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Livre intime. Une joie de ma vie . Par Pauline de Noirfontaine

De
122 pages
impr. de A. Lemale (Havre). 1866. Noirfontaine, Pauline de. In-8° , 128 p..
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LIVRE INTIME
UNE
JOIE DE MA VIE
PAK
PAULINE DE NOIRFONTAINE
Il n'est joie ici bas qui ne soit peine aussi.
HAVRE
IMPRIMERIE ALPH. LEMALE, QUAI D'ORLÉANS, 9
1866
2
I-
Les chagrins et la souffrance ont jeté tant d'ombre sur
ma vie, les douleurs du cilice ont été si vives et si cruelles
qu'une joie est pour moi un don du ciel aussi rare qu'une
fleur oubliée par l'hiver, qui apparaît tout à coup épanouie
sous la neige.
Pour bien comprendre celle qui est venue inonder mon
cœur, sans avoir été promise à mon espoir, il faut dire,
avant tout, que j'étais atteinte d'une de ces maladies
chroniques, comme il en arrive souvent quand on est doué
d'une organisation impressionnable, faite pour sentir
vivement, jouir par éclair, et souffrir le reste du temps.
Tous les remèdes vulgaires étaient impuissants contre
les progrès du mal. Sachant par expérience que les
douleurs physiques et morales se guérissent plus faci-
lement hors du cadre de la localité qui les a vu naître,
mes médecins pensèrent que l'agent hygiénique le plus
propre à me rendre la santé serait une habitation sur le
bord de la mer, où je pourrais jouir à toute heure de
ces voluptés aériennes qui descendent du ciel, et dont
l'influence est si salutaire après les grandes crises de
la vie.,
— 6 —
Le fait est que de bien mauvais jours avaient passé sur
ma tête, et qu'une prostration générale s'en était suiyie.
J'avais perdu le sommeil, l'appétit; je souffrais sans
paix ni trêve; aucun désir, aucun espoir ne stimulaient plus
mon âme dans laquelle il s'était fait une nuit si noire,
qu'aucune étoile ne semblait plus y devoir briller.
Ce qui me restait de vie fenfin pesait sur moi d'un poids
si lourd et si écrasant, que je sentis moi-même la nécessité
d'échapper par un moyen quelconque au marasme qui me
consumait, et m'apprenait peu à peu à mourir.
Comme il ne s'agissait d'ailleurs que d'un de ces
remèdes innocents qui ne compromettent personne et
sauvent, quand Dieu le permet, je me décidai à aller visiter
Ste-Adresse, ce Bade de la Normandie, où la fashion de
tous les pays se donne rendez-vous en été, pour prendre des
bains de mer et se livrer à des flâneries champêtres. Mais,
par une fatalité, dont je me suis félicitée plus tard, aucune des
villas disponibles ne pouvait me convenir. L'une était trop
grande ; l'autre trop petite ; celle-ci trop haut située ; celle-là
trop bas. Mais le plus grand inconvénient de toutes, était
leur éloignement de la mer, dont le charme électrique
et l'air vivifiant devaient être les plus puissants auxiliaires
de mon rétablissement.
Quoique la vie d'une pauvre femme soit peu de chose
sur la surface du globe, je continuais néanmoins mes re-
cherches; et je commençais à désespérer de trouver un
ermitage comme je l'avais rêvé, quand le hasard, ce pseudo-
nyme du bon Dieu quand il ne veut pas signer, me fit décou-
vrir un jour, jour béni dans ma vie, une petite Cabane au
toit saillant et moussu, qui s'élève simple et coquette sur la
pointe d'une falaise dominant la mer, et d'où l'on voit se
déployer toutes les voiles qui entrent et sortent du port.
- 7 -
.A la voir de loin, tapie dans un fourré de verdure,
formé par l'innombrable variété de plantes .grimpantes qui
w l'entourent de leurs bras parfumés, on dirait un nid d'oiseau
cçiché dans un buisson.
La végétation qui s'épanouit jusqu'au faîte de l'Ajoupa
répandait également sa luxuriante richesse dans un jar-
dinet émaillé de fleurs, autour duquel court. une haie de
sureau et de tamaris (*), enchevêtrés de manière à dérober
ce sanctuaire à la curiosité des passants.
L'imagination ne saurait rien rêver de plus frais, de plus
poétique que cette petite Cabane, voilée d'ombre, inondée de
parfums, où l'on n'entend que le chant des oiseaux et le bruit
des vagues qui viennent se briser à vos pieds.
Gomme elle s'ouvre directement sur la mer, tous les
navires qui passent viennent s'encadrer dans l'arc ceintré de
la porte en ogive, qui correspond à une petite croisée à vitraux
coloriés, enguirlandée comme elle de lierre, de clématite,
de chèvrefeuille, dont les branches pendent de tous côtés,
comme des lianes d'Amérique.
Des nattes de Lima tapissent l'intérieur de ce cottage,
dont les accessoires sont tous indiens ou chinois, ce qui lui
donne un cachet d'originalité, bien plus piquant aux yeux
des amateurs, que le plus somptueux boudoir de Paris.
J'ignorais, quand je la saluai pour la première fois,
qui avait créé cette suavité champêtre. Mais le choix de l'em-
placement et ses ornements intérieurs, révélaient des habi-
tudes d'art et de poésie, qui témoignaient qu'à une utre
«
(*) Le tamaris est un arbrisseau haut sur tige, dont les branches
.fines comme des cheveux ébouriffés se terminent p la pointe par
des milliers de petites fleurs roses qui ressemblent à des plumets
se balançant dans l'air.
« •
— 8 —
époque cette Cabane avait été la résidence d'un homme de
goût, qui s'était plu à l'orner, dans un but cher à" son cœur.
Jamais un esprit vulgaire n'aifrait su embellir sa retraite
avec. autant d'intelligence ; il fallait avoir le sentiment du
beau et la conscience du bonheur pour s'isoler ainsi du
monde, et jouir en silence de ces eectases recueillies qui ne
peuvent être inspirées que par la présence d'un être aimé,
ou les l dont les yeux sont. éblouis.
ou les magnificences dont les y eux sont éblouis.
Après avoir exploré du regard tous les charmes de cette
délicieuse Cabane, je demeurai convaincue, qu'elle avait été
bâtie pour deux amants, qui ont voulu y vivre d'un bonheur
ignoré, et qui ont dû y passer de bien doux momertts, dans
la solitude, si chère aux poëtes et aux amoureux !.
Le fait est que vivre ainsi à deux dans un doux.
échange de pensées et de sentiment au milieu de la triple
immunité de l'air, de l'espace et des flots ; pouvoir,, quand
la voix du cœur se tait, parler encore d'amour par la voix
sublime des poètes; glorifier le Seigneur de toutes choses dans
le bonheur qu'on sent, dans l'objet qu'on aime, et dans la
nature qu'on admire, ce doit être un réveil plus doux qu'un
songe, une réalité plus enchantée que l'illusion, une félicité
qu'on demanderait pour paradis au bon Dieu, si elle devait
durer "toujours.
Je ne sais si ce fut l'existence de ceux 'qui ont fait
construire cette ravissante Cabane ; mais il me serait im-
possible, avec la froide ressource des mots, de dépeindre
toutes les beautés tdu tableau âans lequel elle se trouve
encadrée..
D'un côté, la mer déploie ses flots majestueux, et va se
perdre dans un horizon sans boenes ; de l'autre des gorges
.sauvages où les oiseaux chantent, sans auditeurs et où les*
fleurs naissent belles et ignorées, rappelant ces âpres défilés
— 9 —
des Pyrénées et des Alpes, où l'on ne s'aventure qu'avec un
guide, vrai fil d'4riane.
Sur les falaises qui s'élèvent à droite, d'étage en étage,
se dessine une petite chapelle que- la charité des fidèles a
fait élever, sous l'invocation de Notre-Dame-des-Flots :
suspendue ainsi entre le ciel et la terre, elle ressemble au
petit temple de Notre-Dame-de-la-Garde, où les mateldts
provençaux né manquent pas d'aller en jfélerinage avant et
après leur voyage.
Si, non content de cela, vous jetez un regard en arrière,
vous voyez les jolis côteaux. de Ste-Adresse et d'Ingouville (*),
dont les inflexions gracieuses s'étendent jusqu'au Havre, ce
Roi du rivage, qui avec ses bassins remplis de navires,
portant la signature de toutes les nations du monde,
complète la richesse et la beauté du paysage.
C'est la vue d'Alger, moins ses mosquées et ses
minar-ets ; de Constantinople, moins le Bosphore; de Naples,
moins le Vésuve, qui émeut toujours à l'idée de son
réveil; c'est enfin un des plus beaux panoramas que la
main de Dieu a laissé tomber sur la terre, pour réjouir nos
yeux.
La date m'échappe ; mais c'était dans les premiers jours
de mai. Les feuilles bourgeonnaient au front des taillis; le
soleil était radieux, et la mer étincelait comme les chatons
d'un collier.
La nature entière semblait avoir revêtu sa plus belle
parure de printemps, pour me séduire par l'éclat de ses
(*) Ingouville, qui était autrefois une ville distincte, fait
aujourd'hui partie de l'agglomération havraise. C'est au haut de ces
côteaux que les princes du commerce vont se reposer, le soir, dans
, leurs magnifiques villas.des fatigues et des préoccupations du jour.
— 10 —
couleurs et la variété de ses perspectives. J'étais comme
- fascinée par tout -ce que je voyais.. ,
4ÿ
Je ne vo'us dirai pas si l'enchantement dura une heure
ou un jour ; mais ce que j'éprouvai dans ce moment me
•reportait à mon meilleur âge, à ma première et plus douce
existence, à ces jours si vîte écoulés où mon cœur s'épa-
núuissait encore aux promesses de l'avenir. et ce fut
,
un véritable honheur pour moi, de sentir qu'après tant
d'orages, je n'avais pas vieilli .en perdant le souvenir des
plus douces impressions de ma jeunesse".
Dès que j'eus repris la notidn de moi-même, je résolùs
d'acheter cette Cabane qui se trouvait précisément à vendre,
et dont je pris possession quelques jours après, avec la joie
d'un conquérant qui savoure avec délices le succès de sa
victoire.
J'y passai les premiers jours, toute seule, sous la pro-
tection de mon ange gardien, et le charme que me fit
éprouver cette solitude, était si grand, que je ne comprenais
pas que Robinson eût pu se plaindre d'un malheur qui
me semblait si heureux.
Cet air océanique que je respirais à pleins poumofis, les
paysages qui recréaient ma vue, cette terre et cette mer qui
chantaient ensemble, détendirent peu à peu l'arc prêt à se
briser, et je m'étonnais moi-même des frais gazons sous
lesquels disparaissait tout à coup la. tombe qui semblait
.s'entrouvrir la veille.
Car tout ce qu'il y a de doux, de consolant, de répara-
teur, je l'ai ressenti dans cette bienheureuse Cabane qui
semblait'faire tourner l'aiguille de ma destinée.
Je ne lui avais demandé qu'un peu de silence et de.
• 9 m
— -11 —
repos, et elle a. rendu le calme à mes nuitst la sérénité a
mes jours !
Je n'y cherchais que la solitude, et l'oubli du monde, et
elle m'a réconcilié avec la vie, en découvrant devant moi des
horizons nouveaux, qui m'ont appris à deviner des énigmes
sublimes, dont chaque mot est une espérance ou une conso-
lation !

Je ne croyais y trouver enfin qu'un peu de quiétude, que
les contrariétés et les émotions ne vinssent pas troubler ; et
elle a fixé mes regards sur les merveilles de la nature, qui
m'ont appris combien Dieu est grand, dans les plus minimes
de ses œuvres !
Aussi, j'aime, je chéris ma Cabane comme on aime et
chérit une amie, en raison des bienfaits qu'on lui doit.
Dès que j'y arrive le matin, je m'occupe de sa toilette,
de sa parure, je garnis mes jardinières, j'arrose mes fleurs,
j'arrache les plantes parasites, et répare les dégâts occa-
sionnés par le vent de mer, qui n'est pas toujours très-galant
pour mes arbustes et mes buissons, afin que s'il m'arrive une
visite imprévue, ma Cabane apparaisse dans toute sa splen-
deur rustique.
Quand personne ne vient, je la peuple des images qui
me sont chères au cœur, et en y recueillant les lambeaux du
passé, j'y retrouve souvent de doux souvenirs, quelques
traces enbaumées, conservées au fond de mon âme, comme
on conserve des essences parfumées, au fond d'un vase bien
scellé : le bonheur enfin y est pour moi dans l'air que je
respire, dans les perspectives que mon regard embrasse.
dans le murmure des vagues que j'entends. Il est surtout
dans cette vie libre et errante qui, en m'arrachant forcément
à moi-même, a rendu à mon corps et à mon âme, qui
- 42 —
tombaient en défaillance, un nouveau principe de force et
de vie.
C'est vous dire que tout me charme, tout me séduit
dans ce petit coin de terre favorisé du ciel, où semble
circuler un fluide magnétique qui a dispersé l'escorte d.e
mes maux.
La mer qui moutonne à mes pieds avec ses.
innombrables facettes; une fleur nouvelle éclose dans mes
plate-bandes ; l'hirondelle qui a bâti son nid sous la saillie
de mon toit, et paie mon hospitalité par sa simple et
touchante mélodie, sont autant de sujets de distraction et de
bonheur pour moi. Je ne compte même plus les heures de
ma vie que par celles que je passe dans ce petit réduit. Hors
de là, je n'existe plus, je languis, je végète et ressemble à
une plante desséchée que l'air et le soleil ne viennent plus
animer.
Soit, qu'un aimant naturel m'attire dans cette Cabane,
soit qu'elle exerce sur moi un pouvoir magique, je me suis
tellement identifiée avec elle, que l'idée seule d'en être
privée un jour, par un de ces événements qui ont si souvent
comme bouleversé ma vie, fait courir dans mes veines des
frissons électriques.
Je l'ai expérimenté récemment d'une manièrer bien
cruelle et que je n'oublierai jamais.
Je venais d'arriver à ma Cabane, quand je vis un gros
nuage noir s'étendre sur elle comme une voûte de plomb.
L'air était stagnant, et si loin que le regard pouvait porter,
ce n'était qu'une vaste étendue d'eau soulevée par un chaos
de vagues qui s'entrechoquaient sourdement. Les nuées
s'amoncelaient par bandes épaisses, et l'aspect du ciel
devenait de plus en plus menaçant.
— 13 —
B - Tout à coup le vent s'éleva avec fureur, et s'engouffra
dans les falaises, en poussant des gémissements lugubres.
Les oiseaux volaient effarés, et les arbres torturés par
le vent laissaient traîner jusqu'à terre leurs branches
échevelées. A ce moment le tonnerre, qui ne grondait
» qu'au loin, se rapprocha tout à coup et mêlasa grande voix
à celle de l'Océan qui déferlait sur la plage avec un bruit
formidable.
i -
On voyait au large des navires qui couraient plus ou
moins da dangers, selon leur construction ou la force des
lames, dont les clameurs bruyantes mêlées au sifflement de
la tempête, qui se multipliait dans ce monde d'échos,
formaient le plus terrible concert que j'aie entendu de
- ma vie
J'ai toujours -aimé observer les phénomènes bizarres
d'un orage, et mon belvédère est admirablement situé
pour cela. *
Mais quoique ce fut un magnifique spectacle que cette
grande masse d'eau fouettée par la tempête, qui mugissait
et se déchaînait en couvrant les rochers de ses lames
furieuses, je n'étais occupée que du danger que courait
ma chère Cabane, qui semblait frémir sous les secousses
réitérées de l'ouragan.
, Me figurant tout à coup qu'elle pouvait être renversée
par un de ces élans de bourrasque, je cherchais de tous
côtés un moyen de la sauver, comme si sa vie m'avait été
confiée, et je poussais vainement quelques cris.d'appel, dans
-ce désert, qui avait pour la première fois à mes yeux le
tort de n'être pas habité. -
Ne voyant que la pluie qui ruisselait du haut en Bas
m
— 14 —
* •
de la montagne, comme une immense cascade (*), et les
éclairs qui sillonnaient le ciel de leurs sinistres clartés, je
me sentis défaillir. Mes oreilles bruissaient; mon cœur
I
battait à rompre ma poitrine, et une sueur froidç recouvrait
mon épiderme, à l'idée d'une destruction qui -se dressait
devant moi comme un spectre effroyable.
0
« Mon Dieu, m'écriai-je dans un monologue mental
» (comme si je serrtais s'évanouir la dernière espérance
» à laquelle j'avais fait un nid dans mon cœur), mon Dieu,
» vous qui protégez les, fleurs, qui donnez la pâture aux
» petits oiseaux ; vous qui veillez sur la nature entière et lui
» prêtez l'intelligence qui lui manque, ayez pitié de ma
» pauvre Cabane qui n'a rien fait pour mériter votre cour-
» roux, car si j'avais eu besoin d'acquérir une croyance de
» plus, elle me l'aurait inspirée depuis que je vis de ses par-
» fums et de son horizon ! »
Mais hélas ! ma prière n'apaisa pas l'orage qui continua
de sévir d'une manière épouvantable.
Un tyran de Sicile qui aurait mis un dé ses chiens à la
porte par le temps qu'il faisait* aurait été flétri par la posté-
rité vengeresse ; mais tremblant pour ma Cabane bien plus
encore que pour moi-même, je sortis par un de ces mouve-
ments que l'âme imprime au corps, et étendis mes bras comme
pour soutenir mon frêle édifice. Heureusement pour lui et pour
moi, ce ne fût qu'un de ces grains, de courte durée comme il
en tombe souvent sur les bords de la mer et qui ne font que
jeter en passant une perle à chaque fleur de la vallée.
Je n'étais pas remise de mon effroi .que la tempête s'était
calmée, et qu'un magnifique arc-en-ciel, teint de toutes les
• (*) L'eau; en se frayant partout un passage, entra ce jour-là
dans une cave de Ste-Adresse, et y surprit une femme qui ne put en
sortir à temps. » «
— 15 —
couleurs du prisme, se courba comme uné arche immense,
des côteaux de Ste-Adresse jusqu'à la montagne de Notre-
Dame-de-Grâce qui s'élève sur la côte opposée.
Les goëlands secouèrent leurs ailes allourdies par la
pluie ; les fleurs redressèrent leurs corolles ; et la mer quoique
agitée encore par les derniers souffles du vent, se remit à
sourire au soleil qui déchirant brusquement les nuages
teignît de nouveau la campagne de ses couleurs magiques.
Car le soleil est à la terre ce que les yeux sont dans un
-beau visage : il l'éclairé, il l'illumine et donne à sa-physio-
nomie le rayonnement qui en fait le charme le plus attrayant.
Je respirai enfin en voyant que ma chère Cabane avait
résisté à un si terrible assaut ; mais jamais cette scène ne
sortira de ma mémoire, que tant de scènes ont traversée!.
Les gens qui n'apprécient l'importance d'une chose
qu'en raison de sa valeur matérielle, et qui se connaissent
en sentiment et en poésie, comme Sganarelle se connaissait
en grec et en latin, ne comprendront pas que j'attache tant
de prix à une propriété aussi minime. Mais, soit que pour
une âme aimante les objets inanimés même puissent devenir
chers et sacrés, soit qu'il s'établisse parfois entre l'homme et
la matière de mystérieuses et incompréhensibles sympathies,
j'ai pour ma Cabane un amour qui, sans être classé parmi
les affections humaines, n'en est pas moins une belle et noble
passion, offrant d'autant plus de chances de durée qu'elle ne
renferme pas les germes dissolvants qui minent les amours
ordinaires. Ce qui tue généralement les sentiments les
plus tendres et les plus légitimes, ce sont les mécomptes, les
déceptions, et les apiertûmes du lendemain ; mais quand on
aime rien que pour avoir son soleil le matin et son étoile le
soir ; quand on se sent l'âme assez haute pour tout donner et
ne rien exiger en retour ; quand on aime enfin pour le seul
— 16 —
de plaisir d'aimet et de ne rien-désirer au-delà, une affection
pareille a pour elle l'infini de la passion satisfaite, au lieu
des éternelles agitations des amours vulgaires, dont l'équi-
libre est instable et l'harmonie souvent troublée:
L'amour d'ailleurs n'est pas toujours cette aspiration
violente de toutes nos facultés vers une créature semblable
à nous, comme. Rousseau l'a conçu et comme St-Preux l'a
ressenti : c'est un sentiment exquis, une émanation -de la
substance divine, une harmonie de tous nos organes qui nous
inspire des passions sublimes, s'appliquant à différents
degrés d'intensité, à la nature, aux arts, aux sciences, à la
poésie; jouissances, qui ne trompent jamais, parce qu'elles
sont au-dessus des froides et sèches réalités de la vie.
C'est le genre d'amour que j'éprouve pour ma Cabane,
et quoi qu'on .en pense, quoi qu'on en dise, on est bien,
heureux, quand on s'est abreuvé à bien des déceptions, et
que le jour s'est fait si grand qu'il n'y a plus d'illusions
possible, de pouvoir s'attacher à quelque chose de fixe, comme
mon petit Paradis terrestre.
»
Vous voyez d'après cela que mon amour pour ma Cabane
n'est pas un de ces engouements passagers que le hasard a
fait naître -et que la société détruit. C'est, je le répète, une
belle et noble passion, qui a éclaté à la face du soleil, que la
mer a bercée dans son sein, dont les vagues ont chanté les
fiançailles, et que le bon Dieu, qui l'a vu naître;emble avoir
enregistrée dans son beau livre d'or.
Si, malgré tout cela, on se moque de moi, si l'on
calomnie mon idéal, j'observerai comme circonstance
atténuante, qu'on a vu des fantaisistes outrés morceler
leur patrimoine, pour collectionner des pipes et des taba-
tières ; des géomètres monomanes passer leur vie à chercher
la quadrature du cercle ; des agronomes illusionnés pour-
— 17 —
suivre un blé imaginaire, se reproduisant dans toutes les
zones. Chacun ici bas a son goût, sa folie; et ma folie.
est du moins une jolie folie, de l'aveu même des Nababs
du Havre, qui pourraient faire l'aumône au Pérou, et qui
conviennent tous que mon ermitage est digne du culte
que je lui ai voué.
*
Je ne prétends pas dire pour cela que mon amour pour
ma Cabane ne soit pas entaché d'un peu d'égoïsme en raison
du bien qu'elle m'a fait; mais il y a beaucoup de sentiments
comme cela sur la terre, et dans lesquels les cabanes
n'entrent pour rien.
Ce qui est certain, c'est que depuis que je suis en
possession de ce trésor, tous mes goûts, toutes mes habitudes
sont changés. Je ne lis plus, je n'écris plus, je laisse dormir
mes livres dans ma bibliothèque et ma plume sur mon
encrier, pour m'absorber dans la contemplation de la nature
qui a semé tant de merveilles sous mes yeux.
Puisque je suis en voie de confession, je vous avouerai
que j'ai été élevée, comme la plupart des femmes du monde,
dans l'ignorance d'une infinité de choses qu'elles devraient
savoir.
En fait d'horticulture et d'agriculture surtout, je suis à
peu près de la force de ce voyageur de St-Cloud, qui prit
un jour une chènévière pour un champ de salade. «De la
« salade pour te pendre, imbécile, lui répondit un agronome
indigné. » Entre le chanvre et la salade, il y a un abîme ; entre
la salade et les fleurs, il y a une immensité. Ne pouvant
tout embrasser à la fois, j'ai du moins voulu profiter de
< mon séjour à la campagne pour faire de la botanique en «
nMjrnrtm^. Et sans "avoir la prétention de marcher sur les
Lhanée ou de Tournefort, ces grands amants de
,"', 't:+, .-::
lC:t..1!, i ont décrit jusqu'au mariage d'une rose,
- fILJ"; --
— 18
accompli au fond d'un'e corolle, qui lui a servi de lit
• nuptial, je me suis mise à étudier la structure des fleurs, et
la puissance que possède leur germe d'absorber l'esserlce
lurnineuse., de s'en fortifier et d'emprunter au prisme les
couleurs dont elles sont revêtués, et qui sont assignées à
couleurs dont « sont assignées à
chacune d'elle; j'ai fait aussi mille conjectures sur la
sève et les moyens qu'elle emploie pour s'étendre et se
transformer, sans se douter de son double courant. Après
avoir réfléchi sur les diverses colorations de la plante, et la
source de ses différents arômes, je suis encore à comprendre
comment les tiges et les feuilles nourries de la même
substance que les fleurs, ne sont pas revêtues de la même
livrée; comment font ces dernières enfin pour puiser leur
azur, ou leur incarnat, là où le reste ne trouve qu'un peu
de vert clair et de brun foncé.
En attendant que quelque sceptique invétéré m'explique
cela, sans remonter à l'Ordonnateur de toute chose, je vais
vous initier un instant à certaines découvertes que j'ai faites
à l'égard des fleurs, qui font non-seulement le charme de
nos yeux, par l'éclat de leurs couleurs, et celui de nos sens
par leurs délicieux parfums, mais qui sont, dans tous les pays
du monde, la source des inspirations les .plus douces, et le
sujet d'agréables délassements.
VDUS saurez donc qu'au milieu d'une infinité de choses
que ma théorie m'a révélées, sur l'origine et la vie privée
des fleurs, j'ai appris qus les Chinois cultivent de préférence,
les roses du Bengale, les Anglais les oreilles d'ours, les
Portugais l'immortelle, les Français .le lys majestueux ou la
couronne Impériale, suivant le thermomètre politique, etc.
# Mais ce que j'ignorais complètement, et vous-aussi sans doute,
c'est que les habitants de PIndoustan ont un goût particulier
, pour les nénuphars aux fleurs d'albâtre; que les noires
beautés du Congo enjolivent leurs cheveux d'ébène avec
— 19 —
des' tubéreuses, âussi blanches que la neige, et que la
fière Espagnole de Lima regarderait comme incomplète la
gothique richesse de son costume, s'il n'était réhaussé par
un bouquet de fleurs odorantes.
9
J'ai découvert aussi que le Sélam des Turcs n'était
- autre chose qu'un assemblage de fleurs dont le choix et
l'arrangement forment une langue particulière, très-favo-
rable aux intrigues amoureuses; car lorsqu'un rfiahométan
veut dépeindre son désespoir à celle qu'il aime, il ne manque
pas d'offrir à ses yeux un souci bien foncé ; si au contraire
il a l'espoir de l'épouser, c'est une fleur d'oranger qui
devient le présage de son triomphe.
Il en est de même en Perse, où, lorsqu'un jeune homme
offre à sa maîtresse une anémone, c'est comme s'il lui disait,
enben persan: je brûle pour vous des charbons et des
braises.
Les Indiens eux-mêmes possèdent une plante nommée
Arreck dont les feuilles et les fruits diversement arrangés
expriment des idées sympathiques, qui sont une déclaration
d'amour ou le signal d'une rupture.
J'aurais encore bien des choses à vous dire au sujet des
fleurs, dont l'histoire varie suivant le climat qui les a vu
naître, ou celui où elles se trouvent transplantées ; mais
comme ma pensée pourrait s'égarer au milieu de cette multi-
tude de plantes de toutes les formes et de toutes les couleurs,
je me bornerai à vous dire, qu'il suffit de voir les fleurs pour
les aimer, et qu'il suffit souvent de les aimer pour être
heureux (*).
*
(*) Heureux ceux qui aiment les fleurs, dit Alphonse Karr, et
heureux ceux qui n'aiment que les-fleurs!
— 20 —
Après avoir* admiré quelque temps la fécondité de la
nature et sa richesse d'invention, là même où elle se montre
le.plus avare,, mon regard s'immobilise sur la mer, ce ciel
d'en bas, où se balancent constamment des myriades de
canots et de navires qui cinglent la rade dans tous les sens.
Surtout à l'heure périodique de la marée montante, qui se
manifeste par une succession de vagues qui accourent au
rivage, tantôt avec un bruit mélancolique, tantôt avec un
fracas époifvantable, et c'est toujours avec un nouvel éton-
nement que j'observe ce flux et ce reflux de l'Océan, forcé
lui-même de se soumettre aux lois immuables du Créateur.
Mais, comme parmi les objets qui frappent nos regards,
il en est toujours un qui fixe plus .particulièrement notre
attention, je me passionne souvent pour un de ces beaux
navires qui filent au large, et que ma pensée suit par un
saut formidable, de Ste-Adresse à l'extrémité du monde.
Tantôt, c'est un joli brick français aux mâts obliques, à la
proue effilée comme le bec d'un alcyon, avec lequel je pars
en imagination pour Chandernagor ou Calcutta. Tantôt, c'est
un de ces beaux steamers américains qui trace avec son
panache de fumée un double sillon dans l'air et dans l'eau,
que j'accompagne du regard, comme si mon cœur était
attaché à ce point noir qui fuit avec vitesse dans les brumes
de l'horizon. Mais plus souvent encore c'est une simple
barque de pêcheur rentrant au port silencieuse et modeste,
comme une jeune fille enveloppée dans ses voiles, qui me
séduit par ses gracieuses ondulations.
Tout cela pour vous dire que si j'étais poëte, c'est la
mer que je chanterais sous tous ses aspects, terrible ou
charmante, orageuse ou calme, étincelante sous le soleil, ou
assombrie par la tempête. Je dirais la beauté de ses rivages
et les mystères de ses horizons. Car, sous quel côté que je
l'envisage, file exerce sur nioi une attraction si grande, que
— 21 —
3
par moments je voudrais être marin, et faire mon quart
par une belle nuit d'été, quand la brise souffle dans les
cordages; que les voiles se gonflent, et qu'on entend clapoter
sur la coque du navire de jolies petites vagues, qui, insou-
ciantes du temps et de l'espace, ont mis bien des jours pour
arriver-du cap Horn jusque là. Pour peu que je poursuite
Je mirage à travers les rêves de la fantaisie, je me figure voir
des .îles de palmiers jetées sur l'Océan comme de magni-
fiques hôtelleries ; Batavia* verte et fraîche sous l'équateur*;
Ceylan, assise sur son banc de perles et de corail ; l'Archipel
indien avec ses forêts. vierges et ses lacs enchantés, où l'on
voit glisser fe soir des barques dorées, avec des" voiles de
cachemire; car la Providence a semé tout cela sur ces
lointains rivages, pour le marinier qui s'embarque avec ses
a
vingt ans et son imagination de poëte. Aussi, je l'avoue,
quelsque soient les dangers et les fatigues d'une traversée,
ce serait le métier de mon choix si j'étais homme, et si
j'avais à recommencer ma vie. Mais hélas! elle s'avance, et
je ne verrai même pas lever le soleil sur-le Pausilipe, Ischia
ou Mycênes. Je n'assisterai jamais à une représentation à
St-Charles, au milieu d'un peuple enthousiaste qui a compris
la vie du Midi. Je n'entendrai pas cette musique enivrante
qui transporte (Je joie les belles Napolitaines coiffées avec
des camées du Vésuve. Non, je ne jouirai jamais de tout
cela; mais en revanche le bon Dieu m'a donné line
délicieuse Cabane qui a été pour moi la main qui a séché
mes pleurs, le baume qui a guéri mes plaies, le soleil qui a
chassé les nuages ; et ne m'aurait-ne ressuscitée que pour
• quelques jours, il m^ semble que le froid de la tombe me
sera moins cruel, après m'être réchauffée sous son salutaire
et bienfaisant abri !
- II
V
Un des plus grands services que ma Cabane m'ait rendus,
c'est de réveiller chez moi le goût des promenades pitto-
resques, par monts et par vaux, où l'on marche sans savoir
* où l'on va, au risque de se perdre, pour avoir le plaisir de se
retrouver; car ce n'est pas se promener, selon moi, que de
circuler dans un beau Parc aux allées d'arbres allignés
comme des. soldats au port d'armes, et qui vous forcent,
quand vous êtes au bout, à revenir sur vos pas. Ce n'est pas
faire de l'exercice au profit de sa santé, que de piétiner dans
un jardin bien peigné, bien ratissé, orné de statues de mar-
bre représentant des Pans sans flûte, des nymphes qui n'ont
plus de nez, et une infinité d'autres dieux badins, qui ont
- l'air de se mirer dans une pièce d'eau grande comme une
assiette.
J'aime la nature .comme le bon Dieu l'a faite, avec sa
grâce naturelle, sa végétation puissante, et ses beautés monu-
mentales, qui révèlent à chaque pas l'artiste éternel. Aussi,
n'ai-je jamais trouvé des jambes que pour faire des courses
excentriques, dont les difficultés semblaient ranimer mon
courage et redoubler ma force. Il y a des épisodes de nature
comme il y a des épisodes d'amour, qui bravent l'oubli du
— 24 —
temps; et je me rappellerai toujours mes extases recueillies, -
et ma religieuse admiration, quand j'explorai les Pyrénées et
les Alpes, me levant avec l'aube pour voir étinceler les gla-
ciers aux premiers rayons du matin; gravissant les monta-
gnes les plus escarpées, pour jouir d'un beau point de vue,
ou descendant les pentes les plus rapides, pour contempler
les eaux insurgées d'un torrent, bouillonnant entre des
roches agrestes et des rives fleuries, fier de nous prouver
qu'il y avait dans le monde des destinées moins belles que la
sienne. Mais quelque développé qu'ait toujours été chez moi
l'instinct paysagiste, la souffrance et la faiblesse ont arrêté
mon essor ; et c'est à peine si j'ai pu faire cette année
quelques excursions aux environs de ma Cabane, qui abonde
en-stations pittoresques, dont chaque site forme un-tableau
charmant!
Parmi les vérités vraies, pour parler comme Figaro, il en
est une dont l'authenticité est reconnue, c'est que le pays
qu'on habite est presque toujours celui qu'on connaît le
moins ; et on s'enquiert bien plus de ce qui se passe en Chine,
que de ce qui se qui trouve à sa porte. Préférant (au risque
de passer pour une exception) me faire une idée exacte des
choses, au lieu d'accepter des formules toutes faites, je me
suis mise.à parcourir les falaises, qui avoisinent ma Cabane, ,
et qui renferment dans leur sein, comme autant de médailles,
des débris fossiles représentant toutes les races animales et
végétales qui se sont succédé dans la contrée, depuis les
premiers âges du monde (*).
Les formes bizarres de ces falaises et leurs brisures for-
midables, qui semblent attester des convulsions volcaniques,
(*) Ces falaises se composent d'un amas de roches calcaires, dis-
posées par couches de terre argileuse, de silex et de pyrite de fer ;
et, dans toutes les fouilles que l'on a faites, on a trouvé des animaux
antédiluviens.
— 25 -
sont fort curieuses à observer, même pour ceux qui n'ont pas
l'honneur d'être des archéologues, et qui ne savent que voir
et sentir. Quant aux petites falaises qui suivent les contours de
la côte, elles ressemblent à des vagues soudainement cristal-
lisées, sur lesquelles chaque printemps vient souffler une
poussière d'émeraude; plus haut, ce sont des crêtes déchi-
quetées qui sortent brusquement de terre, et semblent former
une ligne de fortifications naturelles, depuis Ste-Adresse,
jusqu'au cap La Hève, où se dressent majestueusement les
phares qui servent de guides aux navigateurs (*).
9
Il existe une légende charmante au sujet du cap La Hève,
d'après laquelle on rapporte que c'est la nymphe Heva,
victime des fureurs jalouses de Neptune, qui a donné son
nom à l'ancien promontoire des Caletes (**) où ses com-
, pagnes, les néréides, lui ont fait élever un tombeau après sa
mort.
Mai§ comme cette histoire, qui n'est qu'un conte, serait
trop longue à narrer, je saute à pieds joints sur les inter-
médiaires, pour vous dire que le cap La Hève qui formait
autrefois une partiç intégrale du banc de l'Éclat, en a été
séparé par l'irruption des courants qui ont établi entre eux
une passe de plus de 1,500 mètres..
C'est au milieu de cet espace envahi aujourd'hui par les
eaux, que se trouvait anciennement une partie du village de
1 (*) Ces phares, qui forment deux tours quadrangulaires, sont
éloignés l'un de l'autre d'environ 60 mètres et projettent leurs rayons
à 20 milles en mer; ils ont été construits à la même place où était
autrefois la fameuse tour des Castillans que les gens d'Harfleur
avaient fait élever auxine siècle,, lorsque cette ville était florissante
et entretenait un grand commerce avec l'étranger.
(**) Nom d'un peuple qui habitait, avant la conquête des Gaules,
cette fertile contrée, à laquelle on a donné- depuis celui de Pays de
Caux. 1
— 26 —
St-Denis-Chef-de-Caux, dont les ruines sous-marines, si
elles existent encore, doivent faire les délices des homards
archéologues, admis à contempler ces vieux débris disparus
de la surface du sol.
Quant au nom de Ste-Adresse, qui a remplacé celui de
St-Denis-Chef-de-Caux, il vient, dit-on, du patron d'une
goèlette que la tempête menaçait un jour de jeter à la c6te.
Craignant d'être engloutis-dans les flots, les matelots se
mirent à prier St-Denis, dont le clocher leur apparaissait au
loin, de vouloir bien intercéder pour eux dans le ciel..
Mais, voyant qu'au lieu de se calmer l'ouragan ne faisait
que s'acroître, le capitaine impatienté des jérémiades de son
équipage, engagea ses hommes, puisque St-Denis faisait la
sourde oreille, à avoir recours à leur sainte Adresse, con-
vaincu que ce n'était qu'à son aide et avec leur courage
qu'ils parviendraient à se tirer d'affaire.
L'événement ayant justifié sa prédiction, St-Dënis-Chej-
de-Caux fut dépoilillé de son nom, auquel on substitua celui
de Ste-Adresse que ce village a gardé depuis.
#
- Tout en réfléchissant à cette anecdote et aux cataclysmes
successifs qui ont frappé ce pauvre cap La Hève, menacé
d'une destruction complète , s'il est impossible de le
préserver des attaques continuelles de la mer, jem'enfonçai,
un jour,'dans une gorge sauvage dont l'entrée se trouve au-
dessous d'un monument commémoratif, que la veuve d'un
général, mort dans un naufrage sur les côtes d'Irlande, ,
a fait construire pour servir d'amer (*) aux navires qui s'appro-
cheraient trop près de la côte.
«
I
(*) On donne ce nom à tous les objets naturels ou factices qui
sont bien en vue au large, et de nature à guider les navigateurs
sans possibilité de se tromper. «
— 27 —
En pénétrant dans ce.pli de terrain, dont la plupart des
Ha vrais ne soupçonnent pas l'existence, je suivis un sentier
à peine tracé, à travers de folles herbes qui me montaient
jusqu'aux genoux, et de plantes épineuses qui jaillissaient à
chaque pas comme des chtvaux de frise, pour me barrer le
passage; et j'aurais certainement reculé devant ce chemin
accidenté, qui s'élevait alternativement en bosselures escar-
pées, ou se créusait en profonds ravins, si je n'avais été stimulée
par la curiosité qui me tient toujours lieu de bravoure, quand
je suis en bonpe fortune pittoresque.
Le temps était splendide et la solitude complète; tout, au-
tour de moi, était silencieux et désert; pas une feuille ne chu-
• chotait sous lahrise, pas un insecte ne bourdonnait dans
J'air; les grillons se taisaient dans leurs guère ts, les oiseaux
sur les branches, la mer sur la plage. C'est à peine si l'on en-
tendait de temps en temps les coups d'ailes de quelques ra-
* miers voyageurs qui allaient chercher l'été ailleurs, trouvant
qu'il n'arrivait pas assez vite au gré de leurs désirs, comme
si le ciel n'était pas toujours beau là où on aime, et où
l'on est aimé.
Quoique ce calnle m'imposât un peu, j,e me félicitais de
ce que la lune de miel de la villégiature ne fût pas encore
levée à Sainte-Adresse, et ne m'exposât pas à rencontrer de
ces caravanes de touristes qui n'explorent souvent un pays
que par genre, et troublent -1er bonheur des promeneurs
sérieux et contemplatifs par leur folle et bruyante activité.
* 9
Il en est de la nature comme de l'amour : on aime à la
goûter en secret; dans le silence et le recueillement, comme
un avare qui a trouvé un trésor et qui veut savourer à lui
seul le bonheur de sa découverte.
9 m
• Sous ce rapport je fus complètement satisfaite ; car dans
le long trajet que je parcourus, je ne rencontrai qu'unepe-
— 28 —
tite chèvre blanche, qui faisait récole buissonnière sur le
flanc de la falaise, où elle broutait ces plantes parasites dont
la nature seule prend soin, et qui poussent partout où luit un
rayon de soleil et tombe une goutte de pluie.
w
Sans but, sans direction «déterminée, je cheminais
lentement, d'un pas de naturaliste, cueillant une-fleur,
regardant un brin d'herbe,' ramassant une pierre, et
examinant avec attention tout ce .qui s'offrait à mes
.regards. Mais, à mesure que je pénétrais dans cette solitude,
dont l'aspect sauvage aurait fait reculer une curieuse
ordinaire, le chemin devenait "de plus. en plus difficile; ce
n'était que passages hardis à franchir, obstacles à surmonter
au milieu d'une,masse de pierres et de broussailles qui se
confondaient dans un véritable chaos, et quiconque m'aurait
rencontréehaletante et poudreuse.dans ce labyrinthe, murait
prise pour une savante, déléguée par quelque académie de
femmes, pour remplir une tâche intellectuelle dans l'intérêt"
de la science, ou pour l'agrément du genre humain.
Après avoir erré quelque temps dans ce désert, comme
un étudiant insolvable dans une allée solitaire du Luxem-
bourg, je me trouvai tout à coup dans une espèce de
carrefour fermé par des* rochers escarpés dont le versant
- opposé, qui descend à pic versila mer, rend le passage
impraticable., pour tous ceux qui ne sont pas tentés de faire
le saut de Leucade.
« «
•Un amaS confus, désordonné, de vieilles roches qui
s'étaient détachées du haut de la montagne, jonchait le sol de
cette enceinte ; et une quantité de liserons et de roses saunges
s'épanouissant dans cette impasse à l'abri de toute profana-
tion, s'enroulait autour de ces débris, dont les formes bizarres
représentaient des obélisques" des colonnettes, des clochetons,.
, etc.., comme si toutes les ébauches de l'art s'étaient donné
— 29 —
rendez-vous dans cette œuvre du hasard-et de la destruction.
On aurait dit les restes éboulés d'une vieille forteresse
normande, défendue autrefois par un seigneur moitié cheva-
lier, moitié brigand, ou bien les ruines du château de la
Belle au Bois dormant ; car il était impossible d'admettre
toute autre construction dans ce lieu écarté, qui ne semblait
propre qu'à des rencontres de fées ou de démons.
m

Fatiguée de. ma course, haletante à travers l'inconnu,
j'allai m'asseoir sur un petit tertre gazonné, d'où j'aper-
• cevais la mer entre deux mamelons jumeaux, qui semblaient
s'être séparés tout exprès, pour me procurer l'ineffable
plaisir de voir filer de temps en temps, par cette échancrure,
des petites voiles qui passaient comme une apparition.

r Après avoir réfléchi à l'empire de la volonté sur la
faiblesse.du corps, et m'être apitoyée classiquement sur les
rigueurs du temps qui détruit tout, je me mis à exammer
l'endroit où j'étais et qui offrait les beautés naturelles les
plus sublimes et les plus originales.
Toute trace humaine avait dispasu : on ne voyait plus
ni culture, ni maisons, ni troupeaux, rien qui attestât la'vie
animée; tout ce qui s'offrait à mes regards avait l'air
d'appartenir à une nature primitive, alors que les êtres
vivants n'avaient pas encore paru, et que le ciel, la terre et
l'eau étaient les seuls habitants de l'univers.
«
J'avais beau chercher à localiser mes souvenirs et à me
rappeler les différents pays que j'avais parcourus, je ne
retrouvais rien de ce que javais vu ailleurs, et quoique je
• fusse à la porte d'une grande oville, commerçante et
industrielle, il ne m'aurait pas fallu un grand effort d'ima-
gination pour croire quej'étais au bout du monde T Mais,"tout
< en éUnt sous le charme produit par des sensations nouvelles,
— 30 —
qui n'étaient pas déflorées par la comparaison, je ne savais
trop comment je sortirais de ce dédale. Un malaise indéfi-
nissable commençait à s'emparer de moi, en me voyant seule
au fond de cette solitude dont j'avais l'air d'être la souve-
raine ; et par un étonnant caprice' de mon organisation, cette
situation qui aurait dû me mettre en joie par l'étrangeté
dont je suis si friande, me trouva presque froide et pro-
saïque. On aurajt ditque mon imagination, si avide dù rare,
de l' extraordinaire, avait été frappée tout à coup d'une douche
de glace en me trouvant ainsi à la merci du hasard. "Je jetais
un regard inquiet autour de moi en faisant un vigoureux
appel à mon courage , quand j'aperçus tout à coup un
homme armade pied en cap, tapis dans le creux d'un rocher.
C'était un douanier, qui guettait la contrebande, en ayant
l'air d'admirer les beautés de la nature. Dès ce moment, je
fus complètement rassurée ; car les douaniers sont de braves
et loyaux-soldats, et les représentants de la loi, comme les
gendarmes et les. gardes-champêtres, dont l'uniforme suffit
souvent pour rétablir la paix. Mais, c'est surtout sur les
rivages de la mer que les douaniers jouissent d'une grande
prépondérance et exercent une surveillance active à laquelle
bien peu de chqsc échappe.
Jouissant de longs loisirs qui les disposent à la médita-
tion, ils finissent souvent par acquérir une lucidité, comme
celle des bergers, qui leur permet de lire, là où il n'y a rien.
d'écrit.
r
Soit que «celui qui 's'offrait inopinément à moi fût sur-
pris de voir une femme seule dans ce lieu isolé, soit l'ha-
bitude prise de tout suspecter, il se mit à rôder autour de
* moi en faisant raisonner la crosse de sa carabine pour me
montrer qu'il faisait bonne garde, comme un .homme dont
le devoir est d'examiner ce qui se passe, et de tout saisir fur-
tivement. , «
— 31 —
Impatientée de l'espèce d'investigation dont j'étais l'objet,
je pris l'initiative et demandai au douanier,'avec toute la
déférence qu'ôn doit à un préposé dans l'exercice de ses fonc-
tions, de vouloir bien m'indiquer le chemin le plus court
pour retourner à Sainte-Adressç.
— On peut y aller par plusieurs chemins,répondit mon,
douanier, en s'appuyant sur son fftsil comme un hercule
au repos. Les plus intrépides qui ne craignent pas le vertige,
prennent ordinairemefit le raccourci que vaus voyez à droite;
et il me montra en même temps un sentier perpendiculaire
qui aboutit au'plateau où s'élève la Yigie (*). Parvenue sur
la montagne, ajeuta-t-il, vous n'aurez qu'à suivre lafcrête
de lajalaise qui vous conduira tout droit au village.
t
- Je n'aurai jamais le courage de gravir cet escarpe-
ment, dis-je, en regardant avec effroi le petit chemin jeté en
écharpe sur le flanc de la falaise, où il ne se trouvait pas un
arbrisseau pour arrêter en chemin l'imprudence ou la
maladresse. la
— Dans ce ca il n'y a rien de mieux à faire que
d'attendre la marée basse, reprit le douanier; car alors vous
pourrez suivre le bord de la mer jusqu'aufdessous de la
f cabane de madame de Caylus, ijui n'est pas loin de l'établis-
sement des bains.
»
- Cette cabane n'appartient plus à la duchesse de
Caylus, dis-je, toute offusquée de ce qu'on attribuât encore
mon ermitage à son ancienne propriétaire.
i *
(*) Espèce de télégraphe nautique qui signale les navires qui
apparaissent au large, avec lt désignation de l'endroit d'où ils vien-
nent. Dès qu'on aperçoit le pavillon de reronnaigance et le dràpeau
national d'un navire, la vigie le fait savoir par différentes combi-
naisons. La nouvelle en est transmise au Havre, et son^iom se voit affi-
ché quelques instants après sur la Place.
— 32 —
— En effet, je me rappelle maintenant que cette cabane
a été vendue il y a quelque temps, répondit le douanier, qui
aurait été désolé si un fait de cette importance s'était passé
dans le rayon de son service sans qu'il en eût connaissance ;
rnais cela n'empêche pas, continua-t-il, qu'on diraencorelong-
temps la cabane de madame de Caylus, comme on dit la ca-
bane d'Alphonse Karr (qui n'est plus à lui), mais qu'on con-
sidère toujours'comme une relique dans le pays.
— Savez-vous où il est maintenant Alphonse Karr? de-
mandai-je avec intérêt.
- Il est à Nice où il cultive des fleurs et de bons
légumes qui lui rapportent plus, dit-on, que ses livres qui
étaient pourtant bien amusants, quand ça ne serait que sa
Pénélope Normande. que je relis toutes les fois que je descends.
la garde-, mais c'est égal, ajouta-t-il, avec tristesse, je ne
pardonnerai jamais à Alphonse Karr d'avoir vendu sa cabane
qu'il avait créée et dans laquelle il a écrit de si belles choses!
Je vis avec plaisir qtiil y a des auteurs qui se révèlent
* aux plus ignorants, et que le profond ybservateur, qui a mis
si souvent le cœur humain à nu,' a laissé des souvenirs im-
périssables dans tous les lieux qu'il a habités.
1
Je ne pus m'empêcher de le dire à son rustiqne admi-
rateur, qui profita de l'occasion pour me raconter comment
Ste-Adrfcsse qui n'élait qu'une simple bourgade de pêcheurs,
quand Alphonse Karr vint s'y établir, avait pris un dé-
veloppement considérable depuis la célébrité qu'il lui avait
donnée.
,

Pendant que mon protecteur improvisé | me donnait ces
détails, apparut tout à coup un vux bonhomme que la cha-
rité Tublique m'avaitdésigné, lorsque je demandai en m'é-
tablissant sur la falaise s'il n'y avait pas un peu de bien à
faire autour de moi.
— 33 -
Ce vieillard qui n'avait que la Providence pour soutien,
et l'espérance pour consolation, était un ancien marin, sau-
veteur médaillé, qui, retiré du service, comptait néanmoins
encore bien des jours de gloire, après avoir sauvé des basques
"de l'ouragan et arraché des victimes à l'abîme.
Quoique courbé sous le poids des ans, on reconnaissait
en lui un de ces vieux enfants de la lame, au teint bronzé, à
la figure renfrognée, sur laquelle le vent des tempêtes avait
creusé des rides, dont chacuna attestait une souffrance ou
une privation..
»
C'était lui, qui en échange de quelques petits services que
je lui avais rendus, surveillait ma Cabane, pendant mon ab-
sence, et me donnait tous les renseignements dont je pouvais
avoir besoin sur la localité.
Il portait un paletot rapiécé, un vieux chapeau de
paille bordé de noir, et une chemise de toile bleue, dont le
col était attaché avec une petite ancre en fer rouillé; ce n'était
néanmoins pas un de ces pauvres vulgaires, qui font parade
de leurs haillons, afin d'exciter la pitié des passants; car il
avait conservé dans son indigence la fierté d'un vieux soldat.
• *
Le pauvre homme habitait une petite masure en pierres
sèches cimentées d'argile ; la misère et l'incurie étaient
incrustées en crevasses béantes, sur les murs et la toiture
- trouée, à travers laquelle la pluie pénétrait souvent dans
l'unique chambre de la maison.
<
«
Il avait construit lui-même ce réduit sur la grèv, afin
de voir la mer à toute heure du jour et de la nuit ; il aurait
eu le mal du pays sans cela.
9 •
Un mauvais grabas d'un aspect dur et froid, une table
de bois blanc, une chaise boiteuse et quelques filets épars,
dont la réparation était son seul moyen d'existence, compo-
« 34 —
saient l'ameublement de cet intérieur où tout attestait l'indi-
gente du propriétaire.
, — Puisque vous voilà, père Jean, lui dit le douanier en
l'accostant d'un air familier, vous pourrez conduire Madame.
, à Ste-Adresse par le chemin'qui lui plàira le mieux.-
- - Pardi je connais bien Madame, répondit le vieillard,
anrès avoir porté la main. à la hauteur de ses sourcils, pour -
s'assurer que le soleil ne troublait pas sa vue, c'est elle qui a
acheté la cabane de Madame de Caylus et qui me met toujours
du pain sur la planche quand il n'y en a plus.
— C'est bon, dis-je en,l'interrompant brusquement, et
• puisque vous connaissez ces parages, je prendrai la route que
vous m'indiquerez.
» 4— Ah! ah ! c'est Madame qui a acheté la cabane de la
duchesse de Ga^us, dit le douanier, comme éclairé d'un rayon
subit.
- En êtes-vous fâché? lui demandais-je.
- Certes non, dit-il, en toussant avec embarras, car j'ai
vu l'autre jour mon directeur et son épouse qui sortaient de
chez Madame. et si elle voulait appuyer près de mon chef
une petite pétition que je dois lui adresser un de ces matins,
elle me rendrait bien service.
— Venez me dire demain de quoi il s'agit, et si je puis
vous obliger, je le ferai volontiers.. ,

- J'ose espérer que Madame voudra bien me pardonner
de l'avoir dérangée dans sa promenade, dit le préposé, avec
l'expression du regret candide, qui suit une maladresse
reconnue par son auteur.
»
-- Je ne vous en veux .nullement, dis-je, de manière à
— 35 —
le rassurer sur la curiosité qu'il se repentait de m'avoir
témoignée, depuis le progrès que j'avais fait dans son estime.
— Puisqu'il en est ainsi, je vais obtempérer aux exi-
gences de mon service et m'assurer s'il n'y a pas quelque
maraudeur dans les environs. Sur cela, le douanier ébaucha
"nn salut militaire et disparut dans les contours de la falaise.
Dès que je me trouvai seule avec le père Jean, je le
grondai d'être venu aussi loin, car je sentais à ma propre
fatigue quelle devait être la sienne.
f
— Les jambes sont encore en bon .état, mais c'est la
place d'armes qui est attaquée, me répondit-il, en portant la
main sur son cœur.
— Est-ce que vous auriez des chagrins? demandai-je à*
ce pauvre homme qui me semblait avoir bien assez de sa
misère et des infirmités de son âge.
— Si j'ai des chagrins ! s'écria-t-il on serrant ma main <
dans ses grosses mains caleuses; ah.oui! j'en ai des chagrins,
et flui sont'plus lourds à porter que les rochers que vous
voyez là.
— Que vous-est-il donc arrivée ,
— H est arrivé d'abord, que je me suis marié à vingt
ans a¡cc une jeune fille qui s'appelait Rose, belle et fraîche
comme son nom; c'était tout son patrimoine- et le mien ne
valait pas le sien. Mais comme nous étions jeunes et cou-
rageux tous les deux, nos parents consentirent néanmoins à
nous rendre heureux quelques jpurs !. Je dis quelques jours,
parce que l'heure de la conscription ne tarda pas à sonner,
et comme je tirai un mauvais numéro, je fus obligé de quit-
ter ma pauvre femme. Elle mourut bientôt après, en donnant
le jour à un fils, qui, non content d'avoir fait fausse route
— 36 —
toute sa vie, a fini par maltraiter son vieux père, et pourtant
je servais depuis plus de trente ans dans l'armée de terre et
mer pour lui gagner du pain.
- Est-ce bien possible? dis-je avec indignation.
- C'est si bien possible, reprit le vieillard en essuyant
avec le revers de sa manche, une larme qui roulait sur ses
joues creuses et hâlées ; c'est si bien possible, qu'il m'a mis à
la porte de chez lui sachant que je n'avais plus rien, puisque
je lui aws tout donné.

Je me refusais d'abord à croire à tant d'ingratitude,
1 mais me rappelant bientôt.qu'il n'y a que trop d'exemples de
ces enfants dénaturés qui paient de la sorte les soins et
la tendresse dont leurs parents les ont comblés, je demandai
au père Jean pourquoi il n'avait pas mis son fils en demeure
de lui faire une pension alimentaire. *
— Un père ne peut pas traduire son fils devant les tri-
tbunaux, dit-il, en secouant sa tête blanche comme une toison.
— Il est vrai, dis-je,'après un moment de réflexion, tt
c'est encore un des priviléges des mauvais enfants d'imposer
à leurs parents l'obligation de cacher leurs fautes. Les peines
qu'on peut dire et dont ou est plaint, se soulagent en les com-
jnuniquant ; mais celles qu'il faut enfouir au fond de son
cœur, de peur qu'il s'en échappe rien par aucune fissure, sont
les plus cruelles de toutes, et les premières dont on pourra
se vanter devant Dieu *
Après être convenu avec le père Jean que s'il était une
plainte permise contre le Créateur, c'est du sein d'un père ou
d'une mère outragés qu'elle devrait s'échapper, je l'engageai
(pour donner une autre directioq à ses pensées) à me ra-
conter quelque épisode de sa vie maritime, persuadée qq
c'était le meilleur moyen de le distraire.
— 37 —
4
— Ne m'avez vous pas dit un jour que, vous faisiez
partie de cette poignée de braves avec lesquels mon ami, le
colonel Marnier, a capturé un brick Anglais ? lui demandais-
je, pour faire diversion à ses douleurs paternelles..
— Certes oui, mille millions de raines que j'étais du
nombre de ces lurons-là, répondit le vieillard en se redressant
avec fierté; la preuve que j'en étais, c'est que c'est moi qui
figure à côté de nojtre intrépide commandant sur le tableau
qui a représenté ce beau fait d'armes au musée de Paris (*),
ous ce qu'on se bousculait pour le voir, comme à la porte d'un
spectacle.
— Expliquez-moi un peu, comment le colonel Marnier,
qui n'était à cette époque que simple aide-de-camp du gé-
néral Rapp,s'est trouvé en position de livrer un combat naval
dans la Baltique.
«
- Personne mieux que moi ne saurait vous éduquer
sur cette affaire dans laquelle Marnier s'est couvert de gloire.
Je dis Marnier, comme je dirais Augereau, Masséna ou tout
autre, observa-t-il, afin de mieux exprimer son -admiration
pour celui qu'il appelait le brave des braves (**).
— Je vous dirai donc que tout cela s'est passé en 1813,
pendant le siège de Dantzig, dont tout un chacun connaît l'hé-
roïque défense, malgré la disette, lçs maladies, les défec-
tions et tout le diable et son train , car rien n'a pu
ébranler le courage de l'armée. Sentant néanmoins l'im-
possibilité de soutenir une position si dangereuse que le
manque Complet de vivres et le débordement de la
(*) Les journaux de l'époque ont fait mention de ce tableau
peint par M. Morel-Fatio, un des plus grands maîtres du genre, qui
sait comprendre la poésie des nobles actions et mettre son pinceau à
la hauteur des grands souvenirs de l'histoire.
(**) Le duc de Bellune écrivait pendant la campagne d'Espagne,
en parlant de Marnier: « c'est un des plus braves officiers de l'armée,
« aucun obstacle ne l'effraie, aucun cfenger ne l'arrête ».
— 38 —
Vistule rendaient de jour en jour plus insupportable, le gé-
néral en chef ne vit pas d'autre moyen de se tirer d'épaisseur,
que de faire savoir à l'Empereur et Roi, dans quel pétrin il *
était, espérant que Sa Majesté trouverait moyen de mani-
gancer une .façon .de traité qui sauvegarderait .l'honneur de
la France, malgré que nous étions bien résolus de nous ense-
velir sous les ruines ae la place, plutôt que de nous laisser
trainer par des .Kalmoucks au fond de la Sibérie, ous qu'on
dit que les paroles gêlent en l'air.
Dans ce temps là c'était comme çà, on aimait mieux
passer l'arme à gauche que de se faire empoigner par des
Cosaques, ou attacher à une vergue sur les pontons d'Angle-
terre. Toujours est-il vrai que notre existence. ne tenait
plus qu'à quelques'rations de biscuits arrachés à l'incendie
que les assiégeants étaient parvenus à allumer dans 'les
magasins renfermant nos dernières ressources; c'est pour
çà que le général en 'chef désirait faire connaître notre
situation à celui qui seul pouvait nous sauver. Mais le
difficile, c'était de trouver un gaillard capable d'arriver au
petit Caporal, pour lui expliquer de quoi il retournait. Dès
que Marnier apprit ce dont il s'agissait, il offrit de faire la
commission:
— Tues fou,lui dit le général Rapp, qui l'aimait comme
son fils; jeconnais ta bravoure, ton dévoûment, mais ne sais-
tu pas que les croisières ennemies nous bloquent de tous les
côtés? tu ne pourras jamais passer, et je ne veux pas que tu
serves de pâture à ces requins d'Anglais.
— Si ce n'est que çà, répliqua Marnier, préparez vos
dépêches et je m'en charge.
Le général fit encore quelques observations ; màis son
aide-de-camp l'entortilla si bien, qu'il finit par mettre un
navire à sa disposition. t
— 39 —
Le commandant alla de suite organiser son équipage,
composé d'une douzaine de loups de mer, y compris votre
serviteur, et le capitaine Dumoutier deY Heureuse-Tonton (*),
qui était bien la plus mauvaise carcasse de navire qu'on ait
vue de mémoire de marin.
Au moment de mettre à la voile, le commandant nous
fit tous monter sur le pont.
— Ah ça qu'il dit, voilà notre coquille qui est prête, et
nous allons faire ensemble un voyage qui pourrait bien nous
envoyer tous ad patres ; mais mettez-vous bien dans la
-caboche que le premier qui bronche, je l'envoie piquer une
tête au fond de la mer pour voir si je n'y suis pas.
— C'est entendu ! vive notre commandant ! cria tout
l'équipage. Quelques instants après, nous mettions le cap sur
l'embouchure de la Vistule, et nous glissions comme des
anguilles, à travers la flotte anglaise, que nous aurions voulu
pouvoir exterminer des yeux.
Il faut que vous sachiez aussi que Y Heureuse-Tonton
n'était qu'un petit lougre de la dimension d'une grande
chaloupe de vaisseau, auquel il manquait beaucoup d'agrès
indispensables, parce qu'on avait craint d'éveiller l'attention,
et ce n'est que la nuit, au moment de partir, qu'on nous
apporta quatre pierriers et une vingtaine de fusils.
L'équipage se composait d'un contre-maître, vieux pilote
de la Rochelle, véritable type du grognard d'eau salée. Le
premier matelot était une vieille culotte de peau qui avait
une mine de corsaire, sous pavillon français ; le cuisinier
était un ancien cook d'une frégate américaine, qui avait fait
le tour du monde l'écumoir à la main, et qui rageait de ne
(*) Nom du bâtiment qui devait faire l'expédition.
— 40 —
pouvoir pas recommencer quatre fois par jour son régime
fortifiant. Le troisième matelot était un hollandais, buveur
de bière et de genièvre, qui jurait du matin au soir, dans
une langue qui n'avait pas figure humaine. Puis venait le
mousse, moricaudde la plus vilaine espèce et bête à manger
de la paille; bref, le navire était mal monté, mal lesté, et
n'offrait aucune sécurité.
Le commandant fit descendre dans la calle trois pier-
riers et n'en garda qu'un sur le pont, où il fut amarré au
grand mât.
Pour mon compte, je n'ignorais rien, puisque j'avais
aidé à descendre le baril de poudre destiné à nous faire sauter
tous en cas de nécessité absolue.
La première nuit fut terrible ; le vent du Sud qui
nous avait favorisés quelque temps, tourna tout à coup vers
l'Ouest avec une telle violence qu'à diverses reprises nous
manquâmes sombrer. Les voiles furent carguées et nous
nous bornâmes à résister à la lame jusqu'au point du jour,
où notre inquiétude devint terrible, parce que ces damnés
d'Anglais qui avaient appris notre départ, par un de leurs
espions, envoyèrent plusieurs bâtiments à nos trousses en
leur insinuant que nous emportions des trésors appartenant
au général en chef, et que cet argent leur serait distribué,
s'ils nous ramenaient, morts ou vifs.
Cette promesse stimula nos poursuiveurs, qui cependant
se ralentirent bientôt, lorsqu'ils virent que nous cédions au
vent, qui nous poussait sur les côtes de la Suède ; car il leur
semblait impossible que des Français s'exposassent à aborder
sur cette terre ennemie et hérissée d'écueils. Ils s'en retour-
nèrent donc comme ils étaient venus ; mais à peine eurent-ils
changé de direction qu'un de nos matelots cria terre ! Au
même instant notre embarcation s'engagea par l'avant entre
— 41 —
deux rochers, et fit entendre un craquement épouvantable.
Le capitaine, qui était un expert marin, ordonna aussitôt
de porter le lest à l'arrière, et de mettre la chaloupe à la
mer; mais cette satanée de Baltique, qui faisait toujours des
siennes, la submergea complètement. Pour comble de gui-
gnon, la seule pompe que nous possédions avait été brisée
dans le choc, et mise hors de service. Ce ne fut qu'après
des efforts inouïs, que nous pûmes reprendre la mer; mais
à peine avions-nous réparé nos avaries, que nous aperçûmes
une voile à l'Est.
— C'est un brick anglais, dit le capitaine Dumoutier,
qui avait braqué sa lunette sur lui ; je vois des sabords; on
peut en compter vingt à tribord.
- Mes amis, s'écria Marnier, de deux choses l'une: ou
ce brick vient nous attaquer, ou il ne pense pas à nous. Dans
l'un ou l'autre cas, il faut marcher sur lui; si le bâtiment a
l'intention de nous attaquer, nous lui vendrons chèrement
notre vie; si c'est un navire marchand richement chargé, ne
vous conviendrait-il pas de l'échanger contre ce panier percé
qui menace à chaque instant de nous engloutir dans la mer?
— Commandez et le navire est à nojis, répondit tout
l'équipage.
Sur ce, le commandant nous fit distribuer une bonne
ration d'eau-de-vie et ordonna de charger le pierrier ; un
seul homme resta sur le pont, tandis que les autres se cachèrent
sous les toiles. Haches et fusils furent placés le long du bord,
ainsi que le pavillon prêt à être hissé, et nous voilà marchant
sur l'anglais, confiant dans notre étoile et impatients de nous
mesurer avec lui.
Lorsque le brick vit notre manoewre, il s'arrêta, mit en
— 42 —
panne et bientôt une vingtaine de têtes se montrèrent sur le
bastingage.
— Je m'en étais douté, dit le capitaine ; ils sont en
nombre et l'entretien sera chaud.
Le fait est que c'était un coup de main crânement hardi,
continua le narrateur, en bourrant sa pipe comme un canon
à mitraille; mais il n'y avait pas à tortiller, il fallait vaincre
ou mourir.
Dès que nous fûmes à portée dç voix, notre interprète
héla le .navire.
- Oh hé du navire !
— Oh hé! répondit-on.
- - Quelle nation ?
- Anglais.
—« - D'où venez-vous ?
— De Riga,
— Où allez-vous ?
— A Londres ; êtes-vous pilote ?
Nous allons te montrer ce que nous sommes, murmura
Marnier entre ses dents. A ce moment, nous étions tout près
les uns des autres : je démasque le pierrier, et sur l'ordre du
commandant nous ouvrîmes le feu ; du second coup nous cri-
blons la voile d'artimon du brick. Au silence qui régnait à
bord succéda une grande rumeur, un large pavillon fut hissé,
deux sabords s'ouvrirent à l'arrière, et deux boulets furent
- 43 -
lancés ; un .seul frappa notre embarcation et la traversa de
part en part. Aussitôt un jet d'eau s'élance et inonde la cale.
— A l'abordage ! cria Marnier:
— A l'abordage ! répéta tout l'équipage.
m
Dès que nous fûmes accrochés, le commandant monta le
premier sur les haubans, le pistolet au poing; je le suivis
la hache levée, nos hommes en firent autant, en criant vive
l'Empereur ! Ce fut, comme vous le pensez bien, un branle-
bas général, dans lequel les britanniques eurent le dessous;
tous les survivants se retirèrent à fond de cale à l'exception
du capitaine du brick et du timonnier qui tenait le gouvernail.
Après avoir fait le premier prisonnier, notre comman-
dant lui tendit la main, que l'Anglais serra dans la sienne,
avec le même sang-froid que s'ils s'étaient rencontrés dans
une promenade de Londres, a
<
Mais le plus farce, c'est qu'à peine nous étions-nous
emparés de ce navire de 45 tonneaux et 28 hommes d'équi-
page, que r Heureuse- Tonton nous fitla révérence et s'enfonça
dans la mer, sans nous donner le temps de rien sauver,
excepté les dépêches du général en chef, que Marnicr portait
sut lui.
#
Nous apprîmes bientôt que le navire que nous venions
de capturer, faisait partie d'un convolanglais escorté d'une
frégate et d'un brick de guerre, desquels il s'était trouvé
séparé pendant le tempête qui avait régné la nuit précédente.
Il n'y avait pas* une heure que nous étions en .possession
de notre conquête, que les autres navires reparurent.
«
Nous nous serions retrouvés dans un fier embarras, si
notre commandant qui ne perdait jamais la boule, n'avait
— 44 —
pas ordonné au capitaine anglais de ne rien changer à l'allure
du brick, ce qui nous procura l'avantage de naviguer plu-
sieurs jours de concert avec les bâtiments ennemis, sans
qu'ils s'en doutassent.
Heureusement pour nous, la mer se remit en colère et
"nous jeta sur .les côtes de Danemark.

Comme le brick était très-lourd et très-difficile à gouver-
ner, le commandant l'abandonna au capitaine Dumoutier
qui le yendit, et en fit la répartition aux hommes de l'équi-
page, tandis que mon chef et moi nous nous rendîmes à Co-
penhague, où le roi de Danemark nous a reçus commères
enfants de la maison. Nous essayâmes plusieurs fois de con-
tinuer notre route pour remplir notre mission; mais les côtes
étaient si bien gardées qu'il nous fût impossible de passer; et
il fallut, bon gré mal gré, attendre que les événements nous
permissent de rentrer en France.
w
En arrivant à Paris, tout était bouleversé ; l'armée royale
, avait remplacé liarmée impériale, et on ne voyait partout
que des Anglais, des Prussiens, des Russiens, des Autrichiens,
à en avoir le mal de mer.
Le commandant Marnier retrouva son général quille
croyait m&t, et le bonheur qu'ils éprouvèrent de se revoir
adoucit un peu leurs chagrins de tout ce qui s'était passé.

Le général Rapp me proposa de m'attacher à lui en
qualité d'intendant de sa maison; mais comme je n'ai jamais
pu me mettre uile lettre de l'alphabet dans la tête, et que
j'étais toujours possédé du démon de la navigation, je pré-
férai m'embarquer su. un bâtiment marchand qui partait
pour l'Amérique, où il me semblait que je respirerais plus
* librement, que dans la France envahie par l'étranger.
— 45 —
- Avez-vou? encore navigué longtemps ? demandais-je
* au vieillard dont le récit m'avait vivement intéressée.
— Tant que mes efforts me l'ont permis; j'avais un
enfant à élever, et j'aurais préféré ne manger que des nids
1 d'oiseaux cuits au soleil, plutôt que de le laisser manquer
de rien.
Craignant qu'il retombât dans ses lamentations pater-
nelles, je fis remarquer au père Jean qu'il était tard et
qu'on m'attendait pour dîner dans ma Cabane.
, — Eh bien ! amarrez-vous solidement à mon bras, dit-il,
fier de m<? servir de cavalier, et nous ne tarderons pas à
arriver sur la plage.
9
Cette promenade faite à l'heure où la marée se retire et
laisse à découvert de longues- grèves dont elle reprend
possession plus tard, est une des plus amusantes .à faire
* dans la saison des bains; car à mesure que la mer s'éloigne,
la plage se couvre d'une quantité de personnes qui viennent
arracher aux rochers qui hérissent la côte, comme un
archipel d'écueils, les cuirasges de coquillages et les végé-
• •
taux, que le flux et le reflux des vagues y a déposés.
r
Ce sont d'abord les pêcheuses de crevettes qui arrivent
jambes nues,-le filet sur répaule, pour pêcher le bouquet,
9
- dont les gourmets de tous les pays sont si justement friands.
*
Suivent les chercheurs d'équilles, armes d'une losng!ie-
baguette avec laquelle ils fouillent le sable pour dénicher
des espèces de"vermisseaux, qui s'enfoncent instinctivement
dans la terre à leur approche, comme s'ils- pressentaient la
guerre qu'on va leur livrer.
• Plus loin, c'est un essaim d'enfants qui viennent arra- -
cher le varech, en gambadant et éclaboussant d'élégantes bai-
— 46 —
gneuses, qui ne craignent pas de compromettre leur toilette
et d'exposer leur vie en glissant sur cette surfacerhumide,
pour cueillir des algues aux brillantes couleurs,ou tout autre
trésor maritime apporté par l'Océan.
Tout cela formait, le jour où je l'ai vu, un spectacle des
plus étranges, et des plus divertissants. Mais malgré tout
l'intérêt que m'inspirait cette scène, qui ne fut pas la moins
curieuse de mon excursion, j'avais hâte de rentrer dans ma
Cabane, où j'arrivai les pieds meurtris par les gallets, mais
enchantée de toutes les découvertes que j'avais faites.

Mon mari m'attendait avec impatience sur. l'épaule-
ment de la batterie qui touche à mon ermitage; il me gronda,
comme j'avais grondé le père Jean,d'être aUée aussi loin, et
nous nous mîmes à table sous un toit de chaume soutenu par
quatre piliers en bois, entre lesquels la vue pouvait embrasser
tous les. accidents du paysage. Rien de plus simple, de plus
• rustique que cet appentis situé sur un monticule couvert de
saxifrages, qui le font ressembler à un jardin suspendu dans
l'air; mais ce n'est pas moins une magnifique chose, en com-
- paraison de ces prisons boiségs ou tapissées, qu'on appelle
salle à manger dans les villes, où l'on dine en face d'un mur,
à la lueur d'une lampe. On aurait beau employer toutes
les ressources culinaires pour aiguiser l'appétit, jamais un
festin de roi ne taudra le plus frugal repas pris en face de
l'Océan, qui se creuse sous vos pieds, comme une coupe im-
mense faite d'urne seule émeraude. t ,
Ajoutez à cela la perspective des côtes du Calvados,
où l'on distingue à l'œil nu, le petit village de Villerville, où
deux illustres proscrits (*) se sont réfugiés dans une nuit de
tempête et d'assaut.
*
• -
(*) Le roi Louis-Pililippe etla reine Amélie.
— 47 —
Trouville, avec ses pagodes chinoises et ses terrasses à
l'italienne, qui descendent à la mer tout étagées de roses et de
géraniums.
Dives, où Guillaume-le-Conquérant a réuni sa flotte
quand il est allé faire une descente en Angleterre; et tout au
pied du ciel, Cabourg, dont les maisons blanches éparpillées
dans les dunes ressemblent de loin à un jeu de dominos, étalé
sur un échiquier.
En portant le regard à gauche, on voyait la jetée du Word
avec sa tour du phare, le front tourné au large ; le faubourg
du Perrey qui s'étale dans une anse arrondie, jusqu'au des-
sous du Chalet de la Reine Christine, dont la modeste appa-
rence semble dire aux passants, que si son augustepropriétaire
n'a plus le prestige d'une couronne, elle a celui du malheur,
qui inspire encore plus de respect et de sympathie. Du côté
du couchant, mes yeux se heurtaient contre le cap La Hève,
derrière lequel le soleil descendait comme un beau globe de
feu, projetant des lueurs semblables à la réverbération d'un
incendie, jusqu'à ce qu'il allât tomber dans la mer, qui se
confondit bientôt avec le ciel, dans une brume laissant
leur limite indécise.
m
Je me plaisais tellement dans la contemplation de ce
spectacle, je respirais avec tant de bonheur cet air tiède et
léger, qu'il me semblait que c'était l'air qu'on respire dans
le ciel, où tout doit être parfums et harmonies.
Comme le silence est la langue la plus éloquente, quand
ce qu'on éprouve dépasse la limite des impressions ordinaires,
je restai appuyée sur ma balustrade, perdue dans une con-
templation muette, jusqu'à ce que l'obscurité naissante vint
m'avertir que le jour s'éteignait. -
Alors ce fut un spectacle non moins intéressant; car la
— 48 —
mer devint phosphorescente, et dessina mille arabesques
changeantes aux flancs des navires qui mouillaient dans la
rade, et dont les lanternes réglementaires attachées à la
proue, produisaient l'effet de feux follets qui voltigeaient
sur l'eau.
Ces lueurs fantastiques étaient complétées par les phares
de la côte, chargés de veiller à la sûreté des navires qui se
dirigent vers le Havre, dont les lumières scintillaient, comme
une illumination féerique au milieu de ce chaos nocturne.
Tout 'cela était vraiment imposant et beau ; mais il fallut
néanmoins m'en arracher pour rentrer chez moi, où j'em-
portai le souvenir de ma Cabane, comme un mirage dans
mon cœur, m'étonnant toujours de ce que mon mari, si
sobre de démonstrations, mais si riche de dévouement, ne
fûlfpas plus fier du cadeau qu'il m'avait fait.
w
III

Ne pouvant pas coucher dans ma Cabane, j'accuse, sou-
vent l'aurore d'être trop paresseuse au lit pour me ramener
dans mon oasis, qui n'est jamais plus délicieux à voir qu'à la
gaie lumière de l'aube, au réveil des bruyères, quand le rossi- ,
gnol mêle son chant naïf au sourd battement des vagues, et *
que l'alouette matinale plane dans l'azur du ciel, où elle
semble aller porter à Dieu l'hommage de ses créatures.
Je ne sais pas si vous l'avez observé, mais il n'y a pas
de moment plus solennel que celui où le soleil se lève et verse
ses ruisseaux d'or sur la nature engourdie, qu'il semble frap-
per d'une baguette magique, en lui donnant de nouvelles
forces, avec une lumière nouvelle.
J'ai toujours trouvé un charme infini à contempler ces
premières teintes du jour, légèrement voilées par la brume
qui transpire de la mer, dont le remous se répand sur laP plage
en blancs festons d'écume. ,
C'est d'abord une lumière douce et sereine, comme celle
qui sort des yeux d'une jeune fille, avant qu'aucune douleur
n'ait gravé son ombre sur son front; puis, apparaît peu à peu
une clarté plus vive, qui met, par d'admirables gradations
— 50 —
de teintes, tous les contours en relief, jusqu'à ce que l'astre du
jour reprenne hardiment sa course de géant, pour l'accomplir
toujours avec le même éclat et les mêmes bienfaits.
a première pensée qui monte au cœur en présence
d'un pareil spectae, est une pensée pieuse, et je comprends
maintenant pourquoi les gens de la campagne sont générale-
ment plus religieux que les habitants des villes qui ne con-
naissent Dieu, que par sa parole écrite dans les livres saints et
par les explications données par l'Eglise. Les premiers, au
Contraire, constamment en présence des grandes scènes de la
Nature, semblent être en communication plus directe avec
Dieu, dans l'immensité des plaines, sur le sommet des monts,
Où devant l'océan sans bornes ; car c'est là surtout que sa
bonté et sa magnificence éclatent de toutes parts, et que son
image vient se refléter dans notre âme, comme la mer reflète
le ciel dans son miroir.
* »
J'ai toujours été chrétienne par le cœur ; mais j'avoue
que je ne suis jamais plus disposée à la prière que devant le
soleil qui est le regard de Dieu, et la nature qui est son œuvre.
Aussi, dès que j'arrive le matin à ma Cabane, j'y dépose
mon portefeuille et ma tapisserie, compagnons inséparables
de mon émigration quotidienne, et je monte à'la chapelle de
Notre- Dame-des-Flots, qui semble être placée sur cette haute
montagne, comme une médiatrice entre le ciel et les hommes.
<

Je ne suis pas assez exercée sur la construction des mo-
numents pour dire mon avis sur le style de cette petite église,
qui, bâtie d'hier, ne peut pas Raconter les siècles écoulés;
mais son aspect suffit pour inspirer la piété et le recueil-
lement. On n'y voit ni figures allégoriques ni mosaïques
savantes, ni cariatides dorées, comme on en trouve dans les
basiliques de Trèves et de Rome ; ce qui frappe tout d'abord
en pénétrant dans ce modeste sanctuaire, c'est un fond d'azur
— 51 —
étoilé sur lequel se détache la statue de la Vierge, d'une beauté
calme et compatissante, qui semble donner Uile âme à la
sculpture.
A l'époque dont je parle, les murs n'étaient encore blan-
chis qu'à la chaux, et on commençait à peine à voir
• appendus, sous forme d'ex volo, quelques tableaux représen-
tant des scènes de naufrages, et de petits vaisseaux en mi-
niature, chefs-d'œuvre de patience de quelque vieux marin
rétiré. Une brise de mer courait sous la .nef, et on entendait
chanter les oiseaux qui venaient à tire d'ailes boire dans la
coquille du bénitier,
V
Cette simplicité naïve est bien plus toucfiante à mes
yeux que le luxe déployé dans les grandes cathédrales de la
• f
chrétienté, où l'or brille de tous côtés. Ce qui le prouve; c'est
que je ne suis jamais entrée dans cette petite chapelle sans
avoir le cœur rempli de prière et d'adoration, et sans souhai-
ter de reposer sous ses dalles, quand je me serai endormie
dans le sein tie Dieu. L'idée de demeurer sous la terre grasse
d'un cimetière m'a toujours fait horreur, et je n'ai jamais
ambitionné une de ces tombes orgueilleuses, dont le juxe
posthume ne défend pas de l'oubli, ce second linceul de la
mort.
Une pierre pour couvrir ma cendre, un mot qui dise
mon cœur, une larme de ceux qui m'ont aimée, c'est tout ce
que je souhaite après moi!.
« Ayant exprimé mes désirs à ceux qui sont destinés à me
survivre, j'espère qu'ils feront tout leur possible pour abriter
mon sommeil dans cette chapelle, d'où je planerai, même
après ma mort, sur ma chère Cabane, que j'aimerai encore
dans l'autre monde, si l'on y conserve un souvenir du passé.
Après avoir longtemps médité, en mesurant du regard
— 52 —
la place que j'occuperai peut-être un jour, je m'arrête ordi-
nairement %ur la plate-forme qui est devant le grand portail
de la chapelle où l'on découvre le plus beau point de vue du
Havre et de ses environs. Aussi, j'engage tous ceux qui n'ont
qu'un seul regard à leur donner, à le jeter du haut de cette
falaise, où je contemple toujours la perspective avec une nou-
* velle surprise, et une nouvelle admiration. Ce paysage est
si étrange, qu'on doute parfois de la réalité, comme si on
• f
avait devant soi une toile d'opéra, faite pour la décoration
dHine féerie qui apparaît aux lueurs fantastiques de l'apothéose.
Bien des artistes ont essayé de reproduire ce tableau, qui
semble être échappé, comme par enchantement, à la palette.
divine; mais ils n'ont fait que des lignes mortes et des cou-
leurs sans vie ; car il n'y a pas de peintre au monde capable
.de rendre l'ensemble grandiose de ce panorama éblouissant,
où l'on voit à la fois" le pêcheur carguer ses voiles et l'épi
tomber sous la faux du moissonneur, des coteaux boisés et
des navires qui forment dans le port une forêt de mâts et
de cordages, de pauvres chaumières et des habitations
somptueuses. Tout cela est empreint de contrastes si saisis-
sants qu'aucun pinceau ne saurait rendre un pareil tableau,
aucune plume le décrire.
Le fait est que j'ai vu bien des choses dans ma vie de
voyageuse, qui m'ont impressionnée par la grandeur des
images et la variété des perspectives; mais ni la majesté
* grandiose des Alpes, ni les fraîches campagnes du Nord,
ni la magie du climat d.'Afrique, ne m'ont frappée d'une
manière plus saisissante que l'aspect du Havre, -avec ses
coteaux verdoyants, ses rues de vaiseaux et .ses quais telle-
ment encombrés de marchandises, que les habitants ont.
* l'air de n'y être qu'à l'état d'accessoire.
Il ne faut pas crpire pour cela qu'on ne trouve au Havre,
que des gens exclusivement adonnés au commcree, et dont

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