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Les fraises du Minnesota

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393 pages
Un amour impossible est-il vraiment impossible.
Heureusement existe l'au-delà.
Tess et Patrick se retrouveront-ils?
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 Lesfraises du Minnesota.
Chapitre 1 Mai 2010. Je n’aime pas la montagne.
C’est ce que se dit Patrick, au volant de sa voiture, en voyant les versants approchés irrémédiablement. Qui est Patrick ? Un type comme tout le monde, quelqu’un de tout à fait ordinaire. Ordinaire, mais à qui il vient d’arriver quelque chose d’extraordinaire. Pas dans le sens propre du terme, mais assez extraordinaire pour le trouver au volant de sa voiture. Or, pour un type ordinaire, lorsque quelque chose de ce genre lui arrive, il fait des choses tout à fait incohérentes. En l’occurrence il roule. Il ne sait pas où il va, mais il roule. Droit devant lui. C’est une route toute droite, la montagne se profile à l’horizon, mais pour le moment la route est droite. Il fait un temps superbe, un grand soleil, avec ce ciel si bleu particulier à la côte d’azur. Il fait beau comme pour le narguer, le ciel lui n’est pas triste au contraire de Patrick. Mais après tout qui se soucie de sa tristesse, personne. Et puis, à plus de soixante ans, la tristesse pour ce genre d’événement paraît un peu puérile. Et pourtant depuis quelques années, il était redevenu un grand enfant, un adolescent même pour certains de ses proches. Un peu ridicule parfois, mais qu’est-ce que c’était bon. Pourquoi faut-il que tout ça s’arrête ? Le destin, la fatalité. Toutes les raisons sont valables, mais iln’est plus raisonnable. Soixante ans, deux grands enfants, et même déjà trois petits-enfants. Un physique tout à fait ordinaire, rien qui ne le distingue des autres gens autour de lui, et pourtant, c’est à lui que cette chose est arrivée.
Il est rentré de Boston le matin même, n’a même pas pris le temps de se reposer, ne s’arrêter ne serait-ce qu’un instant. Il voulait repartir tout de suite, surtout ne pas rester dans cet appartement, ne pas recommencer à pleurer. Il n’aime pas pleurer devant les gens, une certaine pudeur, et puis tout ça est tellement bête, personne n’est à même de comprendre le ressenti, le vécu, ce que peut provoquer une absence. En fait, Patrick est désespéré, mais il n’arrive pas à exprimer son désespoir autrement
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que par cette fuite en avant. Devant quoi fuit-il ? Devant la peur du ridicule, devant le refus de l’inéluctable, en fait il ne sait pas. Il a juste besoin de se vider l’esprit, il voudrait juste ne plus exister, que tout ça ne soit jamais arrivé. En plus il est épuisé, le vol de retour, difficile, agité, plus le décalage horaire, et les trois jours précédents qui n’ont pas connu beaucoup de repos, de sommeil, mais, avait-il vraiment envie de dormir dans des moments pareils? La radio dans la voiture, poussée à son maximum, elle passe justement cette chanson, la seule qu’il ne fallait pas: «Ils s’aiment» Il gueule les paroles en même temps, il a des larmes plein les yeux. Si seulement, si seulement il pouvait faire un écart, ou alors, s’endormir au volant, mais même avec une telle fatigue, on ne s’endort pas sur commande. Et puis, s’endormir, tout ça est bien joli, mais les gens qui roulent en face, ils n’ont rien demandé eux. Heureusement, il n’y a pas grand monde en face, nous sommes en semaine, en milieu de journée, les gens travaillent, et en dehors des week-ends, ce n’est pas une route très fréquentée. Qu’est-ce que c’est que ces idées? Tout lâcher, espérer que tout finisse, comme ça, comme par magie, ou par la volonté d’un seul homme. Mais ce n’est pas comme ça que ça se passe. Il faut du cran pour passer à l’acte, du courage pour aller voir de l’autre côté du miroir. Et Patrick, et bien du courage il en a trouvé à certaines périodes de sa vie mais pour ce genre de choses, il en manque totalement, c’est presque ridicule, pathétique, il est comme tous les hommes, un peu lâche, mais il refuse cette fatalité, ce n’est pas juste, Dieu ne peut pas accepter une telle chose. Qu’est-ce que Dieu vient faire là-dedans ? Il n’y croit pas de toute façon, sauf quand il a mal aux dents, mais quand même, il aurait pu lui donner un petit coup de main pour cette fois.
Un homme amoureux, ça se ménage. Pendant qu’un homme est amoureux, il ne pense pas au mal, tout est merveilleux pour lui dans la vie, tous les gens sont gentils, toute agressivité disparaît, il devient même beau l’homme amoureux. Alors! Pourquoi le priver d’un amour, d’un si grand amour, d’un trop grand amour, trop grand et trop fort pour lui tout seul, le méritait-il vraiment cet amour? Toute la question est posée. «Ils s’aiment, comme des enfants» ce leitmotiv qui revient sans cesse à son esprit, que la radio lui répète à l’envi. Il faut qu’il continue à rouler, elles sont belles ces montagnes, à peine encore enneigées, brillantes sous le soleil de mai, juste encore un peu d’ombre sur le versant nord, pour créer un contre-jour très photogénique, même ça, Patrick le remarque, mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’aime pas la montagne. La route commence à serpenter, il continue de rouler.
Il pense quand même à ses enfants. Ceux-ci savent que leur père est rentré le matin même, ils s’attendaient à un appel de sa part, pour dire 2
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que le voyage s’était bien passé, que tout allait bien, comme si tout pouvait aller bien. Il n’aime pas pleurer devant les autres, et encore moins devant ses enfants, alors il n’a pas appelé. Le taxi l’a ramené directement chez lui depuis l’aéroport, il s’est engouffré dans l’immeuble, en priant de ne rencontrer personne, il a littéralement éparpillé ses affaires du voyage sur son lit, prit quelques affaires propres dans la même valise, direction le garage, et en route pour nulle part. Où, se trouve nulle part? Pour l’instant, il sait que ses enfants ne s’inquiètent pas encore de trop. Ils s’imaginent leur père fatigué par ce court mais long voyage, se reposant peut-être avant de les appeler, et leur raconter. Leur raconter quoi, qu’est-ce qu’ils s’imaginent? Que leur père est devenu en l’espace de trois jours, un grand garçon raisonnable, un adulte, que les bêtises sont terminées. <<Tu as bien profité papa, mais maintenant il faut redescendre sur terre, tout est fini, il n’y a plus rien à faire, la vie ne s’arrête pas à ça, tout va rentrer dans l’ordre, nous t’aiderons s’il le faut, mais calme toi maintenant>> Il connaît ces mots par cœur, il sait exactement ce qui va lui être dit, et justement il ne veut pas entendre ces mots-là. Il ne veut plus être raisonnable, il ne veut pas devenir adulte, c’est trop bon l’enfance quand on a cinquante-cinq ans. Non, ce n’était pas déraisonnable, oui, c’était viable, tout marchait et s’emboîtait à la perfection, jusqu’à ce petit grain de sable, cet énorme caillou oui, qui est venu tout gâcher. Saloperie de destin, chienne d’existence, tout est foutu, à cause d’une cellule microscopique qui est capable d’anéantir une vie. Et son mari, presque réjoui, comme s’il tenait sa vengeance, posthume évidemment, mais le veuf, c’est lui, ce n’est pas Patrick. Lui, Patrick, il ne lui reste plus que les yeux pour pleurer, alors il s’en sert, il pleure, il se demande même, comment il arrive encore à pleurer. La source est donc intarissable, depuis le départ de Boston les larmes coulent, et rien ne semble devoir les arrêter. Car même dans l’avion du retour il a commencé à pleurer. Il avait réussi à se contenir pendant le voyage aller, mais au retour, à peine les roues de l’avion avaient-elles quitté le sol, que tout était revenu d’un seul coup. Obligé de se lever Patrick, d’aller se réfugier dans les toilettes de l’avion, pour que personne ne vis son chagrin, une douleur pudique, personnelle, intime. Bien entendu, il ne pouvait pas rester indéfiniment dans les toilettes de l’avion, alors il retournait à sa place, quelques instants, et quand la chose devenait trop insupportable, il repartait s’enfermer. Une des hôtesses, afini par remarquer ses allées et venues, elle s’en est inquiétée, c’est que maintenant tout est vite suspect 3
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à bord des vols, quel qu’ils soient. Mais Patrick avait été rassurant, ce n’était rien, juste un mauvais moment à passer, il n’était pas malade, il n’avait pas de mauvaises intentions, il voulait juste être seul, au milieu de cette centaine de passagers, ce qui avait fait sourire cette charmante personne, mais ça, il ne l’avait même pas remarqué, alors que d’autres à sa place aurait donné n’importe quoi pour un sourire aussi charmant. Et puis, il y avait eu cet orage, au milieu de la nuit, obligeant tous les passagers à retourner à leurs places, et pendant l’heure où avaient duré ces secousses, attaché qu’il était sur son siège, il n’avait plus pleuré. Il avait comme la majorité des passagers, souhaité que tout ça s’arrête, comme quoi, l’instinct de survie est quelque chose qui ne se contrôle pas. Ce même instinct de survie qui l’empêche actuellement de commettre l’irréparable, de faire mal à ses proches, mais qui ne l’empêche pas de souffrir. Et puis, tout s’était calmé, l’avion avait repris sa route calmement, et Patrick avait recommencé à pleurer. L’hôtesse ne s’inquiétait plus maintenant, elle avait compris que quelque chose la dépassait chez cet homme, mais qu’elle ne pouvait rien y faire, simplement que ce voyage se termine, et qu’elle oublie tout ça, que ce soit rangé comme une anecdote supplémentaire.
Et oui, l’avion avait terminé son vol, il avait atterri, à l’heure même, et la suite est déjà racontée. A force d’enchaîner les virages, Patrick, après avoir traversé plusieurs petits villages, en avait trouvé un qui semblait lui convenir. Pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre déjà vu, il ne savait pas exactement, le hasard, la lassitude? En fait non, ce qui le fit s’arrêter à cet endroit précis, c’était une raison bien précise. C’était le calme, comme si ce village semblait abandonné, peu de personnes semblaient vivre ici, et cette raison valait toutes les autres pour stopper sa fuite en avant. Il savait qu’à cet endroit, il pourrait laisse aller son chagrin, que les gens ne le regarderaient pas comme une bête curieuse, qu’on ne l’arrêterait pas dans la rue pour lui demander si tout allait bien, comme si le fait de le demander pouvait changer quelque chose à son chagrin.
Alors, Patrick a décidé que cet endroit lui convenait, qu’il voulait rester là. Ce village perdu au milieu de ces grandes cimes rocheuses, ou seul le vent et les arbres semblait donner un semblant de vie à ce lieu, était l’endroit qu’il cherchait sans le savoir. Mais voilà, s’il veut rester là, il ne veut quand même pas dormir dans sa voiture. S’il a pris des affaires avec lui, c’est pour trouver un minimum de confort. Patrick veut un chagrin confortable. Il essaie donc de se calmer, ne pas rentrer dans la petite auberge qui lui fait face, en pleurant toutes les larmes de son corps, au risque d’effrayer la personne qui le recevrait, et qui, par crainte, lui refuserait le gîte. Il prend sur lui, il pense à ses enfants, à son travail, qu’il devrait reprendre dans quatre jours, et dont il sait déjà qu’il 4
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ne reprendra pas, du moins pas tout de suite. Toutes ces pensées le calme provisoirement, il respire un grand coup, sort de sa voiture, prend sa valise et se présente à la réception. Il est calme, peut-être l’air un peu fatigué, mais rien ne laisse transparaître ce qui le ronge intérieurement.
- Bonjour Madame, vous avez une chambre s’il vous plaît.
- Oui Monsieur. Vous êtes seul?
- Oh oui Madame!
- Vous pensez rester combien de temps parmi nous?
- Je n’en ai aucune idée Madame, je veux juste me reposer.
- Vous êtes au bon endroit Monsieur, et puis la période est calme en ce moment, vous pouvez rester le temps qu’il faudra. Je vais vous donner une chambre calme. Il y a même la télévision si vous le souhaitez, les soirées sont longues et tristes en ce moment, nous manquons d’animation en dehors du plein été.
Tout cela convient fort bien à Patrick, il n’a même pas besoin de donner sa carte de crédit, cette femme sent au fond d’elle-même, que cet homme est honnête, qu’il est juste un peu fatigué, mais que la raison de cette retraite ne la regarde pas.
Patrick s’installe dans la chambre, et curieusement, la première chose qu’il accompli, c’est de se raser et de prendre une douche. Triste, désespéré, mais propre. Ces espèces de gestes que l’on fait machinalement tous les jours, et que l’on répète quelle que soit les circonstances. Et puis, malgré sa fatigue qui est bien réelle, de même que son chagrin, il sort, le temps est toujours aussi beau, le ciel est limpide, comme souvent en altitude, la température peut-être un peu fraîche, mais il n’en a cure. Maintenant, il veut marcher. Assez de la voiture, celle-ci l’a emmené où il fallait, qu’elle se repose. Après tout, peut-être le voyage n’est-il pas fini, Patrick n’est pas au bout du monde, juste au bout d’une certaine route, mais il peut encore aller plus loin, il est déjà allé très loin, mais de toute façon la terre est ronde, et quoi qu’il fasse, il reviendra toujours à son point de départ, mais son amour perdu ne reviendra pas lui.
Il marche ainsi pendant une partie de la journée, il ne pense même pas à manger, la faim est une notion dépassée pour lui, du moins pour le moment. C’est vrai qu’il est calme ce village, il marche pendant presque deux heures, et il croise tout juste trois ou quatre personnes sur son
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chemin. Au bout de sa marche, un jardin, il est beau ce jardin, il est calme, tout vert, légèrement vallonné, il rentre, il a envie de s’asseoir, le chagrin revient d’un seul coup, comme s’il lui reprochait de ne plus être là depuis un certain temps. Alors il s’assied, il est plus aisé de pleurer assis que debout en marchant. Il y a une femme assise sur un banc de ce jardin, toute seule, en plein soleil, ce petit soleil de printemps qui réchauffe tant, sans vous brûler. Elle lit, il la regarde, ce n’est pas une jeune femme, mais comme elle paraît apaisée, sereine. Ce n’est pas un magazine, le livre paraît même assez épais, c’est un gros livre. Est-ce un roman ou autre chose? Patrick arrive même à esquisser un sourire. Cette dame âgée qui vient tranquillement sur un banc en plein soleil pour lire un roman d’amour, si c’est le cas. Au fond de son chagrin, il pense. Et si lui aussi écrivait, s’il racontait ce qu’il vient de vivre. Mais il se raisonne, on ne s’improvise pas écrivain, et puis raconter une histoire d’amour, quoi de plus banal, tout a déjà été écrit sur ce sujet, et en plus une histoire d’amour qui finit mal, quelle tristesse, non, l’idée n’est pas bonne, et puis, cela lui ferait trop mal de se remémorer à chaque phrase ce qui a commencé comme un merveilleux conte de fée, et qui se termine en tragédie Shakespearienne. Voilà, tout remonte de nouveau, mais là, il est seul sur son banc, il peut laisser libre cours à son chagrin. Est-ce que ses larmes vont enfin finir par se tarir, il voudrait bien, mais en même temps, il pense que s’il s’arrêtait de pleurer, il manquerait quelque chose, il aurait l’impression de trahir son amour perdu. La journée passe, le soleil se couche toujours plus vite au printemps dans la montagne, et la température fraîchit vite. La femme est déjà partie depuis un certain temps, il est seul, il se lève et retourne vers l’auberge. Et soudain, Patrick a faim, il faut qu’il mange quelque chose, l’heure est déjà bien avancée, et le restaurant doit être déjà ouvert à l’auberge. Il oublie tout d’un seul coup, son voyage, sa fatigue, son chagrin, il veut manger. C’est terrible cette volonté de vivre à tout prix, qui passe nécessairement dans nos contrées par un bon repas. Il s’installe seul à une table, la serveuse, très jolie et très gentille lui tend la carte, il commande copieusement, et mange de bon appétit. Dès qu’il a terminé, il va dans sa chambre, essaie d’allumer la télé, mais rien ne semble l’intéresser, il voit la télévision sans la regarder. Il préfère l’éteindre, et prend son livre, qu’il a laissé dans la valise. Il lit un roman de Francis Scott Fitzgerald. C’est elle qui lui a fait découvrir cet auteur. Il connaissait le nom, mais pas l’œuvre, cet homme a le don d’écrire des histoires d’amour, qui ne sont jamais ennuyeuses, même si elles sont parfois tragiques. Elle adorait cet auteur, peut-être à cause de son instruction très littéraire, mais ce fut une révélation pour Patrick. Lire l’apaise, il part dans un autre monde, et d’un coup la fatigue le rattrape, il ne peut plus garder les yeux ouverts, il sombre d’un seul coup. 6
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Alors il dort Patrick. D’un vrai sommeil, les sommeils que l’on dit sans rêves, ce qui est faux, tout le monde rêve, mais son sommeil est si profond, que rien ne vient déranger cette nuit. Rien ne s’est imprimé, et lorsqu’il se réveille le matin suivant, il se trouve lui-même étonné d’avoir dormi si profondément. Il a faim, il se lève sans réfléchir, descend dans la salle à manger et commande un bon petit-déjeuner. Une fois son appétit satisfait, il remonte dans sa chambre, mais la trêve n’est que de courte durée, dès que la chambre est atteinte, il voit le livre sur le lit, ce livre qui lui est tombé des mains la veille au soir, et qui lui a permis de récupérer au moins physiquement. Et soudain tout revient, brutalement, d’un seul coup. Il sait où il est, il sait d’un seul coup pourquoi il est là, ce chagrin qui en fait ne l’a jamais quitté, revient avec encore peut-être plus de force. Que doit-il faire maintenant? Continuer de pleurer sur son sort, se jeter du haut d’une falaise ou réagir. Il ne sait pas. La seule chose qu’il sait, c’est qu’il doit faire quelque chose. Il commence par prendre une douche et se raser, malheureux mais propre. Il ressort, tout seul dans ce village. Il n’y a guère plus d’animation que la veille, alors il marche encore au hasard, n’osant pas regarder les gens qu’il croise, pour finir encore dans ce petit jardin qu’il a essayé la veille. Il retrouve son banc, mais ne voit pas la vieille dame avec son livre. Cela lui donne une idée, une idée qui lui avait déjà traversée l’esprit, mais qu’il n’osait pas mettre en pratique. Il ressort de ce jardin, et se dirige dans ce petit village, vers un marchand de journaux qui vend aussi un peu de papeterie. Il achète un cahier et un stylo, et retourne dans le jardin, et se met à écrire. Il veut raconter cette histoire, laisser une trace de son malheur. Mais il n’est pas facile d’écrire sous le coup d’une émotion très forte, et puis écrire, ce n’est pas donné à tout le monde, il faut que les choses soient dîtes, mais qu’il y soit mis un certain style, une certaine chronologie, que tout ça est un sens, par respect pour elle.
Au début, l’écriture semble facile, tout ne se bouscule pas encore dans sa tête, il revoit les débuts de son histoire, cela le fait sourire, mais malgré tout, les premières ratures interviennent rapidement. Pourtant, il s’entête, il passe pratiquement sa journée, assis sur son banc. La vieille dame est revenue, au début de l’après-midi, lorsque le soleil est plus chaud, elle a regardé cet homme qui semble ne pas bouger, penché sur son cahier d’écolier, et qui semble très concentré à écrire. Et puis, elle est partie, le soleil s’éloignant, et lorsque l’ombre commença à gêner sa vision, Patrick se décida lui aussi à partir. Il n’avait pas écrit grand-chose, c’était assez décousu, mais écrire lui avait semblé être une bonne chose. En fait il écrivait plus pour lui, comme une sorte d’exorcisme, une thérapie par l’écriture. Une thérapie, le mot était venu
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tout seul à son esprit, comme si la chose allait de soi. Sa psy lui avait déjà dit.
<< Lorsque vous vous sentez mal, écrivez, cela ne mène pas forcément à quelque chose, mais souvent cela soulage>>
Effectivement, dans un sens il se sentait soulagé. Il est rentré à l’auberge, il est allé poser son cahier dans sa chambre, a regardé autour de lui, s’est demandé ce qu’il faisait là, et s’est remis à pleurer. Après tout, il n’avait pas pleuré de la journée, il avait bien droit à une petite compensation, il avait été un grand garçon, de ceux qui ne pleurent pas, il avait bien le droit de redevenir un petit enfant malheureux, auquel une méchante fée a enlevé son bonheur. C’est peut-être cette même fée qui lui avait fait l’honneur et le plaisir de lui apporter ce bonheur quelques années auparavant, mais maintenant, il avait assez joué, il fallait tout ranger et rendre ce qui ne lui appartenait plus. Alors il se permit quelques instants de pleurs supplémentaires. Quand il jugea que cela suffisait, mais seulement quand il le jugea nécessaire, il se passa de l’eau sur la figure, et descendit dîner. Comme la veille, et aussi le matin, il mangea de bon appétit, comme quoi l’instinct de survie est quelque fois plus fort que tout. Et puis, comme la veille, il répéta le même scénario, montant dans sa chambre dès le dîner terminé, n’arrivant pas à regarder la télé, lui qui, quelques années auparavant ne pouvait pas passer un soir sans regarder la télé, allant même jusqu’à refuser de sortir, si un programme particulièrement alléchant avait retenu son attention, depuis maintenant plusieurs mois, il s’en passait volontiers. Toujours pareil, il se plongea dans son livre, et comme la veille, le sommeil qui lui faisait tant défaut depuis un certain temps le rattrapa de nouveau pour une autre nuit, qui déboucherait encore sur un autre jour, et ainsi la vie continuerai d’avancer
Le lendemain matin, selon le même rite que la veille, et les mêmes critères, il sortit, et se dirigea d’un pas décidé vers «son» jardin, et retrouva «son» banc, avec la ferme intention d’écrire, et de façon cohérente cette fois-là. Il avait mis de l’ordre dans son esprit, et semblait décidé, il se voyait même remplir plusieurs cahiers avec son histoire, parce que, son histoire était unique, il n’y avait qu’à lui qu’une telle chose était arrivée, personne ne pouvait avoir subi un tel drame humain. Pauvre prétentieux, pauvre petit homme, pauvre être humain, cette illusion du bonheur parfait, et du malheur absolu, il s’apercevrait bien vite qu’ils étaient légion sur cette boule bleue à sentir la même chose. En fait, le seul effet que l’écriture lui procura réellement, fut de se remettre en question pendant quelques minutes, et d’un seul coup, de 8
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redevenir un être humain responsable. Pour écrire de manière sensée, il avait décidé de mettre de l’ordre dans ses idées, de tout mettre à plat, et bien sûr, dans cette mise à plat, son esprit était passé par ses enfants. Eh oui, ses enfants, qui depuis maintenant deux jours n’avaient plus aucunes nouvelles de lui. Ils savaient forcément qu’il était rentré, la télé n’avait annoncé aucune catastrophe aérienne, donc conséquence, à moins d’être resté à Boston, leur père était rentré, et ils n’avaient aucunes nouvelles de lui. Pendant un court instant de lucidité, Patrick se mit à la place de ses enfants, dans quel état étaient-ils? Que pouvaient-ils penser? Quel était leur degré d’inquiétude à son égard? Bien sûr ils connaissaient toute l’histoire, depuis sa genèse jusqu’à cette fin stupide, or, justement il connaissait tout de leur père, et c’est ce qui devait les inquiéter davantage. Alors, pour la première fois depuis presque une semaine, il prit une décision raisonnable. Délaissant le banc et le soleil, il retourna à l’auberge, rentra dans sa chambre et pris son téléphone. Allumer son téléphone, depuis le départ de Boston, celui-ci était resté éteint, c’était déjà une chance qu’il est décidé de le prendre avec lui, lorsqu’il partit sur un coup de tête, aussi, lorsqu’il alluma l’appareil, celui-ci lui fit savoir avec beaucoup de bruit, que beaucoup de gens avaient pensé à lui au cours des trois derniers jours. Pas seulement ses enfants, mais d’autres membre de sa famille, ses amis, les plus proches bien sûr, tous les gens qui avaient compris sa détresse son désespoir. Pour Patrick, ils n’étaient pas si nombreux que ça, mais suffisamment pour saturer le téléphone de messages, d’appels, de sentiment d’inquiétude. Patrick leur savait gré de tout ça, mais il ignora la plupart de ces messages, et pris la décision d’appeler sa fille en premier. Pourquoi elle? Pour beaucoup de raison, mais surtout parce qu’il savait que sa fille serait la moins vindicative à son égard, il n’était pas sûr qu’elle comprendrait sans protester, mais au moins elle le laisserait parler, un dialogue avait peut-être une chance de s’instaurer, d’où il en sortirait peut-être quelque chose de concret, au moins pour lui.
Effectivement, tout se passa comme il l’avait prévu. Ce furent d’abord des cris, une remontrance sévère pour ce manque de responsabilité, cet infantilisme, cette puérilité dont il avait fait preuve, il n’y avait pas qu’elle qui comptait, d’autres personnes étaient également concernées, et il devait tenir compte de tout ça. Mais aussi, comme il l’avait prévu, un dialogue finit par se concrétiser, il y eut des paroles rassurantes de sa fille, une certaine compréhension de sa part, à tel point qu’elle lui laissa le loisir de rester encore le temps qu’il fallait là-haut si le besoin s’en faisait sentir pour lui. Cependant, des paroles de raison furent aussi émises de sa part, Patrick était encore relativement jeune, il avait un travail, il ne fallait pas négliger cet aspect du problème, il ne pouvait pas
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vivre de l’air du temps, ni sur un chagrin éternel. Il fallait pour elle légaliser les choses, et alors, alors seulement, il pourrait laisser libre cours à toutes ses émotions.
Il serait faux de dire que cet appel bouleversa complètement la donne, mais il eut au moins un avantage, celui de lui donner le courage d’affronter son fils. Car pour son fils, il savait par avance, que la chose ne se passerait pas aussi bien, mais si l’amour qu’il se portait l’un envers l’autre n’était pas remis en cause, son fils était quelqu’un de plus dur, de plus pragmatique. Bien sûr, il accepterait certaines raisons aux débordements de son père, mais les paroles seraient plus dures, il y aurait un dialogue, peut-être, mais surtout il savait que par derrière, sa belle-fille pousserait son fils à être plus dur que peut-être il aurait voulu l’être. En fait, il avait surtout peur de sa belle-fille, Patrick. Cette femme lui rappelait trop sa première épouse, et son fils sa propre existence, pour ne pas savoir de quelle manière il était jugé par cette personne. Néanmoins, il appela quand même, et ne fut en aucun cas déçu par cet appel. Tout se passa au mot près comme il l’avait prévu, tout était différent de sa fille, la dureté avait laissé la place à la douceur, les paroles cinglantes à la tentative d’arrondir les angles, ce fut presque un monologue, comme s’il avait prévu cet appel, et qu’il s’était répété le texte qu’il débitait à son père, sans que celui-ci puisse faire valoir une quelconque raison, une quelconque douleur. Non, son fils ne voulait pas comprendre, c’était son père, et en tant que tel, il avait des responsabilités envers ses enfants, et surtout ses petits-enfants. Patrick se dit, au fond de lui, qu’il avait bien fait, d’attendre si longtemps avant d’appeler, il n’aurait pas supporté de telles paroles quelques jours plus tôt, et celles-ci auraient eu un effet plus néfaste que bénéfique au pire moment de son chagrin. Pourtant, dans ces deux appels, il y eut quand même une parole constante, une même voix, un même leitmotiv, il ne pouvait pas rester comme ça. Il avait un rendez-vous chez sa psy pour le lundi suivant, les deux le savaient parce que, dans leur inquiétude, ils avaient également appelé la psy, qui leur avait confirmé qu’il avait un rendez-vous pour le lundi, celui-ci ayant été pris de longue date, comme il le faisait souvent, prenant plusieurs rendez-vous à l’avance, et celui-ci tombait juste à cet instant, c'est-à-dire en fait, au bon moment, sans que cela eusse été calculé par avance.
Lorsqu’il raccrocha après son fils, Patrick était mal. Pas mal comme ces derniers jours, mais il avait été secoué par ces paroles dures et qui le ramenait à la dure réalité de la vie. Il appela sa psy, qui tout aussi durement, lui dit abruptement qu’elle lui laissait encore deux jours pour pleurer, mais qu’elle exigeait de le voir dans son cabinet, sur son divan le lundi suivant, et qu’elle n’accepterait aucune excuse pour justifier une 10
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