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Lettre en prose et en vers, à Madame Julie D. Ch... M... de R... Ce 25 juin, 1794. Troisième édition

De
72 pages
[s.n.]. 1794. 72 p. ; in-18.
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A
LETTRE EN PROSE ET EN VERS,
A
MADAME JULIE D. CH. M. DE R.
Ce 25 juin, 1794*
TROISIÈME ÉDITION.
Pour bien écrire, le FR ançais doit s'asservir à
la gène la plus rigoureuse. Pour bien écrire ,
trois choses sont absolument. nécessaires : régu-
larité , ou autrement observation perpétuelle et
stricte des règles de la grammaire ; clarté, élé-
gance. Avec les deux premières , on parvient à
ne pas écrire mal ; avec la troisième, unie aux
deux autres , on écrit bien.
JE répugne beaucoup, madame , à ce que
vous voulez de moi ; mais vous ordonnez , vous
commandez ; il faut bien obéir. Puisque vous
exigez que , sans réserve aucune , je vous fasse
part de mes plus secrètes pensées sur l'état ac-
tuel de notre littérature, vous me permettrez
des réflexions d'une certaine étendue. Vous me
pardonnerez des répétitions, qui, se trouvant
dans un écrit pensé à loisir, seraient un rabâ-
chage impardonnable. Mais une lettre permet
qu'on s'abandonne, qu'on revienne sur ce qu'on a
(a)
déjà dit. J'userai largement de la permission ; je
vous en proviens. Si j'avais plus de teins pour vous
satisfaire , je copierais moins souvent, j'aurais
moins recours à ma mémoire et à mes livres, ce
qui me dispensera d'un long travail : vous y gagne-
rez , à coup sûr. Je dirais moins bien que ceux
dont j'emprunterai, non-seulement les idées ,
mais encore les expressions, les phrases entières.
Je mettrais aussi plus d'ordre dans ce que j'ai à
vous dire, et je serais plus précis. Si je suis
trop verbeux , ne vous en prenez qu'à vOus-
même. Vous me pardonnerez aussi un peu d'hu-
meur. Comment n'en pas avoir, quand on rap-
proche les écrivains du jour, et d'un moment,
de ceux qui doivent à jamais nous servir de
modèles 1 :
Pour être moins long, et je le serai toujours
trop, j'entre d'abord dans mon sujet.
Avec raison Thalie est indignée
Du froid jargon du petit Marivaux,
Adroit brodeur sur toile d'araignée,
Et le moins froid encor de ses rivaux.
Le tems du marivaudage paraît renaitre , et
pire : c'est la même afféterie , ce sont les mêmes
fausses grâces et son affectation grimacière. Ces
défauts se produisent particulièrement dans des
pièces de vers qu'on court applaudir à de pré-
tendus lycées , où les récitans, toujours sûrs
des suffrages , ont pour auditeurs des personnes
(3)
a
abonnées, et par conséquent intéressées à as-
surer le succès (le leurs poëtes.
Sans cesse un bel esprit se met à la torture ;
A force J'art, toujours il gâte la nature :
Qu'est-ce que son langage incorrect, affété 1
Le jargon d'un cœur froid et d'un esprit gâté.
Le BEI. ESPRIT pour moi ,n'est qu'un aliment fade,
Et rien, je crois , n'est pis, si ce n'est la Décade.
LB BOW ESPRIT ressemble à cette mine d'or:
Cette mine renferme un précieux trésor ;
Mais de couches de terre elle est aux yeux voilée :
Elle n'est seulement aux regards décelée
Que par légers filons , que l'homme sans savoir,
Que l'homme inattentif foule aux pieds, sans les
voir ;
Mais ils n'échappent point au minéralogiste ,
Infatigable scrutateur ;
Mais ils n'échappent point à ce naturaliste,
Vrai philosophe observateur.
LB BEI. ESPRIT ressemble à la statue
Eclatante d'or à la v.ue ,
Mais construite en torchis. Vide sous sa rondeur,
Tout en surface , et rien en profondeur,
Ne la heurtez; bientôt plus ne serait entière.
L'or dont elle reluit, qui vous paraît si beau ,
N'est qu'une feuille d'oripeau ;
L'ouvrage , de beaucoup , surpasse la matière :
Chaque jour l'use un peu, la dissipe en poussière.
L'envie de briller et de surprendre par des
(4)
choses neuves , conduit à l'excès du ridicule ; je
veux dire du faux bel esprit , qui provient
presque toujours du faux goût, et cette affecta-
tion devient, à la longue , une habitude à mal
faire.
Le faux esprit est une recherche fatigante de
traits déliés, une affectation de dire en énigme
ce que d'autres ont déjà dit naturellement; de
rapprocher des idées qui paraissent, et qui
sont raisonnablement incompatibles ; de mêler,
contre les bienséances, le badinage avec le sé-
rieux , et 1 e petit avec le grand.
Nos petits hommes d'esprit, qui travaillent à
faire de l'esprit, comme le tablettier travaille à
ses jouchets', voudraient toujours, se citant eux.
mêmes, nous donner leurs petites inepties , et
nous obliger à les recevoir, pour des beautés su-
périeures, pour des productions infiniment pré-
férables aux œuvres des anciens , que le tems a
consacrées comme les vrais types du beau.
Il me semble que la plus grande partie de nos
jeunes débutans dans la carrière de la littéra-
ture , c'est-à-dire, ceux qui datent de la révolu-
tion , se croient en droit de dénaturer tous les
principes reçus ; d'assurer que ce que nous
avons cru jusqu'ici comme vérités inattaquables,
est évidemment absurde ; seul moyen, en effet,
qui leur reste pour faire goûter leurs écrits, op-
posés en tout aux bons ouvrages.
(3)
3
Quand j'entends ces messieurs, beaux esprits de
la ville,
Qui, devisant entr'eux, ont l'art de m'ennuyer,
Je suis, à chaque instant, tenté de in'écrier :
QUEL DIABLE DE JAROOB! VOICI BIEN DU HAUT
STYLE !
Nous n'envions point à nos jeunes précep-
teurs , à nos rivaux imberbes, l'imbécille sa-
tisfaction de sacrifier sans cesse le vrai au
spécieux, aux mignardises écolières ; de rire
les premiers à leurs froides saillies, à leurs gen-
tils quolibets ; de se complaire dans une re-
cherche pénible d'ornemens ; dans leur affec-
tation , qui est à la nature ce qu'est le fard à la
beauté; et dans leur ton, non pas nouveau ,
mais renouvelé, de s'admirer en relisant leurs
prétendues phrases merveilleuses , toutes en
pensées alambiquées, pleines de calembourgs,
de pointes , d'antithèses , de raffinement, d'é-
quivoques monstrueux, abus de la sottise et
de notre patience bien coupable. Ce sont des
fleurs d'un fade parfum , pareilles au chiendent,
qui témoignent la stérilité du sol. Nous ne leur
envions point de se montrer plus jaloux d'exciter
les applaudissemens que de les mériter, de sai-
sir plutôt le goût du moment, que de travailler
pour tous les siècles ; prêts à sacrifier toujours la
justesse à l'effet, la raison à l'esprit, le bril-
lant au solide. Laissons-les citer d'eux-mêmes,
(6)
et sans cesse, des traits qu'ils croient ingénieux,
de petites figures de mots, le jargon frelaté d'un
cœur froid, et presque toujours d'un esprit sté.
rile , applaudi par des idiots , qui applaudissent
ce qui a un faux éclat, comme ce qui en a un
véritable; qui ne distinguent pas le diamant,
de ce qui les éblouit.
Le public aujourd'hui de lauriers vous couronne;
Mais il vous donnera, dès demain, cent soufflets:
Il vous nomme Apollon ; il vous met sur son trône,
Ou bien, il vous poursuit à grands coups de sifflets.
Voulez-vous entrer avec eux dans une discus-
sion raisonnable et les instruire ! Ils vous inter.
rompent sans cesse , en vous fatigant de la ré-
pétition de mots qu'ils ont toujours à la bou-
che , mais qu'ils ne comprennent pas, parce que
les idées qu'offrent ces mots sont au-dessus de
leur intelligence, et qu'ils sont incapables de
rien définir: pour définir, il faut être suscep-
tible de réflexion. N'importe; ils vous répètent
jusqu'à vous impatienter : Nous voulons DES
PBtfSÉES NEUVES, DIT TRAIT, DU TRAIT. , ET
DU TRAIT ENCORE. Et moi, je leur réponds ,
( quand il arrive qu'ils veulent bien me laisser
m'expliquer ) : Les pensées neuves sont bien
rares ; je ne sais pas même s'il y en a. Donnez-
moi seulement des pensées raisonnables. Ayez
une tête pensante , un cœur sensible. C'est du
cœur que nous viennent les grandes pensées.
(7)
4
Les pensées , sans doute , sont l'àme de tout
ouvrage soit en vers , soit en prose ; le style en
est le charme et la parure. Un ouvrage ne peut
prétendre à avoir toujours des lecteurs qu'autant
qu'il réunit ces deux avantages. Sans cette réu-
nion , tout écrivain doit renoncer a la réputation
de poëte ou de bon prosateur.
La cause première qui rend ces novateurs in-
corrigibles , c'est leur extrême ignorance. Ils
n'étudient point ; aussi ne savent-ils rien qu'é-
noncer leurs hérésies littéraires : aussi, avec la
vanité de l'ignorance, témoignent-ils le plus
souverain mépris pour l'érudition, comme si
l'érudition était un crime honteux. Qu'ils sa-
chent cependant que si les érudits n'entrent pas
dans le temple du Goût, du moins l'érudition
en applanit le chemin , et en ouvre le vestibule.
Nous sommes trop heureux que quelques per-
sonnes veuillent bien s'y adonner, et je loue
fort celui qui, se dévouant comme Curtius , se
précipite dans le gouffre. OPORTET UNUM PRO
POPULO MOKI.
Style , esprit brillantés séduisent davantage ,
Que le meilleur esprit, que le plus pur langage,
Ceux-là qui, trop souvent dupes de faux attraits,
Ne savent observer les choses d'assez près :
Ainsi cette Laïs, d'un chacun regardée ,
Coquette , s'il en est, fausse , peinte, fardée,
Frappe de bien plus loin , attire le regard ,
Bien plus qu'une beauté simple et belle sans art.
(8)
Beaux inventeurs de nouvelles démences,
0 vous , jeunes présomptueux,
Qui sur de vains talens fondez vos espérances,
Vous apprendrez bientôt de quelles récompenses
Seront payés vos essais si nombreux.
Ces commençans, déjà réformateurs, ri meurs
sourds, négligeant avec orgueil , comme au-
dessous d'eux, de rimer richement; ces maitres
du Parnasse moderne; ces génies sans idées ,
n'inventant rien ,
Et toujours dévorés d'une impuissante envie,
A rimer, pour eux seuls , usant leur triste vie,
ne jurent que d'après un charlatan mal-adroit,
dont le sot orgueil fait pitié ; qui , pourcourir
après l'esprit , s'écarte du bon sens; qui vou-
drait faire du bruit, ne pouvant se faire un
nom illustre. Les élèves de ce professeur, tou-
jours en guerre avec la raison , qui a osé succé-
der à la Harpe; ses élèves, dis-je , pour être
nouveaux , et pressés de produire , non des
beautés nouvelles, mais les plus bizarres, mais
les plus incorrectes extravagances; tourmentés
d'écrivailler, parcourent confusément, et dans
moins d'un mois , tous les genres de littérature.
Ne vous hâtez jamais, si vous voulez bien faire.
Eh ! pourquoi harceler l'imagination ? ✓
Elle devient rétive , à nos désirs contraire :
Attendez le moment de l'inspiration.
(9)
5
Non ; ce conseil est trop raisonnable : chacun
de nos petits illustres croit être un Voltaire, au
moins le rival de la Motte , dont il est aussi loin,
que Cotin l'est de Massillon, et se montre in-
fatué néanmoins de ses petits essais universels,
de ses convulsions sentimentales rimaillées, ou
prosaillées ; de ses déraisonnemens habituels
sur les arts qui ont pour but la belle imitation
de la nature.
On médit sans pudeur, aveugle, téméraire,
De ce que l'on a fait, ne pouvant si bien faire.
Chacun du vrai, du bon a la satiété;
On n'a de goût, d'amour que pour la nouveauté,
Quelle qu'elle soit. Le goût se corrompt, se déprave:
Eh ! qu'importe 1 On répond que l'on n'est point
esclave.
Encore si ces pygmées littéraires rachetaient,
par des traits d'esprit naturel, leurs phrases
alambiquées ! mais , inférieurs de beaucoup à
Scudéri, ils n'ont que son abondance , aussi
triste que stérile. Ils prétendent nous accou-
tumer à l'irrégularité des plans, et à la bizar-
re rie des conceptions de Shakespear ; tenta-
tives qu'on honore du nom de hardiesse de gé-
nie. Il n'y a point de réponse à cela , sinon que
nous savons aussi que les hardiesses sont l'âme
de la poésie, qui ne peut vivre sans elles ; mais
il faut que le goût les hasarde, sans quoi ce sont
des extravagances.
( IO )
Oui , soyez insensé , vous paraîtrez hardi ;
Force galimatias , vous serez poétique,
à la manière de ces messieurs. Il faut plaindre
sincèrement ceux qui ont de pareilles idées, et
qui veulent les faire passer en principes; comme
on a pitié de ces hommes renfermés dans les ho-
pitaux de fous , et qui vous abordent en vous
disant d'un grand sang-froid : C'est Dieu même
que vous voyez dans ma personne ; je suis roi ;
je suis Voltaire; je suis Newton.
Grace à ces génies. de la sottise , le chaos
va être renouvelé pour les belles lettres. Leurs
hardiesses, nées de l'impuissance d'imiter les
bons modèles, ne sont qu'un style hérissé de
barbarismes ; leurs idées, que l'abus de la déli-
catesse , de l'afféterie, de la mignardise d'idées,
comme le burlesque est l'abus de la gaieté.
Ils font facilement de très-mauvais ouvrages
qui n'ont rien de gêné, qui paraissent faciles: i
c'est le partage de ceux qui, sans talent, ont
la malheureuse habitude de composer. 'La fa-
mille des Crispinus, qui composent cent vers
sur un pied , s'est multipliée à l'infini; c'est la
plaie des sauterelles de l'Egypte.
Ces Crispinus ne reconnaissent pas la pré-
excellence des Grecs et des Romains dans l'art
sublime d'être éloquent en vers et en prose ; ils
traitent même avec mépris (c'est le mot) les
mortels divins qui sont, et seront toujours , en
( il)
6
dépit des nouveaux rudimcns , les 'premiers
hommes du monde dans ce même art, qui im-
mortalisera, par leurs ridicules , nos petits Sal-
monées littéraires.
Combien de jeunes littérateurs qui, par im-
puissance , pu par paresse, ou tous les deux en-
semble , prennent la dépravation de leur goût
malade , pour les règles de l'art ; et qui, n'ayant
rien lu , ou mal lu, ou mal médité , ne se dou-
tent pas même, quoique faisant des vers, de
tout ce qu'il y a de combinaisons profondes dans
une suite de beaux vers faits par Virgile , Ra-
cine et Boileau, doués si puissamment par la
nature du don de vivement sentir! Eh! sans une
sensibilité vive, sans une connaissance appro-
fondie de son art, et des moyens que cet art
emploie ; sans une imagination ardente et fé-
conde; sans une âme passionnée qui commu-
nique sa chaleur, et donne la vie à un ouvrage,
l'écrivain versificateur doit s'attendre à être
confondu dans la foule des rimeurs ignorés, et
nés pour l'être. Encore qu'on n'invente pas, il
est possible de se faire un nom, quand, à
l'exemple de la Fontaine et de Colardeau, à
une distance infinie du fabuliste , on ajoute un
coloris enchanteur aux tableaux imaginés par
d'autres ; tableaux qui manquaient de ce charme,
peut-être le premier de tous , parce qu'il séduit
plus de monde.
Qu'on trouve aujourd'hui sur son chemin d'é-
fia )
coliers professant de nouvelles doctrines! Oa
les entend avec la naïveté de la confiance en
eux-mêmes , de l'amour-propre le plus imper-
turbable , se glorifier de perfectionner la langue
et l'art d'écrire en vers et en prose. Ils créent
une sintaxe à leur usage ; accouplent des mots
qui heurlent de se trouver ensemble ; ils forgent
des expressions toutes neuves.
Ils croiraient s'abaisser , dans leurs vers mons-
trueux ,
S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme
eux. MOLliRB.
Si, pour les ramener à la vérité, on leur pro-
pose d'écouter quelques observations ; un, pour
tous, prend la parole, et vous dit en minaudant:
Eh! que nous fait que tel fou du cerveau,
Que Vaugelas, que le tyran Boileau ,
Ait établi des règles magistrales t
Des vieilles lois , dites grammaticales,
De tous les fers, le Français s'affranchit
Avec raison. Sa langue s'enrichit
Journellement. Qu'une oreille française
A de plaisir aux mots grecs et latins !
Vraiment! pour moi, je ne me sens pas d'aise t
Lorsque j'entends ces termes argentins:
COMPENDIUM, CERCLES PHIL A.NTROPIQUES Y
Et L'INSTITUT et LES PHILOMATIQUES.
Adieu, Versaille et bosquets de Marli l
( 13 )
On ne peut plus, sinon à l'Elysée,
Se promener, ou bien à Tivoli.
Quel flot de monde arrive à ce Musée 1
Mais ce placard m'appelle à l'Odéon ;
J'y cours : c'est là qu'on valse à la Thiase.
Collège est sourd, mais Paleste et Gymnase t
Suaves , doux, ainsi que Panthéon,
Mais moins pourtant que l'aimable Idalie ,
Sont, j'en conviens, mon amour, ma folie.
Lise , à Coblentz, promenoir du bel air,
Desire-t-elle aller respirer l'aire
Pour éclipser ses plus belles rivales,
Il lui suffit d'un sclial ou d'un spincer ;
Elle paraît, et confond ses égales.
Houri demain , elle prend le turban ;
Le caraco le cède au doliman ;
Et l'envoyé de la cour Ottomane,
Ivre d'amour, plus heureux qu'un sultan ,
Abjure Allah, Mahomet, son iman ,
Et la choisit pour épouse et sultane.
Comme depuis la révolution
Tout a changé dans la mode et le style !
Dans l'art d'écrire on est bien plus habile.
Le goût obtient toute perfection.
Le mot jadis qu'on eÍlt trouvé barbare t
Dans ce moment, est une expression
Du meilleur choix, sublime autant que rare.
Tout au rebours, en imitant Boileau,
Vous avez l'air d'un antique tableau.
( '4 )
La règle est sotte, empêche d'être libre :
Plus de tyrans! Oui, nous avons pour lois
Nos volontés. Sur les rives du Tybre ,
Ainsi Sénèque écrivait autrefois,
Formant Lucain , un poëte , je crois,
Qui valait mieux que Virgile et qu'Horace. -
C'est fort bien dit. Il faut qu'heureuse audace
Succède enfin à la timidité
Du premier siècle, imbécile et vanté.
Vous avez pris UNE MillE INCROYABLE.
Fesant encor, grace à liberté,
Mille fois mieux, vous avez inventé ,
Avec raison , un STYLE ÉPOUVANTABLE.
Le naturel plaisait jadis ;
Long-tems le monde en fut la dupe :
Aujourd'hui, pour briller, il faut que l'on s'occupe
A chercher des traits ifns, singuliers et hardis.
La singularité , sur-tout, est nécessaire ,
Et vous fait distinguer dans la société.
L'on ne peut être sûr de plaire
Que par un air de nouveauté.
Sans ombre de raison on babille, babille y
On parle comme l'on s'habille ;
On méprise la vérité}
Ou ne suit plus que d'insensés caprices t
Et du faux on fait ses délices :
Le vrai, dans rien , ne se voit respecté :
Le clinquant de l'esprit est le seul à la mode.
Tout cède maintenant au brillant de l'esprit v
( 15 )
Et puis que l'on s'en accommode ;
On sait en profiter pour se mettre en crédit.
La révolution qui s'est faite dans le gouverne-
ment , s'est faite presque également dans notre
langage. Combien de novateurs, sans titres pour
l'être , se sont empressés à ne plus reconnaître
aucune loi, les traitant toutes de tyranniques î
Chacun ne prend que sa volonté, ou plutôt la
licence , pour son unique règle. On secoue le
joug de la raison, qui n'est que le goût, et l'on
s'érige en souverain législateur. Le moindre
grimaud, pour avoir lu quelques vers dans un
lycée bourgeois, abjure la dépendance des vrais
maîtres de l'art. Qu'arrive-t-il 1 On corrompt la
langue, parce qu'on ne veut pas s'astreindre à
en étudier la grammaire.
Cependant l'art perfectionné d'écrire, donne
seul à nos idées la vie et l'éclat : ainsi l'écrivain
qui n'a pas cet art de bien s'exprimer, de peindre
ses idées ; c'est-à-dire de les revêtir de couleurs
qui leur sont propres, en est, en quelque sorte, le
bourreau, puisqu'il les tue dès qu'elles naissent.
Choisissez , ou prenez , au hasard, les ou-
vrages en vers et en prose des débutans dans la
carrière littéraire, et vous remarquerez aisé-
ment comme le style, dans tous les genres , est
incorrect et plein de négligences. Si le génie
crée , c'est la correction et la pureté du style
qui font vivre tout ouvrage de goût. L'homme
(i6)
qui excelle dans l'art d'écrire, ne peut pas être
médiocre dans la faculté de concevoir. Si vous
cherchez à persuader ces vérités à nos jeunes
républicains littérateurs, ou plutôt qui ont la
manie de la littérature, ils vous répondront
aussi - tôt, en parodiant un peu l'abbé de Vil-
liers :
Du vrai beau, du parfait la beauté même lasse ;
Trop de correction cesse d'être une grâce ;
Un style toujours clair, toujours harmonieux ,
Toujours pur, élégant, nous devient ennuyeux.
Homère qui sommeille est devenu proverbe.
Nous ne voulons plus rien de noble , de superbe :
Le style noble et grand est proscrit de nos vers.
Sur cela , comme en tout, sachez qu'à l'univers
Nous imposons la loi ; qu'il faut qu'on s'y sou-
mette ,
Et vous tout le premier.
Un écolier entasse, rapproche dans un mortel
poëme les choses les plus incohérentes , qu'il
barbouille de couleurs mal assorties, et il croit
avoir imaginé des tableaux neufs, avoir trouvé
des pensées neuves. Son orgueil, exhalté à l'ex-
trême , lui assure que oui, quand le bon sens lui
crie qu'il n'est que beaucoup plus ridicule que
les précieuses ridicules de Molière : en vain lui
répète-t-on sans cesse :
Le monstre qu'en ses vers Horace nous a peint,
Tu l'as réalisé. Ta muse n'a pas craint
(Y7)
D'offrir, à contre sens , de grandes disparates ;
C'est mettre à même table et les aristocrates
Et leurs hideux bourreaux, gangrenés de forfaits.
Mets-toi bien dans la tête , et retiens à jamais,
Qu'un brillant coloris n'est point l'enluminure,
Que la variété n'est point la bigarrure.
C'est de la confusion malheureuse de tous les
genres, auxquels modestement on se croit pro-
pre, que naît aujourd'hui l'ignorance des règles,
l'oubli des convenances, le mépris qu'on affecte
pour la pureté du style et des bons modèles.
La tourbe des écrivailleurs du jour, sans au-
cuns principes de littérature ni du goût, sourds
qui croient entendre la langue poétique bègues
qui essaient de la parler, incapables d'écrire
une page de prose raisonnablement pensée ,
vous disent, non pas avec le ton de la modeste
circonspection, l'aimable réserve , la sage rete-
nue , l'honorable respect avec lesquels on doit
s'exprimer, quand il s'agit de nos grands écri-
vains ; mais bien du ton que Boileau aurait pu
prendre en parlant de l'abbé de Pure : « Rien
» de plus ennuyeux , de si fade , où l'on trouve
» moins d'imagination , d'esprit et de méthode ,
» que dans les Georgiques tant vantées de Vir-
» gile ! Je ne suispoint dupe des éloges prodigués
» à Anacréon et à Horace. Leurs odes ne sont
» qu'un rapsodage d'idées communes et tri-
» viales, et les épîtres du dernier sont écrites
< i8)
» en Ters barbares pour l'oreille. Cicérôn , àbon-
» dant en paroles , est pauvre en pensées. Mo-
M lière a le plus mauvais ton ; souvent il écrit
» mal ; et, en général, ses comédies, bien in-
» férieures à celles de Caron Beaumarchais, ne
» jouissent encore de quelque réputation que
u sur parole. C'est une vérité que j'ose énoncer
il, tout haut. J'aurai le courage aussi de révéler
» que Racine pèche par ses trop longs dévelop-
» pemens ; qu'il n'y a plus que les vieilles per-
» ruques qui lisent e~ louent Boileau, rimcur
» sans ame et sans génie ; que Bossuet n'est
» pas un grand écrivain, et que le plus parfait
» de nos modèles dans l'art d'écrire , c'est Ber-
t) nardin de Saint-Pierre. Il est le premier de
» nos prosateurs , comme Delille est au-dessus
» de nos poëtcs, non pour la traduction des
M Georgiques , mais pour son poëme des Jar-
M dins, incontestablement de beaucoup supé-
» rieur pour l'ordonnance et l'exécution. 1)
Je sais bien que ce petit MERCIÉRISTE avoue
ingénuement, ( et de cet aveu il semble même
tirer vanité. ) que , comme son maître , il aime
le paradoxe par-dessus tout ; que rien n'excite
plus son imagination que le paradoxe ; je sais
bien que Virgile n'en reste pas moins le plus
parfait des poëtes de Rome antique; qu'Ana-
tréon et Horace conservent la réputation qu'ils
ont acquise, d'avoir fait, chacun dans différens
genres, d'excellentes odes; qu'on croira tou-
( 19 )
turs que le favori d'Auguste et l'ami de Mé-
ène, dont l'oreille était si exercée à l'harmo-
ie, a su faire de bons vers d'épître et de satyre;
ue Cicéron est le second des orateurs, s'il
l'est pas le premier, ce que je me garde bien de
décider; que Molière, l'orgueil de son sièple ,
la gloire et les délices de la France , le modèle
pour tous les peuples , est toujours regardé par
toutes les nations comme un génie jusqu'à pré-
sent sans pair; Racine comme le rival de Cor-
neille , le premier des tragiques ; Bossuet ,
comme l'écrivain le plus ressemblant à ceux des
tems anciens par la majesté des paroles, l'har-
monieuse gravité , la nombreuse magniiicence
de son style et de ses pensées.
Nomentanus-Cotin , en méprisant Boileau,
Tu crois le rabaisser, le mettre à ton niveau ,
Comme un nain qui croirait, en son audace vaine,
Pouvoir, à coups de poings, déraciner un chêne.
Pour bien apprécier Virgile, Cicéron,
Horace, aussi doué d'une verve divine ,
Il faut lire Sénèque, et Martial, et Pline ,
Et Lucain, bel esprit et flatteur de Néron.
C'est en les comparant, qu'on fait la différence
De l'or, et de ce qui n'en a que l'apparence.
La manière dont une personne s'exprime sur
les hommes justement célèbres, me sert à la ju-
ger, et rarement mon jugement m'a induit en
erreur. Quand on a le sentiment de la supérioT
(M)
rité de nos maitres dans les arts, soit d'utilité,
soit d'agrémens, tôt ou tard , on parvient à en
approcher. Lorsqu'au contraire on cherche à les
rabaisser à sa petite taille , on ne grandira pas ;
on restera toujours petit.
Je sais cela. Bien plus ; j'en ai l'expérience
depuis longues années , et cependant je me de
mande : Quel crime ai-je donc commis, pour
que je sois forcé, à mon âge , d'entendre de
semblables blasphèmes littéraires 1 Si des pres-
que enfans , sans modestie, que dis-je 1 sans
nulle pudeur , les profèrent, les soutiennent,
sans nul égard pour de vrais amis qui vou-
draient les éclairer ; s'ils ne sont retenus ni
par la crainte du ridicule, ni des verges de la
satyre, qu'attendre du barbon corrupteur qui
leur débite avec hardiesse ses ineptes paradoxes
sur les arts ; qui leur donne le signal de l'in-
surrection, et les range sous ses enseignes,
en combattant à leur tête 1 De ce turlupin
Baffoué par ses vers, prédicant, chroniqueur!
La vertu qu'en propos sans cesse il préconise,
Que, fade dramaturge, il chante , il divinise,
Est dans tous ses écrits, et jamais dans son cœur.
Enragé de ne point être né gentilhomme,
De ne pouvoir en cour trancher de l'important;
Ignoble roturier, pour paraître un grand homme,
Il s'est dit qu'il fallait, à lui-même mentant,
S'écarter, s'éloigner de la route ordinaire ,
( 21 )
Où l'on est coudoyé, heurté par le vulgaire.
Le voilà compilant du matin jusqu'au soir;
Il se met à parler de tout, sans rien savoir ;
Sans lire Watelet, écrit sur la peinture.
Chacun lui rit au nez. La grotesque figure !
Entend-il répéter; et tout autour de lui, -
On regarde, et l'on bâille,ou l'on s'endort d'ennui.
Les grands écrivains du siècle dernier et de
celui-ci , ceux de tous les siècles, les contrastes
parfaits de ceux d'à-présent, 1798 , apprenaient
à écrire purement, formaient leur style avant
de produire leurs pensées : aussi leurs pensées
sont restées dans la mémoire de leurs succes-
seurs , et servent de modèles toujours aux bons
esprits qui veulent, à leur exemple, mériter
leur réputation illustre.
Voulez-vous être lu ? que souvent on répète
Votre prose et vos vers 1 Prosateur et poète ,
Ayez un style pur ; le style est avant tout.
Si vous n'observez pas , par raison et par goût,
Les nécessaires lois qu'impose la grammaire ,
Eussiez-vous le génie et d'Orphée et d'Homère,
Despréaux vous l'a dit ; vous écrivez en vain :
Vous ne serez jamais qu'un mauvais écrivain.
Il n'y a que les ouvrages purement écrits qui
survivent à leurs auteurs ; et la raison en est
simple et facile à saisir. Un auteur aurait une
imagination aussi brillante que l'Arioste , s'il
( 22 )
écrit ce qu'il a heureusement imaginé , du style
terne, flasque de Pradon , ou barbare de tels
et tels, on ne le relira pas, parce que , des
la première lecture , la mémoire retient les faits,
et que l'esprit, rebuté des expressions incorrectes,
sans couleurs , inanimées , jette d'humeur le
livre à terre. On ne tient point compte au poëte
ou au prosateur de sa riche invention. Il devient
même l'objet du mépris , parce qu'il a gâté un
don rare et précieux, qui fait regretter que
le ciel l'ait si mal placé. Je ne connais point
d'ouvrage où j'aie à louer les beautés de l'ima-
gination , si je n'y trouve unies les beautés du
style , et la première est la correction , c'est-
à-dire l'observation stricte de la grammaire. Le
fond des choses , en littérature , n'est rien,
quand les idées ne sont pas exprimées avec
clarté , pureté et élégance.
Quel est le but qu'on doit se proposer , lors-
que l'on prend la plume 1 D'abord d'être compris.
Eh bien ! parlez donc clairement , et ne me
donnez pas des énigmes à deviner. C'est de
l'instruction ou du plaisir, et non pas un tour-
ment, que je cherche, quand je prends votre
livre. Ne méprisez pas la science des mots ;
elle est nécessaire pour arriver à la science des
choses. Les mots ont une telle analogie avec
nos pensées, qu'on ne peut, sans la connais-
sance de la valeur des expressions , ni parler ni
écrire purement. Ne me rebutez pas paruii lank
( >3)
gage inintelligible, par une impropriété presque
conlinue des termes , si vous voulez que je vous
lise , ou que je vous écoute. C'est la raison et
votre amour-propre, qui , plus que moi, vous
donnent ce conseil. N'oubliez jamais que l'im-
propriété des termes est le défaut le plus com-
mun dans les mauvais ouvrages. A force de cor-
rompre la langue, on rendra inintelligibles les
livres instructifs, ou amusans , qui font le plai-
sir des nations.
0 jeune homme! apprenez de l'écrivain habile
Que les tours familiers sont les ressorts du style :
Le simple et le naïf ont un charme réel ;
Et rien n'est rare autant que le beau naturel.
Si vous ne sacrifiez point aux Grâces d'Ho-
mère et de Virgile, les Grâces ne vous souri-
ront jamais, et vous ne serez point initié à leurs
secrets aimables ; mais prenez garde que la na-
ture extravagante , que la caricature , ne sont ni
la grâce ni la beauté.
Au lieu des auteurs grecs et romains, dési-
gnés par les meilleurs esprits aux bons esprits,
comme les plus parfaits modèles, les auteurs du
jour , pour la plupart, si loin, pour tout, des
anciens , et désespérant de pouvoir, en hommes
de génie, imiter leurs beautés sublimes, ou
pleines de véritables grâces, étudient, ne lisent
et ne vous citent qu'eux d'abord , les poésies
Scandinaves, Ossian, Scliespir, Schyller , Cou-
( 24 )
bile , et autres de pareil mérite. Et moi, je
leur clis :
De l'Ossian , on en fait comme on veut;
Pour du Virgile, on en fait quand on peut.
Ceci s'entend de Schespir à Racine,
Et de Boileau, le grand justicier
De l'Hélicon, de la double colline ,
A reuseillon, l'écolier de Mercier.
C'est aussi sottise à eux de répéter jusqu'à
l'ennui, que notre idiùme, pauvre d'expres-
sions , est cause que les plus belles pensées
avortent souvent : comme si nos grands poëtes,
nos meilleurs prosateurs, n'avaient pas heureu-
sement exprimé tout ce qu'ils ont voulu dire ;
comme si nous avions à envier quelque chose
aux nations modernes , à cela près , peut-être ,
de l'harmonie des langues italienne et espagnole;
de l'italienne , sur-tout, plus douce, plus flexi-
ble , plus accentuée , la langue de la musique
par excellence 1
Vous soutenez,messieurs,une très-fausse thèse.
Rien n'est plus varié que la langue française,
Qu'on ne peut accuser, qu'à tort, de pauvreté,
De langueur, de rudesse et de timidité.
Bossuet, quand l'esprit saint le pénètre, l'anime,
A prouvé qu'elle est forte et rapide et sublime.
Quel poëte jamais fut plus mélodieux
Que Racine, parlant le langage des dieux 1
Que
(laS)
B
Que de perfections Racine en lui rassemble !
C'est Homère, Pindare et Saplio tout ensem ble.
Toujours à Massillon les neuf Sœurs ont souri :
Que son style est flexible, abondant et fleuri!
Nicole , dans le sien pieux, grave et sévère,
Sut donner à sa langue un noble caractère ;
Paschal en ses écrits , railleurs ou vertueux,
Est pur, concis et fin , pur et majestueux.
La prose d'Hamilton est vive, sémillante ;
La muse de Gresset se montre plus brillante:
Et Voltaire et Jean - Jacque, esprits presque
divins ,
Ne sont-ils pas rivaux des plus grands écrivains!
Oui,la langue française est,{il faut qu'on l'avoue,)
Tour-à-tour une lyre aux mains d'un Amphion,
Un fleuve roulant l'or avec profusion,
Un tonnerre qui gronde , un zéphir qui se joue.
Qu'un auteur ignorant, d'un sot orgueil enflé ,
Au tbé&tre, et par-tout, si justement sifflé,
Accuse notre langue , et la trouve rebelle ;
Son accusation me semble naturelle :
Je crois voir un aveugle, en passant à Neuilli,
Juger le pont étroit, et fort mal établi,
Insulter Perronet, architecte hydraulique ,
Et lui vouloir de l'art enseigner la pratique.
Pour devenir maître dans un métier, il faut
en faire l'apprentissage : dans les arts, tout de
même ; car le plus savant est toujours apprentif.
Raphaël ne passa jamais un jour sans dessiner.
(a6)
Eh ! quel génie même n'a pas besoin d'étudier
sans cesse 1 Il faut qu'une heureuse culture
ajoute aux dons naturels.
Ne croyez pas, parce que vous êtes devenus
des citoyens libres , des républicains , que vous
puissiez, à votre gré , changer les règles et la
signification des mots de la langue, comme vous
avez changé votre constitution politique, toutes
les lois de votre gouvernement. Une minorité
de factieux , de rebelles , n'obligera pas la ma.
jorité des bons esprits à reconnaître ses volontés,
à prendre le bizarre et le ridicule pour le vrai
beau, le style faible , prosaïque , inanimé , pré.
deux, entortillé , obscur, qui vient de l'envie
de clouer de l'esprit à ses moindres propos,
pour le sublime ou les grâces du génie , tou-
jours simple , quoique paré ; toujours naturel,
quoique parlant le langage des dieux.
Ce vrai beau, l'atticisme des Grecs , consistait
dans une grande pureté de langage, un entier
éloignement de toute affectation , et dans une
simplicité noble , non pas nue , qui devait
avoir l'aisance, la clarté de la conversation.
Mais cette simplicité n'excluait pas les orne-
mens naturellement amenés. Elle n'excluait que
ce qui était, ou même avait l'air affecté.
La syntaxe et la poétique, pour bien écrire
en prose et en vers, suivies par Bossuet et Fé-
nélon , par Racine et Boileau, ces hommes
rares qui ne peuvent plaire médiocrement à un
( a7 )
a
bon esprit, seront toujours les seules reconnues
sur le Parnasse français : celles des novateurs
auront le sort des écrits Je Ronsard, des poésies
de Scarron, des préceptes de Lamotte, et de
ceux de ses imitateurs.
Ces Pygmées , nés d'hier , qui voudraient
verser sur Boileau le mépris dont les couvrent
leurs productions monstrueuses, ne méritent pas
qu'on descende jusqu'à les réfuter. Boileau n'a
pas besoin d'être vengé des sottes hérésies en
matière de goftt qu'ils débitent avec une impu-
dence qui n'a d'égale que la confiance avec la-
quelle ils débitent et impriment leurs petites
superfétations littéraires. Il est à propos, chaque
fois que cela arrive , de mettre dans tout son
jour cet esprit de vertige et de révolte qui mul-
tiplie sans cesse parmi nous les ennemis du bon
goût et de la raison, et pour marquer la dis-
tance qui sépare les vrais gens de lettres , de
ceux qui ne veulent usurper ce titre que pour le
déshonorer ; les écrivains qui, se soumettant
comme leurs maîtres, aux préceptes de la syn-
taxe.
-Je vous arrête là, docteur ; plus de syntaxe,
Ou d'imbécillité souffrez que je vous taxe.
En France, des tyrans on a brisé les fers ;
Je brave la syntaxe en prose comme en vers :
J'ai pour règle, pour loi , mon unique caprice.
La langue est une esclave; il faut qu'elle obéisse.
( 28 J
L'art de la façonner, celui de l'assouplir,
De lui créer des mots, est l'art de l'embellir.
Mon essor doit-il être arrêté par la rime 1
Est-ce donc garroté qu'on arrive à la cime
De ce mont si fameux où je suis appelé ;
Où , sans peine , domptant le fier coursier ané,
Seul je le monte à cru, sans mors, comme sans
bride 1
Son vol au sein des airs en est bien plus rapide ;
Il franchit tout obstacle, et sans être arrêté,
Il me porte, superbe, à l'immortalité. —
Orateur bien digne des nains insurgés, on
n'adoptera point vos expressions néologiques,
vos paradoxes, ni vos barbarismes, ni vos con-
cetti, parce que l'on pourra citer de vous avec
éloge un trait ou un vers heureux : ces vers
heureux, ce trait brillant , fin ou sublime,
ce JOLI , ne serviront qu'à mieux faire sentir
la pauvreté , le ridicule du reste. Le bel esprit
écarte le beau naturel ; il faut avoir du génie,
ou du moins avoir bien étudié la nature, pour
peindre ses vraies beautés.
Je connais un jeune auteur qui, dès qu'il a
lu quelques-uns de ses vers , ne manque jamais
de s'écrier: Convenez que c'est JOLI, que c'est
bien JOLI ! Il ne s'embarrasse pas si c'est sage-
ment pensé ; s'il a dit, s'il n'a dit que ce qu'il
fallait dire ; si les termes qu'il a employés sont
les termes propres à rendre son idée : non , il

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