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Lettres secrettes ["sic"] de M. de Voltaire, publiées par M. L. B.

De
214 pages
1765. In-12, [II-] 210 p. (Bengesco, n 1955.).
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LETTRES
SECRETTES.
LETTRES
SECRETTES
D E Ms..
DE -- V OLTAIRE.
Il1 1
P a-H LIE E S
!JI' Mr. L. B.
A GENEVE.
M. D C C. LXV.
AVERTISSEMENT.
*2-
c
E Recueil de Lettres est
d'autant pins curieux quelles
pnt été écrites à des amis inti-
mes de l'Auteur, & dans le
temps où Mr. de Voltaire a don-
né le plus grand nombre d'ou-
vrages, sa voir depuis 1734 juk
ques en 1744.. On y voit Ces
querelles avec l'Abbé Desfon-
taines , avec Rousseau, & le
commencement de celles avec
le Franc de Pompignan au lil-
jet d'Alzire; quantité d'anecdo-
AVERTISSEMENT.
tes littéraires, de bons jugemcns
sur divers ouvrages de prose ëc
de vers de ces temps-là; & ce
qui est encore plus précieux,
le génie de FAuteur empreint
dans ce commerce libre de l'a-
mitié.
A
LETTRES SECRETTES -
D E
M. DE VOLTAIRE.
LETTRE PREMIERE.
à Cirey le 2. Novembre J 73':
J
r
E ne fai point, Mon fie ur, partager les
pionts d'une affaire dans laquelle je ne
: mets point- de fonds, que Je ne connais
éc que je ne veux connaître que pour
rendre fervic-e. J'ai déja écrit à la per«"
fcmnè en question pour vous faire - avoir
l'intérêt que vous désirés. Je vous in-
struirai de sa réponse aussutôt que je l'au-
ral regne. L'intérêt ne m'a jamais tenté
2 LETTRES SECRETTES
& je n'ai jamais eu sur cet article autre
chose à me reprocher que d'avoir feit
plaisir & d'avoir prodigué mon bien à des
amis ingrats. L'abbé Makarti n'est pas
le dixieme qui m'ait marqué de l'ingrati-
tude; mais c'est le seul qui ait été empa-
lé. Parmi les infames calomnies dont j'ai
été accablé, l'accusation d'avoir eu part à
la publication des Lettres Philosophiques
m'a été une des plus sensibles. On di-
sait que je les faisais vendre pour en reti-
rer de l'argent, tandis qu'en effet je n'é-
pargnais ni foin ni argent pour les sup-
primer. Je fuis bien-aise d'être loin d'un
pays, où de si lâches calomnies ont été
ma feule récompense & je crois que je
n'y reviendrai de long-temps.
DE M. DE VOLTAIRE. 3
A z
- Je vous remercie , Monsieur, de l'a-
mitié que vous voulés bien me conserver
-& des nouvelles que vous me mande's»
Si j'avais fait quelque chose de nouveau
en Poësie, je me ferais un plaisir de vous
l'envoyer; mais les choses, auxquelles je
m'occupe présentement, font d'une toute
autre nature. Je vous prie feulement,
à propos de Poésie & de calomnie, de
vouloir bien vous opposer à l'injure que
l'on m'a faite de glifler le nom de Crosat.
dans l'Epure à Emilie. Je ne connais &
n'ai jamais vu ni M. Crofat l'aîné ni M.
son frere & je 'ne vois pas pourquoi on a
son frere & je ne vois pas pourquoi on a
été fourer là leur nom, si ce n'est pour
me ces
Messieurs font fages, ils doivent faire com-
me moi qui regarde avec un profond mé-
4 LETTRES SECRETTES
pris toutes ces miseres. J'écrirai .bientôt
à M. Sinctti & je prierai M. Demoulin
de faire un petit ballot de livres que je
veux lui envoyer Je vous supplie, Mon-
sieur, d'être persuade de mon amitié &
de me conserver la -vôtre. Permettez-moi
de vous prier d'affurer M. Bernard de
mon estime & de mon amitié.
J'ai l'honneur d'être, &c.
DE M. DE. VOLTAIRE. „ )
A 3
LETTRE II.
à M.
À Cirey le 1 i Janvier 1735. il
v
Ous ne sauriés croire, Monsieur, -
combien je fuis flatté de voir que vous
ne m'oubliés point au milieu des devoirs
& des occupations dont vous êtes furchsr- -
gé. Vous me faites voir par votre der-
niere lettre que M. de la Clede efi placé
auprès de M. le Maréchal de Coigny. Je
ne le savais pas. C'eil sans doute M,
d'Argental qui lui aura procuré cette pla-
ce. Si cela est, voilà M. d'Argental bien-
aise. C'est un nouveau service rendu de -
6 LETTRES SECRETTES
sa rart. Il est né pour faire plaisir, com-
me Rameau est né pour faire de bonne
musique. Il y aurait un homme qui se
tiendrait tout aussi heureux que M. d'Ar-
gental, si certaine affaire que vous avés
désirée, pouvoit se conclurre; cet hom-
me eil moi. J'ai récrit & on m'a fait en-
tendre que l'affaire alloit mal. Ayés la
bonté de m'instruire de l'état où font les
choies, Je vous demande comme la gra..
ce la plus fhtteufe de mt procurer une
occasion de vous servir.
N'avés vous point vu M. de Moncrif?
S'obstine-t-il à se tenir solitaire , parce
qu'il n'est plus dans une Cour ? Eh! ne
jpeut-on fas vivre" heureux avec des
DE M. DE VOLTAIRÏ.. 7
A 4
hommes, quoiqu'on n'ait pas l'avantage
d'être auprès des Princes?
„ J'ai lu l'Histoire Japonoire. Je. nefai)
si je vous l'ai mandé. Je souhaite que I
l'Histoire de Portugal Toit aussi amu-
sante.
Voudriés- vous me faire l'amitié de
me mander quand on fera l'oraison fu-
nebre de M. le Maréchal de ViUaM?
Celui qui est chargé de l'éloge de M. de
Barwick, eil un homme de mérite, qui
me fait rhonne!Jl d'être de mes amis. Je
ne fai qui fera le Flechier de notre der-
nier Turenne. Le Pere Tournemine
avoit entrepris se Discours ; mais il a re-
mercié. N'est-ce point l'abbé Séguy qui
- 8, LETTRES SECRETTES
lui a succédés Il est déja -connu pnr un
très-beau panégyrique de St. Louis. Le
sujet de St. Louis était épuisé, & celui-
-' ci est tout neuf. Que ne dira- t-il pas
d'un homme qui à quatre-vingt ans pren-
noit le Milanais & entretenait des filles-
.Adieu, Monsieur, vous savés combien
je vous fuis, attaché.
DE M. DE VOLTAIRE. 9
A 5
LETTRE III.
à M.
à Cirey le 4 Août 1755. ii d
v
Ous me mandés, Monsieur, que je
dois vous tenir compte de votre silence ;
c'efl pourtant le plus grand dépit que
vous puissés me faire. Vous Civés com-
bien vos lettres me font de plaisir & à
quel point votre commerce m'dl pré-
cieux. N'attendés donc pas pour ms
donner de vos nouvelles que vous rece-
viés des vers de Marseille. J'ai lu ceux
de M. Sinetti. Je savais bien qu'il était
tout aimable ; mais je ne savais pas qu'il
10 LETTRES SECRETTES
fut poëte. H y a en vérité de très-belles
choses dans ce petit poëme. J'y ai tl-ou"
vé ce que j'aime , beaucoup d'images,
fit piC/tira poësis. Il ne m'appartient pas
de donnée des coups de,pinceau à fou
- tableau. Il y a peut-être plusieurs en-
droits qui mériteraient d'être retouchés ;
mais c'est toujours à la main du maître à
corriger son ouvrage. Je pourrais pren-
dre des libertés qu'il n'approuverait pas.
Il faut pailer à un Auteur & examiner a-
vec lui les fautes dont on veut le faire
convenir. Il faut connaître sa docilité ôc
fés ressources. Je vois par la facilité qui
regne dans ses vers, qu'il les corrigerait
- sims peine; mais pour cela il faut se voir
& se parler. Je lui fouinettrais mes cri.
tiques, comme il a bien voulu me con-
DE M. DE VOLTAIRE. N
A 6
sier son poëme ; mais quelque cliofe que
je lui proposasse sur son ouvrage, il ver
rait en moi plus d'estime que de critique.
Dans rimpoffibilité où nous sommes de
nous rencontrer , je ne peux à présent
que l'assurer du cas que je fais de Ion
génie.
J'ai vu le portrait qu'on a fait de mcri,,
Il n'eil pas, je crois, reiTemblant. J'ai
beaucoup plus de défauts qu'on ne m'en
reproche dans cet ouvrage & je n'ai pas
les talens qu'on, m'y attribue; mais je
fuis bien certain que je ne mérite point
les reproches d'insensibilité & d'avarice
que i'on me fait. Mon amitié pour vous
me justifie de l'un , & mon bien prodi-
gué à mes amis me met à couvert de
12. | LETTRES SECRETTES
l'autre. Quiconque efl tant foit peu hom-
me public, est sûr d'être calomnié. C'est
un privilege dont je jouis depuis long-
tems. On m'a dit" que quelque bonne
s-me avoit fait un portrait un peu moins"
méchant; mais qu'on s'est bien donné de
garde de le laisser imprimer. On a raison.
Les critiques empêchent les gens de
broncher & on se gâte par les louanges.
Aimés-moi toujours. Ecrivés-moi sou-
vent & fuyez sûr que votre amitié me
console bien de ces miseres. Si jimais je
vous fuis bon à quelque chose, vous pou-
vés compter sur moi.
DE M. DE VOLTAIRE. 13
A 7
LETTRE IV,
à M.
à Cirey le 14 Août 17 3 f- JI 1
v
Os lettres ajoutent un nouveau char-
me à la douceur dont je jouis dans la so-
litude, où je me fuis retiré loin du mon-
de bruyant, méchant & misérable. Loin
des mauvais poëtes & des mauvais criti-
ques j'aime mille fois mieux savoir par
vous des nouvelles de tout ce qui se. pas-
se, que d'en être le témoin. Il y a une.
infinité d'événemens qui enuuient le Spec-
- tateur & qui deviennent intéressans, quand
ils foat bien contés. Vous m'embélissés
14 LETTRES SECRETTES
par vos lettres, les sottises de mon necle.
Je les lis à une personne respectable &
bien aimable , dont le goût est universel.
Vos lettres lui plaissent infiniment. Je fuis
bien-aile de vous faire cette petite trahi-
son, afin de vous engager à m'écrire plus
souvent. S'il n'y avoit que moi qui lu lis
vos lettres 3 je vous prierois encore ds
m'en favoriser chaque jour par le seul in-
térêt de mon plassir ; mais puisqu'elles
font les délices d'une personne à qui tout
le monde voudroit plaire , c'est votre a-
mour propre qui y est intéressé à préfellt.
Mandés-moi donc si le grand musicien
Rameau est aussi maximus in minimis &
si de la sublimité de sa grande musique il
descend avec succès aux grâces naives du
DE M. DE VOLTAIRE. le
ballet. j'aime les gens qui savent quitter
le sublime pour badiner. Je voudrais que
Newton eut fait des Vaudevilles ; je l'en
estimerais davantage. Celui qui n'a qu'un
talent, peut être un grand génie ; celui
qui en a plusieurs, est plus aimable. C'est
apparemment parce que je fuis le très-
humble feiviteur de ceux qui touchent à.
la fois aux deux -extrémités, qu'on m'a
gravé à côté de M. de Fontenelle, Mon
znii Tiriot s'est fait peindre avec la Hen-
riade à la main. Si j'ai une copie de ce
portrait, j'aurai ma maîtresse & mon ami
dans un cadre. Mandés-moi si vous le
voyés quelquefois à l'opéra & éguillon-
nés un peu la paresse qu'il a d'écrire*
Adieu, je vous embrasse tendrement.
16 LETTRES SECRETTES
LETTRE V.
Au même. ;
1 à Cirey le 1er. Décembre 1735.
A
U nom de R ameau ma froide vei-
ne se réchauffe, Monsieur. Vous me di-
tes qu'il a bcfoin de quelque guenille
pour faire exécuter des morceaux de mu-
sique chez Monseigneur le Prince de Ca-
rignan. Voici de mauvais vers ; mais
tels qu'il les faut, je crois , pour faire L
- briller un musicien. S'il veist broder de
fcn or cette étoffe grossiere, la voici.
Fille du Ciel, ô charmante harmonie,.
Descendés, venés briller dans nos concerts.
DE M. DE VOLTAIRE. 17
La Nature imitée est par vous embelliei
Fille du ciel, reine de l'Italie,
Vous commandés à l'univers.
Brillés divine harmonie,
C'est vous qui nous captivés.
Par vos chants vous-vous élevés
Dans le fein du Dieu du tonnere.'
Vos trompettes & vos tambours
Sont la voix du Dieu de la guerre.
Vous soupirés dans les bras des amours
Le sommeil caressé des mains de la nature
S'éveille à votre voix.
Le badinage avec tendresse
Respire dans vos chants, folâtre fous vos doigts,
Qjand le Dieu terrible des armes
Dans le sein de Venus exhale ses soupirs r
Vos foas harmonieux, vos fons remplis de charmes,
Redoublent leurs désirs. -
Pouvoir suprême,
L'amour lui-même
18 LETTRES SECRETTES
Te doit des plaisirs.
Fille du ciel, ô Charmante harmonie ! &e.

Il me semble qu'il y a là un Rinbom-
bo. de paroles & une variété sur laquelle
tous les caracteres de la Musique peu-
vent s'exercer. Si Orphée Rameau veut
couvrir cette misere de doubles croches,
ellapadrone, pourvu qu'on ne me nom-
me point.
S'il avait demandé M. de Fontenelle
ou quelque autre honnête homme pouc
examinateur , il aurait fait jouer Samson -
'& je lui aurais fait tons les vers qu'il
aurait voulu. Peut-être en efl-il temps
encore? Quand il voudra le fuis à son
service. Je n'ai fait Samlon que pour
lui. Je partageais le profit entre lui &
DE M. DE VOLTAIRE. iff
niq pauvre diable de bel esprit. Pour la
gloire, elle itou point été partagée\ il
, l'aurait eue toute entiere.
Ecrivés-moi souvent : vos lettres va-
lent mieux que de l'argent & de la gloi-
re. Vous êtes le plus aimable correspon-
dant du monde, bon. ami de près & de
loin. Je vous emabrasse & fuis à voua
pour la vie.
P. S. Qu'est-ce qu'une estampe de
moi, qui se vend chés OdievresP Voyés
cela, je vous prie ; j'en ferai venir pour
le Baillif du Village, au cas que cela foit
ressemblant,
Vous m'avés .parlé d'une gravure oct
J'ai l'honneur d'être avec le berger t L-
20 LETTRES SECRETTES.
philosophe, le galant Fontenelle. J'ai-
merais mieux cette gravure que reftam.
pe. Etant derriere Fontenelle, on est
sur d'être au moins regardé; mais étant
seul, on ne m'ira pas déterrer. Pale. -
DE M. DE VOLTAIRE. U
- LETTRE VI.
.¡;.- à M.
à Ctrey le 22 Décembre 1735V
v
Ous êtes un ami charmant. Vos let-
tres ne font pas seulement des plaisirs
pour moi; elles font des services solides.
Je savais ce que vous me mandés de rab.
bé de la Marre. Vos réflexions font très* -.
rages. Je ne peux que louer sa recon-
naissance & craindre la malignité du pu-
blic. J'ai retranché, comme vous croyés
bien, toutes les louanges que l'amitié de
ce jeune homme, trompé en ma faveur
me prodiguait assés imprudemment &
T&Z LETTRES SECRETTES
v, -ui nous auraient fait tort à l'un & à l'au-
tre. Je l'ai prié de ne m'en donner au-
cune. A la bonne heure si en faisant
imprimer une édition de Jules-César, il
réfute , en passant, les calomnies dont
m'ont noirci ceux qui prennent la peine
-de me haïr. Je ne crois pas que ce foit
une chose que je puisse empêcher, s'il ne
se tient qu'à des faits , s'il ne me loue
point, s'il ne se commet avec personne,
s'il parle simplement & sans art. Mais
il faut que sa préface foit écrite avec une
sagesse extrême & que sa conduite y re-
ponde.
Je n'ai point gardé de copie de ces
vers pour Orphée Rameau; mais je me
fouviens- de l'idée, & quand j'aurai plus
DE M. D.E VOLTAIRE. 23
de fanté & de loisir , je ferai ce qu'il
voudra. IL a bien raison de. croire que
Samson est le chef-d'œuvre de sa muu.
que, & quand il voudra le donner, il me
- trouvera toujours prêt à quitter tout,
pour rimer ses doubles croches.
Il est vrai, mon cher Monsieur, que
j'avais composé une tragédie dans laquel-
le j'avais essayé de faire un tableau des
moeurs Européannes & des mœurs Amé-
ricaines. Le contraste régnait dans toute
la piece & je l'aurais travaillé avec beau-
coup de foin j mais j'avais peur d'y avoir
mif plus de. travail que de génie. Je crai-
gnais la haine opiniâtre de mes ennemis
- & l'indisposition du public. Je me tenais
tranquille loin de toute espece de Théâ-
24 LETTRES SECRETTES.
tre , attendant un temps plus favorable;
mais une personne instruite du sujet dé
ma piece (qui n'est point Montezume) en
ayant parlé à M. le Franc, il s'est hâté
de bâtir sur mon fonds & je ne doute pas
qu'il n'eut mieux' réussi que moi. Il est
plus jeune & plus heureux. Il efl vrai
que si j'avais eu un sujet à traiter, je ne
lui aurais pas pris le fien., J'aurais eu
pour lui cette déférence que la feule po-
litesse exige. Tout ce que je peux faire
à présent, c'est de lui aplaudir , si sa pie-
ce efl bonne & d'oublier son mauvais pro-
o cédé à proportion du plaTir que me fe-
ront ses vers, Je ne veux point de guer-
re d'auteurs. Les Belles - Lettres de-
vraient lier les hommes; elles les rendent -
d'ordinaire ennemis. Je ne veux point
ainsi
DE M. DE VOLTAIRE 25
ainsi profaner la Littérature que je re-
garde comme le plus bel apanage de l'ha-
manité. Adieu, Monsieur. Je fuis bien
touché des marques que vous me donnés
de votre amitié & c'est pour ma vie,
25 LETTRES SECRETTES
LETT RE VII.
à M.
Sécfétaire de Mgr. le Prince de Carignan.
à Cirey 1736.
v
Ous, Monsieur, qui êtes le très- di-
gne Séçrétaire d'un Prince qui veut bien
être à la tête de nos plaisirs, & qui
avés par conséquent le plus joli départe-
ment du monde, faites-moi, je vous prie,
l'amitié de me mander quand il faudra
lui envoyer les paroles de Samson. Je p'ai
fait cet ouvrage par aucun autre motif
que par celui de contribuer de fort loin
à la gloire de M. Rameau & de servir à
DBM. DE VOLTAIRE. 27 -
B 2
ses talens, comme celui qui fournit la
toile & le chevalet contribue à la gloire
du peintre. Mais, quoique je ne joue
qu'un rôle fort subalterne dans cette af-
faire , cependant je voudrois bien n'avoir
aucune difficulté à essuyer & pouvoir comp-
ter personnellement sur la prote&ion de
M. le Prince de Carignan , foit pour
la manière dont cet opéra fera exécuté,
foit pour l'examen des paroles. Jerne
flatte que vous voudrés bien lui fai-
re un peu ma cour & que ce fera à
vous à qui j'aurai l'obligation de ses
bontés.
On mande ici que ces lettres An-
glaises fdifaient beaucoup plus de bruit
qu'elles ne méritent, que la plûpart des
28 LETTRES SECRETTES
ignorans qui parlent haut dans les cassés
devant des gens plus ignorans qu'eux,
disaient que jmais tort sur Newton, dont
ils ne connaiffaienrque le nom, que les
Jansénistes m'appeHaient Moliniste , que
les dévots disaient que je fuis un athée,
parce que je me fuis moqué des Qua-
kers & que les indignes ennemis qu'un
peu de réputation m'a attirés , ne par-
laient que de Lettres de Cachet pour se
venger de ce que mon livre leur a peut-
être fait trop de plaisir & leur a appris
quelque chose. Vous pouvés compter
que mon seul embarras est de savoir pour
qui de tous ces animaux raisonneurs j'ai
le plus grand mépris ; mais je ne fuis
point embarrassé de vous dire que je fuis
beaucoup plus touché de votre amitié
DE M. DE VOLTAIRE. 20
* 3
qpe de leurs criailieries. Je compte en-
tretenir un commerce fort exaét avec
votre amLM. Sinetti & être en France
son correspondant, si pourtant je refle
en France. Mandés - moi, je vous prie,
des nivelles, <5c aimes un peu votre
JMÛÎ.
f
30 LETTRESSECRETTES
LETTRE VIII.
* AT
a M. Il. Jum datte.
1 L n'y a aucune de vos lettres , mon
cher ami , qui n'ait augmenté mon esti-
me & mon amitié pour vous. Vous êtes
presque la feule personne, dont je n'aye
point vu le jugement corrompu par les
illusions du public. Le premier fracas
des aplaudissemens & des injures injus-
tes , dont ce public extrême en tout &
toujours yvre accable les hommes & les
ouvrages, ne vous en impose jamais.
Votre opinion sur Didon, sur Vertvert,
sur tous les ouvrages , se trouve confir-
mée par le temps. Si l'on pouvait a-
1
DE M. DE VOLTAIRE. 31
B 4
jouter quelques louanges à celles que
mérite votre goût, j'ajouterais que Mde.
la Marquise du Chatelet a pensé entière-
ment comme vous. Il est vrai que les
petits ouvrages de poësie occupent peu
son temps. Ses yeux occupés à lire les
vérités découvertes par les Newtons ,
les Lockes & les Clarkes se détournent
un moment sur toutes ces bagatelles paf-
fagcres, qu'elle juge d'un seul regard;
mais qu'elle a toujours jugées comme si -
elle les avait aprofondies & discutées.
J'ai vu la Chartreuse. C'est, je crois,
l'ouvrage de ce jeune homme , où il y a
le plus d'expressions de génie & de beau.
tés neuves. Mais sûrement cet ouvrage
fera bien plus critiqué que Vertvert,
32 LETTRES SECRETTES
quoiqu'il Toit bien au dessus. Un premier
ouvrage est toujours reçu avec idolâtrie;
mais le public se venge sur la feconde
piece & brife souvent la statue qu'il a lui-
même élevée.
J'ai été aussi affligé que vous de la
mort de ce pauvre Mr. la Clede. Quand
je fonge au nombre prodigieux de jeunes
gens pleins de fanté & de vigueur que
j'ai enterrés, je me regarde comme un
roseau cassé qui subsiste & végette encore
au milieu de cent chênes abatus autour
de lu i.
Je n'ai gueres le temps à prêtent de
servir notre Orphée & de lui donner des
Cantates. Cette Tragédie, qu'on va.
DE M. DE. VOLTAIRE. 33
S-5
jouer, m'occupe nuit & jour. Je laisses
que je peux pour la rendra suportable.
Je l'aurais voulue merveilleuse; & je crains r
avec raison, qu'elle ne soft que bisarre;
Le sujet ep est beau; mais -c'et f un far-
deau de pierreries & d'or, que mes fai-
bles mains n'ont pu porter & qui tombe -
à terre en morceaux.
Envoyés-moi, je vous prié, les vers ( *}
de l'aimable Bernard , & même le Dis-
cours satirique de tabbé Pessontaines L
l'Académie. Il faut que j'aye le fiel'ôc-
le miel du Parnasse. Continués-moi vo*
tre correspondance. J'en sens le prix)J
comme celui de votre amitié.
(*) Description d'un hameau, commencants.
Rien n'cft si beau
Que mon hameau. &c.;,
34 LETTRES SECRETTES
LET T R E IX.
à Mr. Berger.
à Cirey. Janvier 1736.
DE ton Bernard
J'aime l'esprit.
J'aime l'écrit
Que de sa part
Tu viens de mettre
Avec ta lettre.
C'est la peinture
De la nature ;
Cest un tableau
Fait par Vateau.
Sachés aussi
Que la Déesse
Enchanteresse
De ce lieu-ci
,/
DE M. - DE VOLTAIRE. 3 5
B <5
Voyant l'espece
De vers si courts
Que les amours
Eux-même ont faijs,
- A dit qu'auprès
De ces vers nains
Vifs & badins,
Tous les plus longs
Faits par Vottaire,
Ne pourraient guerc
Etre aussi bonst
Mille complimens à notre ami Bernard
de ce qu'il cultive toujours les Mufes ai-
mables., Je ne fai pas pourquoi le public
s'obstine à croire que j'ai fait Montefume.
La scene èft au Pérou, Messieurs, séjour
peu connu des PoëtesT La Condamine
mesure ce pays, les Espagnols l'épuisent,
& moi je le chante. Dieu me garde des
3 5 LETTRES SECRETTES
fimets. Le Franc fait bien tout ce qu'il
peut pour m'attirer cette aubade. Il ern.
pêche Mlle. du Fresne de jouer. Je ne
fai si le rôle est propre pour Mlle. Gaus-
sin. Si je ne fuis pas sisllé, voilà une
belle occasion d'écrire à Mr. Sinetti, l'A-
méricain. Adieu, je ne me porte gueres
bien. Adieu, charmant correspondant.
LET-
D L - àl. D F, V QLTAIKSi. £ 7
B 7
LETTRE X. -
à Mr.
à Cirey Février 17$6• (/' f.l &7.
I-i E- succès de ince Américains efF
d'autant plus flatteur pour moi, mon
cher Moniteur , qu'il jufiiffe votre ami-
tié' pour ma personne 6c votre goût pour
mes ouvrages. J'oie vous dire que les
séntimens vertueux qur font dans cette
piece, font dans mon cœur, & c'est ce
qui fait que je compte beaucoup plus sur..
l'amitié d'une personne comme vous dont
je fuis connu, que sur les suffrages d'air
public toujours incoaftant qui se plaît a
38 LETTRES SECRETTE S
élever des idoles pour les détruire, &
qui depuis longtemps paflfe la moitié de
l'année à me louer & l'autre à me calom-
nier. Je souhaiterais que l'indulgence a-
vec laquelle cet ouvrage vient d'être re-
çu, pût encourager notre grand musicien
Rameau à reprendre en moi quelque cou.
fiance &. à achever Ion opéra de Samson
sur le plan que je me fuis toujours pro-
posé. J'avais travaillé uniquement pour
lui. Je ne m'étais écarté de la route or-
dinaire dans le poëme que parce qu'il
s'en écarte dans sa musique. J'ai cru qu'il
était temps d'ouvrir une carriere nouvel-
le à l'opéra. Comme sur la scene tragi-
que les beautés de Quinault & de Lully
font devenues des lieux communs , il y
aura peu de gens assés hardis pour con-
DE M. nE VOLTAIRE. 39
seiller à Mr. Rameau de faire de la musi-
que pour un opéra dont les deux pre-
miers aétes font sans amour; mais il doit
être assez hardi pour se mettre au defliis
du préjugé. Il doit m'en croire & s'en
croire lui-même. Il peut compter que le
iôle de Samson, joué par Chassé, fera
autant d'effet au moins que celui de Za-
more, joué patr Du Fresne. Tachés de
persuader cela à cette tête à doubles cro-
ches. Que son intérêt & sa gloire l'en-
couragent; qu'il me promette d'être en-
tiérement de concert avec moi; sur-tout
qu'il n'use pas sa muûque en la faisant
jouer de mailon en maison; qu'il orne de
beautés nouvelles les morceaux que je lui
ai faits. Je lui enverrai la piece, quand
il le voudra, Mr. De Fontenelle en fera
40 LETTRES SECRETTES
l'examinateur. Je me flatte que Mr. le
Prince de Carignan la protégera & qu'en-
fia ce sera de tous les ouvrages de ce.
grand musicien celui qui, sans contredit,,
lui fera le. plus d'honneur.
, A l'égard-de Mr. de Marivaux,, je fè;
rais très-fâché de compter parmi mes.
ennemis un homme de son caractère &
&.
dont j'efiime l'esprit & la probité. Il a-
sur-tout dans ses ouvrages un caractère da,
philosophie , - d'humanité & d'jndépen-
dancedans lequel j'ai retrouvé, avec plai-
sir, mes propres sentimens. Il est vrai que.
je lui souhaite" quelquefois un fiile moins
recherché & des sujets plus. nobles. Mais,
je fuis bien loin.de l'avoir voulu désigner
gn parlant. des comédies métaphysiques.
D-E M. DE VOLTAIRE. 4J
Je n'entends par ce terme que ces comé-
dies où l'on introduit des perfonages qui
ne font point dans la nature, des perfo-
nages allégoriques propres tout au plus
pour le poëme épique; maïs très-dépla-
cés sur la scene, où tout doit être peint
d'aprés nature. Ce n'eit pas, ce me fenr-
ble, le défaut de Monsieur de Marivaux.
Je lui reprocherai au'contraire de trop
détailler les passions & de manquer quel-
quefois le chemin du cœur, -en prenant
des routes un peu. trop détournées. J'ai-
me d'autant plus son esprit que je le prie,
tais de le. moins prodiguet! Il ne faut
point, (ju'ip perfonage de comédie forl-
ge à être spirituel; il faut qu'il foit plaU
-J
faut malgré lui. & sans croire l'être. C'est
la différence qui doit être entre la corner
42 LETTRES SECRETTES
die & le simple dialogue. Voilà mon a-
vis, mon cher Monsieur; je le soumets
, au vôtre.
J'avois prêté quelque argent à feu Mr.
, de la Clede; mais sans billet. Je vou-
drais en avoir perdu dix fois davantage
& qu'il fut en vie. Je vous fuplie de
m'écrire tout ce que vous aprendrés au
sujet de mes Américains. Je vous em-
braiTe tendrement.
Qu'est devenu l'abbé Desfontaines ?
Dans quelle loge a-t-on mis ce chien
qui mordoit ses maitres ? Hélas ! je lui
donnerais encore du pain , tout enragé
qu'il est. Je ne vous écris point de ma
main, parce que je fuis un peu malade.
Adieu.
DE M. DE VOLTAIRE, 4;
LETTRE XI.
à
à Cirey. Février 1716* J j
M A fanté, qui eu devenue déplora-
ble, ne me permet gueres, mon' cher
Monsieur , d'entrer avec vous dans de
grands détails au sujet de Mr. le Franc.
que je n'ai jamais offensé. IL peut, tant,
qu'il voudra, travailler contre moi &
joindre quelques brochures contre un hom-
me qu'il ne connaît pas. Cela ne me fait
rien. Sa haine m'est aussi indifférente que
votre amitié m'est chère. S'il me hait,
il est assez puni par le succès d' Alzire. Â.
44 LETTRES SECRETTES
lui permis de se venger en tâchant de Ir -
décrier.
Quant à l'argent que me. devait ce pau-
vre Mr. de la Clede , je trouve dans mes-
papiers ( car je fuis homme d'brdre, quoi-
que poëce) que je lui avais prêté par bil-
lets trois cens livres que le libraire le Gras
m'a rendus, ôc le lendemain je lui prêtai
cinquante écus sans biller. Si vous pou-
vrés en effet faire payer ces cinquante éw
eus, je prendrais la liberté de vous fu*
plier très-instamment d'en achetter une
petite Dague d'antique & de prier Mr.
Berger de-vouloir bien la porter au doigt
pour l'amour de Mr. de la Clede & pour.
le mien. Ce Mr. Berger cft un homme
que jHûmè & que j'estime infiniment ce
DE M. DE Voltaire. 45
je vous aurais bien de l'obligation si
vous l'engages à me faire cette galante-
rie. C'est un des meilleurs juges que
nous ayons en fait de beaux arts.
Qu'est devenue la mascarade de Ser-
vandoni ? On dit qu'Alzirette est de le
Franc. Je fuis trop languifiant pour
vous en dire davantage.
,
46 Lettre3 Secrettes
LETTRE XIL
A -
à Mr.
à Cirey 5 Avril 1736.
SI ie n'avais que la Henriade à corri-
1 je navals que la Henriade à coni-
ger, vous l'auriés déja, mon cher pléni-
potentiaire; mais j'ai bien des occupa-
tions & peu de temps. Vous n'aurés la
Henriade que vers la fin de-ce mois. Je
confie avec plaisir aux foins du meilleur
critique de Paris le moins mauvais de mes
ouvrages. Vous ferés le parrain de mon
enfant gâté. Mr. Tiriot approuve mon
choix & partage ma reconnaissance. Pour
vous, mon cher correspondant, voulés- j
vous bien envoyer chez Mr. Demoulin