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Lettres de Mme la duchesse de La Vallière... avec un Abrégé de sa vie pénitente [par l'abbé C. Lequeux. Sermon pour la vêture de Mme la duchesse de La Vallière, par J.-L. de Fromentières.]

De
307 pages
A. Boudet (Liége ; Paris). 1767. 2 parties en 1 vol. in-12, frontisp. gravé.
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LETTRES
D E
MADAME LA DUCHESSE
DE LA VALLIERE.,
MORTE RELIGIEUSE CARMELITE,
Avec un Abrcg-e de sa rie pénitente.
A LIEGE,
Et se trouve A PAR 1
Chez ANTOINE BOUDFT, rue S. Jac
.,. --- - -- -------- ]
MDCCLXVII.
et.
"J
aij
AVERTISSEMENT
DE L'ÉDITEUR.
L
Es Lettres que nous
publions ne font pas
lans doute les leules qui aient
été écrites par l'illustre Dame
dont elles portent le nom.
Celles-ci font toutes adreP-
fées à un ami digne de sa
confiance & de son efiirnc,
à qui elle se croyoit redeva-
ble , après Dieu, de la dé-
livrance de son ame, & qui
paroît en effet lui avoir ren-
du les plus importans servi-
ces, pour l'aider à sortir du
profond abyme où Dieu
iv AVERTISSEMENT.
avoit permis qu'elle tombât,
afin de la rendre enfui te un
signe prodigieux à la face
de l'Eglise.
Quoique ce petit recueil
foit bien capable de faire dé-
sirer celles qui demeurent
enlèvelies, & que nous n'a-
vons pu recouvrer, il suffit,
pour faire connoître l'esprit
& le cœur de Madame la
Ducheflède la Valliere, plus
célébre encore par sa retraite
& sa mort aux Carmélites,
que par si vie à la Cour de
Louis XIV. Mais ce qui
rend ces Lettres incompara
blement plus interessantes
encore, c'cft qu'elles font
tout à fait propres à manifef
AVERTISSEMENT. v
ter le sècret des miséricordes
du Seigneur, & à faire ad-
mirer la vertu aussi douce
que puissante de la grace,
qui sçait quand elle veut
rompre les chaînes les plus
fortes, purifier les ames les
plus fouillées, fè soumettre
les. volontés le plus profon-
dément engagées dans les
liens de l'iniquité, & leur
faire gouter dans la plus
austere pénitence des conso-
lations Be des délices bien su-
périeures à tous les faux at-
traits du péché.
Nous nous faisons donc
un devoir de mettre ces Let-
tres dans les mains du pu-
blic, comme un trésor dont
vj AVERTISSEMENT.
il ne doit pas être privé plus
plus long-tems. La conver-
sion de cette Dame & là,
longue pénitence a été une
merveille si éclatante dans
tout l'univers, qu'il est juste
& nécefliire de n'en pas lais
fer perdre le souvenir, mais
d'en faire revivre le Cpeéta-
cle, autant qu'il est possi-
ble, aux yeux des Chré-
tiens, sur-tout dans un siécle
tel que celui où nous vi-
vons.
C'est par le même motif
qu'ayant eu le bonheur de
découvrir desMémoires par-
ticuliers, mais bien authenti-
ques, qui joints à ces Lettres
renferment les principaux
AVERTISSEMENT. vij
traits du tableau de notre il-
lustre pénitente, nous avons
cru devoir les recueillir avec
autant de loin que de fidéli-
té, pour en former une Hif
toire abrégée de sa vie & de
sa mort édifiante. On ne doit
pas s'attendre néanmoins
que nous entrions dans le
détail de ses égaremens qui
font assèz connus. Nous nous
proposons singulierement
ici de peindre ce que la gra-
ce de Dieu a fait en elle ,
pour y retracer [on image,
que le démon avoit si étran-
gement défigurée.
Heureux u cet échantil-
lon des sèntimens de notre
illustre Pénitente, peut ser-
"Us avertissement.
vir à confondre les témérai-
res Ecrivains, qui ennemis
de Dieu & de la vertu, ont
voulu comme travestir un si
grand évenement, en don-
nant de faussès couleurs à
cette œuvre de la grâce, &
faire passser pour des mou-
vemens tout humains, fie
même criminels, de dépit 6c
de jalousie, des résolutions
si généreuses & si bien fou-
tenues 1
HISTOIRE
A
HISTOIRE
ABRÉGÉE
DELA VIE ET DE LA PÉNITENCE
D E
MADAME LA DUCHESSE
; » i
DE LA VALLIERE.
Morte Religieuje Carmelite.
LUM
OMME nous envisageons
ic; Madame Louife-
Françoifede la Bai me-
lc-Biau : de la Valliere, depuis
Duchesse de Vaujour, princi-
palement du côte qui fait sa
véritable grandeur aux yeux de
la Foi, nous n'avons pas besoin
a HISTOIRE DE MADAME
d'infitlcr sur la noblesse de son
origine. Il nous suffit de dire
qu'elle étoit de l'ancienne mai-
son de la Baume, originaire
de Bourbonnois, dont une
branche s'établit en Touraine,
au Château & Seigneurie de
la Valliere. C'est de cette bran-
che que descendoit l'illustre
Dame dont nous parlons. Elle
étoit fille de M. Laurent de la
Baume-Je-Blanc, troisiéme du
nom, Marquis de la Valliere,
Baron delà Maison-Fort, &c.
Gouverneur d'Amboise, qui se
distingua dans les Armées, &
fign la sa fidélité en gardant la
Ville & le Château d'Amboise
pendant les troubles ; & de
Dame Françoise le Prévôt,
fiile de Jean Seigneur de la
Coutellaye, &c. Ecuyer de la
grande écurie du Roi : & niéce
de Gilles de la Baume - le-
DE LA VALLIERE. *
A ij
Blanc de la Valliere, qui ,
après avoir été Chanoine, de
S. Martin de Tours, puis Evê-
que de Nantes, & s'être rendu
recommandable par (on esprit
& sa piété, se démit en 1677
de son Évêché, & mourut gé
d'environ 91 ans en 170p. Z2
Louise-Françoise naquit au
commencement d'Août 1644,,
ou suivant un autre mémoire
t 64 l' & perdit son pere de
bonne heure. Sa mcre ayant
épousé dans la fuite M. de
Saint-Remi, premier Maître-
d'Hôtel de Monsieur , Duc
d'Orléans, frere de Louis XIII,
la jeune Demoiselle fut éle-
vée à la Cour de ce Prince ;
& avoit presque toujours residé
à Orléans ou à Blois.
Dans ses premieres années
Mademoiselle de la Valliere ne
paroissoit guère propre à fair
4 HISTOIRE DE MADAME
le perfonnagc & à tenir le
rang qu'elle eut depuis à la
Cour de Louis XIV. La fa-
gesse & la modefiie sembloient
être nées avec elle. C'est un
témoignage que tous les mé-
moires, tant publics que par-
ticuliers, lui rendent unanime-
ment, & qui fut confirmé dans
le temps par celui de Monsieur
lui-même. Car de jeunes per-
sonnes de la société & de 1 âge
de Mademoiselle de la Val-
liere ayant montré dans une
occasion beaucoup de légereté,
ce Prince qui en fit connoître
son mécontentement, dit pu-
bliquement ; Pour Mademoifelie
de la Valliere, je fuis affuré
qu'elle tCy a pas de part : elle
efl trop sage pour cela. Elle a
depuis avoué elle-même que ce
témoignage éclatant rendu à la
régularité de sa conduite par,
- DE LA VALLIERE. - )
A iij
une bouche si respedable, fut
pour elle une blessure mortelle.
Elle en conçut des sentimens si
flatteurs de complaisance en
elle-même, qu'elle n'a jamais
douté que cette secrete présom-
ption n'ait été par une juste
mais terrible punition de Dieu,
la cause funelte de Tes malheurs
& de ses chûtes. Ainsi éprouva-
t-elle par la fuite la vérité de
cette parole de S. Augustin :
Il est utile aux superbes de tom-
ber dans quelque péché évident
Je manifejle t qui les porte à rou-
gir d eux-mêmes SC à Je haïr,
après être tombés d'avance inté-
rieurement par la complaisance
criminelle qu'ils avoient dans
leur vertu.
Le mariage de Monsieur,
frere unique de Louis XIV
avec Madame Henriette-Anne
d'Angleterre > lequel fut célé-
t)e sa
Cité de
Dieu,!.
xiv. luli.
1). a. 1.
4 HISTOIRE VE MADAME
bré le 3 1 Mais 1661 fut pour
Mademoiselle de la Valliere
une époque aussi pernicieuse à
ion ame, qu'avantageuse & ho-
nora ble aux yeux de la chair
& du monde. Elle fut placée
auprès de Madame en qualité
d'une de ses filles d'honneur :
ce qui lui donna lieu de voir
& d'être vue, & de prendre
part aux délices & aux amu-
semens d'une Cour jeune &
brillante. Elle s'y comporta
néanmoins d'abor d avec beau-
coup de retenue » se faisant ai-
mer & estimer, moins encore
par ses qualités extérieures »
que par un caraâere de dou-
ceur, de bonté, de complai-
sance, de droiture , de naïveté
qui lui étoit comme naturel,
& par des sentimens de no-
bielle, de bienfaisance > de gé-
nérosité, qui lui ont peut-être
- DE LA VALLIERE. 7
A iv
acquis la réputation dont elle
parie dans la Lettre XVII. de
n'être guère entendue en matiere
d'intérêt.
Mais Mademoiselle de la
Valliere porta aussi à la Cour
ce cœur extrêmement tendre
& sensible, dont elle parle si
souvent dans ses Lettres. Cette
dangereuse fcnfibilité, si utile
cependant & si favorable quand
elle se porte à des objets dignes
de l'affection d'une ame immor-
telle faite pour posséder Dieu,
la séduisit & la trahit. Elle plut
à Louis XIV. Elle-même osa
concevoir pour son Roi des
fcntimens, que les belles qua-
lités de ce Prince firent naître
dans son ame, que le respect
& le devoir auroient du lui
interdire, qu'elle auroit voulu
pouvoir se cacher à elle-mê-
me i & qu'elle n'eut pas la
<8 HISTOIRE DE MADAME
force & la prudence de difri-
muler. Entraînée par le peu-
chant de son propre cœur, elle
eut la foiblclfe ae se laisser al-
ler à ces funestes engagemens,
qui occasionnerent tant de trou-
bles & de jalousies dans l'inté-
rieur de la Cou*, & qui firent
verser bien des larmes aux deux
Reines Anne & Marie-The-
rese d'Autriche. Le Monarque
goûta avec cette Favorite le
plaisir & le rare avantage d'ê-
tre aimé uniquement pour lui-
même : & malgré ses bouil-
lantes paillons & les reproches
qu'il s en faisoit, il revenoit
toujours il celle, qui par la bonté
de son caradere & par un
amour auilî vif que iincere,
plus encore que par les char-
mes de sa personne, l'avoit
subjugué sans art & sans étude.
Il cil inutile de rapporter ici
DE LA VÀLLIERE. g
« O • 1 « J
toutes Jes suites de ces delor-
dres qui persévérerent pendant
quelques années. Personne n'i-
gnore à quel degré de faveur
cette malheureule viaime de
sa propre sensibilité parvint en
peu de temps. Après plus d'une
année de résistance & de com-
bats entre fan devoir & sa foi-
blesse, elle devint successive-
ment mere de trois ou quatre
enfans, dont le premier qui
étoit un Prince , mourut en bas
âge, & fut enterré à S. Eus-
tache : le deuxième qui étoit
aussi un Prince, mourut pré-
maturément de la peur que la
mere eut d'un coup de ton-
nerre. Deux autres enfans na-
quirent ensuite & furent éle-
vés avec foin. 1°, Marie-Anne
de Bourbon, nommée Made-
moiselle de Blois, & depuis
Princesse de Cunti, naquit en
LO HISTOIRE DE MADAME
Ottobre 1666: 20. Le Prince
Louis de Bourbon, Comte de
Vermandois, depuis Amiral de
France, naquit le 13 Mai 1661.
Dans la même année & au
même mois 9 le Roi par Let-
tres-Patentes vérifiées en Par-
lement, érigea, en faveur de
Madame de la Valliere & de la
Princesse sa fille, en Duché-
Pairie la terre de Vaujour &
les Baronies de Saint-Christo-
phe en Touraine, de Courcel.
les en Anjou, avec leurs Sei-
gneuries, circonstances & dé-
pendances.
Dans cette humiliante élé-
vation , Madame de la Valliere
ne s'oublia jamais entièrement
elle-même. Quand elle conçût
le premier fruit de sa tendres-
se, confuse de son état auquel
elle ne pouvoi t se faire, elle
le cacha avec tant de foin,
DE LA VALUERE. Il
qtie la Cour ne s'en apperçut
Pas, & que la Reine même
n'en eut aucun soupçon : &
lorsqu'elle l'eut mis au monde,
bien loin de s'en prévaloir com-
me d'un bonheur qui devoit lui
procurer plus de considération,
le rcCpea qu'elle avoit pour la
Reine, fit qu'elle s'exposa vo-
lontairement aux accidens les
plus fâcheux & les plus mor-
tels, pour ôter toute idée de sa
véritable maladie , à la Reine
qui trompée par ces précau-
tions, détruisit elle-même le
bruit qui s'en répandoit sour-
dement à la Cour. Ce secret
étoit l'unique consolation de la
favorite, qu'on appelloit en-
core hautement la Belle à scru-
suies.
Lors même que Louis XIV
irrité de la jalousie des Dames
de la Cour & de la malignité
I2 HISTOIRE DE MADAME
de les favoris, ne voulut plus
cacher sa passion pour Ma..
dame de la Valliere, & lui
fit sa maison avec une ma-
gnificence dignedela grandeur
& de la tendresse d'un Roi; la
Favorite tirée par là de la dé-
pendance, ne perdit pas tout-
à - fat les premiers sentimens
qu'on avoit admirés en elle
avant Con changement de con-
duite & d'état. Non-seulement
elle n'abusa pas de son crédit
pour donner entrée dans son
ame à l'ambition & aux autres
partions, qui ne font que trop
souvent les compagnes insépa-
rables de la place qu'elle oc-
cupoit ; elle ne s'en servit au
contraire que pour solliciter
vivement en faveur des per-
sonnes qui avoient déplu au
Roi en manifestant ses intri-
guès, & pour faire du bien à
DE LA VALUERE. IJ
tous ceux à qui elle pût être utile.
Ce fut cependant toujours avec
tant de modération & de re-
tenue » qu'elle sembloit ne pas
se connoître elle - même. A
peine se souvint-elle qu'elle
avoit des oarens. Elle n entra
pas dans les intrigues ou les
pallions des courtisans. Lui
plaire ou lui appartenir ne tint
pas lieu de mérite : lui déplaire
ne fut point un crime. Toute
renfermée dans sa pasion ;
toute occupée de l'auguste ob..
jet dont elle étoit l'idole, &
qu elle même idolâtroit, elle
ne voyoit presque personne,
fuyoit l'éclat & les plaisirs, &
ne paroissoit pas avoir d'autre
ambition que d'aimer le Roi
& d'en être aimée.
Aussi une Dame de grand
clprit, Madame de Sevigné,
dilbit-elle en parlant d'une 4u.
I4 HISTOIRE DE MADAME
tre favorite ; 11faut L'inlaginer
précisement le contraire de cette
petite violettey qui se caçhoitfous
l'herbe, & qui étoit honteuse d'ê-
tre maitresse, dêtre mere , âêtre
DucheJJe. Jamais, ajout oit-elle,
il n'y en, aura sur ce moule. Et la
même Dame parlant d'une vi-
fitc qu'elle avoit faite à Mada-
me de la Valliere depuis qu'elle
étoit Religieuse > & de ses bel-
les qualités dans ce nouvel état,
après l'avoir nommée un Ange,
disoit avec une délicatesse bien
énergique : Pour la modestie elle
n'est pas plus grande , que quand
tlle donnoit au monde une Prin-
ce/Je de Conti. Mais c'tjl assez
pour une Carmelite.
Ces dispositions & cette con-
duite n'étoient pas dans Mada-
me de la Valliere l'effet seule-
ment du carattere & du tempé-
rament. On ne peut s'empêches;
DE LA VALUERE. IY
de reconnoître qu'elles tenoient
d'un principe beaucoup plus es-
timable, c'est-à.dire, d un fonds
de religion, que la violence de
la pamon n'avoit pas entière-
ment détruit. Vertueufc, s'il
étoit possible, dans le sein mê-
me du crime, elle n'oublia ja-
mais qu'elle faisoit mal, gémit
toujours de sa foiblesse, & con-
serva le desir & l'espérance de
rentrer dans le bon chemin.
Elle méconnut souvent son de-
voir : mais elle refpeéta tou-
jours la sagesse. Les nouvelles
fautes lui coutoient autant que
la prcmiere foiblesse. Loin de
se faire au crime, son cœur
sembloit le détester tous les
jours davantage. La pudeur la
luivoit jusque dans l'enyvre-
ment du péché : & si elle n'é-
toit pas fidéle aux cris de sa
conscience, elle n'en méprisoit
't< HISTOIRE DE MADAMZ
pas les avertissemens, loin de
leur imposer silence. Les pré-
férences que le Roi lui don-
noit sur la Reine, la blessoient
elle-même peut-être autant que
l'épouse ; & elle se plaignoit
sans cesse d'être trop aimée,
tandis qu'elle ne croyoit ja-
mais aimer assez.
La droiture, la naïveté, la
sincérité, qualités qui font
ordinairement les premieres
noyées dans les intrigues ora-
geuses de la Cour, conserve-
rent dans lame de Madame
de la Valliere lafcendant supé-
rieur , qu'elles y avoient tou-
jours eu dès son premier âge.
On lui confioit sans inquiétude
les sècrets les plus particuliers.
Et quoiqu'elle eut Couvent pro-
mis au Roi de ne lui jamais rien
cacher, elle s'exposa dans une
nccafion délicate à perdre ses
bonnes
DE LA PALLI ERE. 17
B
bonnes graccs, plutôt que de
manquer à la fidélité qu'elle de-
voit à une de ses amies. Comme
elle ne sçavoit pas mentir, dit le
mémoire d'où nous tirons cette
anecdote, le Roi qui s'apperçut
sans peine qu'elle lui faisoit un
mystère, & qui ne put en tirer
l'aveu de ce qu'elle lui cachoit,
lui en fit les plus vifs reproches.
Le ressentiment qu'il parut con-
server de cette conduite de Ma.
dame de la Valliere, la mît
dans une si grande consterna-
tion & dans un tel trouble,
qu'elle sortît dès le matin du
Palais des Tuilleries, où elle
demeuroit encore alors auprès
de Madame, & s'alla reftigier
dans un petit couvent obscur à
Chaillot, sans qu'on pût sçavoir
ce qu'elle étoit devenue. Mais
cette fuite, qui n'avoit pour
motif qu'une espece de dafefr
FI8 HISTOIRE DE MADAME.
poir, n'étoit pas pour Madame
de la Valliere le moment pré-
cieux de la miséricorde que
Dieu lui réfervoit. Recherchée
avec unextrême empressement,
& promptement découverte,
elle se laissa remmener sans
résistance, & reprit ses chaî-
nes , que cette fausse ombre de
liberté no fit que resserrer da-
vantage.
Cependant modeste & timi-
de i elle ne goûtoit dans toutes
les fêtes o f P. Roi lui donnoit,
d'autre f 1 lu* que le fentimeht
d'affection qui régnoit dans (on
cœur. Aussi avouoit-elle dans
ses années de pénitence, que lors
même que tout confpiroit à lui
faire aimer avec la plus sédui-
sante satisfaction les faousses &
criminelles délices du monde
& de la vanité, bien loin d'en
etre comme enforcelléc , selon
DE LA VALLÎERE. 't e
Bij
l'expression de l'Ecriture » elle
éprouvoit au-dedans d'elle-ni"
me un trouble & une secrete
confusion qui ne lui permet-
toient pas de jouir en repos
d'aucun plaisir. Ces salutaires
amertumes qui la suivoient
par-tout, l'empechoient de
se laisser étourdir par le tu-
multe des divertissemens. Le
poids même & le bruit de
les chaînes étoit pour elle
un continuel avertissement du
honteux esclavage où elle étoit
réduite, & un motif pres-
sant d'en desirer & d'en atten-
dre l'affranchissement. Enfin
les folemni tés, les temps de jeû-
nes & de prieres, pendant les-
quels l'usage même du monde
exigeant 1 interruption des plai-
sirs y exige aussi des pratiques
plus marquées de religion, ces
temps qui font ordinairement li
20 HISTOIRE DE MADAME
redoutés des favorites , n'é-
toient pas craints par Madame
de la Valliere. C'étoit pour elle
comme des temps de relâche &
de loisir , où elle pouvoit déplo-
rer avec plus de liberté ses mi-
seres , & implorer la divine mi-
séricorde.
Dieu qui ne perdoit pas de
vue cette brebis égarée, & qui
vouloir la rappeller à lui après
de si terribles écarts, sembloit
la préparer à ce retour si défi-
rable, lui en ouvrir la voie &
l'entretenir au moins dans l'et:
pérance du salut dont elle étoit
li étrangement éloignée, en lui
donnant comme des pressenti-
mens des dons qu'il lui réfer-
voit. C'est ce qu'elle entrevit
elle-même avec beaucoup de
joie dans les pieux remercimens
que lui fit un jour un Religieux
à qui elle venoit de donner de
DE LA VALLIERE. 21
sa propre main une aumône
considérable : Ah! Madame,
s'écria- t-il , vous êtes trop chari-
table pour que Dieu n'ait pas pi-
tié de vous : espérez en lui ; vous
éprouverez un jour les effets de sa
miséricorde : ou comme le rap-
porte un autre mémoire : Ah !
Madame, vous fere^ faavèe : car
il n'est pas possible que Dieu laisse
périr une personne qui fait si li-
béralement l'aumône pour lamour
de lui. Ces paroles remplirent
Madame de la Valliere. d'une
sensible consolation; & firent
tant d'impression sur son esprit >
qu'elle s'en est toujours souve-
nue , comme d'une prédidtion
qui lui annonçoit d'avance le
bonheur de sa délivrance.
Plusieurs personnes de piété »
& qui ne pouivoient s'empêcher
d'estimer & d'aimer toujours
celle que le torrent avoit em-
22 HISTOIRE DE MADAMF.
portée làns lengloutir, & sur
laquelle le puîts de l'abyme n'é-
toit pas encore fermé, entroient
avec ardeur dans les desseins de
la divine miséricorde, en de-
mandant avec instance & sans
fc Jatrcr, la conversion de cette
pécheresse. Depuis quelques an-
nées on ne cessoit do faire des
vœux pour elle : & au lieu de
l'indignation & du mépris qui
font ordinairement le partage
de celles qui se rendent coupa-
bles d'un si énorme scandale J
(ln avoit pour celle-ci de ten-
dres sentimens de compassion,
qui animoient de plus en plus
les prieres par lesquelles on re-
demandoit à Dieu une ame que
le Dragon avoit dévorée.
Madame de la Valliere avoit
connoissance du zèle avec le-
quel ses véritables amis s'inté-
ressoient pour elle : & tout lui
DE LA VALLIERE. 2
devenoit des raisons prenantes
de gémir sur son état , & de
profiter avec reconnoissance de
tous les évenemens qui pou-
voient l'aider à rompre des liens
dont elle auroit eu trop de pei-
ne à fc défaire. Elle avoit déjà
plus d'une fois échappé à a
Cour ; mais ces premières ten-
tatives n'avoient pas été heu-
rcufes. Elle avoit succombé au-
tant de fois à Ta propre foibleP-
le 9 & son sacrifice étoit demeu-
ré imparfait. Outre l'occasion
dont nous avons parlé plus
haut 9 elle s'étoit encore retirée
à Chaillot pour pleurer en li-
berté ; & (embloit dans cette
nouvelle fuite plus capable de lè
dégoûter tout-a-fait de sa servi-
tude. Mais son heure n'étant
pas encore venue, deux mots
de la main du Roi la rendirent
à la Cour malgré les mécon*
24 HISTOIRE DE MADAME
tentemens & leschagrinsqu'clle
éprouvoit alors. Cependant tan-
dis que les courtiians s'imagi-
noient que ces voyages & ces
retraites n'étoient qu un jeu as-
setté; les sentimens de piété &
de pénitence devenoient de
jour en jour aussi profonds &
aussi fermes dans Madame de
la Valliere , qu'ils avoient été
d'abord superficiels & passa-
gers.
Une violente & dangereuse
maladie qui la conduisit aux
portes de la mort quelque temps
avant de s'arracher tout-à-fait à
la Cour, acheva par la grace
de Dieu de l'affermir dans le
dessein qu'il lui avoit déja inf
piré de réparer sa vie passée par
les travaux d'une sérieuse péni-
tence » & de faire servir comme
d'instrumens à la justice tout
ce qui en elle avoit été employé
DE LA VALLIERE. 2f
c
l'iniquité. Les Reflexions sur la
miséricorde de Dieu qu'elle écri-
vit pour sa propre édification,
quand elle fut un peu rétablie,
font un monument public de la
sincérité & de la vivacité des
sentimens qu'elle conçut à cette
occasion. Sonefprit & son cœur
y font peints au naturel & sans
affectation. Et comme ces Ré..
flexions font entre les mains de
tout le monde y chacun peut ai-
sément se former, d'après la lec-
ture & la méditation de ce pe-
tit ouvrage, l'idée du caraaere
de Madame de la Valliere..
On s'étonnera peut - être avec
quelque fondement que ces Ri.
flexions aient été imprimées :
& quelque édifiantes qu'elles
soient » on ne se persuadera pas
facilement que notre Péniten-
te, qui depuis sa converflon n'a
paru dcflrer que d'être oubliéea
26 HISTOIRE DE MADAME
ait cherché à le faire un nom
par la publication de cet ou-
vrage. Aussi n'est-ce pas à elle
que l'on en est redevable. Mais
une Dame de grande vertu &
de ses amies lui enleva ces Ré-
flexions ; & se fit un devoir de
les rendre publiques & commu-
nes par la Voie' de l'impression.
Dieu cependant voulut faire
acheter à Madame de la Val-
liere la précieuse liberté qu'il
avoit résolu de lui accorder, &
triompher lui-même avec plus
d'éclat de tous les obstacles, qui
devoient s'opposer aux géné-
reuses résolutions dont il étoit
l'auteur. Mais pour l'aider à
vaincre de si dangereuses tenta-
tions > la divine miséricorde lui
donna deux amis précieux &
sinceres, qui dans un état bien
différent l'un de l'autre, lui fu-
rent également d'un grand fc- !
DE LA VALLIERE. 27
Cij
cours. Madame de la Valliere
prit pour confident de ses bons
desseins M. le Maréchal de Bel-
lefond, qui avoit embrasse le
parti de la piété avec le plus
grand zèle, & qui étoit fort lié
avec le célèbre Abbé de Rancé,
Réformateur de la Trappe.
C'est à lui que font adressées les
Lettres que nous publions : &
quoique nous n'ayons pas celles
qu ilécrivoit lui-même à Mada-
me de la Valliere, les réponses
de la Dame suffisent pour faire
connoître combien il étoit zèlé
pour le salut de cette ame, &
que cet ami fut pour elle un inf
trument bien précieux de la
grâce. Madame de la Valliere
trouva aussi dans M. Bossuet,
ancien Evêque de Condom,
qui étoit pour lors 1 oracle de
la Ville & de la Cour, & qui est
devenu depuis, celui de toute
ng HISTOIRE DE MADAME
l'Eglise, un miniltre éclairé &
bien capable de la diriger dans
les voies de la pénitence à la-
quelle Dieu l'appelloit. y, Jai
vu y disoit - elle au Maréchal
dans une Lettre du 21 Novem-
bre 1673, M. de Condom ; & lui
ai ouvert mon cœur : il admire la
grande miséricorde de Dieu sur
moi, êC me prtjJè d'exécuter sur
le champ sa sainte volonté : il est
même persuadé que je lefirai plu-
tt que je ne crois.
Le dessein dont il sagit ici
& pour l'exécution duquel Ma-
dame de la Valliere n'avoit pas
moins d'empressement que le
sçavant Evêque & le pieux Ma-
réchal, étoit celui d'une rupture
entiere avec la Cour , & d'une
profonde retraite, qui paroissoit
feule capable de la mettre tout-
à-fait en lûreté. Mais on verra
par la levure des Lettres qui
DE LA VALLIERE. 29
Ciij
suivent ce récit, que si ce def-
fcin étoit convenable & même
nécessaire, il s'y rencontroit des
difficultés qui ne pouvoient être
applanies, du moinsaussi promp-
tement que chacun le desiroit.
Le rétablissement de la fanté de
Madame de la Valliere dont la
convalescence fut longue; l'ar-
rangement de ses affaires qu'elle
ne devoit pas abandonner ; les
mesures qu'elle avoit à prendre
par rapport à ses enfans > étoient
des obstacles bien légitimes à la
précipitation de sa fuite. Aussi
les vifs reproches que le Maré-
chal lui faisoit i & que la Dame
recevoit avec tant d'humilité &
de soumission, peuvent être re-
gardés plutôt comme des coups
d'aiguillon pour la faire sortir
plus promptement & plus par-
faitement du bourbier dont elle
n'étoit pas encore entièrement
30 HISTOIRE DE MADAME
dehors , que comme des preu-
ves de foiblesse ou d'hésitation
de sa part.
Un autre sujet de retarde-
ment étoit le choix de la re-
traite, & du tombeau où elle
vouloir s'enfcvelir. L esprit qui
l'animoit ne lui permettant pas
de mettre des bornes à l'éten-
due & à l'intégrité de son facri-
sice, elle balançad abord entre
les Capucines & les Carméli-
tes, où elle esperoit trouver éga-
lement l'obscurité & l'austérité,
ou plutôt la mort Evangélique
qu'elle cherchoit. Et c'étoit
assurément une preuve bien
sensible qu'elle ne desiroit pas
feulement de se cacher au mon-
de dont les vanités ravoient
enivrée, mais qu'elle vouloit
sincérement expier par les tra-
vaux d'une humble & sincere
DE LA VALLIERE, - 31
C iv
pénitence, les douceurs crimi-
nelles qu'elle avoit goûtées à
la Cour. La Providence dé-
cida pour les Carmelites. Peut-
être le Maréchal de Bellefond >
oui avoit beaucoup d'habitude
dans cette maison, où l'on verra
qu'il avoit une sœur & une fille
Religieuses, contribua -1 - il à
fixer sur ce point l'irrésolution
de Madame de la Valiiere.
Quoi qu'il en foit, elle se per-
suada elle-même que c'étoit l'a-
syle que Dieu lui avoit montré
précédemment dans un fonge
qu'elle n'avoit jamais oublié ; &
qui peut être regardé comme
un de ces heureux pressenti-
mens qu'elle avoir eu quelque-
fois , comme on a déja vu, de
si. future délivrance. Quelques
années avant qu'elle quittât la
Cour, & dans le temps même
qu'elle étoit le plus fortement
32 HISTOIRE DE MADAME
attachée au monde , elle çêva
une nuit qu'étant dans une Egli-
fc qu'elle ne connoissoit pas,
elle voyoit dans une espece de
tribune fort élevée plusieurs Re-
ligieuses vêtues de blanc, qui
alloient à la Communion avec
des cierges allumés, & que tout
ce lieu étoit éclairé d'une gran-
de lumiere. Quoiquendormie,
elle s'occupoit du bonheur de
celles qu'elle croyoit voir, &
demeuraà son réveil fortfrappée
de ce spectacle qui s'étoit paffé
dans (on imagination. Mais elle
fut encore plus surprise, lorlque
lu premiere fois qu'elle entra
aux Carmelites à la fuite de la
Reine , elle reconnut ce même
lieu qu'elle avoit vu en fonge.
Avant que de s'unir à ces sain-
tes Religieuses, peut-être avant
que d'avoir pris le parti de se
retirer dans cette Communau-
DE LA VALLIERE. 3?
té, Madame de la Valliere avoit
déjà formé quelque liaison avec
elles, mais sans le faire connoî-
tre. Un jour qu'elle étoit toute
occupée de ses desseins de re-
traite, elle accompagna une
Dame de ses amies qui alloit
rendre visite dans ce Couvcnt,
& revint toute pénétrée de ce
qu'elle y avoit vu & entendu
d'édifiant. Ce qui la frappa fur-
tout, fut cette fainte liberté def
prit qui paroilToit dans la con-
versation de ces chastes épouses
de Jesus-Christ, & qui ne pou-
voit être que le fruit de la pu-
reté de leur conscience, & de la
paix intérieure dont elles jouis-
soient dans la possession du céle-
ste Époux de leurs ames. C'efl le
jugement qu'en porta Madame
de la Vallicre, & ce qui alluma
de plus en plus en elle le desir
de se donner toute entiere à
34 HISTOIRE DE MADAME
Dieu. Dans une féconde visite,
où elle accompagna encore huit
ou dix jours après la même Da-
me , elle reçut une espece de
confusion, qui, bien loin de la
rebuter ou de la décourager, ne
servit qu'à l'affectation davan-
tage pour ces faintes Religieu-
ses, & à l'affermir de plus en plus
dans ses pieux desseins. Après
quelques momens d'entretien,
la Dame ayant ditaux Religieu-
ses qu'elle avoit avec elle Mada-
me la Duchesse de la Valliere ,
ces faintes filles, qui n'avoient
pas encore connoissance du
changement admirable que la
droite du Très-Haut avoit opéré
dans cette ame, mais qui ne pou-
voient ignorer la 6gure qu'elle
avoit fait ci- devant à la Cour,
& dont l'éclat retentissoit par-
tout, prirent tout d'un coup un
air plus froid & plus sérieux.
DE LA VALLIERE. 57
L'humble pénitente ne manqua
pas de remarquer cette fage ré-
èrve ; mais elle n'en conçut que
plus d'estime & de respect pour
ces chastes colombes ; & ce fut
comme un nouvel attrait qui la
détermina à choisir sa retraite
dans leur société.
Madame de la Valliere s'é-
tant ouverte au Maréchal de
Bellefond, qui avoit, comme il
a été dit plus haut, des relations
fort intimes dans cette mai-
son, il fit avec empressement
les démarches & les sollicita-
tions nécessaires pour s'assurer
qu'on y recevroit cette Dame,
quand elle feroit en état d'y en-
trer. Et dès lors elle se regarda
comme des leurs, leur rendit
fidélement compte des difficul-
tés qui, en retardant l'accomplit,
sement de ses desirs, les enflam.
moient de plus en plus ; & les
3(5 HISTOIRE DE MADAME
consultois comme ses supérieu-
res & fcs maîtresses sur la nou-
velle vie qu'elle vouloitembraf
fer. C'est ce que l'on apprend
par les Lettres suivantes » qu'il
eroit inutile de transcrire ici >
& auxquelles nous nous conten-
tons de renvoyer le Lesteur >
pour l'instruire de ce qui se paf
foit dans le cœ'Jr de cette Dame.
Jusques là , son projet de re-
traite, conçu & arrêté depuis
long-temps, étoit demeuré se-
cret. Mais elle nous apprend
elle-même que depuis la visite
de M Boffitet, le bruit de son
dessein se répandit très-promp-
tement, sans qu'elle put sçavoir
ni conjetturer la cause de cet
éclat, dont elle vouloit même
profiter pour se retireravec plus
de précipitation, si les fuites de
sa maladie avoient pû le lui per-
mettre.
DE LA VALLIERE. 1 -/
Ce fut apparemment alors
qu'elle fit confidence de Son desc
fein àMme Scaron, depuis M rne de
Maintenon, qui effrayée d'une
pareille résolution, fit tous Ces
efforts pour engager la Duchesse
à s'interroger encore, lui remon-
trant la conséquence d'un pre-
mier pas, & les fuites d'un en-
gagement si éclatant. Mais la
Pénitente tint ferme, & fit voir
qu'on pouvoit tout en celui qui
est la source de la force & du
courage; elle n'en fut même que
plus empressée à exécuter Ion
dessein sans délai. Ce fut aussi
vraisemblablement dans ces cir-
confiances que Madame de la
Valliere partit secretement de
Saint-Germain, & s'enferma
dans son Couvent de Chaillot;
d'où elle écrivit au Roi une
Lettre telle que la put diaer un
cœur fait comme celui de Ma*
? 8 HISTOIRE DE MADM.
dame de la Valliere, en qui tout
devoit être admirable» 8c qui
ayant aimé avec plus de viva-
cité 9 de sincérité & de dcili.
cateile qu'aucune autre femme »
voulut s'en punir avec plus de
sévérité que personne ne l'a
peut-être jamais fait. Le Maré-
chal de Bellefond eut ordre de
la ramener. Mais elle le pria de
dire au Roi, qu'après lui avoir
donné toute sa jeunesse, ce n'étoit
pas ~*v du refit de sa vie Pôur
[employer au foin de son Jalut.
Le Roi fut attendri ; & envoya
M. Colbert la prier instamment
de revenir à la Cour. Elle obéit
encore. Mais à cette fois ce fut
pour faire part au Roi même de
sa résolution & du parti qu'elle
étoit sur le point d'exécuter 9 en
se retirant tout-à-fait du mon-
de t 8c s'ensevelissant dans le
monastère des Carmelites. Le
DE LA VALLIERE. 7$
Roi qui refpettoit de li géné-
reux fentimcns, la conj ura néan-
moins d'en remettre l'exécution
à un autre temps, la pria de
considérer la délicatcffe de sa
fanté, les fuites d'un engage-
ment perpétuel, la facilité rD &
l'avantage de faire plu: de bien
dans le monde que dans la re-
traite. Il voulut même l'enga-
ger à choisir un Ordre moins
auftcre, & où elle pourroit elle-
même gouverner & édifier une
maison. Mais rien ne put ébran-
ler la confiance & la magnani-
mité de l'illustre pénitente : & >
suivant le mémoire d'après le-
quel nous écrivons ceCI, c'est
à cette occaHon qu'elle fit en
gémissant cette belle réponse :
Quand on s efl perdu soi-même,
peut-on être capable de Je rendre
utile aux autresf Le Roi n'ayant
pû rien gagner, le retira rem-
40 HISTOIRE DE MADAME
pli d'édification & les yeux bai-
gnés de larmes.
Le dessein de Madame de
la Valliere étant ainsi devenu
tout - à - fait public , chacun
redoubla d'efforts pour renga-
ger à changer de résolution. Le
Démon ne pouvoit voir qu'avec
un désespoir furieux cette proie
prête à lui échapper pour tou-
jours, & sur-tout l'ébranlement
qu'un si grand exemple pouvoit
donner à son empire. Ce ne fut
donc pas assez à sa malice d'ef
fayer d'abattre Madame de la
,V alliere par les railleries des
mondains, de l'attendrir par
les sollicitations & les regrets
de ses proches & de ses amis.
de l'effrayer par l'idée d'une vie
aussi dure & aussi pénible que
celle qu'elle se proposoit d'em-
bralfcr, dans un âge qui pou-
voit lui faire craindre une lon-
gue
DE LA VALLI ERE. 41
D
gue fuite de dégouts, de reperv
tirs & de retours vers le monde.
Il ne se contenta pas de femer
d'épines & de fermer de pierres
de taille, felon lexpreflion du
Prophete Jérémie > le chemin
par lequel elle vouloit fuir dans
a solitude. Il osa lui susciter des
conseils trompeurs, qui fous
différens prétextes capables d'é-
blouir des yeux mêmes éclairés
par la lumiere céleste , ne ten-
doient qu'à lui faire prendre le
change, & quitter la route
fûre qui devoit la conduire au
port après un si triste naufrage.
On s'efforça de lui persuader
qu'elle feroit beaucoup mieux
de demeurer dans le monde pour
l'édifier par ses exemples & par
sa charité. Ce motif pouvoit plus
qu'aucun autre a ffoiblir Ma-
dame de la Valliere, ou du
moins la faire chancelier. Il ne
Je re m.
Lamt't,
III. y,
'42 HISTOIRE DE MADAME
ne lui ht cependant point illu-
sion. Ce seroit à moi , difoit-
elle une horrible prèjomption > de
me croire propre à aider le pro-
chain.
C'est en vain, dit encore la
fainte Écriture, que Ion jette
le filet devant les yeux des ani-
maux qui ont des aîles. Les com-
bats & les obstacles que l'hum-
ble pénitente s'étoit d'abord
proposé d'éviter , en cachant
son dessein jusqu au moment de
l'exécuter, ne servirent qu'à
rendre plus glorieux le triom-
phe de la grace, qui lui donna
a force de vaincre tous les ef-
forts qui s'y opposoient, de fou-
tenir généreutement cette réso-
lution au milieu même de la
Cour, de souffrir que tout le
monde lui en parlat sans pou-
voir réussir à 1 ébranler, d'an-
noncer même le jour marqué
Trov.
i 17.
DE LA VALLIERE. - 4J
Dij
pour l'accomplir, de 1 exécuter
publiquement malgré l'étonne-
ment des courtisans > les larmes
les plus touchantes & les plus
capables de l'attendri, renfin de
fouler tout aux pieds pour s'en-
fuir dans la lolitude à travers
le siécle même le plus enchan-
tcur, & de le faire avec autant
de modeflie que de courage.
Cependant cet heureux mo-
ment fut encore retardé malgré
tout son zèle. Tant de combats
lans abattre son ams, firent sur
son corps & sur son tempéra-
ment des impressions assez sen-
sibles pour la rendre encore
plus malade. Rien n'est plus
touchant que la peinture qu'elle
fait de ses peines dans les Let-
tres du 11 Janvier & du 8 Fé-
vrier 1674, que les reproches
qu'elle se fait en même temps
de là foibiefle & de sa fenfibi-

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