
mais une de ses innombrables ressources
vint bientôt lui manquer. Le 28 septem-
bre 1832, il reçut son congé de libération
du service militaire et dut quitter la com-
pagnie des sous-officiers sédentaires, dans
laquelle il était encore incorporé, quoi
qu'il n'y fît plus de service et payât pour
s'y faire remplacer. Le capitaine de cette
compagnie avait provoqué ce congé à
cause des opinions républicaines que
Fieschi ne cessait de manifester, et aussi
probablement à cause de ses absences fré-
quentes du corps..
Fieschi parut très affecté de cette déci-
sion, et dès ce moment, il se lança tête
baissée dans le parti républicain, fré-
quenta les clubs et se lia plus intimement
avec Morey.
Son exaltation semblait croître en rai-
son de la diminution de ses moyens d'exis-
tence ; aussi, tout à coup, le vit-on plus
calme, au commencement de 1834. M. Cau-
nes ayant eu besoin d'un chef d'atelier
pour le dégravellement de l'aqueduc d'Ar-
cueil, avait pensé à son ancien garde-ma-
lade, et Fieschi laissa alors la politique de
côté pour ne plus s'occuper que des fonc-
tions qui lui étaient confiées. Il exerça
même ces fonctions avec tant d'activité et
d'intelligence, que les ouvriers qu'il avait
sous ses ordres exécutèrent un dégravelle-
ment de 4,000 mètres pour la même
somme qu'avait coûtée précédemment le
même travail sur une étendue de 1,200
mètres seulement.
Malheureusement, cet homme ne "pou-
vait avoir que des élans de bien. On eût.
dit qu'il prenait à tâche, après une espèce
de temps de repos, de courir de faute en
faute. M. Caunes, qui tout naturellement
avait été très satisfait de l'exécution des
travaux de l'aqueduc d'A'rcueil, apprit
tout à coup que son chef d'atelier n'ac-
quittait pas exactement les dépenses qu'il
était chargé de solder et qu'il détournait à
son profit des sommes importantes. Il vé-
rifia le fait, et, l'ayant trouvé exact, il en
témoigna à Fieschi la plus vive indignation.
Celui-ci avoua alors qu'il avait joué et
perdu, non-seulement l'argent qui lui
avait été remis pour les ouvriers, mais de
plus, une somme importante qui lui appar-
tenait ; et comme M. Caunes n'admettait
pas cette excuse, Fieschi leva le poing vers
le ciel et s'écria :
J'ai perdu l'honneur près de vous, il
ne me reste qu'à me détruire ; je vous
quitte, vous ne me reverrez plus !
M. Caunes ne fit pas grande attention à
ces paroles ; mais comme il ne voulait pas
perdre Fieschi, il commença par payer ce
qui était dû aux fournisseurs et aux ou-
vriers, et il ne songea plus qu'à se débar-
rasser, sans le compromettre, de son con-
tre-maître infidèle. Pour y arriver, il fei-
gnit de dissoudre l'atelier tout entier, et il
le reconstitua quelques jours plus tard
sans en prévenir Fieschi, qui perdit ainsi
un emploi qui lui valait plus de quatre-
vingts francs par mois.
Fieschi, d'ailleurs, s'était lassé rapide-
ment des habitudes rangées qu'il avait
paru vouloir adopter; et l'arrivée de Nina;
en provoquant chez lui des désirs nou-
veaux, devint la cause de nouveaux dé-
sordres. A partir de cette époque, le mou-
lin de Croullebarbe, où il habitait tou- .
jours avec Laurence Petit et sa fille,devint
le théâtre des scènes les plus violentes et
les plus scandaleuses.
Les voisins étaient souvent réveillés, au
milieu de la nuit, par des cris, des pleurs,
des gémissements et des détonations
d'armes à feu; mais personne n'osait in-
tervenir, tant Fieschi inspirait de terreur
dans tout le quartier, et le lendemain de
quelques-unes de ces rixes, Laurence di-
sait à qui voulait l'entendre :
— On ne sait pas ce que c'est que cet
homme-là, c'est un monstre !
Tout à coup, un matin, après une nuit
dont le mystère n'a jamais été dévoilé,
mais durant laquelle il paraît certain que
l'amant de la femme Petit avait violé la
jeune Nina, celle-ci fut chassée par sa
mère, qui la fit admettre à la Salpêtrière.
Puis, quelques mois après, l'existence
commune lui étant devenue intolérable,
Laurence quitta brusquement le moulin
de Croullebarbe, pour transférer son do-
micile d'abord rue Copeau et ensuite rue
du Battoir.
Elle espérait ainsi se séparer définitive-
ment de Fieschi; mais celui-ci la suivit
malgré elle et bien que sa présence ne pût
qu'apporter des entraves à la nouvelle in-
dustrie, que sa maîtresse avait entreprise.
La femme Petit, désirant vivre par
ses propres ressources, avait ouvert rue
du Battoir une table d'hôte pour des étu-
diants. C'est chez elle que Fieschi fit la
— 42 —
connaissance d'une jeune fille, Annette
Bocquin, ainsi que du jeune Janot, qui
était son amant et le neveu de M. Caunes.
Cependant, notre triste personnage ,
complètement dévoyé, ne paraissait plus
qu'à de longs intervalles au moulin de
Croullebarbe; les clefs en étaient aban-
données aux voisins, et il abusait si bien
de la permission de découcher qu'il avait
obtenue de ses chefs, qu'il ne passait plus
une seule nuit à son poste.
Cette façon de faire fut bientôt connue
des supérieurs de Fieschi, et ils apprirent
en même temps qu'il était doublement
poursuivi par la police et par la justice.
En effet, les mensonges de l'ancien dé-
tenu d'Embrun et les faux qu'il avait
commis avaient été découverts; il en était
résulté naturellement la suppression im-
médiate de ses pensions et de ses traite-
ments, et le procureur du roi de Paris
avait chargé, par commission rogatoire,
le procureur du roi d'Embrun de vérifier
les faits relatifs à la détention de Fieschi
dans le pénitencier de cette ville.
Le résultat de cette mesure fut qu'au
mois d'octobre suivant, l'amant de Lau-
rence Petit fut inculpé d'avoir créé de
fausses pièces et de faux certificats censés
émanés de l'autorité publique; d'avoir ap-
posé de fausses signatures sur ces actes et
d'en avoir fait usage sciemment, et qu'une
procédure fut -immédiatement instruite
sur la plainte du .ministère public.
1 De son côté, M. Emery, ingénieur de la
ville de Paris, qui avait placé Fieschi au
moulin de Croullebarbe à la recomman-
dation de M. Caunes, fit procéder à une
enquête administrative, et, au lieu he
s'excuser, le Corse manifesta sa colère par
les propos les plus violents.
— Soit ! dit-il à M. Emery, on veut ma
ruine, mais je ne souffrirai pas toujours,
et avant de mourir je ferai parler de moi!
Quelques jours plus tard, lorsqu'il fut
informé que sa pension de secours ' était
supprimée, il s'écria :
— Ah! c'est comme cela qu'on me
traite ! Eh bien. ! s'il arrive une révolu-
tion, c'est moi qui entrerai le premier aux
Tuileries pour assassiner le roi et piller
le palais!
Dès qu'elle fut informée des désastres
qui accablaient son amant, Laurence Pe-
tit se décida à rompre ouvertement avec
lui, et à la suite d'une scène violente, elle
le chassa de son appartement de la rue du
Battoir, en l'accusant d'avoir violé sa
fille.
Les relations de Fieschi et de Nina de-
vinrent alors plus intimes; mais pour at-
ténuer ce qu'elles avaient d'odieux, le
Corse faisait adroitement circuler le bruit
que Nina n'était que la fille adoptive de
son ancienne maîtresse. Quant à cette
dernière, afin de rendre tout rapproche-
ment impossible entre elle et Fieschi, elle
se lia avec un sieur Bourseaux, qui avait
été détenu quelque temps à Sainte-Péla-
gie, comme inculpé dans les affaires d'A-
vril.
Laurence prétendait qu'elle n'avait
quitté son- amant qu'en désespoir de sa
mauvaise conduite,et Fieschi affirmait, de
son côté, qu'il avait été indignement
trompé par la mère de Nina, car elle s'é-
tait approprié son mobilier, son linge, ses
effets, et l'avait jeté sur le pavé, sachant
qu'il était poursuivi et qu'il n'oserait se
plaindre à la justice.
On voit quelle était à cette époque la
situation du futur régicide.
Ancien militaire sans grade ni retraite,
ouvrier sans occupation certaine, dépouillé
des pensions qu'il avait usurpées, expulsé
d'un domicile qu'il prétendait être le sien
par la femme qu'il avait choisie et qui
s'était librement attachée à lui, possédé
d'une passion violente pour une jeune fille
qui joignait à l'inexpérience de son âge la
légèreté de son caractère, sous le poids
d'une inculpation grave et de poursuites
judiciaires, Fieschi, pour comble de dis-
grâce, perdit, au commencement de 1835,
son dernier emploi et sa dernière res-
source.
Le 27 janvier, un arrêté du département
de la Seine, en supprimant le poste du
gardien du moulin de Croullebarbe, con-
somma sa ruine et détruisit ses espé-
rances.
C'est alors qu'on le rencontrait toujours
soucieux, préoccupé et manquant d'ar-
gent ; c'est alors qu'il empruntait de faux
noms, ceux d'Alexis, de Bescher et de Gi-
rard, pour se dérober aux agents de police
qui le poursuivaient ; qu'il travaillait en
se cachant à la manufacture de papiers
peints du sieur Lesage, près de la barrière
du Trône ; qu'il demandait successivement
à tous ses amis un asile où il pût se repo-
ser le soir et du travail pour gagner son
pain quotidien.
Cest alors qu'il allait furtivement ca-
cher ses nuits sans sommeil chez Boireau,
Morey ou Pépin ; et en ces jours de dé-
tresse et. de terreurs incessantes!, il ne sor-
tait plus, sans joindre au poignard dont il
était toujours armé, un fléau redoutable
qu'il avait fait avec des lanières de cuir et
des balles de fusil, et qui, (Jisait-il, lui
permettait de lutter contre vingt assail-
lants.
Le 25 avril, une ordonnance de la cham-
bre du conseil l'avait renvoyé devant le
tribunal correctionnel pour délit d'escro-
43 —
querie ; le 30, un mandat d'arrêt fut lancé
contre lui, et c'est pendant tout ce temps-
là que le ressentiment fermentait en son
coeur, que la pensée du crime s'emparait
de son esprit, et qu'il avait conçu,-dès le
mois de janvier, le plan de cette machine
dont Morey avait si spontanément déter-
miné l'emploi.
VI
LE MÉTIER A TISSER
Sans convictions et même sans passions
politiques, Fieschi était disposé à les ex-
ploiter toutes à son profit; et la preuve,
c'est qu'au même mois de janvier de cette
année 1835, il avait montré au valet de
chambre de M. Lavocat une médaille à
l'effigie d'Henri V, en disant qu'elle lui
avait été donnée par un personnage que
connaissait Laurence Petit, et que cette
. médaille lui servirait à obtenir de l'ar-
gent ; car peu lui importait le parti au-
quel il s'attacherait, pourvu que ce parti
le payât bien.
D'un autre côté, les vétérans, ses cama-
rades, le représentaient comme un ardent
partisan de la république, et tandis qu'il
prônait auprès du marchand de vin Tra-
vault la république des Etats-Unis, il ju-
rait à d'autres personnes que selon/ lui,
après Napoléon, il n'y avait que Louis-
Philippe, et qu'il défendrait le roi au péril
de sa vie, s'il en avait jamais l'occasion.
Ce qu'il y a de plus certain, c'est que
dans son dédain pour tous les partis,
poussé par son tempérament aventureux
et son mépris de la vie, ce que Fieschi dé-
sirait surtout, depuis qu'il n-y avait plus
de chance pour les partisans de l'Empire,
c'était un grand bouleversement social, au
milieu duquel il put développer ses fa-
cultés intellectuelles, dont il avait la plus
haute idée, et l'énergie de son caractère.
Mais il lui fallait, pour accomplir ces
desseins, des confidents et des auxi-
liaires.
Nous savons, par les scènes que nous
avons retracées, dans quels rangs il les
choisit, et comment Morey et Pépin trou-
vèrent en lui l'instrument aveugle qu'ils
cherchaient, peut-être depuis longtemps
déjà, pour servir par un crime le parti dé-
magogique, dont ils étaient eux-mêmes les
instruments fanatiques.
Les choses en étaient donc là lorsque,
ainsi qu'il l'avait promis au père Sal
mon, Girard vint s'installer dans son ap-
partement du boulevard du Temple, peu
de jours après la visite que nous avons
racontée.
Il y arriva le 8 mars au matin, mais en
n'apportant qu'un mobilier si misérable
et surtout si incomplet que le vieux con-
cierge dû n° 50 s'applaudit d'avoir fait
payer à son nouveau locataire un demi-
terme d'avance, et se promit d'user tou-
jours du même procédé dans l'avenir.
Le tout se composait d'un matelas sur
l'un des coins duquel on lisait le mot Gi-
rard, tracé en grosses lettres; de deux
chaises, d'une petite table et d'un paquet
de hardes. Notre personnage comprit si
hien l'impression fâcheuse que devait pro-
duire sur son portier cet emménagement
par trop sommaire, qu'il lui dit, sans ce-
pendant que celui-ci l'eût questionné :
— J'attends, pour me meubler, qije ma
femme et mes enfants soient arrivés ; ils
sont en ce moment en Normandie, pour
quelque temps encore. Et puis, d'ail-
leurs, cela me suffit bien pour moi seul.
Je suis mécanicien et je ne rentre à la
maison que pour me coucher.
En effet, Girard sortait de très bonne
heure, ne revenait le soir que fort tard, et
ses mains noires étaient celles d'un ou-
vrier incessamment occupé. Il travaillait
à cette époque dans la manufacture, de
papiers peints de M. Lesage, où on ne le
connaissait que sous le nom de Bescher,
grâce au livret que Morey avait demandé
pour cet ouvrier et qu'il avait donné à
son complice, au lieu de le remettre à son
destinataire auqAelil avait dit qu'il l'avait
égaré. De plus„ le locataire du père Sal-
mon ne recevait aucune visite, sauf, de
loin en loin, celle de Nina qui ne restait
que quelques instants dans la soirée.-
Quant à son oncle, on ne l'avait plus revu
au numéro 50 du boulevard du Temple.
Cette existence de Girard, en apparence
laborieuse, durait depuis son installa^
tion dans son domicile, lorsque tout à
coup, dans les premiers jours d'avril, on
remarqua qu'il sortait moins régulière-
ment, qu'il allait et venait, rentrait sou-
vent chez lui dans la journée pour y pas-
ser de longues heures, et était devenu un
client assidu du marchand de vin Tra-
vault et du café des Mille-Colonnes.
Ce changement dans les habitudes de
leur locataire frappa surtout les époux
Salmon, et leur fille Sophie lui en ayant
fait un jour la remarque, Girard lui ré-
pondit gaiement :
— Non, je ne travaille plus maintenant,
il fait trop chaud ; je m'occupe de géomé-
trie.
Le fait est que, sous le prétexte de vou-
loir dessiner un plan de Paris, il avait
emprunté à une de ses voisines, Elisa-
beth Andrener, une grande table, et qu'à
partir de ce moment il resta plus fréquem-
ment dans son appartement, dont il ne
remit plus, comme jadis, la clef à son con-
cierge.
Or, ce plan de Paris, que le mystérieux
locataire du n° 50 voulait dessiner, n'était
pas autre que celui de sa machine infer-
nale, car le moment était venu pour lui
d'en arrêter la construction définitive,
afin d'expliquer à un menuisier comment
il entendait que fût établi le châssis qu'il
ne pouvait charpenter lui-même.
Cela se passait au commencement d'a-
vril, et le 6, vers midi, quoique ce fût
l'heure où il restait chez lui d'ordinaire,
Girard s'éloigna pour remonter les boule-
vards du côté de la Bastille.
Là, il rencontra ses amis Morey et Pépin
qui lui avaient donné rendez-vous.
Après avoir échangé quelques mots à
voix basse, ils se dirigèrent vers le quai de
la Râpée.
— Tenez, dit Morey à ses compagnons
en s'arrêtant à quelques pas d'un grand
chantier de bois qui était au numéro 17,
et en le leur désignant de la main, vous
trouverez là votre affaire ; il est inutile
qu'on nous y voit ensemble, je vous at-
tends ici.
Pépin et Girard entrèrent alors dans ce
chantier qui appartenait à un sieur Pau-
ch'eux, et ils y découvrirent bientôt, tout
ce qu'ils désiraient, c'est-à-dire une
demi-douzaine de pièces de bois que le
marchand leur vendit 13 francs 50 centi-
mes, et que le Corse fit enlever devant
lui sur une voiture à bras, par un com-
missionnaire du voisinage. Il recom-
manda à cet homme de partir en avant
et de l'attendre auprès de la barrière du
Trône, avenue des Ormes.
La voiture était assez pesamment char-
gée, et le commissionnaire n'était plus
jeune; aussi Girard arriva-t-il avant lui
à l'endroit désigné.
La fabrique de M. Lesage était à quel-
ques pas de là; l'ami de Morey y courut,
demanda à la concierge la permission de
déposer dans sa cour quelques morceaux
de bois qu'il avait achetés pour faire un
métier, et celle-ci, qui le connaissait pour
un des ouvriers de la maison, le laissa
alors transporter ses matériaux sous un
petit hangar voisin de la porte cochère.
Cette opération terminée, Girard paya
son commissionnaire et le renvoya.
Le premier pas était fait, mais il fallait
maintenant livrer ces pièces déboisa l'ou-
vrier qui devait les façonner.
Pépin lui avait désigné pour ce travail
un menuisier fort habile, le sieur Josse-
rand, qui demeurait rue de Montreuil, 41.
Le lendemain même, Girard alla le trou-
ver et lui expliqua, son plan sous les yeux,
qu'il avait inventé un métier à tisser dont
il désirait faire façonner les pièces sur ses
indications. Il se proposait de les ajuster
lui-même.
Josserand accepta de se charger de ce
travail moyennant six francs, que SDn
client inconnu paya d'avance, et peu de
jours après, soit en venant les prendre
lui-même et en les introduisant la nuit
dans son domicile, soit en les envoyant
chercher par un commissionnaire, Girard
fut en possession des pièces de son mé-
tier.
Dès ce moment il s'enferma chez lui et
ses voisins l'entendirent cogner et clouer
tout le long de la journée. Il continuait à
ne recevoir que Nina, qui le surprit un
jour occupé à sa sinistre besogne et lui
demanda ce qu'il voulait faire de cette
singulière machine ?
— C'est une machine pour,, tisser de la
soie, lui répondit son amant avec le plus
grand calme; grâce à elle, bientôt, ma
petite Nina, tu ne manqueras de rien.
Puis il l'entraîna dans la pièce voisine
et lui défendit de jamais venir le voir
sans qu'il l'y eût invitée.
Pendant ce temps-là, Pépin cherchait à
le procurer des fusils, car les misérables
tenaient toujours à la date du 1er mai
pour commettre leur odieux attentat ;
mais l'épicier s'était vainement adressé à
Cavaignac.
Celui-ci ne lui avait pas répondu, soit
parce qu'il n'avait pas d'armes à sa dispo-
sition, soit encore, ce que nous préférons
croire, parce qu'il avait compris la desti-
nation de ces fusils, et qu'il ne voulait, à
aucun titre, faciliter aux assassins les
moyens d'atteindre leur but.
Quoi qu'il en soit, Pépin et Morey com-
prirent que leur complice ne pouvait être
prêt pour l'époque fixée, et, d'accord avec
lui, ils ajournèrent l'exécution de leur pro-
jet au 28 juillet, jour anniversaire de la
révolution de Juillet, qui était chaque an-
née l'occasion d'une grande revue de la
garde nationale et des troupes par le roi.
Girard retomba alors dans le désoeuvre-
ment ; on le voyait aller et venir toute la
journée, passant du comptoir du mar-
chand de vins Travault à la salle de bil-
lards du café des Mille-Colonnes, payant
volontiers à boire, mais ne buvant lui-
même que modérément, mieux mis que
jadis, et paraissant ne pas manquer d'ar-
gent; car il ne recevait plus seulement que
Nina, mais encore deux autres femmes :
Annette Bocquin et Marguerite Daurat,
dite Agarithe, qui partageaient souvent
son domicile plusieurs jours de suite.
Annette Bocquin était une fort jolie fille
brune que Girard avait connue chez Lau-
rence Petit, où elle travaillait à la jour-
née. Elle était la maîtresse du jeune Janot,
le neveu de M. Caunes; mais cet étudiant
s'étant retiré un beau matin dans sa fa-
mille, Annette s'était trouvée sur le pavé.
— 45 —
Elle s'était alors adressée à celui qu'elle
avait toujours pris pour le mari de Lau-
rence, et Girard s'était empressé de lui of-
frir l'hospitalité la plus complète, au cha-
grin de la pauvre Nina, à laquelle il ju-
rait, il est vrai, qu'Annette Bocquin n'était
pour lui qu'une soeur.
Quant à Marguerite Daunat, c'était une
jeune Lyonnaise, raccommodeuse de châ-
les, et ce ne fut que plus tard, dans le
commencement de juillet, qu'elle vint au
n° 50 du boulevard du Temple. Elle était
arrivée de Lyon avec une lettre de recom-
mandation du frère de Nina, et celle-ci,
naïvement, l'avait conduite chez son amant.
Du reste, Girard fit auprès d'elle de
vaines tentatives amoureuses. Marguerite
lui résista. Ni l'homme ni l'appartement
ne l'avaient séduite. L'homme lui avait
paru brutal, et le mobilier de l'apparte-
ment, au moment où elle y était entrée
pour la première fois, ne se composait
toujours que d'un lit misérable, d'une
table ronde, de quatre chaises et d'une
glace d'un pied de large, suspendue au-
dessus de la cheminée par un clou.
Tout cela était dans la pièce qui donnait
sur le boulevard ; les autres étaient abso-
lument vides, ce qui avait paru au père
Salmon une raison suffisante pour exiger
de son étrange locataire le demi-terme le
jour même de son échéance.
Telle était la vie que menait Girard au
mois de mai.
La vie aventureuse avait développé
chez lui une nature redoutable, et, comme
nous l'avons vu, pleine des plus étranges
contrastes. Il était tout à la fois ardent et
dissimulé, capable de tout feindre et de
tout oser, dévoué à ses bienfaiteurs,
fidèle à une parole donnée et en même
temps d'une immoralité profonde. L'idée
du crime lui était familière parce qu'elle
flattait son orgueil, Il avait dit à Nina :
—■ Tu entendras parler de Fieschi.
L'ex-détenu d'Embrun était là tout
entier, et il attendait tranquillement
dans la débauche, fier de sa mission et
plein de confiance dans son adresse et sa
force prodigieuse,que le moment fût venu
de se remettre à l'oeuvre.
Girard, que nous continuerons à appeler
par ce nom, jusqu'au moment où lui-
même se fera connaître sous celui de
Fieschi, vivait donc, ainsi que nous ve-
nons de le dire, hantant les cabarets du
voisinage, recevant ses maîtresses, et
quoiqu'il ne se livrât à aucun travail, ne
paraissant pas cependant manquer d'ar-
gent.
Du reste, il n'avait pas besoin, pour
certains achats, d'avoir le gousset bien
garni, car Pépin lui avait ouvert un compte
chez lui, un peu malgré sa femme, qui n'ap-
pelait ce client forcé que le barbouilleur,
soit parce qu'elle l'avait vu parfois en cos-
tume d'ouvrier peintre, soit parce qu'il
aimait à écrire, à barbouiller du papier, et
notre personnage se procurait dans le ma-
gasin du faubourg Saint-Antoine toutes
les petites provisions qui lui étaient né-
cessaires.
Aussi ne s'éloignait-il guère de son
quartier que pour se rendre chez l'épicier,
et aussi quelquefois pour aller retrouver
un de ses amis, Victor Boireau, chez un
débitant de liqueurs de la rue Saint-Jac-
ques, le sieur Brocard, dont la boutique
était le lieu de rendez-vous d'un grand
nombre de républicains exaltés.
Ce Boireau était un ouvrier ferblantier
qui, après avoir été chassé de Lyon par
les Compagnons du Devoir à la suite d'une
accusation de détournement qui ne parut
pas suffisamment motivée, était venu cher-
cher de l'ouvrage à Paris. Il travaillait
chez M. Vernert, fabricant de lampes, rue
Neuve-des-Petits-Champs, 27 et 31, et de-
meurait 77, rue Quincampoix.
Girard l'avait d'abord rencontré au café
Perinet, ou des Mille-Colonnes, puis aux
réunions de la Société des Droits de l'hom-
me, car Boireau s'était empressé, en arri-
vant à Paris, d'entrer dans la fameuse as-
sociation. Il faisait partie de la section
Louvel.
On comprend qu'il n'en avait pas fallu
davantage à Girard pour prendre le jeune
ouvrier en grande affection. Ils devinrent
bientôt des intimes, et Boireau ne lui ca-
cha pas la haine qu'il avait pour Louis-
Philippe. Un soir même qu'il sortait du
café avec Girard et un autre de ses amis,
et qu'il était à la vérité un peu gris, l'ou-
vrier ferblantier proposa à ses compa-
gnons de tirer au sort à qui tuerait le
roi, et traita de lâche par avance celui qui
n'agréerait pas sa proposition.
Girard voyait encore Morey, mais seu-
lement chez Pépin et' chez le débitant de
liqueurs Brocard, car son oncle n'avait pas
reparu chez lui, et cette vie oisive durait
depuis plusieurs semaines, lorsque le lo-
cataire du n° 50 du boulevard du Temple
fut arraché subitement à son inaction, à
ses interminables parties de billard et à
ses réceptions galantes.
Le 1er mai était passé depuis longtemps,
et Pépin avait pensé, ainsi que Morey, que
le moment était venu de se remettre à
l'oeuvre, afin de ne pas laisser échapper la
première occasion qui devait s'offrir à eux,
c'est-à-dire celle de la grande revue qui
était annoncée pour le 28 juillet.
Girard, dès ce moment, se montra moins
assidu au café des Mille-Colonnes, et il re-
46 -
commença à passer de" longues heures
chez lui;"puis, dans les premiers jours du
mois de juillet, après avoir reçu les ins-
tructions de Pepih, à qui Cavaignac n'a-
vait pu ou n'avait pas voulu envoyer les
fusils, il se mit eh mesure de se procurer
lui-même les engins nécessaires.
Le 3 juillet, en effet, M. Meunier, armu-
rier, 46, quai de la Mégisserie, reçut la vi-
site d'un homme de petite taille," maigre,
basané, âgé de 35 à 40 ans, vêtu d'une re-
dingote bleue et coiffé d'un chapeau gris,
qui lui demanda s'il avait des canons de
fusil de munition à vendre. Il désirait en
acheter un assez grand nombre, et peu lui
importait leur dimension.
M. Meunier répondit à l'inconnu qu'il
ne tenait pas d'armes de guerre, mais qu'il
pourrait en trouver chez M^ Bury> quin-
caillier, rue de l'Arbre-Sec, 58, et il lui
écrivit même cette adresse au dos d'une
de ses cartes.
Quelques instants plus tard, notre ache-
teur, qui n'était autre que Girard, se pré-
senta chez le sieur Bury et se disant re-
commandé par M. Meunier, lui demanda
quel serait le prix d'une vingtaine de ca-
nons de fusil. M. Bury s'empressa de lui
faire voir ce qu'il avait dans son magasin,
et Girard fit choix de canons de rebut que
le marchand lui fit 6 fr. pièce.
Cependant l'acheteur, bien que ce prix
lui parût raisonnable, ne voulut point ter-
miner l'affaire séance tenante; il dit à M.
Bury qu'il devait, avant de traiter, con-
sulter la personne qui l'avait chargé de
cette commission, et il se retira en pro-
mettant de revenir sous très peu de jours.
Effectivement, la semaine suivante, c'est-
à-dire du 7 au 8 juillet, le même personnage
se représenta dans le magasin de la rue
de l'Arbre-Sec ; il n'y trouva que madame
Bury qui était au courant de l'affaire, et
il lui dit qu'il prendrait vingt-cinq canons
au prix fixé, si on voulait lui donner un
petit pistolet par dessus le marché.
Madame Bury y consentit, Girard lui
donna cinq francs d'arrhes et il pria la
marchande de faire préparer et graisser
les canons, car il les enverrait prendre le
lendemain, de six heures du matin à
midi.
Cependant, ce ne fut que près de quinze
jours plus tard que Girard reparut de nou-
veau.
C'était le 23 juillet; M. Bury était juste-
ment occupé à préparer les canons. Lors-
qu'il vit que son client ne s'était pas muni
d'une caisse pour emporter ses armes, il
lui proposa d'en commander une, mais ce-
lui-ci refusa en disant qu'ayant à expédier
en même temps que les canons plusieurs
autres objets, il allait acheter une grande
malle, où il mettrait le tout ensemble.
Mais Girard ne put trouver cette malle
que le lendemain, grâce à Moreyj qui ve-
nait maintenant le voir presque tous les
jours, et avait découvert ce qu'ils cher-
chaient chez un sieur Beaumond, mar-
chand au Temple. Ils y furent ensemble et
le vieux bourrelier paya la malle onze
francs, pendant que son ami la faisait
transporter chez M. Bury, par le commis-
sionnaire Pessain.
Le quincaillier, en recevant cette malle,
qui était une grande caisse presque neuve
et recouverte de peau noire, fut d'abord
assez embarrassé, car elle ne lui parût pas
trop courte ; mais le jour suivant, c'est-
à-dire le 25 juillet, lorsque Girard arriva
pour prendre enfin livraison de son achat*
il rassura M. Bury en lui montrant que;
placés obliquement, les canons tiendraient
fort bien dans la caisse. Ensuite il exigea
du marchand de lui faire une facture au
prix de 7 fr. 50, quoique le prix convenu
fût de 6 francs, et il répondit à madame
Bury, qui lui faisait remarquer que les lu-
mières de, quatre canons n'étaient pas
percées :
— Oh ! cela ne fait rien, les personnes
qui m'ont 'chargé de cet achat perceront;
bien les canons elles-mêmes.
La facture réglée, au prix de 6 francs
bien entendu, soit 145 francs pour les
vingt-cinq canons, Girard pria le neveu
de M. Bury, le jeune Boudet, d'aller lui
chercher une voiture sur la place du
Louvre, où il y avait alors une station.
Boudet se rendit à ce désir et quelques
instants après, il revint avec le fiacre
n° 121, sur lequel le mystérieux acheteur
se hâta de charger la malle. Puis il monta
dans sa voiture et dit au cocher d'aller
rue Boucherat, sans lui désigner le nu-
méro de la maison où il se rendait.
La voiture prit cette direction ; mais au
moment où elle arrivait au coin de la rué
Chariot et de la rue Vendôme, le voyageur
dit au cocher d'arrêter, et, sautant à terre,
il déchargea lui-mêmela malle, qu'il plaça
devant la porte d'un marchand de vins.
Il paya ensuite à boire à l'automédon,
lui donna 36 sous pour sa course et le
renvoya.
Deux ou trois heures après, Girard, qui
n'avait pas quitté la boutique du mar-
chand de vins, s'en fut trouver le surveil-
lant de la station des voitures de la rue
Vendôme, et le pria de l'aider à transpor-
ter sa valise chez lui. Cet homme y con-
sentit, mais la charge lui sembla si pe-
sante, qu'il dut se reposer trois fois, et
qu'il en fit l'observation à son patron d'oc-
casion, en lui disant :
— Que diable pouvez-voùs donc avoir
là-dedans ?