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Les Virelais de Daniel Bernard

De
233 pages
E. Dentu (Paris). 1865. In-18, 262 p..
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VIRELAIS
©
POISSY. — TYP. ET STÉR. DE AUGO. BOURET.
LES
VIRELAIS
DE
DANIEL BERNARD
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS.
1865
A MON PREMIER LECTEUR
Je ne te connais pas, ami. — Es-tu beau ou difforme, pauvre
ou riche, noble ou bourgeois? — Ne me réponds pas et achète.
J'ignore si ta femme te trompe, si tes serviteurs te volent, si ta
fortune est entre bonnes mains. J'ignore tout cela, mais je te
bénis. Oui, je te bénis parce que tu lis des vers en ce siècle
de prose, et parce que, si tu n'es pas un imbécile, tu dois
être un original.
D. B.
OUVERTURE SYMPHONIQUE
A WOLFGÂNG GOETHE
Goethe, mon vieil ami, prenons
La route qui mène au bois sombre.
Les chants commencent; — retenons
Nos fauteuils de mousses, à l'ombre.
Quand l'aube perce ses réseaux,
C'est une agréable fortune
Que d'entendre les gais oiseaux
Echanger une hymne commune.
1
2 OUVERTURE SYMPONIQUE
D'abord la fauvette au col gris
Essaye une frêle roulade
Le moineau répond, et ses cris
Invitent à la sérénade.
Les timides chardonnerets
Étouffent leurs notes faussées;
Dans le silence des forêts
Chuchottent les ailes froissées.
Paix! — La brise a frappé trois coups
Pour que ce vacarme s'achève ;
Sur les ormes et sur les houx
Le paisible soleil se lève !
Est-on placé ? — Chaque instrument
S'apprête, s'arrange et s'accorde.
Celui-ci trille doucement,
Celui-là grince sur sa corde.
OUVERTURE SYMPHONIQUE 3
Enfin le calme est rétabli ;
L'attente est sur tous les visages.
Chut ! — Et toi, Goëthe, mon ami,
Dans notre recoin soyons sages.
A l'exorde, c'est un fracas;
Ainsi que des basses profondes,
Les hibous font un branle-bas
De doubles croches et de rondes.
Ce tonnerre immense s'éteint,
Le clair gazouillis lui succède
Des demoiselles sur le thym
Et des moucherons dans l'air tiède.
On dirait le ronflement sourd
Qui suit le battement des cloches ;
De la tige où l'insecte court
Les guêpes cruelles sont proches.
4 OUVERTURE SYMPHONIQUE
Quelle harmonie et quel sujet
De méditation sereine I
Mon vieux Wolfgâng, j'ai le projet
De garder pour moi cette aubaine.
Tu sus jadis nous retracer
Les amours de ta Marguerite,
Mais il est temps de t'effacer
Devant notre race d'élite.
Je chanterai, d'un luth savant,
Les caprices de la nature;
J'imiterai l'onde et le vent.
La poésie est un murmure !
Or, n'est-ce pas ici le cas
D'une inspiration nouvelle ?
Notre siècle met tout à bas ;
La muse elle-même chancelle.
OUVERTURE SYMPHONIQUE 5
Il faut donc revenir à tout
Ce qui ne gît pas sur le sable;
A ces chênes encor debout,
A ce soleil impérissable.
A ces prés verts et réjouis
Où la sauterelle s'attarde;
A ces buissons épanouis
Où l'on se pique par mégarde.
N'est-ce pas que les passereaux
Font une adorable musique ?
Cela vaut mieux que les pipeaux
Dont jouait le Daphnis antique.
Les mésanges et les bouvreuils
Me rappellent la clarinette;
Bon ! — voilà que les écureuils
Roulent dans une pirouette.
6 OUVERTURE SYMPHONIQUE
Ah ! que ce spectacle est joli !
Et qu'il est doux de les entendre
Ces merles au verbe impoli,
Ces tourterelles au coeur tendre.
Car les ramiers, sans se gêner,
Roucoulent sur les branches souples ;
Ainsi, quand Mai vient à sonner,
Se promènent les joyeux couples.
Sur le tremplin des durs gazons
Les sauterelles rebondissent;
Les mésanges et les pinsons
D'un même babil s'étourdissent.
Attention ! — Le rossignol
Maintenant impose silence
A ces chétifs. — Un mi bémol
Qu'il jette avertit l'assistance.
OUVERTURE SYMPHONIQUE 7
Le fier rossignol a cache
Sa plume grise sous l'ombrage;
En vain nos regards l'ont cherché :
Il se voile aux yeux comme un sage.
Il se lance d'un air transi
Et chevrotte, ainsi qu'une flûte ;
Son point d'orgue est mal réussi;
Au bout du fossé la culbute.
Mais le courage lui revient.
Ses disciples, bande choisie,
L'applaudissent, comme il convient
Devant une gloire établie.
D'un vol confiant, il repart.
Sa fusée et sa vocalise
Montent, mélodieux pétard,
L'oreille en demeurs surprise.
8 OUVERTURE SYMPHONIQUE
Tantôt le son est continu
Et les syllabes se soutiennent.
Tantôt il s'échappe menu :
Ce sont des perles qui s'égrènent.
Beau rossignol mystérieux !
Que ta prière est bienfaisante!
Elle tombe, comme des cieux
Une rosée éblouissante.
Elle me rappelle ces temps
Perdus de l'enfance bénie,
Où je riais à tout printemps
Et buvais à toute harmonie :
Où mon âme en sa pureté
Croyait à la seule innocence,
Et s'abreuvait de vérité,
De foi naïve et d'espérance;
OUVERTURE SYMPHONIQUE 9
Où je pleurais avec le bruit
Des orgues dans l'église sainte ;
Où j'entendais avec la nuit
Monter l'universelle plainte.
Voilà ce que réveille en moi,
O mon rossignol, ton ramage !
Vraiment, tu ne pensais pas, toi,
Accomplir un si bel ouvrage.
Tu commences à te troubler ;
Phébus a violé ta retraite,
Et tu cesses de moduler
Parce que la foule est distraite.
Elle cherche des rois nouveaux
Pour les sacrer d'un diadème;
Chez les hommes, chez les oiseaux,
La cohue est toujours la même !
1.
10 OUVERTURE SYMPHONIQUE
Or, après que tant de chansons
Nous ont bercés, sans avarie,
Après la noblesse des sons
En voici la démocratie.
Un tohu-bohu discordant
Nous environne, nous accable ;
Rien que du faux et du strident
En ce fouillis inextricable.
Les corneilles et les corbeaux
S'en donnant à pleines poitrines,
Déchirent, lambeaux par lambeaux.
Les inspirations divines.
Ça, mon ami Goëthe, sortons
De cet enfer, en toute hâte ;
Si tu le préfères, quittons
Ce paradis que l'on nous gâte.
OUVERTURE SYMPHONIQUE 11
La plage luit comme un miroir
Depuis que le flot, l'a trempée ;
En croulant sur le gravier noir
La vague luit comme une épée.
Nous ne pouvons nous arrêter
En ces lieux où mon coeur tressaille.
Je n'y saurais rien — qu'écouter,
Et je n'y ferais rien qui vaille.
Viens donc, mon poëte ; je sens
Qu'en moi quelque chose s'irrite ;
Le souvenir a des accents,
Le vers, cette fibre, palpite.
Octobre 1864.
VIRELAI I
AU CLAIR DE LA LUNE
AU CLAIR DE LA LUNE
Virelai.
Do do do ré mi ré, do mi ré ré do.
Le long des maisons, ce soir, à la brune,
Près d'Elle je glisse, ainsi qu'un voleur.
Un même manteau, retraite commune,
Nous cache.—O mystère !—ô charme !—ô rougeur !
Et nous babillons, couple tapageur,
Comme des parleurs sur une tribune.
Ah ! l'heureux babil dans cette nuit brune !
16 AU CLAIR DE LA LUNE
Ce n'est point toujours pareille fortune;
Enfouis ta flamme, astre voyageur !
Le long des maisons, ce soir, à la brune,
Près d'Elle je glisse, ainsi qu'un voleur.
Je suis sans malice, Elle, sans rancune.
Ce minois peut-il devenir boudeur?
Nous irions, bien sûr, avec cette ardeur,
Soit dans le Tong-Kin, soit à Pampelune.
La vague poursuit la vague ; — chacune
Fait un bruit d'enfer. — Silence, Neptune !
Silence, jaloux ! — silence, grondeur !
Le long des maisons, ce soir, à la brune,
Près d'elle je glisse, ainsi qu'un voleur.
Derrière nous passe une ombre importune ;
C'est le vieux aïeul ; — son rire moqueur
AU CLAIR DE LA LUNE 17
Rit de la vaincue et rit du vainqueur
Égarés tous deux au pied de la dune.
Voix de ma folie et de la lagune !
Aux cieux étoiles il fait clair de lune,
Il fait clair de lune au ciel de mon coeur !
Le long des maisons, ce soir, à la brune,
Près d'Elle je glisse, ainsi qu'un voleur.
Octobre 1861.
RITOURNELLE
La, la, la ; par ma foi, cela me divertit
poursuivez, messieurs les violons.
MOLIÈRE. — Le Malade imaginaire.
Hier, j'écoutais cette mélodie
Qu'en moi je recèle, — et que tu sais bien;
Humide soupir de brise attiédie,
Nous avons dansé sur ce cher refrain.
Nous avons dansé sur cette musique,
Par un soir d'octobre, — au soleil baissé;
L'amour, au dedans, faisait la réplique,
Sur ce cher refrain nous avons dansé,
20 RITOURNELLE
La vague, au couchant, roulait son murmure,
Un souffle volait entre nos cheveux.
Le souffle pleurait dans la nuit obscure,
La vague pleurait clans la nuit des cieux !
O parfums ! — ô mer ! — ô forêts ! — ô grève !
— Rustiques odeurs qui montiez des flots,
Votre volupté planait sur ce rêve
Et favorisait ces tendres complots.
Et par le treillis ouvert sur la dune,
Tombait le rayon triste que voilà.
Mon coeur a gardé ce rayon de lune.
— As-tu souvenir de ce rayon-là ?
As-tu souvenir de toutes ces choses?...
— Le bal souriant, le bal vaporeux,
Les gaîtés, les chants, les aveux, les roses,
L'astre étincelant, le ciel ténébreux.
RITOURNELLE 21
As-tu souvenir de cette équipée,
Des murmures fous, du jardin charmant
Où le rossignol et sa mélopée
Nous entretenaient agréablement.
Où je t'écoutais répondre, harmonie
Intime, pendant que le clavecin
Disait son appel, sonnait son tocsin.
J'aimais mieux l'accord de ta symphonie.
Le sombre présent fuyait, emporté
Dans le tourbillon des valses rêveuses ;
L'avenir heureux s'ouvrait, médité
Dans l'enchantement des valses joyeuses.
Vieil air enfoui du passé lointain,
Vieil air fané comme une tragédie,
Nous avons dansé sur ta mélodie,
Nous avons dansé sur ce cher refrain.
Juillet 1862.
LE VOYAGEUR
Romance de Schubert.
VOIX DE LA NATURE
L'hospitalier matin rassemble dans la haie
Le rouge-gorge avec le merle aux cris aigus;
Sur la fontaine calme et sur les prés herbus
Le matin éclatant trace une blanche raie.
De sa vive clarté la lumière balaie
Les astres oubliés aux horizons perdus.
Le poëte recueille au bord de la futaie
Les rhythmes envoyés et les bruits entendus.
LE VOYAGEUR
C'est que le blond matin apporte dans sa flamme
La force qui renaît, le désir qui s'enflamme;
La chèvre aux bonds légers broute un cytise vert,
Et les filles, le long des arbres, sont pareilles
Aux grappes que suspend l'automne — et que l'hiver
Cherche et ne trouve plus sous le pampre des treilles.
LE VOYAGEUR.
O jour nouveau ! — je te salue, avec la fleur
Dont l'humide parfum s'éveille sur la roche.
O jour nouveau ! — Je te salue avec la cloche
Qui s'éveille là-bas comme un oiseau parleur.
Le bruit des flots, la paix des cieux et la senteur
Des plantes, les chaleurs de l'aube qui s'approche
Me pénètrent. — Je sens que ta venue est proche,
Je m'incline devant tes feux, — Dieu créateur !
LE VOYAGEUR
J'adore la Puissance Invisible qui donne
Et la mousse étoilée et le tronc qui bourgeonne
Au printemps, messager des précoces verdeurs;
La Puissance qui fait en même temps éclore
D'une source commune et des mêmes splendeurs
Le rayon de l'Idée et celui de l'Aurore.
VOIX DE L'AME.
O voyageur ! — tu vas ainsi dans les sentiers
Que jonche l'hyacinthe ou que la ronce encombre,
Tu vas désaltérer ta soif ardente à l'ombre
Des timides bouleaux ou des chênes altiers.
Sous l'antre aux clairs gazons et sous les églantiers
Tu médites le cours de tes rêves sans nombre.
Dédaigneux de la tâche et des rudes métiers,
Tu marches, en songeant, dans le bois au flanc sombre.
26 LE VOYAGEUR
O voyageur ! n'as-tu qu'à marcher ici-bas ?
Un plus mâle labeur ne t'appelle-t-il pas
Parmi le tourbillon des choses et des êtres ?
D'où vient le pli vengeur qui sillonne ton front ?
Le vide qui remplit ta poitrine? — Que font
Les hommes, tes égaux, et qu'ont fait tes ancêtres ?
LE VOYAGEUR.
Mon âme ! — Ta parole épouvante mes sens.
Un aiguillon me pousse en des plaines plus vastes,
Sous des arbres plus frais et sous des toits plus chastes,
Vers des soleils plus chauds et plus resplendissants.
Je sens que l'inconnu me tourmente ; — je sens
Que mon coeur rebuté d'efforts enthousiastes
Demande les revers, appelle les contrastes,
Et que ma voix s'oublie en lugubres accents.
LE VOYAGEUR 27
O toi dont les grandeurs éblouissaient ma vue,
Dans les objets divers où tu m'apparaissais,
(Bois, colline, antre noir, mer bleue, errante nue)
Réponds, qui me rendra l'inébranlable paix !
Pour ramener la joie irréfléchie et pure,
Que me faut-il, ô mère adorée ! — ô nature !
L' ARTISAN.
Il faut sous le fardeau de ce siècle avili
Que ta foi se soulève et que ton corps travaille.
Il faut que chacun prenne une épée et qu'il aille
Suivre sa destinée et conjurer l'oubli.
Qu'importe la fatigue et qu'importe le pli
Des ans ? — Au bras vainqueur qu'importe la bataille?
Dans les fêtes est-il une fête qui vaille
La satisfaction du devoir accompli ?
38 LE VOYAGEUR
Sitôt que la prudente étoile s'est cachée,
Sitôt que l'alouette a quitté sa nichée,
Je tisse un fil robuste, un chanvre aux longs détours ;
Cependant que tu dors, insoucieux des choses,
Dans cette oisiveté pesante où tu reposes
Et qui de sa torpeur enveloppe tes jours.
LE VOYAGEUR.
Ton reproche est amer, ô travailleur ! — ta bouche
Vomit un noir venin ; — ton orgueil m'a troublé.
Mais de ce fier discours que ta lèvre a parlé,
O travailleur méchant, — il n'est rien qui me touche.
Sais-tu? J'ai comme toi ma besogne. — Je couche
Aussi sur les coteaux les gerbes de mon blé ;
Je chasse la Pensée, ainsi qu'un chien zélé
Chasse la grive molle ou le chevreuil farouche.
LE VOYAGEUR 29
Comme ton dos se penche et ta main se roidit,
Ainsi mon dos se courbe et ma main s'alourdit,
Et la fièvre m'aveugle et la sueur me mouille,
Quand l'Inspiration aux bras rudes m'étreint
Et m'emporte dans ces hauteurs que rien ne souille,
Dans l'avenir qui s'ouvre au passé qui s'éteint !
LA JEUNE FILLE
Ami, quelle douleur altère ton visage?
Vois ; — mon pas est léger le long du chemin creux.
D'une allure discrète et d'un sourire heureux,
Aux premières lueurs, j'ai quitté le village. •
Qui fait l'obscur chagrin que je lis dans tes yeux?
Puis-je guérir le mal qui froisse ton courage,
Veux-tu l'eau de la source ou le vin généreux,
Veux-tu la fine amande avec le pur fromage ?
30 LE VOYAGEUR
Moi que ne trouble nul souci, je vais portant
A la cité voisine, ou le fruit éclatant.
Ou le beurre pressé dans un roseau docile ;
Je me hâte ; — déjà le soleil apparaît
Et le soleil sous ses rayons aigrit le lait
Ainsi que la paresse aigrit l'esprit futile.
LE VOYAGEUR.
Ton innocent babil, — vierge, me réjouit.
Sans doute le destin sourit à ta prière.
Un pampre aux lourds raisins fait ployer ta chaumière :
Un murmurant ruisseau te berce de son bruit.
Sans doute le rosier monte et s'épanouit
Que tes doigts ont planté, clans l'automne, dernière ;
Sa feuille est plus suave et sa, cime est plus fière,
Son parfum te surprend, sa couleur te séduit.
LE VOYAGEUR 31
O vierge! — je te crois à ce rosier pareille.
L'enfance est un hiver où le germe sommeille.
Ton coeur ne s'est-il pas, un matin, réveillé?
Et dans ce coeur naïf et curieux d'apprendre
Une flamme soudain n'a-t-elle pas brillé,
Comme brille la sève au sein d'un rameau tendre.
LA JEUNE FILLE.
Poëte, tu l'as dit! — Je suis la fiancée
D'un vaillant laboureur, maître de son bétail.
Quand il mène ses boeufs au vigoureux poitrail
Je l'accompagne avec ma chanson cadencée.
Je compte et je connais son bien par le détail.
Souvent, les yeux mi-clos et la taille pressée,
Je l'accompagne dans la forêt balancée
Qui verse la fraîcheur ainsi qu'un éventail.
32 LE VOYAGEUR
Toi-même, doux rêveur, n'a-tu là bas aucune
Innocente beauté qui te plaise? — quelqu'une
Te retient-elle pris aux noeuds de ses filets?
Comment invoques-tu cette déesse humaine !
Un souffle t'éloigna de ses charmes discrets
Et puis le même souffle aujourd'hui t'y ramène.
LE VOYAGEUR.
Hélas ! — rien ne m'attire aux lieux où je me rends.
Nulle femme ne pleure — hélas ! sur ma souffrance,
Nulle ne réfléchit au miroir des torrents
Un visage troublé par ma trop longue absence.
Sur la montagne ardue ou dans la plaine immense,
Sur les rives, le long des sentiers odorants,
Les passants que je vois me sont indifférents;
Je médite dans la tristesse et le silence.
LE VOYAGEUR 33
O jeune fille ! — as-tu pitié de mon ennui ?
Apaise mon angoisse et regarde Celui
Que ta voix persuade et que ta grâce enchante;
Mon coeur ressuscité veut produire à son tour.
Ce qui manque à ce sol fertile, — c'est la plante !
Ce qui manque à ma vie errante, — c'est l'amour !
Août 1864.
MOISSON IGNOREE
Le flot est muet, le flot langoureux,
Je vais me bercer sur le flot paisible.
Le bois est caché, le bois vaporeux,
Je vais découvrir le bois invisible.
J'aime le réveil des flots et des bois ;
Tu crois que mon coeur est un solitaire.
J'aime le réveil des Êtres; — tu crois
Que près d'eux mon coeur apprend à se taire.
36 MOISSON IGNOREE
Le nuage vogue au ruisseau dormant ;
Mon rapide coeur vogue, comme un cygne,
Au ruisseau tranquille, au livre charmant
Où chaque nuage écrit une ligne.
Tu me vois errer ainsi; tu me vois
Écouter les champs et leur sérénade.
Tu crois que mon coeur sommeille; — tu crois
Que mon coeur t'oublie en sa promenade.
Je cueille des fleurs, tandis qu'au ravin
Gémit doucement la terre épuisée.
Chaque son qui monte est un vers divin,
Chaque fleur cueillie est une,pensée.
Ces trésors sont tout mon bien ; — et tu dois
Dire que ce sont de grandes richesses.
Tu crois que mon coeur repose ; — tu crois
Que mon coeur s'éprend des molles paresses.
MOISSON IGNOREE 37
Le moissonneur fait sa moisson d'été.
Il traîne sa faux, il coupe son herbe.
Il a tout détruit et tout emporté;
Après lui j'arrive et je fais ma gerbe.
Je glane l'Idée, — et, pour cette fois,
Mon labeur secret n'est pas inutile.
Tu crois que mes mains sont vides ; — tu crois
Que le moissonneur est un homme habile.
Il a mis ses blés dans la grange; — il a
Laissé le parfum des blés à la porte.
Ce parfum avec des rimes, — voilà
L'unique butin que je te rapporte,
Août 1863.
VIRELAI II
LE JOYEUX MESSAGE
LE JOYEUX MESSAGE
Virelai.
Goélands, volez au niveau de l'onde;
Volez, messagers de notre retour !
Goélands, penchés sur la mer profonde,
Volez tout là-bas; — donnez le bonjour
A mon nid de pierre, à mon frais séjour ;
Dites que je suis à courir le monde.
Dites qu'Elle est là, dites qu'Elle est blonde ;
Le poisson luisant dans la barque abonde,
Le vieil Océan soupire à l'entour.
42 LE JOYEUX MESSAGE
Goélands, volez au niveau de l'onde,
Volez, messagers de notre retour.
C'est à ce coteau que le fleuve inonde
Que je vous envoie au déclin du jour;
Des grises maisons se perd le contour ;
Voici le brouillard, que le ciel confonde.
Je vais revenir dans une seconde.
Mais je veux savoir si la terre est ronde,
Et je prendrai bien le plus long détour.
Goélands, volez au niveau de l'onde,
Volez, messagers de notre retour!
Je n'ai pas besoin que l'on me réponde.
Le vent se déploie et chante ; — à mon tour,
Je chante non moins qu'un preux troubadour,
A tous les échos de la mappemonde.
Douce invention, naguère féconde !
LE JOYEUX MESSAGE 43
Tout au fond des eaux je jette la sonde !
Tout au fond d'un coeur je jette l'amour !
Goélands, volez au niveau de l'onde,
Volez, messagers de notre retour !
Septembre 1861.
FAUST RENCONTRE MARGUERITE
La rue est éclairée et bruyante; — l'église
Dans sa majesté, comme une reine, est assise.
Au loin, et dans la rue ardente, les garçons
Chantent comme un essaim d'abeilles, aux buissons,
Et sur le rhythme prompt de la valse, les filles
Dansent. — Jeunes ou vieux, mendiants en guenilles,
Ou riches en habits étincelants, — tous vont
À la kermesse folle et radieuse où sont
Les violons, et les cabarets dont la bière
Ecume. — Dans l'église impénétrable et fière,
L'hymne religieux, l'hymne aux souffles tremblants
46 FAUST RENCONTRE MARGUERITE
Déroule ses accords mystérieux et lents.
Sous l'hymne et sous la voûte admirables, la foule
Au seuil extérieur se dirige et s'écoule.
Celui dont la pensée et le coeur agité
Se rouvrent, — ô miracle ! — à l'espoir enchanté,
Et qui, dans la vigueur nouvelle qui l'emporte,
Se reprend aux rameaux d'une jeunesse morte,
Celui qu'un ténébreux pouvoir a rappelé
De la route suivie et de l'âge envolé,
Attend, silencieux, dans l'ombre et dans la brise,
La beauté sans égale et qui lui fut promise.
Elle arrive; — voici la charmante ! — voici
La souveraine avec son diadème ! — Ici
Ses cheveux flottent; — là, son sourire étincelle,
C'est l'Épouse ! — c'est la Marguerite ; — c'est Elle !
Mais elle passe ainsi qu'un fantôme léger ;
Son âme insoucieuse ignore le danger.
Lui, chancelant, le front penché, la voix émue :
« Je t'aime, songe-t-il, d'une amour inconnue ! »
Janvier 1864.
D'après James Tissot.
GRETCHEN
Romance de Schubert.
KARL.
Laboureur, je t'envoie un salut matinal.
N'as-tu point vu, tandis que tu creusais la plaine,
Errer, comme un oiseau, frôler, comme une haleine,
N'as-tu point vu la fille au rire virginal ?
Elle cueille sans doute aux bords du frais canal,
Ou le trèfle odorant ou la rouge verveine.
O merveille ! — le front de cette châtelaine
A l'éclat radouci d'un soleil hivernal !
48 GRETCHEN
N'as-tu pôint, laboureur, trouvé ma voyageuse
Sous les blancheurs du tremble ou sous la verte yeuse ?
N'as-tu point reconnu les langueurs de sa voix?
Je la demande aux prés déserts, au toit qui fume ;
La brume, tout là-bas, flotte au revers des bois,
La rêverie en moi flotte comme la brume.
LE LABOUREUR.
Mon sillon est pénible et mon boeuf indolent;
Je ne sais si ta reine en ces champs est venue.
J'oublie et la justice au flambeau vacillant,
Et la gloire qui meurt, et le plaisir qui tue.
Les choses de la terre et les bruits de la rue,
Le choc des passions, les splendeurs du talent,
Viennent s'éteindre au pied de ce soc nonchalant,
Gomme un éclair s'éteint dans l'ombre de la nue.
GRETCHEN 49
Avec le blé, trésor des nouvelles moissons,
Je sème, d'un bras fort, l'avoir de mes garçons ;
Car le nid se bâtit et les germes éclosent.
Déjà dans l'oseraie a gémi le ramier.
La fortune est rebelle à ceux qui se reposent ;
Le dernier au travail récolte le dernier !
KARL.
Chasseur, mâle chasseur, aux lieux où tu me guides,
Tu suis l'aigle terrible et le loup ravisseur.
Où se cache la belle aux yeux pleins de douceur,
La belle aux yeux charmants, la belle aux yeux timides ?
Où se gîte la fée, — où s'arrêta la soeur
Vers qui monte l'élan de mes songes rapides.
Qu'un dieu récompensant ta peine, — bon chasseur,
Te garde des douleurs et des précoces rides.
50 GRETCHEN
Sous un astre clément longtemps tu porteras
L'invincible terreur au sein des clairs frimats.
Je crains pour le vautour et le cerf au poil rude,
Pour le lapin broutant et pour le faon léger;
Je crains que ton adresse, — ô funeste étranger,
Ne change ce pays en une solitude.
LE CHASSEUR.
Je vais dans les hauteurs insondables. — Je vais
Où s'endort la pensée au fracas des abîmes.
Je vais dans les blancheurs et dans les ciels sublimes,
Où ta frivolité ne s'envola jamais !
C'est là, dans cet oubli, — c'est là que désormais.
Loin des rumeurs que font les passions infimes,
Là que j'assoupirai sur les plus froides cimes,
Mon Rêve dédaigneux des vulgaires sommets !
GRETCHEN 51
O monts ! — Faîtes prochains des clartés sidérales I
Neiges des jours pâlis, — ô neiges automnales !
Houles qui parfumez ces pacifiques mers I
Devant vos Océans je m'incline, — et j'adore
Vos silences, vos cris, vos repos, vos hivers,
O monts ! — Splendeurs des nuits et berceaux de l'aurore !
KARL.
Toi qui troubles la paix des nonchalantes eaux,
La paix des eaux d'argent, la paix des eaux glacées ;
Toi dont la barque joue avec les gais ruisseaux
Dans le frémissement des rames balancées,
Pêcheur, — vois-tu couchée, auprès des longs roseaux,
La fiancée unique entre les fiancées ?
Sa robe s'enfle au gré des brises insensées,
Comme s'enfle la voile au mât des lourds vaisseaux.
52 GRETCHEN
Sa chevelure tremble, et je tremble comme elle;
Dis-moi, pêcheur, dis-moi le nom de cette belle,
Ce nom cent fois appris et cent fois répété ;
Dis-moi toute harmonie avec ce mot unique,
Toute grâce mêlée à toute volupté.
Toute la poésie et toute la musique.
LE PECHEUR.
Ma journée est heureuse et mon filet s'emplit
D'un humide poisson, d'herbes étincelantes.
Le poisson se réveille et s'agite; — les plantes
Sèchent au premier vent comme un coeur qui vieillit.
Mon coeur clans cet espace et ces senteurs vaillantes
Aux espoirs rejetés se rouvre, et se guérit.
L'universelle paix des natures puissantes
Est un vin qui m'abreuve, un pain qui me nourrit.
GRETCHEN Kl
0 terre fécondée ! — ô terre libérale
Que ta sève remonte et ta fraîcheur s'exhale.
Fais que j'apprenne ainsi tes multiples secrets :
Fais que j'entende et fais qu'en songeant je recueille
L'âme de chaque flot, l'hymme de chaque feuille,
La langue des soleils et celle des forêts !
KARL.
Ma joie avec sa joie autrefois confondue
S'est envolée ainsi qu'un oiseau passager.
O bois ! — ô vent du ciel ! — bois sombres ! vent léger !
Vous me rappelez tous celle que j'ai perdue.
En vain le rossignol chante dans le verger,
En vain l'aube éclatante enflamme l'étendue,
Mon désir est muet et je reste étranger
Au rossignol chanteur comme à l'aube épandue.
54 GRETCHEN
La rive est solitaire où près d'Elle jadis
Fleurissait et riait l'immortel paradis,
Où nous berçait l'avril d'une molle caresse.
Déjà vous me brûlez d'implacables tourments,
Soupçon, — père du crime et des ressentiments,
Jalousie — ô fureur sanglante, — ô vengeresse !
GRETCHEN.
Pourquoi dans les regrets inutiles, — pourquoi
Souhaiter et chercher l'abandon misérable?
Le voile est déchiré, le jour est favorable,
O doux ami, regarde ; — ô doux ami ! c'est moi !
De l'inflexible sort nous subissons la loi,
Tantôt il nous sourit, tantôt il nous accable ;
Le plus frêle zéphyre ébranle notre foi,
Et les plus hauts châteaux sont bâtis sur le sable.