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Les Six solutions, par le Vte de La Boulaye,...

De
103 pages
J. Lecoffre (Paris). 1851. In-8° , 106 p..
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Paris. — Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56.
LES
SIX SOLUTIONS.
PAR
LE VICOMTE DE LA BOULAYE,
ANCIEN DÉPUTÉ DE L'AIN.
Le trop d'expédients peut gâter une affaire,
On perd du temps, on délibère :
N'en ayons qu'un, et qu'il soit bon.
PARIS,
JACQUES LECOFFRE ET Cie, LIBRAIRES,
RUE DU VIEUX-COLOMBIER, 29,
CI-DEVANT RUE DU POT DE FER SAINT-SULPICE, 8.
1851.
QUELQUES OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.
La grande question de la révision vient d'être,
une première fois, tranchée provisoirement par
une décision, ou plutôt contre la décision de la
véritable majorité de l'Assemblée. Une minorité
de 278 membres a paralysé la ferme volonté de
446 autres. Ainsi l'a voulu l'article 111. La coali-
tion de toutes les fractions de l'opposition s'est
formée pour constituer cette minorité qui, si elle'
persévère, aura à répondre un jour à l'histoire, et
peut-être bientôt à la France, de tous les embarras
et des chances redoutables qu'elle amoncelle sut-
un pays qu'elle a déjà poussé vers l'abîme.
On conçoit que les partis anarchiques qui ont
fait et glorifié la révolution de Février, voyant ap-
procher le moment où se posera l'inévitable alter-
native entre la monarchie et la république, aient
(6)
essayé de prolonger un statu quo qui leur conserve
l'espoir de ressaisir par surprise ou par violence
un pouvoir que la déplorable légèreté des Pari-
siens leur a laissé prendre. Et, dans cette chance,
on sait d'avance ce qu'ils feraient de cette Consti-
tution qui leur est aujourd'hui si chère.
Que les républicains modérés, qui tiennent en-
core plus au mot qu'à la chose, croyant le système
républicain en péril, se soient également refusés
à la révision, on le conçoit encore. Pour eux,
en attendant mieux, c'est toujours la république,
et le temps et les circonstances leur venant en
aide, ils se flattent d'arriver enfin au but si long-
temps rêvé par eux.
On s'explique aussi, à la rigueur, que le tiers
parti, ce parti qu'on pourrait appeler celui des
impuissants, malgré les véritables talents de quel-
ques-uns de ses membres,' se soit joint à l'opposi-
tion. Sa mission a été jusqu'ici, non de faire, mais,
d'empêcher qu'on ne fasse. C'est depuis quinze
ans son unique fonction.
Et ce qu'on ne peut assez admirer, mais qui
s'explique pourtant par les motifs que je viens de.
déduire, c'est que pas un des orateurs qui ont
combattu la révision n'a osé soutenir la perfec-
tion de la Constitution. Tous, au contraire, et cha-
(7)
cun à son point de vue lui ont reconnu des défauts ,
et j'en ai pour garants les discours de MM .Cavai-
gnac, Pascal Duprat , Michel (de Bourges) , Vic-
tor Hugo , etc., même celui de M. Dufaure .
Tous ces votes hostiles sont donc parfaitement
compris.
Mais ce qui né l'est pas et a profondément émù
et affligé le plus grand nombre, si ce n'est la tota-
lité des véritables amis du pays,c'estqu'il se soit
trouvé, sur les bancs de la majorité, des hommes
parfaitement honorables et honorés qui aient eu
la pensée malheureuse de voter avec ceux-là mê-
mes qui demain les enverraient à l'échafaud, s'ils
devenaient les maîtres.
Quels ont pu être leurs motifs? Veulent-ils le main-
tien de la Constitution actuelle ? Non y sans doute ;
ils l'ont dit assez de fois et assez haut. Ont-ils peur
que la question de la révision soit portée devant
la nation ? N'est-il pas de l'intérêt généraal que cette
question de la MONARCHIE mûrement, solennelle-
ment débattue devant les élus du peuple, puisse être
enfin dégagée de toutes les calomnies , de toutes
les absurdités que les comédiens de quinze ans
ont accumulées sur elle, et qu'elle soit mise enfin
sous son véritable jour ?
Rien au monde ne craint moins la lumière et ne
(8)
l'appelle plus franchement. N'estrelle pas le but
vers lequel se portent maintenant les hommes les
plus intelligents et les plus gens de bien ? Pourquoi
ne pas embrasser la seule chance qui nous soit
donnée d'y revenir pacifiquement et légalement?
Ah ! ce serait un triste moyen, une terrible té-
mérité d'appeler le désordre au secours de l'ordre,
et quand on peut l'éviter, de livrer le pays à des
éventualités dont on ne peut ni affirmer ni domi-
ner les résultats, et de s'en remettre à l'imprévu,
lorsqu'une voie est ouverte pour marcher directe-
ment au but.
Au surplus, la question de la révision n'est pas
décidée. Elle se représentera infailliblement, et
nous qui, dans nos provinces, attendons notre dé-
livrance de la résolution que prendra la majorité
de l'Assemblée, nous nous plaisons à croire que,
mieux éclairés sur la situation des esprits et des
choses, les rares dissidents qui se sont séparés par
des motifs très-loyaux sans doute des votes de
cette majorité, se feront un honneur et un devoir
d'y revenir. L'unité est la seule force des partis, et
le nôtre est véritablement celui de la France, et non
de nos intérêts privés, qui, en définitive, trouve-
raient aussi bien à se satisfaire sous la république
que sous la monarchie.
(9)
Qu'on ne s'y trompe pas d'ailleurs : il est dans la
nature et dans la force des choses qu'une situation
antipathique au pays, hostile à ses intérêts les plus
chers, mortelle pour son présent et son avenir, ne
puisse durer longtemps. De façon ou d'autre, le
remède viendra, et le plus simple et le plus sûr est
dans la révision.
C'est dans cette pensée, et dans un esprit tout de
conciliation, que j'ai entrepris ce petit travail que
je livre au public (1).
J'ai eu principalement en Vue, d'abord, de ne
blesser aucune opinion honnête et par cela seul
respectable; de ne froisser aucun amour-propre;
d'éviter soigneusement tout ce qui pourrait res-
sembler à une attaque personnelle; ensuite, et sur-
tout, de m'adresser à la conscience et au bon sens
de mes concitoyens.
Il était commencé avant que fût prononcé le fa-
meux discours présidentiel au banquet de Dijon.
Ce discours, je l'avoue, a singulièrement dissipé
quelques illusions que j'aimais à conserver sur les
généreuses dispositions et le dévouement absolu
(1) L'ouvrage était à l'impression au moment où la discussion sur la
révision s'ouvrait à la Chambre. Si prompte fut la décision, que j'ai cru
devoir en suspendre quelque temps la publication. Je l'aborde, au-
jourd'hui, avec quelques nouveaux développements.
du prince Louis-Napoléon, aux intérêts sacrés de
la France.
Des amis imprudents, des flatteurs intéressés
ont pu égarer son âme, naturellement droite et
loyale, sur sa véritable position et ses devoirs en-
vers le pays. Ils ont pu lui faire entrevoir la pos-
sibilité de violer, à son profit personnel, une
constitution que lui-même, et lui seul, a solennel-
lement juré de maintenir et de,défendre (1). Soit;
je le conçois, et je ne le crois pas sans excuse.
Les hommes, même les meilleurs, ont l'esprit
ainsi fait. Bien peu ont l'âme plus haute que
leur fortune., et en cela le neveu suit l'exemple de
l'oncle.
Tout ce que j'ai dit, cependant, je ne le rétracte
point. Je maintiens ce que j'ai avancé, parce que
je le crois vrai et fondé en raison...
Certes, ses prétentions impérialistes jettent dans
notre situation, déjà si embrouillée, un grave em-
barras de plus.
A en croire même des esprits effrayés a l'ex-
cès, on devrait s'attendre, si la révision n'est pas
légalement ordonnée, à des tentatives désespé-
rées, à des témérités, à des violences peut-être!
De deux côtés on voudrait en appeler à la décision
(1) Pour tous les autres, le serment a été aboli.
( 11 )
souveraine d'une multitude aussi incapable d'ap-
précier toute la hauteur de la question, que de
prévoir, lorsqu'elle aura prononcé, ce qu'on fera
d'elle le lendemain.
Quoi qu'il en soit, il nous importe, à nous qui
nous croyons mieux à même de voir et de ju-
ger, de nous adresser au bon sens public, et d'é-
clairer au moins la nation sur ses véritables inté-
rêts. Cette tâche convient surtout à ceux qui n'ont
rien à demander à personne. Voilà pourquoi j'ai pris
la plume. Je ne me flatte pas de ramener tout le monde
à mon opinion, mais je veux qu'au moins on puisse
convenir que je l'ai appuyée d'assez bonnes raisons.
Avant de clore cet avertissement, je veux sou-
mettre à ceux qui prendront la peine de me lire
une première considération propre à jeter du jour
sur la discussion qui, va suivre, et que je recom-
mande à leur méditation.
C'est que tout gouvernement qui tend à s'éta-
blir porte, en lui-même, sa raison d'être et les
conditions infaillibles de sa longévité ou de sa
prompte dissolution.
Cela dépend des temps où il se produit, des cir-
constances qui le minent ou qui le favorisent, et
par-dessus toutes choses, des principes sur lesquels
il se fonde.
( 12 )
Ce qui s'est passé depuis 1789 nous en offre
de frappants exemples. Ainsi lorsque, par le débor-
dement des moeurs et son engoupment pour les
doctrines impies du siècle qui amena la révolution
de 89, la France fut précipitée hors de ses véri-
tables voies, un premier avertissement lui fut
donné sur les périls où devaient l'engager les folies
de la première Assemblée constituante. La leçon per-
due, cette assemblée se retira et fit place à la Lé-
gislative, qui, non moins aveugle que sa devan-
cière, osa porter les derniers coups à la religion
et à la monarchie. Cette tâche trop bien achevée,
elle disparut brusquement en nous laissant la Ré-
publique.
Le jour du châtiment était arrivé, puisque tous
les avertissements avaient été méconnus.
Noblesse, clergé, bourgeoisie, tiers état, tous:
avaient leur part, et une large part, dans l'oeuvre
de démence et de démoralisation universelle qui
, s'était accomplie. Tous en. retour eurent, leur part,
et une large part, dans l'expiation,
La Convention leur servit de bourreau, et Dieu
sait combien cette expiation fut cruelle.
Le sang cessa enfin de couler, mais il manquait
encore aux conceptions révolutionnaires le sceau;
de la honte et du ridicule. Ce fut le lot.du Direc-.
( 13 )
toire, qui se chargea du dénoûment et s'évanouit
aussitôt après devant le glaive d'un soldat.
La France avait été bien coupable sans doute,
mais l'Europe ne l'avait pas été moins. Elle avait
trahi lâchement cette haute solidarité qui, dans
l'intérêt des peuples plus encore que dans celui
des rois, devait servir d'appui et de rempart aux
institutions monarchiques. Perfide dans les guerres
qu'elle fit à la République, et préoccupée unique-
ment de ses vieilles rancunes contre la France,
elle se laissa, dans une question qui devait être
toute de principe, guider seulement par des vues
d'égoïsme et d'agrandissement. Non moins que
nous, d'ailleurs, elle s'était inféodée aux doctrines
impies du philosophisme, et comme nous elle avait
ouvert ses portes à la corruption du siècle. Le
châtiment ne se fit pas attendre, et sa déloyauté
fut amplement punie par le soldat couronné qui se
fit l'exécuteur impitoyable de la justice de Dieu.
Il devait aussi écraser de sa forte main les germes
encore vivants de l'esprit révolutionnaire, réta-
blir l'action des lois et rouvrir les temples de la
prière. Là était son rôle providentiel ; il ne sut
pas s'y renfermer, et fut lui-même victime de sa
folle et insatiable ambition.
( 14 )
Sa tâche achevée, il disparut, laissant au milieu
de ses fautes un glorieux souvenir et de grands
enseignements.
La Restauration ; qui lui succéda, avait pour
objet spécial de rétablir enfin la paix et de récon-
cilier la France avec l'Europe, et entre eux tous
les partis honnêtes. Elle était chargée encore de
réaliser, dans les limites d'une sage liberté, les
promesses du roi martyr. Elle donna, en effet,
une prospérité subite et inouïe jusqu'alors à la
France; mais elle manqua à son principe, ne sut
pas planter hardiment son drapeau, et étouffer
l'hydre renaissante de l'esprit révolutionnaire voilé
sous l'apparence du libéralisme. Elle tomba sous
l'attaque d'une émeute qu'elle eût dû prévoir, et
qu'un effort vigoureux aurait facilement compri-
mée. Sa tâche providentielle est à refaire.
Nous devions apprendre de la révolution de Juil-
let, et de la catastrophe qui l'a renversée, qu'à nul
gouvernement, tel habile et favorisé qu'il soit par
les circonstances, il ne suffit des progrès maté-
riels, de la prospérité du commerce et de l'indus-
trie, de la richesse apparente et des intérêts
nombreux même qu'il a su créer à son profit
pour se soutenir, lorsqu'il a contre lui le droit
( 15 )
et la logique, et qu'il veut s'appuyer sur des doc-
trines contraires au principe sur lequel il s'est
établi.
Ainsi, l'anarchie avec la première Constituante
et la Législative ;
L'échafaud et la terreur avec la Convention ;
La honte et l'impuissance avec le Directoire ;
Le despotisme le plus dur et des guerres sans
fin, mais l'ordre et la gloire avec l'Empire;
La paix et la prospérité avec la monarchie.
Que sortira-t-il de l'épreuve de Février? C'est à
nous à y réfléchir.
LES
SIX SOLUTIONS.
Plus nous marchons vers l'échéance fatale de
1852, plus, et avec juste raison, les esprits se
préoccupent et s'alarment des terribles éventualités
dont nous sommes hautement menacés par un
parti nombreux qui ne craint pas de manifester ses
effroyables espérances.
De là cette redoutable stagnation qui déjà se
fait sentir dans les entreprises, les transactions à
long terme et le mouvement général de l'indus-
trie, stagnation qui tend à frapper de stérilité tous
nos efforts et deviendra plus complète et plus
désastreuse encore au fur et à mesure que nous
nous rapprocherons de cette crise suprême.
De là aussi cette détresse universelle qui, en
dépréciant de plus en plus nos produits, atteint
profondément notre agriculture et ruine à la fois
et le propriétaire et le fermier, non moins que le
petit cultivateur et l'humble journalier.
De là enfin, en présence d'un avenir tout chargé
2
( 18 )
de menaces et d'orages, cette irritation fébrile de
tous les partis et tant de systèmes divers que cha-
cun d'eux met en avant pour les conjurer ; sys-
tèmes, il faut bien le dire, où la plupart cherchent
plus la réalisation de leurs espérances et la satis-
faction de leurs intérêts personnels, que le véritable
avantage du pays.
Ne serait-ce pourtant pas le cas de dire avec
notre immortel fabuliste :
Le trop d'expédients peut gâter une affaire ;
On perd du temps, on délibère :
N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon (1).
C'est qu'en effet, selon moi, il n'y en a et il ne peut y
en avoir qu'un. Un seul peut rallier toutes les forces
éparpillées des amis de l'ordre, des vrais serviteurs
du pays, et doit à la longue pénétrer dans, tous les
coeurs comme dans toutes les intelligences ; la
fusion des grands partis monarchiques et conser-
vateurs sous le principe tutélàire de la légitimité,
principe qui répond à toutes les consciences, à tous
les intérêts et à toutes les conditions comme aux
impérieuses nécessités de l'avenir.
Mais cette conviction profonde et de toute ma
vie, conviction que le douloureux spectacle de
tant de révolutions que j'ai vues successivement
(1) Le Chat et le Renard-
(19)
passer sous mes yeux n'a fait que fortifier, il ne
suffirait pas de chercher à l'imposer à ceux qui
hésitent encore ; il faut la leur faire goûter par
des motifs qu'ils puissent aisément comprendre et
apprécier.
C'est ce que je veux, essayer à la suite de tant
d'hommes éminents, loyalement revenus à cette
solution nécessaire.
Sans doute, je dirai moins bien qu'eux ; mais,
appuyé sur la vérité et le droit, je ne grains pas
de m'égarer. Si méconnue d'ailleurs est de nos
jours la vérité, que sur tous les tons et de toutes
les manières il né faut jamais se lasser de la
redire.
Et pour entrer résolument dans la question,
résumons ici, en les étudiant à leur tour avec im-
partialité, toutes les solutions (car il en faut bien
une) qui, au dire de chaque parti, peuvent faire
sortir honorablement et avantageusement la France
de l'impasse où on l'a jetée.
J'en trouve six principales.; non pas qu'on
n'en puisse imaginer beaucoup d'autres : le champ
des théories et des systèmes est sans limites. Mais
en définitive, il n'en est aucune qui, par son prin-
cipe et ses conséquences, ne vienne se rattacher à
celles que je vais indiquer :
1° Le maintien de la Constitution actuelle ;
2° La prorogation des pouvoirs présidentiels ;
2.
(20)
3° La République avec une constitution nou-
velle;
4° L'Empire;
5° Le rappel de la dynastie de Juillet ;
6° Le retour de la Légitimité.
Voilà bien, je pense, toutes les diverses solu-
tions proposées.
Quant à celle à laquelle voudraient procéder
les socialistes et les communistes, si j'en juge, non
pas seulement par les discours de la tribune, mais
plutôt par les actes de ceux qui ont hautement
arboré ce drapeau dans nos provinces comme à
Paris, solution qui se réduirait à confisquer nos
têtes et nos biens, je ne ferai pas l'injure à ceux
qui me feront l'honneur de me lire de la discuter
sérieusement. Elle se réfute d'elle-même, et ne
devrait être que de la compétence des tribunaux.
Hélas pourtant ! (et quelques personnes se scan-
daliseront peut-être de me l'entendre dire, mais
il faut avant tout être juste, même envers Ceux
qui probablement ne le seraient pas pour nous), il
est dans ce parti qui, à la honte de la raison hu-
maine , par ses actes, ses manifestations, ses pro-
clamations sacrilèges et incendiaires, appelle sur la
France le plus effroyable bouleversement, il est,
dis-je, et j'en pourrais citer même sur les bancs
les plus élevés et les plus bruyants de la Mon-
tagne, plus d'un coeur foncièrement honnête et
( 21 )
généreux, sincèrement ami de l'humanité ! Mais il
est vrai, amis de l'humanité d'une nouvelle es-
pèce, qui, fanatiques de liberté, idolâtres de la di-
gnité humaine, et dans leurs folles hallucinations se
sont rivés à d'horribles systèmes dont ils ne com-
prennent ni la portée, ni les infaillibles résultats ;
ou qui, véritables Sangrados politiques, et per-
suadés que la fin sanctifie toujours les moyens,
quels qu'ils soient, pour guérir le pays de maux
réels ou imaginaires, ne connaissent que le scalpel
et la saignée.
Pitié ! pitié ! pour ces théoriciens insensés, et
disons avec le Sauveur : « Pardonnez-leur, Sei-
gneur, car ils ne. savent ce qu'ils font. »
( 22 )
I. -DU MAINTIEN DE LA CONSTITUTION
ACTUELLE.
Si tous les partis étaient francs, et il n'en est
qu'un qui le soit, et mettaient à nu leurs secrètes
pensées, cette question serait bientôt vidée, il n'en
est pas un seul qui se soit franchement rallié à une
combinaison où rien ne répond complètement à leurs
désirs, à leurs espérances, à leur raison, ni manifes-
tement aux besoins d'avenir et de sécurité du pays.
Et, en effet , ils ont bien peu connu et apprécié
les nécessités sociales et les conditions dé stabilité
sur lesquelles reposent le bonheur et la vie d'un
grand peuple, ceux qui ont imaginé des disposi-
tions aussi niaises d'un côté, et si propres de
l'autre à compliquer, à embarrasser la marche des
affaires publiques, à obscurcir l'avenir, et à jeter
dans les esprits un perpétuel besoin d'ambition,
d'excitation et de discordes.
Comment, dans un pays où les opinions sont si
mobiles, les impressions si vives et si spontanées
les résolutions si promptes et si imprévues, ont-ils
osé commettre aux chances si hasardeuses de l'é-
lection toutes les destinées de la patrie, et cela
tous les trois ans! Et encore avec tant de légèreté
et d'imprévoyance, que, sauf le choix d'un prési-
dent, qu'on ira forcément choisir dans une posi-
( 23 )
tion assez élevée, pour que son nom, quel qu'il
soit, glorieux ou méprisable, soit connu de tout
le monde , il est matériellement impossible dans
nos départements, en maintenant le scrutin de?
liste, qu'aucun des électeurs qui nomment les
députés à l'Assemblée législative puisse jamais
s'éclairer sur le mérite et la capacité de ses
représentants. En sorte que, dans l'ignorance
absolue où se trouvera toujours à cet égard la
masse des électeurs* ou, faute de mieux, ils ren-
verront les mêmes, ou ils se laisseront imposer
par quelque intrigué électorale, par quelques ca-
lomnies habilement propagées dans les campagnes
et dans les cabarets, quelques nouveaux venus
qu'ils né Connaîtront pas davantage. Or, en défi-
nitive , comme il a été presque constamment dans
les habitudes des hommes d'ordre de ne point sa-
voir s'unir ou se concerter, tandis que les en-
némis de la société ont des moyens de réunion
toujours prêts, que tout leur est bon pourvu qu'ils
arrivent, qu'ils s'entendent entre eux d'un bout à
l'autre de la France, et par leurs émissaires et par
les affiliations aux sociétés secrètes, il s'ensuit
qu'à moins d'un bonheur providentiel, la chance
sera toujours pour ces derniers;
Voilà pourquoi ils tiennent si obstinément à ce
suffrage universel, sans intelligence et sans con-
tre-poids, qu'ils ont inséré dans leur Constitution,
( 24 )
et à ce scrutin de liste qui ne permet pas, aux élec-
teurs de connaître et d'apprécier leurs représen-
tants, et livrera sans cesse la composition de l'As-
semblée législative aux hasards de l'inconnu.
Voyez ensuite combien, cet article 111, qui nous
ouvre encore, malgré un premier échec, un moyen
légal et pacifique de sortir de la Constitution, se-
rait, s'il était maintenu, gros d'orages et de périls
pour l'avenir.
Comment, tous les trois ans,.il serait loisible
de revenir sur les lois fondamentales, de réveiller
des questions irritantes et tant de fois épuisées,
de remuer toutes les bases de la société, si labo-
rieusement établies, et de changer de Constitution
comme un libertin peut changer de maîtresse ! Il
nous faudrait,vivre dans une incertitude perpétuelle
sur l'avenir du pays, et ne laisser à nos enfants
que la désolante perspective de lutte sans résultats,
et de révolutions perpétuelles où ils ne rencontre-*
ront jamais un moment de repos.
Puis, et sans m'arrêter en ce moment (j'y re-
viendrai plus tard) sur la lutte qui à la longue ne
peut manquer de s'établir entre deux pouvoirs ri-
vaux placés vis-à-vis l'un de l'autre, voyez-vous
d'ici notre misérable pays arraché sans cesse et
sans relâche à sa sécurité et à ses travaux, par
cette fièvre électorale à laquelle cette Constitution
le condamne.
( 25 )
Ainsi, et sans parler de l'élection des corps mu-
nicipaux, des conseils généraux, des officiers de
la garde nationale, des comices agricoles nouvel-
lement inventés, des tribunaux de commerce, des
conseils de prud'hommes, etc., etc., à laquelle on
convie les pauvres électeurs, il faudra encore tous
les trois ans et tous les quatre ans renouveler en
entier le personnel de notre gouvernement, re-
mettre en question l'existence de tous nos fonc-
tionnaires, de notre armée elle-même, et traîner
aux cohues électorales six à sept millions de Fran-
çais qui auraient bien autre chose à faire, et cela
pour le stérile avantage de les faire jouir des droits
de leur souveraineté. Belle souveraineté, ma foi!
que celle qui consiste à écrire soi-même, ou à faire
écrire par un autre, sur un morceau de papier, les
noms de gens qu'on n'a jamais vus et qu'on ne
verra jamais.
Je ne veux rien dire des intrigues de toutes sor-
tes qui longtemps d'avance précèdent le moment
des élections, et jettent en défiance et en irrita-
tion tout le pays, des calomnies qui se débitent
et se propagent, des haines qui les suivent et qui
trouvent de tristes échos jusqu'au sein de nos plus
humbles hameaux; et l'on suppose que nous pou-
vons vivre longtemps en paix avec cela !
Les intelligents auteurs de notre Constitution.ont
jugé, sans douté, que la fièvre était un gage de
(26)
santé et devait être l'état normal du pays. Car
veut-on savoir à quels accès d'élections nous amène
impérieusement le régime qu'ils ont inventé :
1° En 1852, 4 mai. Élection du président.
2° En 1852,18 mai. Élection de l'Assemblée.
3° En 1855, Élection de l'Assemblée.
4° En 1856, Élection d'un président.
5° En 1858, Élection dé l'Assemblée;
6° En 1860, Élection d' un président.
7° En 1861, Élection de l'Assemblée.
8° En 1864, Élection d'un président.
9° Et dans la même année, élection de l'Assem-
blée. C'est-à-dire que, dans une période de douze
ans, la nation tout entière aura été remuée cons-
titutionnellement neuf fois jusque dans ses fonde-
ments, pour être offerte en holocauste aux intri-
gues de toutes les ambitions personnelles, et au
hasard de toutes les révolutions.
Cela se fait ainsi, nous dira-t-on, aux États-
Unis d'Amérique, sans que la stabilité des institu-
tions en soit Compromise. Soit : mais nous ne som-
mes pas Américains, nous sommes Français, et
par cela seul, ce qui peut leur convenir ne nous
conviendrait pas (1).
M. de Montesquieu a dit, avec beaucoup de vé-
(1) Il s'en faut bien d'ailleurs que la Constitution américaine ressem-
ble à la Constitution Marrast. La plupart de ceux qui en parlent ne la
connaissent même pas !,.. (Voir la Note à là fin de l'ouvrage.)
(27 )
rite (1), que, «pour être bonnes et respectées, les
lois d'un pays devraient être tellement appropriées
à ses moeurs, à ses besoins, à ses habitudes et à son
esprit, qu'elles ne pussent convenir à aucun au-
tre. » Ce que l'illustre philosophe a dit de là légis-
lation, avec bien plus de force et de raison on doit
l'entendre de sa Constitution.
Or, rien d'antipathique à notre caractère comme
ces déplacements continuels et obligés, qui fati-
guent les populations et laissent le champ libre aux
intrigants. Il suffit, pour s'en convaincre, de faire
le relevé de toutes les abstentions. Et ce qu'il y a
de plus fâcheux, c'est que ces déplorables abs-
tentions sont partout le fait des plus honnêtes gens,
des amis les plus sincères de l'ordre, mais dont
rien ne peut vaincre la répugnance pour les conflits
politiques et réveiller l'incurable apathie.
Encore, dans ces campagnes électorales, n'ai-je
point prévu la chance des révisions, où, pour les
sessions de trois mois réservées à la Constituante,
on se verra dans l'alternative de procéder coup
sur coup à trois élections successives de plus dans
la même année. Avec notre ardeur pour les nou-,
veautés, notre engouement pour les systèmes les.
plus absurdes, notre besoin incessant de changer
de place et de lois, qui peut prévoir les théories
(1) Esprit des lois.
( 28 )
nouvelles qui peuvent surgir du cerveau de nos
législateurs; improvisés,?...
La France est* en ce moment, et sera tant que ses
destinées ne seront pas irrévocablement fixées,
comme un malade qui sur son lit ne peut trouver
de repos. Ses agitations ne cesseront, sa tranquil-
lité ne renaîtra, et le bien-être qui en est la consé-
quence ne reviendra que lorsque enfin son gouver-
nement, assis sur le droit et le bon sens, lui assurera
non-seulement un lendemain, mais encore la, cer-
titude d'un long avenir.
C'est ce que sa Constitution actuelle ne saurait lui
donner sous aucun rapport. Et sans entrer ici,dans
le détail trop long de tous les autres vices,, de tou-
tes les impossibilités qu'elle renferme, il me suf-
fira pour conclure à la nécessité de cette révision,
demandée hautement de tous les points de la France,
de constater qu'elle ne convient et ne peut conve-
nir à aucune des opinions, bonnes ou mauvaises ,
qui se partagent le pays.
Et, en effet, si. le parti qui en ce moment paraît
s'opposer le plus vivement à sa révision était de
bonne foi, il avouerait qu'il ne soutient cette Cons-
titution que par l'espoir, dont il se flatte, d'appe-
ler à la présidence un des siens, à l'aide duquel il
ressusciterait une Convention nouvelle plus révo-
lutionnaire, plus radicale encore que la première.
Ce ne serait plus alors une révision, ce serait une
(29)
destruction complète, au milieu de laquelle la so-
ciété attaquée se débattrait entre les utopies téné-
breuses et insensées des uns et les appétits féro-
ces des autres. ,
Cette Constitution ne répond pas mieux aux
voeux des républicains honnêtes et modérés, les
moins nombreux, il est vrai, mais parti honorable
et dans lequel plus d'un coeur généreux, séduit
par des théories innapplicables en France, s'est
laissé loyalement fourvoyer. Le pouvoir présiden-
tiel, tel restreint qu'il soit légalement, leur paraît
trop ressembler encore à la monarchie. Il peut
exciter trop d'ambitions et rencontrer trop d'ap-
puis intéressés , pour garantir de toute surprise le
système républicain. Comment ce parti, qui s'obs-
tine à prendre les hommes non tels qu'ils sont, mais
tels qu'ils devraient être, entendrait-il pourvoir aux
nécessités gouvernementales? C'est, je crois, le
point sur lequel il est loin encore d'être d'accord
avec lui-même. Les uns voudraient, en conservant
la présidence, créer deux assemblées, comme sous
le Directoire. D'autres auraient préféré une assem-
blée unique, dont le président tous les ans renou-
velé par elle, aurait exercé le pouvoir exécutif...
Alors ce serait bien toujours la République, mais
enfin ce ne serait plus la Constitution. Dans d'au-
tres vues, sans doute, et comme expédient tran-
(30)
sitoire, M. Thiers avait, dans son bureau, préconisé
vivement ce dernier système.
Je n'ai pas besoin de dire que la Constitution ac-
tuelle est également antipathique à l'opinion con-
servatrice, que, pour le moment, je confonds ici
à dessein, et j'ajouterai que la grande masse des po-
pulations agricoles n'en veut pas davantage. Elles
sentent trop le besoin du repos, de la paix, et
conséquemment d'une autorité ferme, active et
permanente, qui puisse leur assurer ces bienfaits et
les protéger dans leurs humbles et utiles travaux;
et si leurs voeux ont présenté au 10 décembre une
telle unanimité, il faut bien le reconnaître, parce
que c'est la vérité et qu'on l'entendait répéter de
tous côtés par elles, c'est qu'elles croyaient se
donner un maître.
Cela, au surplus , se conçoit aisément. Hors le
cas où on jette parmi elles ces terreurs sans fonde-
ment, ces calomnies infâmes qui ne trouvent que
trop d'échos dans leur ignorance et leur incroya-
ble crédulité, tout ce qui les arrache à leurs oc-
cupations leur est odieux ; elles n'ont ni la faculté
ni le temps de réfléchir. Elles ne comprennent pas
plus la politique de la veille que celle du lendemain.
Ce qu'elles veulent, c'est de vivre en travaillant, de
bien vendre leurs denrées et de payer moins d'im-
pôts. Tout système qui leur assurera ces biens,
: ( 31 )
sera le leur, et on né les attirera à soi qu'en en
faisant luire à leurs yeux la brillante, mais men-
songère , perspective.
Si le parti de l'anarchie, qui. depuis si long-
temps s'efforce de déraciner chez elles le salutaire
empire des croyances religieuses, y a trouvé de si
nombreuses et de si regrettables recrues, c'est que
pendant qu'il réserve, dit-il, aux ouvriers des
villes, le pillage exclusif des riches, il promet
aux gens des campagnes l'abolition des dettes
par une création d'assignats et le partage des
terres (1).
(1) Tel est le programme; et quant aux paysans même honnêtes, aux
fermiers qui ne peuvent payer leurs fermes, il faut convenir que, dans la
position où se sont mis un grand nombre d'entre eux, il est bien sédui-
sant pour gens qui n'y regardent pas de trop près. Infini, en effet, est le
nombre des fermiers et cultivateurs qui sont endettés et dont les biens
sont grevés d'hypothèques. Mais pourquoi? Je vais le dire : c'est qu'on
ne peut se figurer à quel point ces mêmes gens qui veulent s'approprier
le bien d'autrui ont pour eux-mêmes la rage de la propriété. Les ventes
en détail, qui ont éparpillé en France le sol entre tant de mains, leur ont
tellement inoculé cette rage, qu'ils couvriraient d'or la plus petite par-
celle de terre qu'ils trouvent à leur portée et à leur convenance. Mais
cet or, ils ne l'ont point; et qu'arrive-t-il? c'est que presque toujours,
n'ayant pas même assez de fonds pour acquitter les droits d'enregistre-
ment et de notaire, ils n'en achètent pas moins, se chargent d'emprunts
souvent usuraires, car c'est ainsi qu'ils se prêtent entre eux, et de là la
gêne, puis la misère et une irritation qui ne demande qu'à se traduire
en soulèvements et en assassinats.
Telle est la triste vérité, pour nos départements rouges, et la situation
déplorable de ceux qui les habitent;
Qu'y faire? sinon tâcher de créer des moyens d'emprunt moins dis-
pendieux, diminuer les impôts qui pèsent sur l'agriculture, et par-dessus
( 32 )
Et que l'on ne dise pas que ceci est une calom-
nie ; il n'est personne qui ne l'ait entendu répéter
par les paysans eux-mêmes, et c'est le texte favori
de toutes les conversations du cabaret, le cri de
tous les mouvements insurrectionnels, le drapeau
de l'émeute préparée sur tous les points de la
France. Or encore la Constitution actuelle n'auto-
rise pas tout cela, donc elle ne saurait leur plaire
davantage. En résumé, qui souhaite donc vérita-
blement le maintien intact de la Constitution ac-
tuelle? On peut et on doit le dire hardiment : Per-
sonne (1).
Trop ou trop peu, tel est le secret des partis, et
j'ajouterai des deux grands pouvoirs de l'État eux
mêmes. Eh bien ! une Constitution qui ne convient
ni aux gouvernés ni même à ceux qui gouvernent
(assez de luttes récentes nous l'ont déjà révélé) peut-
elle et doit-elle être maintenue?
La question, réduite à ces termes , n'est plus
qu'une question de bonne foi et de bon sens, et
tous les deux répondent : NON.
toutes choses, chez ces pauvres populations égarées par d'infâmes doc-
trines et victimes de leur propre cupidité, de tâcher de réveiller l'ins-
tinct endormi de la morale et des croyances religieuses ,qu'elles ont
trop oubliées.
(1) On peut en juger par ce déluge de pétitions qui ont demandé im-
périeusement sa prompte révision.
( 33 )
II—DE LA PROROGATION DU POUVOIR
PRÉSIDENTIEL.
Mus par les sentiments les plus honorables et
dans l'effrayante prévision des orages que ne peut
manquer de soulever en 1852, sur ce sol encore
si peu raffermi, la double élection et du président
de la république et de l'Assemblée législative, bon
nombre de gens de bien proposent, et de très-bonne
foi, ne voient de moyen de préservation et de sa-
lut que dans la suppression de l'art. 45 et la pro-
rogation des pouvoirs du président. Mais, dans leur
découragement et l'impossibilité qu'ils entrevoient
d'arriver à une solution définitive, ne ressemblent-
ils pas au médecin qui, désespérant de rendre la
vie à son malade trop faible pour supporter l'effet
d'un remède héroïque, se contente de lui admi-
nistrer quelque palliatif qui puisse prolonger sa
vie de quelques jours ?
Sans doute, l'état de la société est bien grave ;
d'effrayants symptômes révèlent aux yeux les
moins exercés toute la profondeur du mal. Mais,
en définitive, est-il si incurable qu'il faille renon-
cer à tout espoir de la sauver entièrement, et est-
elle tellement affaiblie et exténuée, qu'il doive suf-
fire d'une crise pour l'emporter tout à fait? J'ai
trop de foi dans la Providence, qui, depuis trois
3
(34)
ans, a si manifestement veillé sur elle ; il y reste
encore trop de coeurs dévoués et chrétiens, trop
d'esprits élevés, pour que; je cède à cette crainte,
que tant de motifs, hélas ! sembleraient rendre lé-
gitime.
Examinons donc, sans trop de frayeur et avec
impartialité, les résultats qu'on doit attendre de
cette mesure uniquement dilatoire.
Une première question.
L'article 45 ne peut-être aboli que par la loi, ou
par un coup d'État populaire, ou un coup d'État
gouvernemental.
Par la loi et très-constitutionnellement, si le
principe de la révision est admis et qu'il soit ainsi
décidé par l'Assemblée constituante.
Par un coup d-État populaire, si les électeurs,
inconstitutionnellement consultés , se prononcent
sur la question de rééligibilité.
Par un coup d'État gouvernemental, que je ne
suppose ni ne veux supposer.
Mais, dans tous les cas, a-t-on prévu les éven-
tualités qui peuvent surgir d'une réélection in-
constitutionnelle et d'un appel direct à la volonté
du peuple ? Quelle sera alors la sécurité d'un gou-
vernement qui demande aux masses une autorité,
qu'au premier mécontentement ces masses se croi-
ront naturellement en droit de lui retirer ? et quel
est ce mode d'arriver, sinon le mode de l'insurrec-
( 35 )
tion contre la loi, nouveau principe révolution-
naire qu'on sanctionnerait de nouveau dans notre
système politique. Sans doute la nation est souve-
raine et au-dessus du Président et de l'Assemblée,
auxquelles elle délègue sa puissance. Mais elle ne
peut, sans renverser toutes les garanties d'ordre
et de stabilité, exercer cette souveraineté par elle-
même et seulement dans les temps et de la ma-
nière que la loi autorise.
Puis est-il bien sûr que, provoqué par le gou-
vernement, le vote du peuple soit, aussi, unanime
qu'on veut bien. le dire ? Le journal le plus intel-
ligent de l'Elysée, celui qui Je premier a proposé
une prorogation de dix ans, compte, comme ac-
quis à la. pensée de la prorogation, 1,500,000 ci-
toyens qui ont pétitionné pour la révision.
Mais., d'abord, il y,a les deux tiers des pétition-
naires,qui n'ont demandé que la révision pure. et
simple, et faite dans les termes de la légalité ; or,
qui peut dire que les cinq millions de Français qui
n'ont pas pétitionné l'eussent fait dans le sens de
la prorogation, et n'en peut-on pas conclure le
contraire?
Ne peut-il pas arriver ensuite qu'un candidat de
la Montagne réunisse après le président, dans le
cas d'un appel au peuple, lé plus grand nombre de
suffrages, et qu'autorisé par le texte même de la
Constitution, il ne s'appuie sur la légalité et le con-
3.
( 36 )
cours de ses adhérents pour disputer l'élection et
amener une guerre civile dont les éléments sont
déjà préparés Dans ce cas, que fera l'armée ?
Voilà de ces chances qu'il faut certainement
prévoir, mais ce ne sont pas les seules. Avançons.
Je veux en effet supposer que de façon ou d'au-
tre, l'art. 45 est abrogé (1). Je suppose encore le
président réélu. C'est quelques années peut-être de
répit: j'en doute, il est vrai; toutefois c'est possible.
Mais après ?... et où en serons-nous lorsque cessera
cette prorogation ? La réponse n'est que trop fa-
cile : plus divisés encore que nous ne le sommes,
plus affaiblis dans nos convictions, plus incertains
sur le dénoûment de nos tristes dissensions (2).
On' veut à tout prix éviter une crise. Soit. Mais
combien la France en a-t-elle éprouvé déjà! Y
a-t-elle succombé? et, au contraire, ne s'y est-elle
pas retrempée, et n'en est-elle- pas sortie plus
saine, plus vigoureuse et mieux éclairée sur ses
besoins véritables ; n'en a-t-il pas été ainsi en 1805,
en 1814 et en 1815?
Ce qui est véritablement mortel pour les na-
(1) C'est celui qui interdit la rééligibilité du président.
(2) Qui ne sait qu'en France, et surtout depuis la fatale époque de
1789, l'engouement dure peu et que le temps ne sert qu'à fortifier et à
multiplier les oppositions? Sauf le gouvernement de fer de l'Empire, quel
est celui dont elle ne se soit pas lassée au bout de quelques années, de
quelques mois, et les effroyables calamités des Cent-Jours l'ont-elles ren-
due plus prévoyante et plus sage?
(37)
tions, ce qui, infailliblement, les livre aux mains
de l'étranger ou au sabre d'un despote,,.c'est le
manque de foi en; Dieu et en elles-mêmes; c'est
la découragement, le marasme politique; c'est cette
funeste apathie qui, en face, d'an avenir terrible;
se croise lâchement les bras, n'ose faire aucun; ef-
fort pour se relever de son abaissement et se rési-
gne à demander quelques misérables jours de répit.
Et admettons même cet expédient de la proro-
gation, sommes-nous au bout de nos premières
difficultés? Loin de la
En effet, si cette prorogation est accordée, il
reste encore bien des points à régler, et à la fin
des quatre ans, le président (ce que je veux igno-
rer) serait-il plus disposé qu'aujourd'hui à renon-
cer à la haute position qu'on lui-aura faite? Con-
sentira-t-il à livrer une réélection nouvelle aux
chances hasardeuses d'un scrutin qui, dans l'état
de mobilité et, l'esprit d'opposition systématique
qui fait le fond de notre caractère, et devant les
intrigues et les ambitions des concurrents, ne se-
rait probablement pas pour lui?
Fût-il même disposé à quitter le pouvoir, ses
amis, les partisans qu'il aurait eu le temps de se
faire et de doter de toutes les places, le lui per-
mettraient-ils? ;
Un second serment le lierait-il plus fortement que
celui qu'il a déjà prêté?
( 38 )
Donc, nouvelles luttes nouvelles crises, plus
violentes et plus acharnée peut- être que celles dont
nous nous effrayons aujourd'hui ; et le bel avenir
pour le pays que cette perspective de troubles à
échéance tous les quatre ans !..
Mais je le suppose réélu sans trop de débats , et
même pour dix ans, comme le sollicité depuis si
longtemps le Constitutionnel, en sommes-nous plus
avancés (1) ; sommes-nous sauvés pour cela ? Pas
le moins du monde ; car, au bout du Compte, nous
nous retrouverons alors juste au point où nous
serons au mai 1852. Ce sera à chaque retour
d'élection un billet à terme que l'esprit révolution-
(1), Ce journal, d'ailleurs habilement rédigé et dans des vues fort
sages, est curieux, lorsqu'il s'agit de la; prorogation dont il; a fait son af-
faire .A l'entendre, avec cela tout est fini, tout le monde est content,
tout le monde y gagné, et nous n'àvons plus devant nous qu'un avenir
tout de roses.
Mais, mon cher monsieur Véron (*), avec votre permission,.est-ce qu'un
bon roi ne pourrait pas faire tout aussi bien qu'un bon président? Y a -t-il
pour ce derniers des secrets réservés à lui seul ? N'aurait-il pas au-dessus
de lui cet avantage immense de l'hérédité?
Vous ajoutez que le président sera plus libre en vers le pays de tout
engagement antérieur, vous pensez donc qu'il n'a ni amis , ni partisans,
et vous supposez que lorsqu'il dispose de toutes les places il ira les don-
ner de préférence à ces légitimistes, à ces orléanistes, à ces républicains
qui ne l'ont accepté que comme une transition à un meilleur état de
choses ?
Selon vous, une prospérité inouie va pleuvoir sur notre commerce et
notre industrie; mais est-ce qu'ils ne s'étaient pas bien trouvés de cette
Restauration qui a empêché le démembrement de la France et réparé les
(*) Constitutionnel du 24 juin , article signé par le docteur Véron.
( 39 )
naire pourra tirer à son profit, et qu'en définitive
il faudra bien payer par une révolution nouvelle.
Mais je vais plus loin. Pour rassurer les peu-
reux incorrigibles, je vais rendre la prorogation
indéfinie ! Cette fois, seront-ils contents ? Je leur
fais beau jeu : ce n' est plus la république, il est
vrai; ce n'est encore ni la monarchie ni l'empire.
C'est une autorité à vie, mais qui ne peut suffire
davantage ; qui, toujours contestable au point de
vue du droit* ne saurait offrir plus de chances de
stabilité au gouvernement que de garanties aux
libertés publiques, si dans le maintien de l'oeuvre
du pouvoir présidentiel on restait dans les limites
expresses tracées par la Constitution actuelle.
Car, dans cette supposition , il né suffirait pas de
créer une présidence viagère, il faudrait encore
lui assurer une existence toute spéciale, et cul-
buter de fond en comble toute l'économie: de cette
Constitution, non au profit de la France que cela ne
sauverait pas des éventualités dé l'avenir, mais seu-
lement au profit d'un seul homme et d'un seul parti.
immenses désastres de l'Empire? Cette même France était-elle si miséra-
ble sous les quatorze dernières années du gouvernementde Juillet?
Quelles libertés nouvelles et sérieuses lui donnera la prorogation,, qui ne
fussent consacrées par la Charte de Louis-XVIII?
Savez-vous ce que donne la monarchie légitime et ce que la présidence
ne peut même assurer pour Un jour? c'est l'avenir... c'est la pacifique et
constitutionnelle transmission du pouvoir; aussi est-ce le point dont vous
vous gardez bien de parler.
( 40 )
En effet, il existe, de par cette Constitution, un
pouvoir supérieur à celui du président, parce qu'il
représente directement le principe de; la souverai-
neté nationale ; c'est l'Assemblée législative, as-
semblée qu'il n'a pas la faculté de dissoudre, qui
peut le mettre en jugement, et dont il n'est
constitutionnellement que le bras. Pour assurer
au président l'exercice facile et régulier de son
action, même avec une prorogation, si large qu'on
la fasse, il ne suffirait donc pas d'abroger, l'ar-
ticle 45, il faudrait encore, si l'on voulait être
conséquent, augmenter les attributions qu'il tient
déjà de la constitution. Entre ces deux, pouvoirs
rivaux, il serait insensé de croire que la balance
sera toujours égale ; et, sans se trop prévaloir des
luttes que nous avons vues si récemment éclater,
entre eux, l'on peut affirmer hardiment qu'avec le
temps elles se reproduiraient, et plus renaîtrait une
sorte de sécurité, plus ces luttes recommenceraient
plus graves et plus ardentes. C'est dans la nature
et la force des choses (1). Mais cet accroissement
d'attributions qui le donnera au président? Sera-ce
une assemblée, sera-ce le peuple?
L'assemblée présente ou l'assemblée future?
Mais il faudrait être bien simple pour s'imagi-
(1) :Dans tous les temps, et sous tous les régimes, l'unité fut la condi-
tion essentielle du pouvoir. Il peut se déplacer ; se partager, jamais ; se
modérer par les institutions, à la bonne heure.
( 41 )
ner qu'une assemblée délibérante, c'est-à-dire ce
qui a toujours été le plus chatouilleux sur ses droits
et le plus envahissant au monde, consentira vo-
lontairement à quitter le premier rang pour des-
cendre au second, et se laissera bénévolement
dépouiller des prérogatives qu'elle tient de la
Constitution elle-même (1).
Ni les parlements autrefois, ni toutes les as-
semblées qui se sont succédé en France depuis
1789, ni toutes celles qui se sont depuis formées
en Europe, ne nous ont donné l'exemple d'un pa-
reil sacrifice, d'une semblable abnégation (2). Cela
ne se peut faire que sous la pression des baïon-
nettes, ou devant les menaces de lUnsurreclion
triomphante.
Sera-ce le peuple? Mais, dans ce cas, pourquoi
ne pas lui demander tout simplement s'il lui con-
vient de rester en république, ou s'il veut revenir
à la monarchie?
(1) Voyez la chambre de 1830! Dans son immense majorité, voulait-
elle renverser la dynastie légitime? Pas le moins du monde. Elle voulait
simplement établir en France le gouvernement parlementaire et gou-
verner sous le nom du roi. Et vraiment cela nous a fort bien réussi....
(2) Je me trompe: Une seule fois, en Danemark, les états du royaume,
ne pouvant sortir de l'épouvantable anarchie où ils l'avaient jeté eux-
mêmes, ne trouvèrent d'autre moyen de salut qu'en se jetant dans les
bras de la royauté et en lui remettant sans restriction aucune le pouvoir
absolu.
C'était la dictature romaine, hommage involontaire rendu par la répu-
blique à la royauté.
(42)
En définitive, on l'a fait le maître, et il est bien
libre de choisir. La question ainsi posée est plus
logique et plus facile à résoudre, sans attaquer
en rien le principe de la souveraineté.
Eh bien , et dans Ce dernier cas, je veux encore
supposer (j'aime assez les suppositions quand elles
mènent droit au but); je veux supposer, dis-je,
que le peuple consulté remette entre les mains
du prince président la puissance royale : sommes-
nous pour cela hors d'affaire? Non, sans doute,
car nous voilà encore une fois replacés en face de
la redoutable question que j'ai déjà posée : Et
après! Ce n'est pas seulement, je l'ai dit, un an,
dix ans, vingt ans qu'il faut à un grand peuple
qui a conscience de sa dignité et du rôle qu'il veut
et doit remplir sur la terre, c'est en quelque sorte
une éternité tout entière.
Or, je me plais à le reconnaître, oui* dans la
situation désespérée où nous avait jetés le coup de
main de Février, l'élection du prince Louis-Napo-
léon a été pour nous un immense bienfait, un
secours tout providentiel.
Mais quelques garanties qu'il nous ait généra-
lement et à peu d'exceptions près données de la
modération de son caractère, de la droiture de ses
sentiments, de son amour de l'ordre, de son res.
pect pour la religion, il faut bien le dire, il est
à lui seul tout son présent et tout son avenir. Il
(43)
n'est rien pour le nôtre et ne laisse personne après
lui. En face d'un parti qui, non seulement accepte
l'assassinat comme l' auxiliaire le plus sûr de sa
politique, mais qui s'en glorifie hautement (1) ; qui
n'a pas rougi de célébrer dans ses cantiques \e poi-
gnard béni qui a frappé au coeur le comte Rossi!...
et ne cesse d'épouvanter tout ce qu'il y a de coeurs
honnêtes par les effroyables menaces qu'il vomit
contre tout ce qu'il y a de juste et de sacré parmi
les hommes; en face de ce parti incapable de
reculer devant aucun crime, aucun excès, qui
peut répondre au président de son lendemain? Et
si, jusqu'à présent, ses jours ont été préservés,
n'est-ce pas parce que son pouvoir légal est bien
près d'expirer, et qu'un meurtre inutile pourrait
à l'instant provoquer la réunion de tous les partis
conservateurs? .
Et si une prorogation de pouvoir lui est accor-
dée, sera-t-il, comme le feu roi, obligé de se cal-
feutrer dans son palais ; et s'il est forcé d'en sortir
un instant, ainsi que lui, lui faudra-t-il se fortifier
dans, ses carrosses comme dans une citadelle ?
(1) Sans remonter à l'assassinat du roi de Suède par la main d'An-
karström, à celui du noble et infortuné duc de Berry; sans rappeler toutes
les tentatives dirigées par les sociétés secrètes contre Louis-Philippe et
ses enfants, n'est-ce pas toujours par des assassinats que toutes nos ré-
volutions démocratiques ont débuté? Foulon,Berthier et tant d'autres à
Paris ; plus tard les gardes-nobles à Varsovie, Joseph Leu en Suisse, en
Allemagne le prince Lichnowski, le général Latour, et tous ceux que je
n'ai besoin de citer, tant la liste serait longue !

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