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Les verts galants / par P. Clément

De
438 pages
V. Magen (Paris). 1840. 1 vol. (241 [sic 421] p.) ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
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P. CLEMENT.
LES
VERTS GALANS.
Victor Magen, Editeur
LES
VERTS GALANS.
Sous Presse du même Auteurs :
LE FOND DE LA COUPE , 2 vol. in-8.
UNE CONVERSION, 2 vol. in-8.
En Collaboration avec M. E. BURAT DE GURGY :
LA PRIMA DONNA, 1 vol. in-8.
LE LIT DE CAMP, 2 vol. in-8.
LES
VERTS GALANS
PAR
P. CLEMENT.
PARIS.
VICTOR MAGEN, ÉDITEUR,
21, QUAI DES AUGUSTINS.
1840
HELENE ET GABRIELLE.
A quelques minutes de D...,petite ville du
midi de la France, qu'on laisse à sa gauche
en allant de Marseille à Nice, se trouve une
charmante vallée, appelée dans le pays le Jar-
din des Officiers. Le chemin que l'on suit
pour s'y rendre n'offre rien de gracieux ni de
pittoresque, car la verdure des oliviers qui le
bordent de chaque côté paraît d'autant plus
pâle et triste en cet endroit, que, tout près
de là, un massif de deux ou trois cents cyprès,
aux teintes sombres et vigoureuses, contraste
avec la nuance indécise et blanchâtre de la
— 4 —
végétation qui les environne. A quelques cents
pas de cet immense bouquet de cyprès, le
chemin se bifurque. On marche pendant quel-
ques instans à droite du lit d'un torrent, pres-
que toujours à sec ; on traverse un champ de
luzerne ombragé par quelques noyers sécu-
laires, et l'on se trouve dans l'avenue du Jar-
din des Officiers. Le peu d'attraits du chemin
que l'on a suivi jusque alors sert à rendre plus
sensible encore l'impression de plaisir que l'on
éprouve en ce moment. Il est impossible, en
effet, de rien voir de plus agreste et de plus
riant à la fois. C'est d'abord une allée, ou
plutôt un berceau de clématites odorantes et
fort touffues. De chaque côté de cette verte
allée, coulent, dans leur lit de mousse et de
cresson, deux petits ruisseaux qu'on ne voit
pas, mais que leur murmure trahit. Puis, à
son extrémité, l'avenue fait le coude et s'élar-
git; on est au Jardin des Officiers.
Comme cette vallée n'est pas longue, et
qu'elle est surtout fort resserrée, on l'aurait
bientôt parcourue d'un bout à l'autre, si vingt
fois on ne s'arrêtait pour admirer le calme, la
tranquillité délicieuse dont on y jouit, pour
aspirer avec bonheur son air frais et pur,
pour contempler sa végétation si vigoureuse,
soit qu'elle étreigne le sol, soit qu'elle s'en
éloigne avec orgueil. Ordinairement, et tant le
feuillage est épais, on est privé de tout point
de vue; on n'est entouré que de verdure et
d'eau vive. Mais parfois aussi l'horizon se dé-
place, s'agrandit. Alors, on aperçoit un bois
de pins qui couronne la colline à droite ; vis-
à-vis , des milliers d'oliviers étages en amphi-
théâtre ; et au-dessus de sa tête, le plus beau
ciel de la France. L'aspect de ce ciel d'azur,
la fraîcheur qui s'exhale de cette verdure et
de ces claires sources, l'odeur balsamique dont
les lavandes de la colline embaument l'atmo-
sphère, tout cela fait du Jardin des Officiers
une ravissante promenade, où les ennuis de la
vie réelle ne sauraient vous suivre, ou du
moins, si l'on n'est heureux du passé, on ne
songe pas aux désenchantemens nouveaux que
peut vous préparer l'avenir.
— 6 —
C'est près de là, c'est au sommet même
de la colline, où s'élève le bois de pins qui ter-
mine la vallée , qu'une famille catholique
était venue se réfugier, vers le commence-
ment de 1792, pour échapper à la réaction
religieuse qui, à cette époque, désolait déjà le
Bas-Languedoc. M. de Sauve et ses deux filles
avaient d'abord passé quelques mois à D...,
auprès d'un ancien ami qui leur avait géné-
reusement offert un asile chez lui. Mais, un
jour, ils apprirent qu'une maison de cam-
pagne , située à quelques minutes du Jardin
des Officiers, sur la hauteur même, était à
louer, et, séduits par le charme du site autant
que par sa proximité de la ville, ils vinrent
s'y établir. Cette maison, dont on voit encore
aujourd'hui les ruines, était construite dans
le bois même, et cachée à tous les yeux par
les massifs de pins qui l'entouraient alors.
On ne saurait croire quel charme avait cette
habitation pour la famille exilée ; quel plaisir
celle-ci trouvait dans les excursions qui rem-
plissaient ses matinées, et combien elle aimait,
— 7 —
quand la nuit était venue, entendre le vent
de la mer bruire et gémir dans les cimes des
arbres. Ce gémissement du vent dans les bois
de pins est, au surplus, d'une mélancolie et
d'une douceur inimaginables; c'est une mu-
sique vague, monotone, plaintive, et d'un effet
infaillible sur beaucoup d'organisations qu'elle
dispose à une rêverie qui n'est pas sans
charme, car on ne cherche pas à s'en déli-
vrer.
M. de Sauve avait deux filles ; elles s'appe-
laient Hélène et Gabrielle ; leur mère était
morte depuis long-temps. La plus jeune des
deux, Hélène, atteignait à peine seize années.
C'était une chaste et charmante enfant, d'une
bonté et d'une douceur angéliques. Sa physio-
nomie pure et suave intéressait et touchait au
premier abord. On aurait dit une de ces
figures de vierges calmes, reposées et mo-
destes, telles que les faisait Raphaël. Son
sourire était fin et gracieux à la fois, et le son
de sa voix allait à l'ame. Avec cela, grave,
mélancolique, timide, préférant les lectures
— 8 —
sérieuses aux badinages de l'esprit, les con-
versations de famille aux réunions bruyantes.
Peu de temps auparavant, Hélène était pâle et
frêle ; mais, depuis quelques mois, la vie ac-
tive qu'elle menait à la campagne, l'air pur
qu'elle respirait à la crête de cette colline, au
milieu de ce bois de pins aux émanations salu-
taires, avaient coloré ses joues d'un carmin
moelleux et velouté qui donnait à son visage
un charme nouveau. Si les hommes savaient
apprécier le bonheur véritable, les femmes
comme Hélène feraient naître en leur coeur
les passions les plus profondes et les plus du-
rables. Malheureusement, il n'en est point
ainsi, et ces passions, souvent elles les éprou-
vent sans les inspirer. Il est inutile d'ajouter
qu'Hélène aimait son père de toutes les forces
de son ame, mais qu'elle le craignait au moins
autant qu'elle l'aimait, et qu'elle se fût résignée
à tout au monde, plutôt que de lui causer le
moindre sujet de chagrin.
Telle était Hélène de Sauve. Sauf la vive af-
fection qu'elle éprouvait aussi pour son père,
— 9 —
le caractère de Gabrielle n'avait aucun point
de ressemblance avec celui de sa soeur. Hélène
était blonde, d'assez petite taille, et d'une santé
un peu délicate; Gabrielle, au contraire, était
grande et forte ; elle avait la taille élancée, les
formes belles, hardies, les yeux ainsi que les
cheveux d'un noir prononcé, et le teint ex-
trêmement brun. Une promenade un peu
lointaine, une veillée trop longue, une émo-
tion inaccoutumée , cela fatiguait la blonde et
charmante Hélène , tandis que Gabrielle eût
veillé des nuits, se fût promenée un jour en-
tier dans le bois, sans que, le lendemain, son
visage eût laissé remarquer la moindre altéra-
tion. C'était une belle organisation de femme,
auprès de laquelle sa soeur faisait un frappant
et gracieux contraste. Et cependant, malgré
ces différences, ou plutôt à cause de ces dif-
férences même, les caractères des deux soeurs
se convenaient et s'adaptaient à merveille; ils
se corrigeaient réciproquement. Lorsqu'elles
étaient ensemble, la mélancolie d'Hélène et
la vive gaîté de Gabrielle se modifiaient
_ 10 —
l'une par l'autre, et il en résultait, pour tou-
tes deux, un caractère d'une douceur et d'une
égalité charmantes.
Quant à M. de Sauve, c'était un homme
d'une soixantaine d'années environ, de haute
taille, entièrement chauve, et dont le visage,
sillonné de rides profondes, attestait la trace
de violens chagrins, causés en grande partie
par la direction récemment donnée aux af-
faires publiques, et par le pressentiment des
catastrophes qui devaient en être la suite.
Heureusement, M. de Sauve trouvait, auprès
de lui, dans sa famille même, une distraction
aux soucis chaque jour croissans que lui in-
spirait la déplorable situation des affaires de
son parti. Hélène et Gabrielle étaient là pour
l'aimer, le consoler, lui donner quelque es-
poir, et elles y réussissaient parfois. Aussi,
que de voeux il faisait pour ses filles chéries,
et avec quelle ardeur il demandait au ciel de
lui laisser la vie jusqu'au jour où il aurait
rendu deux hommes clignes d'elles responsa-
bles de leur bonheur!
_ 11 —
Plusieurs mois se passèrent ainsi. Cepen-
dant les nouvelles de Paris devenaient cha-
que jour plus alarmantes. Déjà Nîmes, Mar-
seille, Toulon avaient eu leurs journées de
trouble et de deuil. Peu à peu l'esprit d'agi-
tation et de révolte se répandait du centre
jusqu'aux points extrêmes de la circonfé-
rence. Ce n'était pas encore la Terreur, c'était
la peur de la Terreur. Craignant de compro-
mettre l'ami généreux qu'il avait à D..., M. de
Sauve n'osait même plus aller le voir. Lui-
même ne négligeait rien pour se faire oublier
des forcenés patriotes de l'endroit ; et, rétré-
cissant de jour en jour le rayon de leurs pro-
menades ordinaires, il avait obtenu d'Hélène
et de Gabrielle qu'elles ne dépasseraient plus
dans leurs excursions, où depuis quelque
temps il les accompagnait toujours, d'un côté
le bois de pins contigu à l'habitation, de l'au-
tre le Jardin des Officiers, qu'elle dominait
immédiatement.
Un jour, ils étaient descendus dans la val-
lée, et s'étaient assis en cercle sur le gazon qui
— 12 —
servait de bordure à un bassin assez grand et
profond de plusieurs pieds que formaient
alors les eaux, retenues en cet endroit par
une digue qui a été renversée depuis. Hélène
lisait à son père, qui l'écoutait avec une pro-
fonde attention, quelques numéros d'un jour-
nal royaliste de l'époque, et Gabrielle, pour
qui les nouvelles politiques n'avaient jamais
eu beaucoup d'attraits, écoutait cette lecture
d'un air distrait et rêveur, suivant des yeux,
tantôt les évolutions rapides des jolis poissons
du bassin, tantôt les mouvemens pleins de
grâce des charmans oiseaux dont le gazouil-
lement se mêlait à la voix de sa soeur. Tout-
à-coup un bruit se fit entendre dans les bran-
chages de la partie inférieure du jardin, et
ils virent paraître un jeune homme de vingt-
deux ans environ, d'une physionomie belle,
pleine d'expression, et d'un aspect distingué,
quoiqu'il fût en uniforme de simple soldat.
Au premier bruit, Hélène avait interrompu sa
lecture et caché les journaux ; mais sa frayeur
ne fut pas de longue durée, car, un instant
— 13 —
après, son père avait reconnu et embrassait
étroitement Alfred d'Attigny, le fils d'un de
ses meilleurs amis, mort depuis leur départ
du Languedoc. Soit qu'il voulût ainsi se sous-
traire aux persécutions de l'intérieur, soit
qu'il espérât couvrir son nom de quelque
gloire, le jeune d'Attigny s'était rendu vo-
lontairement, aussitôt après la mort de son
père, sous les drapeaux de la république,
vierge encore de la condamnation du roi, et
son régiment, destiné à être dirigé au premier
jour peut-être sur la frontière du Piémont,
était venu passer quelque temps à D... pour
y former ses recrues.
— Vous saviez donc que vous nous trouve-
riez ici? dit M. de Sauve à Alfred après les
premières explications, et en lui serrant les
mains avec effusion.
— Je l'ai appris à D..., par un pur effet du
hasard, répondit Alfred.
— Dites plutôt grâce à notre bonne étoile,
reprit M. de Sauve. Ainsi, vous êtes arrivé...?
— Hier.
— 14 —
— Et vous repartez...?
— Peut-être demain, peut-être dans trois
mois ; nous n'en savons rien.
— Mais pardon, Alfred, vous voilà à peine
parmi nous; ne parlons pas encore de votre
départ.
Cette rencontre causa une vive joie à M. de
Sauve. C'est une si douce chose pour des
exilés que de pouvoir parler de la patrie ab-
sente et des affections qu'on y a laissées ! M. de
Sauve pria donc Alfred, s'il avait à coeur de
l'obliger, de venir passer avec eux tout le
temps dont son service lui permettrait de
disposer.
Alfred promit et tint parole. Pendant deux
mois entiers , il ne se passa pas de jour
qu'il n'allât faire sa visite à la famille exilée,
qui, de son côté, le recevait chaque jour
avec un plaisir plus vif, avec une cordialité plus
affectueuse. Malheureusement les motifs qui le
ramenaient près d'elle n'étaient pas long-temps
demeurés aussi purs qu'ils l'avaient été d'a-
bord et qu'ils auraient dû l'être toujours.
— 15 —
On jugera des résultats qu'eurent ses assi-
duités par les lettres suivantes qu'il écrivait
à cette époque à un de ses amis d'enfance et
de coeur.
« Oui, tu avais raison, mon cher Léo-
pold, de me conseiller de les fuir ; et pour-
quoi ne l'ai-je pas fait quand je le pouvais
encore? Aujourd'hui il n'est plus temps; je
le voudrais, que cela me serait impossible,
non seulement parce que je n'en aurais pas la
force, mais aussi de crainte d'éveiller de tris-
tes soupçons dans l'esprit de leur père. Et
cependant je comprends aussi bien que toi,
mon cher Léopold, tout ce qu'il y a de dé-
loyal et d'odieux dans ma conduite. Je ren-
contre à soixante lieues de mon pays un
noble et excellent vieillard, qui s'est exilé pour
se conserver à ses enfans, qui renferme avec
soin dans son sein la haine ardente dont il
est animé contre nos oppresseurs, pour ne pas
être enlevé à sa jeune famille; cet homme, un
— 16 —
des amis les plus dévoués de mon père, m'en-
tretient avec amour de ce père que je viens
de perdre, le fait revivre à mes yeux dans ses
entretiens; et voilà que je profite de l'accès
qu'il me donne sous son toit, de l'accueil tout
paternel qu'il me fait, de son amitié qu'il
m'offre avec tant de bonté, pour lui préparer
d'horribles chagrins dans ce qu'il a de plus
cher au monde, pour le détacher de ses plus
douces, de ses seules affections! Oui, je le
sens, cela est affreux, infâme. Mais est-ce moi
qui le veux? Non, non, j'obéis à la détestable
fatalité qui m'entraîne. Qu'en arrivera-t-il,
Léopold, et quelle sera la fin de tout ceci ?
Ah ! si le régiment recevait l'ordre de partir
demain, aujourd'hui même, sans qu'il me fût
permis de la voir ! je serais horriblement mal-
heureux, et j'ignore si je pourrais résister au
chagrin de cette séparation; mais n'importe ;
je crois que j'aurais encore le courage d'en
remercier le ciel. Juge par là de la lutte qui
se passe en moi. Adieu, Léopold; écris-moi
bientôt et ne m'épargne pas tes sages con-
— 17 —
seils. Ils me sont plus nécessaires que ja-
mais. »
« J'ai passé deux jours sans les voir, deux
jours d'inexprimables souffrances, au bout
desquels toutes mes forces étaient épuisées,
quand M. de Sauve, dont la confiance en moi
augmente à mesure que j'en deviens plus in-
digne, m'a écrit lui-même pour me prier de
me rendre auprès de lui. Dois-je l'avouer?
cette lettre, qui, après tout, peut bien me
servir d'excuse, cette lettre m'a comblé de
joie, et j'y suis allé. C'était hier. A peine
avais-je dépassé un massif d'arbres assez touffu
qui se trouve au commencement de la char-
mante vallée dont je t'ai si souvent parlé,
que j'entendis deux voix de femme prononcer
en même temps, et avec une expression de
joie qui me fit tressaillir, ces mots si doux dans
la bouche de ce qu'on aime : Le voilà ! le voilà !
Je levai la tête, et j'aperçus, au milieu d'un odo-
rant bouquet de genêts, Hélène et Gabrielle,
— 18 —
dans leur simple et gracieuse toilette de cam-
pagne, cheveux tombant sur les épaules, cha-
peau de paille avec quelques fleurs bleues,
robe rose sans ornemens étrangers. Elles
étaient charmantes comme toujours, et plus
belles encore sous ce simple costume que n'eût
pu les rendre la plus riche parure. Je m'ap-
prochai aussitôt d'elles, et serrai leur main
qu'elles me tendaient affectueusement. Elles
me dirent qu'elles s'étaient cachées là pour
m'attendre, que j'étais un ingrat, qu'elles
avaient bien envie de me gronder, mais
qu'elles laissaient ce soin à leur père, et que je
n'avais qu'à bien préparer ma défense, car il
était d'une grande colère contre moi.
» Je les remerciai vivement d'un aussi doux
accueil, et nous montâmes ensemble vers l'ha-
bitation. Quand nous fûmes plus qu'à moitié
chemin, Gabrielle me dit : Mon père crai-
gnait déjà que votre régiment ne fût à là veille
de son départ. Je vais prendre les devants,
et lui annoncer que vous n'êtes pas parti, et
qu'il n'en est pas même question. Là-des-
— 19—
sus elle me laissa avec sa soeur Hélène. Nous
la vîmes, prendre follement son essor avec la
vivacité d'un enfant, glisser à travers le feuil-
lage; qui bruissait après elle, et courir sur les
étroits et tortueux sentiers du ravin, comme
elle aurait fait dans les allées droites d'un parc.
Bientôt, enfin, elle disparut derrière le rideau
de chênes verts qui couronnent cette partie
de la vallée, et je restai seul avec Hélène
» Je ne te parle pas du reste de la journée;
elle fut pour moi un continuel, un horrible
supplice. Ce noble vieillard, si malheureux
déjà, mais si bon, si affectueux pour moi, et
qui voulait me tenir lieu de père, je n'osais
plus le regarder en face. Lui, au contraire,
me témoignait l'amitié la plus vive, et me
faisait jurer de ne plus passer un seul jour
sans venir les visiter. Quelle situation quand
on a de l'honneur et qu'on ne met pas la
gloire d'une séduction au-dessus de toutes
choses ! Elle est affreuse, je t'assure. Mais
aussi, comment être insensible à une si vive
affection? le moyen d'être sans amour pour
— 20 —
un amour si vrai et partant du coeur comme
celui d'Hélène? Il faudrait être de marbre, ou
déjà blasé par vingt passions. Et lu le sais ,
toi, pour qui je n'eus jamais de secret, Alfred
n'avait pas encore aimé.
» Je suis rentré en ville assez tard. Comme
la soirée était magnifique, M. de Sauve et ses
filles m'ont accompagné sur le grand chemin
jusqu'à trois cents pas des remparts, et j'ai,
de nouveau, promis d'aller passer avec eux
la moitié de la journée de demain. Gabrielle,
surtout, a beaucoup insisté. Elle veut essayer
un duo que je lui ai apporté depuis quel-
ques jours, et qu'elle chantera fort bien,
j'en suis sûr; car il y a dans sa voix, et
même dans le jeu de sa physionomie, une
merveilleuse expression. C'est vraiment une
belle personne. Il est vrai qu'elle ne produit
pas au premier abord Ja même impression que
sa soeur ; mais la nature de sa beauté frappe
tous les jours davantage, et peut-être l'on
finirait par l'aimer, si déjà l'on n'aimait l'an-
gélique et charmante Hélène. Adieu. »
— 21 —
« Encore une fois, mon cher Léopold ,
tes exhortations viennent trop tard, et, moins
que jamais, aujourd'hui, je peux mettre à
exécution le parti extrême que tu me con-
seilles. Écrire à son père et renoncer à le
voir ! Mais y penses-tu bien ? Ce serait ou-
vrir son ame au soupçon, et lui enlever tout
repos. Non, mon ami, je ne suivrai pas ce
conseil; les conséquences en seraient fatales.
Et puis, si tu savais comme nous rachetons
bien l'erreur d'un instant ! Un mot jeté en
courant, un serrement de main à la dérobée,
un signe, un regard, un silence, voilà mainte-
nant les seules jouissances que nous deman-
dons à notre amour, et celles-là du moins ne
sauraient nous laisser de remords. Tranquil-
lise-toi donc, Léopold, et laisse-moi couler
paisiblement les quelques beaux jours que
le sort me donne, et qui seront peut-être les
seuls et derniers dans le ciel de ma vie. Car
tu le sais, la baguette du tambour peut tout-
à-coup me réveiller de mon rêve, et alors,
vite, le sac au dos, en avant, soldat, marche
—22.—
à la gloire, ou plutôt à la mort. Eh ! quand
tout me dit que c'est à la mort, tâchons de
rendre la route aussi douce que possible. Les
horreurs du champ de bataille ne viendront
que trop tôt. Mais j'entends sonner le rappel.
Je vais me hâter de faire mon service, après
quoi j'irai... tu devines?... où je vais tous les
jours depuis deux mois : voir Gabrielle, Hé-
lène et leur père.
» Adieu, mon cher Léopold. Aime et sois
aimé ; c'est le plus beau souhait qu'on puisse
se faire à notre âge. »
« Je ne t'écrirai pas longuement aujour-
d'hui, Léopold : j'ai le coeur si oppressé,
si plein d'émotions, si triste! Figure-toi...
Mais dois-je t'écrire cela? Oui, car tu es un
ami sûr, et tu ne m'abandonneras pas, je
l'espère, dans le nouveau danger que court
ma raison. Eh bien ! apprends donc que je ne
vois pas une seule fois Gabrielle sans la trou-
ver plus belle et plus ravissante. Depuis trois
— 23 —
heures que je l'ai quittée, il s'est opéré en moi
une révolution dont j'ai honte, et qui remplit
mon coeur de remords. Depuis trois heures,
je suis poursuivi par une horrible crainte ,
et j'entends ces mots résonner sans cesse à
mes oreilles : Serait-ce de l'amour? Mais non,
cela n'est pas possible, car Hélène en mour-
rait. Non, cela ne sera pas, je le jure devant
Dieu, et je mourrai moi-même plutôt que de
violer mon serment.
» Adieu, Léopold ; écris-moi sans retard et
longuement, je t'en supplie. Dis-moi bien que
ce serait une lâcheté insigne, une infamie
sans exemple, de déshonorer ainsi toute
cette pauvre famille d'exilés, si résignée et si
calme avant mon arrivée en ces lieux ; que
je serais le plus vil et le plus méprisable des
hommes si j'y songeais seulement, et que lu
me renierais pour ton ami si j'oubliais à ce
point les plus simples lois de l'honneur et de
l'hospitalité. Dis-moi, répèle-moi tout cela,
mon cher Léopold, et ne néglige rien pour
m'empêcher de tomber en plein dans l'abîme
— 24 —
vers lequel je sens, hélas ! qu'une puissance
infernale s'acharne à me précipiter. »
« Merci de tes conseils, Léopold, mais la
violence de mon amour l'a encore emporté
sur eux. Dieu sait si j'ai résisté long-temps,
et combien j'ai lutté contre les entraînemens
du coeur ! Mais ma volonté s'est à la fin pliée,
mes forces se sont brisées dans la lutte, et je
lui ai dit, ou plutôt, n'ayant jamais l'occasion
de me trouver seul un instant avec elle, je lui
ai écrit mon amour. Voici comment elle m'a
répondu. Le lendemain, elle était devant son
clavecin, et chantait un air italien plein d'ame
et d'expression. Moi, j'étais derrière elle,
m'enivrant délicieusement du charme de sa
voix et du parfum de ses beaux cheveux noirs.
Arrivée à un passage fort tendre, comme les
Italiens seuls savent en composer, secondés
qu'ils sont par leur belle langue d'amour,
Gabrielle s'est gracieusement retournée vers
moi, et m'a regardé avec une expression don
— 25 —
le souvenir seul me fait frissonner de bon-
heur. J'allais tomber à ses pieds ; mais, au
même instant, quelqu'un est entré dans le
salon, Hélène, je crois, et il a fallu se con-
traindre. Mais n'importe, ce regard, si plein
de douces paroles, ce regard, plus expressif
que la déclaration la plus éloquente, je le
vois , je le sens encore, je ne l'oublierai ja-
mais , et, ma vie durât-elle cent ans, il me
consolerait, j'en suis sûr, de tous les désen-
chantemens qui pourraient la traverser. »
Mais Hélène avait tout deviné; elle avait
deviné avant lui la passion naissante d'Al-
fred pour Gabrielle; elle l'avait épiée, suivie
dans toutes ses gradations, et, depuis quel-
ques jours, elle avait la certitude que sa soeur
la partageait. Cette passion, leurs regards
seuls l'avaient encore exprimée, il est vrai,
mais la pauvre Hélène en avait facilement com-
pris le langage.
Quand elle fut certaine de son malheur,
elle sentit au déchirement de son ame qu'elle
n'y résisterait pas, et qu'elle en mourrait de
désespoir. Cependant elle voulut avoir un der-
nier entretien avec Alfred. L'occasion favo-
rable se présenta bientôt.
A l'heure indiquée, ils se trouvèrent tous
les deux au rendez-vous : Alfred, inquiet,
sombre, se désolant sincèrement de l'incon-
stance de son coeur, mais incapable , quand
même il l'eût voulu, de rompre avec la nou-
velle passion qui le dominait, et n'ayant d'au-
tre but que de détromper Hélène, s'il le pou-
vait; elle, toute effrayée de sa démarche, pâle,
tremblante, et en proie à mille craintes. Avant
d'arriver, il lui était venu dans l'esprit une
foule de choses touchantes, qui devaient faire
impression sur Alfred, l'attendrir, l'émou-
voir, le subjuguer de nouveau. Depuis qu'elle
était là, en face de lui, elle avait tout oublié,
et ne trouvait plus une seule parole à lui dire ;
elle ne savait plus que trembler, cacher sa
tête dans ses mains et pleurer. Enfin elle laissa
— 27 —
échapper ces mots, à moitié voilés par ses
larmes : Alfred ! Alfred ! m'abandonner, me
trahir ainsi!
Le spectacle de cette vive douleur, dont
il était l'unique cause, remua si profondément
Alfred, qu'un instant il oublia sa passion pour
Gabrielle, et ne songea plus qu'à ramener la
confiance et le calme dans l'ame de sa soeur.
D'abord, Hélène ne l'écoutait pas et le re-
poussait doucement ; mais il tomba à ses ge-
noux, mais il eut des accens si vrais, des élans
de coeur si pleins d'amour, des paroles si in-
sinuantes , mais il fut si passionné dans ses
protestations, que la crédule Hélène, lui aban-
donnant sa main en signe de pardon, se re-
prochait, en le quittant, de l'avoir soupçonné
d'aimer sa soeur.
Malheureusement, son illusion ne devait
pas durer long-temps. Quelques jours après,
elle surprenait dans les yeux de Gabrielle ce
même regard d'amour enivrant, expressif,
dont parlait Alfred dans sa dernière lettre, et
qui le rendait presque fou de bonheur.
— 28 —
Tellement fou et préoccupé, que , pendant
toute la journée, il n'eut des yeux que pour
Gabrielle, adressa très-rarement la parole à
Hélène, et ne remarqua pas sa douleur. Plu-
sieurs fois même, il lui arriva, à son insu, de
ne pas répondre à ses questions, pour s'oc-
cuper de sa soeur, et quand le soir fut venu,
il partit sans lui dire l'adieu secret, l'adieu de
coeur qu'il n'avait pas oublié une fois, une
seule fois jusque alors.
Une lettre d'Hélène ! disait, le lendemain
matin, M. de Sauve en brisant avec effroi le
cachet d'un billet qu'il venait de trouver au
chevet de son lit ; et il ajouta en se parlant
à lui-même : Ciel ! Hélène est morte ! Hélène
s'est noyée! Pauvre enfant! sans doute elle
était folle quand elle a écrit ces lignes.....
Mais, que vois-je? Oh ! Alfred! Alfred ! prépa-
rer cette honte à mes vieux jours! Malheur à toi!
Au moment même, Gabrielle entrait, de-
— 29 —
mandant sa soeur, qu'elle ne trouvait pas dans
sa chambre. M. de Sauve eut à peine le temps
de cacher le fatal billet, et dit à sa fille d'aller,
avec les gens de la ferme, à la recherche
d'Hélène, qu'ils trouveraient morte peut-être
dans les eaux du grand bassin de la vallée.
Puis, la voyant pleurer et se lamenter, inter-
dite par cette affreuse nouvelle : Vos cris ne
la sauveront pas, ajouta-t-il; hâtez-vous donc.
Moi, je vais à D..., chercher un médecin;
peut-être ses secours n'arriveront-ils pas trop
tard.
Il se. mit en marche aussitôt. On a déjà
compris qu'il n'avait pas dit à sa fille le motif
qui le faisait courir à D.... Sa première idée
n'avait pas été de sauver' Hélène. Dans son
esprit, pour qu'elle eut songé à mettre un
terme à sa vie, il fallait qu'elle fût coupable,
déshonorée : que lui importait donc qu'elle
mourût? Il voulait,' avant tout, se trouver face
à face avec Alfred, l'insulter , et le forcer à se
battre avec lui. Enfin, il voulait se venger.
La haine donne des forces. M. de Sauve ne
—30—
mit pas dix minutes pour arriver à D... Il se
présenta aussitôt aux casernes de la ville, et
demanda Alfred d'Attigny. Qu'on se figure
son désespoir ! le régiment d'Alfred : s'était
mis en marche, le matin même, pour la fron-
tière, où les troupes de la république venaient
d'essuyer un échec.
Parti! s'écria M. de Sauve en laissant
tomber de sa main droite un poignard qu'ad-
cune force humaine ne lui eût arraché une
minute auparavant. Parti! Ah! le sort est donc
complice de son infamie ! Mais, quoi qu'il
fasse, le misérable n'échappera point a ma
vengeance; je m'attacherai à ses pas, et j'i-
rai, s'il le faut, le déshonorer, le frapper à la
face même de son régiment, ■
En parlant ainsi, il ramassa son poignard
et s'enfonça dans les. rues étroites et tor-
tueuses de D.... Il voulait voir son ami,
qui demeurait au coeur de la ville. Déjà
prés d'un mois s'était passé depuis qu'ils ne
s'étaient fait part des craintes que leur sug-
gérait l'audace toujours croissante du parti
31—
révolutionnaire; et puis; il avait besoin de
pleurer avec lui sur l'affreux événement qui
venait de mettre le comble à son malheur*.
Pendant quelques instans, il marcha au mi-
lieu d'une solitude complète, d'un silence ef-
frayant. Des drapeaux flottaient à toutes les
fenêtres, comme aux jours de fêtes publiques,
et pourtant, toutes les fenêtres, toutes les bou-
tiques étaient fermées, et de temps en temps
il croyait voir un coin de rideau s'entr'ou-
vrir et se fermer aussitôt qu'on l'avait aperçu.
Dans une circonstance ordinaire, de pareils
symptômes n'eussent pas manqué de faire
impression sur M. de Sauve, et il fût immé-
diatement retourné auprès de ses enfans;
niais, ce jour-là, sa préoccupation était telle,
qu'il n'y fit que peu d'attention. Livré à sa
douleur, il s'avançait machinalement vers la
demeure de son ami, maudissant tantôt Hé-
lène, tantôt Alfred, l'ingrat, le perfide Alfred,
et serrant, par intervalles, d'une main cripée
par la colère, le poignard dont il s'était
armé.
— 32 —
Cependant un bruit sourd et confus vint
enfin frapper ses oreilles. Au premier abord,
on eût dit le murmure d'un torrent lointain,
ou le bourdonnement d'une masse d'hommes
en révolte. M. de Sauve s'arrêta pour écou-
ter de quel côté venait ce tumulte, et il l'en-
tendit qui grossissait de seconde en seconde.
Tout-à-coup le bruit parut s'être beaucoup
rapproché en un instant, et il put distinguer
des voix humaines; puis, des cris, des pa-
roles de sang arrivèrent jusqu'à lui, sans
que, néanmoins, la solitude de la rue où il
s'était arrêté eût encore été troublée. C'étaient
des vociférations sanguinaires, des chants de
triomphe et de mort, des excitations au meur-
tre , des houras enfin tels que doivent en
faire entendre les sauvages de l'Afrique ou
de l'Inde quand ils s'apprêtent à exterminer
les hordes vaincues.
En cet instant M. de Sauve eut l'idée de
fuir, non qu'il eût peur pour ses jours, mais
parce qu'il ne voulait pas. encore mourir; et
il se demanda de quel côté il devait se diri-
— 33 —
ger pour ne pas tomber au milieu de cette
bande de forcenés. Mais déjà il n'était plus
temps; pendant qu'il hésitait, des groupes
d'hommes avaient débouché à la fois aux
deux côtés de la rue au milieu de laquelle il
se trouvait.
Les hommes qui composaient un de ces
groupes étaient armés, la plupart, d'énormes
bâtons à gros noeuds, quelques-uns, de
baïonnettes et de sabres rouilles. Un très-pe-
tit nombre était vêtu proprement ; tout le
reste était déguenillé, livide, sorti de la lie
du peuple. Ils s'avançaient pêle-mêle dans
la rue, chantant ou plutôt hurlant ensemble
les hymnes de l'époque, et suivis d'une foule
d'enfans auxquels quelques-uns d'entre eux
indiquaient lés fenêtres dont il fallait briser
les carreaux.
Quant à l'autre groupe... qu'on se figure
une cinquantaine d'hommes ivres, de furieux
traînant dans la boue du ruisseau le corps
d'un grand et noble vieillard, de l'homme
jusque alors le plus considéré, le plus loyal,
3
le plus bienfaisant du pays. Et cet homme
n'était pas mort encore, et, à chaque secousse,
sa tête rebondissait d'une manière effrayante
sur le pavé !
A cette vue, l'indignation de M. de Sauve
fut plus forte que le soin de sa vengeance; il
se précipita au-devant de l'émeute, et, lui
barrant le passage avec une audace qui l'ar-
rêta tout-à-coup : Assassins, s'écria-t-il,
misérables assassins ! cinquante contre un
vieillard ! Que vous a fait cet homme?
Au même instant, une voix faible et déchi-
rante se fit entendre : De Sauve, dit-elle,
partez, partez, laissez-moi.
M. de Sauvas se retourna et reconnut, ou
plutôt devina son ami; carie visage de celui-ci
était déjà horriblement défigurée, et une boue
mêlée de sang couvrait son corps de la tête
aux pieds.
— Melchior ! mon cher, mon pauvre ,Mel-
chior, c'est donc vous que ces brigands, mar-
tyrisent ainsi! dit M. de Sauve. Et, se pen-
chant vers son ami, il l'embrassa avec une
— 35 —
effusion de coeur et une énergie extraordi-
naires.
Interdits un instant par l'air résolu et im-
posant de M. de Sauve, ceux-ci se ravisèrent
bientôt, et se montrèrent d'autant plus cruels
qu'ils venaient de se laisser intimider et
arrêter par un seul homme.
— Quelqu'un le connaît-il? demanda l'un
d'entre eux.
— C'est l'aristocrate du Jardin des Officiers,
répondit une voix ; c'est un ami intime de
l'autre.
—A la lanterne ! à la lanterne! s'écrièrent
ensemble une foule de ces braves.
En même temps, l'un d'eux, s'approchant
de M. de Sauve, et le prenant brutalement
par le bras ; « Allons, vite en prison, lui
dit-il, et ne te fais pas prier, si tu ne veux
pas qu'il t'en arrive autant. »
Pour toute réponse, M. de Sauve repoussa
sa main, comme si le contact seul lui en eût
fait horreur, et il le regarda d'un air fier et
dédaigneux à la fois. Puis, comme l'autre
— 36 —
cherchait à l'entraîner de force, il le frappa,
en se débattant, du même poignard qu'il des-
tinait à Alfred. — Traître! brigand! dit cet
homme, tu m'as assassiné. Et il tomba à la
renverse, en vomissant son sang.
C'est alors qu'il eût fallu voir la rage de ses
compagnons; ils se précipitèrent tous à la
fois sur M. de Sauve, qui, en un instant, vit
plus de vingt sabres levés sur sa tête.
C'était fait de lui. Heureusement un re-
présentant du peuple était arrivé de Toulon
quelques instans auparavant. En apprenant
l'agitation qui régnait dans la ville, il s'était
rendu immédiatement sur le lieu du tumulte
pour empêcher que les choses ne fussent pous-
sées trop loin ; car, plus d'une fois , à cette
affligeante époque de notre histoire, les re-
présentans du peuple eux-mêmes se virent
accusés de mollesse et de modération.
« Citoyens, s'écria-t-il en accourant et se
faisant jour à travers la foule épaisse et fu-
rieuse , citoyens, pas d'assassinat. La vie de
cet homme appartient à la nation; je le mets
— 37 —
sous la sauve-garde des lois. Le comité est
en permanence à Toulon; je traduirai cet
aristocrate devant lui, afin qu'il soit jugé et
fusillé. Fiez-vous à moi; la mort de votre ca-
marade sera vengée. Vive la république ! "
Ces paroles calmèrent l'irritation de la po-
pulace, et M. de Sauve fut arraché, non sans
peine, des bras de son ami. Quant à celui-ci,
comme il ne se trouvait pas en état de suppor-
ter le voyage, et qu'il était, du reste, couvert
de trop de blessures pour y survivre, ses
bourreaux en eurent pitié, et voulurent bien
ne pas le faire souffrir plus long-temps.
Revenons à Gabrielle.
Nous l'avons laissée au moment où son père
se mettait en route pour D..., sous prétexte
d'y aller chercher un médecin.
Docile aux ordres qu'elle avait reçus de lui,
elle dit au fermier, ainsi qu'à sa femme, de la
suivre, et ils descendirent en toute hâte dans
la vallée.
— 38 —
Chemin faisant, Gabrielle repassait dans
son esprit les courtes paroles de son père, et
il lui semblait impossible qu'il n'eût pas été
le jouet de quelque horrible méprise. Hélène
se tuer ! Hélène, si bonne, si douce, si rési-
gnée! Non, non, ajouta-t-elle, cela est impos-
sible , cela ne peut pas être ; quelque fatale
apparence aura trompé mon père.
Bientôt ils arrivèrent devant le grand bassin
de la vallée. On se souvient que c'est là, pen-
dant une lecture d'Hélène, qu'Alfred s'était
présenté à M. de Sauve et à ses deux filles,
là qu'elles l'avaient vu pour la première fois.
Trois mois s'étaient écoulés depuis lors. Ce-
pendant Hélène et Gabrielle venaient tous les
jours encore dans cet endroit, et quand elles
allaient au-devant d'Alfred, c'est sur la molle
bordure du bassin qu'elles avaient l'habitude
de l'attendre.
Mais M. de Sauve n'avait dit que trop vrai :
Hélène s'était noyée; Hélène était morte.
Il fallut que les gens de la ferme employas-
sent la force pour séparer Gabrielle du cada-
-- 39 —
vre ruisselant et glacé de sa soeur et pour-la
ramener à l'habitation. Là, elle versa d'àbon-
dantes larmes. Nous avons dit que les deux
soeurs s'aimaient d'une affection vive, pro-
fonde ; si celle d'Hélène avait peut-être éprouvé
quelque refroidissement à la suite des soup-
çons qui avaient tourmenté ses derniers jours,
il n'en était pas de même de Gabrielle, à qui
rien n'avait fait supposer qu'elle eût une rivale
dans sa soeur. Au contraire, l'amour d'Alfred
remplissait son coeur de tant de joie que, de-
puis quelque temps, il lui semblait qu'elle ai-
mât Hélène et son père avec plus de force que
jamais.
Elle pleurait donc amèrement, et en même
temps son esprit se perdait en conjectures
sur les causes de cette horrible mort. Tout-à-
coup elle se souvint que son père était parti
depuis long-temps, et qu'il devait être enfin
de retour. Elle demanda à le voir. On lui ré-
pondit qu'il allait sans doute bientôt revenir.
Mais les heures se passaient, et son père ne
rentrait pas. Que lui était-il donc arrivé? Lui
— 40 .—
cachait-on quelque nouveau malheur? A cette
pensée, Gabrielle remplissait la maison de ses
cris, et ces mots : Hélène! mon père! ve-
naient à chaque instant entrecouper ses san-
glots.
A la fin son impatience fut au comble. Son
père l'avait quittée depuis plus de dix heures,
et nul n'était venu de sa part l'instruire du
motif qui l'avait empêché de la rejoindre. Et
cela, le jour même de la mort de sa soeur!
Lasse d'attendre, et d'attendre en vain, Ga-
brielle résolut d'aller elle-même à la ville. Elle
profita d'un moment où les gens de la ferme
l'avaient laissée seule pour s'esquiver fur-
tivement de l'habitation et gagner la grande
route, qui n'en était qu'à quelques pas. La
nuit commençait à tomber. Grâce à l'obscu-
rité , on ne s'aperçut ni du trouble de ses
traits, ni de la rapidité de sa marche. D'ail-
leurs il y avait peu de monde sur les chemins
qu'elle traversa, et deux ou trois groupes de
paysans devant lesquels elle fut obligée de
passer paraissaient si préoccupés de leur con
-41 -
versation, qu'ils ne tournèrent pas même la
tête de son côté.
Elle arriva aux portes de la ville. Qui vive?
dit une voix. Absorbée par ses pensées, Ga-
brielle ne répondait pas et continuait son che-
min , quand elle entendit plusieurs hommes
courir après elle en lui criant : Halte-là!
halte-là! Elle obéit. Ces hommes l'entourè-
rent bientôt. L'un d'eux portait son fusil à
la hauteur du visage , prêt à tirer à la moin-
dre crainte de danger. Un autre était muni
d'une lanterne. Il l'approcha de la figure de
Gabrielle, et, se retournant vers ses cama-
rades : C'est une des filles de l'aristocrate du
Jardin des Officiers. Il n'y a rien à craindre.
Puis, s'adressant à Gabrielle : Que viens-
tu faire en ville à huit heures du soir ? lui
dit-il avec la politesse et le ton de l'époque.
— Je vais chez M. du Puy, répondit Ga-
brielle.
— Chez le citoyen du Puy? dit son inter-
locuteur avec un horrible sourire ; tu ne le
trouveras pas. Et qu'y vas-tu faire?
- 42 -
— Je vais, reprit Gabrielle en hésitant,
je vais chercher des nouvelles de mon père.
— Ton père? dit la même voix. Tu vas
chercher ton père ?
— Qu'est cela? de quoi s'agit-il? dit alors
un nouvel interlocuteur, qui rejoignait le
groupe à l'instant même. C'était l'officier du
poste. On lui dit quelle était cette femme, et
ce qu'elle voulait. L'officier la regarda avec
une curiosité décente et mêlée d'intérêt ; puis,
se tournant vers les hommes qu'il comman-
dait , il leur dit à voix basse quelques mots
qui ne parurent pas. obtenir l'approbation du
plus grand nombre. Mais lui, feignant de ne
pas s'en être aperçu : Citoyenne, dit -il à
mademoiselle de Sauve d'une voix respec-
tueuse , qui contrastait avec la rudesse obli-
gée de ses paroles, si j'ai un conseil à te don-
ner, c'est de retourner à ta campagne ce soir
même, et sans entrer dans la ville. Suis mon
avis.
— Retourner sans savoir ce qu'est devenu
mon père ! répondit Gabrielle. Non, non. Et
— 43 —
elle ajouta d'une voix suppliante : Monsieur,
monsieur, ne me retenez pas, je vous en sup-
plie.
— Allons, soit ! répliqua l'officier. Et fai-
sant signe à ses hommes : Qu'on la laisse
passer, leur dit-il. Notre consigne n'est pas
d'arrêter des femmes , et les affaires de fa-
mille ne nous regardent pas. Citoyenne, tu
es libre , tu peux partir.
— Ah ! merci ! merci, monsieur ! dit Ga-
brielle. Et elle s'éloigna en toute hâte, mais
pas assez vite toutefois pour ne pas entendre
de vifs reproches adressés par quelques hom-
mes du poste à leur officier sur ce qu'ils
appelaient sa galanterie, ainsi que quelques
grossières paroles inspirées à ces mêmes hom-
mes par son émotion et par sa beauté.
Mon Dieu! que signifient donc ces précau-
tions et ces visages sinistres? pensa Gabrielle
quand elle fut seule. Et, doublant le pas, elle
se dirigea vers la maison de l'ami de son
père. Bien qu'il ne fût encore que huit heu-
res , les rues étaient désertes, et la lumière
— 44 —
ne brillait qu'à travers de rares croisées. A
chaque pas qu'elle faisait au milieu de ces om-
bres et de ce silence, la frayeur de. Gabrielle
allait croissant. En même temps, la conver-
sation qu'elle venait d'avoir avec ces soldats
lui revenait à la mémoire, et quelques mots
qu'elle n'avait pas compris d'abord prenaient
un sens effrayant. Enfin, son trouble était tel,
qu'en arrivant devant la maison de M. du
Puy, elle resta quelques minutes sur le seuil
de la porte, sans oser en soulever le marteau.
Tout-à-l'heure l'incertitude où elle était sur
le sort de son père lui paraissait plus insup-
portable que la plus affreuse nouvelle, et de-
puis un instant elle redoutait, elle tremblait
d'en sortir. Cependant un bruit qu'elle crut
entendre vers l'extrémité de la rue lui fit
craindre d'avoir à subir un nouvel interroga-
toire semblable à celui dont elle venait d'être
délivrée, et elle se décida à frapper.
Après quelques minutes d'attente, elle en-
tendit des pas lourds et pesans se traîner len-
tement sur les dalles du rez-de-chaussée. Tou-
— 45 —
tefois la porte ne lui fut ouverte qu'après
qu'elle eut sourdement décliné son nom à tra-
vers les jours de la serrure, et cette précau-
tion, inusitée jusque là, augmenta encore
la terreur indicible à laquelle son esprit était
en proie depuis quelques instans.
Elle entra donc.— C'est vous, ma bonne
Marianne , dit-elle aussitôt à une vieille do-
mestique de M. du Puy qui, depuis son ar-
rivée à D..., lui avait témoigné, ainsi qu'à sa
soeur, beaucoup d'amitié. J'ai craint un in-
stant que vous fussiez tous partis pour la cam-
pagne... Mais que vois-je? quel désordre! quel
bouleversement! Mon Dieu! que vous est-il
donc arrivé ?
—Oh ! cela n'est rien, dit la vieille Marianne
en s'asseyant sur un meuble renversé au milieu
du vestibule. Ils ont saccagé, pillé, arrangé
la maison comme vous voyez! Et elle ajouta
en essuyant quelques larmes : Si ce n'était
que, cela!
— Que voulez-vous dire? Marianne, ma
bonne Marianne, parlez.
— 46 —
— C'est vrai, poursuivit la vieille femme en
pleurant, vous n'étiez pas ici, vous ; vous ne
l'avez pas vu comme moi. Oh ! mon bon
maître ! mon pauvre maître i
— Eh bien! M. du Puy?
—Les assassins ! les bourreaux ! le traîner,
la corde au cou, dans tous les ruisseaux de
la ville !
— Ils l'ont donc tué?
— Oui, mademoiselle, quand ils ont trouvé
qu'il avait assez souffert, ils l'ont tué ! Mon
pauvre maître ! si encore ils m'avaient tuée
avee lui ! moi, qui le servais depuis quarante
ans! C'est égal, je ne lui survivrai pas.
Qu'on se figure la scène que nous essayons-
de décrire. Au milieu d'un vestibule vaste,
élevé, sonore comme l'étaient autrefois ceux
de toutes les maisons riches, grand nombre
des meubles étaient renversés pêle-mêle, bri-
ses et dépouillés de leurs étoffes de soie. Ce
vestibule était à peine éclairé par la lueur d'une
lampe basse dont les vacillations projetaient
de grandes ombres mouvantes sur les larges
— 47 -
pans des murailles. Enfin deux êtres vivans,
deux femmes donnaient quelque vie à celle
scène, que rendait plus déchirante encore la
différence de leur condition, la jeunesse de
l'une et la décrépitude de l'autre. Leur douleur
seule paraissait égale; car, après que Marianne
eut parlé, elles versèrent toutes deux d'abon-
dantes larmes, et un silence lugubre régna
pendant quelques instans dans le vestibule.
La voix de Gabrielle le rompit la pre-
mière.
— Marianne, dit-elle en faisant un effort sur
elle-même, vous avez encore quelque chose à
m'apprendre.
— Moi ? dit Marianne, n'est-ce donc point
assez?
— Oui, vous ne m'avez pas tout dit. Vous
savez que ma soeur Hélène est morte?...
— Miséricorde ! mademoiselle Hélène est
morte aussi ! s'écria la pauvre femme, ratta-
chant cette-douleur nouvelle à celle qui l'ac-
cablait déjà. ;
— Morte ce matin. Mon père est parti im-