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Lettres sur les ouvrages et le caractère de J. J. Rousseau ([Reprod.]) / Mme la Baronne de Staël

De
96 pages
[s.n.]. 1789. Rousseau, Jean-Jacques (1712-1778) -- Ouvrages avant 1800. 2 microfiches ; 105*148 mm.
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20x
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART
NBS 1010a
(ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
THE FRENCH REVOLUTION
RESEARCH COLLECTION
LES ARCHIVES DE LA
REVOLUTION FRANÇAISE
PERGAMON PRESS
Headington HiH Hall, Oxford OX3 OBW, UK
LETTRES
SUR .LES OUVRAGES
LE C A HAG T E RE
J- X ROUSSEAU.
DE (Putlt
M™ laBafoMe Dg
Vous ^ii de tes écrits {avez goûter les channes,
Vous tous » qui lui devez des leçons & des larmes
Pour prix de ces leçons & de (es pleurs fi doux,
venez!, je le confie iL vous.'
P R É F A C E.
J e ne connois point d'éloge de RouiTeau: j'ai
fenti le befoin de voir mon admiration exprimée,
̃ J'aurois fouhaité peine
ce que j'éprouve mais 'f^à. goûté quelque plaific
encore en me retraçant à Baoi-niêine le fouyenir &
t'irapre flîon de mon que fî
les hommes de génie ne pouvoient être jugés que
par un petit nombre, d'efprjts fvipérieurs t i|s
'•̃ devoientaccepter tous les tributs de reçonnoiflfance.
Les ouvrages genre humain eft
le but, placent leurs auteurs au rang de ceux que
leurs aétfans immortalifent & quand on n'a pas
vécu de leiir temps, .on peut être impatient do
s'acquitter envers leur ombre,.& de dépofer fifr
leur tombe l'hommage que le fentiment de fa foi-»
bleflfe même ne doit pas empêcher d*o0rîr.
Peut-être ceux dont l'indulgence daignera pré»
fager quelque talent en moi, me reprocheront-ils
de m'être hâtée de traiter un fujet au-defTus mém»
des forces que je pouvois efpérer^n jour. Mail
A
OUVRAGE-$
J. R 0 US SEAU.
LETTRE PREMIERE.
Dujlyk de & dû fes premiers
difcùurs fur les fcimces P inégalité des
conditions &tt$ dangers des fpttHadts.
Vj'êst à l'âge de quarante ans que Roufleau
campofa (on premier ouvrage j il falloir que ,Ion
cœur & Con efprit fu/Tent calmés pour qu'il pût
fe confacref au travail; & tajidis que la plupart
des befoin de faifir cetre première
fiansnie de la jeunefle pour fuppléer à la véritable
chaleur, l'anse de R ouffeau était confumée par uh
[eu qui le dévora long-tempft avant de l'éclairer
C a 5
des idéès fans nombre le dominoient
il n'en pouvoit fuivre aucune parce qu'elles l'en»
traînoient toutes également. Il appartenoit trop
aux objets extérieurs pour rentrer en lui-même!
il fentoit trop pour penfer; il ne favoit pas vivre
& réfléchir à la fois. Roufleau s'eft donc voué à
la méditation quand les événemens de la vie ont
eu. moins d'empire fur lui, &lorfque fon ame,
fans objet de paflîon a pu s'enflammer toute en-
tièrè pour des idées & des fentimens abftraits. Il ne
travailloit ni avec rapidité, ni avec facilité mais
c'étoit parce qu'il lui falloit pour choifir entre
toutes fes penfées le temps. & les efforts que les
hommes médiocres emploient à tâcher d'en avoir:
d'ailleurs Tes fentimens font fi profonds, fes idées
fi vaftes, qu'on fouhaite.à fon génie cette marche
augufte & !ente le débrouillement du chaos,
la création du monde, fe peint à la penfée comme
l'ouvrage d'une longue fuite d'années & la puif-
fance de fon auteur n'en paroit que plus im-
pofanteé
Le premier fujet que Rouleau traité c'eft
la queftion fur l'utilité des fciences & des arts.
L'opinion qu'il a foutenue eft certainement para-
doxale;mais elle eft d'accord avec fes idées habi-
tuëlies & tous les ouvrages qu'il a donnés depuis,
font comme le développement du fyffême dont ce
:difcours eft le premier germe. On trouvé dans
̃*ti
A 2.
tous Xtsé&nts la patei de la nature S^lâ hdae
pour ce que les hommes y ont ajouté ? il femblo
que pour s'expliquer le mélange du bien & du
mal il l'avoit ainfi diftribué. Il vouloir ramenât
les hommes à une forte d'état, dont l'âge d'or.
de la fable donne ieul l'idée, également éloigné
des inconvéniens d<Na barbaries: de ceux de la
civilifation. Ce projet fans doute eft une chimère;
mais les alchymiftes en cherchant la .pierre philo-
fophale, ont découvert des fecrets vraiment utiles.
Rouleau, de même, en d'atteindre
à la connoiffance de la félicité parfaite, a trouvé
fur fa route plufîeurs vérités importantes, Peut*être
en s'occupant de la queftion fur l'utilité des
feiences & des. arts, n'a-t-il pas aflèz pbfervé
tous les côtés de l'objet qu'il traitoit; peut-être
a-t-il trop fouvent lié tes arts aux fciences; tandis
que les effets des uns & des autres diffèrent en-
tièrement. Peut-être, en parlant de la décadence
des empires, fuite naturelle des révolutions poli-
tiques, a-t-il eu tort de regarder le progresses
jfciences comme une caufe, tandis qu'il n'étoit
qu'un événement contemporain peut-être n'a-t-iI
pas affez diflingué dans ce difcqurs la félicité des
hommes, de la profpérité des empires car, quand
il feroit vrai que l'amour des connoiffances autoit
diftrait les peuples guerriers delapâffiondeïaTmesy
le bonheur du genre humain n'y auroic pas perdu*
ni
falloit-il mieux balancer les jnconvéniens & les
avantages des deux partis. G'eft la feule manière
4e.paivenir à la vérité. Les idées morales ne, font
jamais afle^précifes pour ne pas offrir des ref-
(burces à la controverfe le bien & le tnal Ce
trouvent par--tout; & celui qui ne fe feryiroit pas
de la faculté de comparer & d'additionner, pour
ainf dire, l'un & l'autre fetromperoit ou ref-
teroit fans ceffe dans l'incertitude. C'eftàlara-
fon plutôt qu'à l'éloquence qu'il appartient de
concilier des opinions contraires l'efprit montre
wne puiffance plus grande, lorfqu'it fait fe rete-
nir, fe tranfporter d'une idée à l'autre. Mais il
me femble que l'ame n'a toute fa force qu'en
«'abandonnant, & je ne connojs qu'un homme qui
ait fu joindre la chaleur à la modération., foutenir
avec éloquence des opinions également éloignées
de tous les extrêmes, & faire éprouver pour la
raifon la paflîon qu'on n'avoit jufqu'alors infpirée
gue .pour les fyftêmes.
£e fécond difcours de Rouflèau traite de l'ori-
gine de l'inégalité des conditions: c'en peut-être
de tous fes ouvrages. celui où il a mis le plus
d'idées. C'eft un grand effort du génie de fe
reporter ainfi aux fimples combinaisons de VmC*
tinâ: naturel, ^c^, hommes ordinaires ne con-
çoivent pas ce qui eft. au-deffus ai au-deffous
( SI )
Al
iPètix; ffsr neftent fixés à leur fiorifonv Dn voïè
i chaque page, combien Roufleau regrettera vits
fauvagej il avoit fon genre de mifenthropie ce
n'étoit pas les hommes, mais leurs ittftïtuîîttns
qui! haMbît il voulait prouver que tout éfcôît
tien en fortant des rrrains dcr créateur 3. mais
peut-être devoft-îl avouer que cett«r ardeur de
canrtokre & de (avoir, étolt auai un iêntiment:
jiaturel j don du ciel, comme toutes Tes aotrés
facultés des hommes} moyens de bonheur, lorf-
qu'elfes font exercées; tourment, quand elfes
font condamnées au repos c'èfl en vain qu'âpres
avoir tout connu, tout (ênti tout éprouvé, If
s'écrie ce N'allez pàs plus avant je reviens, & je-
n n'ai rierr vu qai valût la peine du voyage,.»
Chaque homme veut être à fon tour détrompé**
& jamais tes defirs né furent cafmés par l'expé-
rience des autres. Il eft! remarquable qurun deç
nommer tes plus fenfrbles & les piui dîftingués,
par tes contiëiflànces & fon génie, ait voulu;
réduire PëÉprit & le cœur humain à un état prefqutr
fentbïable à rabrutîflèment mais e'eff qu'il5 avoîf
lentr pfius qu'un autre toutes les peine» que ces
avantagea, portés à Texcès, peuvent faire éprou-
ver. C'eft peut-être aux dépens du bonheur qu'or»
obtient ces fuccès extraordinaires i im I des
taîens fublïmes, La nature, épuise par cet fii-*
peibes
(6)
les pâlîtes qui peuvent rendre heuninc Qifît
eft crffel de leur accorder avec tant de peine^de
leur envier avec tant de fureur cette gloire, feule
jouiflànee qu'il foit peut-être en leur pouvoir de
goûter 1
Mais avec quelle fineife Rôuflêaa fuit les pro-
grès des idées des hommes! comme il infpire
de l'admiration pour tes premiers pas de l'efprit
humain, & de Fétonnement pour le concours de
circonftances qui pût les lui faire faire .comme
il trace la route de la penfée comp'ofe fon hîf-
.toire, '& fait un effort d'imagination intellectuelle,
de création abftraite ati-defliis de toutes les inven-
tions d'événemens & d'images dont les poètes
jious ont donné l'idée comme il fait, au milieu
'de ces cernes, exagérés peut-être, infpirer de
juftes fentimens de haine pour le vice, & d'amour
pour la vertu 1 II eft vrai, fes idées pofitives,
comme celles de Montefquireu, ne montrent pas
à la fois le mal & le remède, le but & les moyens;
il ne fe charge pas d'apprendre à exécuter Ça
penfée mais il agit fur rame,. & remonte ainfi
plus haut à la première Source. On a fouvent
vanté la perfection du ftyle de Rouffeau je ne
fais pas fi c'eft là précifément l'éloge qu'il faut
lui donner: la:. perfeftion femble copfifter plus
encore dans l'abfencé.des défauts^ae^ians YexïÇ-
Jénce de grandes beautés; dans la mefure, que
A'*
dans l'abandon j dans ce qu'on
dans ce qu'on fe montre quelquefois; enfin, la
perfettion donne l'idée de la proportion plutôt
que de la grandeur. Mais Rouffeau s'élève ;&
s'abaiffe tour-à-tour; il eft • tantôt au d^flous
tantôt au-deflus de la perfection même; il raf-
femble toute fa chaleur dans un centre, & réunit
pour brûler, tous les rayans qui n'euflent fait
qu'éclairer, s'ils étoient reftésépars. Ai fi l'homme
n'a jamais qu'une certaine mefure de force, J'aime
mieux celui qui les emploie toutes à la fois; qu'il
s'épuife s'il le faut, qu'Urne laiffe retomber,
pourvu qu'il m'ait une fois élevé jufqu'aux ceux.
Cependant RouflTeau, joignant à la chaleur .&
au génie, ce qu'on appelle précifément de l'ef-
prit, cette faculté de faif des rapports fins &
éloignés, qui, fans reculer les bornes de la pen-
fée, trace dé nouvelles routes dans les pays qu'elle
a déjà parcourus; qui, fans donner du mouvement
au flyle, l'anime cependant par des contraftes 8e
des oppofitions Rouffeau remplit fouvent pac
des penfées ingénieufes, les intervalles de fon
éloquence, & retient ainfi toujours l'attention &
l'intérêt des lecteurs. Une grande propriété d
termes, une implicite remarquable dans la conf-
truâion grammaticale de fa phrafe donnent à
fon ftyle une clarté parfaite fon expreflion rend
fidellement fa penfée mais le charme de fon
r«>
Bulfon eôfore for» fl>te par fon
Reuflfeau famine par fo» caractère ]',un, choifît
les èxpreflïonsi elles échappent à fattte. -I/éto*
^oenco de M. de Buffon ne peut appârteni r qu'à
Cn homme de génie la paffion pourroit élever
i celle de Rouleau. Mais quel plus bel éloge peut*
on lui donner, que de îm trouver; prefque tou-
jours & fur tant de fujets, la chaleur que ?
tranfport de 1"amour, de la haine ou d'autres
payons peuvent înfpirer, une fois dans la vie
à celui qui les reflënt? Son ftyle n'eft pas coni
tinuellëment harmonieux mais dans les morceaux
înfpirés par fon ante, on trouve, non cette har-
monic imitative dont les poètes ont fait ufagei
non cette fuite de mots honores, qui plairoit à
ceux même qui n'en comprendroient pas le fens;
mais s'il eft permis de le dire, une forte d'har-
monie naturelle, accent de la paflîon & s'aceor-
^ant avec elle, comme un air parfait avec les
paroles qu'il exprime. Il a le tort de fe fetvir
fouvent d*expreffions de mauvais goût; mais on
,voit au moins, par IWe^atioft avec laquelle il
les emptaiea qu'il connoît bien les critiques qu'on
peut en faire s il fe pique de forcer
letapprouvtf & peut-être ânffi que par une (&ttè
âWpih républicain, il lie veut point feconoeîtrè
des termes bas ou relevés » des rtiïgé
*$̃>'
fions que le goût rejetteroit, comme iï il. h te lé
concilier par des morceaux entiers, parfaits fous
tous les rapports, celui qui s'affranchit des règles,
après avoir fu fi bien s'y foumettre, prouve aa
moins qu'il ne les blâmô pas par impuiflânce de
les fuivre.
tfa dès difcours de Rouffeau qui m"a l'e pîuS
frappé, c'eâ fa lettre contre l'établiflement des
fpeétacles à Genève. Il y a une réunion étonnante
de moyens de perfuafion, la logique & l'éloquence,
ta paflîoti & la taifôn. Jamais Rouffêlu ne s'eft
montré avec autant de dignité l'amour de la
patrie ,1'enthoufiafme de la liberté, l'attachement
¡la morale, guident & animent fa penfée. La
eaufe qu'il foutient, fur-tout appliquée à Genève,
eft parfaiternent jufte; tout fefprit qu'il met quel-
quefois foutenir un paradoxe eft confacré dans!
cet ouvrage à appuyer la vérïté aucun de (es
efforts n'eft perdu aucun de fes mouvemens nei
porte à iaux; il a toutes les idées que fon fujet peut
faire naître, toute Pélévatîon, là chaleur qu'il doit
exciter c'eft dans cet ouvrage qu'il établit fon opi»
nion fur les avantages qui doivent rêfulter pour les
hommes & lès femmes, de ne pas fe voir fouvent en
fociété fans doute dans une république cet ûfagflt
Cft préiférable. L'aniour de la patrie eft un mobile
Ç io )
ce que nous appellons la gloire mais
dans les pays où le pouvoir de l'opinion affranchit
feul de la puiflance du maitre les applaudifle-
mens & les fuffrages des femmes deviennent un
motif de plus d'émulation dont il eft important
de conserver l'influence. Dans les républiques
il faut que les hommes gardent jufqu*a leurs dé-
fauts mêmes ;leur, âpreté leur rudeflè, fortifient
en eux la paillon de la liberté. Mais ces mêmes
défauts dans un royaume abfolu rendroient feule-
ment tyrans tous ceux qui pburroient exercer
quelque pouvoir. D'ailleurs je hafarderai de dire
que dans une monarchie les femmes confervent
peut-être plus de fentiment d'indépendance & de
fierté que les hommes: la forme des gouverne-
mens ne les atteint point; leur efclavage toujours
domeflique eft égal dans tous les pays leur nature
n'eft donc pas dégradée, même dans les états
defpotes mais les hommes, créés pour,, la liberté
civile /quand ils s'en font ravi l'ufage* Ce fentent
avilis & tombent fouvent alors au-deffous d'eux-
mêmes. Quoique Rouflèau ait tâché d'empêchée
les femmes de fe mêler des affaires publiques,
de jouer un rôle éclatant, qu'il a fu leur. plaire
en parlant d'elles ah! 's'il a voulu les priver de
quelques droits étrangers leur fexe, comme il
leur a rendu tous ceux qui lui appartiennent à
jamais 1 s'il a voulu diminuer leur influence fur les
( ïit )
délibérations des hommes, comme il a contai
l'empire qu'elles ont fur leur bonheur! s'iiîes
fait:defcendre d'un trône ufurpé comme il les
a replacées fur celui que la nature leur a deftioé
s'il s'indigne contre elles lorfqu'elles veulent ref-
fembler aux hommes, combien il les adore .quand
elfes fe ptéféntent à tui avec les charmes les
foibleflès, lés vertus & les torts de leur fexet t
enfin,' il croit à l'amour fa grâce eft obtenue:
qu'importe aux femmes que fa raifon leur difpute
l'empire quandfon ccsur leur eiV fournis qu'im-
porte même à celles qué'la nature a douées d'une
ame tendre, qu'on leur raviflè le faux honneur
dé gouverner celui qu'elles aiment? non, elles
préfèrent de fentir fa fupériorité, de l'admirer
de lé croire mille fois au-deflus d'elles de dé-
pendre de lui; parce qu'elles l'adorent; de Ce
fouiiiettre volontairement, d'abàiffer tout à fes
pieds, d'en donner elles-mêmes l'exemple, & de
ne demander d'autre retour que celui du coeur,
dont en aimant, elles fe font rendues dignes. Ce-
pendant le feul tort qu'au nom des femmes je
reprochërois à Rouflèau c'eft d'avoir avancé,
dans une note de fa lettre fur les fpecTacIes,
qu'elles ne font jamais capables des ouvrages qu'il
faut écrire avec de rame oude la paflibn. Qu'il
leur refufe, s'il le veut, ces vains talen* litté-
raires qui, loin de les faire. aimer des hommes,
fia?
J«* mettent en latte avec eux r quir îeû* «fS&
cette puiflante force de tête, cette profonde fa*
culte d'attention dont les grands génie* font
doués: leurs foibles organes s'y oppofent, &
leur cœur, trop fouvent occupe par leurs fei*-
timens& par, leur malheur, s'empare fans cette
de leur penfée, & ne la laiffe pas te fixer fur des
méditations étrangères à leur idée dominante;.
mais qu'il ne les aceufe pas de ne pouvoir écrire
que froidement, de ne /avoir pas même peindre
t'amour. t C'eft par l'ame, l'ame feule qu'elle»
,font diûinguées c'eft elle qui donne du mouve-
ment à leur efptit, c'eft elle qui leur fait trou-
ver quelque charme dans une deftinée dont le»
fentimens font les feulsévénemens, 8c lesaffeé^ionss
les feuls intérêts î c'eft elle qui les: identifie au
fort de ce qu'elles aiment, Se leur compofe un
bonheur dont l'unique fource eft'Ia félicité des
objets de leur tondroife; c'eft elle enfin qui: leur
tient lieu d'intrusion & d'expérience, & les:
rend dignes de fentir ce qu'enes font incapable»
:de juger. Sapha, feule entre toutes les femmes,,
dit Rouffeau, a fu faire parler ramoun hh quand
elles rougiroient d'employer ce langage brillant-
fîgne d'un délire infenfé, plutôt que d*un&paffion
profonde, elles fauroient du moins exprimer ce
qu'elles éprouvent & cet abandon fublime cette
jnélancolique douleur, ces fentiraens tout puif-
t**l
fins, qui l«s Font vivre
peut-être plus avant l'émotion dans le coeur des
îç&eurs, que tous les transports nés de l'image
nation exaltée des poètes ou des amans.
LE T T R E IL
LA profondeur de* 'penféès -l'énergie, du ftyîe
font fur-tout le mérite & l'éclat des divers dif-
tours dont j'ai parlé dansma lettre -précédente
mais on y trouve aulfi fenfibi-
lité, quicaraôérifent d'avancé Fauteur d'Héloïfe.
C'eft avec plaifir que je me livre èifte retracer l'ef-
fet que cet ouvrage a produit fur moi je tâcherai
fur-tout de me défendre d'un enthoufiafme qu'on
pourroit attribuer à la difpdfition de mon ame,
plus qu'au talent de l'auteur. L'admiration véri-
table inspire le defir de faire partager ce qu'on
éprouve; on fe modère pour perfuader, on ra-
lentit fes pas afin d'être fuivi. Je me transportera!
donc à quelque diftance des imprefliôns que }*âl
reçues, & j'écrirai.fut Héloïfe j comme je le ferois,
je crois, fi le temps avoit vieîlli moi» cœur
Un roman peut être une peinture des moeurs
& des ridicules du moment, ou un jeu de rima-
gination, qui raffemble des événemens extraor-
?H5
rendue; dramatique c'eft dans cette dernière
clafle qu'il faut mettre Hélotfe. II paroît que le
but de fauteur étoit d'encourager au repentir
par l'exemple de la vertu de Julie les femmes
coupables de la même fauté qu'elle. Je commence
par admettre toute,s les critiques que l'on peut
faire fur ce plan. On dira qu'il eft dangereux;
d'intérefler à Julie; que c'eft répandre du charme
fur le crime, que- le mal que ce roman peut
faire aux jeunes filles encore innocentes, efi plus
certain que l'utilité dont il pourroit être à celles
qui ne le font plus. Cette critique eft vraie. Je
voudrais que Rouffeau n'eût peint Julie coupable
que par la paffion de fon coeur.. Je vais plu* loin
je pe9fe que c'eft pouf les coeurs purs feuls qu'il
faut écrire la morale; d'abord, peut-être perfec-
tionne-t-elle plutôt, qu'elle ne change, guide-
t-elle plutôt qu'elle. ne ramène; mais d'ailleurs,
quand elle eft deftinée aux âmes honnêtes, elle
peut fervir encore à celles qui ont ceffé de l'être.
Combien on fait rougir d'une grande faute, en
Ceignant les remords & les malheurs que de plus
légères doivent caufer. II me femble auffi que
Kndulgençjt eft la feule vertu qu'il eft dangereux
de prêcher quoiqu'il foit fi utile de la pratiquer.
Le crime j,abftraitement, doit exciter lindigoa-'
$̃&?
qû'infpire le coupable
la morale & la bonté dans fon application. J'a-
voue donc, avec les cenfeurs de Roufleau, que
le fujet de Clarifle & de Grandiflbn ^eft plus
moral; mais la véritable utilité d'un romain eft
dans fon «ffèt bien plus que dans fon plan, dans
les fentimens qu'il infpife, bien plus' que dans
les événemens qu'il raconte. PardonnoTfs â Rouf-
feàu, fi la fin de cette le&ure, on fe fent plus
animé d'amour pour la vertu, (î l'ow tient plus
à fes devoirs, fi les moeurs fimplësyla bienfai-
fance, la retraite, ont plus d'attraitS' pour nous.
Cefïbns de condamner ce roman ,ii telle éft l'im-
preffion qu'il laiffe dans Tâme. Roûflèàu lui-même
a paru penfer que cet ouvrage étoit dangereux;
il a cru qu'il n'avoit écrit en lettres de feu que
les amours de Julie,, & que l'image dé la vertu,
du bonheur tranquille de madame de Wolmar,
paroîtroit fans couleur auprès 'de ces- tableaux
brûlans. Il s'eft trompé fon- talent de peindre
fe retrouve par-tout dans fes fictions comme
dans la vérité, les orages des partions & la paix
de l'innocence agitent & calment fucceflivement.
C'eft un ouvrage de morale que Roufleau a
eu intention d'écrire il a pris, pour le faire, la
forme d'un roman: il a peint le fentiment, qui
domine dans ce genre d'ouvrage; mais s'il éft
'Wh*-
mû émouvoir les
paflion qu'il en eft peu
qui s'enflamment pat la pensée, s'élèvent par (a
guuTance à renthoufiafme de la vertu fans qu'au-
cun fentiment étranger à elle ait donné du charme
de la vie à cet amour abftrait de la perfection*
fi le langage des anges ne fait plus effet fur les
hommes» un ange même ne devroit-il pas y re-
ooncer pour ainfi dire, entraîner les
hommes la vertu fi leur imperfedion force.
recounr, pour les, intéreffer, i l'éloquence d'une
paflion, faut-il blâmer Roufleau d'avoir choifi
l'amour, ? Quel autre eût été plus près de la vertu
même ? Seroit^ce l'ambition ? Toujours ta haine
le l'envie l'accompagnent: t'ardeur de la gloire?
Ce f«ntiment n'eft pas fait pour tous tes hommes,
il n'eft pas même entendu par ceux qui ne l'ont
jamais éprouvé. Quel théâtre & quel talent ne
faut-il pas,à cette paflion? à qui rinfpirer, Ci ce
n'eft i feux que rien ne peut empêcher de la
reffentir ? Que font les livres au petit nombre
d'hommes qui devancent refprit humain? Non,
l'amour feul pouvait intérefler universellement
remplir tous les coeurs, & fe proportionner à
leur énergie l'amour foul enfin pouvoit devenir
un mobile auffi puiflant qu'utile lorfque Rouf-
feau le dirigeoit.
Peut -être, que dans le» premiers temps te$
hommes
B
fois donner toutes celles que la
morale prefcrivertt. L'origine eft moins céleftej
mais il ferait t'omble de s'y méprendre quand
l'objet de fon' culte eftvertueux, bientôt on te
devient foi-même un fuffit pour qu'il y en ait
deux. On eft vertueux quand on aime ce qu'on
doit aimer 'involontairement on fait ce que te
devoir ordonne enfin, cet abandon de foi-même,
ce mépris pour tout ce que la vanité fait recher-
chef, prépare l'ame à ta vertu; lorfque l'amour
fera éteint elle feule quand on s'en:
accoutumé à ne mettre de valeur à foi qu'à cau(e
d'un autre, quand on s'eft une fois entièrement
détaché de foi, onne peut plus s'y reprendre,
& la pitié fuccède- l'amour. C'efï>Ià l'hiftoire
la plus vraifemblable du cœur.
La bienfaifance & l'humanité la douceur 8t
là bonté femblent aufli appartenir à l'amour.
On s'intérefl'e' aux malheureux le- cœur eft tou-
jours difpofé à s'attendrir
tendues, L'amant aimé
la fois étranger à l'envie Se indifférent aux
injuftices l'irritent
point, parce qu'ils ne le bleflent pasj il les fup-
porjterjjKHCçe
C 18 )
qu'on lui fait ailleurs, il le pardonne, parce qu'il
l'oublie il eft généreux fans effort. Loin de
moi cependant, de comparer cette vertu du mo-
ment avec la véritable, loin de moi fur-tout de
lui accorder la même eftime. Mais, je le répète
encore, puifqu'il faut intérefler l'ame par les fen-
timens pour fixer l'efprit fur les penfées puif-
qu'il faut mêler la paflion à la vertu, pour forcer
à les écouter toutes deux, eft-ce Rouffeau qu'il
faut blâmer ? & l'iniperfeâion des hommes ne
lui faifoit-il pas une loi des torts dont on le
blâme?
Je fais qu'on tui reproche d'avoir peint un pré-
cepteut qui féduit la pupille qui lui étoit confiée
mais j'avouerai que j'ai fait à peine cette réflexion
en lifant la nouvelle Méloïfe. D'abord il me fem-
ble qu'on voit clairement que cette cirçonnance
n'a pas frappé Rouleau lui-même, qu'il l'a prife
de l'ancienne Héloïfe que toute la moralité de
fan roman eft dans l'hiftoire de Julie, & qu'il n'a
fongé à peindre Saint-Preux que comme le plus
paffionné des hommes. Son ouvrage eu pour les
femmes c'eft pour elles qu'il eft fait c'eft à elles
qu'il peut nuire ou fervir. N'eft-ce pas d'elles que
dépend, tout le fort.de l'amour? Je conviens que
ce roman pourroit égarer un homme dans la pofi-
dans l'expreffion des
C Jp )
B 2
tous }es hommes, bien plus que clans le récit d'utt
concours, d'événemens qui, ne fe retrouvant peut-
être jamais, n'autôrifera jamais personne. Saint-
freux n'a point le langage ni les principes d'un
corrupteur Saint- Preux étoit rempli de ces idées
d'égalité .que fon retrouve encore 'en Suifle Saint-
Preux ¡toit du, même âge que Julie. Entraînés
l'un av?c l'autre ils fe rencontroient malgré eux
Saint -]»reux n'employoit d'autres armes que la
vérité & l'amour; il n'attaquoît pas; il fe mon-
troit involontairement. Saint -Preux avoit aim*
avant de vouloir l'être; Saint-Preux avoit voulu
mourir avant de rifquer de troubler la vie de
ce qu'il aimoit Saint-Preux combattoit fa paf-
fion c'eft-Ià la vertu des hommes celle des
femmes eft d'en triompher. Non, l'exemple de
Saint-Preux n'eft point immoral mais celui de
Julie pouvoit l'être. La fituation de Julie fe rap-
proche de. toutes celles que le -coeur fait naître
&Je tableau de fes torts gourroit être dangereux,
fi fes remordis & la fuite de fa vie n'en détrui-
foient pas l'effet; fi da,ns ce roman la vertu n'étoit
pas peinte en traits auflî ineffaçables que l'amour.
Le tableau d'une palïion violente eft fans. doute
dangereux.; mais l'indifférence & la légèreté.avec
laquelle d'autres auteurs ont traité les principes
fuppofent bien plus de corruption de mœurs,
& y contribuent davantage. Julie coupable in fuite
2o y
moins la vertu; que
fans y mettre de prix, qui n'y manque pas par
étoit réfervec à l'excès de la paffion l'exerceroit-
on fouvent ? faudroit-il défefpérer du eccur qui
rauroit éprouvé ? Non, fon aine égarée poùrroit
encore retrouver toute fon énergie; mais n'attendez
rien de celle qui s'eft dégoûtée de la vertu, qui
s'eft corrompue lentement tout ce qui arrive
par degré en: irrémédiable.
Peut-être Roufleau s'eft-il !aine aller a l'im-
pulfion de fon ame & de fon talent il avoit le
befoin d'exprimer ce qu'il y à de plus violent au
monde, la paillon & la vertu en contrafte &
réunies. Mais voyez comme il a refpe&é l''amour
conjugal peut-être que, fuivant lé cours habi-
tuel de fes penses, il a voâlu attaquer par
l'exemple des malheurs de Julie & de l'inflexible
orgueil de fon père, les préjugés & les inftitu-
tions Sociales. Mais comms il révère le lien auquel
la nature nous devine commie il a voulu prouver
qu'il eft fait pour rendre heureux, qu'il peut
fuffire au caur, lors même qu'il connu d'autres
détïcés Qui oferoit fe réfuter à fa morale ? Eft-il
étranger aux
a-t-il acqois le droit de parler. aux âmes tendres,
& de leur apprendre quels font les qui
font en leur puiflance ? Qui oferoit répondre
B 3
qu'ils font
apprend que la des femmes, que
Julie en a été trouver le
bonheur dans
& no s'en en
de fa vie? On
héroïnes parfaites; on auroit honte de n'avoir pas
même les vertus d'une femme coupable.
Nos ufages retiennent les jeunes filles dans les
couvens. Il n'ejft pas même
roman les éloigne des mariages de convenance.
Elles ne dépendent Jamais d'elles tout ce qui
les environne s'occupe à défendre leur coeur'
d'impreflions fenfibles la vertu & Couvent aufli
l'ambition de leurs paréos ,veillent fur elles. Les
,pommes mêmes bizarres dans leurs principes,
attendent qu'elles foient mariées pour leur parler
d'amour. Tout change autour d'elles à cette
époque; on ne cherche pas à leur exalter la tête
par des fentimens romanefques, mais à leur flétris
le coeur par de froides plaisanteries fur tout ce
qu'eues avoient appris à refpecter. C'eft alors
qu'elles doivent lire Héloïfe elles fentiront d'a-
bord en lifant les lettres de Saint-Preux, combien
ceux qui les environnent font loin du crime même
de les aimer; elles verront enfuite combien le
nœud du mariage, eft facré elles apprendront à*
çonnoître l'importance de fes devoirs, le boa-
C 22 )
heur qu'ils peuvent donner, lors même que, le
fentiment ne leur- prête point ces charmes. Qui
jamais l'a fenti plus profondément que RoufTeau?
quelle preuve plus frappante pouvoit-il en offrir?
S'ileûtpeiht deux amans que la devinée aurait
réunis, dont toute la vie feroit compofée de jours
dont l'attente d'un feul eût autrefois fufg pour
embellir un long efpace de cannée; qui, faifant'
enfemble la route de la vie, ferpient indifférens
fur les pays qu'ils parcourraient qui adoreroient
dans leur enfant une image chérie un être dans
lequel leurs âmes Je font réunies leurs vies fe'
font confondues qui accompliraient tous leurs
devoirs comme s'ils cédaient à tous leurs mou-
vemens pour qui le charme de la vertu fe feroit
joint à l'attrait de l'amour, la volupté du coeur
aux charmes de l'innocence la piété attacherait
encore ces deux époux l'un à l'autre enfemble
ils remercieraient l'Etre füprême. Le bonheur per-
met-il d'être athée Il eft des bienfaits fi grands,
qu'ils donnent le befoin de la reconnoiffance il
eft des bienfaits dont il feroit fi cruel de ne pas
jouir toujours ,que le coeur cherche à fe repofer
fur des efpérances fenfibles le hafard. eft une
idée trop aride,, qui n'a jamais pu raffurer une
ame
par un lien fecret inconnu qu'ils tiendraient
l'un à l'autre c'eft à la face des hommes,, c'eft
C »3 )
B 4
enfans, leur demeure* tout leur rappelle-toit leur
bonheur tout leur atxnonceroit fa durée chaque.
inftant ferait naître une nouvelle joutfïaoce. Que
de détails de bonheur dans une union intime î
Ah! fî, pour nous fàire'adorer ce lien
ble Rouffeau nous eût peint une telle union, fâ
tâche eût été facile mais eft-ce la` vertu qu'itt
eût prêchée? eft-ce une leçon qu*il eût donnée?
auroit-il été utile aux hommes, en excitant l'envie
des, malheureux en n'apprenant aux heureux
que ce qu'ils favent ? Non c'eft un plan plus
moral qu'il a fuivi.
Il a peint une femme mariée malgré elle ne
tenant à-fon époux que par l'eftime, portant au
fond du coeur & le fouvenir d'un autre bonheur,
& l'amour d'un autre objet; paffant fa vie entières
non.daps ce tourbillon du monde, qui peut faire
oublier & fon époux & fait amant qui ne permet
à aucune pcnfée, aucun fentiment de dominer
en nous; éteint toutes lés paillons & rétablit le
calme par la confufon, & le repos par l'agitation;
mais dans une retraite abfolue feule avec M. de
Wolmar, à la campagne, près de la Nature, &
difpofée par elle à tous les fentimens du cœur
qu'elle inspire ou retrace.
que Roufïeaù nous peint Julie fe faifant par la
qu'elle donne, à fon
de fon exemple fur ce qui l'entoure, heur
reufe par les confolations qu'elle trouve dans fa
confiance en fon Dieu.
fans doute que celui que je viens de. peindre
il eft plus mélancolique on peut le goûter &
yerfer encore quelquefois des larmes mais c'eft
un bonheur plus fait pour des êtres paflagers fur
la terre qu'ils habitent; on en jouit, fans le
regretter quand on le perd c'eft un bonheur
habituel, qu'on porsède tout entier, fans que la
réflexion ni la crainte lui ôtenf rien; un bonheur,
enfin, dans lequel"les âmes pieufes trouvent toutes
les délices que t'amour promet aux autres c'eft
ce fentiment f pur peint avec tant de charmes,
qui rend ce roman moral; c'eft ce fentiment qui
en eût fait le plus moral de tous, fi Julie nous
eût offert en tout temps, non, comme difent les
anciens,'le fpe&acle de ta vertu aux prifes avec
le malheur mais avec la paMion, bien plus ter-
rible encore & fi cette vertu pure &ïans tache
n'eût pas perdu de fon charme en reflemblant au
repentir.
domeftique de madame de Wolmar pourroit être
détruite par le reproche qu'on lui fait d'avoir çQn-
tontes d'un père peuvent être oubliés loin de
la paffion préfente efface tous les fouvenirs mais
un père à genoux plaidant lui-même fa caufe; fa
puiflance
taire; (on malheur, en nôtre;
la prièue lorfqu'on qui peat
réfifter ce fpe&ade ? il fufpend l'amour même.
Un père qui parle comme un ami qui émeut a 1?
fois le cœur & la nature eft fôuverain de l'ame,
& peut tout obtenir. Il refte
de ne pas avoiravouéfa
révéler avant fori mariage c"étoit tenter un moyen
fur de le rendre impoffible c'étoit tromper fon
père. Après qu'un lien indifToluble l'eût attaché à
M. de Wolmar, c'étoit jifquer le bonheur de fon
époux, que de lui faire perdre l'eftime qu'il avoit
pour elle. Je ne fais délica-
teffe, même au repos d'un autre, n'e3: pas digno
d'une grande admiration les vertus qui ne diffèrent,
pas des vices aux yeux des hommes, font les plus
difficiles à exercer. Se confier dans la pureté de
les intentions
n'eft-ce pas là te
comme -j'aimer
rois
le retrouve
( 2<O
RotuTeau qui a penfé que ce n'étoit pas aflêz d*op-
chant; mais qu'il fattoit encore,que ce fût un autre,
que ce fût Claire qui fe chargeât de détourner Julie
de découvrir fa faute à M. de Wolmar, afin que
Julie confervât tout le charme de l'abandon &
parût plutôt arrêtée que capable de fe retenir.
Quelle que foit fur ce point l'opinion générale au
moins il eft vrai que quand Rouffeau fe trompe,
c'eft prefqué toujours en s'attachant à une idée
morale, plutôt qu'à une autre c'eft entre les vertus
qu'il choifit, & la préférence qu'il donne, peut
feule être attaquée ou^défendue.
Mais comment admirer aflez l'éloquence & le
talent de Roufleau ? Quel ouvrage que ce roman
quelles idées fur tous les fujets font éparfes dans ce
livre! il paroît que Roufleau n'avoit pas l'imagina-
tion qui fait inventer -une fucceffion d'événemens
nouveaux mais combien les fentimens & lespen-
fées, fuppléent à la variété des fîtuations ce n'efl
plus un roman, ce font des lettres fur des fujets
différens on y découvre celui qui doit faire Emile
& le contrat focial c'eft ainfi que les Lettres Per-
tannes annoncent l'Efprit des lois. Plufieurs écri-
vains célèbres ont mis de même dans leur premier
ouvrage le germe de tous les autres. On commence
par penfer fur tout on parcourt tous les objets
avant de s'aflujettir à un plan avant de fuivre
une route
aurajinais elles
en ordre enfuite & leur nombre augmente aux
yeux des autres on-les
Ja raifon & leur puiflance devient en effet plus
grande.
Quelle belle lettre
quel puiffant argument
penfe'e celle qui condamne
à celle qui le. défend, foit que l'horreur naturelle
& l'inftinâ:
rage opinion plus
que Roufleau fe, fentît ne pour être
craignît de s'ôter fa dernière reflburce en fe perfua-
dant lui-même.
Quelle lettre fur le duel comme il co.mbattu
'ce préjugé en homme d'honneur! comme ilaref*
peéfé le courage!
être enthoufiaftë, pour avoir le droit de le blâmer,
& lui parler à genoux pour pouvoir l'arrêter c'eft
Julie, je le fais qui écrit cette
le tort de Roufleau comme auteur de roman
c'eft fon mérite comme
faire parler toujours Julie comme
îui-même.
Je l'avouerai
̃d'une femme même coupable y manquent dans
plufieurs lettres la pudeur furvit encore au crime
quand la paffion l'a fait commettre. il me femblc
auflï que fes fermons continuels à Saint-Freux font
déplacés une femme coupable peut encore aimer
la vertu mais Une lui eft plus permis de la prê-
cher c'eft avec un fentiment de trifte(Te& de regret
que ce mot doit fortir de fa bouche. Je ne retr,an-
cherois rien la morale de Julie mais je vou-drois
qu'elle fe l'adrefTât à elle même & que le
crût avoir le droit employer pour ramener fon
amant a la vertu. Je ne puis Tupporter le ton de
fupériorité qu'elle conferve avec .Saint -Preux*:
une femme eft au-deflbus de [on amant quand il
l'a rendue coup'able les charmes de Con fexe lut
reftènt mais fes droits font perdus elle peut en-
traîner, mais elle ne doit plus commandeur.
Oh a fouvent agité s'il éto-it dans la nature que
Julie facrifiât le feul rendez-vous qu'elle croyoit
pouvoir donner à Saint-Preux, au defir d'obtenir
le congé de Claude Anet. Je crois poflible qu'un
afle de bienfatfance l'emporte dans fon cœur fur
le bonheur de voir fon amant; il peut être dans la
nature de ne pas être arrêté par le premier des
( 2p >
ment qui tient de
à l'inftant & directement fur le cœur il lutte avec
,plus de fuccès contre elle que les flus importantas
réflexions fur l'honneur & la vertu. Mais je trouve
quelquefois dans cet ouvrage des idées bizarres en
fenfibilité & je crois qu'êtes viennent toutes de
ta tête car le cœur ne peut plus rien inventer il
peut fè fervir d'expreffions nouvelles mais tous
fes rnouvemens pour être vrais, doivent être
connus car c'eft par- là que tous les hommes fe
reffemblent. Je ne puis fuppqrter, par exemple,
la méthode que Julie met quelquefois dans fa pa£
6on enfin, tout ce qui, dans fes lettres', femble
prouver qu'elle eft encore maîtrelTe d'elle-même,
& qu'elle prend d'avance la réfolution d'être cou-
pable. Quand on renonce aux charmes de la vertu
il faut au moins avoir tous ceux que l'abandon du
cœur peut donner. Roûfleau s'efl: trompé, s'il a cru,
fuivant les règles ordinaires que Julie paroixroit
plus modèle en fe montrant moins paffiohnée
non il fanait que l'excès même de cette paflîon
fût fon excufe & ce
lence de fon
la faute que l'amour lui faifoît commettre.
Il me
hâte; elles
Claire manquent
de goût comme de grâce
<*°>
À ta perfection de ce genre avoir acquis à Pari*
cette efpèce d'inftinft qui rejette, fans s'en rendre
même ruifon tout ce que l'examen le plus, fin
condamneroit; c^eft à fon propre tribunal qu'on
peut juger fi un fentimient eA vrai fi une peu*
fée eft jufte mais il faut avoir une grande habi-
tude de la fociété pour prévoir {virement l'effet
d*une pîaifanterie. D'ailleurs Roufleau étôit l'homme
du monde le moins propre à écrire gaiement
tout le frappoit profondément. Il attachoit les
plus grandes penfées aux plus petits événemens
les fentimens les plus profonds, aux aventures les
plus: indifférentes & 'a gaieté fait le contraire.
Habituellement malheureux celle du .caraétère lui
manquoit & fon cfprit n'étoit pas propre à y fup-
pléer enfin il eft tellement fa'it pour la paffion
& pour la douleur, que fa gaieté même conferve
toujours «n caractère de contrainte on s'apper-
çoit que c'eft avec effort qu'il y eft parvenu il
n'en a pas la, mefure parce qu'il n'en, a pas Je
fentiment, & les nuages de la triftefTe obfcur-
cifTent malgré tui, ce qu'il croit des rayons de
joie. Ah qu'il pouvoit aifément renoncer à ce
genre.fi peu digne d'admiration! Quelle éloquence!
quel talent que le fien pour tranfmettre & coxn-
muniquer les plus yiolens mouvemens de l'ame
Des idées ad
courroux des dieux diminuent intérêt de Phèdre
? f*
de tous les amours points par tes aricfèasS?
rhéroïfme & la gatànterfe efjevalerefque font--le
charme de nos romans modernes mais te fenti-
ment qui naît du libre penchant du cœur, le fern
timent la fois ardent & tendre, délicat & paf-
fîonné c'eft RotuTeau qui, le premier, à erm
qu'on pouvoit exprimer fes brûlantes agitations
c'eft Rbufleau qui le premier, l'a prouve.
Que le lieu de la (cène eft heureufement choifî
La nature en Suiffe eft fi bien d'accord avec les
grandes parlions comme elle ajoute à l'effet de
la touchante fcène de la Meillerie! comme le$
tableaux que Rouiïeau en fait font nouveaux qu'il
laifle foin derrière lui ces idylles de Gefner, ces
prairies émaillées de fleurs, ces berceaux entre-
lacés de rofes comme l'on fent vivement que
le cœur feroit plus ému, s',ouvriroit plus à l'amour
près de ces rochers qui menacent les cieux
l'afpea de ce, lac immenfe, au fond de ces fo-
dans ce féjour qui femble 0E les confins du
chaos, que dans ces lieux enchantés fades comme
lés bergers qui l'habitent
J£nfin il eft une lettre mains vantée que les
autres, mais que je n'ai pu lire jamais fans un
attendriffemlent inexprimable c'eft celle que Julie
écrit à Saint- Pretix au moment ,de mourir: peut-
être n'eft-eïle pasauflî touchante que le-le penfe
ou des chimères, nous fait
que hauteur eft ta caufe de cet effet de fon ou-
à Saint-Preux qu'elle n'a
pu ceiïer de l'aimer Julie que je croyois guérie
me montrant nn cœur bleiïe plus profondément
que jamais ce fentiment de bonheur que
combat" lui donne cet abandon
.que la mort autorife & que la mort va terminer;,
ces mots fi (ombres & fi mélancoliques adieu
j>our jamais adieu fe mêlant aux expreflïons d'un
Sentiment créé pour le bonheur de la vie cette
certitude de mourir qui donne à toutes fes paroles
un caractère fi folemnel & fi vrai; cette idée domi-
nante; cet objet qui lôccupe feul au moment
où la plupart des hommes concentrent fur eux-
mêmes ce qu'il leur rené de penfée 'ce calmé
qu'à l'infant de la mort le malheur donne-encore
vive émotion. Àh qu'on voit avec peine la fin
d'une leâure qui nous ïntéreffoit comme un évent-
(ans troubler notre

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