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Lettre à M. Thiers par un républicain de province / [Signé : F. C. L....]

De
18 pages
Ducros-Paris (Clermont-Ferrand). 1871. France (1870-1940, 3e République). In-8°. Pièce.
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LETTRE
A M. TRIERS
PAR
UN RÉPUBLICAIN DE PROVINCE
CLERMONT-FERRAND
LUCROS-PARIS, LIBRAIRE - EDITEUR
Rue Saint-Genès, 5
1871
du Pouvoir exécutif,
I
Le 15 juillet dernier, la France était sur le bord de
l'abime. Elle y avait été poussée par la folie de Napoléon,
de son entourage, de ses ministres, de ses maréchaux et
par la servilité du Corps législatif et du Sénat. Vous seul
osâtes protester à la tribune contre une déclaration de
guerre insensée. A peine daigna-t-on vous entendre, et
encore ce fut grâce à l'autorité qui s'attache à votre rare
expérience et à la réputation que vous possédez à juste
titre d'être un homme d'Etat du premier ordre.
On avait imprimé au pays une impulsion aveugle, vous
vous raidites contre elle au mépris des injures, au mépris
d'une vaine popularité, comme il convient à un citoyen
digne de ce nom. Vos efforts furent vains et l'expiation
arriva, infligée par une défaite cruelle, amenant à sa suite
la ruine, l'humiliation, la honte et comme un suprême
couronnement de nos désastres, la discorde et la guerre
civile !
La discorde a été fomentée par certains partis, en pro-
vince et à Paris, dès l'avènement du Gouvernement
provisoire de la défense nationale.
En province, alors que les besoins de la guerre, l'effort
suprême de la défense auraient dû absorber tous les
esprits, enflammer tous les coeurs, il existait un parti qui
comptait déjà sur le désastre final pour arriver à son but
et se saisir du pouvoir. Dès lors il agissait, en vue de cette
éventualité prévue par lui.
La République était-elle victorieuse, sa durée devenait
à peu près certaine; au contraire, vaincue, elle devait
céder la place à la monarchie légitime. Telle était l'o-
pinion de la faction royaliste, ayant pour principal organe
la Gazette de France.
Ce journal attaquait sans pudeur, sans modération,
sans justice, tous les actes du gouvernement de Bor-
deaux (*) ; il avait pris à partie Gambetta et les répu-
blicains.
Pour arriver à vaincre les Prussiens organisés comme
ils l'étaient, et après Sedan et Metz, il eut fallu une surex-
citation patriotique et un concours passionné, héroïque
de tous les enfants de la France, impossible à espérer
après vingt ans d'abaissement systématique du pays,
après vingt ans de démoralisation césarienne. Le parti lé-
gitimiste le savait bien ; il prévoyait un désastre et déjà
il s'apprêtait à s'en faire une arme déloyale de réaction
contre je régime républicain, espérant obtenir ainsi une res-
tauration , enlevée par surprise à un pays malheureux
outre mesure et tombé en une sorte de défaillance.
Pendant qu'ils semaient le découragement, qu'ils
poussaient à l'inertie, les légitimistes faisaient à leurs
héros réclame sur réclame afin de leur créer une popu-
larité qu'on ne manquerait pas d'exploiter, aussitôt la
guerre finie. Il ne tombait pas sur nos champs de ba-
taille un personnage titré, sans qu'aussitôt son nom fût
relevé avec soin. Quant aux roturiers, aux simples
mortels, aux légionnaires de Lyon, par exemple, ou aux
braves marins de Paris, il n'en était point question. Il
n'y avait, selon la Gazelle de France, de courage que
chez les hommes de qualité.
D'un autre côté, elle discréditait avec rage Garibaldi et
ceux qui combattaient et mouraient autour de lui ; la pré-
sence de cet homme en France était pour la Gazelle chose
cent fois pire que celle des Prussiens. Sa passion allait si
loin qu'elle dépassait le but; c'était l'odieux clans l'absurde.
(*) La polémique vénéneuse de ce journal avait été appelée plai-
samment la janicotine. Hélas ! on ne savait dire si vrai. Elle dis-
tillait goutte à goutte le poison de la calomnie et de la guerre
civile.
A Paris, il existait un noyau d'ultra-révolutionnaires ,
mêlée confuse où la raison était également obscurcie par
la passion. Les uns obéissaient à des convictions souvent
mal définies, empreintes d'exagération et de violence,
d'autres à l'ardeur du tempérament, d'autres enfin à une
ambition maladive.
Ce noyau se complétait naturellement par un certain
nombre de gens déclassés, toujours prêts à concourir aux
luttes désordonnées, quelles qu'elles soient et au profit de
qui que ce soit qu'elles s'exercent. Dans ce milieu on
critiquait avec amertume, avec injustice, les actes d'un
gouvernement honnête, sincère, d'une capacité médiocre
au-dessous des difficultés de la situation, mais supérieure
encore à celle des meneurs, des ultras de Belleville et
de Montmartre.
Un jour vint où ces derniers poussèrent jusqu'à la ré-
volte leur hostilité contre le gouvernement de Paris. Ils
furent facilement vaincus, mais ils n'en restèrent pas
moins organisés, armés, et ils persistèrent de plus fort
dans leur sombre irritation.
En temps ordinaire, ils eussent été impuissants contre
un gouvernement honnête et loyalement républicain,
ils n'eussent exercé d'ailleurs aucune influence sur l'opi-
nion. Mais la capitulation de Paris, en justifiant jusqu'à
un certain point leurs critiques et leurs défiances, leur
donna une nouvelle force en faisant planer sur le gouver-
nement de la défense la responsabilité et la défaveur d'un
éclatant désastre.
C'est ainsi que, grâce à ce double courant de haines,
d'ambitions, de passions subversives, les élections de
province amenèrent à l'Assemblée un grand nombre d'ul-
tra-légitimistes, et celles de Paris un nombre proportion
nel de représentants ultra-révolutionnaires.
L'Assemblée, dès qu'elle fut réunie à Bordeaux, débuta
par un acte de sagesse, le seul qu'on puisse porter à son
compte, en choisissant pour son président M. Grévy, et
en vous choisissant vous-même pour Chef du Pouvoir
exécutif.
Mais à peine a-t-elle fait ce sacrifice aux nécessités
politiques du moment, qu'elle donne carrière à sa pas-
sion monarchique. Elle découvre ses tendances anti-libé-
rales, anti-républicaines. Elle insulte Gambetta et avec
lui tous les républicains de province, elle insulte Gari-
baldi, elle interdit la tribune à Victor Hugo. Elle s'irrite
de ne pouvoir proclamer son roi légitime, et comme
elle sait que Paris est pour elle un obstacle invincible,
elle l'accable de ses dédains, de ses invectives, elle
veut aller loin, bien loin de ce foyer d'infection.
C'est en vain qu'avec une patriotique sagesse vous lui
rappelez son devoir. La patrie est là vaincue, humiliée et
à demi ruinée. Il s'agit de rétablir la paix sociale, l'ordre,
le travail, de relever nos ruines, de nous réorganiser, de
nous régénérer, de nous ressaisir dans le recueillement de
la douleur pour redevenir à force de sagesse, de travail,
d'économie, de justice appliquée, un peuple digne de
respect et de sympathie, un peuple puissant et honoré.
Commençons par là, dites-vous, ne nous occupons pas de
ce qui nous diviserait, l'heure n'est pas venue. Retrouvons
d'abord la sécurité matérielle, la tranquillité morale, fai-
sons d'abord de la bonne administration, c'est ainsi que
plus tard nous pourrons faire de la bonne politique.
Vos conseils sont dédaignés par une Assemblée dont ils
contrarient la passion ultra-monarchique et réactionnaire.
Ce sont à chaque instant des explosions de colère, des in-
vectives, des menaces, des accusations irritées contre le
gouvernement de Bordeaux et contre le régime républi-
cain. L'interminable vérification des pouvoirs fournit un
thème favorable et toujours renaissant à ces odieuses et
violentes attaques. C'est ainsi qu'à propos des élections des
Bouches-du-Rhône, M. Depeyre lance un réquisitoire ful-
minant et semble se révéler comme le nouveau Marchangy
de la future restauration. Il a toute sa violence, en aura-
t-il le talent?
La gauche reste muette, interdite devant ces fureurs. Ce
n'est pas elle qui oserait crier silence au banc des mar-
quis. Sa voix serait étouffée par les vociférations du
groupe aristocratique où s'agitent et se démènent le mar-
quis de Lorgeril, le marquis de Belcastel, le marquis de
Castellane e tutti quanti, véritable bouquet féodal dont
l'épanouissement subit est pour le public un sujet d'éton-
nement mêlé de curiosité.
Quand la gauche crie vive la République, la droite pro-
teste. — Non, non, dit-elle, vive la France.
Elle n'ose encore arborer son drapeau, mais elle le
montre.
Pour réfréner ces velléités de restauration, vous rap-
pelez à l'Assemblée qu'elle est souveraine, mais qu'il
n'est pas certain qu'elle soit constituante. Les politiques
de la droite accueillent vos sages paroles d'un sourire
ironique et se disent in petto : M. Thiers est la nécessité
du moment, l'homme de la transition, mais quand le mo-
ment sera venu, quand nous aurons pu faire sortir de nos
rangs un personnel suffisant, on le jettera par-dessus bord,
et l'Asssemblée fara da se.
Oui, mais Paris est là. S'y établir sans avoir, au préala-
ble affirmé la République et avec le dessein avoué d'une
restauration monarchique, c'est impossible. D'un autre
côté, faire cette restauration hors Paris, c'est bien dange-
reux. — Quel parti prendre? où aller?
Cependant l'Assemblée ne peut rester à Bordeaux, la
question de translation est posée, il faut la résoudre.
C'est alors que la haine de l'Assemblée contre cette
capitale s'exhale en récriminations, en injures grossières ;
on n'eût point parlé autrement d'un repaire de scélérats
et de bandits.
Les ultra-révolutionnaires dont nous avons parlé plus
haut observaient à leur tour, avec la plus vive anxiété,
l'attitude de l'Assemblée de Bordeaux; ils soulevèrent les
esprits contre elle, en rappelant avec des commentaires
passionnés ses tendances légitimistes, ses attaques, ses
menaces. Ils excitèrent le ressentiment des Parisiens con-
tre les injures qu'on leur prodiguait, contre le projet de
décapitalisation de Paris, mot barbare comme l'idée qu'il
exprime. La garde nationale se con stitua fortement. Il fut

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