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Lettres rurales / (par le Mis C.-P. de Chennevières-Pointel)

De
120 pages
impr. de J. Fleury (Mamers). 1872. France (1870-1940, 3e République). 120 p. ; 24 cm.
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LETTRES RURALES
MAMERS.
IMPRIMERIE DE JULES FLEURY.
1872.
LETTRES RURALES
MAMERS.
IMPRIMERIE DE JULES FLEURY.
1871
LETTRES RURALES.
I.
À M. J. FLEURY.
Monsieur,
Dans le pays où s'épanouit la Feuille du Village, et où
elle recouvre les plus beaux fruits de haine et d'envie qui
puissent empoisonner d'honnêtes âmes, j'estime que le
premier devoir de tout homme, favorisé d'une éducation
peu ou prou supérieure à celle de son voisin, est d'éclairer
bonnement ce voisin et de l'aider à démêler le vrai fil de la
justice et du bons sens, dont l'écheveau a été si singulière-
ment brouillé dans nos temps détestables.
La France d'aujourd'hui, notre pauvre France est un
chaos ; c'est bien d'elle qu'il conviendrait de dire ce que
Pascal disait de l'homme: " quelle chimère est-ce donc?
quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de
contradiction, quel prodige ! juge de toutes choses, imbécile
ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et
d'erreurs, gloire et rebut de l'univers. — Qui démêlera cet
embrouillement ? connaissez donc, superbe, quel paradoxe
vous êtes à vous même ? "
- 4 —
Oui, l'embrouillement, la confusion du juste et de l'injuste,
la glorification du faux et du niais, l'exaltation non des
humbles mais des vils, le rabaissement systématique du
vrai éternel, la gouaillerie de l'honnête, voilà le mal dont
meurt la France. —- La foi et la ferme conscience du bien
lui ont manqué en même temps.
J'ai lu que Saint-Pierre comparait la foi à une lampe qui
luit dans un lieu obscur ; or, voilà que chez nous la lampe a
disparu: reste l'obscurité, la nuit profonde.
Ainsi il suffit que disparaisse cette lampe à lumière si
douce et si tranquille, — (et n'est-ce pas là grande matière
à songer pour les braves bourgeois de chez nous, qui
traitent si gaillardement le catéchisme de leur curé ?), pour
que, après six ou huit mille ans de grands savants et de
grands philosophes, chinois, grecs, romains, français,
genevois, écossais, allemands, le sens moral se déroute
tout à coup, ne distingue plus sa droite de sa gauche,
prenne l'homme probe en grippe et le farceur en tendresse. ;
et pour qu'à cette fameuse société du XIXe siècle, si empâtée
et grisée de fausse science, mais qui a certainement marché
sur l'herbe qui égare, il faille, en matières les plus élémen-
taires de droits et de devoirs, remettre aujourd'hui les
points sur les i.
Voulez-vous me permettre, Monsieur, de prendre ma
part de cette grande tâche, selon mon peu de forces, dans
le Journal de Mamers? Te dis grande tâche, car elle n'est
point facile, ne pouvant, faute de foi, s'adresser qu'au bon
sens ; et le bon sens, avec son air bonasse, est un auditeur
. fort rétif et délicat à manier, s'il est vrai, comme ledit
Descartes que " le bon sens est la chose du monde la
mieux partagée, car chacun pense en être si bien pourvu,
que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en
toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus
qu'ils n'en ont. "
5
N'en déplaise à Descartes, je ne pense pas que le bon sens,
j'entends par là le jugement sain, soit si également partagé
qu'il le dit entre tous les Français de France, et n'en veux
pour preuve que la monstrueuse crédulité qui s'est substi-
tuée à la foi, dans bon nombre de cervelles naïves. La
crédulité d'aujourd'hui, elle est à peine croyable. Bonnes
gens, qui vous riez de la superstition du temps jadis, si vous
saviez vous même à quoi vous croyez ! et dans la dévotion
de quoi vous êtes tombés ! et dans quels contes odieux de
vieilles femmes on a l'effronterie de vous juger capables de
mordre ! et faut-il que vos meneurs vous méprisent, et vous
trouvent assez ignares ou assez pervertis, pour vous donner
à garder de pareilles idoles et vous conter d'aussi grossières
sornettes !
Vous ne vous souciez plus de croire ni à Dieu, ni à
Diable, ni au Paradis, ni à l'Enfer. Vous ne croyez ni au
péché originel, ni à la Rédemption, ni à la vie éternelle,
ni au jugement dernier ;
Mais vous avez cru que le Pape était le meilleur ami et le
boute-feu du roi de Prusse, et que le denier de Saint-Pierre
était perçu au profit de M. de Bismarck ;
Mais vous avez cru que les châteaux, où n'étaient restés
que les femmes et les vieillards, car les fils versaient
héroïquement leur sang sur tous les champs de bataille, —
vous avez cru que les châteaux étaient repaires de conspi-
ration permanente contre les soldats de la France, et qu'il
en sortait toutes les nuits des fourgons chargés d'or pour
payer et exciter la rage du Prussien ;
Mais en l'an de grâce et de misère 1871, vous croyez à la
dîme et aux droits seigneuriaux.
Vous ne croyez ni à saint Jean ni à saint Jacques ; mais
vous croyez à saint Blanqui, à saint Rochefort, à saint
Vermorel et à saint Vallès ;
__ 6 —
Vous croyez que Trochu est un traitre, et que Félix Pyat
est un brave ;
Mais vous croyez que de Paris, sanctuaire merveilleux et
unique des vertueux bienfaiteurs du peuple, empyrée des
génies privilégiés de toute lumière démocratique, et en qui
résident tous les secrets magiques, espérances des déshéri-
tés, il va vous pleuvoir des recettes infaillibles pour jouir de
toutes les douceurs de ce bas monde, les bras croisés, le
restant de vos jours. Et vous lapideriez, ou tout au moins
traiteriez de jésuite et de calotin celui qui vous dirait que
Paris est le réceptacle de tous les idiots, de tous les pipeurs,
des plus impuissants rêveurs, des plus vaniteux gobe mou-
ches de la terre entière, de tous ceux qui aspirent à duper
autrui et à vivre de.cette duperie, et qu'on n'y vit que de
vent, de niaiseries et de mots creux.
Vous ne croyez ni à saint Pierre ni à saint Paul, lesquels
enseignaient la charité à ceux qui par leur travail avaient
acquis la richesse et la patience à ceux qui travaillaient
pour enrichir leurs enfants ; — mais vous êtes là tendus de
toutes vos oreilles à écouter la Feuille du Village, qui vous
enseigne en douceur à détester mortellement celui qui a
hérité de son père un champ sous le soleil, et à exécrer
ceux qui vous secourent.
Eh bien, moi, en vérité, en vérité, je vous le dis : si vous
ne renoncez à toutes ces jalousies, à toutes ces aigreurs, à
toutes ces excitations souterraines, si vous ne rompez avec
ceux qui vous soufflent la défiance et la haine, et cherchent
leur ignoble puissance dans ces basses envies, vous ne fon-
derez point la République qui vous tient à coeur. République
ou Monarchie, il n'est pas de gouvernement qui puisse se
fonder sur les horribles sentiments de méfiance impie et de
tyrannique écrasement qui ont cours aujourd'hui. Vous vous
trompez du tout au tout : la République, c'est l'équité, c'est
la stricte observation de la loi, c'est le respect du travail et
7
du bien acquis, do la liberté du petit comme du grand, du
pauvre comme du riche. Est-ce bien là au fond ce que vous
voulez? — Vous ne fonderez, je vous le dis, au milieu des
ruines de la France, que le plus rude despotisme et la
misère universelle. Et, entendez-moi bien, ce despotisme
par le Prussien ou par le soldat, c'est vous qui l'aurez voulu.
Quant à l'égalité dans la misère, vous mêmes l'auriez faite
après demain, si demain seulement pouvait vous appartenir ;
et tant pauvres que vous soyez, vous en seriez beaucoup
plus pauvres.
En somme, monsieur, la crise que nous traversons est
effroyable. Il y a deux mois, la France vaincue, sanglante,
épuisée, n'était que malade. D'abominables empiriques, pour
lesquels la patrie, la sainte patrie n'est rien, ont cru devoir
profiter de ce moment pour essayer sur elle leurs drogues
mystérieuses et corrosives ; — et la voilà à deux doigts de la
mort. Car certains imbéciles ont beau dire avec de grands
éclats de voix : la France ne peut pas périr. — Et pourquoi
non ? Ne voyons nous pas, chaque siècle, mourir des na-
tions ? La France est elle donc d'autre pâte surhumaine que
les Grecs et les Assyriens, et les Romains, et les Egyptiens,
et les Arabes, et les Espagnols, et les Turcs, et tout ce dont
l'histoire ancienne est pleine? Elle ne pouvait, la France, le
mal étant à Paris, être sauvée que par la province et tous
les vrais patriotes y comptaient. Mais si l'ulcère de la tête
gagne les membres, et si ce qui reste à la province de rude
bon sens, et de saine vigueur, et de franc parler, qui ne se
repaissait point naguère de nuages ni d'illusions, ne réagit'
pas sans tarder haut et ferme, et ne demande pas aux endor-
meurs où on la conduit et ce qu'il y a au fond des balivernes
qu'on lui jette par dessus les murs de Paris, — adieu le
malade, adieu la France.
Agréez, monsieur, etc.
6 Mai 1871.
- 8 —
II.
A M. GUSTAVE LE V...
Nous avons, mon ami, connu vers 1848, deux grands
prophètes, le Mapa et J. Journet, celui dont Courbet, illustre
à jamais par sa lutte contre la Colonne, peignit alors le
portrait et ce fut l'une de ses premières niches au public.
S'ils étaient encore de ce monde, personne ne niera que le
Mapa et J. Journet ne fussent aujourd'hui des puissants
entre ceux de la commune de Paris. Et cependant Dieu sait,
lui qui les a jugés en toute miséricorde et n'aura pu s'empê-
cher d'en rire, que c'étaient bien là deux fous, fous avérés,
insanisés jusqu'au fond du cerveau de la plus complète et
innocente folie. Eh bien ! sans accepter très-sérieusement
leurs puériles billevesées, il suffisait que ces deux prédica-
teurs de brasseries, prometteurs de jouissances humanitai-
res, fussent en dehors de la raison commune et du bon sens
courant, pour que les étudiants de notre temps ressentissent
pour eux une sympathie vague et une tolérance supérieure
à celle qu'ils auraient témoignée à un docteur de morale à la
mode antique ou tout bonnement au premier passant à
soutane dépositaire de la morale chrétienne : la manie
instinctive du parisien n'est-elle pas, depuis 50 ans, de
repousser de prime abord toute tradition d'éternel bon sens
et d'aller de confiance et avec révérence au devant de toutes
les imaginations détraquées qui présentent n'importe quel
mirage à notre orgueil ou à notre dépravation ?
— 9 —
Qui donc aujourd'hui pourrait s'étonner de ce qu'il voit et
en quelles mains Paris est tombé ? Le joli goût du paradoxe,
la faveur générale entourant comme une légitime auréole tous
les apôtres de contre vérités, le tic de dire non à tout axiôme
banal, étaient entrés dans le sang du plus béat habitant de
Paris. " Quand tout se remue également, dit notre ami
Biaise, rien ne se remue en apparence : comme en un
vaisseau. Quand tous vont vers le dérèglement, nul ne
semble y aller. Celui qui s'arrête fait remarquer l'emporte-
ment des autres, comme un point fixe. "
La capitale de la France, sans plus ni moins d'outrecui-
dance, a pris pour elle le mot de J. C. aux apôtres : docete
omnes gentes. Elle s'est faite doctoresse des nations, rôle
pesant et périlleux, si elle ne l'eût pris d'un coeur très-léger ;
car ce n'est pas tout d'enseigner une doctrine, il la faut
encore honnêtement éprouver sur soi-même et il se peut
que l'épreuve soit plus d'une fois nuisible ou ruineuse.
Or, le Parisien, depuis 80 ans, tient à ce rôle comme à sa
propre vie ; il ne comprend pas les doctrines qu'il prêche,
mais il les prêche, et cela suffit à sa vanité. Il a le secret
de systèmes pour anoblir les peuples et il a posé le pro-
blème d'admirables régimes sociaux ; donc le Parisien, qui
porte en son gousset le germe de rénovations si merveilleu-
ses, est supérieur à tous les autres peuples.
Mais ce problème que vous posez et qu'avec grands
discours et leurre infâme à la misère, depuis Babeuf,
Fourier, Saint-Simon, Louis Blanc, Proudhon, vous pro-
mettez de résoudre, vous savez bien vous mêmes qu'il est
insoluble ; — et vous devriez bien vous dire qu'un peuple
qui, usant aux yeux de la terre entière d'une vantardise
sans pareille, pose avec un tel fracas le problème de la
prospérité universelle et se targue de le résoudre et de fait
ne le résout pas, et à chaque essai révolutionnaire qu'il
veut en montrer la solution, ne met à nu que sa propre
— 10 —
ruine et sa honteuse hablerie, ce peuple devient ridicule, et
par suite méprisable et bientôt méprisé comme une nation
de charlatans.
Allons, Français, par respect de nous mêmes, finissons-
en avec ce vilain apparat de mensonges, avec ces treteaux
d'arlequins socialistes, avec ces poisons versés aux veines
des malheureux et qui les rendent fous furieux, et déclarons
loyalement à la face du monde que du problème social et de
la félicité humaine nul de nous hélas ! nul des philosophes
de notre siècle n'a trouvé de clef raisonnable ; et affirmons
sincèrement, en honnêtes gens que nous sommes, que,
nous pensons qu'il n'en est d'autre que dans le travail
quotidien, et clans la pratique de la loi chrétienne.
C'est à la province de mettre enfin à la raison ces odieux
berneurs du peuple. Mais pour cela il importe avant tout de
réveiller l'organe le plus malade de notre pauvre nation,
c'est toujours le bon sens que je veux dire. Que la province
se méfie des parleurs subtils, des utopistes de Paris qui
bâtissent, non sur la tranquille observation de l'humanité,
maïs sur les livres et sur le papier et à grand renfort de
lunettes bleues, leurs Icaries et leurs Salentes. Trop de
lunettes, mes amis, dans ce Paris, trop de bésicles et de
pince-nez. En province on a l'oeil plus sain, moins brouillé,
moins fatigué ; il voit plus loin, et plus droit et sans artifice,
ni illusions de verres de couleur. Croyez en Vauvenargues :
" Celui qui voit avec un microscope aperçoit sans doute
dans les choses plus de qualités ; mais il ne les aperçoit
point dans leur proportion naturelle avec la nature de
l'homme, comme celui qui ne se sert que de ses yeux.
Image des esprits subtils, il pénètre souvent trop loin ;
celui qui regarde naturellement les choses a le bon sens. "
Oui, voir juste, c'est la grande affaire, et c'est par là et
non par plus de puissance que le Prussien nous a vaincus.
Mais " regarder naturellement les choses », quoi de plus.
—11 —
impossible aujourd'hui pour nous ? Savons nous jamais au
juste ce que nous regardons ? Toujours en deçà ou toujours
au delà. Il n'y a chez nous que les emportés qui parlent et
donnent le mot. Les autres se taisent, parceque la foule
des gens d'esprit et de goût délicat, qui fait le meilleur de
notre nation, a le défaut navrant de craindre le ridicule s'ils
se mêlaient au bruit. Ils se taisent donc et laissent dire aux
fous et aux brutaux. Et voilà pourquoi nous ne sommes
jamais dans la sagesse que lorsque les fous ont la voix
éteinte par leur excès de crier.
La question qui pèse depuis deux mois sur la France du
poids d'un affreux cauchemar en est bien un exemple. Cha-
cun sentait au fond de soi qu'il y avait quelque chose à faire
pour régénérer notre pays ; jamais solution en principe ne
fut plus unanime. La décentralisation administrative et
l'extension des libertés communales : tous étaient d'accord
là-dessus. On ne voulait plus que le despotisme de l'Etat ou
d'une ville enlevât à ce pays sa volonté et son restant de vertu.
Les vues fausses, les phrases équivoques s'en sont mêlées
(sans compter les hypocrites mensonges des conspirateurs,
ennemis de tout repos de la France et qui ne peuvent vivre
qu'en barbottant dans ses misères), et aujourd'hui personne
ne semble plus voir que ce n'est pas dans la commune qu'est
le joint de la décentralisation que tout le monde désire,
mais qu'il est dans l'organisation de la province. Point de
fédération des communes, mais la fédération des provinces
la confédération, si l'on veut, des Etats de la France. Paris,
c'est l'oppression, c'est la tyrannie césarienne ; — la Com-
mune, c'est l'émiettement, l'impuissance, la dissolution ; —
la Province, c'est la liberté politique, l'indépendance admi-
nistrative, l'activité communale ; c'est la vie intellectuelle
et morale rendue à l'individu, c'est la sève et l'énergie
nationale maintenues à la Patrie.
Mais à quoi bon parler, devant les sauvages dominateurs
— 12 —
de Paris, de patrie, de liberté, d'énergie nationale ? Ah ! si
la loyale province savait ce qu'ils valent ces impuissants
avortons du journalisme et des lettres, ces rebuts de la
police et de la politique ! Grâce à Dieu, l'on chercherait dans
les 88 autres départements de la France, entre les 36 millions
de ruraux dont parle avec mépris le Juif de Marseille, un
ramas d'être aussi médiocres, aussi faux d'esprit, aussi
pourris de coeur et de tête, aussi ignorants du beau, aussi
amoureux du mal, aussi incapables d'une idée noble, d'une
oeuvre pure et d'un jugement solide, plus dépourvus du
scrupule de la probité et de la pitié, que ceux auxquels
Paris a abandonné depuis deux mois sa fortune, sa gloire
ancienne, sa vie et son avenir ; on les chercherait qu'on ne
les trouverait certes pas, même dans les bas fonds des
grandes villes agitées qu'ils convoquent à leur émeute
impie. Jamais civilisation n'a été livrée en pature à plus
vicieux barbares, honte de leurs pères et de leurs mères.
Que Paris le corrompu, mais aussi le gouailleur Paris, si
bon juge de la valeur des gens, détracteur des hautes intelli-
gences, mais siffleur non moins implacable des mauvais
cabotins, ait enduré, la connaissant de vieille date, cette
hideuse vermine, c'est en vérité à douter du salut de la
France.
Pour tromper l'ennui douloureux des jours néfastes qui
vont se poussant l'un l'autre si péniblement, je lis, mon
ami, je lis beaucoup, à droite, à gauche, à tort, à travers,
cherchant, dans les grands esprits qui nous ont précédés,
quelque visée qui s'accorde avec nos tourments actuels, et
s'il est possible l'horoscope de demain. On prête l'oreille,
dans les temps de malheur, à toutes les prédictions qui
courent parmi les bonnes femmes ; on se voue à tous les
Nostradamus d'almanach. Mais comme les prophéties de
Thomas Moult, non plus que la religieuse de Blois, non plus
que l'apparition de Pontmain, ne nous ont pleinement satis-
— 13 —
fait durant la guerre des Allemands, aujourd'hui que nous
sommes descendus de vingt dégrés plus avant dans les
ténèbres, je me suis adressé à un Mathieu Laensberg d'autre
volée. Frappé que j'avais été de ce don prophétique qui en
1831 faisait dire à M. de Chateaubriand (de la Restauration
et de la Monarchie élective) : " Nous marchons à une révolu-
tion générale : si la transformation qui s'opère suit sa pente
et ne rencontre aucun obstacle, si la raison populaire conti-
nue son développement progressif, si l'éducation morale des
classes intermédiaires ne souffre point d'interruption, les
nations se nivelleront dans une égale liberté ; si cette trans-
formation est arrêtée, les nations se nivelleront dans un
égal despotisme. Ce despotisme durera peu à cause de l'âge
avancé des lumières, mais il sera rude, et une longue disso-
lution sociale le suivra... — Je ne veux pas, quand on me
parle de l'avenir, qu'on me vienne donner pour du neuf les
guenilles qui pendent depuis deux mille ans dans les écoles
des philosophes grecs et dans les prêches des hérésiarques
chrétiens. Je dois avertir la jeunesse que lorsqu'on l'entre-
tient de la communauté des biens, du culte de la raison
pure, etc., etc., je la dois avertir que quand on lui parle de
toutes ces choses comme des découvertes de notre temps,
on se moque d'elle : ces nouveautés sont les plus vieilles
comme les plus déplorables chimères... On peut abattre sur
soi l'avenir ; et plus d'une fois les Français se sont ensevelis
sous les ruines qu'ils ont faites. " J'ai feuilleté la préface de
sa traduction du Paradis perdu, et voici ce qui en 1836, —
il y a trente-cinq ans, — apparaissait à ce génie d'une vue
si extraordinaire :
" Le manque d'énergie, à l'époque où nous vivons,
l'essence des capacités, la nullité ou la dégradation des
caractères trop souvent étrangers à l'honneur et voués à
l'intérêt ; l'extinction du sens moral et religieux ; l'indiffé-
rence pour le bien et le mal, pour le vice et la vertu ; le
— 14 —
culte du crime ; l'insouciance ou l'apathie avec lesquelles
nous assistons à des événements qui jadis auraient remué le
monde ; la privation des conditions de vie qui semblent
nécessaires à l'ordre social : toutes ces choses pourraient
faire croire que le dénouement approche, que la toile va se
lever, qu'un autre spectacle va paraître : nullement. D'autres
hommes ne sont pas cachés derrière les hommes actuels ;
ce qui frappe nos yeux n'est pas une exception, c'est l'état
commun des moeurs, des idées et des passions; c'est la grande
et universelle maladie d'un monde qui se dissout. Si tout
changeait demain, avec la proclamation d'autres principes,
nous ne verrions que ce que nous voyons : rêveries dans les
uns, fureurs dans les autres, également impuissantes, égale-
ment infécondes. — Que quelques hommes indépendants
réclament et se jettent à l'écart pour laisser s'écouler un
fleuve de misères ; ah ! ils auront passé avant elles ! que de
jeunes générations, remplies d'illusions, bravent le flot
corrompu des lâchetés ; qu'elles marchent tête baissée vers
un avenir pur qu'elles croiront saisir et qui fuira incessam-
ment ; rien de plus digne de leur courageuse innocence.
Trouvant clans leur dévouement la récompense de leur
sacrifice, arrivées de chimère en chimère au bord de la
fosse, elles consigneront le poids des années déçues à
d'autres générations abusées, qui le porteront jusqu'aux
tombeaux voisins, et ainsi de suite. — Un avenir sera, un
avenir puissant, libre dans toute la plénitude de l'égalité
évangélique ; mais il est loin encore, loin au-delà de tout
horizon visible ; on n'y parviendra que par cette espérance
infatigable, incorruptible au malheur, dont les ailes croissent
et grandissent à mesure que tout semble la tromper, par
cette espérance plus forte, plus longue que le temps, et que
le chrétien seul possède. Ayant de toucher au but, avant
d'atteindre l'unité des peuples, la démocratie naturelle, il
faudra traverser la décomposition sociale, temps d'anarchie,
de sang peut-être, d'infirmités certainement : cette décom-
— 15 —
position est commencée ; elle n'est pas prête à reproduire, de
ses germes non encore assez fermentés, le monde nouveau. "
Est-ce là la clairvoyance d'un prophète? — Oui.
Te la donné-je comme une consolation ? — Non.
Quoi donc espérer ? - " L'espérance infatigable. "
Et que faire? — Témoigner quand même de la vérité.
12 Mai 1871.
— 16 —
III.
A M. V. LEHAR...
Cette chute de la colonne Vendôme fait grand bruit. Elle
retentit jusqu'au fond de nos villages, et il n'est Français
dans le monde qui n'en soit abasourdi. Les étrangers n'en
croient pas leurs oreilles. Le plus populaire, le plus national
des monuments de France ! est-ce donc du délire ? non, ce
n'est pas du délire. L'émeute en ses plus furieuses journées
n'y avait jamais songé. Félix Pyat lui-même, fils d'un prêtre
et d'une religieuse, bonnes gens d'ailleurs, qui se vantaient
d'avoir produit " le fruit du préjugé vaincu », n'avait point,
quoiqu'il en dise aujourd'hui, et faute d'avoir pour cela la
cervelle assez comique, conçu cette monstrueuse gageure,
cet affront colossal à notre patrie, affront devant lequel en
1815 recula l'ivrogne Blucher. — Mais qui donc a fait la
gageure et a conduit froidement le coup ? — Un épais
farceur d'atelier.
Durant le siège de Paris, vous vous souvenez comme moi,
mon ami, d'avoir vu, vers le mois de novembre, placarder
sur les murs de votre quartier un journal, puis une affiche
où Courbet, le gros maître Courbet, le bon blagueur d'esta-
minet, produisait, pour l'amusement des parisiens, la même
triomphante bouffonnerie, et vous vous souvenez aussi par
quels éclats de rire elle fut accueillie. Les gorges chaudes
en durèrent huit jours dans le public, quinze jours peut-être
17
parmi les artistes, gens peu respectueux de leur nature, et
qui montèrent une scie de son déboulonnement de la colonne
à ce madré loustic, devenu parmi les idiots une manière de
personnage. Et puis il n'en fut plus question, et l'on tint la
charge pour enterrée. Comme on a à Paris des charges de
rechange, les plus courtes sont les meilleures. Celle-ci
toutefois, par son fort calibre, était restée dans les mémoires
qui aiment le gros sel.
Quand les maçons, dans notre jeunesse, avaient achevé
un bâtiment, ils fixaient un bouquet de fleurs au plus haut
de la cheminée du pignon. Quand les communeux de Paris
ont eu édifié leur commune, ils ont fini par y planter
Courbet : c'était le bouquet.
Gros bouquet, ma foi, sentant plus le houblon des brasse-
ries que le muguet et le benjoin et qui sied bien à cet
Hôtel-de-Ville comme suprême défi au goût noble et élégant
de la France : Courbet est un paradoxe, voilà qui flatte la
raffinée bêtise du bourgeois de Paris ; Courbet excelle à
peindre des figures ordurières et il les peint, sauf votre
respect, avec de la fiente, voilà pour la crapule des
faubourgs.
Et Courbet dans la Commune, que vouliez vous qu'il y
fit, si ce n'est, — tout son programme était là, — débou-
lonner la colonne. — Et le maroufle l'a déboulonnée. Voyez
comme les choses s'enchaînent. — Et Courbet était du
pouvoir, et c'est moi qui vous le dis, que le pouvoir fût bon
ou mauvais, Courbet qui n'est pas fier, n'était point fâché
d'en être ; car le propre du pouvoir est de mettre les gens
en vue, et être en vue, bien en vue, qu'on ne voie que lui,
c'est tout ce qu'il faut à Courbet. Or, Courbet pour être du
pouvoir n'avait pas, soyons justes, le choix des gouverne-
ments. Il fallait pour cela que le monde marchât les pieds
en l'air.
— 18 —
Seuls font le bien ceux qui ont l'ambition du bien ; seuls
font les grandes choses qui ont l'ambition des grandes
choses. Cette ambition là est d'ordinaire le plus noble des
excitants : c'est par elle, qui n'est autre que l'appétit de la
vraie gloire, que sont créées toutes les institutions utiles.
L'ambition est essentiellement créatrice, et il fallait en
vérité vivre dans nos temps bouleversés, pour voir le gou-
vernement entier de la première ville du monde composé d'un
ramassis de bohêmes n'ayant d'autre ambition que celle de
tout nier et de tout détruire, et de régner sur l'éboulement
et la poussière de leur pays. Courbet, lui, n'a que l'ambition
du bruit, du gros bruit, du gros tapage autour de son nom.
Courbet a toujours trouvé bien petite musique le murmure
approbateur des honnêtes gens, voire l'applaudissement de
ses confrères, il lui faut du tamtam ; Courbet est un hercule
de foire, il lui faut de la grosse caisse.
On avait bien vu, aux temps antiques, une espèce de
philosophe réaliste, appelé Erostrate, qui ne sachant com-
ment faire durer son nom dans les siècles, et désespérant
du crédit de sa philosophie, avait brûlé le temple d'Ephèse,
aussi fameux alors dans le monde que l'est aujourd'hui
notre colonne. Il y réussit en effet ; et quand on veut parler
d'un gredin nuisible par sa vanité, on cite à cette heure
encore Erostrate, comme à d'autres propos on cite Thersite
ou Falstaff. Le gros Courbet, toujours altéré, a soif de
toutes les gloires : il était Falstaff, il veut être Erostrate.
Ainsi que l'observait jadis au pauvre Dumas, le président
des assises de Rouen : il est des dégrés en tout. Le jour où
la sociale sera maîtresse de la France, Courbet, surintendant
des Beaux-Arts, succédera de plein droit à M. Denon, à
M de Forbin et à M. de Nieuwerkerke, juste comme Paschal
Crousset aux affaires extérieures succède à Lamartine et à
Chateaubriand ; — et chose admirable, lui seul n'en sera
point ébahi.
— 19 —
Il a eu en son temps, ce Courbet, avant d'être épaissi par
la bière, un certain vigoureux talent', auquel la cervelle
n'avait nulle part, et qui tenait à la santé de ses yeux et à la
fermeté de sa main. Il peignait ce qu'il voyait, incapable
qu'il était de choisir ni d'agencer, ni d'imaginer, ni de
proportionner, mais il le peignait franchement, solidement,
assez salement, quoique avec certaines délicates finesses,
bien en somme, et les artistes enviaient à ce rustaud réjoui
la puissance gaillarde de son pinceau. Mais pas l'ombre
d'honnêteté dans la poursuite des moyens de réputation.
Le scandale, le pouf, la réclame, tout a été bon au grossier
manant pour occuper le public de sa fausse paysannerie,
le scandale surtout et le plus infâme, celui qu'on trouve
en des sujets d'une lubricité pervertie. Il a dégoûté par ses
finauderies retorses et ses bouffissures extravagantes d'or-
gueil, la patience de ses plus chauds prôneurs ; amoureux
du gain, chicanier en affaires, comme un usurier de village ;
plein du fracas de ses esclandres, empansé de lui-même, ne
cherchant plus sa force dans son travail mais dans la crapu-
lerie de son entourage ; ne repoussant point si rudement les
avances de l'ancien pouvoir et ne refusant point tant que
cela ses acquisitions, témoin le paysage acheté par l'Impé-
ratrice et les débats pour la prétendue commande de la
femme au perroquet, mais espérant les violenter par des
ruses de mauvaise foi ; habile à guetter et à combiner des
malices qui éclatent comme bombes dans le public et
posent en Brutus ce chevalier du roi de Bavière ; enfin
quand son talent a baissé avant l'âge par l'allourdissement
de la main et le narcotique des chopes, il s'est trouvé mûr
pour entrer dans le gouvernement de la sociale, à titre
de rebut honteux de la noble légion des artistes.
Hélas ! ce n'est pas le premier artiste, depuis David, l'ami
do Marat, que la politique ait débauché de l'atelier : les
deux illustres sculpteurs Rude et David d'Angers furent des
— 20 —
républicains sévères et convaincus ; Topino-Lebrun et
Laviron y laissèrent leur peau ; Forestier y laissa son talent ;
l'innocent et ennuyeux Etex y laissa le peu qu'il avait de
raison. Les artistes sont des citoyens ; ils ont le droit d'opi-
ner comme bon leur semble, et bien qu'une telle distraction
violente des sereines préoccupations de l'art n'ait jamais,
que je sache, tourné au profit de leur gloire, nul ne les
mésestimera pour avoir sincèrement livré leur vie à la
politique, maîtresse plus exigeante et plus passionnée.
Mais avec Courbet il ne s'agit plus de cela. — Le maître-
peintre s'est dit : au milieu de cette effroyable bourrasque
de systèmes, de folies, de fusillades, de barricades, de
mitraillades, de manifestations, d'insurrections, de sorties,
de rentrées, de parades burlesques, de tambours et de
clairons, quel coup de canon tirerai-je (car aujourd'hui mes
petits coups de pistolet se perdraient dans la bagarre) pour
être entendu par dessus tous ces tonnerres déchaînés? à
qui m'attaquer de plus grand qu'à tous ceux attaqués chaque
matin? qui tomberai-je, moi le grand lutteur, qui tomberai-
je, dont la chute fera plus de bruit et s'entendra de plus
loin que celle de Rouher, ou d'Ollivier, ou de Napoléon III,
ou Palikao, ou Glais-Bizoin, ou de Leboeuf, ou de
Gambetta? Je vais m'en prendre à ce qu'il y a en France
de plus sacré (puisque du bon Dieu l'on n'en parle plus), à
l'image muette et gigantesque de leur honneur guerrier, au
monument le plus universellement célèbre de la gloire
française ; et s'il tombe, j'aurai démontré au monde que je
suis plus fort à moi seul que la grande armée tout entière,
plus fort aussi que le patriotisme de mon pays. Et si d'aven-
ture je réussis, quelle farce gargantuesque! On en parlera
clans Ornans. On dira : quel Samson que ce Courbet ! à lui
tout seul, il a secoué la colonne ; à lui tout seul il l'a fait
crouler.
La Commune, de son côté, s'est écriée : voilà notre
- 21 -
homme ! il est digne d'entrer dans notre bande noire. Nous
sommes une troupe de démolisseurs à l'entreprise. Nous
avons mis la main sur Paris, pour en jeter bas, pierre à
pierre, les monuments les plus vénérés. Toute statue est un
porte.respect et un livre d'histoire : nous ne voulons plus
d'histoire ni de respect. Le Monument Expiatoire est, dit-on,
en son genre, un type admirable de l'architecture de son
époque : si c'est un artiste qui le démolit, on ne s'en pren-
dra pas à notre ignorance. Courbet offre de nous déboulon-
ner la colonne, nul de nous n'en eût eu l'audace. Courbet
est notre homme, il est notre maître à tous.
Et moi je dis à Courbet : tu as méprisé ton pays ; ton pays
te le rendra. Tu as pris un sournois plaisir à lui infliger par
surprise le plus sanglant outrage. Avoir laissé abattre cette
colonne lui causera dans l'avenir aux yeux du monde entier
qui la cherchera là pendant des siècles, une humiliation
plus profonde que son édification ne lui avait causé d'or-
gueil. Quand ta ridicule Commune ne sera plus là, la ruine
que tu auras faite sera le seul monument de son hideux
passage. David le régicide a-t-il démoli la porte Saint-
Martin et la porte Saint-Denis qui étaient aussi des monu-
ments de victoire ? Toi artiste, tu as, par ce brisement de la
plus solennelle des oeuvres sculptées par des mains françai-
ses, déshonoré les artistes ; s'ils ont du coeur, ils devront à
jamais se détourner de toi ; pas un, pour ne se point
souiller, ne devra toucher ta main, iconoclaste impie, qui,
te jugeant désormais indigne d'une renommée d'honnête
homme, et pour que la canaille te montre du doigt en te
voyant passer, as souffleté publiquement la Mère-Patrie dans
son plus cruel jour d'affliction.
Tu as voulu du bruit, tu n'auras que des huées. La colonne
en tombant t'éclaboussera d'une telle boue d'universel
mépris, que ta face avinée ne s'en pourra jamais laver. Tu
ne te relèveras jamais du fumier où tu l'as voulu coucher.
- 22 —
Tu courais après la gloire à tout prix ; tu as fait fausse
route, pauvre hère : le mépris est l'envers de la gloire. Le
mépris, même retentissant, est toujours du mépris.
17 Mai 1871.
-23-
IV
Au PÈRE HYACINTHE.
Mon Révérend Père,
Je crois toujours entendre cette grande parole, pleine
d'ellipses admirables, qui, dans Notre-Dame de Paris,
échappée par miracle l'autre jour aux incendiaires, enlevait
nos coeurs enivrés d'éloquence vers les plus hauts sommets
de la foi ; et je n'ai jamais pu me consoler de voir perdue
pour la défense des vérités éternelles, juste à l'heure où les
défenseurs devenaient plus précieux et plus rares, l'immense
autorité populaire que vous aviez conquise sur les esprits
jeunes et généreux. Vous avez déserté, mon Père, déserté
la jeunesse française et l'Eglise, la veille de l'effroyable
bataille. Et déserté pourquoi ? pour une triste bouderie
d'orgueilleux. Il vous est dur aujourd'hui d'être hors de la
lutte, et isolé, et sans armes, j'allais dire dégradé. La lettre
que vous écrivez de Rome le 29 mai montre assez l'amer-
tume de votre impuissance ; mais votre maladive manie
d'orgueil ne peut encore s'empêcher d'y mordre sur la
" tyrannie " et le " fanatisme " et la " superstition " de la
pauvre Eglise Romaine à laquelle vous avez du ce qui fut
votre gloire. Ah ! mon Père, mon Père, vous vous enlisez.
Un de mes amis passant en revue, ces jours passés, tous
les bohèmes que nous avons vus délégués de la Commune
et qui de médiocres et quasi innocents journalistes étaient
- 24 —
devenus les plus abominables coquins de la terre, ordonna-
teurs et complices des crimes les plus atroces qu'ait jamais
enregistrés l'histoire, me disait : ils se sont enlisés. — Mon
Père, vous vous enlisez.
On met, en un jour néfaste, le pied hors du terrain solide ;
l'autre pied le suit. Ce n'est d'abord qu'un jeu imprudent,
un mouvement d'aventure. La tourbe ou le sable mouvant
cède, cède peu à peu ; on enfonce, on enfonce encore,
jusqu'au genou, jusqu'à la ceinture, jusqu'aux épaules, on
se débat, on lutte ; il n'est plus temps ; vous êtes pris, vous
êtes mort. Vous en êtes là, mon Père ; écoutez un terrible
exemple :
Dans une lettre inédite que j'ai sous les yeux, adressée
de La Chenaie, le 9 septembre 1834, à un critique qui,
plus clairvoyant que lui-même sur la pente fatalement anti-
catholique où l'entrainaient sans retour ses paroles d'un
croyant, indiquait nettement la rupture de l'auteur avec
l'Église, La Mennais, le fameux La Mennais écrivait :
" Parmi les choses que vous dites de moi, il en est qui
m'ont fait de la peine, parce qu'elles ne sont pas exactes...
Je n'ai point rompu avec l'Eglise ; je n'ai point imité Luther
et je ne l'imiterai point, persuadé que je suis que les
Schismes ne font que du mal, et que ce n'est pas en se
séparant, en ébranlant jusque dans sa base le principe
même de foi, qu'on peut rétablir l'unité de foi. Hors du
catholicisme, expression la plus complète des traditions du
genre humain dans ce qui n'est pas de la science, je ne vois
rien qui ressemble à une religion ; je reste donc catholique
pour rester religieux, pour conserver, en ce qui dépend de
moi, cet élément impérissable de la nature humaine : mais
en même temps je ne m'associe point au système politique
des chefs du catholicisme, je le combats au contraire de tout
mon pouvoir, parce que j'ai aussi des devoirs rigoureux
envers l'humanité et que je ne reconnais point la cause de
— 25 —
Dieu dans celle de l'ignorance et de la tyrannie. Telle est
ma position réelle, la position que je désire garder, et dont
je ne pourrais sortir sans violer quelqu'une de mes convic-
tions, quelques uns de mes sentiments les plus intimes, ce
que je ne ferai jamais, j'espère. " Hélas ! nous savons tous
aujourd'hui comment cette " position " ne fut pas " gardée »,
combien tôt furent " violés ces sentiments intimes », et
comment ce grand lutteur passionné, qui était monté par
l'apologie de l'Eglise à des hauteurs incomparables où
l'orgueil l'avait enivré à ce point de penser que l'Eglise ne
pouvait vivre que par son conseil, devait rouler d'abîme en
abîme jusqu'à mourir comme un chien.
Or, il n'est pas un mot dans la lettre que je viens de
transcrire qui ne pût être signé de vous. Vous en êtes juste
au point où se voulait arrêter La Mennais. Vous voulez,
comme lui, entraîner l'Eglise où elle ne veut point aller. Si
elle l'eût suivi, vous voyez où il l'eût conduite. Dans les
révoltes et les désordres de l'esprit d'aujourd'hui, il y a
beaucoup du La Mennais. La Mennais, P. Leroux et Madame
Sand ont été les théologiens de 1848, qui a enfanté 1871.
Notre siècle, mon Père, est le siècle des enlisements.
Tous ceux à qui vous avez vu, par orgueil ou par trahison,
quitter cette pierre de l'Eglise, qui est le terrain solide, se
sont honteusement engloutis sous les grandes eaux :
Gioberti enlisé, Passaglia enlisé, Lamartine enlisé, Michelet
enlisé, enlisé aussi, et dans le plus ignoble bourbier, celui
qui, il y a trente-six ans, chantait ainsi :
O Dieu ! si vous avez la France sous vos ailes,
Ne souffrez pas, Seigneur, ces luttes éternelles; ...
Ces flux et ces reflux de l'onde contre l'onde :
Cette guerre toujours plus sombre et plus profonde
Des partis au pouvoir, du pouvoir aux partis ;
L'aversion des grands qui ronge les petits ;
— 26 —
Et toutes ces rumeurs, ces chocs, ces cris sans nombre,
Ces systèmes affreux échaffaudés dans l'ombre,
Qui font que le tumulte et la haine et le bruit
Emplissent les discours, et qu'on entend la nuit,
A l'heure où le sommeil veut des moments tranquilles,
Les lourds canons rouler sur le pavé des villes
Alors le croyant prie et le penseur médite !
Hélas ! l'humanité va peut-être trop vite.
Où tend ce siècle ? où court le troupeau des esprits ?
Rien n'est encor trouvé, rien n'est encor compris ; ...
Mal d'un siècle en travail où tout se décompose !
Quel en est le remède et quelle en est la cause ?
Serait-ce que la foi derrière la raison
Décroit comme un soleil qui baissé à l'horizon ?
Que Dieu n'est plus compté dans ce que l'homme fonde ?
Et qu'enfin il se fait une nuit trop profonde
Dans ces recoins du coeur, du monde inaperçus,
Que peut seule éclairer votre lampe, ô Jésus !
Est-il temps, matelots mouillés par la tempête,
De rebâtir l'Autel et de courber la tête ?
Devons nous regretter ces jours anciens et forts
Où les vivants croyaient ce qu'avaient cru les morts,
Jours de piété grave et de force féconde,
Lorsque la Bible ouverte éblouissait le monde ?
Lamentable histoire et qu'il vous faut méditer, mon
Père, que celle de tant de misérables frappés par Dieu,
pour leur infidélité, d'une vieillesse odieuse, haineuse,
furieuse, grotesque et déshonorée. L'occasion vous est belle
et solennelle ; hâtez-vous d'en finir . Vous êtes à Rome.
Chaque heure que vous y demeurez mêlé hargneusement
aux ennemis de la foi catholique, diminue votre taille, et
qui pis est vous couvre de ridicule. Faites, en bon reli-
gieux, ce qu'ont fait avant vous des gens qui furent vos
maîtres : Fénelon, Lacordaire, Gerbet. Allez bravement au
— 27 —
Pape, dites à deux genoux votre meâ culpâ et demandez
qu'il vous pardonne, et qu'il vous rende cet habit de combat
qui vous allait si bien. L'Eglise a besoin de tous les siens,
car la société qu'elle avait façonnée chrétienne, n'est pas
au fond plus guérie qu'il y a huit jours. A l'heure où notre
armée revient de sa captivité d'Allemagne pour sauver la
patrie demi-perdue, ce serait une joie profonde, dans le
camp de ceux qui voudraient ramener la paix et l'ordre
dans les âmes, comme les soldats ont ramené la paix et
l'ordre dans les rues, de pouvoir dire : un grand soldat
nous est rendu.
5 Juin 1871.
— 28 —
V.
A M. CH. D'HER...
J'ai vu les ruines de Paris, elles sont Babyloniennes.
O mort, que tu es embellissante, et comme tu t'entends à
rendre grave et noble ce qui n'était que gracieux et joli !
J'ai vu les ruines de Karnak et elles n'étaient pas plus
enchevêtrées et plus majestueuses que celles de l'Hôtel-de-
Ville. Jamais décorateur de l'Opéra rêva-t-il plus pittoresque
féerie, plus satanique vision ? Pour qui la regarde des
fenêtres du Louvre, la longue ligne des Tuileries, décoiffée
et transpercée de lumière, avec sa grosse tour carrée sans
dôme, entre les deux arcs de triomphe du Carrousel et de
l'Etoile et les arbres des Champs-Elysées baignés dans les
rayons du soleil qui tombe, a tout un faux air du Campo
Vaccino. La colonne Vendôme, dont les tronçons serpentent
à terre, a pris des proportions colossales et terribles. Le
Palais du Conseil d'Etat avec ses noires baies cintrées et
ses toits à ciel ouvert semble une auguste ruine Romaine.
Les autres palais du quai d'Orsay découpent, dans leurs
ébréchements, des silhouettes d'une mélancolique élégance.
Les épouvantables sillonnements de l'incendie à travers le
Palais de Justice forment un cadre lugubre à l'éblouissante
Sainte-Chapelle miraculeusement sauvée par les pompiers
de Chartres. Quant à ces effondrements, bouleversements,
écroulements encombrés de la rue de Lille, de la rue
Royale, de la Bastille, du Palais-Royal, du Grenier d'abon-
— 29 —
dance, et du Château-d'Eau, et de vingt carrefours de la
ville grésillés d'obus, de pétrole et de mitraille, ils semblent
le ravage furibond d'une légion de Titans. Ah ! s'ils ont
voulu nous donner un avant-goût de ce que serait Paris,
quand, selon le mot d'Isnard, on cherchera ses vestiges sur
les rives de la Seine, nous savons aujourd'hui par eux que
Paris sera dans mille ans, pour le voyageur stupéfait, un
plus grandiose spectacle que ne sont dès longtemps Thèbes
et Palmyre. —Et les massacres ont égalé les incendies : du
feu, du sang, du sang partout, partout du feu, des nuits à
faire blêmir Néron.
Aussi bien l'Ursuline de 1808 l'avait prédit : " Dans la
capitale, il y aura un combat terrible, et le massacre sera
grand. — Les méchants voudront tout détruire ; mais ils
n'en auront pas le temps. Ils périront tous dans le combat. "
Dans le poëme étrange sur Paris qu'il écrivait le 16 janvier
1831, Alfred de Vigny avait eu, lui aussi, la vision
prophétique :
Voilà
Quelque chose de noir, de lourd, de vaste, là
Au plus haut point du Ciel où ne sauraient atteindre
Les feux dont l'horizon ne cesse de se teindre ;
Et je crois entrevoir ce rocher ténébreux
Qu'annoncèrent jadis les prophètes Hébreux.
Lorsqu'une meule énorme, ont-ils dit... — il me semble
La voir. — ... apparaîtra sur la cité... —je tremble
Que ce ne soit Paris. — ... dont les enfants auront
Effacé Jésus-Christ du coeur comme du front... —-
Vous l'avez fait. — ... alors que la ville enivrée,
D'elle-même, aux plaisirs du sang sera livrée, ... —
Qu'en pensez-vous ? — ... alors l'ange la rayera
Du monde, et le rocher du ciel l'écrasera.
Paris l'a voulu, Paris a commencé sa fin. Le monde
apprendra à s'en passer, et le monde s'en trouvera bien.
— 30 —
Le monde aimait trop Paris, et. Paris ne lui était pas sain ;
Paris était la pieuvre du monde, son haschisch, son harem.
— Paris se voyant assailli sans espoir par l'armée des
ruraux, a fait comme le scorpion que les enfants ont
entouré de charbons ardents et qui se pique lui-même et
meurt de son venin.
En vérité, mon ami, ne la regrettons point. Paris était une
ville folle, source de toute folie et condamnée à mourir
folle ; et qui espérerait, même après l'abominable épreuve,
guérir en elle l'esprit d'extravagance, serait aussi fou qu'elle
même. Ce qu'elle a fait là était après tout le plus signalé
service qu'elle pût nous rendre, et je n'eusse jamais osé
espérer qu'elle abdiquât si brusquement et si violemment
son titre de capitale et qu'elle déchirât de ses propres
mains ce triple diadème de clinquant, tout diamanté de
grelots, qui à distance fascinait l'univers. Dès le début de
son frénétique accès, je me suis dit : Paris va un peu trop
vite, Paris va un peu trop loin, mais la France, qui vaut
mieux que Paris, n'y trouvera-t-elle pas son bien ? Paris se
donne l'air de se sacrifier, en bonne personne, pour l'indé-
pendance de la province, et au fond elle veut imposer à la
province un nouveau gouvernement de sa fabrique. Assez
de fois elle nous a dupés ; ne prenons plus le change : c'est
bien, ce coup-ci, sa propre indépendance que la province
va conquérir en mettant Paris à la raison.
Ruraux, mes frères, ne vous endormez plus ; gardons
précieusement et fièrement ce titre qui nous fut donné par
le mépris de l'ennemi, c'est notre devise, c'est notre dra-
peau. Nous sommes les ruraux, restons les ruraux, jusqu'à
ce que la patrie soit faite à notre guise , comme les gueux
furent les gueux, jusqu'au jour où la Hollande fut affranchie
à leur souhait. J'entendais, pendant tous ces malheureux
temps, les pauvres ouvriers aveuglés de nos villes se répéter
l'un à l'autre : si Paris succombe, nous sommes perdus. S'il
— 31 —
était des coquins parmi eux, affamés de vol et do pillage,
ils avaient raison pour eux-mêmes. Pour les autres, je n'y
voyais que des dupes, dupes de mots creux et de rêveries
grossières, dupes surtout de l'irrésistible et funeste magné-
tisme que Paris pratique depuis bientôt cent ans sur notre
France qui n'en peut mais. C'est bien au contraire s'ils
avaient été vainqueurs, ces carnassiers Parisiens, que vous
étiez perclus, domptés et annulés à jamais. N'avez-vous pas
vu, dès le commencement, que vous les gêniez : ils ne
savaient que faire de vous et pour vous. Dans tous leurs
vagues manifestes et leurs embryons de programmes, ils ne
songeaient qu'aux ouvriers de Paris et à ceux de deux ou
trois gros centres de fabriques et d'usines. L'ouvrier de
province n'entrait pas clans leur cadre, si ce n'est comme
force de diversion durant la bataille ; mais le lendemain de
l'atroce " liquidation », la province, la rurale, n'avait aucun
rôle clans leur monstrueuse reconstitution sociale. Elle
n'était plus bonne qu'à écraser et pressurer, comme trou-
peaux de fellahs et de parias, entre quelques maîtresses
communes manufacturières.
Non, non, rendez à Paris, c'est lé moment, le dédain que
Paris a eu si longtemps pour vous, qu'il estimait à jamais
ses très-humbles valets. Parceque Paris crie fort et avec
insolence, croirez vous donc toujours qu'il parle juste ?
Parcequ'il vous méprise, est-ce une raison à vous de justifier
ses mépris ? Entourerez-vous toujours, bouche béante, comme
à vos foires, les voitures des charlatans, et courrez-vous
toujours, pleins d'une béate confiance, à leurs parades ?
Cependant vous devriez vous demander de quoi Paris est
peuplé et quelle espèce de gens, pour se faire Parisiens,
abandonnent vos villes et vos villages. Neuf sur dix sont des
commerçants tarés, ou des aventuriers, ou des ambitieux
imbéciles, ou des filles mal famées. Paris est le ramassis
bouillonnant de toutes ces engeances ; et voilà devant quoi
vous êtes à genoux, et en extase, et en plate obéissance !
— 32 —
Rompez, rompez le charme ; regardez, mais regardez
donc en face ceux qui vous traitent de si haut. — Vous
sentez-vous plus sots et plus niais que les Parisiens, plus
dépourvus de bon sens, de jugement, de générosité de
coeur ? — Etes-vous plus incapables de gérer vos affaires et
de voir par où elles pèchent et d'y remédier par les remèdes
opportuns ? — Etes-vous plus légers de cervelle, moins sains
de corps et d'esprit, plus dénués d'instruction solide, plus
scrofuleux, plus hébétés ? — Vous trouvez-vous ineptes à
apprécier une bonne raison, à discerner un honnête homme
d'un faiseur vulgaire, à choisir ceux que vous destinerez à
gouverner vos bourgades et vos communes?
Voulez-vous un conseil ? Ne vous laissez pas leurrer ; ne
lâchez pas la proie pour l'ombre. Ne vous occupez pas tant
de ces belles disputes théoriques sur la Monarchie ou la
République. Ne songez qu'à une chose, ne poursuivez
qu'elle, n'exigez qu'elle, — avant tout, par dessus tout, la
décentralisation. Elle pare à tout, le reste n'est rien. La
décentralisation, c'est la liberté, la vie, et la richesse dans
nos provinces. Que République ou Monarchie viennent
ensuite, quand la décentralisation sera faite, peu vous
importera. Vous serez maîtres chez vous, à l'abri des
utopies, disposant de vos finances, de vos fonctionnaires, de
vos routes, de vos monuments, de vos écoles. Et président
de République ou roi vous en devra grandes grâces, car
vous aurez affermi, pour des générations, la sécurité des
lois de la France, la perpétuité de son gouvernement, l'or-
dre dans la famille et le respect des intérêts de chacun.
Donc, avant tout, je le répète, exigez de vos députés la
solution large et immédiate des lois départementales et
communales ; et puis, croisez-vous les bras, car le chef du
gouvernement, quoi qu'il arrive, ne pourra plus jamais être
que le président héréditaire, ou non, d'une république, où
telle et telle ville n'escamotera plus les droits de la nation
— 33 —
entière. Toute vraie république, Suisse ou Amérique, ne vit,
vous le savez, que par la décentralisation. La centralisation
va même, en bonne logique, à rencontre du principe de la
souveraineté populaire, ainsi que l'observe judicieusement
de Maistre : " Si la république est dans la capitale, et que
le reste de la France soit sujet de la république, ce n'est
pas le compte du peuple souverain. " — Mais méfiez-vous
jusque là. Il y a en France un vieux penchant tyrannique
à la centralisation qui ne date pas d'hier, (M. de Tocqueville
nous a prouvé qu'au temps où le vent soufflait à notre
asservissement par la centralisation, république et ancienne
monarchie s'entendaient à qui mieux mieux à perpétrer la
même vilaine besogne) ; et c'est ce vieux penchant qui nous
a entraînés, au nom de l'unité mal entendue, vers tous les
désastres et toutes les corruptions où s'est abîmée la
France.
Cela dit, ne jugerez vous point comme moi, mon ami,
que la France a meilleur usage à faire des derniers écus qui
lui restent que d'en rebâtir les Tuileries. Qu'est-ce que les
Tuileries ? — Au point de vue de l'art, peu de chose, un
petit palais défiguré et délayé dans un grand bâtiment. —
Au point de vue politique, c'est la demeure du souverain.
Mais c'est donc parti pris chez vous, imprudents, que le
souverain demeure là. Vous allez refaire un palais pour le
souverain, et puis vous referez un souverain pour le palais.
Si vous êtes républicains, votre sottise est incompréhensi-
ble : vous tentez le diable ou le premier aventurier venu. —
Si vous êtes monarchistes, votre maladresse est insigne.
Depuis quand le souverain demeure-t-il là ? De Henri IV à
Louis XVI, pas un qui ait habité les Tuileries autrement que
comme pied à terre. Les Tuileries ne sont résidence royale
que depuis qu'on en chasse les rois. Louis XVI en est parti
pour le Temple, Napoléon 1er pour Sainte-Hélène, Charles X
pour Holy-Rood, Louis-Philippe pour Claremont, Napoléon III
pour Wilhelmshoehe.
— 34 —
La résidence du chef de la France ne peut plus être à
Paris, mais dans une ville neutre, à l'abri de la pression des
foules, qui sont toujours elles-mêmes à la merci de la pre-
mière ivresse. La province est à bout de crédit pour la
ci-devant capitale. Ne vient-elle pas encore de dépenser le
précieux sang de ses enfants pour la délivrance de Paris ?
C'est assez. Pourquoi lui payerait-elle des palais, d'où
ressortirait, dans un avenir prochain, son propre esclavage,
après qu'y aurait été opprimé le pouvoir qu'elle aurait
contribué à fonder ? C'est assez. La province a besoin de
ses économies ; elle doit réserver ses deniers pour réparer
les ruines que l'allemand, auquel on ne songe plus, lui a
faites si nombreuses. D'ailleurs Paris lui-même n'a pas trop
de ses millions, et de millions sur millions, ne fût-ce que
pour se refaire les deux monuments d'utilité première, un
hôtel-de-ville et un palais de justice. Et ceux-là le regardent,
Dieu merci. Les vicieux du monde entier lui doivent plutôt
la charité que nous ; car cette ville, qui fut l'orgueil de la
France, en est, depuis bien des années déjà, l'opprobre et
le fléau ; et ce n'est pas à tort qu'un de nos amis communs,
le plus fin latiniste du canton de Briouze, vient de lui
composer cette épitaphe : Sodoma se ipsam flammis exarsit
infernis, non digna celestibus.
12 Juin 1871.
— 35 —
VI.
LE BONHOMME PERCHERON AU BONHOMME MANCEAU.
Mon cher Compère,
Dans notre pays il y a un dicton, vrai dicton de Pharisien,
— (la langue m'a-t-elle point fourché? N'ai-je pas dit de
Parisien?) — : Point de religion, point de commerce ; — ou
autrement : pas de curé, pas de marché.
En bon français, cela signifie : il nous faut un diseur de
messe, pour que le fermier endimanché sorte de sa ferme
et vienne au bourg. Si nous manquions de curé, nos affaires
en souffriraient, on ne se réunirait point sur la place au
sortir de l'église, les cabarets ne se rempliraient pas, les
jardiniers de Bonnétable ne vendraient pas leurs légumes,
et les paysannes n'entreraient pas dans les boutiques pour y
acheter des bonnets et des devantières.
Un curé, nous en voulons un, et si Monseigneur l'Evêque
nous en laissait chômer, seulement trois ou quatre semai-
nes, nous ferions grand tapage, et il faudrait bien qu'il nous
le donnât ; mais des vicaires, nous ne nous en soucions
mie, et il peut bien les garder pour son séminaire, car des
vicaires, ça n'est bon qu'à faire le catéchisme aux enfants,
et à confesser les dévots et à nous prêcher l'honnêteté et la
peur du diable au prône ; or de pénitence, de sermonnerie
et de catéchisme, nous n'en avons que faire et n'en voulons
— 36 —
point entendre parler, si ce n'est une heure ou deux avant
le trépassement.
Il est bien vrai, mon Compère, que c'est là le fonds de la
religion de chez nous. Le peuple y est ombrageux et rétif à
la robe noire ; le bourgeois encore plus ; ils se méfient du
prêtre, ils ont la bouche dure au frein du bon Dieu. Cepen-
dant moi, j'ai à leur dire à cela : apparemment vous aimez
mieux vos vices que votre champ et que votre maison, que
votre famille et que vos économies ; car autrement vous
salueriez chapeau bas M. le curé du plus loin qu'il vous
apparaîtrait. Vous voulez le commerce : c'est à coup sûr pour
grossir votre bien ou pour en acquérir. Pour si peu que
vous en ayez, terre, écus ou marchandise, il est à vous,
vous y tenez, vous y tenez ferme. Eh bien ! le curé et son
vicaire — (l'un ne va point sans l'autre, et sans vicaire
aujourd'hui pour vous, pas de curé demain pour vos
enfants) — le curé est le plus sûr gardien de votre champ
et de votre maison, et de vos vaches et de vos volailles, —
plur sûr que le garde champêtre, voire même que le gen-
darme ; car c'est lui qui dit et qui maintient hardiment
aux pillards comme aux conquérants, au maraudeur fainéant
aussi bien qu'au Roi de Prusse et au Roi de Sardaigne :
" Le bien d'autrui tu ne prendras. " Un bon curé bien
tranquille, avec son bréviaire sous le bras, vaut mieux à lui
tout seul, je vous le répète, qu'un gros régiment de gendar-
merie ; et ceux qui vous débauchent de lui par des gaudrioles
sournoises, pour vous attirer tout doucement à leur suite
par le bout du nez, et faire de vous leurs clients asservis,
en vous bernant du paradis sur terre, sont les plus perfides
et dangereux ennemis de votre honnêteté et surtout de votre
héritage. " Les prêtres, disait en son temps M. Joubert, les
prêtres sont les vrais philosophes, quoiqu'ils en rejettent
le nom, les vrais amis de la sagesse, de l'ordre public et
secret. "
— 37 —
Maintenant si par votre dicton vous entendez que de
préférence le voisin ouvrira sa caisse et l'étranger son
crédit à l'honnête homme où à l'honnête peuple qui lui fera
preuve de sentiments austères et religieux, car il verra en
lui pour ses intérêts de plus sûres garanties de probité
qu'auprès du pipeur effronté qui ne songe qu'à duper et à
railler ses dupes, pour le coup, mon Compère, je suis bien
de votre avis : pas de religion, pas de commerce. — Ainsi
l'Anglais est un peuple religieux : tout âpre qu'elle soit, sa
loyauté chrétienne en négoce vaut or en barre ; moi trafi-
quant, j'aurai confiance en lui. L'Italien a toutes les
fourberies de l'impiété, pour qui rien n'est sacré, sa parole
n'a plus cours, il n'aura pas un rouge liard de moi. — Il ne
s'agit donc que de s'entendre : pas de religion, pas de com-
merce. — Vous voyez que même pour votre enrichissement
en ce bas monde, le respect des choses saintes n'est point
un si sot calcul.
Mais bien mieux, mon Compère ; dans la tempête à tous
vents déchaînés que nous traversons, j'en suis venu à
penser : pas de religion, pas de patrie. Nous ne sommes
plus des enfants, Compère ; nous sommes, comme notre
siècle, des barbons, très-barbons, et devons raisonner en
gens raisonnables et selon les lois naturelles. Avez-vous
jamais vu une maison qui se tînt debout, ses fondations
étant rasées, et ses murs étant ébranlés par un bélier per-
pétuel. Notre société était fondée sur la religion. Vous
travaillez, depuis cent cinquante ans, et du pic et de la
pioche, et de la mine et de la sape, à lui retirer ses fonde-
ments. Comment ne croulerait-elle pas, et de quoi vous
étonnez-vous? Comment voulez-vous, naïfs que.vous êtes,
ayant tout fait pour démolir la base, conserver l'édifice ? Et
si aujourd'hui au bruit terrible des craquements, vous vous
apercevez qu'il s'effondre, sur quoi voulez-vous l'appuyer ?
Gomment étaierez vous cette vieille France sacrée, clef de
— 38 —
voûte de la société européenne et chrétienne, qui va s'ébou-
lant, et qui, tout au-dessous d'elle ayant été rongé, et gratté
et décimenté, ne peut se soutenir toute seule en l'air par un
miracle contre nature, et menace chaque matin de vous
écraser sous ses ruines ?
Dites, quels seront ces étais ? Sera-ce l'humaine vertu de
votre époque, ou sa sagesse, ou sa raison, ou sa philosophie ?
La sagesse ou la raison du XIXe siècle ! Le siècle de toutes
les folies et de toutes les déraisons, et de toutes les discor-
dances philosophiques ; le siècle où dès qu'un homme,
sortant de la plus étroite ornière de la foi, subit la moindre
atteinte du rationalisme et de la liberté de penser, sa
cervelle tombe immédiatement en décomposition, et s'en va
choquer les murs de toutes les inepties socialistes.
— A cette heure que voilà Paris vaincu, disaient ces jours
derniers les imbéciles de chez nous, on va nous demander
des billets de confession. — Qui vous parle de confession,
idiots, et de religion forcée ? Mais sachez que pour gagner
votre pain, vous ouvriers, — pour toucher vos rentes, vous
petits rentiers, — pour écouler vos marchandises, vous
marchands, il faut que votre nation forme aux yeux de
l'univers, un corps de société solide et respecté, et qu'une
nation n'a jamais été solide qu'avec une certaine cohésion
religieuse ; sachez, par dessus le marché, qu'on n'a jamais
vu, depuis que le monde est monde, une société sans reli-
gion, parceque le coeur de l'homme a, même dans les pires
époques, l'homme étant toujours homme, un besoin inex-
tinguible de foi, et que si vos femmes ne vont pas consulter
M. le curé, elles iront se confesser aux sorcières, et que
votre ménage ne s'en trouvera pas mieux.
Dans son " explication du VIe livre de l'Enéide », l'Anglais
Warburton, répondant au normand Saint-Evremont qui
reprochait à Enée, bien qu'il ne fût lui-même qu'un assez
- 39 —
médiocre bigot, d'être plus propre à fonder une religion
qu'une monarchie, disait dès l'autre siècle et avec grand
raison : " L'office d'un législateur est d'établir une religion,
aussi bien que de fonder un état. " Et comme un prédica-
teur qui nous répète en latin le texte de son sermon, il citait
les propres mots du poète Virgile : " Dum conderet urbem,
inferret que Deos Latio. " Et c'est dans le même sens que
mon bonhomme Joubert disait : " Etablir le règne de Dieu
ou l'existence de tout bien, est la loi de la politique ou du
gouvernement des peuples, et celle de l'économique ou du
gouvernement de la maison, et celle aussi de la morale ou
du gouvernement de soi. — Les droits du peuple ne vien-
nent pas de lui, mais de la justice ; la justice vient de
l'ordre, et l'ordre vient de Dieu. "
Aussi quand je vois vos stupides rénovateurs de la société
poser comme première loi de leur entreprise, l'anéantisse-
ment de toute religion, je déclare hardiment que ces gens là
n'entendent rien à leur affaire, et ne savent pas le premier
mot de leur métier. Si vous ne trouvez pas que notre religion
chrétienne soit à votre goût, eh bien ! faites-en une : inven-
tez une théologie qui soit le résumé de vos principes
nouveaux et un clergé qui enseigne cette théologie. Peuplez
le ciel à votre manière. Imitez Mahomet, Numa et Confucius.
De société qui dure vous n'en établirez point sans culte ;
vous ne bâtirez que sur le sable. " Vous aurez beau faire,
dit mon sage, les hommes ne croient que Dieu, et celui-là
seul les persuade qui croit que Dieu lui a parlé. Nul ne
donne la foi, s'il n'a la foi. " Fourrier avait bien le vague
sentiment de cette nécessité ; et même Robespierre et
La Revellière-Lepeaux avec leurs théophilantropes; Mais si
vous ne sentez pas en vous la puissance extraordinaire de
génie qu'il faut pour fonder même une superstition, et si la
grande parole de La Mennais, produite l'autre jour, est
vraie " hors du catholicisme, expression lu plus complète
— 40 —
des traditions du genre humain dans ce qui n'est pas de la
science, je ne vois rien qui ressemble à une religion, —
laissez nous tranquilles, pour le salut de la France, la
patience de nos maux, l'éducation de nos familles, et la
perfection de nous - mêmes, pratiquer librement notre
catholicisme.
Nous avons déjà assez de peine, égarés que nous sommes
si loin du bon chemin, à rapprendre comment s'y prenaient
nos pères pour s'accorder avec Dieu. Cela s'est bien vu
dernièrement pour les prières publiques, ordonnées comme
par grâce et exécutées à contre-coeur et comme escamotées
honteusement par nos autorités civiles. Rien n'a moins
ressemblé à la solennité résolue et générale qu'apportent à
de telles journées patriotiques les Anglais, et les Allemands
et les Américains. Le vote des prières publiques avait été le
premier acte vraiment politique de l'Assemblée nationale,
acte d'un caractère nouveau clans notre résurrection proje-
tée, un commencement de réparation salutaire. Comment
a-t-il été accueilli? Sans bon vouloir et sans chaleur, et
sans gravité, vous dis-je, et s'y est soustrait qui a pu. Où
a-t-on vu les boutiques closes et les chapelles encombrées ?
Qui s'est soucié de montrer là son repentir public des
erreurs et des impiétés passées? Pas un maire de nos
petites villes n'a songé, à coup -sûr, en ceignant son écharpe,
que de ce moment et de cette prière pouvait dater le relè-
vement du coeur de notre pauvre pays. Les peuples qui se
veulent du bien à eux-mêmes, ne traitent pas si cavalière-
ment la Providence Divine ; et ils tâchent par la vénération
et la prière de la mettre dans leur jeu. Vous avez vu les
Prussiens. J'avoue que durant la guerre, cette éternelle
invocation à Dieu du vieux reître Guillaume me sonnait mal
aux oreilles, comme une hypocrite simagrée. Je n'en juge
plus ainsi ; surtout depuis que nous avons vu, de nos yeux
vu l'attitude vraiment pieuse et recueillie de ses soldats
— 41 -
dans nos églises. — Mais, que voulez-vous ? la religion n'est
pas pour l'heure à la mode dans notre nation de modistes ;
la mode lui est contraire ; elle est aussi arriérée que les
hauts bonnets de nos bonnes femmes du temps passé. Tous
les vices et toutes les faiblesses se sont révoltés contre ce
grand juge des faiblesses et des vices. Quand vous voudrez
que ce qui vous entoure soit meilleur, il vous faudra bien
pourtant ramener la mode de la messe et de la prière. Nous
sommes beaux esprits dans nos bourgades, esprits forts à la
mode de Paris ; hélas ! nos esprits forts ne prouvent que
notre esprit faible. Vous ne me ferez jamais croire que mon
médecin ou mon cafetier, parcequ'il lui convient de nier le
bon Dieu, soit un esprit plus robuste et plus pénétrant que
Chateaubriand, ou de Maistre, ou Bonald, ou Cuvier, ou
Guizot, ou Montalembert qui, de notre temps, ont cru en
lui, et se sont agenouillés devant lui sans vergogne; et
parceque d'habiles écrivains secondaires tels que Renan,
Taine, About, d'autres encore, élèves choyés de l'école
normale, encouragés en tapinois par l'empire à faire pièce à
l'inflexible résistance des évêques contre l'asservissement
Césarien et l'abandon de la Papauté, ont travaillé à attiser
l'irréligion française, vous même, mon Compère, ne voudriez
point mettre ces légers et aimables philosophes, plus curieux
des belles lettres que des grandes vérités, dans la même
balance que les gros noms que je viens d'écrire.
Croyez moi, Compère, cette vieille religion chrétienne,
vous pouvez certes lui faire grand mal encore, mais tant
que la France sera, n'espérez pas l'y détruire; ses racines y
plongent jusqu'au fin fond du sol. Renoncez-y de bon coeur,
et dans votre intérêt propre. Si vous voulez le bien du
peuple, cherchons-le sincèrement et loyalement, et sans
plus jouer avec ses souffrances, dans l'éternelle vérité
sociale. Les nations ne peuvent vivre sans religion, puisque
la religion chez elles n'est que la culture de la vie saine ; du
- 42 -
moment qu'elles ont essayé de s'en passer, en Grèce comme
à Rome, elles se sont effondrées dans la corruption par le
libertinage et la divagation des esprits et n'ont pu, même
mourantes, éviter les superstitions les plus grossières. Qu'au-
jourd'hui chez nous, dans la piété qui détend et attendrit
les coeurs, les rancunes des classes s'effacent ; que chacun
pour être pardonné par Dieu, pardonne, le pauvre au riche,
le riche au pauvre ; la charité mutuelle peut seule guérir
les plaies de la patrie. C'est au bourgeois comme vous, mon
Compère, qui a détourné le peuple de l'église, à le recon-
duire vers l'église. Il faut que cesse au plus vite ce
malentendu monstrueux qui nous tiraille, et dont pâtit le
monde entier, la brouille de la France avec Dieu. Nous lui
devons, depuis cent ans, un arriéré de prières ; il nous doit,
dans notre entassement de malheurs, un arriéré de miséri-
corde, de cette miséricorde divine, qui lave les peuples et
les tire du tombeau de Lazare. Les maux de notre pays
cesseront le jour où mettant à s'humilier devant le Christ,
qui le fit si glorieux jadis, son courage tant vanté, il s'é-
criera : je reviens vers l'autel du Dieu qui a réjoui ma
jeunesse. — Délivrez moi, Seigneur, du trompeur et de
l'injuste. — Notre Père qui êtes aux Cieux, que votre règne
arrive. — Allons, peuple de France, à genoux ; à genoux, à
genoux, peuple de France.
23 Juin 1871.
— 43 -
VII
A M. ERN. PRAR...
Mon cher Ernest, vous m'écrivez : " J'ai fait mon pèleri-
nage hier aux ruines de Paris. On ne peut déjà plus dire de
la ville comme Isaïe de Jérusalem : " On ne boit plus de vin
en chantant, les liqueurs fortes sont amères au buveur ».
J'ai rencontré plusieurs ivrognes vers le Luxembourg, et les
dégustateurs d'absinthe étaient fidèles à leurs chaises sur le
boulevard. Les Prussiens et leur roi moralisateur ont perdu
leurs peines. Les Parisiens resteront de Paris et dans deux
mille ans, les poëtes de Berlin, corrigés par Henri Heine et
par l'étude des rhythmes français, viendront cueillir une
herbe entre nos pavés, comme nous ramassons un caillou à
Tivoli, ou cassons une branche dans les jardins vagues
d'Acadème. "
Il est vrai, mon ami, je comptais, comme vous, sur la
moralisation par le roi de Prusse, et que ces verges trem-
pées dans le vinaigre dont nous avaient fouettés les pédants
caporaux de Berlin, nous auraient laissé sur la peau des
souvenirs longtemps cuisants, et dans les esprits une cer-
taine correction. Mais point : les Français d'aujourd'hui sont
comme les enfants ; ils crient très-fort et se débattent sous
la main qui les frappe, puis ils n'y songent plus et retour-
nent à leurs gamineries ; car leurs larmes sont courtes, et
— 44 —
leur mémoire plus courte encore. Leur rancune n'est
jamais sérieuse et leur grotesque vanité est là pour empê-
cher tout profit durable de la leçon.
Et pourtant il y a cinq mois, la France entière là-dessus
n'avait qu'une voix : il fallait au pays, disait-on, un grand
examen de conscience, un immense meâ culpâ. Tous nos
maux étaient venus moins encore des erreurs que des
moeurs. Les moeurs, il les fallait réformer de fond en com-
ble ; les moeurs aujourd'hui qui songe à y toucher? Chacun
depuis lors, et à travers les décombres de la Commune, est
retourné à ses petites moeurs, comme la province retourne
à Paris. Il les trouve, dans leur amollissement et son
acoquinement, d'une habitation si douce et si commode, et
si bien ouattées, et si douillettement tapissées de vices
charmants, qu'il ne se soucie point d'en changer et se
moque plaisamment des réformateurs, et s'accroche, pour
mourir dedans, à cet état coutumier que l'on ne peut plus
appeler des moeurs, mais des habitudes de vieillard. —
Voyez, rien qu'un détail, les efforts immenses que font les
journalistes, par ennui de Versailles, pour ramener l'Assem-
blée à Paris, histoire de ne point gêner leur menu trintrin
de boulevard. Quand un peuple en est là, mon ami, toutes les
guerres de Prussiens et autres barbares n'y font plus rien,
elles passent dessus, une invasion, puis une autre, jusqu'à
ce que les plus hautes ruines en soient bien submergées, et
tout est dit;
D'ailleurs, je le sais, il n'est pas très-facile de modifier
brusquement et du jour au lendemain, même sous la
pression de désastres sans égaux dans l'histoire, les moeurs
d'une république de quarante millions d'âmes. Solon et
Lycurgue par des lois, Savonarole par l'entraînement
magnétique de l'enthousiasme, ont pu le faire dans de
petites républiques dont le territoire ne dépassait guère en
étendue l'un de nos arrondissements. Mais la France la
— 45 —
vaste France, si ondoyante et si déreligionnée, si variée de
costumes et de caractères, si inégale comme enseignement,
si discordante comme intérêts de commerce, et qui n'a
plus, dans le tiraillement de ses provinces et de ses villes,
qu'un instinct qui lui soit général, l'instinct des chiens de
Jean de Nivelle, et d'aller à hue quand on la tire à dia !
Pour conduire au bien malgré elle une masse pareille de
volontés résistantes, il faudrait une si formidable tyrannie,
si convaincue, si implacable, que l'esprit moderne, accou-
tumé aux infinis ménagements du caprice individuel, en
serait épouvanté ; et si une telle révolution était confiée à la
liberté, seule la décentralisation en pourrait être capable,
par l'exemple plus actif et plus impérieux du bien clans un
cercle plus étroit, et dans des conditions spéciales au génie
de chaque province.
Et d'abord les Prussiens s'étaient chargés de nous montrer
la vérité de cette parole de Bossuet (Discours sur l'histoire
universelle) : " Dans ce jeu sanglant où les peuples ont
disputé de l'empire et de la puissance, qui a prévu de plus
loin, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps
clans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux ou
pousser ou se ménager, suivant la rencontre, à la fin a eu
l'avantage, et a fait servir la fortune même à ses desseins. "
— Or, ce grand principe, vieux comme le monde, de la
fermeté dans les vues, de la prudence, de la persévérance
secrète, de l'entêtement clans l'exécution, nous l'avons eu
jadis en France, du roi Jean à Louis XI contre l'Anglais, de
François 1er à LouisXV contre l'Autrichien. Mais aujourd'hui,
avec notre expansion bavarde, avec notre flasque humanita-
risme, notre imbécile raillerie du patriotisme, notre négation
du Dieu protecteur particulier de la France, notre parti
pris de tout deviner et de tout contrecarrer, notre impatience
puérile, quel gouvernement, république ou monarchie, peut
poursuivre, dix années seulement, un dessein digne de la
persistance et de la fortune de notre nation, pour lequel il
— 46 —
lui importerait de rassembler discrètement et d'unifier soli-
dement toutes les forces convergentes du pays, son instruc-
tion, son armée, ses finances, ses chemins, sa navigation,
et par dessus tout, son esprit public ? C'est grand dommage,
en vérité, que dans cette vieille France gauloise, les qualités
robustes et même un peu brutales dans leur bon sens de
nos provinces du Nord, qui sous Louis XIV nous avaient
valu l'empire de l'Europe, n'aient pas mieux résisté à
l'acuité dissolvante et à la légèreté mousseuse du génie
méridional.
" J'ai souvent fait réflexion, — dit le savant évêque
d'Avranches dans le Huetiana, — que presque tout l'ancien
monde est aujourd'hui gouverné par les peuples du Nord. A
commencer par le couchant, les Normands et les Saxons se
sont rendus maîtres de la Normandie et de l'Angleterre. Les
Francs, les Gots, les Visigots et les Vandales ont envahi les
Gaules, l'Espagne et l'Afrique, Les Ostrogots conquirent
l'Italie ; d'autres Gots, Gètes, Cimbres, Scythes, Bulgares,
soumirent l'Allemagne, etc., etc. Cela fait voir l'avantage de
la force et de la férocité par dessus l'esprit, la politesse et le
savoir, qui sont des vertus de la vie civile ; mais pour les
conquêtes et le gouvernement des Etats, en bonne politi-
que, la brutalité est nécessaire. Peut-on rien concevoir de
plus grossier et de plus impoli que l'Hercule de la Fable ?
C'était pourtant le modèle que l'on proposait à ceux que
l'on voulait exciter à la vertu et à l'héroïsme ». — Et Huet
citait, à l'appui de son théorême, Hérodien, livre III :
" Viri septentrionales robore et fortitudine superant australes.
Itaque orbis fere universus a viris septentrionalibus domitus
est... Viri australes acuto fere sunt ingenio. " Les hommes
du Nord surpassent ceux du Midi par la force et le courage :
aussi l'univers presqu'entier a-t-il été conquis par les hom-
mes du Nord... Les hommes du Midi sont presque tous d'un
esprit délié. — C'est justement cette délicatesse qui nous a
— 47 —
gâtés, eu rafinant notre corruption. Qui nous rendra, mon
ami, le grossier et l'impoli de l'Hercule de la Fable? Voilà
ce qu'ont pour l'heure ces heureux Allemands, et ce qu'il
nous sera désormais si difficile de rattraper. Le gouverne-
ment qui réinfiltrerait dans notre sang une rudesse demi-
brutale, sauverait la France pour des siècles, et ce n'est
qu'en nous replongeant dans la province, et encore à grand
peine, qu'il nous serait possible de la retrouver.
Vous les avez vus ces Prussiens, mon ami, et moins heu-
reux que nous, vous les voyez encore. Quel sentiment inné
de la gravité, poussé jusqu'à la raideur ! quel zèle de
s'instruire ! quelle attention à faire tout le possible pour bien
conduire leur guerre et nuire efficacement à l'ennemi !
quelle économie ! quelle passion de grandir et d'enrichir
la patrie allemande ! quelle prévoyance minutieuse ! quelle
discipline ! quelle hiérarchie ! et quel aveugle respect de
leurs chefs ! Ils ne tiennent pas, eux, à plaire banalement
et à coqueter avec le monde entier, mais à bien agir dans
l'intérêt étroit de leur pays et à se rendre dignes de le bien
servir et à être vraiment redoutables et supérieurs par leur
savoir aux autres peuples. Et chacun s'y applique en son
privé et de toutes ses forces. Et pour cela, ils n'ont pas
hésité, depuis soixante ans, à observer ce qu'il y avait de
meilleur dans toutes les nations de l'univers, et à se l'appro-
prier pièce à pièce, et sans bruit et sans vanterie, et ils ont
renouvelé à fonds leurs outils et leurs usages.
Pour en venir là, nous, et nous faire prêts à la revanche,
qui n'est aujourd'hui qu'une honteuse hâblerie, que n'au-
rions-nous pas à renouveler en nous? — L'enseignement
public? mais avec notre curiosité orgueilleuse et malsaine,
si nos ouvriers apprennent à lire, ce sera pour dévorer des
papiers empoisonnés, commentés dans l'arrière-atelier par
des recruteurs à langue dorée de sociétés secrètes, et non
pour se fortifier par la science pratique et journalière ; et

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