//img.uscri.be/pth/8cef5c85995397680fa3e7b40d96f0597d960261
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Les Rivaux, comédie anglaise en 5 actes...

De
121 pages
1873. In-16.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

ROBERT 1965
LES RIVAUX
COMÉDIE ANGLAISE EN CINQ ACTES
PAR R.-B. SHERIDAN
TRADUCTION FRANÇAISE
PAR O.-A. PEYRÉ
Docteur en médecine,
Membre correspondant de la Société médico-chirurgicale de New-York,
Médecin suppléant de la Marine h Nantes,
Membre titulaire de la Société de géographie de Paris,
Membre honoraire de l'Académie de l'enseignement et de la Société
nationale de vaccine de Paris,
Ancien aide de Clinique externe et interne des Hôpitaux
et Hospices civils de Paris, etc., etc.
Le vrai mérite d'une traduction
consiste absolument dans sa
fidélité.
MAFFÉÏ.
Pour bien traduire une langue,
il ne suffit pas de bien la con-
naître, il faut encore savoir ma-
nier la sienne.
úr P.
NANTES
IMPRIMERIE VINCENT FOREST ET ÉMILE GR1MAUD
PLACE DU COMMERCE, 4.
1873
LES RIVAUX
COMÉDIE ANGLAISE EN CINQ ACTES
£ ,ÀR R.-B. SHERIDAN
TRADUCTION FRANÇAISE
PAR 0-A. PEYRÉ
Docteur en médecine,
Mambre correspondant de la Société médico-chirurgicale de New-York,
Médecin suppléant de la Marine à Nantes,
Membro titulaire de la Société de géographie de Paris,
Membre honoraire de l'Académie de l'enseignement et de la Société
nationale de vaccine de Paris,
Ancien aide de Clinique externe et interne des Hôpitaux
et Hospices civils de Paris, etc., etc.
Le vrai mérite d'une traduction
consiste absolument dans sa
* fidélité.
MAFFlU.
Pour bien traduire une langue,
il ne suffit pas de bien la con-
naître, il faut encore savoir ma-
nier la sienne.
Dr P.
NANTES
IMPRIMERIE VINCENT FOREST ET ÉMILE GRIMAUD
l'LACE DU COMMERCE, 4.
1873
0
NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR RICHARD BRINSLEY SHERIDAN.
Shéridan, quia joui, au dix-huitième siècle, d'une
si haute renommée, naquit à Quilca, près de Dublin
(Irlande), en octobre 1751. A l'âge de sept ans, il
fut envoyé en Angleterre, et placé au collège Har-
row, où il fit ses études sous la direction du docteur
Sumner. Doué d'une mémoire sûre, d'un jugement
correct, et surtout d'un grand esprit d'émulation,
il se fit remarquer par une grande précocité des
facultés intellectuelles. Plus tard, après avoir ter-
miné ses études, il eut un certain penchant pour se
livrer à l'étude du droit, mais bientôt les attraits
de la poésie dramatique semblèrent avoir détourné
son ardeur pour cette carrière. A l'âge de dix-huit
ans, il se réunit à un autre jeune homme, de ses
amis, pour traduire du grec les lettres d'Aristénète.
A peine arrivé à l'âge de vingt-quatre ans, il fit re-
présenter sa première pièce intitulée Les Rivaux.
L'année suivante, en 1776, M. Garrick ayant résolu
d'abandonner tous les rapports qu'il avait avec le
théâtre, fit un traité avec M. Shéridan, M. Linley,
et M. Ford pour la vente de sa part d'intérêt dans
le brevet patenté dont la convention allait expirer
IV NOTICE BIOGRAPHIQUE.
peu après. C'est alors que notre auteur devint l'un
des directeurs du théâtre deDrury-Lane. Le 13 avril
1773, il épousa Melle Elisabeth Linley, excellente
musicienne, et femme du monde accomplie. En
1780, soutenu par la haute protection du très-hono-
rable James Fox, il brigua les honneurs parlemen-
taires et s'y distingua d'une façon remarquable.
M. Fox dit qu'il n'a jamais rien lu ni entendu
qui puisse être comparé à son éloquence, ou qui
puisse en rien la diminuer. M. Pitt a soutenu qu'il
a surpassé toute l'éloquence des temps anciens et
modernes, et qu'il possédait tout ce que l'art et le
génie peuvent inspirer pour émouvoir, contrôler et
entraîner l'esprit humain. Durant toute cette im-
portante période des débats parlementaires, où il fit
preuve d'un vrai patriotisme, il fut honoré de la
confiance du prince de Galles, laquelle ne s'est jamais
démentie par la suite. En prévision de son entrée
au parlement, Shèridan avait pensé augmenter sa
propriété au théâtre royal de Drury-Lane, en
recherchant à faire l'acquisition de la part de M. Lacy,
ajoutée à la sienne. En 1792, il perdit sa femme, qui
mourut d'une maladie de langueur. Plus que jamais,
il prêta son concours aux intérêts du théâtre de
Drury-Lane, aussi bien qu'à la confection de nou-
velles pièces dramatiques.
La comédie en cinq actes intitulée Les Rivaux,
fut représentée sur le théâtre de Covent-Garden, le
NOTICE BIOGRAPHIQUE. V
17 janvier 1775. C'était la première pièce d'un auteur
qui, depuis, a atteint le plus haut point d'excellence
dans l'art difficile et hasardeux de produire de
bonnes pièces dramatiques. La pièce en question
est conçue et formée sur une intrigue dont le plan
ne peut être comparé à celui d'aucune autre pièce.
Elle contient de l'esprit, de l'humour, un certain
cachet de dignité, des incidents variés, en un mot
les meilleurs principes requis pour faire une comédie
parfaite. Aussi cette pièce a-t-elle toujours été reçue
avec succès et accueillie par d'unanimes applaudis-
sements.—Vers la fin de l'année 1779, il fit paraître
la tragédie de Pizarro, traduite de l'allemand de
Kotzebue ; mais cette traduction était faite avec
une telle liberté, et tant de beautés ajoutées, que la
pièce pouvait presque passer pour être la sienne
propre. Cette pièce était d'ailleurs heureusement
appropriée au temps et au génie de la nation britan-
nique , en y adaptant les grâces et les combinaisons
de l'intérêt dramatique. Aussi cette tragédie
obtint-elle un immense succès. Shéridan produisit
encore Saint Patrick's day, en 1775; A Trip to
Scarboroug, comédie, en 1777; The Camp, en 1778;
The Critic, tragédie, en 1779. Il écrivit aussi un
opéra-comique, The Duenna, qui acheva d'établir
sa réputation. Mais la pièce qui excita le plus grand
enthousiasme fut, sans contredit, The School for
scandai, qui obtint un succès complet, en mai 1777,
VI NOTICE BIOGRAPHIQUE.
au théâtre de Drury-Lane. En parlant de cette
dernière comédie et de l'opéra-comique La Duègne,
lord Byron a dit que Shéridan a écrit la meilleure
comédie et le meilleur opéra-comique de cette
époque.
D'après quelques rapports calomnieux faits sur
la réputation de miss Linley, il entreprit de la ven-
ger, et apporta, dans l'accomplissement de cet acte
de réparation, autant de courage que de résolution.
Ce procédé d'énergique galanterie lui valut deux
duels; mais, pour récompense de sa généreuse in-
tervention , il obtint la main de celle pour qui il
avait deux fois exposé sa vie.
Après la mort de miss Linley, dont il eut un fils,
il épousa, trois ans après, miss Ogle, fille du dernier
doyen de Winchester, dont il eut aussi un fils. Shé-
ridan mourut le 7 juillet 1816, à l'âge de soixante-
quatre ans et demi, et fut inhumé dans l'abbaye de
Westminster. Là, il repose sous les voûtes du Pan-
théon anglais, à côté de Shakespeare, Milton,
Addison, Goldsmith, Garrick, et de tant d'autres
illustrations de la Grande-Bretagne.
LES RIVAUX
j ,
PERSONNAGES.
Sir Anthony Absolute, — père du capitaine; c'est un vieux
baronnet, d'un caractère emporté, mais ayant bon cœur.
Capitaine Absolute, — fils de sir Anthony Absolute, amou-
reux de M11* Lydia Languish. �
Faulkland, — d'un caractère capricieux, méfiant et très-jaloux;
amoureux de Mlle Julia Melville.
Acres, — ami de sir Lucius O'Trigger, et du capitaine Absolute;
c'est un gentilhomme campagnard un peu niais, postulant amou-
reux de Mlle Lydia Languish.
Sir Lucius O'Trigger, — vrai baronnet irlandais, ayant la
tête chaude, et la bourse vide. C'est un ami d'Acres.
Fag, — domestique du capitaine Absolute.
David, — domestique d'Acres, un peu rustre.
Thomas, — cocher de sir Anthony Absolute.
Mme Malaprop, — tante de Mil. Lydia Languish. C'est une
veuve âgée, qui emploie des mots très-incorrects et affecte de
parler avec une certaine prétention.
Mlle Lydia Languish, — nièce de MI' Malaprop, aimée du
capitaine Absolute; c'est une jeune fille volage et romanesque,
amoureuse du capitaine Absolute, qui passe auprès d'elle pour
un enseigne du nom de Beverley.
Mlle Julia Melville, — cousine de Lydia, pupille de sir
Anthony Absolute, aimée de Faukland. C'est une bonne nature,
un vrai type de femme.
Lucy, — servante de Lydia Languish; c'est une fille aussi rusée
que dégourdie.
— 2 —
PREMIER ACTE.
SCÈNE I.
Le théâtre représente une rue, à Bath.
Le cocher Thomas et Fag se rencontrant :
FAG. — Eh la ! Thomas ! — Ma foi, c'est bien lui ! -
Eh là! Thomas! Thomas!
THOMAS. — Hé oui, morbleu, c'est moi ! — Allons, Fag,
donnez-moi votre main, mon vieux camarade !
FAG. — Excusez mon gant, Thomas; je suis on ne peut
plus enchanté de vous voir, mon garçon, vous, le roi des
cochers ! Comme vous paraissez joyeux ! Et quel singulier
hasard de vous voir à Bath (1) !
THOMAS. — En effet, mon maître, M. Harry, Mme Julia,
Mme Kate et le postillon sont tous arrivés.
FAG. — En vérité !
THOMAS. — Oui. Mon maître a pensé qu'une autre at-
taque de goutte allait encore lui faire visite; aussi a-t-il
eu le bon esprit de lui donner le change — et fouette co-
cher ! Et en moins d'une heure, nous étions tous partis.
FAG. — Oui, en effet ; il est pressé en toutes choses, ou
bien il ne serait pas sir Anthony Absolute.
THOMAS. — Mais, dites-moi, Fag, comment se porte
votre jeune maître, morbleu ? Sir Anthony serait bien sur-
pris de voir le capitaine ici !
FAG. — Je ne suis plus maintenant au service du ca-
pitaine Absolute.
(t) Bath, ville d'Angleterre (sur l'Avon), rendue célèbre par ses
eaux minérales, qui attirent une foule d'étrangers et d'Anglais de
distinction.
— 3 —
1*
THOMAS. — Pourquoi donc, est-ce possible ?
FAG. — A présent, je suis au service de l'enseigne Be-
verley.
THOMAS. — Je doute, Fag, que votre changement soit
avantageux.
FAG. — Je n'ai point changé, Thomas.
THOMAS. — Comment ! Ne m'avez-vous pas dit que
vous aviez laissé votre jeune maître?
FAG. — Non, certes, Thomas; je ne veux pas vous intri-
guer davantage5 je vous dirai donc en peu de mots que
le capitaine Absolute et l'enseigne Beverley sont une
seule et même personne.
THOMAS. — Que diable cela veut-il dire? De grâce, Fag,
que signifie tout cela ?
FAG. — Eh bien, vous voulez savoir la cause de tout
cela, c'est l'amour, Thomas, oui, l'amour, quiatoujours été
un comédien depuis les temps les plus reculés, depuis Ju-
piter !
THOMAS. — Mais dites, je vous en prie, pourquoi votre
maître ne veut-il passer que pour un enseigne, et pour-
quoi n'aurait-il pas feint plutôt de passer pour un gé-
néral?
FAG. — Hélas ! c'est là justement que gît tout le secret de
cette affaire ! Écoutez bien, Thomas, mon maître est épris
d'amour pour une dame d'un singulier goût, une dame qui
l'aime mieux comme enseigne a la demi-solde, que si elle
savait qu'il fûtle fils et l'héritier de sir Anthony Absolute, un
baronnet avec une rente de trois mille guinées (t) par an.
C1) Guinée. — Monnaie d'or d'Angleterre valant vingt-et-un schil-
lings, à peu près vingt-six francs de la monnaie française.
-4 -
THOMAS. — C'est un singulier goût, en effet ; mais en-
core, a-t-elle de l'argent comptant? est-elle riche au
moins?
FAG. — Riche, oui ! Je crois qu'elle possède au moins
la moitié des fonds publics. Morbleu! Thomas, elle pourrait
payer la dette nationale aussi bien que je pourrais payer
ma blanchisseuse! Elle a un petit chien bichon qui mange
son pesant d'or. Elle nourrit sa perruche avec de petites
perles, et toutes ses rognures de papier sont composées de
banknotes.
TnoMAs. — Bravo ! en vérité. C'est bizarre ! Je garantis
qu'elle en a pour le moins un assortiment de plusieurs
milliers. Mais voit-elle d'un bon œil le capitaine ?
FAG. — Ils sont aussi amoureux que des pigeons.
THOMAS. — Peut-on savoir son nom ?
FAG. — Mlle Lydia Languish. Il y a aussi là dedans une
vieille tante sévère, quoique, soit dit en passant, elle n'ait
jamais vu mon maître, car il a lié connaissance avec ma-
demoiselle pendant une tournée dans le comté de Glo-
cester.
TnOMAS. — Fort bien, et je souhaite qu'ils soient une
bonne fois mariés. Mais dites, Fag, je vous en prie, quelle
espèce de place est donc cette ville de Bath? J'en ai beau-
coup entendu parler; c'est sans doute une ville de diver-
tissements et de fêtes ?
FAG. — Oui, Thomas, c'est cela, c'est un endroit qui est
assez convenable pour flâner. Mais au diable soit-il! j'en suis
fatigué ; les heures régulières et monotones m'abrutissent.
— On n'y entend pas un air de violon; on n'y joue pas une
partie de cartes après onze heures du soir ! Cependant, le
domestique de M. Faulkland et moi, nous nous en don-
— 5 —
nons à cœur joie dans des parties privées. Je vous intro-
duirai auprès de lui, Thomas, vous l'aimerez beaucoup.
Oui, Thomas,il faut que vous vous polissiez un peu, il le faut.
— Par exemple, voici une perruque. — Que diable faites-
vous d'une perruque, Thomas ? Aucun des cochers de
Londres, d'un certain degré de bon ton, ne porte perruque
à présent.
THOMAS. — Tant pis, Fag ; oh! tant pis, vous dis-je. —
Ah ! sapristi ! quand j'ai appris que les avocats et les doc-
teurs se contentaient de leur propre chevelure, je pensai
que bientôt cela irait encore plus loin. Que diable ! quand
la mode prend pied dans le barreau, je devinai qu'elle
monterait jusqu'au siège du juge ! mais ici, c'est d'un ca-
ractère différent, croyez-moi, Fag; sachez bien que je ne
me séparerai jamais de ma perruque; les avocats et les
docteurs feront comme ils voudront.
FAG. — Fort bien, Thomas, nous ne nous disputerons
pas pour cela. Tenez, voyez donc, Thomas, et remar-
quez.
THOMAS. — Parbleu, c'est le capitaine ! Est-ce la dame
qui est avec lui ?
FAG. — Non, non, c'est madame Lucy, la servante de
la maîtresse de mon maître ; ils logent dans cette maison.
— Mais il me faut les suivre, pour lui donner des nou-
velles.
THOMAS. — Comment! il lui donne de l'argent! Eh bien,
Fag.
FAG. — Adieu, Thomas; j'ai un rendez-vous, ce soir à
huit heures, a la porte de Gyde 5 venez m'y trouver et nous
ferons une petite partie.
(Thomas et Fag sortent.)
- 6 —
SCÈNE II.
Le théâtre représente une chambre à coucher
dans l'appartement de Mme Malaprop.
LYDIA LANGUISH assise sur un sofa, tenant un livre à la
main ; — Lucy, à peine de retour d'une commission, se
tient auprès d'elle.
Lucy. — En vérité, Mademoiselle, j'ai traversé la moitié
de la ville a la recherche de ce livre; et je ne crois pas
qu'il y ait à Bath un seul cabinet de lecture où je n'aie
été.
LYDIA. — Et vous n'avez pu trouver La Récompense de
la constance.
Lucy. — Non, Mademoiselle, en vérité!
LYDIA. - Ni La Liaison fatale?
Lucy. — Non, Mademoiselle, non.
LYDIA. — Ni Les Égarements du Cœur ?
Lucy. — Voyez, Mademoiselle, c'est le mauvais sort qui
l'a voulu ainsi, a dit M. Bull, car Mlle Sukey Saunter venait
de l'emporter.
LYDIA. — Eh ! vous êtes-vous informée s'il y avait La
Délicate Nécessité ?
Lucy. — Ou Les Mémoires de Lady Woodford? Oui,
Mademoiselle, j'ai même demandé partout, et j'aurais pu
l'emporter de chez M. Frédérick, mais Lady Slattern
Dounger, qui venait à peine de l'envoyer a la maison, l'a-
vait tant écorné, et sali à tel point qu'il n'était plus con-
venable à un chrétien de le lire.
LYDIA. — Hélas ! oui, je sais toujours bien quand Lady
Slattern Lounger a lu avant moi, qu'elle a un pouce très-
— 7 -
observateur, et je crois qu'elle conserve ses ongles pour
avoir la facilité de faire des notes en marge. Eh bien, mon
enfant, que m'avez-vous apporté?
Lucy. — Voilà, Mademoiselle (retirant des livres de
dessous son manteau et de ses poches), celui-ci, c'est
L'Homme dit sentiment, et celui-là Peregrine Pickle. -
Voici Les Larmes de la sensibilité, et Humphrey Clin-
ker (i).
LYDIA. — Tenez ! voici quelqu'un qui vient, — vile
voyez qui c'est. — (Lucy sort.) — C'est bien certainement
la voix de ma cousine que j'ai entendue !
(Lucy rentre.)
LUCY. — Voici, Mademoiselle, voici Mademoiselle Mel-
ville!
LYDIA. — Est-ce possible ?
SCÈNE III.
LYDIA LANGUISH, JULIA MELVILLE.
LYDIA. — Ma très-chère Julia, que je suis enchantée!
(Elles s'embrassent.) — Que ce bonheur était inattendu !!
JULIA. — C'est vrai, Lydia, et notre plaisir n'en est que
plus grand; mais quelle en a été la cause? On m'avait
refusé de vous voir tout d'abord.
LYDIA. — Hélas, Julia, j'ai un millier de choses à vous
raconter! Mais auparavant, dites-moi, par quelle singula-
rité êtes-vous à Bath ? Sir Anthony Absolute est-il ici ?
JULIA. — Il y est ; nous sommes arrivés il y a une
heure, et je suppose qu'il sera ici pour accompagner
Mm0 Malaprop, aussitôt qu'il aura fini sa toilette.
(4) Titres de quelques romans anglais.
— 8 —
LYDIA. — Mais avant d'être interrompue, laissez-moi
vous faire connaître une partie de mon malheur ; je con-
nais votre charmant caractère, et je sais qu'il sympathisera
avec moi, quoique votre prudence puisse me condam-
ner. Mes lettres vous ont informée de ma complète liaison
avec Beverley. Eh bien, je l'ai perdu, Julia. — Ma tante a
découvert notre correspondance par une lettre qu'elle a
interceptée ; et depuis, elle m'a enfermée pour toujours.
Et même, le croiriez-vous, elle s'est complétement éprise
d'amour pour un grand baronnet irlandais, qu'elle a ren-
contré dans une soirée chez Lady Macshuffle depuis notre
arrivée ici.
JULIA. — Vous plaisantez, Lydia ?
LYDIA. - Non, vraiment; elle entretient même une sorte
de correspondance avec lui, quoique pourtant sous un nom
supposé, jusqu'à ce qu'elle trouve une occasion favorable
de se faire connaître de lui. Mais je puis vous assurer que
c'est sous le nom de Delia ou Celia.
JULIA. — Dès lors, elle doit être certainement plus in-
dulgente pour sa nièce ?
LYDIA. — C'est tout le contraire. Depuis qu'elle a décou-
vert sa propre faiblesse, elle est devenue dix fois plus soup-
çonneuse pour la mienne. Je dois même vous informer
d'un autre tourment ; c'est que le détestable M. Acres
doit être a Bath aujourd'hui, et j'avoue que j'en serai fort
contrariée, au-delà de toute expression.
JULIA. — Allons, allons, Lydia, espérez pour le mieux,
sir Anthony usera de toute son influence auprès de Mme
Malaprop.
LYDIA. — Vous n'avez pas encore appris ce qui est bien
pire. Malheureusement je me suis querellée avec mon pau-
- 9 -
vre Beverley, justement avant que ma tante n'eût fait la
découverte en question et je ne l'ai pas vu depuis pour
nous réconcilier.
JULIA. — Quelle était donc son offense ?
LYDIA. - Rien absolument; mais je ne sais comment
cela s'est fait; aussi souvent que nous nous sommes trou-
vés ensemble, nous n'avions jamais'eu de querelle, et par-
fois, j'étais étonnée qu'il ne m'en eût jamais donné l'occa-
sion. C'est ainsi que jeudi dernier, je me suis écrit une lettre
à moi-même, pour m'informer que Beverley, en ce moment
même, adressait ses hommages a une autre femme. Je
signais: «Votre amie inconnue. » Jela montrai a Beverley,
je l'accusai de fausseté, je me mis en une violente colère,
et je jurai de ne plus jamais le revoir.
JULIA. — Et vous l'avez laissé partir ainsi, et vous ne
l'avez plus revu depuis ?
LYDIA. — C'était juste le jour où ma tante découvrit
l'affaire ; je n'avais que l'intention de le taquiner pendant
trois jours au plus, et maintenant je l'ai perdu pour tou-
jours.
JULIA. — S'il est aussi méritant et aussi sincère que
vous me l'avez dépeint, il ne vous abandonnera pas ainsi.
— Songez donc, Lydia, que vous m'avez dit qu'il n'est
qu'enseigne, et vous avez trente mille livres sterlings !
LYDIA. — Mais vous savez que je perds la plus grande
partie de ma fortune, si je me marie avant l'âge, sans le
consentement de ma tante 5 et c'est pourtant ce que je
me suis décidée a faire, depuis que j'ai connu l'amende
pécunière; aussi ne devrais-je pas aimer l'homme qui
voudrait attendre un seul jour pour dire oui ou non.
JULIA. — Mais c'est un caprice !
— 10 —
LYDIA. — Julia peut-elle me reprocher d'être capri-
cieuse? Je pensais que son amoureux Faulkland l'avait
habituée a cela?
JULIA. — Je n'aime pas ses défauts, je l'avoue.
LYDIA. — Je suppose que vous l'avez fait demander ?
JULIA. — Pas encore, sur ma parole ! et il n'a même
pas eu la moindre idée de ma présence a Bath. La réso-
lution de sir Anthony a été si soudaine que je ne pouvais
l'en informer.
LYDIA. — Eh bien, Julia, vous êtes votre propre maî-
tresse, quoique sous la protection de sir Anthony ; mais
pendant toute cette longue année, n'avez-vous pas été
l'esclave du caprice, des boutades et de la jalousie de cet
ingrat Faulkland, qui traînera toujours les choses en
longueur, en s'attribuant le droit d'un mari, tandis que,
vous souffrez qu'il soit aussi impérieux qu'un amant.
JULIA. — Eh non, vous êtes complétement dans l'erreur.
Nous nous étions fait promesse de mariage avant la mort
de mon père ; mais quelques embarras qui ont suivi ont
fait différer ce que je sais être le plus ardent dé-
sir de Faulkland. Il est trop généreux pour plaisanter sur
ce point ; et quant a son caractère, vous êtes trop injuste
envers lui. Non, Lydia, il est trop fier, trop noble, pour être
jaloux; s'il est susceptible, c'est sans dissimulation; s'il
est enclin à l'emportement, c'est sans grossièreté. N'étant
point habitué aux petites futilités de l'amour, il est parfois
négligent de certains petits devoirs que l'on attend d'un
amoureux; mais lorsqu'il n'est pas contrarié dans son af-
fection, elle est ardente et sincère, et comme cette passion
accapare toute son âme, il épie chaque regard et chaque
émotion de son amante, pour se mettre à l'unisson avec
—11 —
elle. Enfin, quand son orgueil exige un retour complet,
son humilité lui fait mépriser chez lui ses qualités, qui lui
donneraient le droit d'en être fier; et ne sentant pas
pourquoi il serait aimé au degré qu'il désire, il soupçonne
encore qu'il n'est pas assez aimé. Je dois l'avouer, cela
m'a coûté quelques heures de soucis et d'ennui, mais j'ai
appris à penser que je suis peut-être la cause de ces in-
perfections, qui sont la conséquence de l'ardeur même de
son attachement.
LYDIA. — Fort bien, je ne puis vous blâmer de le dé-
fendre : mais dites-moi franchement, Julia, s'il ne vous
avait pas sauvé la vie, pensez-vous que vous lui auriez été
attachée comme vous l'êtes? Croyez-moi, la vilaine tem-
pête qui s'est abattue sur votre navire était bien une brise
d'amour on ne peut plus favorable pour lui.
JULIA. — Le sentiment de la reconnaissance peut avoir
augmenté mon attachement pour M. Faulkland; mais je
l'aimais avant qu'il ne m'eût sauvé la vie; oui, assuré-
ment, cela seul était sans doute une obligation suffi-
sante!
LYDIA. — Obligation ! dites-vous ; pourquoi un chien bar
bet n'en ferait-il pas autant ! et dès lors jamais je ne pen-
serais a donner mon cœur à un homme parce qu'il saurait
nager ! - Que se passe-t-il ici ?
(Lucy entre avec précipitation.)
LUCY. — Oh ! Madame, voilà sir Anthony Absolute qui
vient d'arriver avec votre tante!
LYDIA. — Ils ne viendront pas ici. — Lucy, veillez-bien.
(Lucy sort.)
JULIA. — Il faut pourtant que je m'en aille; sir Anthony
ne sait pas que je suis ici, et si nous nous rencontrons, il
- 12 -
voudra me retenir pour me faire visiter la ville. Je trou-
verai une occasion de présenter mes respects a Mme Mala-
prop, qui pourra m'entretenir a loisir de ses expressions
choisies si mal appliquées et d'une si ingrate prononcia-
tion. (Elle s'éloigne)..
(Lucy entre.)
LuCY. — Grand Dieu ! Madame, les voilà tous deux qui
montent l'escalier.
LYDIA. — Eh bien, je ne vous retiendrai pas. Adieu,
ma chère Julia! Je suis sûre qu'il vous tarde d'envoyer un
messager à Faulkland. Passez par là, au bout de ma
chambre, vous trouverez un autre escalier.
JULIA. - Adieu ! (Elle sort).
LYDIA. — Veuillez, ma chère Lucy, cacher ces livres.
Vite, vite, poussez Peregrine Pickle sous la toilette, jetez
Roderich Random dans le cabinet, — mettez L'Adultère
innocent avec Le Devoir complet de VHomme, — poussez
Lord Aimworth sous le sofa, — fourrez Ovide derrière le'
traversin,— enfin, mettez L'Homme du sentiment (1) dans
votre poche. Et qu'ils viennent maintenant !
(Lucy sort.)
SCÈNE IV.
SIR ANTHONY, Mme MALAPROP, LYDIA.
Mme MALAPROP. — Allons, sir Anthony, il y a ici une
femme malavisée, qui veut déshonorer sa famille et se dis-
culper en même temps, en rejetant les torts sur un com-
plice qui ne vaut pas un schilling.
LYDIA. — Ma tante, je pensais qu'une fois.
(4) Titres de quelques romans anglais.
-13 -
MME MALAPROP. — Vous pensiez, Mademoiselle ! je ne
vous connais aucune affaire a laquelle il vous soit permis
de penser; et je crois que cela ne convient nullement a
une jeune femme. Mais la chose essentielle que je vou-
drais obtenir de vous, c'est que vous me promissiez d'ou-
blier ce jeune homme, et, vous le dirai-je, de le chasser
entièrement de votre mémoire.
LYDIA. — Hélas ! ma tante, la mémoire est indépendante
de la volonté, et il n'est pas si facile d'oublier.
Mme MALAPROP. — Mais je vous dis que c'est facile,
Mademoiselle ! Il n'y a rien de plus facile au monde que
d'oublier, si l'on veut s'en donner la peine. Je suis sûre
que j'ai autant oublié votre pauvre cher oncle, que s'il
n'avait jamais existé ; et je pensais qu'il était de mon de-
voir d'agir ainsi ; et permettez-moi d'ajouter que ces sou-
venirs passionnés ne conviennent point à une jeune
femme.
LYDIA. — Quel crime, ai-je donc commis, ma tante,
pour être traitée de la sorte?
Mme MALAPROP. — N'essayez pas de vous disculper ;
vous savez que j'ai en main une preuve irrécusable de
tout cela. Dites-moi, voulez-vous me promettre de faire
comme on vous le conseillera ? Consentirez-vous a prendre
un mari choisi par vos amis ?
LYDIA. — Ma tante, je dois vous dire avec franchise
que, lors même que je n'aurais de préférence pour per-
sonne, j'aurai de l'aversion pour le choix que vous auriez
pu faire. t
Mme MALAPROP. — Mais quel peut être, Mademoiselle,
le motif de votre préférence ou de votre aversion ? l'une et
l'autre ne conviennent point a une femme, et vous devez
- 14 —
savoir que, comme toutes les deux sont également f er-
mises, il est plus sûr, en se mariant, de commencer par
avoir un peu d'aversion. Je suis sûre que je haïssais votre
pauvre cher oncle, avant mon mariage, comme s'il avait
été un nègre; et pourtant, Mademoiselle, vous ne sauriez
croire quelle bonne épouse j'ai été ; et quand il a plu à la
Providence de me séparer de lui, vous ne pouvez croire
quel torrent de larmes j'ai versées ! Mais en supposant que
nous dussions vous procurer un autre choix, voulez-vous me
promettre de renvoyer ceBeverley?
LYDIA. — Pourrai-je assez démentir mes pensées, pour
faire une promesse qui mettrait mes actions en complet
désaccord avec mes paroles?
Mme MALAPROP. — Retirez-vous dans votre chambre ;
votre compagnie ne peut se faire remarquer que par votre
propre mauvaise humeur.
LYDIA. ■— Volontiers, ma tante, mon changement ne
saurait être pire. (Elle sort.)
MME MALAPROP. — Nous avons la une petite imperti-
nente bien embarrassante pour vous !
SIR ANTHONY. — Il n'y a rien là qui puisse M'étonnen
Madame : tout ceci est la conséquence naturelle de la ma-
nière dont on permet la lecture de certains livres aux
jeunes filles. Sur ma route pour venir ici, Mme Malaprop,
j'ai remarqué que la servante de votre nièce sortait d'un
cabinet de lecture ayant un livre dans chaque main. —
— C'étaient des volumes demi-reliés, avec des couvertures
marbrées. — Dès ce moment, j'ai deviné que je trouverais
sa maîtresse fort peu occupée de ses devoirs.
Mme MALAPROP. — Ce sont des endroits méprisables,
sans doute!
- 15 —
SIR ANTHONY. — Madame, un cabinet de lecture, dans
une ville, est comme un arbre toujours vert de connais-
sance perfide! Il fleurit durant toute l'année! et il en ré-
sulte, Madame, que tous ceux qui ont envie d'en toucher
les feuilles doivent a la fin désirer d'en connaître le
fruit.
Mme MALAPROP. — Assez, sir Anthony, vous vous
exprimez certainement d'une manière trop ironique.
SIR ANTHONY. — Pourquoi, Madame, seriez-vous main-
tenant plus modérée sur ce que vous auriez voulu qu'une
femme doive savoir?
Mme MALAPROP. — Observez, sir Anthony, que je ne
voudrais pas désirer, pour aucun motif, qu'une fille de ma
famille soit un prodige d'érudition; je ne pense pas qu'une
éducation aussi complète convienne à une jeune femme.—
Par exemple, je ne voudrais pas fatiguer son intelligence de
grec, d'hébreu ou d'algèbre, de philosophie, de fluxions,
ou de paradoxes, ou de telles autres branches d'éducation
passionnée ; et il ne serait même pas nécessaire pour elle,
de manier quelques-uns de ces instruments compliqués de
mathématiques et d'astronomie; enfin, sir Anthony, je
voudrais envoyer cette jeune fille, a l'âge de neuf ans, dans
une école, pour y apprendre un peu d'ingénuité et de
bonnes manières. En un mot, elle aurait une connais-
sance superficielle sur tous les sujets et lorsqu'elle serait
plus avancée en âge, je voudrais qu'elle fût instruite sur
la géographie, afin qu'elle sût quelque chose sur les pays
voisins ; mais par-dessus tout, elle serait instruite sur l'or-
thographe. Telle est, sir Anthony, l'éducation que je vou-
drais donner à une jeune femme ; et je ne pense pas qu'il
y ait là rien de superflu.
-16 -
SIR ANTHONY. — Fort bien, Madame, je ne discuterai
pas davantage avec vous sur ce point, bien que je doive
confesser que votre argumentation est vraiment polie et
modérée, car, presque à chaque troisième mot, vous êtes
d'accord avec moi sur cette question. Mais sur le point le
plus important du débat, vous dites que vous n'avez au-
cune objection à faire a ma proposition.
Mme MALAPROP. — Aucune, je vous assure. Je n'ai posi-
tivement aucun engagement avec M. Acres; et comme
Lydia est fort aigrie contre lui, peut-être votre fils pourra-
t-il avoir plus de succès.
SIR ANTHONY. — Dès lors, je vais mander mon fils aus-
sitôt ; il ne sait pas encore un mot de tout cela, quoique
j'eusse ce projet dans la tête depuis quelque temps déjà.
Il est a présent avec son régiment.
lUme MALAPROP. - Je n'ai jamais vu votre fils, sir
Anthony ; mais j'espère qu'aucune objection ne viendra
de lui.
SIR ANTHONY. — Objection ! Qu'il fasse une objection,
s'il l'ose! Non, non, Madame, Jack sait bien que la
moindre hésitation de sa part me met immédiatement en
fureur. Mon procédé a toujours été très-simple : dans son
jeune âge, je disais ; « Jack, faites cela M, s'il hésitait,
je le corrigeais, et s'il murmurait, je le. renvoyais toujours
de la chambre.
Mme MALAPROP. — Oui, certes, j'en conviens, c'est
bien le meilleur moyen. Rien n'est plus salutaire à la
jeunesse que la sévérité. Donc, sir Anthony, je donnerai
à M. Acres son congé, et je vais préparer Lydia à rece-
voir les hommages de votre fils ? et j'espère que vous la
lui représenterez comme un sujet choisi et fort acceptable.
— 17 -
SIR ANTRONY. - Je ne parlerai qu'avec prudence d'un
pareil sujet. Il faut que je vous quitte ; mais permettez-
moi de vous prier, Madame, d'insister fortement sur cette
affaire auprès de cette jeune fille. Suivez mon conseil,
conservez une certaine fermeté. Si elle rejette cette pro-
position, enfermez-la vite sous clef ? et si vous pouvez
permettre à vos domestiques d'oublier de lui apporter à
dîner pendant trois ou quatre jours, vous ne sauriez douter
qu'elle se soumette. (Il sort.)
Mme MALAPROP. - Certes, à aucun prix je ne serai
satisfaite de lui faire connaître mon intention. Elle a par-
fois découvert ma partialité pour sir Lucius O'Trigger ;
mais il n'est pas possible que Lucy m'ait trahie. Oh ! non;
cette jeune fille est si sotte et si niaise, que je la ferais
bien me l'avouer. Lucy ! Lucy ! (Elle l'appelle). Eût-elle
été l'un de nos confidents, que je n'aurais aucune confiance
en elle. (Lucy entre.)
Lucy. — Appelez-vous, Madame ?
Mme MALAPROP. — Oui, ma fille. Aviez-vous vu sir Lu-
cius pendant que vous étiez dehors ?
Lucy. — Non, Madame, pas même son ombre.
Mme MALAPROP. — Êtes-vous sûre de ne pas avoir
oublié ?
Lucy. — En vérité, non; on me couperait plutôt la
langue 1
Mme MALAPROP. — Mais, du moins, ne laissez pas sur-
prendre votre simplicité.
Lucy. — Non, Madame.
Mme MALAPROP. — Eh bien, venez maintenant, que je
vous donne une autre lettre pour sir Lucius. (Elle s'ap-
proche). Mais souvenez-vous, Lucy, que si jamais vous
— 18 —
trahissiez ce qui vous a été confié (à moins qu'il n'y ait
des secrets de quelque autre personne pour moi), vous
aurez pour toujours perdu tout droit à ma bienveillance ,
et votre simplicité même ne saurait être un motif d'excuse
pour votre infidélité.
Lucy. — Ah ! ah ! eh bien, ma chère simplicité, laissez-
moi vous donner un peu de répit. (Changeant alors de
ton et de langage.) Laissez donc les filles de ma condi-
tion apprendre, autant qu'elles le voudront, a être habiles
et rusées dans leur confidence; parlez-moi de prendre un
certain air de niaiserie, et surtout d'avoir une paire d'yeux
assez clairvoyants pour savoir prendre mes propres inté-
rêts ! Et voyons à quel résultat aura servi dernièrement
ma simplicité. (Elle jette les yeux sur un papier.)
« Pour avoir aidé Mlle Lydia Languish dans son projet
» d'évasion avec un enseigne de vaisseau » , en monnaie
et a plusieurs reprises, douze livres sterling ('), cinq
robes, chapeaux, bonnets, manchettes, etc., en grand
nombre. Reçu dudit enseigne, pendant le dernier mois,
six guinées et demie. - « De même, de Mme Malaprop,
pour amener une trahison du jeune homme en sa faveur »,
quand j'aurai trouvé des causes capables d'être découvertes,
deux guinées et un châle français. — De même, reçu de
M. Acres, pour porter différentes lettres (que je n'ai pas
remises) « deux guinées et une paire de boucles d'oreilles n.
- De même, reçu de sir Lucius O'Trigger, « trois cou-
ronnes, deux pièces de monnaie en or et une tabatière en
argent n. - Bien joué, chère simplicité ! et encore j'étais
forcée de laisser croire a mon Irlandais qu'il était en cor-
(4) Monnaie d'or anglaise, valant 25 francs.
-19 -
2
respondance, non avec la tante, mais avec la nièce; car,
bien qu'il ne fût pas trop riche, je trouvais en lui trop
d'orgueil et de délicatesse pour sacrifier les sentiments
d'un gentilhomme aux nécessités de la fortune.
(Elle sort.)
SECOND ACTE. f
SCÈNE I.
Le théâtre représente l'appartement du capitaine
Absolute.
CAPITAINE ABSOLUTE et FAG.
FAG. — Monsieur, pendant que j'étais là, sir Anthony
est entré; je lui ai dit que vous m'aviez envoyé pour m'in-
former de sa santé, et pour savoir s'il lui serait loisible de
vous voir.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Et qu'a-t-il dit en apprenant
que j'étais a Bath ?
FAG. — De ma vie, Monsieur, je n'ai jamais vu un
gentilhomme de son âge plus étonné 1
CAPITAINE ABSOLUTE. — Et qu'avez-vous répondu ?
FAG.— J'ai menti, Monsieur, je ne me souviens pas
positivement de quel mensonge; mais vous devez supposer,
d'après cela, qu'il n'aurait jamais su la vérité de moi.
Pourtant, je vous le dis avec franchise, dans la crainte
d'erreur et de bévue pour l'avenir, je serais aise de bien
fixer avec vous ce qui a pu nous amener a Bath, afin que
nous puissions mentir d'une manière conforme tous les
deux. Les domestiques de sir Anthony sont curieux,
Monsieur, et même fort curieux.
— 20 -
CAPITAINE ABSOLUTE. — Vous ne leur avez rien dit ?
FAG. — Oh ! pas un mot, Monsieur, pas un mot. Pour-
tant le cocher Thomas (que je crois le plus discret des
cochers)
CAPITAINE ABSOLUTE. — Morbleu ! maladroit que vous
êtes ; ne lui avez-vous rien confié ?
FAG. — Oh ! non, Monsieur, non, non, sur l'honneur !
A la vérité, il me pressait un peu de questions; mais j'étais
rusé, Monsieur, j'étais diablement adroit ! — Mon maître,
dis-je, honnête Thomas (vous savez, Monsieur, qu'on dit
honnête à ses inférieure, mon maître est venu a Bath
pour recruter; oui, Monsieur, j'ai dit pour recruter, soit
des hommes, de l'argent ou de la santé. Cela lui est in-
différent, vous le savez bien, Monsieur, à moins que ce ne
soit pour quelque autre motif.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Eh bien soit, pour recruter;
qu'il en soit ainsi.
FAG. — Oh ! Monsieur, recruter réussira d'une manière
surprenante, et même, pour donner à la chose un certain
cachet de vérité, j'ai dit à Thomas que votre honneur a
déjà gagé cinq porteurs de chaises congédiés, sept garçons
porte-assiettes, et treize garçons de billard.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Maladroit que vous êtes! n'en
dites donc jamais plus qu'il ne faut.
F"AG. - Je vous demande pardon, Monsieur, pardon. Je vous
dirai donc en toute franchise qu'un mensonge n'est pas
toujours bien supporté. Lorsque, de ma propre inspiration,
j'ai fait un bon mensonge bien établi, je m'efforce toujours
de lui chercher des endossements aussi bien que pour un
billet.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Oui, mais prenez garde que
— 21 -
vous ne nuisiez à votre crédit en offrant trop de garantie !
M. Faulkland est-il de retour?
FAG. — Il est monté là-haut, Monsieur, pour changer de
vêtements.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Pouvez-vous dire s'il a été in-
formé de l'arrivée de sir Anthony et de Mlle Melville?
FAG. — Je présume que non, Monsieur; il n'a vu per-
sonne, depuis qu'il est arrivé, si ce n'est son domestique,
qui était avec lui à Bristol. Monsieur, je crois entendre
M. Faulkland descendre.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Allez-lui dire que je suis
ici.
FAG. — Oui, Monsieur (s'en allant). Je vous demande
pardon, Monsieur, mais dans le cas ou sir Anthony m'ap-
pellerait, voulez-vous, s'il vous plaît, me rendre le service
de vous rappeler que nous sommes ici pour recruter. ,
CAPITAINE ABSOLUTE. — Bien, fort bien.
FAG. — Et par égard pour mon caractère, si votre hon-
neur ramenait des porteurs de chaises et des garçons
porte-assiettes, je regarderais cela comme une obliga-
tion; — car, bien que je n'aie aucun scrupule de mentir
pour servir mon maître, cependant il répugne à ma cons-
cience d'être découvert. (Il sort.)
CAPITAINE ABSOLUTE. - Maintenant, quant h mon capri-
cieux ami, s'il ne sait pas que sa maîtresse est ici, je le ta-
quinerai un tant soit peu, avant de le lui dire. (Fag entre.)
FAG. — Monsieur, voici M. Faulkland. (Il sort.)
(Fag entre, introduit M. Faulkland, et sort.)
- 'Y t
— 22 -
SCÈNE II.
CAPITAINE ABSOLUTE, FAULKLAND.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Faulkland, vous êtes de nou-
veau le bienvenu à Bath, vous avez été exact a opérer
votre retour.
FAULKLAND. — Oui, je n'avais rien qui pût me retenir,
et lorsque j'ai eu fini mes affaires, je suis revenu. Eh bien,
quelles nouvelles, depuis que je vous ai quitté ? Où en êtes-
vous de vos relations avec Lydia ?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Ma foi, elles sont telles qu'elles
étaient.
FAULKLAND. - Dès lors, c'est prolonger trop long-
temps. — Si vous êtes sûr d'elle, proposez la chose à sa
tante, et selon ce que vous dictera votre propre jugement,
écrivez-en a sir Anthony pour avoir son consentement.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Doucement, doucement ; car
bien que je sois convaincu que ma petite Lydia consente a
s'enfuir avec moi, comme enseigne du nom de Beverley,
encore ne suis-je pas certain qu'elle voulût m'accepter,
s'il y avait quelque obstacle pour obtenir le consentement
de nos amis, en faisant une noce régulière et monotone, et
la perspective d'une grosse fortune de mon côté. Ainsi
donc, Faulkland, aujourd'hui vous viendrez dîner avec
nous a l'hôtel?
FAULKLAND. — Non, en vérité, je ne le puis pas. Je ne
me sens pas disposé a faire une telle partie.
CAPITAINE ABSOLUTE. — De par le ciel! c'est a renoncer
à votre société. Vous êtes l'amoureux le plus importun,
le plus capricieux, le plus incorrigible! - Aimez donc
comme un homme.
— 23 -
FAULKLAND. — Ah ! Jack, votre cœur et votre esprit ne
ressemblent pas aux miens, immuablement fixés sur un
seul et même objet. Vous jouez gros jeu, mais quand vous
perdez, vous risquez et vous jouez de nouveau; mais moi,
j'ai mis ma somme de bonheur sur ce coup, mais non pas
pour réussir à me dépouiller de tout.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Au nom du ciel ! quels motifs
d'appréhension votre cerveau inquiet et capricieux peut-il
invoquer à présent ?
FAULKLAND. — Quels sujets d'appréhension puis-je
avoir, avez-vous dit ? Grand Dieu ! n'y en a-t-il pas mille ?
Je crains pour sa raison, pour sa santé, pour sa vie. - Oh !
Jack, quand deux âmes pleines de délicatesse et de senti-
ment sont séparées l'une de l'autre, il n'est pas un nuage
dans le ciel, pas un mouvement des éléments, pas un
souffle de l'air qui ne puisse faire naître quelque cause
d'appréhension dans l'esprit d'un amoureux!
CAPITAINE ABSOLUTE. — Du moins faut-il encore sa-
voir si nous accepterons ce motif, oui ou non. Et dès lors,
Faulkland, si vous étiez bien convaincu que Julia fût bien
disposée en votre faveur, vous devriez être entièrement
satisfait !
FAULKLAND. — J'en serais heureux au-delà de toute
expression ; car il n'y a que cela qui m'inquiète.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Guérissez donc votre inquié-
tude une bonne fois, — car Mlle Melville est en parfaite
santé et se trouve en ce moment même à Bath.
FAULKLAND. — De grâce, Jack, ne plaisantez pas avec
moi.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Elle est arrivée ici avec mon
père, il y a a peine une heure.
- 24-
FAULKLAND. — Parlez-vous sérieusement ?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Je pensais que vous connaissiez
assez bien sir Anthony pour ne pas être surpris d'un sem-
blable et si soudain caprice. — C'est très-sérieusement que
je vous le dis.
FAULKLAND. — Mon cher Jack, rien au monde ne peut
maintenant me donner un moment d'inquiétude.
(Fag entre.)
FAG. — M. Acres vient d'arriver, il est en bas.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Restez Faulkland, ce M. Acres
demeure a environ un mille de sir Anthony, et il vous dira
comment a vécu votre amante depuis que vous l'avez
quittée. Fag, faites monter ce gentilhomme.
(Fag sort.)
FAULKLAND. — Est-il bien connu dans la famille ?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Oh! très-intimement connu;
il est comme un rival pour moi, c'est-à-dire, comme le
rival d'un autre moi-même, car il ne pense pas que son ami
le capitaine Absolute ait jamais vu la dame en question,
et il est assez plaisant de l'entendre se plaindre a moi d'un
certain Beverley, un rival, dit-il, aussi plein de couardise
que de fatuité, qui se cache et qui.
FAULKLAND. — Chut ! le voici!
SCÈNE III.
ACRES, CAPITAINE ABSOLUTE, FAULKLAND.
ACRES. — Ah ! mon cher ami, noble capitaine, honnête
Jack, comment êtes-vous ici? ma foi, je viens d'arriver,
comme vous voyez. Monsieur, je suis votre très-humble
serviteur. — Il fait grand chaud sur les routes, Jack.
— 25 -
— En avant les roues et les fouets ! J'ai voyagé comme une
comète et tout le long de la route il y avait une longue
queue de poussière, aussi étendue que le Mail (1).
CAPITAINE ABSOLUTE.— Ah ! Bob (2), vous êtes vraiment
une singulière planète, car nous savons que votre attraction
est ici. Permettez-moi de vous présenter M. Faulkland. —
M. Faulkland, je vous présente M. Acres.
ACRES. — Monsieur, je suis très-cordialement flatté de
vous voir; (il s'avance) Monsieur, je désire faire votre
connaissance. Dites donc, Jack, est-ce M. Faulkland,
qui.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Eh bien, Bob, c'est Faulkland,
l'ami de Mllo Julia Melville.
ACRES. — En vérité, M. Faulkland, que vous êtes un
homme heureux !
FAULKLAND, — Je n'ai pas encore vu Mlle Melville,
Monsieur ; j'espère que, dans le Devonshire, elle a joui
d'une parfaite santé et de toutes ses facultés.
ACRES. — De ma vie, Monsieur, je ne l'ai jamais vue
mieux, sauf quelques rougeurs et efflorescences! elle a été
aussi bien portante que le Spa (3) de Belgique, lui-même.
FAULKLAND. — Pourtant, j'ai ouï dire qu'elle a été un
peu indisposée.
ACRES. — Vraiment non, Monsieur, c'est faux; on l'a
dit pour vous tourmenter, c'est tout le contraire, je vous
assure. (Il s'éloigne.)
FAULKLAND. — Ainsi Jack, vous voyez qu'elle a l'avan-
f1) Promenade dans le parc de Saint-James, à Londres.
(2) Bob, abréviation de Robert, prénom de M. Acres.
(3) Spa, ville de Belgique, célèbre par ses eaux minérales, située à
6 lieues sud-ouest de la ville de Liège.
— 26 -
tage sur moi, car je me suis rendu presque malade moi-
même.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Êtes-vous donc fâché main-
tenant avec votre amante, parce qu'elle n'a pas été
malade?
FAULKLAND. — Non, non, vous ne me comprenez pas ,-
très-certainement une légère indisposition n'est point une
raison pour déplorer l'absence de ceux que nous aimons.
Mais, avouez-le, n'y a-t-il pas quelque chose de cruel dans
cette santé robuste, altière et insensible?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Oh ! il était donc malséant de
sa part d'être bien portante pendant votre absence!
ACRES, (s'avançant.) — Quels charmants appartements,
Jack ?
FAULKLAND. — Vous disiez donc,Monsieur, que Mlle Mel-
ville a été très-bien portante, à tel point, qu'elle a dû être
très-gaie , fort enjouée, et jouissant aussi de toutes ses fa-
cultés.
ACRES. - Enjouée! Sapristi! bien mieux que cela! Elle
a été la plus belle et la plus distinguée de la société, par-
tout où elle s'est présentée, — si pleine de vie et d'en-
train, - si pleine d'esprit et de bonne humeur! (Il s'é-
loigne.)
FAULKLAND. — Par mon âme! il y a chez les femmes
une légèreté innée que rien ne peut vaincre. — Elle est
heureuse! ! Je m'en vais !
CAPITAINE ABSOLUTE. — Eh bien, a présent, seriez-vous
inquiet pour les facultés et la raison de votre amante ?
FAULKLAND. — Jack, pourquoi ai-je été la joie et la
risée de la société ?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Il n'en est rien, en vérité !
i — 27 -
2*
FAULKLAND. — Ai-je été plein d'ardeur et d'entrain!
CAPITAINE ABSOLUTE. — Sur ma parole, je vous
absous.
FAULKLAND. — Ai-je été plein d'esprit et de bonne hu-
meur?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Non, ma foi, il faut vous rendre
justice, vous avez été profondément stupide et plein de
confusion.
ACRES. — Qu'y a-t-il donc en discussion avec ce gen-
tilhomme?
FAULKLAND. — Oui, oui, elle a une heureuse dispo-
sition !
ACRES. (Il s'avance.) — C'est qu'elle a, en effet, une
telle disposition d'esprit; c'est qu'elle est si accomplie, —
elle a une voix si douce, elle a un si beau talent sur la
harpe, c'est une maîtresse en bémol et dièse; sa voix trem-
blotante roucoule à merveille; c'était, il y a un mois,
croches et doubles croches! Comme elle gazouillait au
concert de Mme P***! (Il chante.)
Mon cœur est ma propriété, ma volonté est libre.
Ce qui lui ressemble beaucoup. (Il monte l'escalier.)
FAULKLAND. — Fou, insensé que je suis, de faire dé-
pendre mon bonheur d'une personne aussi volage! fi donc!
pour la rendre elle-même semblable à une chanteuse de
ballades, pour égayer son cœur léger avec des airs joyeux
et de gaies chansonnettes; que pouvez-vous dire a cela
Monsieur ?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Je pense qu'à votre place,
j'aurais été très-flatté d'apprendre que mon amante eût été
aussi joyeuse.
— 28 -
FAULKLAND. — Hélas! non, je ne suis pas du tout fâché
qu'elle ait été heureuse, j'en suis au contraire satisfait,
mais je voudrais être convaincu qu'elle n'a point abusé de
la danse.
ACRES. — Que peut donc dire ce gentilhomme sur la
danse?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Il dit que la dame en question
danse aussi bien qu'elle chante.
ACRES. — Vraiment oui! elle se trouvait au dernier bal
donné à l'occasion des courses de chevaux.
FAULKLAND. — Par le diable et l'enfer! (Acres se dirige
aussitôt vers lui). — Je vous l'ai dit; je vous l'ai bien dit!
voilà : elle va au bal et profite de mon absence pour
danser?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Pour l'amour de Dieu, Faul-
kland, ne vous exposez pas à vous faire connaître de la
sorte ! En supposant qu'elle ait dansé, eh bien, quoi ! est-ce
que le cérémonial de la société n'y oblige pas souvent.
FAULKLAND. — Oui, fort bien, je tâcherai de me conte-
nir, — peut-être, comme vous dites, pour la forme, — (il
se promène,) mais ce monsieur, Monsieur quel est son
diable de nom ?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Acres, Acres.
FAULKLAND. — Dites donc, M. Acres, vous faisiez l'éloge
de Mlle Melville sur sa manière de danser un menuet,
n'est-ce pas?
ACRES. — J'ose en donner l'assurance, en effet. Mais ce
dont j'allais surtout parler, c'est de la contredanse : quels
vertiges ! ! elle avait même un certain air de satisfac-
tion!
FAULKLAND. — En vérité, quel désappointement! tâchez
— 29 -
de la justifier, Absolute! Pourquoi ne pas prendre la dé-
fense des contredanses, des gigues et des valses ? Dois-je
l'en blâmer maintenant? Un menuet, je pourrais encore le
pardonner. Je n'y aurais pas fait attention, — oui, dis-je,
je n'aurais même pas fait attention à un menuet, — mais
des contredanses ! ! morbleu ! a-t-elle aussi figuré dans un
cotillon ? Je crois que je lui aurais encore volontiers par-
donné cela. Mais, faire des singeries durant toute une
nuit ! courir la bouline au milieu d'une série de marion-
nettes et de chansonnettes amoureuses ! faire parade de
ses jambes comme une jument bien dressée ! 0 Jack, il
ne peut y avoir un seul homme au monde avec qui une
femme bien élevée et vraiment modeste puisse s'engager
dans une contredanse, et dans ce cas même, les autres
couples devraient être ses grands-oncles et ses grand'
tantes !
CAPITAINE ABSOLUTE. — (Il va et vient.) Ah! oui, pour
sûr, même les grands-pères et les grand'mères.
FAULKLAND. — S'il y a un seul esprit vicieux dans cette
réunion, il se répandra comme une contagion. Dès lors
l'action du pouls se règle sur les mouvements lascifs de la
danse; leurs frissons, réchauffés par les soupirs échappés
de leur poitrine, imprègnent l'air de chaleur; l'atmosphère
devient électrique et chaque étincelle d'amour circule le
long de chaque anneau de la chaîne! — Il faut que je vous
quitte. — J'avoue que je suis tant soit peu agité, — et que
le lourdeau tout confus s'en est aperçu. (S'en allant.)
CAPITAINE ABSOLUTE. — Mais, restez donc, Faulkland,
et remerciez M. Acres pour ses bonnes nouvelles.
FAULKLAND. — Au diable ses nouvelles ! (Il sort.)
CAPITAINE ABSOLUTE. — Ah! ah ! pauvre Faulkland ! i
- 30 —
y a a peine cinq minutes, il disait que « rien sur la terre
ne pouvait lui donner un moment d'inquiétude ! »
ACRES. — Le gentilhomme serait-il donc contrarié de
ce que j'aie fait l'éloge de celle qu'il aime?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Bob, je le crois un peu ja-
loux.
ACRES. — Vous ne dites pas la vérité. Comment! lui,
jaloux de moi ? — Ce serait une bonne plaisanterie !
CAPITAINE ABSOLUTE. — Il n'y a rien d'étonnant à cela,
Bob; permettez-moi de vous dire que vos manières insi-
nuantes et votre grâce animée peuvent donner quelque
méprise parmi les jeunes filles de l'endroit.
ACRES. — Bob, vous plaisantez ! quoi,une méprise ! ah!
bah ! Vous savez que je ne m'appartiens pas! Ma chère
Lydia m'a déjà captivé. Elle ne me souffrirait jamais à la
campagne, parce que j'y avais l'habitude de m'habiller fort
mal. Mais au diable tout cela ! je ne m'en vanterai pas du
moins. A présent la vieille dame n'y peut rien. Je ferai
savoir a mes vieux habits quel est leur maître; je déposerai
aussitôt mon frac de chasse et je rendrai ma culotte de
cuir impossible. — Ma chevelure a été traînante quelque
temps.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Vraiment !
ACRES. — Oui, et bien que les tresses de côté en soient
un peu rétives, la partie postérieure est restée fort
docile.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Je ne doute pas que vous vous
polissiez.
ACRES. — Je me propose aussi, si je puis découvrir cet
enseigne Beverley, ventre saint-gris ! de lui faire savoir
la différence qu'il y a en tout ceci !
- 31 -
CAPITAINE ABSOLUTE. — Vous avez parlé comme un
homme ! cependant, Bob, je vous ferai observer que vous
avez pris une singulière manière et une nouvelle méthode
de faire des serments.
ACRES. — Vous en avez donc pris note ? C'est bien dit,
n'est-ce pas ? — Je n'ai pourtant pas inventé cela tout
seul. En effet, un commandant de notre milice, un savant
passé maître, celui-là, je vous assure, dit qu'il n'y a aucune
signification dans les serments ordinaires et qu'il n'y a que
leur ancienneté qui puisse les faire tolérer, parce que,
dit-il, les anciens n'attachaient aucune importance à un
serment ou deux, comme en disant : Par Jupiter, Bacchus,
ou Mars, ou par Vénus, ou par Pallas! selon le sentiment
que l'on en a. — De telle sorte, que pour faire un serment
avec convenance, dit le petit commandant, « il faut que ce
serment soit un écho de son propre sentiment. » C'est
celui que l'on nomme le serment par référence ou senti-
mental. — Ah ! ah ! c'est gentil, c'est bien dit, n'est-ce
pas?
CAPITAINE ABSOLUTE. — C'est fort bien, très comme il
faut et très-nouveau, en vérité. — J'ose dire même que
celle-ci supplante toutes les autres formules d'impré-
cation.
ACRES. — Eh oui, les meilleurs termes peuvent vieillir.
— Ainsi, le juron Dams! a fait son temps. (Fag entre.)
FAG. — Monsieur, il y a en bas un gentilhomme qui
désire vous voir. Puis-je l'introduire au salon de com-
pagnie ?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Oui, vous le pouvez.1
ACRES. — Allons, je devrais être parti.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Restez; qui est-ce, Fag?
- 32 -
FAG. — Votre père, Monsieur.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Maladroit que vous êtes! pour-
quoi ne pas l'avoir introduit tout de suite ici ? (Fag sort.)
ACRES. — Vous avez affaire avec sir Anthony. — J'at-
tends un message de Mme Malaprop, à mon hôtel même,
et j'en ai envoyé un aussi a mon cher ami sir Lucius
O'Trigger. — Adieu, Jack, nous devons nous retrouver ce
soir, quand vous me donnerez une douzaine d'embrassades
pour la petite Lydia. (Il sort.)
CAPITAINE ABSOLUTE. — C'est ce que je désire de tout
mon coeur ; mais quant à une semblable réprimande!
J'espère qu'il n'a rien appris de l'affaire qui m'a amené
ici, et j'aime à croire que la goutte l'a encore retenu dans
le Devonshire; je le désire de toute mon âme !
SCÈNE IV.
CAPITAINE ABSOLUTE ET SIR ANTHONY ABSOLUTE.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Je suis enchanté de vous voir
ici, mon père, et surtout en aussi bonne santé ! Votre ar-
rivée soudaine à Bath m'a presque rendu inquiet pour votre
santé.
SIR ANTHONY. — Très-inquiet, dites-vous, Jack ? —
Mais n'êtes-vous pas ici pour recruter, je crois ?
CAPITAINE ABSOLUTE. — Oui, mon père, je fais mon
devoir.
SIR ANTHONY. — Fort bien, Jack, je suis aise de vous
voir, quoique je ne m'y attendisse pas ; car, j'étais sur le
point de vous écrire au sujet d'une affaire, Jack. Je réflé-
chissais que je deviens vieux et infirme, et que probable-
ment je ne vous serais pas a charge longtemps encore.
- 33 -
CAPITAINE ABSOLUTE. — Pardon, mon père, je ne vous
ai jamais vu un aussi bon visage, un air d'aussi forte
santé ; et je fais des vœux fervents pour que vous puissiez
continuer ainsi.
SIR ANTHONY. — Je souhaite de tout mon cœur que vos
prières puissent être exaucées. Mais alors, Jack, je pense
que si je jouis d'une si forte et si joyeuse santé, je puis
bien aussi continuer a vous tourmenter longtemps encore.
Enfin, Jack, je suis satisfait du revenu de votre charge,
et ce que je vous ai accordé jusqu'ici n'est qu'une mince
part pour un garçon de votre esprit.
CAPITAINE ABSOLUTE. - VOUS êtes trop bon, mon père.
SIR ANTHONY. — Enfin, tel est mon désir, tandis que
je vis encore, de savoir que mon fils puisse faire une cer-
taine figure dans le monde. D'après cela, j'ai résolu de
vous établir une bonne fois dans une noble indépendance
CAPITAINE ABSOLUTE. — Mon père, votre affection et
votre amitié me touchent singulièrement; et pourtant,
je présume que vous ne voudriez pas me voir quitter
l'armée ?
SIR ANTHONY. — Oh ! ce sera comme le voudra votre
épouse.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Mon épouse, dites-vous?
SIR ANTHONY. — Eh! oui, causez entre vous, et déci-
dez-en entre vous.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Mon père, une épouse, avez-
vous dit ?
SIR ANTHONY. — Oui, une épouse, — pourquoi ne vous
en ai-je pas fait part plus tôt !
CAPITAINE ABSOLUTE. — Vous ne m'en avez pas dit un
mot, mon père. -
- 34 -
SIR ANTHONY. — Eh bien ! oui. Je ne dois pas oublier
cependant que l'indépendance dont je vous ai entretenu
ne peut s'obtenir que par le mariage, et la fortune est liée
à une épouse. Je suppose, d'ailleurs, que cela ne peut
faire aucune différence.
CAPITAINE ABSOLUTE. Vous m'étonnez, mon père.
SIR ANTHONY. — Pourquoi ? Quel sujet de folie y a-t-il
donc là ? Vous étiez, tout à l'heure, plein de gratitude et
de soumission à votre devoir ?
CAPITAINE ABSOLUTE. — C'est vrai, mon père; vous
avez bien parlé d'indépendance et de fortune, mais nulle-
ment d'une épouse.
SIR ANTHONY. — Eh bien ! quelle différence y a-t-il a
cela ? — J'en fais le serment de ma vie ! Mon fils, si vous
avez la ferme, vous devez aussi prendre le bétail.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Et quelle est cette jeune dame,
je vous en prie ?
SIR ANTHONY. — Que vous importe, mon fils ? -Venez,
et promettez-moi de l'aimer et de l'épouser surtout.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Assurément, mon père, cela
n'est pas raisonnable ; c'est faire violence à mes affections,
de me contraindre à épouser une dame que je ne connais
point.
SIR ANTHONY. — J'ai la certitude qu'il est, au con-
traire, plus déraisonnable de votre part de faire de l'oppo-
sition, quand il s'agit d'une dame que vous ne connaissez
pas du tout.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Vous m'excuserez, mon père;
mais je dois vous déclarer, une fois pour toutes, que, sur
ce point, je ne puis vous obéir.
SIR ANTHONY. — Écoutez, Jack, je vous ai laissé par-
- 35 -
1er, et vous ai écouté avec patience pendant quelque temps;
j'ai été calme et complétement réservé ; mais prenez
garde, vous savez que je suis un modèle de complaisance,
quand je ne suis pas contrarié ; personne n'est plus facile
à conduire, quand je puis faire mes propres volontés. —
Mais ne me faites point mettre en colère !
CAPITAINE ABSOLUTE. — Je dois vous le répéter, mon
père, sur ce point je ne puis vous obéir.
SIR ANTHONY. — Que le diable m'emporte ! si jamais
je vous appelle Jack, pendant que suis encore de ce
monde !
CAPITAINE ABSOLUTE. — Mais du moins, entendez-moi.
SIR ANTHONY. - Monsieur, je ne veux rien entendre,
pas un mot, pas un seul mot ! A moins que vous ne me
fassiez votre promesse par un signe de tête. Et je dois vous
le déclarer, Jack, j'y suis résolu, impertinent que vous
êtes ! et si vous ne le faites pas.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Comment, mon père, il fau-
drait vous promettre de m'enchaîner a quelque masse de
laideur !
SIR ANTHONY. — Eh bien, morbleu ! la dame en ques-
tion sera aussi laide que je la choisirai. Elle aura une
bosse sur chaque épaule; elle sera aussi voûtée qu'un
croissant, son œil unique roulera comme celui du bœuf
qui est au muséum de Cox; elle aura une peau de mo-
mie et la barbe d'un juif. Elle sera tout cela, morbleu! je
vous ferai même lui donner des œillades durant tout le
jour, et veiller toute la nuit pour écrire des sonnets sur sa
beauté. -
CAPITAINE ABSOLUTE. - Est-ce bien cela de la raison
et de la modération ?
- 36 -
SM ANTHONY. — Aucune de vos ricaneries, aucune de
vos grimaces, impudent que vous êtes !.
CAPITAINE ABSOLUTE. — En vérité, mon père, je n'ai
jamais été d'aussi mauvaise humeur pour ce qui devrait
être, au contraire, la joie de ma vie.
Sm ANTHONY. — C'est faux, Monsieur, je sais que vous
riez sous cape; je sais que vous ferez la grimace, quand
je serai parti, morbleu !
CAPITAINE ABSOLUTE. — J'ose croire, mon père, que je
connais mieux mon devoir.
SIR ANTHONY. — Point de passion, point de violence,
Monsieur, s'il vous plaît. Cela ne me touchera pas, je vous
le promets.
CAPITAINE ABSOLUTE. — En vérité, mon père, je n'ai
jamais eu, de ma vie, plus de sang-froid.
SIR ANTHONY. — C'est un insigne mensonge ! Je sais
que vous avez une passion dans le cœur; je sais que vous
êtes un vilain hypocrite ; mais cela m'est complétement
indifférent.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Non, certainement, mon père,
je vous le jure.
SIR ANTHONY. — C'est ainsi que vous reculez ! Pouvez-
vous être de sang-froid comme moi ? Le diable peut-il
faire de la passion ici ? La passion ne sert à rien ; vous
êtes un impudent, un insolent, un réprouvé passé maître !
Vous ricanez encore ! ne me provoquez pas ! pourtant
vous vous reposez sur la douceur de mon caractère, vilain
maraud que vous êtes ! — Vous vous jouez de ma dispo-
sition pacifique; cependant, prenez garde. La patience
d'un saint peut être vaincue à la fin! Remarquez bien
ceci -. c'est que je vous donne six heures et demie pour
- 37 -
réfléchir. Si vous acceptez sans condition, de faire tout ce
dont j'aurai fait choix, — mais que le ciel vous confonde !
il est encore temps de vous pardonner; sinon, vilain,
n'entrez pas dans le même hémisphère que moi; n'osez
pas respirer le même air, ni user de la même lumière que
moi ? mais cherchez une atmosphère et un soleil pour
votre propre compte! Je vous supprimerai votre brevet; je
confierai ma fortune a des dépositaires délégués, et vous
ne vivrez qu'avec les intérêts. Je vous désavouerai, je
vous déshériterai, je vous repousserai, et le diable m'em-
porte, si jamais je vous nomme encore Jack ! (Il sort.)
CAPITAINE ABSOLUTE. — Père doux, indulgent et cir-
conspect ! Je vous embrasse les mains.
(Entre Fag.)
FAG. — Assurément, Monsieur, votre père est fortement
courroucé; il descend l'escalier en faisant huit ou dix pas -
à la fois, marmotant, murmurant et frappant la balustrade
tout le long du chemin; moi et le chien de la cuisinière,
nous nous tenons a la porte en faisant la révérence; crac!
il me donne un coup de canne sur la tête, m'ordonne de
1 porter cela a mon maître, et, frappant a coups de pied le
; pauvre tournebroche dans l'aire de la cheminée, il nous
condamne tous, comme un misérable triumvirat ! Si vous
] m'en croyez, Monsieur, si j'étais a votre place, et que je
; trouvasse mon père en aussi mauvaise humeur, j'en ferais
fi, et je renoncerais a sa connaissance.
CAPITAINE ABSOLUTE. — Cessez vos impertinences,
1 Fag; n'êtes-vous donc venu ici que pour parler de la
r sorte? Dérangez-vous de mon chemin. (il le pousse de
r côté et sort.)
FAG. — Voilà comme sir Anthony arrange mon maître;
— 38 -
celui-ci a peur de répliquer à son père, alors il exhale sa
mauvaise humeur sur le pauvre Fag ! Quand quelqu'un est
vexé par une personne, pour se venger lui-même sur une
autre, qui survient en ce moment, il fait preuve, pour cela,
de tout ce qu'il y a de plus méprisable dans son carac-
tère.
(Entre un jeune garçon.)
Monsieur Fag! Monsieur Fag! votre maître vous appelle.
FAG. — C'est bien! vilain petit polisson que vous êtes,
vous n'avez pas besoin de crier de la sorte, — je suis en
fort mauvaise disposition.
LE GARÇON. — Vite, vite, Monsieur Fag.
FAG. — Vite, vite, impudent singe que vous êtes! Suis-
je donc fait pour être commandé par un petit drôle comme
vous, effronté que vous êtes, marmiton manqué! (Il le
renvoie à coups de pied.)
SCÈNE V.
Le théâtre représente une promenade, dite la
Parade du Nord.
LUCY, SIR LUCIUS O'TRIGGER.
Lucy (seule). — J'aurai donc un autre rival à ajouter
a la liste des prétendants de Mademoiselle: le capitaine
Absolute. Cependant je n'inscrirai son nom que lorsque
ma bourse en aura reçu la note en bonne et due forme.
Sir Lucius est en général plus exact, quand il s'attend à
avoir des nouvelles de sa chère Délia, comme il l'appelle.
Je m'étonne qu'il ne soit pas ici !
SIR Lucius O'TRIGGER (entrant). — Eh bien, ma petite
— 39 -
ambassadrice, je vous cherchais; j'ai été à la Parade du
Sud, il y a une demi-heure. **• u 0- ***-" ¡
Lucy (parlant avec naïveté). — Et dire que j'ai été sur
la Parade du Nord, pour attendre vos ordres. r
SIR Lucius. — Est-ce possible? Et c'est sans doute
pour cela que nous ne nous sommes pas rencontrés; et il
est même très-singulier que vous soyez partie, sans que je
vous aie vue. J'étais à prendre un peu de repos au café de
la Parade, et je me suis tenu auprès de la fenêtre, avec la
persuasion que je ne pourrais vous manquer.
Lucy. - Je le jure par mon étoile! Je parierais un demi-
shilling, que je me serais éloignée pendant que vous dor-
miez.
Sm Lucius. — Il est assez probable, en effet, que la
chose a dû se passer ainsi : je n'aurais jamais songé qu'il
fût si tard, quand je me suis réveillé. Voyons, ma petite
fillette, avez-vous appris quelque chose pour moi ?
Lucy. — Oui, j'ai obtenu pour vous une lettre, que j'ai
dans ma poche.
SiR Lucius. — A la bonne heure, je devinais bien que
vous ne reviendriez pas les mains vides; voyons donc ce
que dit cette chère créature.
Lucy. — Voici, sir Lucius (elle lui remet la lettre).
SIR Lucius lit : « Monsieur, il y a souvent un instinctif
1) aiguillon qui pousse à l'amour tout a coup, et qui est
» une excitation plus forte que des années de combinaison
» domestique : telle a été l'émotion que j'ai ressentie à la
» première entrevue fort inattendue désir Lucius. » (C'est
charmant, sur ma parole l) « — Ma qualité de femme me
» défend d'en dire davantage. Pourtant, permettez-moi
» d'ajouter que\j'éprouverai une joie indicible à trouver
- 40 -
» sir Lucius digne de la dernière preuve de mon affec-
» tion.
» Toute a vous, tandis que vous êtes encore
» digne de moi,
» DÉLIA. »
A franchement parler, Lucy, votre dame est une grande
maîtresse de langage ! Elle est bien réellement la reine du
dictionnaire, car, le diable m'emporte ! il n'y a pas un mot
qui ose se refuser a venir à son appel, quoique l'on puisse
penser qu'il est impossible de la comprendre.
Lucy. — Mais, Monsieur, une dame de son expé-
rience.
SIR Lucius. — Expérience! quoi, a dix-sept ans?
Lucy. — C'est vrai, Monsieur, non-seulement elle lit
aussi, mais je jure qu'elle peut lire très-couramment!
SIR Lucius. —11 faut qu'elle soit vraiment très-habile à
lire, pour écrire de cette façon, quoiqu'elle soit plutôt un
écrivain éprouvé : pour elle en effet une grande quantité de
mots employés 'dans le courant de cette note, pourraient
obtenir leur habeas corpus de quelque cour de l'univers
que ce soit. Cependant, quand l'affection guide la plume,
il faut être bien simple pour y trouver une faute de style.
Lucy. - Hélas! sir Lucius, si vous pouviez entendre
comme elle parle de vous !
SIR Lucius. — Dites-lui bien que je serai pour elle le
meilleur mari du monde, et qu'elle deviendra Mme O'Trigger
par-dessus le marché! Mais il faut obtenir le consentement
de la vieille dame, et faire chaque chose d'une manière
convenable.
Lucy. — Sir Lucius, je pensais que vous n'étiez pas
assez riche pour être si difficile.
-41 -
Sm Lucius. — Parole d'honneur, jeune fille, vous avez
dit vrai; je suis si pauvre que je ne puis dépenser pour
faire une bassesse. Si je n'avais pas besoin d'argent, j'aurais
enlevé votre maîtresse et sa fortune avec beaucoup de
plaisir. Cependant, ma jolie fillette (lui donnant de l'ar-
gent), voici quelque monnaie pour vous acheter des rubans;
venez me trouver ce soir, et je vous ferai connaître ma
réponse à tout ceci. Maintenant, petite friponne, recevez
tout d'abord une embrassade pour vous en faire souvenir
(il l'embrasse) t
Lucy. — Grand Dieu! sir Lucius; je n'ai jamais vu un
gentilhomme comme vous! Ma maîtresse ne vous aimera
pas si vous êtes aussi effronté.
Sm Lucius. — Oui, Lucy, elle l'approuvera. Quel est
le nom que l'on donne a cela? La modestie, dit-on?
Mais chez un amoureux la modestie est plus vantée que
goûtée par les femmes : aussi, si votre maîtresse vous de-
mande si sir Lucius vous a jamais donné une embrassade,
dites-lui qu'il vous en a donné cinquante, ma chère
petite.
Lucy. — Comment, vous voudriez me faire faire un
mensonge ?
SIR Lucius. — La belle affaire, vraiment ! j'en ferai une
vérité maintenant. 1
Lucy. — Fi donc, c'est honteux ! Voici quelqu'un qui
vient.
SIR Lucius. —Vraiment, je saurai bien faire taire votre
conscience ! (Il voit Fag, et sort en chantant.)