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Lettre à M. Thiers sur la décentralisation politique / par Alfred Esparbié

De
32 pages
L. Quarré (Lille). 1871. 31 p. ; in-8.
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MARS 1871
LETTRE A M. THIERS
SUR LA
DÉCENTRALISATION POLITIQUE
PAR
ALFRED ESPARBIÉ
Vendu au Profit des Blessés de l'Armée du Nord
PRIX : 1 FR.
LILLE
L. QUARRÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Grande-Place, 64
LETTRE A M. THIERS
SUR LA
DÉCENTRALISATION POLITIQUE
I
Lille, le 8 Mars 1871.
MONSIEUR,,
Ce n'est pas au chef du pouvoir exécutif que
j'ai l'honneur d'adresser les réflexions qui suivent.
Ce n'est pas non plus de la politique actuelle que
je me propose de vous entretenir. Vous trouveriez
au moins inutile, pour ne rien dire de plus, que
je me permisse de vous donner directement mon
avis sur une situation que vous connaissez mieux
que personne, et que, mieux que personne, vous
seul peut-être en ce moment pouvez conduire à bien.
— 2 —■
Ce n'est point là le sujet de ma lettre.
Par suite d'événements dont l'appréciation ne
pourra être sincèrement et justement écrite que
lorsque le temps aura amorti les passions de la
foule et les ressentiments personnels, la France a
été conduite une fois encore à deux doigts de sa
perte. Des malheurs sans nombre sont venus
l'accabler et aujourd'hui les circonstances vous
imposent un devoir auquel votre patriotisme vous
a empêché de vous soustraire. En acceptant la
tâche douloureuse de conclure la paix, dans des
conditions depuis longtemps prévues et maudites,
vous vous êtes montré, Monsieur, un grand citoyen.
Vous avez conquis votre place parmi les hommes
dont les nations honorent la mémoire ; vous avez
couronné, par un acte de dévouement à votre
patrie, une carrière illustre dont la postérité
oubliera les faiblesses en faveur de ce que vous
faites aujourd'hui.
Mais encore une fois ce n'est pas de cela qu'il
s'agit ici et■ si vous me le permettez je vais entrer
immédiatement dans l'examen de la grave question
que j'ose soumettre à votre jugement.
Vous n'ignorez pas, Monsieur, que dans l'ordre
moral et politique, de même que dans l'ordre
physique, les périodes de convulsions et de troubles
donnent naturellement naissance à tout ce qui
s'écarte de l'harmonie générale dont le créateur a
fait l'état normal du monde. Un orage fait sortir
— 3 —
de terre des vapeurs malsaines ; une révolution
met au jour des projets, des idées, des utopies
contre lesquelles la société ne saurait trop se
défendre, en France surtout.
C'est ce qui arrive aujourd'hui.
Depuis quelque temps il se produit dans le
Nord comme ailleurs une pensée que déjà on
cherche à convertir en fait accompli. Des hommes
dont je suis loin de suspecter les intentions mais
que je crois entraînés par une fausse appréciation
des choses et de l'avenir, cherchent, avec la
meilleure foi du monde, à échapper aux dangers
qu'ils prévoient et à assurer contre les éventualités
révolutionnaires l'état social que, pour votre part,
vous allez contribuer à fonder en France.
La pensée de prévenir le mal futur, quelle que
soit la forme du gouvernement qui va résulter de
la crise actuelle, est sans contredit excellente, et
je serais tenté de m'y associer de toute la force de
mes sentiments patriotiques. Malheureusement le
remède que l'on nous propose est pire cent fois
que le mal, et c'est ce que je me propose de
démontrer dans cet écrit.
Ce remède, Monsieur, vous devez le savoir déjà
sans doute , n'est autre que la DÉCENTRALISATION
POLITIQUE.
Vous devez croire, Monsieur, que si cette lettre
que je prends la liberté d'adresser à l'historien de
la RÉVOLUTION et du CONSULAT ET DE L'EMPIRE , ne
— 4 — ■
devait aller qu'à vous seul, je ne me serais pas
permis de vous déranger pour vous instruire d'un
état de choses que vous devez connaître beaucoup
mieux que moi et vous signaler des dangers et
des écueils dont il me semble, d'après vos écrits,
que vous devez être pénétré.
Mais je parle en même temps à mes chers
concitoyens du Nord qui sont aussi un peu les
vôtres, malgré votre naissance méridionale, et je
me crois obligé de chercher à détruire bien des
préjugés, bien des erreurs que je vois se répandre
et s'enraciner dans notre pays.
En un mot, il se produit en ce moment un
très vif mouvement décentralisateur. Et non-
seulement il se produit dans les esprits que je
considère comme les meilleurs et animés d'un
judicieux et sincère sentiment de conservation,
mais on peut déjà en constater la présence dans
la presse. C'est dire que l'opinion se trouve saisie
de la question et que le moment est venu de la
discuter.
Toutefois, cette grave et vitale question de la
DÉCENTRALISATION POLITIQUE se présente comme toutes
les choses, à leur commencement, sous l'apparence
la plus modeste, et, au premier coup d'oeil, de
l'exécution la plus facile.
Il s'agit tout simplement de la translation de
l'Assemblée nationale, Corps législatif ou Chambre
— 4 —
des députés, dans une ville de province. Et
comme on voit la chose sous l'aspect le plus
facile, on se borne à désirer que la réunion des
représentants du pays soit transférée soit à
Versailles, soit à Fontainebleau, soit même un
peu plus loin, à Rouen, par exemple.
Certes et au premier abord le projet semble
offrir de grands avantages et les arguments ne
manquent, pas en sa faveur.
En effet, Monsieur, quel exemple, quelles leçons
l'histoire du siècle qui finit en ce moment nous
offre-t-elle ? En me bornant à un très-rapide, coup
d'oeil, je puis résumer le raisonnement des promoteurs
de cette mesure et condenser en quelques lignés
leur argumentation.
Que voyons-nous depuis 89, disent-ils ? Passons
sur la période proprement dite révolutionnaire.
Depuis le Jeu de Paume envahi au nom du roi
par le marquis de Dreux-Brézé jusqu'au Conseil
des Cinq Cents envahi par Bonaparte au nom du
salut de la patrie, l'histoire de nos assemblées
n'en est, pour ainsi dire, que le martyrologe.
L'Assemblée constituante, la Législative et surtout
la Convention ne furent à proprement parler que
des réunions publiques, soumises à l'action directe
et toujours menaçante de l'émeute, ayant rarement
pu délibérer et légiférer eu dehors de l'action
dissolvante des partis, et, dans les circonstances
importantes, s'étant trouvées dans la nécessité de
— 6 —
laisser prendre à l'élément révolutionnaire une
action, hélas ! prépondérante qui a laissé une
marque ineffaçable dans notre législation et dans
nos moeurs politiques.
Ne nous arrêtons pas sur cette période si
profondément agitée et pendant laquelle il était
d'autant plus malaisé de prendre aucune mesure
conservatrice sérieuse que c'était le commencement
d'un régime vraiment nouveau, pour la pratique
duquel l'expérience faisait défaut à la plupart des
hommes politiques d'alors.
Mais, ajoute-t-on, qu'avous-nous vu depuis?
Parlerons-nous de cette malheureuse Chambre
de 1815, conduite et trompée par Fouché et qui
n'a pas eu un seul jour la liberté de son jugement?
Citerons-nous la révolution de 1830, que la
Chambre n'a pu empêcher parce qu'elle se trouvait
placée sous l'action directe de la rue ?
Citerons-nous la Révolution de 1848, accomplie
seulement parce que la Chambre a été envahie et
parce que les députés ont été dispersés?
Citerons-nous, pendant la seconde République,
les envahissements successifs des Assemblées
nationales au 15 mars, en avril, aux journées de
juin?
Citerons-nous le 2 décembre, qui n'a pu être
fait que parce qu'on a pu s'emparer des députés
présents à Paris?
Citerons-nous enfin le 4 septembre, qui certes
— 7 —
n'aurait pas eu lieu si l'élément révolutionnaire
avait été dans l'impossibilité de s'emparer du Corps
législatif?
Ce sont là des faits qu'il faut se rappeler sans
cesse et qu'il faut prévenir dès aujourd'hui parce
que du jour où il sera impossible aux émeutiers
parisiens de s'emparer des députés de la province
le gouvernement existera en dépit de l'émeute et
pourra maintenir le Pouvoir issu de la volonté
nationale.
Quant aux objections qui tout d'abord se
présentant à l'esprit, on en fait bon marché et elles
pèsent bien peu dans la balance avec laquelle les
décentralisateurs actuels mesurent nos destinées.
Et, de fait, ces premières objections sont de
peu de poids ou tout au moins d'un ordre secondaire.
Il est clair que l'adoption en principe du séjour
de l'Assemblée française dans une localité autre
que Paris, entraîne, dans la pratique, des
inconvénients desquels on paraît tenir peu de
compte.
Si, disais-je à un décentralisateur de beaucoup
d'esprit qui me traçait le tableau le plus flatteur
de notre avenir après le transfert de la Chambre
à Versailles, si la Chambre quitte Paris ne pensez-
vous pas qu'elle doit obligatoirement entraîner
après elle certaines de nos administrations, par
exemple les ministères?
— 8 —
Comment, en effet, établir entre les discussions
législatives et les ministres les communications
rapides, sûres qui sont nécessaires pour élucider
les débats de la Cambre et leur fournir les éléments
indispensables aux solutions qu'ils ont pour objet
de produire?
Comment, d'un autre côté, sera-t-il possible,
à supposer que nous vivions sous un régime
monarchique parlementaire, que les ministres puissent
aisément et promptement communiquer au chef de
l'Etat les incidents importants qui s'élèvent dans
l'étude parlementaire des grandes questions si ce
chef de l'État loge aux Tuileries et si les débats
des Chambres ont lieu à Versailles ou à Rouen ?
Que direz-vous également aux ambassadeurs qui
voudront assister aux séances des Assemblées non
point en oisifs littéraires, mais en envoyés de leurs
gouvernements, et dont les ministres, les souverains
attendent avec impatience les communications
télégraphiques ?
On pourrait répondre d'abord que nous pouvons
vivre en république et que le chef de l'Etat,
simple président du Pouvoir exécutif, suivrait
l'Assemblée à Versailles ou à Rouen ;
Ensuite, que les ambassadeurs pourraient faire
de même. D'accord ; mais dans ce cas ne faudrait-
il pas transporter hors de Paris les postes, les
télégraphes, les ministères, les ambassades ? ■
Vous voyez tout d'abord où cela conduit. C'est
— 9 —
tout un monde à remuer, à déplacer, à installer
avec des frais immenses. Et, d'un autre côté, n'est-ce
pas établir ailleurs cette même centralisation contre
laquelle on s'élève aujourd'hui?
Sans doute, dit-on ; mais en transportant le
gouvernement tout entier à Versailles ou ailleurs
on le soustrait à l'action des démagogues de Paris
et le but est atteint.
Ceci nous amène au véritable point de la
question et il convient de l'examiner avec soin.
II
Croyez-vous, Monsieur, que l'éloignement de
l'Assemblée du centre parisien pourra . réellement
mettre la France à l'abri des COUPS DE RUE dont elle
se plaint avec trop de raison, aussi bien que des
coups d'État qui, dans leurs résultats du moins, sont
beaucoup plus justifiables?
Examinons la question de près, en hommes pratiques
et sensés, et en dehors des déclamations et des
ambitions particulières.
Je suppose que l'Assemblée, le Pouvoir exécutif,
les ministères, etc., etc., .enfin le gros du gouverne-
ment, sont installés et fonctionnent tant bien que mal
à Versailles.
Une question surgit qui passionne les esprits. Il
s'agit d'un article 14 à réformer, ou bien encore
— 10 —
d'une question d'adjonction de capacités, ou bien d'une
guerre à déclarer à une grande puissance. Il s'agit
surtout du renversement d'un ministère qui menace
de s'éterniser au Pouvoir, et d'ambitions à satisfaire
comme toujours.
Les débats de l'Assemblée, irrités, violents, ont un
retentissement éclatant dans tout le pays. Dans les
villes, la partie ardente des populations, excitée par
une presse enflammée et docile aux mots d'ordre partis
de Paris, se demande comme toujours si l'on va
laisser debout des ministres corrupteurs et incapables
qui, en déshonorant la France, la conduisent à sa
ruine.
Je n'ai pas besoin d'insister sur ces arguments.
Vous les connaissez pour les avoir entendus bien des
fois dans votre longue carrière : je n'ose pas dire pour
les avoir pratiqués.
Une agitation fébrile s'empare de Paris. Des
groupes se forment. L'ordre est troublé. Naturellement
on commence à insulter et à frapper la police. L'action
de la force publique devient nécessaire.
Mais il se produit alors et dans des conditions
infiniment plus favorables à l'émeute, ce que nous
avons pu observer tant de fois.
Un général amoureux de la popularité hésite devant
la répression. Il est attaqué et ne se défend pas. Il a
ordre de protéger l'Hôtel-de-Ville, car il n'y a plus
d'Assemblée, et il ne défend pas l'Hôtel-de-Ville. Et
après deux ou trois journées de batailles de rues,
— 11 —
l'antique maison municipale devient la proie de
l'insurrection.
Passons les détails; ils sont trop connus. Dans le
cas particulier qui nous occupe que doit-il fatalement
arriver ?
Vous connaissez trop, Monsieur, les hommes politi-
ques de notre temps pour hésiter un seul instant sur
ce qu'ils pourront faire.
Il est évident pour vous comme pour moi que
l'émeute s'est faite surtout sous l'impulsion des membres
de la Chambre formant ce qu'on appelle LA MONTAGNE.
Or, aussitôt que l'émeute aura triomphé, LA MONTAGNE
viendra se mettre à sa tête, car l'émeute n'aura été
faite que pour cela.
Vous verrez accourir de Versailles une centaine
de députés qui s'installeront à l'Hôtel-de-Ville,
s'empareront des SUCCURSALES des postes et télégraphes
restées à Paris, et, datant de la Commune leurs décrets
ordinaires, enverront à la France révolutionnaire
leurs ordres toujours attendus et toujours obéis.
A ces députés se joindront, n'en doutez pas, un
certain nombre de membres du centre gauche, petits
maîtres Jacques de la politique, prêts à tout faire, sous
quelque régime que ce soit, afin de se voir un jour
avec un portefeuille sous le bras.
En vue de ménager un concours si précieux, la
démagogie affectera des allures modérées auxquelles,
comme toujours, la population se laissera prendre.
Sans doute, me dira-t-on, tout cela est fort exact, et

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