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Lettres inédites de Voltaire, de Mme Denys et de Colini, adressées à M. Dupont, avocat au Conseil souverain de Colmar, précédées d'un Jugement philosophique et littéraire sur Voltaire [extrait d'un cours de littérature inédit de J.-J. Regnault-Warin], et suivies d'une Épître inédite au roi de Prusse, et de fragmens de lettres à Grimm, Diderot, Helvétius, Thiriot, Damilaville, au Mis de Fraigne et autres [à M***, à son neveu d'Hornoy, à Pigalle]

De
267 pages
P. Mongie aîné (Paris). 1821. In-8° , 264 p. (Bengesco, n 1978.).
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1
SUPPLÉMENT
AUX
ŒUVRES COMPLETTES
DE VOLTAIRE.
niPUi.Mi iti»-. nr FAi1*
Cet Ouvrage se trouve aussi, & Paris, chez les
Libraires sultans :
BAi ooïtttt frères, rue de Vauglrard, n*. 18 ;
LADVOCAT ,
l)l.t/AVNAY 9
PhlCfEl f
l'ununm t
au Palais-Royal.
Dans 1rs départemens et les pays étrangers, chez
les principaux Libraires et Directeurs des postes.
Prix dr lui-8% 4 fi-. ln e., "t H ii. iln c. par la pOltr,
dr l'iii-i ! pt «le l'in-iR, 3 fr. 5o c., et 4 fir- 10 e<
LETTRES INÉDITES
DE VOLTAIRE,
DE M". DENYS
ET
DE COLINI,
ADRESSEES A M. DUPONT,
AVOCAT AU CONSEIL SOUVERAIN Dit OOLMAR;
PRÉCÉDÉES
D'UN JUGEMENT PHILOSOPHIQUE ET LITTÉRAIRE
SUR VOLTAIRE,
Et Mûrie* d'une Épth o inédite au roi de Prusse, et de fragment
de lettres à GRIMM, Didkrot, I1k<Vétius, THIIIOT, Damilavill? ,
au marquis ne Fmaiohr et autres.
PARIS,
LIBRAIRIE UNIVERSELLE
DE P. MONGIE AllYtî,
nouLiviRT poissoffNri:i\E, NO. i8.
1821.
AVERTISSEMENT.
SUR VOLTAIRE,
ET SUR SES LETTRES INÉDITES.
Nous croyons rendre un vrai service
aux innombrables admirateurs de
Voltaire et aux nombreux acquéreurs
de ses ouvrages, en publiant ce recueil
assez considérable de ses lettres iné-
dites. Par le soin que l'on a pris de le
faire imprimer sur les formats in-8*.
et in- 12, on l'a rendu adaptable à
toutes les éditions, même à celles qui
ont paru récemment grand in-18,
format auquel on peut facilement ré-
duire les exemplaires in- 12 , par le
cartonnage ou la reliûre (i).
(1) sans parler des nombreuses Alitiomi qui, peu-
dant la vie et après la mort de Voltaire, ont recueilli
1
?! AVERTISSEMENT
Parmi ces lettres, on en remarque
une de madame Denys, nièce de
M. de Voltaire, et plusieurs de Colini,
son secrétaire; ces dernières, où il
règne beaucoup plus de malignité que
de justice, sont excessivement pi-
quantes par les détails et anecdotes
qu'elles renferment; toutes sont adres-
sées à M. Dupont, avocat au conseil
souverain de Colmar; quelques ré-
ponses et plusieurs pièces de vers de
ce dernier prouvent que le philosophe
de Ferney avait choisi pour corres-
pondant un homme d'esprit et un
philosophe. On ne lira pas non plus
ses ouvrages en tout ou en partie , nous constatons
qu'au moment actuel il se publie ou vient de se pu-
blier neuf éditions de III oeuvres comptetew ; savoir :
quatre in-8". ( celles de MM. Denoër, Ddterville,
Renouard et Lequien) 1 trois in-i a (celles de MM. Plan-
cher , Péronneau et Touquet : cette dernière abrd-
gée); deux grand in-18 ( celles de MM. Thomine et
Garnery ).
SUR VOLTAIRE. 3
sans intérêt une épître badine que
Voltaire adresse au roi de Prusse eu
1758. Le recueil est terminé par quel-
ques lettres adressées à Grimm, à
Diderot, au marquis de Fraigne , et
autres. Ces dernières ne sont pas toutes
inédites, mais elles n'ont pas encore
été insérées dans les œuvres complètes ;
et d'ailleurs elles sont intéressantes et
peu connues.
Cette correspondance, dont la plus
grande partie est de la main de Vol-
taire même, et dont l'autre, écrite
par Vagnières ou Colini, est signée
par ce philosophe, se divise naturel-
lement, quoique nous les ayons réu-
nies , en deux parties, puisqu'elle a
deux objets. Dans l'une se trouvent
les détails d'une négociation pécu-
niaire entre M. de Voltaire et le duc
4 AVERTISSEMENT
de Wùrtemberg : ce prince avait
emprunté au fugitif de Berlin une
somme qui, en définitif, s'est élevée
à 200,000 livres (1) ; il s'agissait de
la constituer sur la téte de M. de Vol-
taire à un intérêt de fonds perdus, et
de rendre des portions de cette rente
réversibles à madame Denys et à
MM. d'Hornoy, Mignot et Florian (a),
tous neveux de M. de Voltaire. Quoi..
que ces démélés pécuniaires aient, en
général, peu d'intérêt, on remarquera
qu'ils en ont acquis sous la plume de
celui qui, quoique homme d'affaire
dans cette occasion, ne pouvait ou-
blier dans aucune qu'il mt homme de
lettres ; mais où l'on retrouve ce der-
(1) Cet emprunt date de l'époque où Voltaire quitta
la cour de Frédéric.
(2) Père de l'aimable et lu gdaieuit auteur de GMatH,
de Numa, et dei F ah Ut,
sun VOLTAIRE. 5
nier tout entier, c'est dans la partie lit-
téraire et philosophique de cette cor-
respondance : dans une prose légère ,
il a quelquefois semé de ces petits vers
qui ne peuvent paraître pensés tant ils
sont faciles, et qui, sous les joyeuses
livrées de la plaisanterie , recèlent
une si exquise raison. Les amateurs
de cette philosophie monnayée, si
nous osons parler ainsi, nous remer-
cieront d'avoir ajouté ces parcelles
précieuses au trésor dont le génie d'un
grand homme les a mis en possession.
A mesure que le temps entraîne dans
sa fuite les contemporains de Voltaire,
il découvre et semble léguer à leur
postérité des domaines inconnus de
la succession de ce grand homme.
Peu d'années se passent où l'on ne
publie quelques-unes de ses œuvres
6 AVERTISSEMENT
posthumes (t), et, quoique la plu-
part ne soient que des recueils de let-
(i) La correspondance de Voltaire avec madame de
LUh:clboul'g, le cardinal de Bernis et autres, sont les
premiers recueils qui aient paru après la publication tin
l'édition de Kelil ; en iBoa , M. Boissonade publia une
IInm breuse collection de lettres adressées au roi de
Prusse ; dans le cours de la, même année , deux vo-
lumes in-8°., imprimés chez Xlirouët, furent offerts
à In curiosité des nombreux lecteurs de Voltaire ; de-
puis , on a vu parattre des lettres adressées & madame
du Châtelet ; l'éditeur des lettres de madame de Graf-
figny a aussi publié cinquante nouvelles lettres fort
intéressantes ; et, enfin , M. Didot vient de mettre au
jour des /i/(Vri inédites et une centaine de lettres dont
il est impossible de révoquer l'authenticité s parmi les
épitres et les poésies légères, il y en a un assez grand
nombre, il est vrai, qui ne sont pas inédites, car elles
ont déjà été publiée» dans quelques recueils. Pour
terminer cette liste sommaire des œuvres inédites de
Voltaire , nous rappellerons À nos lecteurs que les
différentes éditions économiques qui viennent de pa-
raître renferment plusieurs morceaux jusqu'alors peu
connu*. Quelques-unes ont donné le canevas d'une
comédie, d'autres la comédie même du Comté de
Boumtif/le. Dans l'édition de M. Renouard, le Dic-
tionnaire philosophique est enrichi de quelques articles
curieux. Le savant M. Beuchot a placé dans l'édition
in-12 de madame Péronneau le Testament de Jean
Meslier, de nouvelles remarques sur lem Pensées de
Pascal, un chapitre inédit de Y Examen important,
et autres pièces très-curieuset. L'édition in-ta de
M. Plancher (44 vol.) contient aussi cet différent mor-
SUR VOLTAIRE. 7
très (i), il y a renfermé tant de pen-
sées, et surtout il a su les ex primer
avec un tel bonheur, que leurs feuilles
fugitives font sur les esprits un eflèt
plus prufond que de lourds traités
écrits ex professo.
(,),) « Au nom de ce monarque de la
littérature nouvelle, de ce patriarche
de la philosophie moderne, à ce nom
dont le théâtre, les académies, les
ceaux , et se termine par une lettre très-piquante où
Voltaire , devenu diplomate , discute les intérêts po-
litiques de la France et de la Prusse en 1743, et où
Frédéric répond par des plaisanteries Ú des objections
qu'il ne voulait pas réfuter sérieusement. Celte pièce
sort du portefeuille de madame de Villette.
(a) Les originaux des lettres que nous publions ici,
sont déposés chez le libraire-éditeur Mongic ainé , qui
se fera un devoir et un plaisir de les communiquer
aux personnes qui désireraient en vérifier l'authen-
ticité.
(2) Ce morceau, ou M. de Voltaire , considéré dans
les différentes carrières qu'il a parcourues , est jugé
avec autant d'impartialité que de précision, est extrait
d'un Cours de littérature inédit de M. Regnault-
Warin.
H AVERTISSEMENT
bibliothèques, les salons retentissent,
et qu'on répète dans les comptoirs,
dans les ateliers, et jusque sous le
chaume du laboureur, à ce nom que
la presse reproduit sans cesse comme
l'admiration reconnaissante l'éternise,
une idée frappe les jeunes gens qui
débutent dans la carrière du monde
et dans celle des arts. Ils croient dif-
ficilement qu'il n'ait pu exister qu'un
seul homme du nom de Voltaihei
et demandent, avec une naïveté qui
ajoute peut-être à l'admiration que ce
nom excite, si Voltaire le tragique
est le même que Voltaire le fugiti-
viste ; ils croient difficilement que
l'auteur de Métope soit celui de la
Pucelle, que l'historien de Char-
les XII soit le biographe de Candide;
et ils nient formellement que le chan-
SUR VOLTAIRE. »,
tre des saints mystères puisse être le
philbsophe de la Bible expliquée.
» En répondant à ces jeunes ama-
teurs qu'un seul Voltaire a existe, mais
qu'il fut universel, c'est leur appren-
dre peu : un mot, quelque empha-
tique qu'il soit, n'explique rien. Il
vaut mieux, pour satisfaire à la fois
leurs doutes et augmenter leur éton-
nement, les renvoyer aux travaux de
l'Hercule littéraire.
» Et afin de transformer cette sur-
prise en jugement plus consciencieux
et plus éclairé, il faut les inviter à
considérer dans ce génie plusieurs gé-
nies , dont les talens peuvent sembler
opposés et lés productions contradic-
toires, mais qui tous, portés sur les
ailes d'une imagination enflammée 9
n'ont tendu à éclairer les hommes que
10 AVKIITISSKMKNT
pour les rendre meilleurs, et n'ont
fait de la littérature qui Jusqu'au dix*
huitième siècle, fut si futile quoique
si agréable, qu'un instrument de per-
fectibilité.
» Ce noble désir de l'amélioration
et du bonheur de l'espèce humaine est
en effet le sentiment qui domine dans
M. de Voltaire, et anime ses moin-
dres productions. Pénétré, dès sa jeu-
ncssc, d'horreur contre toutes les op-
pressions, et de pitié pour tous les op-
pritnés, il n'a pas écrit une ligne oit
ne respirât cette double affection. Et
comme la providence l'avait doué d'un
talent aussi souple que cette affection
était profonde, il en a dû résulter
qu'en en imbibant tous ses écrits, s'il
faut hasarder cette métaphore, il l'a
communiquée à ses innombrablés lec-
teurs , et les en a, en quelque sorte,
SUR VOLTAIRE. il
enivrés. Voilà le secret de ces succès, si
brillans à leur aurore, si solennels dans
leurs progrès, et qui, loin de décroître
à mesure qu'ils s'éloignent de leur ori-
gine, s'étendent, se fortifient, resplen-
dissent de plus en plus. Un mérite pu-
rement littéraire s'use avec le temps,
ou du moins n'excite plus que cette
curiosité admirative que les connais-
seurs ne sauraient refuser à la main
d'œuvre; l'esprit philosophiqun, c'est-
à-dire, l'humanité pratique, la raison
usuelle, est de tous les sièclos, appar-
tient à tous les âges, satisfait tous les
sentimens; car il parle aux plus chers
intérêts du cœur, aux plus hautes fa-
cultés de l'intelligence. Tel fut émi-
nemment le caractère du philosophe
illustre auquel rien n'a maiiqué pour
l'élever à l'empire philosophique IUU-
12 AVERTISSEMENT
derne, pas même la haine des sots
et les persécutions du pouvoir. Et lors-
que des critiques soudpyés par ce
dernier démontrent, à leur manière,
que , dans Voltaire, le chantre épi-
que est un nain comparé aux colos-
sales proportions d'Homère , que le
poëte tragique est moins sublime que
Corneille, moins pur, moins élégant
que Racine, moins terrible que Crë-
billon ; quand ils placent l'historien
de Louis XIV et de l'Esprit des Na-
tions bien au-dessous de de Thou,
et à une prodigieuse distance de Bos-
suet; lorsqu'ils n'accordent à Voltaire
qu'une critique peu sûre , une érudi-
tion mal digérée, et surtout des doc-
trines vacillantes et des opinions con-
tradictoires, il faut leur répondre
par soixante ans de combats, ou cent
SUR VOLTAIRE. 13
volumes, fruits d'une plume infati-
gable, ont servi d'arsenal, non moins
philosophique que littéraire , contre
tous les abus. Voltaire parut à une épo-
que où , attaqués par toutes mains,
ils se défendaient de toutes armes,
et, invoquant dans leur détresse l'in-
fluence du fanatisme et l'ascendant
de l'autorité, ils puisaient dans ce
double secours une vie plus tenace
et de nouvelles forces. Montesquieu,
sage par caractère et par position, dé-
daigne de répondre à leurs criailleries,
de se mesurer avec leurs armes im-
provisées : c'est à la source même des
principes qu'il trempe les siennes, et,
sans qu'il s'en escrime directement,
il les dépose sur sa tombe, et les
lègue à notre génération. Rousseau,
plus ardent, puise dans son âme l'in-
14 AVERTISSEMENT
croyable énergie d'un talent supré-
me ; et seul, du sein de la nature,
et comme inspiré par Dieu , il in-
vective contre les tyrans. Dans tous
les cœurs embrases par l'éloquence
du sien, il irrite la haine de l'oppres-
sion, et provoque sur les antiques
blessures des opprimés les pleurs
du genre humain. Au milieu de cette
ligue, Voltaire suit la même voca-
tion, mais il y obéit différemment.
Homme du monde, il ne dédaigne
pas les élégances des salons ; homme
de cour, on croirait qu'il fait cas des
hochets qui amusent les courtisans,
et souvent il parle aux princes le lan-
gage adulateur de leurs passions. C'est
alors qu'il use avec économie de cette
souplesse qui s'insinue partout pour
s'mnparer de tout. En échange de ce
SUR VOLTAIRE. 15
frivole idiome que l'esclavage ga-
zouille autour des rois , il entend les
rois répéter les sévères maximes de
la philosophie, les accens im pétueux
de la liberté. Les despotes du Nord
redisent ces vers républicains qui ana-
thématisent le despotisme, et c'est
du chef même de la théocratie que ,
pour prix d'avoir foulé la tiare , il
reçoit des bénédictions qu'il révère ,
et des indulgences qu'il a raillées.
» Est-ce un homme médiocre que
celui qui rendit ainsi l'univers tribu-
taire de ses talens, et qui, des enne-
mis de ses opinions, en fit des parti-
sans , ou , pour parler comme les
Fréron et les Geoffroy, des sectateurs
et des complices? Jamais influence
plus adroite ne prépara de victoire
plus décisive. Il importait beaucoup
i6 AVERTISSEMENT
que l'esprit philosophique descendit
des puissans dans la multitude, tou-
jours disposée à le recevoir, puisqu'il
n'est que le rappel aux affections na-
turelles et à l'harmonie sociale, que
la multitude aime par instinct, et aux-
quels elle ne demande qu'à coopérer
moins machinalement. Des antago-
nistes naturels de ces principes , en
avoir fait les organes bénévoles, n'é-
tait-ce pas, en attendant le choc qui
devait les faire passer à la pratique ,
tourner les esprits vers cette convic-
tion morale, cette révolution intellec-
tuelle, sans lesquelles tout changement
est impossible ? Et à quoi Voltaire
doit-il cet avantage d'avant-poste, sans
lequel un triomphe plus complet eût
été impossible, à quoi le doit-il, si
ce n'est à la variété, à l'universalité,
à la supériorité de ses talens ?
SUR VOLTAIRE. m
a
» Le vénérable Ducis , son succes-
seur à l'Académie, en a fait un exa-
men analytique auquel nous ren-
voyons. Armé d une évidence irrésis-
tible , il a démontré , contre les Des-
fontaines, les Nonotte, les Guyou,
les l'réron , les Geoffroy, que sur dix
tragédies qui reparaissent habituel-
lement , Voltaire compte au moins
quatre chefs- d'œuvre (t) ( je parle
dans le sens purement littéraire, et
indépendamment de cette nouveauté
de spectacle et de mœurs qui, sous
le pinceau de l'auteur de Mérope, a
donné à notre Melpoinène une phy-
sionomie si nouvelle et si intéres-
sante ) ; que , malgré quelques taches
et la tiédeur du comique, Nanine
(i) fJlrlipe, Zaïre , Mahomet , jt/è/v/te ,• plus d'un
oniMifiur moins sevère voudrait y joindre Brulu" ,
Altii* et Taturttie.
IR AV EIRT 1 SSEBIE NT
était une comédie agréable, et l' En-
fant prodigue un drame attachant;
que si la majesté de l'épopée ne se dé-
ployait pas toute entière dans la Hen-
rinde, ce poëme en offrait pourtant
de belles parties , et y joignait une
versification élégante et harmonieuse;
que nul n'avait égalé Voltaire dans le
Discours philosophique , l'épitre fa-
milière , la fugitive proprement dite,
et ce poëme original dont les feuil-
letons disent tant de mal, et que leurs
dévotes dévomnt entre deux draps.
» A titre de prosateur, Voltaire
peut supporter une censure non moins
sévère. En blâmant la forme qu'il a
donnée à son Histoire universelle, il
faut reconnaître que c'est celle qui
s accordait le mieux avec le point de
vue philosophique sous lequel il vou-
SUR VOLTAIRE. ,q
lait envisager les hommes et les évé..
neinens. Comme orateur , quoiqu'en
général sa dialectique ait peu de gra-
vité, il s'est pourtant élevé plus d'une
fois à la haute éloquence. En qualité
de critique, peut-être est-il moins
véritablement érudit que badin , mais
peut - être aussi les matières qu'il
touche sont-elles de nature à être
moins discutées avec sérieux, que ju-
gées par des sarcasmes plaisans. Toute-
fois nous sommes fâchés que dans sa
juste horreur contre le fanatisme, que
dans son mépris non moins légitime
de la superstition, il ait quelquefois
confondu cette religion sainte et né-
cessaire qui les repousse , et dont ils
sont les plus mortels ennemis. L'a-
pôtre de la tolérance, il le faut avouer,
s'est quelquefois montré intolérant.
an AVERTISSEMENT
» Il ne nous reste plus à envisager
M. de Voltaire que comme le plus fé-
cond des épistoliers français : il est,
en effet, l'auteur de la plus volumi-
neuse correspondance ; et en songeant
au nombre immense d'ouvrages qu'il a
publiés, qui se sont succédés sans in-
terruption durant plus de soixante ans,
et dont il menait de front quelque-
fois quatre et cinq à la fois , en ré-
fléchissant à ses relations et à ses oc-
cupations comme homme de cour,
homme du monde, homme d'affaires,
seigneur de paroisse, entrepreneur de
jardins et de hâtimens, fondateur de
ville et législateur de société, car il
fut tout cela, on conçoit difficilement
comment il pouvait suftire à la mul-
titude de ses correspondances. Per-
sonne mieux que lui ne dut con-
SUR VOLTAIRE. ai
nattre le prix du temps, car personne
plus que lui n'attacha de produits à
chaque minute qui le compose. Tous
ces produits sont-ils également heu-
reux ? cela ne pouvait pas être : une
lettre n'est point un ouvrage; et, dans
ces feuilles que l'on croit fugitives,
on sacrifie tant aux convenances et à
la frivolité ! Mais dans toutes Voltaire
a mis de la raison assaisonnée, une fa-
cilité entrainante, des grâces du meil-
leur ton, des plaisanteries presque
toujours de bon goût, et ce Vernis
plus brillant que solide, mais appro-
prié, d'une érudition légère et de ci-
tations piquantes. Quand du salon
où l'arrivée de ses lettres enchantait
une société choisie, il fallait passer au
cabinet d'un savant studieux, M. de
Voltaire pouvait devenir grave, et
?* AVERTISSEMENT SUR VOILTAIRE.
tracer des épîtres cm l'esprit n'est que
le conducteur de la raison. Ce sont
autant de belles pages de ses œuvres,
parce que ce sont de dignes émana-
tions de son génie. C'est ainsi qu'il
s'entretient souvent avec madame du
Châtelet, avec les rois de Prusse et
de Pologne , avec l'impératrice Ca-
therine , avec d'Alembert et Diderot.
Là se déploient sans efforts les riches-
ses que l'étude des âges , la connais-
sance des hommes et un demi-siècle
d'expérience ont accumulées dans la
mémoire la plus heureuse, et qu'ils
ont livrées aux embellissemens de l'i-
magination. »
LETTRES
INÉDITES
DE VOLTAIRE.
OMWMtM«MM*tM~MM<M~M~MM~M~M~~t~<~tM<tM
LETTRE PREMIÈRE.
De Voltaire à M. Dupont.
Strasbourg , t septembre 1755.
Ja vous aurais remercié plus tôt, Mon-
sieur, sans ma mauvaise santé qui m'inter-
dit tous les devoirs et tous les plaisirs. Je
ne peux , dans mes momens de relAche,
vous remercier qu'en prose. Vous faites si
joliment des vers, que vous m'ôtez le cou-
rage d'en faire, en m'en inspirant le désir.
Votre épitre est charmante ; je la mérite
bien peu, mais je n'en ai que plus de re-
connaissance; elle me donne grande envie
de voir l'auteur. J'aimerais beaucoup mieux
*4 LKTTIUi5 INÊDITbS
les PIn/on que les Dmls (i). Soyez per-
suadé , Monsieur, de la sensibilité et de
l'estime sincère de votre très-humble et
très-obéissant serviteur,
V.
( i ) Voltaire veut parler Ici du roi de Prusse.
Depuis la mésaventure de Francfort, notre philo-
sophe , désabusé, avait reconnu que Frédéric pou-
vait bien mériter d'autre surnom que etlui de l'nia-
rnott f aussi lui dnnna-t-il souvent, pendant quelques
années, celui de Deityt de Syracute la correspondance
générale en fournit de nombreuses preuves, notam-
ment les lettres de juillet à décembre <?&!.
DE VOLTAIRE. 25
LETTRE Il.
A Strasbourg , 1er. octobre 1753.
JE compte, Monsieur, partir demain
mardi pour arranger quelques affaires avec
les administrateurs des domaines de mon-
seigneur le duc de Virtemberg. Il me sera
sans doute beaucoup plus agréable de vous
voir à Colmar (t) que les fermiers des
vignes de Riquevir , quelque bon que soit
(1) Dans la lettre précédente, on a vu que M. de
Voltaire était en correspondant avec M. Du pont sans
le connaître ; par celle-ci, on apprend que leur pre-
mière entrevue eut lieu en octobre 1753. On ne trouve
dans la Correspondance générale aucune lettre adressée
à M. Dupont, avocat k Colmar : seulement, dans ce que
Voltaire écrit, sous la date du 96 mars 1754 , à ma-
dame de Lutzeibourg, il fait l'éloge de ce jurisconsulte
habile. La nécessité où Voltaire se trouva d'avoir re-
cours à des légistes pour terminer MA affaires avec le
duc de Virtemberg, ne fut pus la seule cause qui le
mit en liaison avec M. Dupont : il avait besoin des
lumières de ce savant avocat au conseil souverain d'Al-
sace , pour obtenir des éclflircis*emens sur le droit
public d'Allemagne, dont il s'occupait dans ses An-
nales de l'Empire , et dans son Panai sur les ma un.
Voyet ce qu'il dit & ce sujet dans ses lettres du 5 innrs
t?54 , au comte d'Argental et au marquis d'Argens.
26 LETTRES INÉDITES
leur vin. Je vous écris d'avance pour vous
faire mes remerclmens , Monsieur , de
toutes vos attentions obligeantes. Si je cause
le plus léger embarras à madame Goll,
j'irai descendre au cabaret. Au reste, j'es-
père que ma mauvaise santé ne retardera
pas ce petit voyage, qu'elle m'a fait diffé-
rer jusqu'à présent. On ne peut être plus
pénétré que je le suis de vos bons offices,
et plus ennemi des cérémonies et des for-
mules.
V.
DE VOLTAIRE. 27
,
LETTRE III.
ON peut très-bien mettre trois rimes de
suite de même parure , surtout quand les
vers sont aussi jolis que les vôtres.
Moi ! un quatrain ! et à M. de Voyer !
Qui peut faire des contes pareils ? Je ne
fais plus de vers , et M. de Voyer est au-
dessus de ces bagatelles. Votre ville est
comme toutes les autres, on y dit de mau-
vaises nouvelles ; mais il y a tant de mé-
rite dans Colmar, que je lui pardonne (t).
(i) Ce billet est une réponse à une lettre où M. Du-
pont envoyait un sixain fort bien tourné, en échange
d'un quatrain que Voltaire lui avait adressé. Voici ce
sixain :
Il faudrait faire un bon iliaiu
Pour méritir voire gentil jettrain.
MI". ver4 aoaoat alNt à faire
Quand ik a'adraaaaat i Voltaire ;
On toaga aux siens, l'esprit s'éclaire,
Et la pluma tfrhapp* i la mata.
Lu seconde partie de ce billet était destinée à réfuter le
faux bruit qui courait dans Colmar, qu'un quatrain fort
plaisant adressé à M. de Voyer, était de M. de Voltaire.
a8 LETTRES INÉDITES
LETTRE IV.
Si vous êtes chez vous, je vous prie de
me déterrer quelque canoniste qui parle
du temps où le mariage fut érigé en
sacrement (1).
1
(0 Ce billet et les cinq suivnns prouvent ce que nous
avons dit à la note de la seconde lettre ; toutes les
questions qu'ils renferment tout relatives à l'Eua; tin-
tes mœurs, auquel Voltaire travaillait, après avoir ter-
miné les Annales th t Empire. Ils paraissent peu im-
portans et n'offrent aucun intérêt ; cependant nous
avons cru devoir les conserver, parce qu'ils serviront
à réfuter les détracteurs de Voltaire , qui, feignant de
le regarder comme un historien superficiel, motivent
leur dédain en prétendant que le véridique historien
de Charles XII et de Pierre-le-Grand écrivait sens
preuves, et inventait des faits pour appuyer des nl-
sonnemens arronés. En le voyant consulter des avo-
cats , des canonxtet, des savans, corriger des erreurs
dès qu'on les lui fesait apercevoir, et rechercher sans
cesse de nouvelles lumières, peut-être ne cherchera-t-on
plus à diminuer l'admiration qu'il mérite , en fesant
suspecter sa véracité.
DE VOl. TAI R E. "9
LETTRE V.
MON Dieu ! je sais bien que le saint con-
rile de Trente a raison , mais il n'a pas
daigné dire en quel temps on a commencé
à juger les causes matrimoniales au tribunal
de rÉgHae : n'est-ce point du temps de la
publication des fausses décrétâtes ?
L'affaire de Teutberge n'est-elle pas le
premier exemple connu ?
Quand commença cette jurisprudence ?
Quand a-t-on employé pour la première
fois le terme de sacrement, qui n'est pas
dans l'Écriture ? Quand mit-on le mariage
au rang des sacremens ? Cela doit se trou-
ver dans Tomassin.
11 est bien cruel de manquer de livres,
mais vous m'en tenez lieu.
30 LETTRES INÉDITES
LETTRE VI.
H* bien donc, que les prêtres soient
damnés pour être mariés, malgré ce con-
cile de Tolède qui leur ordonne d'avoir
femme ou putain , j'y consens , mais que
l'amitié soit la consolation des pauvre sé-
culiers comme moi. Un ami comme vous
vaut mieux que toutes les femmes : j'en
excepte madame Dupont.
J'excepte aussi madame la première pré-
sidente, à qui je vous supplie de présenter
mes profonde respects , aussi bien qu'à
M. le premier président. Je suis plus ma-
lade que je n'étais. Il faut du courage pour
supporter la maladie et votre absence.
V.
DE VOLTAIRE. 31
LETTRE VII.
17 mars 1754.
TOUT le livre de M. Dupin n'est qu'une
preuve de la manière très-exacte dont je
me lui. exprimé sur la meMe.
Je le supplie de lire seulement l'article 8,
à la page 55.
Je lui réitère mes remercimens sur la
bonté qu'il a eue de m'indiquer la faute
concernant le capitulaire de Charlemagne:
cela est déjà corrigé.
V.
32 LETTRES INÉDITES
LETTRE VIII.
19 mai»
IL est clair que le sonnet de l'A vorton fut
composé par Hénaut (1) en 1670, puisqu'il
se trouve dans son propre recueil, imprimé
cette année , qui fut l'époque de la mal-
heureuse aventure de cette fille d'honneur.
Ce fut deux ans après qu'on substitua
douze dames du palais aux douze filles*
Le savant anglais ne sait ce qu'il dit, et
le savant Bayle a ramassé bien des pauvre-
tés indignes de lui.
(1) Jfttn Hemut, mort en 1682. Il traduisit d'une
manière remat quahle les trois prt-mieriq elitinte de Lu-
crèce , mais son travnil a étt1 perdu , et il ne nous en
reite que quelques f.,/tI,(men. qui font vivement regret-
ter cette perte. M. de Voltaire pince iri A l'année 1610
l'aventure qui donna naissance au fameux souuct, et
à 1673 le remplacement des filles d'honneur par les
dames du pnIRi., tandis que dans le chApitre XXVI du
éSiècfc de lniiis J\" r, il indique l'année 1673. Noua se-
rions tenté de croire que la veriion qu'il adopte ici
est la plus exacte.
DE VOLTAIRE. 33
3
LETTRE IX.
Senoncs, juin 1754.
JE supplie monsieur Dupont de vouloir
bien me mander quelle est cette malheu-
reuse édition allemande qui contredit si
cruellement celle de Baluse.
Je ne me console point du tort effroyable
que j'ai fait à la sainte Église, en ne per-
mettant point les femmes aux prêtres :
maudit suit le carton que j'ai mis !
Je m'aperçois qu'il est un peu difficile
d'écrire l'histoire sans livres. Il y a une
belle bibliothèque à Senones , il y a des
gens bien savans, mais il n'y a point de
M. Dupont : je le regretterai toujours,
mais je me flatte de le revoir bientôt, et
de lui renouveler l'assurance de l'amitié
qui m'attache à lui. Je le prie de faire bien
mescomplimens à M. Bruges.
Je me flatte qu'il ne m'oubliera pas au-
près de M. et de Mme de Klinglin.
Je souhaite à madame Dupont des cou-
ches heureuses, et qu'elle s'en tienne là.
34 LETTRES INÉDITES
LETTRE X.
A Lyon, au Palais-Royal, ce 18 novembre 1754
ME voilà donc, Monsieur, Lugdunensem
rhetor dicturus ad aram, et j'ai quitté la
première Belgique pour la première Lyon-
naise (1). Il y a ici deux académies, mais
il n'y a point d'homme comme vous : je
,'ous jure que je vous regretterai partout.
J'ai quitté Colmar bien malgré moi, puis-
que c'est vous qui m'y aviez attiré, et vous
pourrez bien m'y attirer encore. Vous trou-
verez bon que monsieur le premier pré-
sident et madame entrent beaucoup dans
mes regrets ; parlez-leur quelquefois de
moi, je vous en prie. Je n'oublierai jamais
leurs bontés ; je vous supplie encore de
vouloir bien dire à monsieur de Bruges
combien je l'estime et combien je le re-
grette. Je commençais à regarder Colmar
(1) Lorsque les Romoint, avec de nouveaux noms,
imposèrent une nouvelle division à In Gaule, les eun-
trées qui avoisinent le haut Rhin firent partie de la
première Belgique, et la province dont Lyon fut la
mdtropole s'appela la première Lyonnaise.
DE VOLTAIRE. 35
comme ma patrie } il a fallu en partir
dans le temps que je voulais m'y établir.
C'est une plaisanterie trop forte pour un
malade, de faire cent lieues pour venir
causer à Lyon avec M. le maréchal de Ri-
chelieu (t). 11 n'a jamais fait faire tant de
chemin a ses maîtresses quoiqu'il les ait
toujours menées fort loin.
Il faut que je vous dise un petit mot de
notre affaire concernant l'homologation
de l'acte sous seing privé de M. le duc de
Virtemberg. Je pense qu'il faut attendre ; il
sfiiit piqué d'une précaution qui marque-
rftit de la défiance. Je vous écrirai quand
il sera temps de consommer cette petite
affaire, qui d'ailleurs n'éclatera point, et je
(1) On trouve plusieurs lettres dont la Correspon-
dance générale ou cMIe prétendue entrevue avec le ma-
réchal de Richelieu est donnée pour prétexte au voyage
de Lyon ; cependant en consultant d'autres lettres, on
pourrait croire qu'il eut un tout autre but. « Nous
# avons quelque chnte en vue, madame Denis et moi,
» du côté de Lyon » , écrivait Voltaire à Madame de
Fontaine en août tjft4 , et nu moia d'octobre, il lui
parle de aon prochain établissement vers les rives de la
Saône et du Rhône d'une manière beaucoup plus posi-
tive. Il est dono probable que quelque projet d'achat,
plutôt qu'une vitne au maréchal de Hichelieu, dé-
termina Voltaire à quitter l'Alsace.
36 LETTRES INÉDITES
tAcherai de conserver ses bonnes grâces.
Cardez toujours la pancarte précieusement,
aussi-bien que celle de Shœpfling : je fais
plus de cas de la première que de la se-
conde, et toutes deux sont bien entre vos
mains. Je me flatte que vous me dires te
amo, tua tueorf mais je répondrai ego qui-
dem non wleo. Adieu mon cher ami, mille
respects à madame Dupont. Adieu je ne
m'accoutume point à être privé de vous.
Madame Denis vous fait à tous deux les plus
sincères complimens.
V.
DE VOLTAIRE. 37
LETTRE XI.
A Lynn , fi ddcembrc 17 14
EN vérité, Monsieur, je ne conçois pas
comment un homme aussi éloquent que
vous ne veut pas qu'on appelle rautel d'Au-
guste l'autel de l'éloquence; vous y auriez
remporté plus d'un prix , et vous auriez
justifié le titre que je lui donne. Je vous
passe de contester aux anciens préjuges
de Lyon l'honneur d'avoir vu naître Marc-
Aurèle dans cette ville. Je suis plus indul-
gent avec les Lyonnais que vous ne l'êtes
avec moi. Il est vrai que je dois ainier ce
séjour, que je quitterai pourtant bientôt : je
n'y ai point encore trouvé de prédicateur
qui ait prêché contre moi, et j'ai été reçu
avec des acclamations à l'Académie et aux
spectacles : cependant soyez très-convaincu
que je regrette toujours votre conversation
instructive , les charmes de votre amitié
et les bontés dont M. et Mme. de Kliu-
glin m'ont honoré. Je vous supplie de leur
présenter mes sincères et tendres respects,
aussi-bien qu'à M. leur fils, et de ne me
J8 LETTRES INÉDITES
pas oublier auprès de M. de Bruges. Per-
mettez-moi de vous dire que vous êtes aussi
injuste pour ma santé que pour l'autel de
Lyon. 11 y aurait je ne sais quoi de mépri-
sable à feindre des maladies quand on se
porte bien , et un homme qui a épuisé les
apothicaires de Colmar de rhubarbe et de
pillules, ne doit pas être suspect d'avoir
de la santé. Elle n'est que trop déplorable,
et vous ne devez avoir que de la compas-
sion pour l'état douloureux ou je suis réduit.
Au reste, soyez très-certain , mon cher
Monsieur, que je serai l'année qui vient
dans votre voisinage , si je suis en vie, et
que j'en profiterai. Je ne suis pas le seul
contre qui des jésuites indiscrets aient osé
abuser de la permission de parler en-public.
Un père Toloma s'avisa, il y a quelques
jours , de prononcer un discours aussi sot
qu'insolent contre les autean de l'Encyclo-
pédie ; il désigna d'Alembert par ces mots:
Homuncio cui me est paier nec res. Le
même jour M. d'Alembert était élu à
l'Académie française. Le père Toloma a
excité ici l'indignation publique. Les jé-
suites sont ici moins craints qu'à Colmar.
Le roi de Prusse vient de me reprocher le
crucifix que j'avais dans ma chambre, com-
DE VOLTAIRE. 39
ment l'a-t-il su ? J'ai prié madame Goll de
le faire encaisser et de l'envoyer au roi de
Prusse pour set étrennes.
Adieu, Monsieur; mille respects à ma-
dame votre femme. Comptes que je vous
suis tendrement attaché jusqu'au dernier
moment de ma vie. Madame Denis vous
fait à tous deux les plus tendres compli-
mens.
4* LETTRES INÉDITK5
LETTRE XII.
A Prangin, par Nyon , pays de ~Vaud
26 décembre 1754.
Vous êtes aussi essentiel qu'aimable ,
mon cher ami : je vous parlerai d'affaires
aujourd'hui. J'ai laissé cinq caisses entre
les mains de Turkeim de Colmar, frère de
Turkeim de Strasbourg. Je lui ai mandé,
il y a un mois , de les faire partir, et je
n'ai point eu de ses nouvelles. C'est l'affaire
des messagers, me dira-t-on ; ce n'est
pas celle d'un avocat éloquent et philo-
sophe : j'en convieus, mais ce sera celle
d'un ami. Je vous demande en grice de
parler ou de faire parler à ce Turkeim. Ces
caisses contiennent les livres et les habits
de madame Denis et les miens, et nous ne
pouvons nous passer ni d'habits ni de livres.
Nous sommes venus passer l'hiver dans un
beau château, où il n'y a rien de tout cela,
et nous comptions trouver nos caisses à
notre arrivée. J'ai donné au sieur Tur-
keim les instructions nécessaires ; je n'ai
pas même oublie de lui recommander de
payer les droits, en cas qu'on en doive,
DE VOLTAIRE. 41
pour 18 livres de café qui sont dans une
des caisses. Je l'ai prié de se munir d'une
recommandation de M. Ilermani pour le
bureau qui est près de ~Bâlc. Je n'ai rien
négligé, et je n'en suis pas plus avancé :
il semble que mes ballots soient a la Chine
et Turkeim aussi ) mais vous êtes n Colmar,
et j'espère en vous. J'ai écrit drux fois en
dernier lieu à ce Turkeim par madame
Goli J mais pendant ce temps-là elle était
occupée du départ de son cher ntari pour
l'autre monde, et elle aura pu fort bien
oublier de faire rendre mes lettres. Je
m'imagine qu'elle ira pleurer son cher
Goll à Lauzanne, et que madame de Klin-
glin n'aura plus de rivale à Colmar.
Je n'ai point encore vu M. du Brenles ;
mais il viendra bientôt, je crois , nous
voir dans notre belle retraite. Nous nous
entretiendrons de vous et du révérend père
Croust, pour peu que M. de Brenles aime
les contrastes. Je resterai ici jusqu'à la sai-
son des eaux. Je n'ai pas trouvé daus le
pays de Vaud le brillant et le fracas de
Lyon, mais j'y ai trouvé les mêmes bon-
tés. Les deux seigneurs de la régence de
Berne m'ont fait tous deux l'honneur de
m'écrire, et de m'assurer de la bieuveil-
42 MîTTRES INÉDITES
lance du Gouvernement. Il ne me manque
que mes caisses. Permettez donc que je
vous envoie le billet de dépôt dudit Tur-
keim : le voici. Je lui écris encore. Je me
recommande à vos bontés.
N. B. qu'il doit envoyer ces cinq caisses
par IIAle. à M. de Ribaupierre, avocat à
Nyon, pays de Vaud. J'aimerais mieux
vous parler de Cicéron et de Virgile,
mais les caisses l'emportent. Adieu : je
vous demande pardon, et je vous em-
brasse.
V.
DE VOLTAIRE. 43
LETTRE XIII.
A Praught, 3 janvier 1755.
MON cher ami, dans le temps que je
vous parlais de caisses, vous me parties de
Munster (t) : cet objet est plus important
ponr moi. Je viens de faire un mémoire
sur la réception de votre lettre du -v*» dé-
cembre. J'écris à M. le comte ~d'Argenson
la lettre la plus pressante ; j'en écris autant
au président Hénaut ; je m'adresse encore
a un commis. Madame Denis se joint à
moi. Mais que peuvent de pauvres Suisses
comme nous ? Ne feriez-vous pas bien
d'engager , si vous pouvez , M. de Mon-
conseil à faire parler madame sa femme?
Gare encore que le procureur général ne
demanda la comptabilité. Je ne suis pas né
heureux , mais je le serais assurément si
je pouvais vous servir. La poste part ; je
(t) M. Dupont, délirant obtenir la prévôté de Muni-
ter, pria M. de Voltaire d tmërMMf quelques amis en
sa faveur ; toutes les recommandations, uue épitre
même à M. d'Argenton, furent inutiles, et Voltaire ne
put faire obtenir à son protège' h* grandeur* d'un pré-
vôt de village. (Voyez ci-après les lettres de Colini.)
4i LETTRES INÉDITES
n'ai que le temps de vous rendre compte
du devoir dont je me suis acquitté. Mille
complimens à madame Dupont. Ne m'ou-
bliez pas auprès de M. et Mme. de Klin-
glin. Adieu. Si vous êtes prévôt, je vous
promets de venir vous voir.
V.
DE VOLTAIRE. /,5
LETTRE XIV.
A Prangin, pays de Vaud, près Nyon,
1 janvier 1755.
SUR votre lettre du St décembre , mon
cher ami, j'écris à M. de la Marche une
lettre à fendre les cœurs ; j'importunerai
encore M. d' A rgenson : j' é crirais au con-
fesseur du Roi, et au diable, s'il le fallait,
pour votre prévôté; et si j'étais à Versailles,
je vous réponds qu'à force de crier , je fe-
rais votre affaire. Mais je suis à Prangin,
vis-à-vis Ripaille, et j'ai bien peur que
des prières du lac de Genève ne soient
point exaucées sur les bords de la Seine.
Je vous aimerais mieux baillif de Lausanne
que prévôt de Munster. TAchez de vous
faire huguenot, vous serez magistrat dans
le bon pays Roman. Je tremble que les
places de l'Alsace ne dépendent des dames
de Paris, et que deux cents louis ne l'em-
portent sur le zèle le plus vif, et sur la plus
tendre amitié. Je ne vous écris point de ma
main, parce que je souffre presqu'autant
que vos Juifs : il est vrai que j'ai la con-
M LETTRES INÉDITES
solation de n'avoir point de père Crouste
à mes oreilles : j'ai les Mandriens à ma
porte; j'aime encore mieux un Mandrin
qu'un Croust. Adieu. Si vous êtes prévôt,
je serai le plus heureux des hommes. Mille
tendres respects à madame Dupont. Que
devient la douairière Goll?
Je vous prie de vouloir bien envoyer
chercher M. de Turkeim , de le remer-
cier de ma part, et de lui demander ce
qu'il lui faut pour ses déboursés et pour
ses peines, moyennant quoi je lui enverrai
un mandement sur son frère. Pardon. (i)
V.
( t ) Réponse de M. Dupont.
De 14 ,..,. 1755.
MA foi, Monsieur, je lui. honteux des peines que je
vous donne. Si le vous eusse deinandé l'immortalité ,
ce présent voua aurait moins coûté que ma prévôté.
Voua avez daigné écrire au confesseur du roi. je ne
me serais jmnain avisé de cet expédient. Ceat intéres-
aer le diable en ma faveur, car un confesseur du Roi
eat un diable en intrigue 1 il en a tout le temps. Je fait
cependant plus dt. fonds sur la robe rouge que sur le
DE VOLTAIRE. 47
manteau noir , et je compte plut sur le président de lu
Marche que sur le jésuite. L un vous servira par goiH
et l'autre par politique, la moins que vous n'ayez pro-
mis votre pratiqua au révérend père : en ce cas , l'a-
inour-propre le fera trotter d'importance : cnr il sait
bien qu'il y aurait plus de gloire à être votre conter
aeur que celui du Roi.
Vous ('l'/j'KUeI que deux cents louis doun", à une
daine de Paris ue rompent toutes vos mesures. L'ami-
tilf est prévoyante. lIei bien ! s'il le faut, je les donne-
rai, et qui plus est, je ferai tout ce que la dame vou-
dra. Est-ce qu'un prévôt de Munster serait moins ~écouté,
sur le chapitre de lu galanterie , que l'abbé du lieu?
Vous êtes modeste en tout, dans les affaires nuaii-
bien que dont les belles-lettres , et vous n'estimez l'ni
votre intercession autant qu'elle vaut. Le voisin de
Ripaille me ferait cardinal s'il l'avait entrepris. Il a
été un temps que ce séjour vous aurait valu la ~papauté.
Voilà ce que c est que de n'être pas né quelques siècles
plus tAt. Voyes ce que votre existence vous coûte. Au
surplus, vous n'y perdes que cela ; car je conniitillei
ouvrages pour lesquels on a , et le respect qu'inspire
l'ancienneté, et l'ardeur que donne la nouveauté. N at-
les donc pas vous lâcher d'être né tard. La réputation
de Virgile et de Tite-Live vaut mieux que tous les bruits
qu'ont fait et que feront les papes préscus, passés et
futurs.
Ce Mandrin 1 des ailes, il a la vitesse de la lumière.
Vous dites qu'il est à votre porte ; ou l'a aux nôtres
dans le même temps. M. de Monconseil est nommé
général contre lui 1 il est parti avant-hier pour le coin-
battre. Je vous manderai le succès de la bataille, si
l'on en vient aux mains. En Itteadlnt. toutes les caisses
des receveurs des domaines sont réfugiées à Strasbourg.
Mandrin fait trembler les suppôts du flse. C'est un tor-
rent , c'est une grêle qui ravage les moissons dorées de

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