Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Ma translation, ou la Force, Sainte-Pélagie et Poissy, par J.-D. Magalon

De
264 pages
chez les principaux libraires (Paris). 1824. In-12, 262 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

MA
TRANSLATION.
IMPRIMERIE DE SÉTIER ,
Cour des fontaines , N.° 7 , à Paris.
MA
TRANSLATION ,
ou
LA FORCE, SAINTE-PÉLAGIE ET POISSY ,
PAU J. D. MAGALON.
Il n'y a pas de bête féroce plus terrible que
l'homme qui réunit la passion au pouvoir.
PLUTABQUE.
PARIS,
CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRESDE FRANCE
ET DE L'ÉTRANGER.
AOUT 1834.
MA
TRANSLATION,
ou
LA FORCE, SAINTE-PELAGIE,
ET POISSY.
CHAPITRE PREMIER.
LA. carrière où je suis entré, les persécu-
tions que j'ai subies, les attaques injurieuses
dont je suis encore l'objet, et surtout l'in-
térêt que le public m'a témoigné, m'obli-
gent, avant de commencer le récit de mes
souffrances, d'entrer dans quelques détails
qui me sont personnels. Jeune homme
obscur, j'ai hésité longtemps à donner
ces détails, à parler exclusivement de moi,
I
MA TRANSLATION,
Aujourd'hui que je suis forcé de le faire,
je parlerai; mais je serai succinct.
Je suis né à Bagnols , département du
Gard, le 25 juillet 1794 . de parens
honorables et voués au commerce. Ma
famille, quoique plébéienne, n'a jamais
partagé les idées de la révolution.
J'ai fait mes premières études au col-
lège de Bagnols. J'avais achevé ma rhéto-
rique à treize ans. Mon caractère vif et
gai, quelque facilité d'esprit, me firent
remarquer de mes maîtres; je leur plus
par mes saillies , je devins bientôt leur
élève de prédilection. Deux de mes pro-
fesseurs vivent encore , MM. Dumas ,
prêtre à Bagnols, et Thomas de Lavernède,
bibliothécaire de la ville de Nismes ,
hommes excellens et. d'un vaste savoir.
Aujourd'hui nous différons d'opinions
politiques; mais je suis sûr qu'ils n'ont
pû apprendre sans une douleur profonde
ma longue persécution.
Puisque j'ai nommé mes respectables
OU LA FORCE, etc. CHAP. Ier. 3
professeurs, je ne puis résister au désir de
raconter ici un incident assez frivole au
fond, assez inutile dans mes études, et
qui cependant a exercé beaucoup d'in-
fluence sur mes idées.
M. Dumas, principal du collège, appar-
tenait, ayant la révolution, à la Congré-
gation de Saint-Joseph. Cette maison
détestait avec force les Jésuites. M. Dumas
épousa cette haine; elle a rempli sa vie.
Sincère, il ne la laissa jamais fléchir ni
pendant la révolution qui détruisit les
cultes, ni sous l'empire qui les restaura;
mais mon professeur était juste, il sépara
toujours les doctrines des hommes; il ne
voulut que du bien à ceux-ci. J'ai déjà
dit que mes saillies l'intéressaient en ma
faveur, qu'il s'attacha avec bonté à mes
études , que je lui dois beaucoup.
Voici ce que je veux raconter :
M. Dumas aimait passionnément Pascal,
mais le janséniste hardi dans Pascal; je
m'en aperçus lorsque je fis ma rhétorique.
Les Provinciales lui plaisaient surtout
4 MA TRANSLATION,
parce qu'elles sont un pamphet immortel,
une satire éternellement piquante des Jé-
suites. Comme je voulais être agréable à
M. Dumas , je me mis à étudier laborieu-
sement ce livre ; je réussis et je pouvais
être à toute force un petit contempteur
de l'ordre de Loyola. Le bon M. Dumas
fut enchanté de mes progrès et il s'em-
pressa de compléter mes études sur la
matière , en me racontant les longues
infortunes de Port-Royal, en m'apprenant
que Despréaux et Racine, que tous les
premiers esprits du siècle de Louis XIV ,
avaient suivi les principes de Port-Royal,
Je me laissai aller à ces savans et bien-
veillans récits.
En ce temps là, il arriva, au collège de
Bagnols, un jeune abbé qui sortait du
séminaire d'Avignon. Il se nommait
et venait professer chez nous. Il avait de
la facilité, de la chaleur, des études. Elevé
dans l'estime des jésuites, il se fit leur
apologiste au collège. M. Dumas , si inflexi-
ble lorsque l'athlète était redoutable , to-
OU LA FORCE, etc. CHAP. Ier. S
léra, sans mot dire, la polémique du jeune
abbé. Il se contenta de lui opposer, soit
dédain, ou générosité, mon argumenta-
tion et mes épigrammes. J'aimais la contro-
verse; j'y avais de l'ardeur, j'y étais affermi
par le suffrage de mon professeur. Nous
nous mîmes donc en ligne, mon adversaire
et moi, et nous nous battîmes rudement!...
il m'accabla souvent; M. Dumas avait beau
dire, la partie était forte pour moi. En
effet, mon adversaire comptait déjà trois
années d'école, il avait pâli sur les bancs
et trois années d'école vous font un logi-
cien !..., M. J.....d put donc opposer à mes
raisons, quelquefois vives, gaies et dédai-
gneuses , des formes de discussion plus ser-
rées , une syllogistique plus habile ; mais si
je fus battu souvent, je me relevai toujours.
Cette lutte, et surtout mes défaites, enracinè-
rent en moi toutes les opinions de M. Du-
mas. Je perdis mon indifférence par colère.
Heureux temps de ma jeunesse! Jours des
joies studieuses! je soutins alors , et par
facilité de caractère, des doctrines aux-
6 MA TRANSLATION,
quelles je devais m'attacher, quelques
années plus tard, par conviction et au péril
de ma liberté.
Lors de la création de l'université (1809),
le collège de Bagnols fut fermé. J'allai
terminer ma rhétorique et continuer mes
études de mathématiques au lycée de Nis-
mes. A la fin de l'année, au concours
général, je fus distingué par les professeurs;
j'avais fait des progrès rapides dans les
sciences exactes. Je pouvais à cette épo-
que (1810), et en soutenant un examen à
Montpellier, partir pour l'école Politechni-
que. Je désirais y entrer; mais ma famille
s'opposa à ce que je prisse la carrière des
armes. Mon père vint à Nismes et me
ramena à Bagnols.
En 1811, je fus envoyé à Grenoble pour
y étudier le droit. Je continuai successive-
ment mes cours à Toulouse et à Aix; je
formai, dans cette dernière ville, de vives
et honorables amitiés. J'y vécus, dans une
entière et longue intimité, avec plusieurs
jeunes gens très-distingués, MM. Victor
OU LA FORCE, etc. CHAP. 1er. 7
Àugier, Emile Teulon, Ogé Barbaroux,
fils de l'illustre Girondin, Audiffret, etc.
Ces jeunes gens exercent aujourd'hui dans
le Midi, et avec éclat, la profession d'avo-
cat. Je rencontrai quelquefois à Avignon,
un modeste et savant jeune homme , M.
Mignet, que sa belle histoire de la révo-
lution a placé parmi les premiers écrivains
de notre temps.
En 1814, je vins à Paris; j'y achevai
mes études en droit. En 1815, au mo-
ment du débarquement de l'empereur
Napoléon, je me trouvais à Bagnols... je
pris parti sous les drapeaux du duc d'An-
goulême.
Depuis, les crimes commis, sous mes
yeux, par les ultras du Midi, me jetèrent
dans l'opposition.
J'ai eu le malheur de perdre mes pa-
rens , il y a quelques années ; le temps m'a
aussi séparé de mes amis....; je suis presque
toujours souffrant. J'ai habité alternative-
ment Paris et le midi de la France ; je me
8 MA TRANSLATION,
suis livré à l'étude des lettres qui, cultivées
pour elles-mêmes , embellissent la vie.
Dans les temps où nous vivons, au milieu
de nos orages toujours grondans , elles
sont comme un port ouvert aux âmes
malades que l'injustice des hommes a pro-
fondement blessées.
OU LA FORCE, etc. CHAP. II. 9
CHAPITRE II.
JE revins à Paris à la fin du printemps
de 1822. J'avais à coeur de réaliser immé-
diatement un projet de ma jeunesse, long-
temps nourri entre moi et un ancien ami.
c'était de fonder un journal consacré à la
critique littéraire. Après avoir pris à ce
sujet les plus promptes informations , je
m'empressai d'acheter le fonds d'une feuille
que je devais refaire. Elle était consacrée
aux modes et aux salons, et avait quelques
centaines d'abonnés. C'est sur ce fonds ,
dis-je , et avec le même titre , que je créai
une autre feuille qui fut, trois mois après,
dans toutes les mains. Pour commencer
cette entreprise , je rassemblai quelques
jeunes gens dévoués comme moi à la phi-
losophie et aux belles lettres; nous fumes
facilement d'accord; je ne faisais point une
10 MA TRANSLATION,
spéculation , ils étaient désintéressés. Ces
jeunes gens étaient distingués par les plus
brillantes études, par un esprit juste, vif,
et surtout par le courage; d'un commerce
aimable, ayant la chaleur de notre âge ,
ses affections sincères, sans aucune des
exigeances du mérite déjà classé ; leur
secret désir était de ranimer le goût des
bonnes études, et de ramener sans cesse
dans le commerce des lettres les grandes
vérités en morale et en philosophie, trou-
vées dans le siècle dernier. Pleins d'âme,
d'enthousiasme , doués d'un goût pur, ils
marquèrent d'une empreinte vivante, ori-
ginale, toutes les pages de l'Album.
La reconnaissance m'oblige de les nom-
mer ici, et j'indiquerai par-là, de quels
élémens se composait cet Album tant
poursuivi.
M. Alphonse Rabbe contribua à l'agré-
ment et à l'éclat de nos feuilles rapides,
par sa vaste érudition , par un esprit
élevé, et une facilité admirable à multi-
plier les morceaux les plus brillans. Il fut.
OU LA FORCE, etc. CHAP. II. 11
toujours prêt à monter en brèche : toutes
les questions qui furent agitées alors , et
qu'il aborda , le montrèrent penseur pro-
fond et écrivain éloquent. M. Alfred-
Discy... m'aida de son goût si sûr dans les
questions de littérature et de critique, et
plusieurs articles de moeurs , écrits par lui
sur des sujets puisés dans nos malheurs
publics , et je dis , écrits avec âme, tracés
avec le coloris d'un poète , rappelèrent le
jeune écrivain à qui nous devions déjà un.
fragment éloquent d'histoire. Un autre très-
jeune homme, M. Loève-Veimars jetait aussi,
dans chaque numéro , des pages très-spiri-
tuelles et très-élégantes, sur nos moeurs ou
sur des sujets de littérature étrangère. Je
citerai avec plaisir M. Chalas, écrivain plein
de finesse et de gaîté ; il a le trait prompt et
comique, il observe, il écrit en jouant,
pour ainsi dire , peut-être avec peu d'élé-
gance , mais avec tant de naturel et une si
malicieuse profondeur , qu'il est difficile
de conserver quelque flegme en le lisant.
M. de Saint-Maurice, déjà couronné par
12 MA TRANSLATION,
plusieurs académies , écrivit aussi dans
l'Album , mais beaucoup moins active-
ment que ses collègues; il donna plusieurs
morceaux de critique d'un mérite incon-
testable. M. A***., dans des pages tracées
avec une profonde énergie, dans une cou-
leur vigoureuse, remit sous les yeux du pu-
blic plusieurs événemens déplorables de
notre histoire : le massacre de la Saint-
Barthèlemi, et l'assassinat du capitaine
Dotezac par ordre du cardinal de Riche-
lieu.
Le succès de l'Album s'accroissaut de
jour en jour , dépassa bientôt les espérances
que nous avions formées , moi et l'associé
de mes travaux , un loyal et excellent jeune
homme.
Plusieurs plumes très-distinguées , MM.
Vie -F..., B... , et Th...s , n'hésitèrent
point à seconder honorablement notre zèle,
en nous communiquant quelques articles
d'un vif intérêt.
M. Béranger, notre poëte national, et qui
est aussi le meilleur et le plus modeste des
OU LA FORCE, etc. CHAP. II. 13
hommes, nous donna quelquefois de sages
conseils, et les plus beaux chants de poésie.
M. Delavigne, cet écrivain déjà célèbre,
nous honora de son amitié, et enrichit
l'Album de plusieurs odes. J'ai encore à
mentionner, avec reconnaissance, plusieurs
éloquentes et originales imitations de Plu-
tarque , sur différens sujets de haute mo-
rale , dues à la plume et à la bienveillance
de M. Mocq***, jeune avocat d'un grand
talent.
M. Alexis Dumesnil , tant cité par son
brillant courage , par sa longue et péril-
leuse fidélité à la maison de Bourbon , cé-
lèbre aussi par son érudition , sa facilité
énergique et l'éclat de son talent, M. Du-
mesnil vint, dans le deuxième mois de l'exis-
tence du journal, en augmenter l'influence,
je veux dire sa puissance de vie intellectuelle.
A compter de son admission dans nos
rangs , la rédaction de l'Album changea
presque totalement ; le journal se plaça
sur des bases plus larges que la simple dis-
cussion littéraire , et forma comme une
sorte de tribune philosophique et religieuse.
14 MA TRANSLATION,
Nous y soutînmes fermement la nécessité
de rejeter les jésuites de l'enseignement des
vérités religieuses et de l'éducation pu-
blique. Tous, nous flétrîmes d'une éner-
gique indignation, d'une indignation re-
trouvée dans l'histoire, les maximes exé-
crables , la marche sourde de cette secte
ressuscitée , et déjà menaçante. MM. Du-
mesnil et Rabbe principalement signa-
lèrent, poursuivirent d'un fouet vengeur ,
d'une parole inflexible, ces églisiers athées,
ces hypocrites qui marchent si insolemment
à la vaste tyrannie des consciences , des lu-
mières et des états ; leurs armes furent la
critique historique, la dialectique et la plus
poignante ironie. Le succès des efforts de
MM. Rabbe et Dumesnil, leurs accens si
noblement indignés , firent pâlir un mo-
ment les enfans infâmes de Loyola.
Mes collaborateurs et moi nous tînmes
la seconde ligne; nous y poursuivîmes,
nous y frappâmes, par le ridicule , tout le
personnel de ces ambitions improvisées.
Nous peignîmes l'époque et ses rapides
OU LA FORCE, etc. CHAP. II. 15
grandeurs : le tableau fut affreux. Atta-
quant énergiquementtout ce qui fait honte
et tache à la société actuelle, nous mar-
châmes de prime-abord au détrônement
moral des tartuffes parvenus.
Tout en respectant profondément les
pouvoirs et les dogmes établis, nous sûmes
démasquer de puissans hypocrites : c'est en
face que nous les attaquâmes ; nous iso-
lâmes les hommes pour mieux les frapper ;
la tourbe eut tombé dans ses chefs.
Nous nous adjoignîmes dans les derniers
temps un nouveau collaborateur , M. Fon-
tan, que de beaux vers ont fait avantageu-
sement connaître (1).
Un abbé célèbre, très-ultrà, mais très-
janséniste , nous fournit quelques piquans
(1) C'est par erreur que quelques feuilles publi-
ques ont cité M. Bousquet-Deschamps comme rédac-
teur de l' Album. Je ne connaissais point alors
M. Deschamps ; et la vérité est qu'il n'a jamais écrit
une seule ligne clans mon journal.
16 MA TRANSLATION,
articles sur les jésuites ; nous dûmes aussi
à plusieurs députés des morceaux d'un
grand intérêt.
Je joindrai ici quelques derniers détails;
ils se rattachent spécialement à l'Album.
Lorsque le journal fut judiciairement
attaqué, il se soumit aux poursuites lé-
gales ; mais sa rédaction ne faiblit point.
Nous restâmes justes, véhémens, au milieu
des haines que nous avions soulevées sur
cette mer de périls. Quand le danger nous
déborda , nous suivîmes son cours. Dire
la vérité , la dire avec convenance , avec
courage, dans l'intérêt de la monarchie
constitutionnelle, ou succomber et voir nos
plumes écrasées , tel fut le but que s'im-
posèrent , il y a deux ans, nos consciences.
Nous parvînmes à ce but, mais victimes
de dispositions sans exemples, illégales et
cruelles. Pour moi, faible et maladif, j'ai
grande joie d'avoir pu, jusqu'au terme de
cette persécution, représenter avec quelque
courage mes amis , chassés de ma propriété,
poursuivis ou arrêtés. Geôliers ! vous avez
OU LA FORCE, etc. CHAP. II. 17
eu beau faire, je n'ai pas plus faibli en
1823, comme ami de la liberté, qu'en
1815, comme royaliste. L'Album fut sup-
primé , comme on sait , en vertu d'une
ordonnance signée Corbière : défense for-
melle fut faite, mais seulement confiden-
tielle , de le réimprimer sous un autre
titre ; défense fut faite encore d'imprimer
aucun journal où écrirait nominative-
ment un seul rédacteur de l'Album. M.
le commissaire de police Nayer, qui trans-
mit cette ordonnance au bureau du journal,
fit saisir en même temps les registres de
comptabilité, papiers etc. etc. Ces objets
furent transportés sur-le-champ à la pré-
fecture de police ; ils y sont encore , et
je ne les recouvrerai vraisemblablement
jamais.
Comme les journaux le dirent dans le
temps , M. le commissaire Nayer fit seul,
sans aucun témoin légal ( ses agens excep-
tés) , cette espèce de confiscation. Il revint
le lendemain matin pour dresser le procès
verbal, rapporta les registres et les rem-
2
18 MA TRANSLATION,
porta lorsque cet acte judiciaire fut achevé.
Je vais citer un fragment d'une lettre que
m'écrivit à ce sujet un de mes collègues :
« Cher prisonnier ,
» Avant-hier lundi, cinq heures
» après-midi le portier du journal
» vint nous prévenir (nous étions dans la
» salle de la rédaction) qu'un commis-
» saire de police , accompagné de quelques
" sbires, venait à l'instant de faire ouvrir
» le bureau de la caisse , pour y saisir les
» registres, etc. , etc. Nous nous portâmes
» tous au bureau de la caisse; nous y
» trouvâmes effectivement un petit vieil
» homme , d'une figure grêle et désagréa-
» ble , qui nous dit être commissaire de
» police; il faisait déjà lier ensemble diffé-
» rens registres. Nous lui demandâmes ex-
» plication de sa visite, de la confiscation
» commencée M. le commissaire nous
» communiqua alors un arrêté de M. de
» Corbière, qui supprime dictatorialemcnt
OU LA FORCE, etc. CHAP. II. 19
" X Album, attendu qu'on y écrit sur la
» politique. Nous objectâmes vivement
» qu'un tel acte était violemment illégal,
» qu'il blessait le droit de propriété, et
» qu'enfin nous ne pouvions être passi-
» blés que d'une peine portée par un tri-
» bunal ; que l'autorité de M. de Gorbière
» n'était point un tribunal.
» M. Nayer nous répondit dans ces ;
» termes : Son Excellence Monseigneur le
» comte de Corbière, ministre de l'inté-
» rieur, arrête la suppression de l'Album ,
» et je vais procéder à la saisie des papiers,
» registres , etc., etc.
» Personnellement, je lui fis observer
» que ce qu'il venait de dire n'était point
« une réponse; M. le commissaire me re-
» garda alors avec pitié de toute la hauteur
» d'une délégation de dictature.
» Comme il faisait continuer l'entasse-
» ment et la recherche des papiers, je lui
» fis encore poliment remarquer que l'opé-
» ration se faisait au mépris de toutes les
» formes voulues, que le forcement de la
20 MA TRANSLATION,
» porte du bureau à une heure où tous les
» bureaux sont fermés , était un acte incon-
» cevable , que la saisie ne devait être faite
» qu'en présence d'un propriétaire ou du
» caissier. M. le commissaire me répondit
» en balbutiant quelques mots qui n'expri-
» maient point de sens positif; il y ajouta
» ceci:Qu'aucune porte n'avait été forcée,
» que le portier lui avait ouvert le bureau
» où nous étions , sur sa simple demande;
" que nous pouvions , avec quelque bonne
» volonté, remplacer le propriétaire ou le
» comptable. Nous déclinâmes formel-
» lement notre compétence pour cela.
» M. Nayer réfléchit un instant, puis il dit
» avec feu : Continuons.... Messieurs, quel-
» qu'un de vous, du moins, apposera son
» cachet sur ces paquets. Non, non, lui
» dîmes-nous; revenez ce soir ou demain,
» vous trouverez les propriétaires : J'ajou-
» tai : Ces registres que vous emportez
» sont en blanc; ces effets ne peuvent être
» compris dans la confiscation que vous
» voulez opérer. J'exécute l'arrêté de Son
OU LA FORCE, etc. CHAP. II. 21
» Excellence Monseigneur le comte de
» Corbière, entendez-vous ? — J'entends
» bien ; mais l'arrêté de M. de Corbière ,
» tout illégal qu'il est, ne peut pas être
» absurde , ce que vous faites M. le
» commissaire, avec chaleur : Je vous ferai
» arrêter tous, si vous résistez; je suis las
» à la fin Un tel argument étant pé-
» remptoire, nous nous tûmes et quittâmes
» tous le bureau, où M. le commissaire
» resta seul avec ses agens. »
Je ne fermerai point ce chapitre sans y
laisser quelques mots de reconnaissance
pour les habiles artistes qui attachèrent à
nos livraisons tant de touchantes ou spiri-
tuelles lithographies. Feu M. Prudhon,
l'un des premiers peintres de notre école,
frappé naguères dans la vigueur de son
génie , a droit à notre souvenir (1). Madame
Lescot nous a donné aussi plusieurs jolies
(I) Lithographie représentant la famille mal-
heureuse. C'est la seule qu'il ait faite.
22 MA TRANSLATION,
compositions , et nous la remercions de
nouveau. Nous remercions aussi MM. Swe-
bach , Vattier , Laurent, Thomas , etc.,
qui nous ont fourni les plus charmans
dessins. M. Valcher, notre ami, a enri-
chi notre recueil de plusieurs portraits
pleins de vigueur et de pureté de dessin.
Je crois voir un artiste très-distingué dans
ce modeste jeune homme déjà couronné
deux fois par l'Académie des Beaux-Arts.
OU LA FORCE, etc. CHAP. III. ao
CHAPITRE III.
L'ÀIBUM avait subi neuf saisies succes-
sives ; j'avais déjà été interrogé plusieurs
fois; je m'attendais de jour en jour à com-
paraître devant le tribunal de police cor-
rectionnelle, lorsque, exceptionnellement,
et avant l'instruction complète du procès, je
fus arrêté à mon domicile le 5 février 1823.
Voici les faits : Au petit jour, j'entendis
sonner assez violemment à ma porte ; je
fus surpris d'une visite si matinale ; je ne
m'arrêtai cependant point sur celte im-
pression ; j'allai ouvrir, et j'introduisis dans
un cabinet qui me servait de bibliothèque,
deux individus qui se dirent huissiers au-
dieuciers près le tribunal de première
instance, et s'annoncèrent comme envoyés
par M. Charlet, mon juge d'instruction.-
24 MA TRANSLATION ,
Je leur demandai de quoi il s'agissait; ils
me répondirent qu'ils étaient chargés de
m'inviter à les suivre au palais de justice.
Je leur fis observer que je n'avais, jus-
qu'à ce jour, comparu devant M. Char-
let, qu'à la suite d'un mandai de compa-
rution ; que tout autre mode d'invitation
était inusité , dans le cas où je me trou-
vais; que l'heure aussi était également mal
choisie.... j'ajoutai : êtes vous porteurs d'un
mandat d'amener ? — Non monsieur.
— Eh bien ! votre invitation ne m'étant
point légalement faite, je dois m'abstenir
d'y satisfaire immédiatement. Je conti-
nuai : mais quelle est donc votre mission ?
—de vous conduire au palais de justice.
— Je vis alors que j'étais arrêté. Je présumai
avec raison que la force armée investissait
ma maison : je leur dis que j'allais obéir;
je cédai aussi pour ne pas jeter l'effroi dans
l'âme de ma femme , grosse alors de six
mois , et extrêmement souffrante. En résis-
tant je l'eusse éveillée.... ; je quittai donc
furtivement mes foyers, sans pouvoir y
OU LA FORCE, etc. CHAP. III. 25
laisser quelques mots de consolation , et
un adieu!
J'étais loin de penser pourtant que je com-
mençais une longue persécution, que je se-
rais traîné, pendant quinze mois , de prison
en prison , et jeté parmi les êtres les plus
abjects, avant de pouvoir venir reposer ma
tête auprès de cette épouse dévouée!
Arrivé au palais de justice, je fus confié
à la garde d'un piquet de gendarmerie : j'y
attendis impatiemment mon interrogatoire.
Une heure , deux heures , trois heures ,
quatre heures se passèrent, et je ne fus
point appelé. A midi et demi, et indigné
de l'insouciance tyrannique et étudiée de
M. Charlet , je lui écrivis ; je disais dans
mon billet , que depuis huit heures du
matin j'étais à ses ordres , que je le priais
instamment de m'interroger , parce que
ma santé et mes affaires réclamaient ma
présence ailleurs : mon billet resta sans
réponse. J'attendis long-temps encore
Enfin, entre cinq et six heures du soir ,
( observez que j'étais à jeun ), je fus intro-
26 MA TRANSLATION,
duit, accompagné de gardes , dans le ca-
binet de M. Charlet. Mon interrogatoire ne
fut pas long... Qu'on conduise monsieur
A LA FORCE, dit M. Charlet, et s'adressant à
moi, vous y trouverez un médecin!...
J'obtins à grand'peine un répit de quel-
ques minutes pour écrire à ma femme ce
qui m'arrivait. Je fus bientôt entraîné dans
un corridor qui aboutissait à un escalier
Communiquant à la grande cour du palais;
on me mit à la queue de sept ou huit pri-
sonniers prévenus de différens crimes ou
délits, et entourés, mes ignobles com-
pagnons et moi, d'une double haie de sol-
dats, nous montâmes dans le cachot rou-
lant.
Quand les guichets de la Force s'ouvrirent
devant moi, j'éprouvai un tel serrement de
coeur, que je crus échapper à la vie
Dieu m'aida; je repris courage en pensant
que j'y entrais avec une conscience irré-
prochable.
Ce courage, je le perdis bientôt.
Jeté sous ces sombres voûtes et comme
OU LA FORCE, etc. CHAP. III. 27
suffoqué par l'humide et puante atmos-
phère des salles et des longs corridors que
j'avais traversés, il me semblait que ma
vie s'affaiblissait à ses sources mêmes ;
que mon âme s'imprégnait de la couleur
de ce qui m'environnait. Je me sentais
mourir d'une mort horrible , celle de l'in-
telligence. Hommes cruels! législation d'un
parti ! m'écriai-je vivement, c'est là pour-
tant ce que vous réservez à tout caractère
généreux qui sera inflexible, et cela dans
ce siècle où tout pourrait être perfection-
nement , où nos moeurs devraient s'adou-
cir. Vous corrompez les plus beaux fruits
de la raison humaine, en ne déterminant
plus les peines d'après les lois de la mo-
rale , en établissant en dogme que l'in-
térêt public est représenté dans vos actes,
et là seulement; que la royauté légitime,
c'est votre commandement exclusif; que
tout le l'esté est faction, crime!.... Non,
non, vous n'êtes point la raison, la jus-
tice, mais leur honte!
Fuyant ensuite , à travers d'heureux sou-
28 MA TRANSLATION,
venirs, la réalité présente, je revins sur
les meilleurs attachemens de ma vie ,
sur le bonheur que j'avais trouvé dans
l'étude, au milieu des champs. Un mois
encore, et nous touchions à ces premières
journées de printemps que j'ai toujours
tant aimées! Mais hélas! les bois devaient
reverdir et les cieux reprendre leur pure
lumière , sans que je pusse jouir de ce
spectacle dans la plus belle saison, les
murailles toutes noircies qui m'enfer-
maient, laisseraient à peine descendre jus-
qu'à moi quelques tristes rayons du jour!
au lieu d'hommes estimés, de mes amis
si spirituels, j'allais avoir pour toute so-
ciété quelques geôliers féroces et une nuée
d'êtres abjects... j'étais en enfer, et j'y étais
par décision provisoire de nos hommes
d'état, et comme prévenu d'avoir écrit quel-
ques pages énergiques dans des vues du
bien public.
La chambre qui me fut assignée était com-
posée de huit ou douze lits, selon que la
maison était plus ou moins peuplée ; le
OU LA FORCE, etc. CHAP. III. 29
mien était placé entre ceux de deux indi-
vidus accusés de plusieurs faux en écri-
tures privées et authentiques. Les journaux
m'ont annoncé depuis la condamnation
de ces deux malheureux aux travaux for-
cés, à la marque et au carcan.
Je trouvai à la Force quelques com-
pagnons d'infortune , parmi lesquels j'eus
bientôt distingué MM. Meurice et le brave
colonel Dentzel, impliqués l'un et l'autre
dans l'affaire de la tentative d'évasion pour
les quatre sous-officiers de la Rochelle.
Nous nous aimâmes bientôt; j'admirai
leurs âmes généreuses dès que je les con-
nus. M. Rouen vint quelques jours après
augmenter notre société. Tout le monde
se rappelle son talent, son courage; c'est
un homme qu'on a loué en le nommant.
Je passerai sous silence les mille moyens
odieux dont on s'est servi en mon absence
pour corrompre les commis de mon jour-
nal, pour obtenir les registres des abonnés,
pour connaître les noms de tous les écri-
vains qui concouraient à sa rédaction.
5o MA TRANSLATION,
C'était là le prélude de la confiscation des
registres et de la destruction de ma pro-
priété.
J'ai long-temps cherché à découvrir les
motifs secrets de mon incarcération préa-
lable, et j'ai tout lieu de penser aujourd'hui
qu'un tel acte avait pour objet d'éviter le
scandale d'une confiscation , et d'amener
l'Album à une mort prompte, en le frap-
pant dans la personne de son propriétaire ,
directeur et éditeur; car j'étais tout cela :
mais il n'en fut pas ainsi, et ces projets
furent déjoués. On put m'emprisonner,
m'accabler d'outrages , et non m'intimider.
L'Album suivit toujours la même ligne ;
ce fut alors qu'on prit le parti de le faire
périr de mort violente.
Le 8 février, je parus sur les bancs du
•tribunal de police correctionnelle ( sep-
tième chambre) accompagné de M. Du-.
mesnil. Cet honorable écrivain était pré-
venu d'attaque contre des fonctionnaires
publics : j'étais accusé 1° d'avoir fait de la
politique par allusion; 2° d'outrages envers
OU LA FORCE, etc. CHAP. III. 31
des fonctionnaires publics dans l'exercice
de. leurs fonctions; 3° de calomnies envers
des généraux investis de la confiance du
Roi ; 4° d'excitation à la haine du gouver-
nement; 5e de provocation à la guerre
civile.
Après une habile plaidoirie de Me Pinet,
son avocat, M. Alexis Dumesnil se leva
et dit:
« Je ne me prévaus pas des services
qu'autrefois j'ai rendus à la cause royale :
ce que j'ai fait alors, j'ai cru devoir le faire
dans l'intérêt de ma patrie. Les hommes
de mon caractère se récompensent eux-
mêmes.
» Ce qu'il m'importe, est de me rendre
témoignage que dans quelque situation où
je me sois trouvé, j'ai toujours agi avec
franchise et loyauté; je ne parle point de
dévouement, un homme ne doit rien en-
treprendre qu'avec zèle et amour.
» C'est ainsi, du moins, que je me suis
toujours conduit; et c'est ce même zèle, cette
même ardeur sincère pour la vérité, qui,
32 MA TRANSLATION,
m'éloignant de toute exagération politique
ou religieuse , m'a placé dans les rangs de
l'opposition dès 1815.
» De là vient qu'on n'a plus voulu voir
en moi qu'un ennemi des Bourbons et
l'ennemi de la religion, parce que je
n'aime pas le pouvoir absolu, et que j'en-
dure encore moins les Jésuites.
» Mais considérez, je vous prie, Mes-
sieurs, que les ouvrages que j'ai publiés,
long-temps avant la restauration, sont tous
empreints de la haine de la tyrannie , et
du profond mépris que je ressens pour la
Société des Jésuites ; mes principes sont
fixes, ils n'appartiennent ni au temps, ni
aux circonstances.
» Par quel motif réel, me suis-je donc
vu, Messieurs, dénoncé à la justice par
l'autorité administrative? C'est que, depuis
long-temps, ennemi déclaré des jésuites,
je me trouve aussi l'être d'une association
redoutable, formée sous leurs auspices ,
et dont le principal objet est de rétablir
en France leur Société.
OU LA FORCE, etc. CHAP. III. 33
» Celte congrégation, qui se divise à l'in-
fini, en confréries du Sacré-Coeur, de
St.-Joseph, du Rosaire, etc., est partout
présente et je pourrais dire : elle remplit vos
temples, vos palais ; elle est dans vos ar-
mées, elle assiège les degrés du trône; elle
est à la tête de la police qu'elle exploite
elle-même par ses familiers.
» Or, voilà, Messieurs., par quelle secte
ennemie j'ai été traduit en justice; et peut-
être M. le procureur du Roi aura t-il eu
plus égard à la gravité apparente des dé-
nonciations , qu'aux charges réelles qui
semblaient peser sur moi, du moins je le
dois croire.
» Chaque jour , on insulte, dans certains
journaux., les ministres du Roi, sans que
les rédacteurs de ces articles soient déférés
aux tribunaux : c'est que les fonctionnai-
res dont je parle n'appartiennent point à
la congrégation, tandis que ceux qui les
outragent en font partie. Aujourd'hui
Molière et Boileau seraient des impies, et
Cottin serait déclaré inviolable.
3
54 MA TRANSLATION,
» Messieurs, je crois servir l'Etat et le
gouvernement en signalant cette ligue for-
midable qui, sous le nom de congréga-
tion, redevient ce qu'elle fut au temps de
Valois ; tel du moins est mon but. On verra
quelque jour si je me suis trompé. Celui-
ci prétend déjà justifier les rigueurs salu-
taires de la Saint-Barthélemi; tandis que
cet autre , dans ces obscurs traités, avance
effrontément que les ligueurs étaient dans
leur temps ce que sont les royalistes à
présent.
» Ceux-là qui osent écrire de semblables
choses n'ont pas le droit de contredire
mes assertions. D'ailleurs, je ne parle point
au hasard, ni sans être bien instruit. Mes-
sieurs , je m'estime heureux de comparaître
devant mes pairs , devant mes juges natu-
rels ; du train dont marchent les événe-
mens, il se pourrait que plus tard d'une
année, on me déférât peut-être à la Sainte-
Inquisition; et alors je n'aurai plus qu'à
me couvrir la tête de mon manteau.
» Mais, en attendant, il me sera permis
OU LA FORCE, etc. CHAP. III. 35
peut-être de dévoiler encore de funestes
desseins, et d'arracher à de grands hypo-
crites le masque dont ils se croient assurés.
S'il n'y a d'obstacle que celui que présente
un grand danger, nous ne croyons pas,
Messieurs , que le coeur nous manque en si
belle occasion. »
Ces paroles produisirent une vive sensa-
tion. M. Berville qui, dans cette triste af-
faire , me prêta le secours de sa facile et
spirituelle éloquence, détruisit de fond en
comble l'accusation portée contre moi. Dans
une réplique générale, M. le Procureur du
Roi traita de pures chimères les allégations
puissantes et précises de M. Dumesnil. C'est
alors que notre collaborateur, se levant, dit
qu'il allait prouver l'existence et l'influence
de la congrégation. M. de Montmorency
(le duc), ajouta-t-il, est le chef de cette
nouvelle ligue; j'ai refusé, sur son invita-
tion, d'en faire partie. C'est ce motif qui
m'a fait rompre » M. Dumesnil fut in-
terrompu ici par M. le président, et il ne
put continuer cotte intéressante explication.
36 MA TRANSLATION,
Après deux longues audiences, l'affaire
fut l'émise à huitaine pour le prononcé du
jugement, et, le 24 février, nous fûmes con-
damnés; M. Dumesnil, à un mois d'empri-
sonnement , et moi à treize mois et 2000 fr.
d'amende.
J'interjetai appel sans délai, et, le 15 mars
suivant, ma condamnation fut confirmée
par arrêt de la Cour royale , siégeant en
audience solennelle. Le 22 du même mois,
un huissier vint me signifier l'ordre de mon
transfert de la Force à Sainte-Pélagie. Je
dis adieu à MM. Dentzel, Meurice et Rouen,
et je suivis l'huissier
J'ai un trait touchant à consigner ici :
L'arrêt définitif qui me frappa avait pé-
nétré ma femme d'une douleur si vive,
qu'elle tomba malade, et fit immédiate-
ment une fausse-couche. Je la savais mou-
rante dans son lit lorsque je quittai la Force.
Chemin faisant, je racontai mon malheur
à l'huissier; c'était un bon homme, il en
fut extrêmement touché. Je le vis réfléchir
quelques instans, puis il me dit avec émo-
OU LA FORCE, etc. CHAP. III. 37
tion : « Si je vous la laissais voir, vous en-
gageriez-vous sur l'honneur à ne point vous
sauver? » Oui, Monsieur, répondis-je
avec feu ; je vous le jure mille fois. Il me
fit conduire chez ma femme. Je tins reli-
gieusement parole, et vins le rejoindre une
heure après. Cet acte de confiance d'une rare
générosité me causa alors un bien inexpri-
mable Ma femme et moi en conserve-
rons un éternel souvenir; je l'aurais déjà
fait connaître si je n'avais pas craint de
nuire à cet officier ministériel Mais je
puis le nommer à présent qu'il n'est plus :
c'était M. Doinel.
Ce fut à Sainte-Pélagie que commença
à se développer le système si suivi des per-
sécutions dont j'ai été la victime. Je fus
d'abord logé au corridor de la détention,
et ce n'est qu'à la demande de M. Dumes-
nil , prisonnier comme moi, qu'on me per-
mit de descendre au corridor rouge, lieu
réservé d'ordinaire aux condamnés pour
délits politiques.
Je partageai la chambre d'un individu
58 MA TRANSLATION,
condamné pour escroquerie à quatre ans
de détention. Croira-t-on que, tandis que
ce malfaiteur, comme ses compagnons,
avait le privilège de jouir de toutes les dou-
ceurs de la maison, on me refusa ce qu'en
terme de prison on appelle la pistole ? c'est-
à-dire , que je ne pus obtenir, même à prix
d'argent, ni matelas, ni draps blancs, ni
pot à l'eau ; on me refusa jusqu'à un vase
de nuit Je réclamai contre cette mesure
inconcevable; on me répondit que c'était
par ordre supérieur! Si M. de Broë
trouve jamais l'occasion de rappeler encore
mon affaire , il contestera sans doute la
vérité de ces nouveaux faits ; mais il aura
beau dire, ce n'est point moi qui aurai
menti; mes anciens compagnons d'infor-
tune sont là pour certifier l'entière exacti-
tude de ces faits. J'invoque leur témoignage.
Un arrêté de M. le Préfet de police per-
met aux condamnés pour délits politiques
de recevoir leurs parens dans le lieu même
où ils passent le temps de leur détention.
Depuis, le bénéfice de cet arrêté s'est étendu
OU LA FORCE, etc. CHAP. III. 39
indistinctement sur tous les habitans du
corridor rouge; moi seul fis exception à
la règle générale. Ce n'est qu'à travers des
barreaux que, durant les trente jours qui
précédèrent ma translation à Poissy, je pus
voir ma femme , toujours malade et incon-
solable. Elle lie put me dire un mot d'ami-
tié , je ne pus jamais la remercier de son
attachement, sans que nos paroles fussent
entendues par les gardiens de la prison ou
par les familiers de la police. Et, sous mes
yeux , des hommes couverts d'opprobre et
d'infamie , des hommes que les tribunaux
avaient retranchés avec ignominie de la so-
ciété , recevaient, chez eux, les abjectes
compagnes de leurs débauches !... Chaque
jour , madame Magalon se présentait à la
Préfecture pour solliciter la permission de
me voir, de communiquer avec moi ; et
chaque jour un refus grossièrement ex-
primé la rendait à ses profonds chagrins.
Une fois , et ce fait doit être écrit pour la
honte d'une classe d'hommes, elle renou-
velle sa demande; elle la sollicite par des
40 MA TRANSLATION,
sanglots alors un impudent commis lui
répond avec un odieux sourire : Vous aimez
donc bien votre mari ! il est donc bien
aimable, ce monsieur Magalon!
OU LA FORCE, etc. CHAP. IV. 41
CHAPITRE IV.
MM. Jay et Jouy, ces deux beaux noms
de notre époque littéraire, se constituèrent
prisonniers le 21 avril à sept heures du
soir. Le hasard me procura le bonheur de
les recevoir au corridor rouge. Charmé de
cette circonstance , j'osais déjà espérer
qu'elle servirait à fonder des rapports af-
fectueux entre moi, obscur jeune homme,
et ces deux hommes de lettres célèbres.
L'idée de vivre quelques jours au milieu
d'eux, de jouir de leur entretien, me fit
un vif plaisir. En effet, c'eût été une con-
solation réelle pour moi. Je fus très-sensible
aux choses trop bienveillantes qu'ils me
dirent et je ne les quittai qu'avec peine
quand l'heure de la fermeture fut venue.
Peut-être était-ce un pressentiment que je
ne les reverrais plus ? Rentré dans ma cham-
42 MA TRANSLATION,
bre que j'habitais depuis quatre ou cinq
jours auprès de Barginet, nous reprîmes
notre entretien sur ces Messieurs que je
me félicitai enfin de connaître. C'est l'esprit
préocupé par les plus consolantes idées
que je fermai les yeux; mais que mon réveil
fut différent !...
Dès que cinq heures sonnèrent, on frappa
à la porte; Barginet alla ouvrir. Le guiche-
tier, s'adressant à moi, m'invita à me lever
sur-le-champ. Je demandai quelques mots
d'explication ; il me dit que j'allais être
transféré à Poissy., qu'on m'attendait au
mur de ronde. Je m'habillai alors et je fus
à sa disposition quelques minutes après ;
mes amis qui s'étaient levés vinrent tous
m'embrasser. Ici eurent lieu les adieux les
plus touchans. Je serrai la main de Barginet,
il était plus ému que moi, je lui recomman-
dai ma femme.
Je descendis accompagné d'un guiche-
tier. Cet homme gardait le silence; mais sa
figure, ordinairement farouche, avait je ne
sais quoi de triste qui me frappa. Je frémis...
OU LA FORCE, etc. CHAP. III. 43
je regardai plus attentivement cette figure
et je vis une larme... la généreuse compas-
sion de cet homme me donna la mesure
de ce que j'allais souffrir.
Arrivé au mur de ronde, je me trouvai
immédiatement environné de gendarmes
et de onze malfaiteurs. Ces hommes étaient
vêtus d'une manière effrayante; leurs vi-
sages étaient plus effrayans encore : c'étaient
d'affreux bandits. Lorsqu'on les eut attachés
deux à deux, le chef des gendarmes s'ap-
procha de moi avec un air d'indifférence
dédaigneuse, et il me présenta la chaîne...
En ce moment, une sueur froide couvrit
mon corps; je sentis mes genoux ployer...
Il me fallut rappeler tout mon courage pour
regarder cet homme en face ; il souriait
d'une manière infernale.... Je lui dis : Mon-
sieur , vous connaissez la nature de mon
délit, j'espère donc que vous me permettrez
de prendre une voiture à mes frais Eh !
que m'importe votre délit? me répondit-il
avec un accent effroyable... en me montrant
ses ordres. — Mais il y a erreur, lui
44 MA TRANSLATION,
dis-je. — Etes-vous Magalon? — Oui, Mon-
sieur.— C'est bien , voyons... Il me présenta
de nouveau la chaîne..... Cependant, je lui
dis encore : Au nom de la morale, de
l'humanité, faites-moi donner une voiture ;
je la paierai ; je paierai aussi les gendarmes
qui m'accompagneront. Je suis très-faible ,
presque toujours souffrant; c'est m'assas-
siner que de me conduire ainsi je ne
pourrai jamais faire à pied un voyage de
sept lieues... Voici la réponse de ce barbare ;
je n'y change rien : « Je ne vous donnerai
point de voiture ; les ordres que j'ai reçus
s'opposent à cela positivement ; mais quand
vous aurez traversé Paris, c'est-à-dire, au
premier relais , je prendrai sur moi de vous
en accorder une. Quant à votre état de
souffrance , il ne doit pas être bien inquié-
tant , car VOUS PUEZ L'EAU-DE-VIE. »
Je dois dire ici qu'avant de me séparer
de mes amis du corridor rouge, un dé-
tenu politique, un vieil officier, éprouvé
au feu de plus de trente batailles, déplo-
rait , en termes vifs, énergiques, le nou-
OU LA FORCE, etc. CHAP. IV. 45
veau malheur dont j'étais frappé. Il me fit
des adieux à sa manière, en me présentant
un verre de rhum. Nous portâmes un der-
nier toast à la liberté... L'odeur du rhum
était encore sur mes lèvres, quand le gen-
darme me parla , et ce fut ce qui provoqua
la lâche apostrophe de cet agent du pou-
voir. Croira-t-on qu'un tel homme était
décoré de l'étoile des braves!...
Enfin je m'offris en holocauste... le gen-
darme me serra fortement à la chaîne com-
mune par une corde qui me prenait au
bras; ma main fut liée par des menoles à
celle du plus hideuoo de ces misérables.
Nous sortîmes de Sainte-Pélagie.
L'épreuve que j'allais subir se présenta à
moi plus vivement que jamais. Je la vis
dans toute son horreur...
Au détour de la rue de la Clef, je me
trouvai à quelques pas de la demeure ac-
tuelle de ma femme; je crus passer sous
ses fenêtres , je m'écriai : adieu, adieu, ma
pauvre amie, adieu pour toujours peut-
être... Dors en paix du moins; puissent des
46 MA TRANSLATION,
songes heureux charmer ton sommeil ! Je
ne fléchis point; je vais rendre témoignage
pour la plus belle des causes... Ton réveil
sera bien affreux, ajoutai-je, dans ma vive
exaltation.
Nous traversâmes, sans que je m'en
aperçusse , les quartiers de Saint-Victor
et de Saint-Jacques! En entrant dans le
faubourg Saint-Germain, un homme m'a-
borda et me sauta au col ; c'était M. Pillet,
prote d'imprimerie. Son action me fit du
bien, et je ne puis l'oublier : elle ranima
mes forces , ma raison presque éteinte.
Au carrefour Bussy, un bruit tumul-
tueux se fit entendre tout à coup : une foule
prodigieuse se précipita vers nous Les
Parisiens sont avides de ces spectacles af-
freux et sans pitié ! Je m'affaiblis de
nouveau ; la honte d'être confondu avec ces
misérables... C'est à peine si je respirais...
Enfin, accablé de ma position., je parlai
avec feu, je dis que je n'étais point crimi-
nel; mais la faible victime de puissantes
vengeances. La foule parut se presser au-
OU LA FORCE, etc. CHAP. IV. 47
tour de moi pour m'entendre : mes com-
pagnons étaient stupides d'étonnement : je
vis plusieurs hommes pâlir ; je lus des
signes de vif intérêt sur quelques figures!...
Avant d'arriver sur les quais (dans la rue
des Petits-Augustins), je reçus un bouquet
de fleurs fanées sur le sein ; je levai les
yeux, et je vis à un entresol une jeune
femme d'une figure pleine de grâce, mais
triste. Elle avait jeté ces fleurs fanées dans
la rue, au hasard Mon chapeau, mon
habit, furent jonchés de feuilles et de brins
d'herbes Cette femme, ces fleurs, me
donnèrent une impression indéfinissable
de douleur.
Notre marche dans Paris me parut bien,
longue; je souffrais comme depuis un siè-
cle , quand nous atteignîmes les Champs-
Elysées. Les voleurs demandèrent au chef
des gendarmes la permission de se faire
apporter du vin : il la leur refusa d'abord,
et il fit bien; car des hommes qui étaient
privés depuis long-temps de toute boisson
spiritueuse, qui se trouvaient à jeun et

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin